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Éditos

Changement d'époque

calendrier


C’est l’un des rituels du passage à la nouvelle année : énumérer tout ce qui va changer à partir du 1er janvier. Toutes ces nouveautés, ces mesures qui sont parfois la traduction concrète de mois de débats et de passes d’armes politiques parlementaires dans des réglementations, des lois qui entrent désormais en vigueur. À côté des habituelles revalorisations, chaque année apporte ainsi son lot de mesures inédites qui en disent long sur les préoccupations du moment et les enjeux qui comptent pour la société française.

Cette nuit de la Saint-Sylvestre 2019 est toutefois particulière cette fois car elle marque la fin d’une décennie, la première qui suivit cet an 2000 plein de promesses et de craintes. Durant ces dix dernières années, des thèmes, jadis minorés ou considérés comme secondaires, ont pris de l’ampleur. On pense à l’environnement par exemple. Les questions de la pollution par les plastiques ou par les pesticides, de la nécessité de mieux isoler les logements, de la suspension de certains colorants alimentaires – qui toutes donnent lieu à de nouvelles mesures pour 2020 – se posaient déjà en 2000. Mais elles sont aujourd’hui devenues centrales et recueillent un consensus de plus en plus large auprès d’une opinion qui a fait de l’environnement l’une de ces priorités. Les questions relatives à la santé – de la prévention avec les défibrillateurs ou la hausse du prix du tabac au déremboursement de l’homéopathie ou au remboursement des lunettes – sont aussi devenues importantes pour notre société, qui est à l’aube de la révolution du 4e âge avec le vieillissement des baby-boomers.

Autrement dit, derrière la banalité du traditionnel "tout ce qui change" annuel, nous vivons aussi un changement d’époque. A nous d’en faire une époque formidable.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 31 décembre 2019)

Nécessaires garanties


secte

C’était le 18 novembre 1978, à Georgetown, au Guyana. 923 membres du Temple du Peuple, la secte fondée par le révérend Jim Jones en 1955 aux États-Unis, trouvaient la mort, après que le gourou les a forcés à un suicide collectif. Le choc mondial suscita une prise de conscience sur la dangerosité des mouvements sectaires et la nécessité d’une réponse politique. En France, elle viendra avec la remarquable opiniâtreté de quelques élus. Comme le député Alain Vivien qui remit en 1983 un premier rapport sur "Les sectes en France. Expression de la liberté morale ou facteurs de manipulation ?". Comme les députés Alain Gest et Jacques Guyard qui publièrent en 1996 un nouveau rapport après les suicides-massacres des membres de l’Ordre du Temple Solaire au Canada, en Suisse et en France. On peut aussi citer l’engagement de Jean-Pierre Brard, Nicolas About, Catherine Picard, ou Georges Fenech, Philippe Vuilque, etc. Leur implication dans la lutte contre les sectes a permis la création de l’Observatoire interministériel sur les sectes en 1996, puis de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) en 2002.

Ce rappel historique est aujourd’hui nécessaire car le transfert de la Miviludes de Matignon vers le ministère de l’Intérieur, au sein d’un secrétariat spécialisé dans la radicalisation (le CIPDR, Comité Interministériel de Prévention de la Délinquance et de la Radicalisation), pose question sur son bien-fondé et inquiète à juste titre les associations d’aides aux victimes des sectes.

Car depuis 17 ans, la Miviludes, qui regroupe des conseillers de l’Intérieur, de la Justice, de la Santé, des Finances, de l’Education et des Affaires étrangères, a acquis un savoir-faire incontestable, reconnu en France comme à l’étranger. Cette Mission est devenue un outil incontournable dans la connaissance des mouvements sectaires qui ont beaucoup évolué ces dernières années. Des grandes sectes des années 80-90, on est passé à une mosaïque plus diffuse, presque insaisissable, composée de milliers d’acteurs navigant entre univers du bien-être et psycho-spiritualité. Mais l’abus de faiblesse et l’appât du gain de cet aréopage de charlatans restent une constante, de même que les dégâts qu’ils provoquent chez leurs victimes et leurs familles.

Ces dernières, mais aussi les associations qui les soutiennent, avaient jusqu’à présent un interlocuteur bienveillant et efficace. Qu’en sera-t-il demain lorsque la Miviludes sera absorbée dans une structure dont la lutte contre les dérives sectaires ne sera pas l’unique priorité ?

Le Premier ministre a récemment assuré que les missions de la Miviludes seront préservées et qu’"il est de bonne administration que l’action publique relève des ministères." Certes, mais c’est justement l’autonomie de la Miviludes, son fonctionnement transverse entre plusieurs ministères, qui a fait son efficacité et l’a sans doute rendue hermétique aux lobbies des mouvements sectaires. Le gouvernement doit préciser prochainement la nouvelle organisation ; il doit surtout apporter urgemment des garanties à la hauteur de vingt ans d’engagement contre le fléau des sectes.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 30 décembre 2019)

Symboles

radar
Un radar tourelle. Photo radars-auto.com

Depuis l’arrivée en 2003 des premiers radars automatiques de contrôle de la vitesse sur les routes françaises, jusqu’aux derniers radars tourelles utraperfectionnés en passant par les radars chantiers, tronçons, de feux rouges ou mobiles, sans doute pas une semaine n’est passée sans une polémique à leur sujet. Que ce soit leur emplacement, le dépassement de vitesse qu’ils sanctionnent, fût-il de quelques kilomètres par heure, leur signalement en amont aux automobilistes, sans compter l’antienne habituelle de « pompe à fric » pour l’Etat : tout y est passé. Depuis quelques mois, les critiques – que chaque automobiliste flashé a sans doute un jour formulées avec plus ou moins de mauvaise foi – ont dépassé les mots pour se traduire en actes délictueux de destruction. Peinture ici, incendie là, tronçonnage ailleurs : les radars, perçus comme autant de bandits manchots, ont été victimes de la colère et de la bêtise de quelques-uns, au final très coûteuses pour l’Etat quand il s’agit de remplacer les cabines abîmées.

De fait, le radar est aujourd’hui un objet doublement symbolique.

Sur le plan de la sécurité routière, un symbole d’efficacité puisqu’il a permis de faire chuter la mortalité sur les routes qui était inadmissible dans un pays comme la France. D’aucuns peuvent toujours objecter que cette baisse serait de toute façon intervenue grâce à la diminution du trafic routier, à l’évolution des infrastructures, à l’efficacité accrue des services de secours ou encore à l’amélioration technologique des véhicules, beaucoup plus sûrs qu’autrefois. C’est vrai, mais la mise en place des radars a incontestablement modifié, en mieux, le comportement des conducteurs français, qui ont fini par lever le pied. Qui pourrait s’en plaindre alors que la vitesse reste un facteur aggravant de l’accidentologie ?

Le second symbole derrière les radars, beaucoup plus politique, s’est pleinement révélé lors de la décision du gouvernement, en 2018, d’abaisser de 90 à 80 km/h la limitation de vitesse sur certaines routes secondaires. Cette décision « venue d’en haut » – comprendre de Paris – et imposée sans concertation a suscité l’incompréhension et la colère de territoires ruraux en souffrance, où l’absence d’offre de transports en commun suffisante ne permet pas de se passer de sa voiture. Les radars sont devenus dès lors les symboles de cet oukase parisien déconnecté des réalités du terrain et les boucs émissaires de réelles difficultés socio-économiques.

Pour le gouvernement, il convient évidemment d’endiguer les destructions de radars, mais il convient sans doute aussi d’articuler une politique de sécurité routière qui soit davantage à l’écoute des territoires pour que les radars retrouvent leur statut d’outil au service de tous pour sauver des vies.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 28 décembre 2019)

Le temps d'agir

climate
Températures relevées entre 1850 et 2018 en France


L’expression Noël au balcon, Pâques aux tisons (ou l’inverse) a-t-elle définitivement vécu, et dirons-nous dans les années qui viennent Noël au balcon… ET Pâques au balcon ? En tout cas, les températures douces avec lesquelles nous terminons l’année ne devraient pas être une exception. Il suffit pour s’en convaincre de regarder l’évolution des températures moyennes enregistrées depuis 1880 pour constater – n’en déplaise à tous les climatosceptiques – la réalité du réchauffement climatique de notre planète.

Ce qui ne veut évidemment pas dire que nous sommes à l’abri de phénomènes météorologiques aussi violents que brefs. Les récentes inondations, les épisodes cévenols qui ont frappé la région ces derniers mois montrent que coups de froid et pluies intenses sont aussi de la partie. Mais l’évolution globale du climat, celle qu’étudient depuis des années les scientifiques du GIEC, va vers des températures plus élevées.

L’année 2019 aura été à cet égard une année charnière, une année d’alerte avec son lot de sécheresses et d’incendies, d’Occitanie au Brésil ou de la région PACA à l’Australie. « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs » disait Jacques Chirac en 1992 au sommet de la Terre de Johannesburg. La métaphore est, hélas, devenue réalité.

Mais une autre réalité est survenue cette année : la mobilisation comme jamais auparavant de la société civile en faveur des questions environnementales. D’abord celle des jeunes, galvanisés par la jeune militante Greta Thunberg, aussi agaçante pour les uns qu’elle est inspirante pour les autres. Ensuite celle de citoyens de tous âges et de toutes conditions qui ont participé à d’impressionnantes marches pour le climat pour appeler les dirigeants à agir.

Enfin, celle des électeurs, notamment en Europe, qui ont apporté leurs suffrages aux écologistes pour pousser à verdir la politique. Les questions environnementales, au même titre désormais que l’économie, l’éducation ou la sécurité, sont devenues une sinon la priorité majeure des citoyens. Les candidats aux municipales de mars prochain ne s’y trompent pas, qui intègrent désormais largement cette dimension. Car s’il faut penser le réchauffement globalement, il faut aussi agir localement.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 27 décembre 2019)

L'esprit de Noël

noel


Qu’on la déteste ou qu’on l’attende, qu’on y voit l’un des symboles de la foi chrétienne ou l’héritage plus ancien d’une fête païenne, Noël ne laisse personne indifférent. "Noël n’est pas un jour ni une saison, c’est un état d’esprit", résumait Calvin Coolidge. Celui qui fut président des Etats-Unis savait sans doute de quoi il parlait puisque c’est bien outre-Atlantique que la figure du père Noël telle que nous la connaissons – avec ses rênes, ses lutins et sa hotte pleine de cadeaux – a été popularisée au milieu du XIXe siècle. Dès lors Noël est devenu à la fois une fête familiale, intime, religieuse ou spirituelle, mais aussi un rendez-vous commercial important. Les deux sont aussi liés que les faces d’une même médaille et expliquent que, pour Noël, chacun s’investisse et investisse en espèces sonnantes et trébuchantes.

L’enquête annuelle de l’institut CSA ne dit pas le contraire : en dépit des difficultés qui peuvent frapper les Français, ces derniers conservent un budget conséquent pour Noël. Et même si celui-ci est en baisse, la part consacrée aux cadeaux augmente légèrement. Comme si pour ses proches, sa famille, ses amis, ses enfants, il fallait compenser la morosité ambiante par un surcroît d’attention, de générosité, de bonté. Si les cadeaux de Noël donnent lieu aujourd’hui à une frénésie consumériste, leur origine remonte pourtant presque à la nuit des temps puisque dans la Rome antique, on s’offrait déjà des étrennes, souvent des victuailles, le jour du solstice d’hiver, comme autant de gages de bons augures.

Des cadeaux, un bon repas, en famille ou entre amis : il est peut-être là, tout simplement, l’esprit de Noël, dans le partage.

Un Noël que l’on vous souhaite le meilleur.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 24 décembre 2019)

La partition d'Edouard Philippe

philippe


Les Français parviennent-ils à suivre le tempo de la réforme des retraites ? La partition, qui avait mis plus de deux ans à sortir sous la baguette du haut-commissaire Jean-Paul Delevoye, s’était soldée au cœur de l’été par une belle cacophonie de l’exécutif lorsque le chef d’orchestre Emmanuel Macron avait retoqué l’âge-pivot… avant que celui-ci ne soit réintroduit par le premier violon Edouard Philippe – au nom de la réforme paramétrique financière qui, selon lui, est indispensable avant la réforme systémique…

Dès lors, depuis la rentrée, le gouvernement, qui refusait de dévoiler les mesures de sa partition, a multiplié les fausses notes et les volte-face dans ses laborieuses explications, au point de casser les oreilles des partenaires sociaux. En mode Allegro, la CGT de Philippe Martinez a sonné la mobilisation le 5 décembre pour le retrait pur et simple du texte, avant même que celui-ci ne soit détaillé. Plutôt Moderato, la CFDT de Laurent Berger s’est résolue à rejoindre l’opposition pour réclamer le retrait de l’âge-pivot dès lors que sa présence a été confirmée le 11 décembre.

Trois journées de mobilisation plus tard qui ont vu des centaines de milliers de Français dans la rue, Edouard Philippe a rouvert les négociations, promettant d’améliorer le texte et espérant obtenir une trêve à Noël. À l’Allegro du premier mouvement a ainsi succédé cette semaine l’Adagio de la symphonie des retraites.

Pour l’heure, Edouard Philippe joue habilement, au point que certains redoutent même qu’il n’interprête dans cette affaire sa propre petite musique. Avec une tonalité un peu différente de celle du président de la République, un peu plus à droite pour conserver l’oreille de son ancienne famille politique, aphone depuis 2017, et – qui sait ? – obtenir peut-être un jour son soutien pour d’autres ambitions…

Ferme sur le maintien de l’âge-pivot – pourtant un casus belli pour Laurent Berger – Edouard Philippe s’est ainsi montré ouvert sur plusieurs chantiers qui concernent la pénibilité, les transitions, et quelques autres garanties. Adepte de la stratégie de l’usure, le Premier ministre, qui veut d’évidence tenir la note, est parvenu à fissurer le mouvement syndical en décrochant l’UNSA, très implantée dans les transports. Si un retour à la normale est illusoire car techniquement impossible, plus de trains circuleront dans les jours à venir. Et Edouard Philippe fait le pari que le front de la contestation s’essoufflera d’ici la rentrée de janvier.

Le pari est tout de même risqué car depuis le début, l’opposition des Français à la réforme est constante et massive, et les concessions de l’exécutif sont en l’état bien minimes. Tout se jouera donc en janvier. On verra alors si pour son troisième mouvement, la symphonie amendée des retraites suscitera un tempo Moderato ou Allegro chez ses opposants, si elle sera pathétique ou fantastique. Une chose est sûre, on est encore très loin du point d’orgue…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 21 décembre 2019)

Un butor à Washington

trump
Gage Skidmore from Peoria, AZ, United States of America


Un monde s’effondre devant nos yeux. Un vertige." Dans la nuit du 8 au 9 novembre 2016, l’ambassadeur de France aux États-Unis, Gérard Araud, s’affranchissait de son devoir de réserve pour livrer son sentiment devant la victoire stupéfiante du milliardaire républicain Donald Trump sur la favorite démocrate Hillary Clinton. Depuis, c’est bien une présidence vertigineuse à laquelle assistent le monde et les Américains, plus divisés que jamais trois ans après l’arrivée de Trump à la Maison Blanche. Sur la forme comme sur le fond, le butor de Washington a redéfini tout ce que l’on connaissait de la démocratie et de ses règles dans la première puissance économique mondiale.

Sur la forme, on retient les innombrables outrances, les éructations, les colères, les approximations, les fake news et le culot monstre de Donald Trump. Commentateur de sa propre présidence, l’ancienne star bling-bling de la téléréalité est sans filtre. Que ce soit sur son compte Twitter devenu son principal canal de communication à coups de messages en lettres majuscules postés à toute heure du jour ou de la nuit. Que ce soit aussi en meeting, lors de conférences de presse avec ses homologues ou lors des sommets internationaux, où il est capable de se moquer d’un handicapé, fustiger un dirigeant étranger, insulter une femme, surtout si elle est démocrate, ou s’en prendre à la presse "ennemie du peuple".

Sur le fond, Donald Trump fait plus que détricoter les réalisations de son prédécesseur Barack Obama, il redéfinit les priorités du pays à la seule aune de son slogan de campagne, le très protectionniste et nationaliste "Make America great again" (rendons sa grandeur à l’Amérique). Israël, Syrie, Corée du Nord, Otan, conflit commercial avec la Chine, climat, immigration, etc. : Trump a multiplié les volte-face, pris des décisions à l’emporte-pièce et, surtout, est devenu l’opposant le plus résolu au multilatéralisme porté pendant des années par les Etats-Unis sur la scène internationale, entraînant dans son sillage les populistes du monde entier.

Arrivé par effraction chez les Républicains, Trump a réussi à faire taire toutes les oppositions en dépit des casseroles qui se sont accumulées depuis 2016, et, surtout, à maintenir un très solide socle électoral. Galvanisé par cette base, le président Trump ne supporte dès lors aucune règle, aucun usage, aucune entrave sur son chemin, fussent-ils constitutionnels. D’où sa colère contre la procédure de destitution lancée par les démocrates du Congrès… mais dont il pourrait faire une force pour sa réélection.

Face au rocher Trump, les démocrates – à l’instar des gauches européennes face aux populistes – ne savent quel chemin choisir : virer à gauche toute pour se différencier clairement ou choisir une voie plus centriste pour essayer de reconquérir les modérés ? Lourde responsabilité. Mais la prochaine présidentielle se jouera, comme souvent, sur deux plans : l’économie, qui reste bonne, et le système électoral où le basculement d’Etats clés pèse davantage que le nombre de voix… Dès lors un second mandat Trump est plausible. Nouveau vertige…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 19 décembre 2019)

Clarté



« Toute pensée occupant uniquement notre esprit devient vraie pour nous et a tendance à se transformer en acte », disait Emile Coué, le père de la méthode éponyme. Une méthode que semble expérimenter depuis plusieurs semaines le gouvernement sur sa réforme des retraites, en martelant les mêmes éléments de langage selon lesquels le projet serait juste et équitable. Mais la méthode, visiblement, a ses limites et ne convainc ni les syndicats ni une majorité de Français qui sont inquiets pour leur avenir et celui de leurs enfants.

Car dès qu’il s’agit de rentrer dans les détails, le flou opère et les explications fournies sur les plateaux télés par l’exécutif ou des députés de la majorité sur la valeur du futur point, la prise en compte de la pénibilité ou l’application de cet âge-pivot à 64 ans – qui a fait basculer la CFDT dans le camp des opposants – restent peu claires. De couacs en erreurs de communication, le gouvernement a réussi l’exploit de transformer une réforme qui aurait pu être un modèle de co-construction collective en une machine à fabriquer de l’anxiété et de la colère…

La clarté, c’est, d’évidence ce qui manque, et ce que devra impérativement apporter le Premier ministre Edouard Philippe aujourd’hui lorsqu’il recevra les partenaires sociaux, patronat et syndicats. Ces derniers sont en position de force après le succès de la journée de mobilisation d’hier, qui a réuni entre 615 000 et 1,8 million de manifestants. Si l’opposition au projet est diverse – la CFDT et l’UNSA sont pour la retraite à points mais contre l’âge-pivot ; la CGT et FO veulent le retrait total de la réforme – elle n’en est pas moins massive et ne peut plus être ignorée.

« Gouverner, c’est choisir, si difficiles que soient les choix », disait Pierre-Mendès France dont Edouard Philippe avait convoqué la mémoire en présentant la réforme le 11 décembre dernier. Pour sortir de la crise, le Premier ministre devrait dès lors relire son prédécesseur, qui estimait que « le devoir des hommes responsables, c’est de proposer des solutions claires, nettes, et limitées, rédigées dans le langage du peuple, des solutions que chacun puisse comprendre et juger… »

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 18 décembre 2019)

Histoires d'eau



L’histoire, dit-on, est un éternel recommencement. Les inondations aussi serait-on tenté de dire après l’épisode de crues qui vient de frapper le sud-ouest. Car depuis des siècles, les rivières et les fleuves sortent de leur lit, causant des morts, des milliers de sinistrés, des dégâts considérables. Et posent aux hommes les mêmes questions sur la meilleure façon de se prémunir de ces calamités. « Contre le retour de telles abominations, l’homme est-il désarmé ? Ne peut-on point, ne doit-on point entreprendre au plus tôt de vastes travaux de défense ? », s’interrogeait déjà, en 1930, Maurice Pardé, hydrologue et géographe, professeur à l’université de Grenoble, dans un article de la Revue de Géographie Alpine consacré à « La crue catastrophique de mars 1930 dans le sud-ouest de la France. »

Presque 90 ans plus tard, on voit que les mêmes questions surgissent sur le reboisement, la possibilité de construire réservoirs ou digues, la nécessité de bâtir des « édifices plus solides et des ponts plus hauts ». Maurice Pardé évoquait même la question cruciale de l’annonce des crues et soulignait que « beaucoup de riverains ont aussi commis l’imprudence, bien chèrement payée, de ne pas ajouter foi aux pronostics alarmants »… Il expliquait aussi l’importance des études hydrométéorologiques et des moyens financiers qu’il fallait dégager.

Mais depuis, la science hydrologique, balbutiante au début du XXe siècle, a largement montré son efficacité. Nos connaissances de ces phénomènes se sont considérablement agrandies… au moins autant que l’aménagement urbain et l’artificialisation des terres. En 2019, face à un réchauffement climatique qui intensifie plus qu’il ne multiplie les catastrophes météorologiques, il devient urgent de nous adapter sans attendre : adapter nos modes de vie, nos territoires, nos constructions. Pour cela, une vaste réflexion doit nous amener à revoir les modalités d’aménagement sans entraver le développement socio-économique, stabiliser des zones à risques existantes en tenant compte des particularités locales, et informer et sensibiliser toujours mieux les populations. Il y aura toujours des inondations mais, contrairement à 1930, nous avons davantage de moyens d’y répondre. Il faut que la volonté, notamment politique, suive.

(Commentaire publié dans La Dépêche du Midi du mardi 17 décembre 2019)

Tout change, rien ne change

delevoye


La démission de Jean-Paul Delevoye de son poste de haut-commissaire à la réforme des retraites était inéluctable. Après les révélations en série de la presse sur ses "oublis" dans ses déclarations à la Haute autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP), son départ du gouvernement n’était, en effet, qu’une question d’heures. D’une part parce que ce qui devenait l’affaire Delevoye allait forcément parasiter, du moins en partie, la réforme la plus difficile et la plus contestée du quinquennat, qui n’en a pas besoin. D’autre part, aussi, parce que contrairement aux éléments de langage de la majorité qui martelait depuis plusieurs jours la simple "erreur" et la "bonne foi" du soldat Delevoye en perdition qu’il fallait sauver, il y avait bel et bien matière à s’interroger.

Comment un homme qui fut plusieurs fois ministre a-t-il pu omettre de déclarer la totalité de ses fonctions, fussent-elles bénévoles ; sachant pertinemment que le conflit d’intérêts et la pression de lobbies sur un responsable politique peuvent parfaitement s’exercer sans le versement d’émoluments ? Surtout quand l’une des institutions évoquées dépend, en l’espèce, du monde de l’assurance, très intéressé par les opportunités de la réforme des retraites.

Comment M. Delevoye a-t-il pu considérer que le remboursement des sommes importantes indûment perçues par lui effacerait la faute commise alors qu’il s’agissait entre autres d’un délit au regard de la Constitution ?

En entrant à l’Elysée, Emmanuel Macron avait promis qu’avec le "nouveau monde", on verrait l’avènement d’une République exemplaire et la moralisation de la vie publique. Force est de constater qu’entre les affaires Benalla ou de Rugy, les mises en examen au MoDem ou les précédentes omissions de certains membres du gouvernement dans leurs déclarations à la HATVP, il y a loin de la coupe aux lèvres. Un vrai problème à l’heure où la défiance des citoyens envers leurs élus n’a jamais été aussi forte…

Ceci étant, la retraite forcée de Jean-Paul Delevoye, macroniste de la première heure, est un coup dur et un nouveau casse-tête pour le gouvernement, alors que se tient aujourd’hui une journée de mobilisation cruciale des opposants à la réforme. Par qui remplacer cet homme madré qui connaissait le sujet sur le bout des doigts et qui, malgré plusieurs couacs avec Matignon ou l’Elysée, avait l’avantage d’être depuis presque deux ans l’interlocuteur des syndicats ? Surtout, le départ de Jean-Paul Delevoye ne change finalement pas grand-chose à la donne. Tout change, rien ne change… Avec ou sans lui, l’opposition à la réforme reste la même : haro sur l’âge-pivot pour la CFDT et l’UNSA, retrait pur et simple du projet pour la CGT et FO. Et le contexte reste inchangé avec une trêve de Noël dans le mouvement qu’espèrent les Français mais qui pourrait ne jamais se concrétiser…

Jean-Paul Delevoye parti, Edouard Philippe est plus que jamais en première ligne, dernier rempart avant Emmanuel Macron, qui, tôt ou tard, devra intervenir dans ce dossier miné. Car pour trouver l’étroit chemin de crête entre l’abandon du projet – impensable pour l’exécutif – et son maintien en l’état – tout aussi improbable –, il va bien falloir remettre l’ouvrage sur le métier et imaginer une Version 2…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 17 décembre 2019)

Miroirs

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Les candidates pour le titre de Miss France 2020. /  BENJAMIN DECOIN/SIPA/TF1


Pas de trêve pour les empoignades familiales ce week-end. Après la réforme des retraites qui peut susciter de vifs débats entre partisans ou opposants de la retraite par points, voire entre ceux qui sont nés avant 1975 et ceux qui sont nés après, voilà qu’arrive ce soir l’élection de Miss France 2020. Cette 90e édition se tient dans un contexte très particulier, trois semaines après le Grenelle contre les violences faites aux femmes et alors que la libération de la parole des femmes quant aux agressions sexuelles et aux propos sexistes, entamée avec le mouvement mondial #MeToo en 2017 est loin d’être terminée.

Dès lors, ce concours de beauté nourrit, une nouvelle fois, le débat entre pro en anti.

Du côté des opposants aux Miss, les associations féministes qui jugent le show retransmis par TF1 ringard, porteur d’une vision dégradante de la femme, considérée comme un objet, et d’une conception patriarcale datée de la société. Car en dépit de maigres améliorations apportées à la formule originale par Endemol – le géant de la téléréalité qui a racheté le concours à l’inoxydable Geneviève de Fontenay – pour s’assurer que les candidates ne sont pas jugées que sur leur physique, le concours reste bel et bien une compétition qui ne se joue que sur la plastique, avec les critères contestables du monde de la mode.

De l’autre côté, on trouve les farouches défenseurs du concours qui symbolise à leurs yeux le summum de l’élégance française, permet la valorisation – un rien chauvine – des régions françaises (d’avant la réforme de 2013), et, pour certaines, prolonge les rêves de princesse de leur enfance… Et puis il y a une troisième catégorie de Français qui ne rateraient pour rien au monde le concours… pour mieux s’en moquer. À l’instar du concours de l’Eurovision, ces téléspectateurs-là vivent l’élection au second degré, l’œil rivé sur les réseaux sociaux où les commentaires sont souvent drôle, parfois cruels voire injustes pour les participantes.

Le concours Miss France, c’est « le miroir de la France » assure le maître de cérémonie de la soirée, Jean-Pierre Foucault. Mais il faut toujours se méfier des miroirs, qui peuvent être déformants. C’est à chacun d’entre nous de faire appel à son libre arbitre pour déterminer quelle est la part de beauté, de réalité, d’hypocrisie ou de duperie que renferme ce concours qui, à n’en pas douter, sera encore là l’année prochaine.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 14 décembre 2019)

L'heure de vérité

edouardphilippe
Edouard Philippe. Photo Florian David (Matignon)


"Celui qui excelle à résoudre les difficultés les résout avant qu’elles ne surgissent. Celui qui excelle à vaincre ses ennemis triomphe avant que les menaces de ceux-ci ne se concrétisent". Ce conseil de Sun Tzu, général chinois connu pour avoir rédigé "L’art de la guerre", Emmanuel Macron aurait sans doute dû le faire sien avant d’engager la tentaculaire réforme du système des retraites sur laquelle tous ses prédécesseurs s’étaient soit défilés soit cassé les dents. Fort de sa capacité à avoir conduit, sitôt élu, des réformes réputées compliquées – Code du Travail, statut de la SNCF – sans rencontrer d’opposition syndicale ou politique insurmontable, le chef de l’Etat a cru pouvoir s’attaquer à réformer les retraites avec une méthode simple pour s’assurer une adhésion maximale : mettre en place une longue concertation menée par un politique madré, Jean-Paul Delevoye, pour aller vers une retraite à points universelle.

Simple, basique, mais présomptueux… Car ce faisant, Emmanuel Macron a sous-estimé les aléas d’un dispositif qui, au fil des mois, s’est complexifié, au point de devenir une usine à gaz peu lisible, tant sur le fond que la forme. S’agissait-il pour l’exécutif de seulement penser un nouveau système (réforme systémique) ou de colmater les déficits de l’existant (réforme paramétrique) ? Sur la forme, la multiplication des couacs de communication (sur la clause du grand-père, l’âge pivot, la pénibilité, les spécificités qui pourraient être conservées après la suppression des régimes spéciaux, la date d’entrée de la réforme, etc.) a mis à mal la méthode Macron et fait que le flou a fini par l’emporter.

La concertation, transformée en valse-hésitation, a ainsi suscité l’anxiété des Français et la colère des organisations syndicales – y compris les plus réformatrices – pour lesquelles concertation n’équivaut pas négociation…

En conduisant cette réforme non pas dans la foulée de son élection mais deux ans et demi après, Emmanuel Macron a aussi sous-estimé qu’elle pourrait catalyser toutes les colères que chaque chef d’Etat peut connaître au cours de son mandat. Et de fait, un an après l’émergence du mouvement des Gilets jaunes, les cortèges ciblent autant la réforme des retraites que la politique globale du gouvernement, voire le style personnel du Président.

Dès lors, et même si la mobilisation d’hier a clairement fléchi par rapport à celle de jeudi dernier, aujourd’hui midi sonnera bien comme l’heure de vérité pour l’exécutif. En dévoilant – enfin – le projet du gouvernement, arbitré dans la précipitation ce week-end, Édouard Philippe devra afficher suffisamment de souplesse et de concessions pour trouver des alliés et retourner l’opinion, sans pour autant apparaître comme reculant sous la pression de la rue.

Un sacré "en même temps"…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 11 décembre 2019)

Comment trouver le point d’équilibre ?

Macron
Emmanuel Macron. Photo Kremlin


Le bras de fer entre les opposants à la future réforme des retraites et le gouvernement d’Emmanuel Macron connaîtra-t-il un épilogue mercredi 11 décembre, date de l’annonce par Edouard Philippe de " l’intégralité du projet" ? Ou installera-t-il un blocage durable similaire à celui de 1995 voire à celui de Mai-68 comme l’évoquent certains ?

Pour l’heure la seule certitude est que les trois journées qui s’annoncent vont être cruciales. Et, depuis les Trois Glorieuses de 1830, l’histoire de France montre que tout peut basculer en trois petits jours… D’ici mercredi chaque partie va donc pousser ses pions au maximum.

Pour les syndicats – et en premier lieu la CGT – ce conflit autour des retraites sonne comme une revanche, celle de mobiliser avec succès contre une réforme de l’exécutif, ce qu’ils n’avaient su et pu faire lors des ordonnances travail ou lors de la réforme de la SNCF. Leur opposition à cette réforme des retraites les remet en selle comme interlocuteurs incontournables et fers de lance des corps intermédiaires longtemps boudés par Emmanuel Macron. Forts du succès de la mobilisation de jeudi dernier, les syndicats ne veulent rien lâcher de leurs revendications et entendent bien tenir "jusqu’au retrait" du projet.

Pour le gouvernement, cette réforme des retraites devient jour après jour un véritable chemin de croix. Tout avait pourtant bien commencé avec de longues concertations débouchant sur le rapport Delevoye. Mais depuis l’été, le gouvernement a sous-estimé la défiance sur sa réforme-phare et, surtout, a multiplié les erreurs de communication, les couacs entre ministres laissant un sentiment d’impréparation. Cette cacophonie inédite a entretenu un véritable flou suscitant l’anxiété des Français. Surpris par l’ampleur des manifestations, l’exécutif a accéléré son calendrier. Edouard Philippe, qui n’a pas la raideur de son mentor Alain Juppé, semble prêt à faire des concessions sur certains points de la réforme tout en en conservant deux lignes rouges : la fin des régimes spéciaux et l’instauration d’un système à point. Soit les deux casus belli pour les syndicats…

Il y a fort à parier que tôt ou tard Emmanuel Macron devra intervenir en personne car au-delà des retraites, c’est bien sa politique globale qui est ciblée par la coagulation de nombreuses colères. Céder sur le dossier des retraites et sa crédibilité de réformateur en serait durablement entamée, handicapant la suite du quinquennat et une future candidature pour 2022. S’obstiner et ce serait prendre le risque d’un blocage long aux conséquences économiques, sociales et politiques dangereuses. Pour le chef de l’Etat, il n’y a sans doute qu’un chemin, une ligne de crête étroite mais tangible : une remise à plat de la réforme avec l’esprit de rassemblement, le fameux "en même temps" qui avait prévalu lors de sa campagne présidentielle. Bref, arriver au point d’équilibre qui semble aujourd’hui introuvable...

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 9 décembre 2019)

Les nouveaux barbares

civelle


Lorsque l’on pense au braconnage d’espèces menacées, on se projette en Afrique, on visualise les grands fauves ou des éléphants pourchassés. Mais le braconnage international se niche aussi au plus près de nous. Le trafic des alevins d’anguille, connus aussi sous l’appellation civelles ou pibales, se déroule bel et bien dans notre Grand Sud, sous nos yeux. L’espèce est aujourd’hui classée en danger critique d’extinction sur la liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature (IUCN). Et sa commercialisation en dehors de l’Europe est interdite depuis 2009 par la convention de Washington. Mais la civelle – dont la population a très fortement chuté, – 75 % en 30 ans en France – est au centre d’un trafic international qu’Europol chiffre à plusieurs milliards d’euros. De fait, elle se revend à prix d’or en Asie : entre 4 000 et 6 000 € le kg, contre 200 à 400 € en France, soit aussi cher que de la drogue… De quoi attirer de nouveaux barbares sur ce juteux marché.

Face à ce fléau, la France a plus sévèrement encadré la pêche et conduit un vaste programme de protection des anguilles, validé par l’Union européenne. Et surtout a intensifié la lutte contre les trafics avec de consistants résultats.

Cette lutte montre d’ailleurs que les Etats ne restent pas sans rien faire face aux trafics d’espèces menacées d’extinction. En juin dernier, une opération coordonnée par Interpol et l’Organisation mondiale des douanes (WCO) dans 109 pays a ainsi permis d’interpeller 582 suspects. Défenses d’éléphant, bois, plantes, primates, fauves, oiseaux, animaux marins dont du corail, hippocampes, dauphins, requins, tortues, reptiles... : la liste des saisies donne le tournis et souligne l’ampleur du phénomène.

Mais ce braconnage mondial n’est hélas pas le seul responsable des atteintes aux espèces menacées. Chaque année, des milliers disparaissent à cause des activités humaines, au point que les scientifiques évoquent désormais l’avènement d’une sixième extinction de masse qui bouleversera nos écosystèmes. "En 40 ans, notre planète a perdu 60 % des populations d’animaux sauvages", déplore le WWF, le fonds mondial pour la nature, qui vient de lancer une campagne #stopextinction. En France, l’Observatoire national de la biodiversité a récemment estimé à 30 % le déclin des oiseaux des champs entre 1989 et 2017…

Il n’est toutefois pas encore trop tard pour agir. Mais cela suppose des décisions fortes, économiques, financières, intellectuelles, morales, institutionnelles. En serons-nous collectivement capables pour préserver notre nature si fragile ?

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 7 décembre 2019)

Devoir de compromis

CGT
Photo CGT

Ce jeudi de mobilisation contre la future réforme des retraites a connu hier un incontestable succès avec des centaines de milliers de manifestants. Pari réussi donc pour les syndicats qui avaient clairement placé la journée comme un remake de celle du 5 décembre 1995, commencement d’un blocage qui avait fini par faire céder le gouvernement Juppé.

Mais comparaison n’est pas raison et entre Alain Juppé et Edouard Philippe, la situation est toutefois bien différente. Il y a 24 ans la protestation ciblait un texte précis de réforme globale de l’assurance-maladie, qui n’était nullement au programme du candidat de la «frcture sociale» Jacques Chirac et dont les syndicats , puissants, demandaient le retrait pur et simple. Ce qu’ils ont finalement obtenu après un mois de conflit. Aujourd’hui, la rue dénonce un projet de réforme dont les contours sont aussi flous que changeants – entre âge-pivot, pénibilité ou clause du grand-père tour à tour proposés et annulés – , un projet qui figurait bel et bien dans le programme du candidat Macron, et sur lequel des syndicats, moins puissants qu’autrefois, affichent malgré tout quelques divergences d’appréciation.

Par ailleurs, la mobilisation d’hier s’est , d’évidence, nourrie de colères qui n’ont rien à voir avec la future réforme. Car à la moitié du quinquennat, les opposants d’Emmanuel Macron – politiques, syndicaux, associatifs ou Gilets jaunes – ont saisi l’occasion de ce «jeudi noir» pour dire leur rejet de réformes libérales menées jusqu’ici tambour battant par un Emmanuel Macron qui a souvent cru pouvoir se passer des corps intermédiaires. La retraite constitue ainsi le catalyseur de colères qui grondent dans plusieurs secteurs : urgences puis hôpitaux, étudiants, policiers, sapeurs-pompiers, enseignants, agriculteurs, avocats, etc. Ce climat social éruptif, cette perte de confiance entre les citoyens et le gouvernement est évidemment le plus mauvais des contextes pour mettre en œuvre une réforme des retraites d’une aussi grande ampleur.

Il devient dès lors urgent de retrouver le sens du compromis, du consensus, de l’écoute, de la co-construction.

Pour les syndicats revigorés, il s’agit d’admettre que le statu quo est tôt ou tard contreproductif, que notre système de retraite, à force de rafistolages à chaque réforme, pourrait être plus efficace, plus juste et même plus généreux si on s’inspirait de ce qui existe dans certains autres pays européens...

Pour le gouvernement et Emmanuel Macron au premierchef, qui ont reçu hier un coup de semonce, cela suppose un exercice d’humilité auquel ils sont peu coutumiers. Regarder la réalité en face, en finir avec les éléments de langage qui sonnent creux et les couacs de communication, sortir enfin de l’ambiguïté pour afficher clairement les lignes d’une réforme qui suscite de l’anxiété, apporter des garanties suffisantes aux fonctionnaires ou sur la fixation de la valeur du point. Bref, ouvrir de vraies négociations plutôt que des consultations sans fin.

Edouard Philippe dévoilera l’architecture de la réforme... la semaine prochaine. Les syndicats ont annoncé que grèves et manifestations allaient se poursuivre. Comme si chaque partie espérait emporter le bras de fer sur le mode «tout ou rien.» L’Histoire montre pourtant qu’on a rarement raison tout seul et que la seule issue reste bien celle du compromis.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 6 décembre 2019)

Un autre monde



De Hong Kong au Liban, du Soudan au Chili, de l’Irak à la Catalogne, de l’Egypte à l’Ethiopie, etc. En cette fin 2019, nous observons des mouvements de protestation qui émergent d’un continent l’autre, d’un pays à l’autre. Certes, les revendications sont toutes différentes, spécifiques aux situations locales ou nationales.



Et pourtant, à l’analyse, on trouve des points de convergence : une exigence de dignité, un besoin d’égalité, une pratique de la fraternité, une aspiration à davantage de démocratie ; mais aussi la dénonciation de la corruption, des atteintes aux droits de l’Homme et des travers d’une mondialisation qui est loin d’être heureuse pour tous.

Un autre point commun à tous ces mouvements est la mobilisation de la jeunesse qui est en première ligne pour dénoncer l’inadéquation des politiques gouvernementales avec l’urgence du moment.

En parallèle, un sujet semble les réunir tous : la cause environnementale, la lutte contre le réchauffement climatique. De Paris à New York, de Stockholm à Sydney, nous avons vu défiler, lors de marches géantes, une jeunesse qui a l’écologie chevillée au corps et la conscience qu’il faut agir maintenant, avant qu’il ne soit trop tard. Ces mouvements écolos s’inscrivent dans la longue lignée des mobilisations de désobéissance civiques – de Gandhi à Greta Thunberg, en passant par Martin Luther King et la lutte du Larzac des années 70 – qui ont permis d’importantes avancées sociétales et démocratiques… après souvent des années de mobilisation et de combats.

Face à l’urgence climatique, certains ne veulent justement pas attendre des années pour que la société et les gouvernements bougent ; d’où la radicalisation des revendications.

Aidés par la caisse de résonance que constituent les réseaux sociaux, spécialisés dans de spectaculaires actions coup de poing, ces activistes –comme ceux de Peta, de L214 ou d’Extinction Rébellion – veulent marquer les consciences, créer un électrochoc en bravant la loi, mais aussi, parfois, en franchissant la ligne rouge de la non-violence – pour une violence qu’on ne peut ni accepter ni cautionner en démocratie.

Au final, tous veulent la même chose : inventer un autre monde, convaincus, comme l’était Oscar Wilde, que "la désobéissance, vertu originelle de l’homme, a permis le progrès, la désobéissance et la rébellion…"

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 30 novembre 2019)

Mortelles Opex

Un mitrailleur de l’ALAT avec le badge de l'opération Barkhane. Photo Thomas GOISQUE


Quinze jours après l’inauguration par Emmanuel Macron d’un monument aux soldats morts pour la France en opérations extérieurs (Opex), voilà notre armée frappée par un terrible drame au Mali. Treize militaires, treize jeunes soldats sont morts lundi soir dans un accident d’hélicoptères alors qu’ils menaient une opération de nuit contre des jihadistes ; ce qui en fait la plus lourde perte enregistrée par l’armée française depuis 36 ans.

Après le choc et en attendant les explications pour comprendre ce qui a pu se passer sur ce difficile théâtre d’opérations, c’est évidemment l’émotion qui, aujourd’hui, fait que toute la Nation entoure les familles et les camarades de ces militaires – dont certains étaient originaires de notre région – et rend hommage à l’action de leurs régiments si loin de la France.

Car ce drame, qui peut légitimement faire s’interroger les Français sur la pertinence de notre présence en Afrique depuis 2013, doit nous rappeler, hors de toute polémique, pourquoi la France, avec l’opération Barkhane, est engagée au loin. Si 4 500 militaires, en effet, sont positionnés sur cette immense bande sahélo-saharienne, c’est d’abord pour aider les Etats qui la composent à faire face aux menaces déstabilisatrices de groupes terroristes islamistes, franchisés d’Al Qaïda ou émanations de Daech. En appuyant nos alliés africains, Barkhane permet d’éviter que des attentats soient perpétrés sur place – même s’il y en a, hélas, encore – et que ne se constituent des bases arrières jihadistes à partir desquelles seraient préparées des attaques en Europe. Qui sait quelle serait l’ampleur de la menace terroriste en France et chez nos voisins si la France n’était pas présente au Sahel ?

Le drame d’hier permet aussi de mesurer que c’est bel et bien la France qui est engagée – essentiellement seule – au nom de l’Europe. Lorsqu’au coût financier important s’ajoute un terrible bilan humain pour nos soldats, il convient sans tarder, comme l’a fait récemment Emmanuel Macron, de poser clairement la question de ce que devrait être une vraie défense européenne, dont les objectifs et les moyens seraient partagés par tous. En attendant, la France est en première ligne dans cette « guerre » asymétrique, sans front, guettée par l’enlisement, que l’on redoute sans fin voire sans issue rapide. Et au cours de laquelle, avant-hier, treize soldats courageux ont péri… Il nous appartient, collectivement, à ce que leur mort ne soit pas vaine lorsque viendra le temps d’aborder l’avenir de Barkhane.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 27 novembre 2019)

Exigence d'équité

tgv


Une ligne à grande vitesse (LGV) sans discontinuer reliera-t-elle enfin un jour Paris et Toulouse, quatrième ville de France ? Un TGV pourra-t-il demain rapprocher Montpellier de Perpignan et poursuivre même vers Barcelone ? Ces questions, lancinantes, les habitants d'Occitanie se les posent depuis bien trop longtemps. À telle enseigne que l'infinie patience dont ils ont fait preuve jusqu'à présent pourrait légitimement laisser la place à la colère. Car depuis des années, de promesses non tenues en délais sans cesse allongés, l'Occitanie, deuxième région de France avec ses plus de 5 millions d'habitants, est laissée sur la touche du développement du train à grande vitesse.

Les deux LGV en question sont pourtant réclamées de façon constante et régulière par une écrasante majorité des habitants. Il y a deux ans, un sondage Ifop-La Dépêche montrait que 88 % d'entre eux souhaitaient ces deux projets… mais que 52 % craignaient que l'Etat ne tienne pas ses engagements. Tristement prémonitoire…

Ce n'est pourtant pas faute d'avoir été très conciliant. Les élus d'Occitanie de tous bords, majoritairement unis autour des deux projets, n'ont cessé de faire des propositions, notamment pour le financement des lignes. Les collectivités ont payé par ailleurs nombre d'études et même subventionné la ligne TGV Paris-Bordeaux qui connaît un évident succès. Ces deux LGV Bordeaux-Toulouse et Montpellier-Perpignan s'inscrivent par ailleurs dans l'architecture globale du train en Occitanie où la Région a fait d'énormes efforts sur les trains du quotidien, notamment avec une SNCF qui n'a pas toujours été au rendez-vous. L'articulation entre TGV et TER est évidemment l'une des clés pour proposer aux habitants l'offre de transports qu'ils attendent, en phase avec la lutte contre le réchauffement climatique et permettant un aménagement du territoire harmonieux qui ne laisse personne isolé.

Carole Delga aurait pu dire tout cela au nouveau secrétaire d'Etat au Transport Jean-Baptiste Djebbari ce mercredi si leur rendez-vous n'avait été reporté au 4 décembre. On n'est plus à quelques jours près après des années d'attente…

Mais si la présidente PS de la Région monte à ce point au créneau sur ce sujet, c'est aussi parce qu'il dépasse évidemment le seul domaine du transport. Les tergiversations autour des LGV occitanes laissent, en effet, la désagréable impression que notre région reste moins bien traitée que d'autres. Derrière les LGV se jouent ainsi deux visions de la France, l'une où tout se déciderait à Paris, l'autre où les régions auraient une certaine capacité d'initiative. Cette ligne de fracture, certes ancienne, a profondément marqué les débuts du quinquennat d'Emmanuel Macron et a nourri à l'évidence le mouvement des Gilets jaunes. Le président de la République, qui (re) découvre l'importance des élus locaux, a assuré depuis vouloir un nouvel acte de décentralisation. Sans doute parce que la question des territoires sera au cœur des enjeux électoraux des prochaines années. Emmanuel Macron le sait ; Carole Delga aussi…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 23 novembre 2019)

Le temps du deuil

pont
Pont de Mirepoix-sur-Tarn deux jours après son effondrement


Il y a eu le temps du choc et de l'effroi, le temps de la colère et le temps des questions. Maintenant prend place le temps du deuil pour les victimes de l'effondrement du pont de Mirepoix-sur-Tarn survenu lundi dernier. De toutes les victimes.

D'abord, bien sûr, pour la jeune Lisa, cette adolescente souriante, sans doute remplie de projets et de rêves, qui a été fauchée dans sa belle jeunesse. On ne peut qu'imaginer la peine immense de sa famille, de ses amis, de ses professeurs et camarades face à une telle injustice. Leur dignité nous oblige.

Les proches des disparus, les blessés et tous ceux qui leur ont porté secours doivent ensuite, plus que jamais, être entourés, accompagnés, soutenus et aimés pour surmonter une épreuve aussi traumatisante dans une vie. L'expérience montre que le chemin est long mais possible.

Enfin, parce qu'une vie ne peut se résumer à une faute aussi terrible et dramatique soit-elle, le chauffeur – dont le camion pesait plus de deux fois le poids autorisé sur le pont suspendu – a droit au respect dû aux défunts, ne serait-ce que parce qu'il serait indécent de rajouter à la douleur de ses proches le poids d'une culpabilité qu'il appartiendra à l'enquête – et à elle seule – de déterminer précisément.

Que l'on soit victime d'une tragédie de la route, d'un accident industriel d'ampleur comme l'explosion d'AZF ou d'un attentat terroriste comme on en a, hélas, beaucoup trop vécu à Toulouse, Montauban, Paris ou Nice, la société française sait trouver pour les siens la force fraternelle de continuer à vivre. Cette résilience – ce «tricot qui noue une laine développementale avec une laine affective et sociale » pour reprendre la définition du neuropsychiatre Boris Cyrulnik – est cette énergie collective qui doit tous nous mobiliser aujourd'hui pour soutenir ceux qui ont été marqués par le drame de Mirepoix.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 22 novembre 2019)

Responsabilités



pont


Le drame de l'effondrement spectaculaire du pont de Mirepoix-sur-Tarn doit plus que jamais être abordé avec prudence, pondération, ne serait-ce que par égards aux victimes de cet accident hors normes.

Après l'émotion légitime qui a largement dépassé les frontières du département, la solidarité nécessaire exprimée envers la commune sinistrée, et la compassion envers les proches des victimes, le temps est celui des responsabilités.

Responsabilités d'abord que doivent établir les enquêteurs qui sont depuis lundi sur le terrain pour comprendre ce qui a pu se passer. Le poids du camion, plus du double de ce qui était autorisé pour cet ouvrage, est vraisemblablement un facteur clé pour expliquer le drame. Y en a-t-il d'autres ? L'entretien du pont a-t-il été parfaitement réalisé ? Les contrôles ont-ils été suffisamment réguliers et approfondis ? Ce sera aux enquêteurs – et à eux seuls – de le dire.

Responsabilités ensuite des commentateurs, quand on voit certains d'entre eux, qui n'ont pas le début d'une compétence en ponts et chaussées, tantôt évoquer la faute à pas de chance, tantôt faire un lien obscur avec un « système économique dirigé par l'Union européenne » (sic) sur le plateau d'une chaîne d'information en continu…

En revanche, le drame de Mirepoix-sur-Tarn peut être l'occasion pour les pouvoirs publics de regarder si toutes les leçons ont bien été tirées du rapport parlementaire très fourni sur l'état des ponts en France, publié en juin dernier. Ce document sénatorial de 180 pages, réalisé après l'effondrement du pont italien de Gênes, estimait qu' « au moins 25 000 ponts sont en mauvais état structurel et posent des problèmes de sécurité et de disponibilité pour les usagers ». Pire, le rapport observait qu'on ne connaissait pas le nombre exact de ponts et que certains se trouvaient dans un vide juridique quant à leur propriétaire… D'où le souhait des sénateurs de voir la France, capable de construire le viaduc de Millau, mettre en place un « plan Marshall » pour tous les ponts en souffrance.

En second lieu, le drame haut-garonnais doit être aussi l'occasion de s'interroger sur la réalité des convois routiers. Il s'agit là de la responsabilité de l'Etat.

(Editorial publié dans La Dépêche du mercredi 20 novembre 2019)

Droits et devoirs

eau


Safer water summit, sommet sur l'interaction permanente entre l‘eau et l'homme, organisé ce lundi à Toulouse, n'est certainement pas le premier colloque autour de l'importance de l'eau pour la vie des hommes et les conséquences que sa pollution peut occasionner sur la santé humaine. Mais à l'échelle d'un territoire régional, en l'occurrence le bassin Adour-Garonne, c'est une première. Et au vu de la qualité des experts et intervenants, cela démontre que le traitement des enjeux mondiaux de l'eau peut trouver des solutions au plus près du terrain. Ce colloque inédit montre finalement que pour la gestion de l'eau, il faut penser global pour agir local.

Penser global, c'est une évidence. Dans un monde de plus en plus mondialisé, les décisions liées à l'eau ont des incidences sur tous les pays, rappelait récemment le Rapport mondial des Nations Unies sur la mise en valeur des ressources en eau. Événements extrêmes, dégradation de l'environnement, croissance démographique, urbanisation rapide, conflits et troubles sociaux, flux migratoires qui s'intensifient : autant de pressions qui frappent les populations les plus vulnérables du fait de leurs impacts sur l'eau. Dès lors, le droit à l'accès à une eau potable reste un horizon de développement majeur pour l'humanité. Améliorer la gestion des ressources en eau et l'accès aux services d'approvisionnement et d'assainissement, est ainsi la condition sine qua non pour lutter contre la pauvreté et contre les inégalités sociales et économiques, rappelait encore l'Unesco.

En regard de ce droit universel à l'eau se trouvent des devoirs. Et c'est bien localement que ceux-ci peuvent être mis en œuvre en prenant en compte les spécificités régionales et en mobilisant tous les acteurs de l'eau. Car face aux pollutions agricoles, industrielles, domestiques ou accidentelles, chacun peut adopter les bons réflexes et les bonnes pratiques pour, in fine, préserver ce bien précieux, cet or bleu sans lequel nous ne serions rien.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 18 novembre 2019)

Météo et climat

hiver


La scène se passe au début de cette année. Alors que des millions d’habitants du nord des Etats-Unis sont confrontés à une vague de froid historique, Donald Trump ironise sur son compte Twitter. « Dans la belle région du Midwest, les températures ressenties atteignent – 60 degrés (Farenheit, – 51 Celsius, ndlr), le plus froid jamais enregistré. […] Que diable se passe-t-il avec le réchauffement climatique mondial ? S’il te plaît, reviens vite, nous avons besoin de toi ! » Comme la plupart des climatosceptiques, le président américain estime que, puisqu’il fait très froid, le réchauffement n’existe pas. Fake news clament avec lui ceux qui abhorrent Greta Thunberg et les scientifiques du Giec. Avec la vague de froid qui touche la France depuis jeudi, nul doute que cette thèse trumpienne sera reprise par certains.

Grossière erreur évidemment puisqu’il y a là confusion entre la météo et le climat, entre l’instant T et la tendance de fond. Il n’y a qu’à voir la courbe de température des hivers depuis plus d’un siècle pour se rendre compte que le réchauffement est une réalité scientifique incontestable. Ce qui n’est en rien incompatible avec des phénomènes extrêmes mais ponctuels, intenses mais localisés, comme cette « goutte froide » – évènement rare mais pas exceptionnel – qui annonce déjà l’hiver…

Pour un pays comme la France, ces phénomènes et leurs conséquences – routes bloquées, trains arrêtés, électricité coupée, etc. – sont toujours délicats à gèrer. Trop peu nombreux pour que nous investissions dans du matériel de déneigement coûteux qui ne serait que peu utilisé, mais assez pénalisants dans les régions touchées pour que les autorités ne puissent pas ne pas s’en préoccuper. C’est ce subtil équilibre qu’il faut bâtir entre exigences financières et nécessité de maintenir activité économique et vie quotidienne face à des intempéries qui, par nature, auront toujours une part d’imprévu.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 16 novembre 2019)

Principe de réalité

pesticide


Le glyphosate est décidément l'un de ces dossiers autour desquels se joue une bataille qui paraît sans fin. Les arguments des pro et anti ont été tellement entendus, brassés, médiatisés, ressassés et caricaturés qu'entre les défenseurs de l'environnement et de la santé publique d'un côté, les agriculteurs et les industriels de l'autre, et les agences sanitaires au milieu dont l'impartialité et l'indépendance sont sujettes à caution, le citoyen lambda peine à s'y retrouver. Si l'on ajoute les études scientifiques contradictoires et une ribambelle de fake news sur les réseaux sociaux qui polluent et hystérisent le débat, on obtient un dossier miné dont on peine à voir un débouché apaisé.

Le rapport de la mission d'information parlementaire chargée d'évaluer le plan gouvernemental de sortie du glyphosate, conduite par deux députés LREM, Jean-Luc Fungit et Jean-Baptiste Moreau, permettra-t-il d'y voir plus clair ? Rien n'est moins sûr, mais il a au moins le mérite de dire quelques vérités. Et la première d'entre elle est que la mise en place – forcément louable – du principe de précaution dans l'usage de pesticides ne peut se faire sans la prise en compte d'un principe de réalité. La réalité que pointent les deux parlementaires est que, compte tenu de l'utilisation importante par les agriculteurs du glyphosate – pesticide aussi bon marché que redoutablement efficace –, toute suppression se traduira par un coût élevé pour les exploitants. Entre la main-d'œuvre, le carburant et les investissements, certaines exploitations verraient ainsi leurs charges augmenter de 50 à 150 euros l'hectare. Impensable pour des agriculteurs dont la majorité connaît de réelles difficultés économiques.

Surtout, pour tenir l'objectif de « sortir de l'essentiel des usages au 1er janvier 2021, et de tous les usages au 1er janvier 2023 » comme l'a rappelé la ministre de la Transition écologique, Élisabeth Borne, les deux députés estiment qu'il est « inconscient d'attendre le 31 décembre 2020 » pour savoir « quelles situations culturales » devront obligatoirement cesser d'utiliser l'herbicide le 1er janvier 2021 et celles qui pourront bénéficier d'un délai. Autrement dit, à une si brève échéance d'un bouleversement des pratiques, rien ne semble avoir été anticipé… De là à dire que l'interdiction du glyphosate n'a été qu'un effet d'annonce politique plutôt qu'une réelle démarche pour trouver des solutions de remplacement, il n'y a qu'un pas que les deux députés membres de la majorité franchissent presque…

En tout cas, à moins de deux ans de l'échéance d'interdiction, il serait peut-être temps de poser aussi clairement et calmement que possible les enjeux. Comment supprimer le glyphosate, quelles alternatives sont possibles, quelles aides faudra-t-il débloquer, quelle harmonisation européenne peut-on espérer ? Des questions qu'il devient urgent de régler.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 13 novembre 2019)

Epée de Damoclès

seisme


C'est peu dire que les tremblements de terre nous interpellent, d'une part parce que nous sommes démunis face à ces catastrophes et d'autre part parce que les émotions qu'ils soulèvent révèlent aussi des failles humaines. La soudaineté de leur survenue, la violence de leurs secousses, les destructions et la ruine qui en découlent ont accablé et fasciné les hommes depuis l'Antiquité, nourri les croyances en une punition divine et irrigué les grands récits comme ceux de la Bible ou du Coran qui narrent l'apocalypse et la fin du monde provoquées par de puissants séismes capables de rayer de la carte des cités entières. Platon lui-même ne contribua-t-il pas à créer le mythe de l'Atlantide engloutie après un tremblement de terre ? Et le séisme de Lisbonne de 1755 ne donna-t-il pas lieu à un célèbre poème de Voltaire auquel répondit Rousseau qui pointait – déjà ! – vices de construction et mauvaises réactions des populations…

Depuis, la science a levé les doutes et apporté des explications rationnelles à ces séismes meurtriers, détaillé comment la croûte terrestre était « vivante », et pourquoi les plaques tectoniques continuaient à se mouvoir.

Face aux tremblements de terre, ces épées de Damoclès sur le monde, la communauté scientifique poursuit son travail d'observation, toujours plus précis, pour essayer de comprendre où et pourquoi les destructions se produisent. Même si l'on ne sait pas prévoir les séismes, la possibilité de prévoir les mouvements du sol qui vont se produire et les annoncer juste avant l'arrivée de vibrations destructrices est déjà un progrès considérable à partir duquel nous pouvons prendre de bonnes décisions. Décisions en termes d'aménagement des territoires, de normes anti-sismiques pour les constructions, et de préparation de la population à adopter les bons gestes lorsqu'un séisme se produit.

Bref, apprendre à vivre avec ce risque et, lorsqu'il survient, exercer une solidarité… sans faille.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 12 novembre 2019)

Champs d'honneur

monumentOpex
Monument aux morts pour la France en opérations extérieures./ Photo Ministère des Armées


Depuis une loi de 2012, le 11-Novembre, date anniversaire de l'armistice qui mit fin à la Première Guerre mondiale, est aussi un jour d'hommage à l'ensemble de ceux qui sont « Morts pour la France », qu'ils soient civils ou militaires, qu'ils aient péri dans des conflits contemporains ou des conflits plus anciens. Mais parmi eux, des militaires français n'avaient pas suffisamment été pris en compte : les soldats tués lors des Opex, acronyme pour opérations extérieures. Ces « interventions des forces militaires françaises en dehors du territoire national » selon la terminologie officielle, restent souvent abstraites et lointaines aux yeux des Français, qui en mesurent mal les enjeux et les risques. Conduites sous mandat des Nations unies, de l'Union européenne ou de l'Otan, ces opérations menées par des militaires professionnels, souvent au sein de coalitions internationales ou de forces de maintien de la paix, s'inscrivent dans la durée – parfois pour de nombreuses années – comme dans la complexité. Mais elles restent avant tout des opérations de guerre au cours desquelles le danger guette et la mort frappe.

Tchad, Liban Balkans, Irak, Syrie, Centrafrique, Sahel, etc., les théâtres d'opérations ont été nombreux. Depuis 1995, les armées françaises ont été engagées dans quelque 106 opérations menées à l'extérieur des frontières nationales. Et depuis 1963, la France a payé un lourd tribut au cours des nombreuses Opex qu'elle a conduites : au 1er septembre 2019, on estimait à 687 le nombre de militaires des forces armées françaises morts au combat. Et parmi eux de nombreux soldats des régiments de notre région.

Dans un monde où les conflits sont asymétriques, où les menaces, notamment terroristes, sont aussi diffuses que persistantes, les militaires français portent nos valeurs et défendent au loin notre sécurité ici, en France. Jusqu'à présent les soldats tués en Opex n'étaient honorés par aucun monument. Ce sera désormais chose faite avec l'aboutissement d'un projet inauguré aujourd'hui par le président Macron à Paris. Un monument sobre, attendu de longue date par les familles et les compagnons d'armes blessés. Un monument utile au travail de mémoire de la Nation pour ces soldats qui constituent la quatrième génération du feu et dont il était plus que temps de reconnaître qu'ils sont tombés comme leurs aînés de 14-18 aux champs d'honneur.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 11 novembre 2019)

Passion française

prixGoncourt
Ils ont beau critiquer son entre-soi germanopratin, l’emprise « galligraseuil » du nom des trois grandes maisons d’édition Gallimard, Grasset, le Seuil, les grands auteurs qu’il n’a pas su découvrir ou la faible proportion de femmes qu’il a distinguées depuis sa création en 1914 : il n’en reste pas moins que le prix Goncourt, le plus prestigieux de la dizaine décernée chaque année, reste incontestablement un temps fort de la foisonnante rentrée littéraire et une immense reconnaissance pour un écrivain et pour sa maison d’édition.

Ce lundi, après Lydie Salvayre en 2014, c’est un autre toulousain, Jean-Paul Dubois, qui a été honoré pour « Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon » et qui va donc connaître la fortune. Non pas en espèces sonnantes et trébuchante puisque l’auteur ne recevra de Bernard Pivot, le président de l’Académie Goncourt, que 10 euros, mais la fortune dans les rayons des librairies où le Goncourt s’écoule à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires et rapporte quelque 3 millions d’euros en moyenne à l’éditeur.

En tout cas Jean-Paul Dubois – dont nous suivons avec délice la carrière depuis « Compte rendu analytique d’un sentiment désordonné » jusqu’à « Une vie française » en passant par « Kennedy et moi » ou « Vous plaisantez, Monsieur Tanner » – n’aura pas à connaître le revers de la médaille : l’infortune du Goncourt. Car pour certains lauréats, ce prix majuscule s’est transformé en cadeau empoisonné, changeant leur vie pour le pire et pas pour le meilleur. Une fois la gloire passée, ces auteurs se sont retrouvés comme écrasés par le prix, dévorés par la notoriété sans pouvoir la dépasser pour retrouver l’inspiration et poursuivre leur carrière. Comme certains chanteurs qui n’ont fait qu’un tube, ils n’auront été que les auteurs d’un livre.


Si l’attribution du Goncourt et des autres prix constituent un traditionnel rendez-vous de la rentrée littéraire, ils ne constituent qu’un des aspects de la passion française pour la lecture. Car au-delà des livres primés, les Français restent des lecteurs très éclectiques. Même s’ils ont le sentiment de lire de moins en moins et de manquer de temps pour la lecture, ils continuent à aimer l’objet-livre et plébiscitent tous les genres, du roman à la BD, du manga à l’essai historique, du livre pratique au… Goncourt évidemment. Avec sans doute à l’esprit ce que disait Montesquieu : « Je n’ai jamais eu de chagrin qu’une heure de lecture n’ait dissipé ».

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 4 novembre 2019)

Joie amère

ours


Au moins dix petits oursons seraient nés dans les Pyrénées cette année. Voilà une nouvelle qui va ravir les partisans de la réintroduction de l'ours entamée en 1996, et affliger les éleveurs du Massif qui n'en peuvent plus de devoir cohabiter avec le plantigrade. Pour les premiers, ces naissances ne sont certes pas une surprise puisque les deux ourses slovènes introduites l'an passé en Béarn dans des conditions houleuses, Claverina et Sorita, étaient gravides. Mais ces nouvelles naissances – même si deux des oursons n'auraient pas survécu – confortent le programme qui aurait pu, faute de nouvelles réintroductions, mettre en péril la présence de l'ours en Pyrénées Occidentales, où il ne reste que deux mâles. Les associations de défense des ursidés, qui martèlent qu'une cohabitation homme-ours est possible comme en Slovénie, n'en restent toutefois pas là et viennent d'ailleurs d'attaquer l'Etat fin octobre. Elles contestent devant la justice administrative les principales mesures de la feuille de route «Pastoralisme et ours» de l'Etat, notamment l'effarouchement systématique des ours en cas de menaces et la «surindemnisation» des éleveurs… Ces derniers apprécieront. Opposés aux réintroductions de l'an passé, les éleveurs et beaucoup d'élus locaux ont l'impression de n'être ni écoutés, ni entendus par l'État. Eux dénoncent l'insuffisance et la mise en œuvre inappropriée des mesures d'effarouchement demandées. Et lors du récent congrès de l'Association nationale des élus de la montagne (Anem), une motion a été adoptée, réclamant d'améliorer les démarches du protocole «ours à problèmes» et d'abandonner définitivement l'introduction d'ours…

Vingt-trois ans après l'arrivée de Ziva dans les Pyrénées, le dossier ours est donc toujours aussi clivant et aucun des gouvernements qui se sont succédé n'a su mettre en place les conditions d'un dialogue fructueux pour résoudre cette aporie. La cohabitation entre l'homme et l'ours est pourtant réalisable : la mission d'inspection des ministères de l'Agriculture et de l'Écologie a rendu un rapport en ce sens en mars dernier. Encore faut-il y mettre suffisamment de moyens budgétaires et sans doute inclure la réflexion dans le cadre plus large de l'aménagement du massif pyrénéen. La mode est aux Grenelles, alors pourquoi pas un vrai Grenelle sur l'ours ?

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 4 novembre 2019)

Voix d'or

johnny Hallyday


« La nostalgie, c’est le bonheur d’être triste » disait Victor Hugo. La nostalgie de Johnny, disparu il y a bientôt deux ans, c’est assurément le bonheur de retrouver la voix de celui qui reste LE rockeur numéro un dans le cœur des Français. Ni les disputes familiales de l’héritage entre sa dernière épouse Laeticia et ses enfants David Hallyday et Laura Smet, ni les déclarations vipérines des uns contre les autres, ni les vacheries savamment distillées par les entourages, ni l’interminable feuilleton judiciaire qui alimente la chronique people n’ont entaché l’affection des Français pour l’artiste aux 110 millions d’albums. La preuve de cette fidélité se trouve tout simplement dans les ventes de son dernier opus sobrement intitulé Johnny, sorti le 25 octobre. Près de 150 000 ventes en quelques jours : un carton, qui en appellera sans doute d’autres et qui montre, si besoin était, que le public de Johnny, celui-là même qui s’était retrouvé à la Madeleine pour des obsèques quasi-nationales, s’étale sur plusieurs générations, infuse dans tous les milieux sociaux, voire conquiert de nouveaux adeptes.

Ce succès montre aussi combien la nostalgie des grandes stars de la chanson est un business florissant pour leurs ayants droit. Michaël Jackson, Elvis Presley, Bob Marley, Prince, John Lennon, Whitney Houston ou encore Amy Winehouse n’en finissent pas de truster le top des charts ; en France, Claude François ou Dalida reviennent régulièrement sur le devant de la scène. Les héritiers exploitent le filon, souvent avec discernement lorsqu’il s’agit de sortir des inédits ou de réorchestrer les tubes. Mais parfois en laissant un sentiment de malaise lorsque sortent des compilations douteuses ou que certains font appel à des hologrammes pour faire revivre sur scène leur cher disparu…

Car pour que la flamme perdure et pour éviter le retour de flamme des fans gardiens de la mémoire, mieux vaut ne pas trahir la voix d’or des artistes disparus pour ne pas risquer que la manne s’éteigne…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 2 novembre 2019)

Nouvelle prohibition

votersforanimalrights


La décision de la ville de New York était attendue sans illusion par les producteurs. L'interdiction du foie gras votée hier dans la mégalopole américaine n'est donc pas une surprise, d'autant qu'elle fait suite à une autre interdiction prise en Californie. Et pourtant, cette décision, pour symbolique qu'elle soit, interroge car elle intervient dans un contexte particulier où les positions des uns et des autres se sont radicalisées au point d'être irréconciliables.

D'un côté, nous avons donc les défenseurs de la cause animale. Né dans les années 70 le mouvement antispéciste, c'est-à-dire ce courant de pensée philosophique et moral qui refuse de placer l'Homme au-dessus des autres espèces animales, est sorti de la confidentialité au fur et à mesure que se sont développés le végétarisme, le véganisme et la prise en compte du bien-être animal. Les divers scandales sanitaires qui ont touché l'agroalimentaire ces dernières années, les vidéos terribles des conditions d'élevage qui ont inondé les réseaux sociaux, mais aussi les nouveaux modes de vie et la volonté de surveiller davantage la provenance et la qualité des produits que l'on mange ont fait que la souffrance animale est devenue un important enjeu de société, ce dont on ne peut que se réjouir. Le foie gras, qui reste un produit de luxe, y ajoute aussi un côté lutte des classes susceptible de mobiliser un peu plus. Les associations comme Peta ou L214, passées maîtresses dans l'art du buzz, ont donc le vent en poupe pour peser sur le débat public. Elles ont le mérite d'avoir posé sur la table des problématiques qui étaient trop souvent tues et alimenté un vrai débat, qui quelquefois dérape en actions violentes.

De l'autre côté, nous avons des producteurs qui, pour la grande majorité, subissent les conséquences des mauvais comportements d'une minorité d'entre eux. Se conformant scrupuleusement à la loi, ces producteurs ont souvent au fil des ans revu leur façon de travailler, amélioré leur façon de traiter leur élevage, pris en compte le bien-être animal tout simplement pour répondre aux demandes des consommateurs. Ils vivent donc d'autant plus mal les critiques et cet insupportable agri-bashing qui fait des éleveurs et des paysans des boucs émissaires bien commodes.

Hier, la ville de New York a concédé la victoire, fort politique, aux premiers au détriment des seconds. Mais il s'agit d'une victoire à la Pyrrhus car en interdisant le foie gras, les élus new-yorkais prennent le risque de voir se développer des filières clandestines peu reluisantes qui n'ont que faire du bien-être des palmipèdes. Comme avec l'alcool dans les années 20, on sait d'expérience les limites de telles prohibitions… En attendant, peut-être, New York verra se rouvrir des speakeasy où les gourmets, à l'abri des regards, savoureront le foie gras, ce « suave mets, poids éperdu de nos délices » que chantait Pablo Neruda, dont l'« harmonie joue des cymbales sur nos langues et nous traverse tout entier d'un long frisson de volupté. »

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 31 octobre 2019)