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Éditos

Le prix de la liberté

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Depuis bientôt trois ans, l’Ukraine livre une bataille acharnée contre l’agression de la Russie qui a envahi son territoire et en occupe désormais quelque 20 %. Mais cette guerre, qui se joue aux portes de l’Europe, n’est pas seulement un conflit territorial : c’est un conflit où s’affrontent des conceptions divergentes de l’ordre international, c’est un duel entre deux visions du monde, entre l’autoritarisme et sa loi du plus fort et la démocratie et la défense de la liberté et du droit international.

La France, l’Europe et l’OTAN se sont engagées aux côtés de l’Ukraine dans ce que l’on peut qualifier de guerre par procuration, fournissant une aide militaire, financière et diplomatique cruciale à Kiev, dont la résistance et la résilience forcent le respect mais qui semblent arriver au bout d’un cycle. Depuis l’échec de sa grande contre-offensive de printemps qui s’est fracassée sur les solides défenses russes et en dépit de l’inattendue incursion dans la région de Koursk, l’Ukraine est confrontée à de colossaux défis : mobiliser et renouveler ses troupes sur un front qui s’étire sur près de 1 300 kilomètres, où les pertes humaines sont considérables.

Malgré le courage, l’ingéniosité et la détermination du peuple et des soldats ukrainiens, la réalité démographique et logistique impose ses limites. C’est dans ce contexte que l’idée d’un soutien militaire plus direct, c’est-à-dire l’envoi de troupes au sol revient dans le débat. Emmanuel Macron avait brisé ce tabou en février, s’attirant de multiples critiques de nos alliés et l’hostilité belliqueuse et menaçante de Vladimir Poutine. Le Président français, isolé, avait justifié ses propos par la nécessité d’entretenir « une ambiguïté stratégique. »

Le retour prochain de Donald Trump à la Maison Blanche, qui pourrait se traduire par un désengagement des États-Unis dans leur aide à l’Ukraine, conduit les alliés à se poser à nouveau la question : faut-il franchir le pas et envoyer des troupes au sol combattre aux côtés des Ukrainiens ? Cette question a été abordée lors de la visite du Premier ministre Ker Starmer en France à l’occasion du 11-Novembre. Paris et Londres réfléchissent à prendre la tête d’une coalition en Ukraine qui pourrait s’appuyer sur l’envoi de troupes occidentales et/ou de sociétés de défense privées, dont certaines ont déjà formulé des offres de service.

L’envoi de troupes sur le terrain – qui ne consiste pas forcément à des soldats sur la ligne de front mais à des soutiens – teste évidemment les limites de la co-bélligérance que les Occidentaux ont toujours prises en compte, notamment en raison de l’hostilité des opinions publiques – 68 % des Français sont contre selon un sondage CSA paru hier. La crainte d’une escalade du conflit et d’un affrontement direct avec la Russie est tangible et pourtant, n’est-ce pas précisément cette peur qui encourage le Kremlin à poursuivre son agression ou à en imaginer d’autres ? La décision n’est pas facile à prendre et si une intervention directe pourrait consolider l’unité européenne face à la menace russe, elle pourrait aussi précipiter une confrontation dont l’issue serait incertaine.

Au final, au-delà des seuls aspects militaires ou géopolitiques, se pose aujourd’hui la même question qu’au premier jour de l’invasion russe : quels sacrifices sommes-nous prêts à faire pour aider les Ukrainiens qui défendent leur souveraineté, leur liberté, ce en quoi nous croyons ? Quel est le prix de la liberté ?

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 29 novembre 2024)

La censure et le courage

assemblee

Est-ce la fascination très française pour la politique américaine qui conduit certains hommes et femmes politiques de la fragile coalition gouvernementale à emprunter les voies du trumpisme et sa post-vérité – c’est-à-dire proférer de gros mensonges – pour conjurer la censure qui pourrait s’abattre sur Michel Barnier ? Qui eût cru, en effet, que l’ex-Première ministre Elisabeth Borne, craignant un « shutdown » à l’américaine, irait jusqu’à affirmer samedi soir que si le Budget 2025 n’était pas adopté, il n’y aurait « plus de carte Vitale, plus d’allocations retraites et de chômage » ?

« La carte Vitale fonctionnerait encore. Je ne suis pas là pour agiter des chiffons de la peur », a dû assurer hier Maud Bregeon, porte-parole d’un gouvernement que Michel Barnier avait pourtant placé sous le signe de la vérité et à bonne distance de l’esbroufe. On en est loin… Le Premier ministre lui-même, mardi soir sur TF1, a dramatisé à outrance la situation, estimant que sans Budget, « il y aura une tempête probablement assez grave et des turbulences graves sur les marchés financiers » en cas de motion de censure adoptée, et martelant que les Français avaient envie de « stabilité ».

Les Français, qui sont désormais majoritairement en faveur de la censure du gouvernement Barnier, aimeraient, au-delà de la stabilité, tout simplement la vérité sur ce qui les attend, notamment en termes d’impôts. Quant aux marchés financiers, on les voit mal appliquer à la France le traitement infligé à la Grèce en 2015. De surcroît, si la France ne disposait pas de Budget – comme ce fut le cas en 1979 sous Raymond Barre – des outils constitutionnels existent pour faire face à une telle situation. Que le gouvernement et son « socle commun », perclus de divergences, dramatisent pour éviter la censure est une chose, mais ils ne peuvent pas marteler contre l’évidence qu’il n’y aurait de possible que « leur » budget et que le Premier ministre sera contraint d’utiliser l’article 49.3 pour opérer une adoption sans vote.

À dire vrai, dans une Assemblée sans majorité absolue et divisée en trois blocs qui estiment chacun avoir raison tout seul, les députés vont devoir faire leur examen de conscience à l’heure de voter ou non la censure et donc de faire chuter le gouvernement Barnier. Chacun va se trouver écartelé entre l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité telles que définies par le sociologue allemand Max Weber.

L’éthique de conviction, qui entend rester fidèle à des valeurs quelles qu’en soient les conséquences, conduirait les oppositions à voter la censure contre un gouvernement qui ne reflète pas, selon elles, les résultats des législatives où la gauche est arrivée en tête ; qui ne s’est constitué qu’avec les deux forces politiques (macronistes et LR) sanctionnées dans les urnes et qui n’a guère cherché à leur tendre la main pour bâtir des compromis.

L’éthique de responsabilité, a contrario, se caractérise par l’attention aux moyens, à leur efficacité et à leurs conséquences. Est-il utile de censurer le gouvernement Barnier sachant que l’Assemblée restera la même jusqu’à l’été prochain et une hypothétique dissolution ? Est-il pertinent d’ajouter une crise budgétaire et gouvernementale à une crise politique ? Ces questions taraudent notamment les socialistes ou les écologistes qui veulent penser l’après.

Concilier l’éthique de conviction – qui n’est pas irresponsable – et l’éthique de responsabilité – qui n’est pas dépourvue de conviction – reste pourtant possible. Jean Jaurès, dont on vient de fêter le centenaire de la panthéonisation, avait dessiné ce chemin de crête en assurant que « le courage, c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel ». Mais y a-t-il encore du courage à l’Assemblée ?

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 28 novembre 2024)

Le grand rendez-vous

  

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En annonçant hier qu’elle ne briguerait pas un troisième mandat de maire de Paris après des mois à entretenir à dessein le suspense, Anne Hidalgo a comme lancé la bataille des municipales de 2026. Des élections cruciales dans la vie des Français, mais qui passaient sous les radars de l’agenda médiatique, quasi-exclusivement consacré à la politique nationale depuis les européennes et les législatives anticipées qui ont abouti à l’inextricable situation politique que l’on connaît. Donner un coup de projecteur sur ce scrutin – le premier inscrit au calendrier, sauf si une nouvelle dissolution intervenait l’été prochain – est important car ces élections revêtent au moins trois grands enjeux.

Enjeu démocratique d’abord. La pandémie de Covid-19 avait conduit, lors des élections municipales de 2020, à espacer les deux tours de plus de trois mois, ce qui a bouleversé les taux de participation mais aussi le jeu des alliances d’entre-deux tours, les reports de voix et même les priorités affichées par les candidats, voire les attentes des électeurs. Avec le scrutin de mars 2026, on retourne à la normale avec une campagne électorale classique en un temps limité.

Dans un contexte de défiance des citoyens face aux hommes et femmes politiques, le maire reste l’élu préféré des Français, parce que ses décisions impactent directement leur quotidien et leur environnement. Parce que les conseillers municipaux que l’on côtoie dans sa ville sont aussi « à portée d’engueulade », peut-être trop parfois. Les incivilités, voire les violences contre les élus, se sont multipliées ces dernières années de façon insupportable. Une pression qui s’ajoute aux sollicitations incessantes des administrés. À cela s’adjoint le sentiment chez certains maires de ne plus avoir les moyens financiers de leurs missions ou de voir leurs marges de manœuvre diminuer face aux intercommunalités. Pas étonnant dès lors que certains maires aient envisagé la démission voire sont passés à l’acte. On n’en est pas encore à une crise des vocations ou à une vague de démissions, mais en 2020, 106 villes et villages n’avaient aucun candidat déclaré et beaucoup de maires avaient refusé de rempiler. Si l’on veut faire perdurer l’envie de s’engager au service de sa commune, il y a urgence à enfin définir un vrai statut de l’élu. Michel Barnier l’a promis pour début 2025. Il est temps.

Enjeu politique ensuite. Si les élections municipales vont se traduire par des scrutins dans les 34 935 communes de France, et que nombre de candidats à la mairie se présentent sans étiquettes partisanes, elles n’en recouvrent pas moins une lecture nationale pour les villes et les grandes métropoles. Car contrairement à ce que certains veulent faire croire, le poids des formations politiques ne saurait se mesurer uniquement au score du premier tour de l’élection présidentielle ou à celui des élections européennes. Quelles alliances locales vont se faire, à gauche, à droite, au sein du bloc central ? Les écologistes qui avaient conquis plusieurs villes pourront-ils les conserver ? Le RN peut-il en conquérir d’autres et LFI faire une percée ? Les municipales sont d’autant plus importantes qu’elles fournissent le gros du corps électoral pour les élections sénatoriales.

Enjeux sociétaux enfin. En France comme à l’étranger, on voit que l’échelon local est celui des solutions. Il gagne en pertinence pour relever les grands défis de notre temps et préparer la société de demain, notamment pour la transition écologique, les transports, la santé… Autant de raisons qui vont faire des municipales de 2026 un grand rendez-vous pour le pays.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 27 novembre 2024)

 

Des adultes dans la pièce ?

barnier

 
Michel Barnier sera-t-il toujours Premier ministre à Noël ? Son fragile gouvernement, dont certains ministres n’hésitent plus à le défier quand ils ne tirent pas à hue et à dia, passera-t-il les fêtes ? Ou la censure viendra-t-elle mettre fin à cet attelage brinquebalant « soutenu » par les formations d’un « socle commun » qui ont de moins en moins de choses en commun ?

Depuis la nomination de l’ancien négociateur du Brexit à Matignon après un été d’interminables tergiversations d’Emmanuel Macron – dont la catastrophique dissolution a précipité le pays dans une situation inextricable – chacun sait bien que la censure est une épée de Damoclès au-dessus de Michel Barnier, sous « surveillance » des troupes de Marine Le Pen. Stoïque, l’intéressé a d’ailleurs toujours dit qu’il pouvait s’en aller du jour au lendemain, et que contrairement aux hiérarques de sa majorité – Laurent Wauquiez, Gabriel Attal, Gérald Darmanin, Edouard Philippe… – il n’avait pas d’agenda caché pour la présidentielle de 2027. Ses premiers pas, accomplis avec la bienveillance des Français, laissaient même entrevoir un trou de souris par lequel le Savoyard pouvait passer pour que son gouvernement survive au Budget et voit le printemps.

Las ! La situation s’est singulièrement tendue en deux mois à peine. Les débats confus sur les textes budgétaires à l’Assemblée ont donné lieu – pour arriver à 60 milliards d’euros d’économies afin de combler les déficits abyssaux des comptes publics – à un festival de propositions, de taxes, de coups de rabots, de zigzags, de volte-face. Tant et si bien que plus personne n’y comprend rien et les Français s’y sont perdus, ne sachant plus quels impôts ils paieront au final. À cet infernal budget s’ajoute un vent de colères : celles des agriculteurs ; celles des salariés – 300 000 peut-être – qui vont être victimes de plans sociaux ou celle des fonctionnaires méprisés par leur propre ministre ; celles des élus locaux, ulcérés de devoir faire des milliards d’économies pour renflouer l’État, eux qui rendent chaque année des budgets locaux à l’équilibre.

À côté de ce tableau déjà explosif, Michel Barnier doit gérer les états d’âme et les ambitions de sa majorité relative dont les chefs veulent obtenir leur petite victoire. Laurent Wauquiez se gargarise d’avoir allégé les ponctions sur les retraites, Gabriel Attal – pourtant comptable des déficits actuels comme l’a démontré de façon accablante le Sénat – veut la sienne sur les exonérations de cotisations patronales. Et Marine Le Pen entend elle aussi obtenir quelque chose. La cheffe de file des députés RN – contre laquelle une peine d’inéligibilité a été requise dans le procès des assistants parlementaires du parti d’extrême droite – a changé de braquet et se dit désormais prête à voter la censure, tout comme le Nouveau front populaire.

En admettant qu’il ne s’agisse pas d’un coup de bluff du RN et que le NFP vote d’un seul homme, qui remplacerait ensuite Michel Barnier, censuré après un 49.3 ? Et avec quelle majorité sachant que l’Assemblée sera la même, puisqu’elle ne peut pas être dissoute d’ici l’été 2025 ? Certains imaginent un gouvernement Barnier II, d’autres le retour de Lucie Castets, de Bernard Cazeneuve ou de Raphaël Glucksmann, d’autres encore un gouvernement purement technique pour gérer le pays en attendant 2027, et Jean-Luc Mélenchon rêve de voir Emmanuel Macron démissionner et provoquer une présidentielle anticipée…

Comment finira cet immense jeu de dupes où le sens de l’intérêt général semble s’effacer devant les ambitions électoralistes et parfois infantiles ? Personne ne le sait. Les Français sont fondés à se demander : y a-t-il des adultes dans la pièce ?

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du dimanche 24 novembre 2024)


Evolutif

coiffeur


Il y a dans la vie des Français un rituel qui résiste à toutes les crises, même les plus sévères : la visite chez le coiffeur. Ce rendez-vous, qui rythme notre quotidien depuis des générations, est bien plus qu’une simple nécessité esthétique, c’est souvent un moment de pause, de convivialité et parfois même de thérapie improvisée – ah, les discussions avec son coiffeur ou sa coiffeuse. Dans chaque ville, le salon de coiffure demeure ainsi ce lieu unique où se tissent des liens sociaux, où se disent les dernières nouvelles du quartier, où se forgent aussi des relations de confiance qui durent parfois toute une vie.

Pourtant, ce secteur emblématique de l’artisanat français traverse une période de profonde mutation. La pandémie de Covid-19 a laissé des traces, avec une chute vertigineuse de 18,1 % du chiffre d’affaires en 2020. Le télétravail, devenu une habitude pour nombre de citadins, a bouleversé les rythmes de fréquentation des salons. Mais les coiffeurs font preuve d’une remarquable capacité d’adaptation et le secteur, très diversifié, sait se réinventer. Les barbiers qui fleurissent dans les centres-villes en sont l’illustration, eux qui attitrent une clientèle masculine de plus en plus attachée au soin de son apparence, et qui affichent une croissance de 6 %. Le salon de coiffure traditionnel n’a toutefois pas dit son dernier mot. Fort de ses plus de 100 000 établissements répartis sur tout le territoire – 10 000 en Occitanie – dont 26 % proposent des services à domicile, il reste le gardien d’un savoir-faire à la française reconnu mondialement ; les grands groupes comme Provalliance ou VOG côtoyant les artisans indépendants.

Les défis sont pourtant nombreux et certains salons sont confrontés à de réelles difficultés, notamment les petits salons traditionnels, car la concurrence entre les différents types de coiffeurs est féroce – certains estiment même qu’il y a trop de salons en France et redoutent une hausse de faillites. Ces derniers mois, l’inflation galopante a contraint certains professionnels à des équilibres délicats pour préserver leur clientèle. La pénurie de main-d’œuvre qualifiée est aussi une vraie préoccupation : en 2023, il y avait quelque 10 600 postes à pourvoir. Le remboursement des prêts garantis par l’état (PGE) est aussi un sujet d’inquiétude. Mais au global, les salons de coiffure ont connu une progression de leur chiffre d’affaires cette année, selon le dernier Observatoire de la coiffure Fiducial paru en septembre dernier. Sous les effets conjugués de l’inflation et de l’évolution de l’offre vers des services à plus forte valeur ajoutée, le ticket moyen a continué d’augmenter.

La profession fait aussi montre d’une innovation constante : développement du bio, numérisation des prises de rendez-vous, personnalisation des services…

Le secteur se transforme ainsi sans perdre son âme en conjuguant tradition et modernité. Et les perspectives de la coiffure française, dont les professionnels représentent 1 % de la population active, restent encourageantes, avec une croissance attendue de 3 % pour 2024. Mais au-delà des chiffres, c’est la résilience de ce secteur qui impressionne. Les coiffeurs ont su préserver l’essentiel en s’adaptant sans cesse pour coller aux évolutions de la société mieux que n’importe qui : c’est peut-être là le secret de leur pérennité.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 22 novembre 2024)

Le style Binet

Sophie Binet

L’arrivée surprise, en mars 2023, de Sophie Binet à la tête de la CGT – contre la dauphine de Philippe Martinez – a indéniablement marqué un tournant pour la centrale syndicale. Cette Nantaise de 42 ans passée par la Jeunesse ouvrière chrétienne et le PS est, d’abord, la première femme à diriger la confédération depuis 1895. Mais elle a, surtout, su bousculer les codes établis avec un style bien à elle.

Le contraste est, en effet, saisissant avec ses prédécesseurs : exit les envolées lyriques d’un Henri Krasucki, la bonhomie calculée d’un Louis Viannet, la pondération d’un Bernard Thibault ou la combativité frontale d’un Philippe Martinez. Sophie Binet cultive, elle, un style différent : une technicité assumée, une maîtrise des dossiers sur le bout des doigts – on l’a encore constaté hier à La Dépêche lorsqu’elle a répondu à nos lecteurs – un féminisme pugnace et des réparties chirurgicales, qui font d’elle une bonne cliente des matinales. D’ailleurs, si Laurent Berger semblait prendre – médiatiquement parlant – l’ascendant sur Philippe Martinez lors du conflit sur la réforme des retraites, Sophie Binet supplante désormais la très discrète Marylise Léon, secrétaire générale de la CFDT.

Passée par la direction du syndicat étudiant UNEF en 2006 au moment du CPE dont elle obtiendra le retrait, et issue de l’UGICT-CGT – l’Union générale des ingénieurs, cadres et techniciens – Sophie Binet, en prenant la tête de la CGT, a voulu donner un nouveau visage à son syndicat, qui tranche parfois avec son histoire ouvrière. Un décalage qui a suscité des interrogations internes sur sa capacité à fédérer l’ensemble des sensibilités au sein de l’organisation, mais qui colle au plus près de ce qu’est devenu, aujourd’hui, le monde du travail. La volonté de Sophie Binet d’articuler luttes sociales et enjeux environnementaux, d’aborder de nouveaux enjeux sur le numérique ou le management dans un contexte post-Covid, interpelle certains bastions traditionnels de la centrale mais entre en parfaite résonance avec les préoccupations des jeunes militants.

Reste que si cette communication au cordeau et ce développement d’une expertise réelle sur certains sujets ont rafraîchi l’image du syndicat, ils devront aussi se traduire dans les chiffres : dans un pays où le taux de syndiqués reste bas, la très contestataire CGT a perdu certains combats. Il y a un an, la CGT a cédé, au profit de la CFE-CGC, sa place de premier syndicat chez EDF qu’elle occupait sans discontinuer… depuis 1946. Avec 640 000 adhérents revendiqués en 2022, la CGT est toutefois au coude à coude avec la CFDT qui la devance et, comme elle, profite du regain de confiance des Français envers les syndicats.

Selon le Baromètre de la confiance politique de Science Po-Cevipof, publié en février dernier, 40 % des Français font désormais confiance aux syndicats et 52 % estiment qu’ils sont plutôt un élément de dialogue de la société française. 56 % des travailleurs (salariés du privé ou agent public) jugent l’action des syndicats efficace au sein des entreprises… mais 61 % la considèrent inefficace au niveau national.

Un satisfecit, donc, doublé d’une injonction à agir sans doute différemment. Le contexte budgétaire, politique et économique, la vague des plans sociaux, l’enjeu de la souveraineté industrielle appellent les syndicats à être aux avant-postes pour montrer qu’à l’heure où la résignation gagne certains Français, « une mobilisation ne sert jamais à rien », comme l’a dit hier Sophie Binet à nos lecteurs, avant de lancer un assuré « on va gagner ».

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 15 novembre 2024)

Photo DDM, Nathalie Saint-Affre.

Contre la montre en Ukraine

trump

Réélu largement président des États-Unis le 5 novembre, Donald Trump espère-t-il entamer son mandat, le 20 janvier prochain, par un succès diplomatique aussi retentissant qu’improbable à l’heure actuelle : l’arrêt de la guerre en Ukraine ? En tout cas, le futur président se démène pour concrétiser sa promesse de campagne de mettre fin à la guerre entre l’Ukraine et la Russie « en 24 heures ». « J’ai un plan très précis pour arrêter l’Ukraine et la Russie », avait assuré l’ancien président américain lors d’une interview en septembre, en indiquant qu’il ne le dévoilerait pas afin de garder l’effet de « surprise ». Mais pour l’heure, ce plan reste bien mystérieux…

Selon la presse américaine, Donald Trump, qui aurait eu plusieurs conversations téléphoniques avec Vladimir Poutine depuis son départ de la Maison Blanche en 2020, aurait appelé le président russe cette semaine pour lui demander de ne pas provoquer d’escalade en Ukraine. Une conversation démentie par l’équipe de transition de Donald Trump comme par le Kremlin. Mais des liens directs ou indirects ont bien été tissés entre les deux dirigeants, qui se sentent faits du même bois. Le Kremlin avait d’ailleurs estimé dimanche dernier que le républicain avait envoyé pendant la campagne des « signaux positifs » concernant le conflit, puisqu’il avait évoqué une possible « paix » et n’avait pas montré de « volonté d’infliger une défaite stratégique à la Russie ».

Jusqu’à présent, deux lignes semblaient s’être dessinées parmi les conseillers de Trump : celle de Mike Pompeo, ex-secrétaire d’État, partisan de faire pression pour qu’un règlement du conflit ne semble pas donner une victoire majeure à Moscou. Et celle, à l’opposé, de Richard Grenell, ancien ambassadeur des États-Unis en Allemagne, partisan de mettre fin à la guerre le plus tôt possible, même si cela signifie de forcer Kiev à faire de grosses concessions… Cette deuxième option semble tenir la corde à en juger par la nomination au poste de secrétaire d’État de Marco Rubio, le très droitier sénateur de Floride, qui a estimé début novembre qu’il fallait « mettre fin » à la guerre en Ukraine. Quant au nouveau secrétaire d’État à la Défense, Pete Hegseth, présentateur de Fox News, il estime la guerre en Ukraine « pâle » comparée à la criminalité ou au wokisme aux États-Unis…

De quoi inquiéter Volodymyr Zelensky. Le président ukrainien martelait encore la semaine dernière devant la Communauté politique européenne réunie à Budapest, que toute concession territoriale serait « inacceptable » pour l’Ukraine et « suicidaire » pour l’Europe. Mais sans soutien clair et massif des Européens et après bientôt trois ans d’une épuisante guerre pour son peuple, Zelensky sait bien qu’un nouveau chapitre va obligatoirement s’ouvrir lorsque Donald Trump entrera à la Maison Blanche. Vladimir Poutine le sait également.

Ce qui explique que chaque camp, avant l’arrivée de l’hiver, a entamé une course contre la montre et tente de pousser au maximum son avantage sur le terrain, dans l’hypothèse où un plan Trump consisterait en un gel de la ligne de front et sa transformation en zone de démarcation démilitarisée.

Nous n’en sommes pas encore là et Donald Trump, lors de son premier mandat, n’a pas toujours fait ce qu’il avait dit. En maintenant le lien avec lui et en lui proposant de réaliser la « paix par la force », Volodymyr Zelensky a peut-être dessiné le chemin de crête qui pourrait in fine séduire l’imprévisible 47e président américain.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 14 novembre 2024)


Engager une révolution

harcèlement

La liste macabre ne cesse de s’allonger. Des prénoms, des visages, des vies brisées. Derrière chaque suicide d’adolescent victime de harcèlement scolaire se cache l’échec collectif d’une société qui n’a pas su protéger ses enfants. Les chiffres sont glaçants : selon les dernières études, près d’un élève sur dix est victime de harcèlement en France. Plus inquiétant encore, 22 % des collégiens déclarent avoir subi du cyberharcèlement en 2023, une hausse de six points en deux ans.

Face à cette situation alarmante, les réponses institutionnelles semblent toujours en décalage avec la réalité du terrain. Le programme Phare, généralisé depuis 2022, existe, mais est-il assez efficace ? Les formations promises aux enseignants sont prévues, mais ne sont-elles pas trop théoriques ? Le plus révoltant dans ce tableau déjà sombre reste le peu d’action des géants du numérique. Sur TikTok, Instagram ou Snapchat, les contenus humiliants circulent toujours pendant des heures, parfois des jours, avant d’être modérés… quand ils le sont. Ces plateformes, qui engrangent des milliards de bénéfices, se contentent de communiqués de presse convenus lorsqu’un drame survient. Leur responsabilité est pourtant écrasante : 85 % des cas de harcèlement scolaire comportent désormais une dimension numérique.

L’administration scolaire, elle, continue de privilégier une approche encore trop bureaucratique qui confine parfois à l’absurde. Combien de familles rapportent encore des réunions stériles où l’on minimise les faits, des mutations qui pénalisent la victime plutôt que les harceleurs, des signalements qui se perdent dans les méandres administratifs ? La création d’une cellule dédiée dans chaque rectorat ne suffit pas si les moyens humains ne suivent pas.

Il est temps de changer radicalement de paradigme et d’engager une révolution car le harcèlement scolaire n’est pas une fatalité, encore moins une étape normale de la construction adolescente comme certains voudraient encore le faire croire. C’est un fléau qui détruit des vies et dont les séquelles peuvent persister pendant des décennies.

L’ancien Premier ministre Gabriel Attal, qui a confié avoir lui-même été un élève harcelé et avait demandé un « électrochoc » sur le sujet lorsqu’il était ministre de l’Éducation nationale, vient de lancer une fondation, « Faire face », pour lutter contre le harcèlement et le cyberharcèlement scolaires. Certains estimeront qu’à Matignon il avait tous les moyens pour lancer une solide politique publique et que la création de sa fondation, qui lui offre une séquence médiatique valorisante, intervient au moment où l’action de l’ex-majorité est fortement critiquée. Qu’importe au final ; que Gabriel Attal fasse de la politique ou de la communication, son engagement sur ce sujet est sincère et utile. Car face à ce fléau, la mobilisation doit, en effet, être large, puissante, diverse et la réponse à la hauteur de l’enjeu : massive, coordonnée et sans concession.

La prévention et la lutte contre le harcèlement ne doivent pas concerner que la communauté éducative ou parfois la justice, mais doivent s’intégrer dans un véritable projet de société en nous mobilisant tous pour que, demain, nous n’ayons plus à ajouter d’autres prénoms à la liste des jeunes vies brisées.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 12 novembre 2024)

Ecran de fumée

 

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Le débat sur le projet de loi de finances, qui doit trouver quelque 60 milliards d’économies en 2025 pour éponger un déficit abyssal – 6,1 % du PIB et 3 230 milliards d’euros de dette – a donné lieu ces dernières semaines à de multiples propositions, les députés, en commissions ou dans l’hémicycle, poussant leurs idées. Un « concours Lépine » des taxes et impôts, a dénoncé le Premier ministre Michel Barnier. Mais un concours auquel participent aussi les députés du « socle commun » qui le soutiennent puisque c’est l’ancien ministre macroniste Gérald Darmanin, qui a lancé l’idée de supprimer un jour férié pour renflouer les caisses de l’État. Un air de déjà-vu qui nous ramène vingt ans en arrière.

En 2004, le Premier ministre Jean-Pierre Raffarin instaurait, en effet, la « journée de solidarité » en supprimant le lundi de Pentecôte. Une décision prise dans l’urgence après la meurtrière canicule de 2003 qui avait révélé les carences de notre système de prise en charge des personnes âgées. Cette journée travaillée mais non payée devait rapporter 2,4 milliards d’euros par an à la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA). Le bilan est en demi-teinte puisque si les recettes sont au rendez-vous, leur utilisation reste opaque et la question du financement de la dépendance n’est toujours pas résolue, faute d’avoir la loi grand âge promise par Emmanuel Macron mais jamais réalisée.

Supprimer un second jour férié peut sembler une idée simple et séduisante, mais elle repose sur plusieurs contresens. Premier mythe à déconstruire : les Français seraient des privilégiés en matière de jours fériés. La réalité est plus nuancée. Avec 11 jours fériés légaux, l’Hexagone se situe dans la moyenne européenne. L’Espagne en compte 14, l’Italie 11, et l’Allemagne entre 9 et 13 selon les Länder. Seul le Royaume-Uni fait figure d’exception avec 8 « bank holidays ». Un nivellement par le bas n’apporterait donc aucun avantage comparatif.

Deuxième idée reçue : les Français ne travailleraient pas assez. Les chiffres de productivité racontent une tout autre histoire : selon les données de l’OCDE, en 2022, la France se classait au 6e rang en termes de productivité en Europe, derrière l’Irlande, le Luxembourg, le Danemark, la Belgique et les Pays-Bas. Une performance, certes impactée à la baisse par la crise Covid, mais qui démontre que la question n’est pas tant la quantité de travail que son organisation et son efficacité.

La suppression d’un jour férié supplémentaire apparaît donc comme une solution de facilité qui ne résout en rien les problèmes structurels de nos finances publiques. Elle pourrait même d’avoir des effets pervers en démotivant des salariés, en impactant la consommation intérieure, et en provoquant des tensions sociales. « La question c’est comment on partage les efforts budgétaires » a rétorqué la secrétaire générale de la CFDT Marlyse Léon.

Plutôt que de demander aux salariés de faire un effort en travaillant plus, le gouvernement aurait pu dans son budget – il l’a fait très timidement pour 5 milliards d’euros seulement – questionner sérieusement l’efficacité des coûteuses exonérations de cotisations patronales accordées depuis 2017 aux entreprises. Car compte tenu du niveau des déficits publics, l’idée de supprimer un second jour férié est, d’évidence, non seulement insuffisante mais elle apparaît dès lors davantage comme un coup de communication, un écran de fumée pour éviter un vrai débat plus au fond.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 11 novembre 2024)


Lignes rouges

 

radar

 

Les radars automatiques, ces sentinelles du bitume tant décriées, s’apprêtent à franchir une nouvelle étape : en 2025, une nouvelle génération de radars dopés à l’intelligence artificielle pourrait faire son apparition sur nos routes. Une révolution technologique qui pose autant de questions qu’elle n’apporte de réponses.

Depuis leur installation en 2003, les radars automatiques ont contribué à une baisse spectaculaire de la mortalité routière. De 8 000 morts par an au début des années 2000, nous sommes passés sous la barre des 3 400 victimes en 2023. Un succès incontestable, même si leurs détracteurs préfèrent y voir une machine à cash pour l’État. Si la diminution du trafic routier, l’évolution des infrastructures ou encore l’amélioration technologique des véhicules ont joué un rôle, ce sont bien les radars qui ont fait changer le comportement des Français au volant, les obligeant à lever le pied.

Pourtant, force est de constater que la vitesse n’est plus l’alpha et l’oméga de l’insécurité routière. L’usage du téléphone au volant, le non-respect des distances de sécurité, les franchissements de ligne continue… Ces comportements dangereux échappent encore largement aux contrôles automatisés. C’est précisément là que pourrait intervenir l’IA. Les nouveaux radars seront capables, nous promet-on, de détecter simultanément une multitude d’infractions grâce à des algorithmes de reconnaissance d’image. Trois seraient ciblées en 2025 : l’usage du téléphone au volant, le non-port de la ceinture de sécurité et le respect des distances de sécurité. Un véritable bond technologique qui permettrait enfin de sanctionner ces comportements à risque. Mais à quel prix ? Car c’est bien là que le bât blesse. En dotant ces radars d’une intelligence artificielle – perfectible – capable d’analyser en temps réel le comportement des usagers, ne franchissons-nous pas une ligne rouge ? La perspective de voir des milliers de caméras scrutant nos faits et gestes, équipées d’algorithmes toujours plus performants, n’est pas sans rappeler les dystopies les plus glaçantes.

Le risque est réel de voir cette surveillance algorithmique se généraliser bien au-delà de la sécurité routière. Aujourd’hui les infractions routières, demain nos comportements dans l’espace public ? La frontière est ténue entre sécurité et surveillance de masse. L’histoire nous a suffisamment montré que les outils de surveillance, une fois déployés, sont rarement démantelés. Au contraire, ils tendent à se banaliser puis à se généraliser. On le voit avec la vidéosurveillance algorithmique déployée de façon expérimentale pour les JO de Paris et que certains veulent pérenniser ou développer.

Il est donc crucial d’encadrer strictement l’usage de ces nouveaux radars « intelligents » mais aussi de diversifier notre approche de la sécurité routière. En 2022, actant que la France fait moins bien que ses voisins, la Cour des comptes estimait que « les grandes mesures nationales visant les comportements devront, de plus en plus, être complétées par un recours à une gamme diversifiée d’autres moyens d’action, portant sur les véhicules, la signalisation et l’infrastructure. »

(Editorial publié dans La Dépêche du dimanche 3 novembre 2024)