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Éditos

Crise agricole : des réponses claires

 

barrage

La trêve des confiseurs n’est pas celle des agriculteurs. Si de nombreux barrages érigés il y a vingt jours pour protester contre le protocole sanitaire censé circonscrire la dermatose nodulaire bovine (DNC) ont été levés, d’autres restent en place, notamment dans le Sud-Ouest. Bénéficiant d’un fort soutien de l’opinion, les agriculteurs qui occupent les routes entendent ainsi maintenir une pression maximale sur le gouvernement pour espérer une modification du protocole et l’arrêt de l’abattage total. L’État, qui a tardé à prendre toute la mesure du désarroi des éleveurs touchés par la DNC et leur a montré bien peu de compassion, a clairement mal géré sa réponse au début de la crise. Pour autant, sur la DNC, les marges de manœuvre sont limitées et le gouvernement n’entend visiblement pas revoir de fond en comble le protocole décrié, le seul efficace selon les scientifiques. Appliqué d’ailleurs rigoureusement en Italie et en Espagne, il a montré toute son efficacité.

Mais en France, la défiance qui s’est accumulée entre le monde agricole et l’exécutif depuis la crise de 2024 est telle que la vérité scientifique sur la DNC n’est plus entendable par certains. Quatre anciens ministres de l’Agriculture – Michel Barnier, Marc Fesneau, Stéphane Travert et Julien Denormandie – ont eu beau plaider que « l’adversaire n’est ni l’État ni la science, mais le virus », certains n’en démordent pas, notamment chez la Coordination rurale dont le président fanfaronne qu’il veut « attaquer ceux qui nous attaquent » et installer « un rapport de force permanent ».

En découdre donc, quitte à se tromper d’adversaires… Car ni les vétérinaires qui travaillent pourtant toute l’année avec les éleveurs et qui ont été menacés de mort ; ni les journalistes de La Dépêche, qui donnent la parole tous les jours aux agriculteurs, dont l’agence du Gers a été dégradée parce que des articles auraient « déplu » ; ni encore les forces de l’ordre prises à partie ne sont des « adversaires » du monde agricole, bien au contraire. Cette violence, ces menaces et ces dégradations, ce jusqu’au-boutisme dans lequel s’enferre et se piège une partie de la Coordination rurale, sont d’autant plus inacceptables qu’ils desservent la cause de l’agriculture.

Heureusement, d’autres actions se font beaucoup plus pacifiquement, comme sur l’A64, où les « ultras » de Jérôme Bayle justifient le maintien du blocage par leur volonté d’élargir la focale. Car la DNC n’est que la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Depuis la crise de 2024, beaucoup d’agriculteurs estiment que les promesses n’ont pas été tenues ou pas assez vite réalisées alors que les difficultés s’accumulent, particulièrement dans notre région où les revenus dans les petites exploitations sont bas.

Règles sanitaires, normes, garanties sur les prix, gestion de l’eau, aléas climatiques et assurances, concurrence internationale avec l’imminence du Mercosur… : autant de dossiers ouverts, difficiles mais cruciaux pour l’avenir, pour lesquels les agriculteurs, et les Français avec eux, attendent simplement des réponses claires. Lever vraiment ces ambiguïtés permettra ainsi de lever les barrages…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 31 décembre 2025)

Électricité : prix sous tension

 

electricité

 

Le marché électrique français a été soumis ces dernières années à une succession d’aléas intérieurs et extérieurs. Intérieurs d’abord, lorsque l’épidémie de Covid-19, à partir de 2020, est venue désorganiser en profondeur le calendrier de maintenance du parc nucléaire français, composé de 56 réacteurs vieillissants. Ces retards cumulés, aggravés ensuite par des problèmes techniques, ont conduit RTE à évoquer, à l’hiver 2022-2023, un scénario de coupures d’électricité ciblées afin d’éviter un black-out général.

Aléas extérieurs ensuite, lorsque la guerre en Ukraine a provoqué des conséquences en cascade sur le marché de l’énergie européen, contraignant le gouvernement à mettre en place un coûteux bouclier tarifaire. Celui-ci a permis de contenir la hausse des tarifs réglementés à + 4 % en 2022 puis à + 15 % en 2023. À chaque crise, ménages et entreprises se sont interrogés sur le montant réel de leur facture d’électricité, dépendante à la fois de l’organisation du marché français et européen et de la situation géopolitique internationale.

Cette interrogation va se poser à nouveau avec la disparition, le 1er janvier prochain, de l’Accès régulé à l’électricité nucléaire historique (ARENH). Ce mécanisme, prévu par la loi NOME et entré en vigueur en 2011, obligeait EDF à céder jusqu’à 100 térawattheures par an – environ un quart de sa production nucléaire – à un prix fixe, au bénéfice de ses concurrents fournisseurs. Une concurrence artificielle, largement en trompe-l’œil. Une quarantaine de fournisseurs alternatifs ont profité de ce système, mis en avant des arguments marketing parfois spécieux et bâti des offres calées sur le tarif réglementé ou sur les prix de marché, avec le risque de hausses brutales en période de tension. Pour de nombreux observateurs, cette concurrence n’a pas réellement bénéficié aux consommateurs, tout en contribuant à fragiliser EDF. L’électricité ainsi « bradée » par l’électricien public a été évaluée par Bercy à plusieurs milliards d’euros, jusqu’à 8 milliards selon certaines estimations.

Mettre fin à l’ARENH aura-t-il des conséquences sur les factures ? Non, affirme le gouvernement, qui assure que la stabilité des prix sera au rendez-vous en 2026 et 2027. Oui, rétorquent à l’inverse les fournisseurs alternatifs et certaines associations de consommateurs, qui estiment que les prix auraient pu baisser avec le maintien du dispositif. Le comparateur Hello Watt, qui décortique le marché de l’électricité, souligne que la France n’est plus aujourd’hui le pays européen le moins cher, que les tarifs pour les consommateurs français demeurent supérieurs de près de 25 % à leurs niveaux d’avant-crise et que la fin de l’ARENH pourrait conduire à des prix plus volatils et structurellement plus élevés.

Derrière ce mécano complexe et souvent illisible pour le grand public se dessine en réalité l’avenir du marché électrique européen, qui nécessite une profonde mise à jour. L’Union européenne devra investir entre 2 000 et 3 000 milliards d’euros d’ici 2050 pour moderniser ses réseaux, renforcer leur résilience face aux aléas climatiques et accompagner l’électrification massive des transports, du chauffage et de l’industrie. En France, accélérer l’électrification constitue une urgence absolue, selon le dernier rapport de RTE. Une urgence également politique, à l’heure où le gouvernement est en retard sur la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE3), censée fixer enfin un cap lisible sur le développement des énergies renouvelables, la maîtrise de la demande, le nucléaire et, surtout, le prix de l’électricité.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 30 décembre 2025)

 

Nation connectée

 

smartphone

 

C’était il y a 40 ans, le 29 avril 1985 exactement. Sur le plateau du 13 heures de TF1, Yves Mourousi reçoit François Mitterrand dans une émission spéciale « Ça nous intéresse Monsieur le Président ». « Vous savez ce que c’est que chébran ? », lui demande le journaliste. « Vous auriez dû dire câblé ! » lui répond un Mitterrand goguenard, désireux alors, à 69 ans, de montrer qu’un sénior, fut-il président de la République, peut rester connecté à son époque. Les seniors d’aujourd’hui battent eux aussi en brèche le cliché qu’ils seraient en marge d’une société de plus en plus numérisée.

Ni chébrans, ni câblés, ils sont au contraire bel et bien connectés comme le reste de la population. Les différentes études publiées cette année attestent qu’ils sont des usagers réguliers d’internet et des smartphones. En 2024, 70 % des 70 ans et plus possédaient ainsi un smartphone, un pourcentage en hausse de 8 points en un an. Et près de deux tiers d’entre eux déclarent un usage quotidien du smartphone, contre moins de 4 sur 10 en 2017.

L’épidémie de Covid-19 et ses éprouvants confinements sont passés par là. Le numérique a permis de rapprocher virtuellement des familles séparées physiquement, ancrant dans les habitudes l’utilisation de la visioconférence, des messageries, des groupes Whatsapp où l’on s’échange petits mots et photos. Et que dire de l’explosion du commerce en ligne ou de la lente mais réelle numérisation des démarches administratives ; des démarches en ligne que les seniors maîtrisent mieux que leurs petits enfants. Le Baromètre du numérique montre que 69 % des jeunes adultes (18-24 ans) sont, de loin, les plus nombreux à éprouver des difficultés concernant la réalisation de démarches administratives sur internet… Et même s’ils passent évidemment moins de temps devant les écrans que les plus jeunes, les seniors utilisent eux aussi les réseaux sociaux, où beaucoup apparaissent acteurs, contributeurs et non pas seulement spectateurs passifs.

Le tableau n’est toutefois pas tout rose. Si beaucoup des plus de 65 ans maîtrisent bien les outils numériques classiques – au point pour certains de refuser les smartphones « spécial senior » – d’autres grossissent les rangs de ce ceux qui sont frappés par l’illectronisme. 16 millions de Français souffrent ainsi de l’absence ou de l’insuffisance de compétences numériques de base – voire n’ont pas du tout de connexion internet. Une personne sur quatre âgée de 60 à 74 ans est concernée, deux sur trois après 75 ans.

Il y a donc urgence à lutter contre cette exclusion en mettant en place des dispositifs d’aide qui ne se passent pas uniquement en ligne ou par téléphone mais mobilisent des formateurs en face-à-face. Il s’agit d’installer un contact humain indispensable pour embarquer dans le grand bain numérique les aînés – et les autres – mais aussi d’offrir en attendant des alternatives physiques aux démarches dématérialisées. Ne laisser personne exclu du numérique, voilà l’exigence à laquelle doit répondre une nation qui se veut connectée.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 27 décembre 2025)

 
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Gestion des risques

crue

Évidemment, le contraste est spectaculaire. Le 9 décembre, l’observatoire européen Copernicus, qui a enregistré pour novembre 2025 « le troisième mois de novembre le plus chaud à l’échelle mondiale », assurait que « l’année 2025 est en passe de devenir la deuxième année la plus chaude jamais enregistrée, à égalité avec 2023 ». « L’anomalie de température moyenne mondiale pour la période de janvier à novembre 2025 est de 0,60 °C au-dessus de la moyenne de 1991-2020, ou 1,48 °C au-dessus de la référence préindustrielle de 1850-1900, avant que le climat ne se réchauffe durablement sous l’effet de l’activité humaine », indiquait Copernicus. La publication des statistiques pour décembre et le bilan annuel pourraient donc placer 2025 derrière le record historique de température établi en 2024.

Mais ce week-end, après plusieurs semaines de douceur, la France est entrée brutalement dans l’hiver avec des pluies, de la neige comme on n’en avait plus vues depuis longtemps, notamment en Aveyron, et des inondations d’un niveau historique dans l’Hérault ou le Gard. Une météo très hivernale, qui devrait se prolonger avec une goutte froide. Ce phénomène devrait faire de ce Noël 2025 l’un des plus froids depuis quinze ans.

Ce contraste chaud-froid fait turbuler les climatosceptiques, mais il illustre bien les effets du réchauffement climatique, celui que Donald Trump qualifiait à la tribune de l’ONU en septembre de « plus grande arnaque » de l’Histoire. D’arnaque, il n’y en a pas, seulement des faits scientifiquement établis et vérifiables qui montrent que le dérèglement climatique généré par l’activité humaine rend les phénomènes météorologiques extrêmes plus fréquents, plus meurtriers et plus destructeurs.

À quelques heures de Noël, la mobilisation est de mise pour porter secours et assistance aux sinistrés, privés de courant ou dont les maisons ont été inondées. Élémentaire et nécessaire solidarité. Mais la mobilisation doit se doubler d’une réflexion de plus long terme dont vont devoir se saisir les candidats aux municipales : la gestion des risques naturels à l’échelle des communes – forcément coûteuse – est désormais capitale tant pour les aménagements futurs que l’adaptation des infrastructures actuelles, la préparation et la parfaite information des populations.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 24 décembre 2025)

Changer la ville

 

ville

Une victoire politique n’est pas forcément une victoire électorale. Les écologistes qui se sont emparés de plusieurs grandes villes – dont Lyon et Bordeaux – lors des municipales de 2020 pourront méditer cela à l’heure où certains sondages leur prédisent le reflux de la vague verte d’il y a six ans pour le scrutin de mars. Qu’importent au final les grossières caricatures dont ces maires EELV ont été l’objet, les polémiques à répétition nourries parfois par leurs propres maladresses. Car les édiles écolos peuvent revendiquer une victoire politique : aucun maire sortant ni aucun candidat, quel que soit son bord politique, n’envisageraient une seconde de faire l’impasse sur les questions environnementales qui, désormais, conditionnent le cadre de vie d’une commune.

L’accélération du réchauffement climatique qui impacte le degré de pollution ou la ressource en eau, crée des îlots de chaleur, rend invivable les logements « passoires thermiques », et met à rude épreuve les habitants a conduit toutes les municipalités à redéfinir leurs aménagements urbains, à verdir leurs politiques, répondant autant à la nouvelle donne climatique qu’aux demandes d’habitants en quête de verdure et d’air pur. Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à voir le chemin parcouru en six ans par les villes et villages français et, ces dernières semaines, les inaugurations des derniers chantiers du mandat qui, quasiment tous, incluent une dimension « verte ».

Les questions environnementales, la transition écologique et énergétique seront ainsi logiquement au cœur des programmes des candidats. Les enjeux portent à la fois sur la réduction des émissions (logement, mobilité, foncier…) et sur l’adaptation très concrète aux épisodes de canicules, d’inondations, de sécheresses et autres risques climatiques à l’échelle des communes. En juillet dernier, selon un sondage Ipsos, 87 % des citoyens déclaraient que la transition énergétique compterait dans leur choix municipal. Près de 4 Français sur 10 attendent en priorité des mesures locales contre la pollution, un tiers contre le dérèglement climatique.

Des attentes d’autant plus forte que les électeurs savent que les maires ont un réel pouvoir d’action dans ce domaine pour changer la ville et donc changer la vie. Les communes et intercommunalités disposent, en effet, de leviers structurants en matière d’urbanisme, de mobilités, d’énergie et de gestion de l’eau, ce qui en fait un échelon clé de la transition. Et 80 % des Français disent vouloir voir le maire disposer de davantage de pouvoirs pour agir en faveur de l’environnement.

Reste aux candidats à trouver le bon équilibre pour choisir des trajectoires urbaines compatibles avec les engagements climatiques nationaux et européens : agir vite et fort mais en tenant compte des difficultés d’adaptation de certains. Les zones à faibles émissions, le « zéro artificialisation nette », les nouvelles restrictions de circulation pour favoriser les mobilités douces ou les transports en commun, la végétalisation parfois coûteuse sont autant de potentiels points de frictions qui méritent du débat plutôt que de vaines invectives politiciennes et, surtout, d’associer les citoyens aux choix. Car en mars, il s’agira d’arbitrer les investissements structurants des 10 à 20 ans à venir.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 22 décembre 2025)

L'amie mini

 

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Pour certains, évoquer les voiturettes sans permis, c’est convoquer des souvenirs de jeunesse. Sur les petites routes de campagne, on se prenait à croiser ces petites voitures taillées à la serpe, aussi lentes qu’un tracteur, des "pots de yaourt" dans lesquels prenaient place un pépé ou une mémé. Ces voiturettes étaient aussi le dernier recours des Fangio du volant qui avaient perdu leur permis de conduire. Mais ces images d’Épinal sont bel et bien révolues et les voiturettes ont fait leur révolution et pourraient même ouvrir la voie à une nouvelle mobilité urbaine.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : en 2024, le marché des voitures sans permis (VSP) en France a enregistré 31 714 immatriculations neuves, soit une hausse spectaculaire de 137 % par rapport à 2019, avec environ 282 560 véhicules en circulation et 50 % des ventes concernées par des modèles électriques. C’est que les constructeurs historiques – Ligier, Microcar, Aixam, Bellier… – ont su se réinventer, proposant des voiturettes séduisantes qui n’ont presque plus rien à envier aux citadines traditionnelles en termes d’équipements, de confort et de sécurité. Mais c’est surtout l’arrivée de la Citroën AMI, en 2020, qui a révolutionné le segment, attirant une clientèle jeune et urbaine grâce à son prix accessible, tout en favorisant l’électrification sans cannibaliser les acteurs traditionnels. Chapeau. Conduire une voiturette n’est non seulement plus ringard, mais vertueux au regard de la transition écologique. Les lycéens l’ont bien compris, l’AMI devenant pour certains la mobylette d’antan, leur offrant leur autonomie tout en rassurant les parents.

Revers de la médaille de ce succès : une augmentation du nombre d’accidents. En 2024, on a constaté une hausse de 48 % des tués par rapport à 2023, sur une flotte de 282 560 véhicules. Le risque de blessure grave est six fois plus élevé par kilomètre parcouru qu’en voiture classique, en raison notamment du poids limité, de l’absence d’airbags ou d’ABS et d’un non-port de ceinture quatre fois supérieur… Autant dire qu’il est urgent de rappeler que les règles de la sécurité routière s’appliquent pleinement aux conducteurs de voiturettes, et notamment aux plus jeunes qui manquent d’expérience.

Ces chiffres inquiétants ne devraient toutefois pas contrecarrer le succès réel des voiturettes qui a ouvert la voie au débat sur la création d’une nouvelle catégorie de micro-citadines électriques abordables en Europe. L’Union européenne envisage des "E-Cars" inspirées des kei cars japonaises pour contrer les ambitions automobiles de la Chine en Europe. L’UE réfléchit ainsi à alléger les normes pour avoir des petites voitures électriques de moins de 15 000 €. Des constructeurs comme Renault ou Stellantis y voient une opportunité, au grand dam des fabricants historiques de voiturettes.

En attendant la création de cette nouvelle catégorie d’automobiles, les voiturettes vont vivre leur rêve américain. On a appris que la Fiat Topolino, la cousine italienne de l’AMI, va être vendue au pays des pick-up géants et des 4x4 XXL. Forza !

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 20 décembre 2025)

Pari risqué

 

rrenault

 

Une décision pragmatique ou un renoncement dangereux ? En décidant hier de revoir à la baisse son objectif ambitieux d’interdire totalement la commercialisation de voitures thermiques en 2035, afin d’atteindre la neutralité carbone en 2050, l’Union européenne vient de trancher une épineuse question, espérant ainsi soulager son industrie automobile en souffrance face à la concurrence agressive de la Chine et, dans une moindre mesure, face aux surtaxes douanières américaines.

L’UE assure qu’elle ne renonce pas à son objectif, mesure phare du Pacte vert européen aujourd’hui ciblé par tous ceux qui veulent détricoter ses mesures environnementales. Elle avance qu’il s’agit simplement d’être « flexible » et elle liste toute une série de conditions avec lesquelles les constructeurs européens vont devoir composer pour vendre, après 2035, des voitures thermiques. Ils devront ainsi bien réduire de 90 % les émissions de CO2 de leurs ventes par rapport aux niveaux de 2021, et compenser les 10 % d’émissions restantes. Reste que cette décision, réclamée par les constructeurs qui jugeaient l’échéance de 2035 intenable, sonne comme un aveu d’échec pour une industrie qui a longtemps été leader mondial, en ventes et en technologies. Pire, elle ressemble à un cautère sur une jambe de bois, car rien ne dit qu’avec cet « assouplissement », les constructeurs européens seront prochainement en meilleure posture face au rouleau compresseur chinois…

Dans son rapport sur la compétitivité européenne en 2024, Mario Draghi, l’ancien patron de la Banque centrale européenne, avait déjà posé les termes de l’équation, un vrai dilemme stratégique pour l’Europe : importer des véhicules électriques chinois bon marché pour atteindre ses objectifs climatiques ou protéger et reconstruire une base industrielle européenne dans l’automobile et les technologies propres. Le rapport reliait par ailleurs directement l’automobile électrique à la question des dépendances stratégiques (batteries, lithium, cobalt, etc.) et appelait à des partenariats industriels européens, à une sécurisation des approvisionnements et à une politique économique extérieure plus offensive. On en est loin…

Hier l’UE a bien annoncé des mesures pour « verdir » les flottes d’entreprises ou pour instaurer une « préférence européenne » obligeant les industriels bénéficiant de financements publics à se fournir en composants « made in Europe », mais on sent bien que l’« assouplissement » ne va pas dans le sens de l’histoire et que la Chine a déjà pris une importante longueur d’avance. Elle contrôle toutes les étapes (métaux rares, batteries, électronique) et propose des voitures qui n’ont plus rien à envier en termes de qualité aux meilleurs véhicules premium européens.

Tout est-il perdu pour autant ? Non, à condition que les Européens sortent de la naïveté en n’hésitant pas à mettre en place des barrières réglementaires, et, comme le préconisait Mario Draghi, investissent massivement dans leur réindustrialisation, dans leurs infrastructures électriques (production, bornes…) et arrivent à proposer des voitures électriques abordables. En décidant un sursis pour le thermique plutôt qu’une accélération dans l’électrique, l’Europe fait un pari. Un pari risqué.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 17 décembre 2025)

 

Reconnaissance

agriculteurs

L’administration parle pudiquement d’un "dépeuplement", comme pour tenir à distance la violence que représente l’abattage d’un troupeau entier lorsqu’une seule vache a été contaminée par la dermatose nodulaire contagieuse (DNC), cette maladie virale bovine hautement transmissible par vecteurs comme les moustiques ou par contact direct. Les autorités, les scientifiques, les vétérinaires auront beau expliquer que ce protocole de "dépeuplement total", conforme à la réglementation européenne, suivi par d’autres pays, est très efficace car il élimine tout risque de virus persistant dans l’exploitation, protège le statut sanitaire national et permet la reprise rapide des mouvements d’animaux et des exportations, il n’en reste pas moins pour les éleveurs que voir euthanasier leur troupeau est un insondable déchirement.

En quelques heures, c’est le travail d’une vie qui disparaît, ce sont des bêtes auxquelles on est attaché qui s’en vont. Les indemnisations ne peuvent assurément pas compenser cette détresse qui mérite toute la solidarité de la nation. Au sentiment d’injustice s’ajoutent ainsi l’incompréhension et la colère comme on l’a vu en Ariège. Une colère qui reflète un profond malaise agricole, déjà observé lors du mouvement né en Occitanie début 2024. Car les agriculteurs – en tout cas ceux des exploitations familiales – semblent enfermés dans une spirale de crises économiques et sanitaires sans fin, rythmées par la multiplication d’épizooties. Influenza aviaire hautement pathogène, dermatose nodulaire contagieuse bovine, fièvre catarrhale ovine, menace de peste porcine africaine…

Autant de maladies qui viennent s’ajouter aux autres difficultés que traverse l’agriculture française, entre les surcoûts sur les engrais ou les produits phytosanitaires, la charge administrative lourde voire écrasante pour certains, la réglementation aussi copieuse que tatillonne, les écarts de revenus importants, les problèmes d’accès au foncier et ce vieillissement accéléré qui laisse craindre la disparition de nombreuses exploitations. C’est contre ce dépeuplement-là que les agriculteurs, massivement soutenus par les Français, se battent en ayant souvent l’impression de ne pas être compris, ni écoutés, ni entendus, ni respectés, ni reconnus…

À 16 mois de la prochaine élection présidentielle, il y a urgence à en finir avec les rustines démagogiques ou électoralistes, syndicales ou politiques, pour redéfinir sérieusement quelle nation agricole la France veut être dans l’Europe et avec quelles agricultures – car il n’y a pas qu’une agriculture uniforme. Dans un monde aux équilibres géopolitiques qui ont des conséquences directes sur nos fermes, il faut ouvrir la réflexion sur ce que le sociologue Jean Viard appelle une "quatrième révolution agricole", centrée sur l’adaptation au climat et la recomposition sociétale périurbaine. François Purseigle, qui va prendre la direction d’AgroToulouse, appelle, lui, à un partage des risques liés à la transition écologique entre exploitants et industriels, et à offrir, enfin, une juste reconnaissance au rôle stratégique des agriculteurs.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 13 décembre 2025)

Réseaux sociaux

 

velo

Habiter et pouvoir se déplacer. Le logement et les transports : voilà bien deux priorités des Français qui se pérennisent années après années et qui vont tout naturellement structurer le débat des prochaines élections municipales, dans moins de trois mois.

À l’heure du réchauffement climatique qui impose de faire des choix plus vertueux dans nos modes de déplacement pour réussir la transition écologique et énergétique, se posent les questions des transports en commun, leur extension ou leur gratuité, la pertinence de la voiture électrique et donc les bornes de recharge dont elle a besoin, la nécessité de nouvelles pistes cyclables, plus sécurisée, mais aussi la place des piétons et le partage de l’espace public entre tous. Autant de sujets qui conditionnent plus que jamais l’aménagement urbain des villes et des villages.

Depuis plusieurs semaines, nombre de municipalités accélèrent ainsi des travaux de voiries. Certes parce que les maires sortants, candidats à leur succession, veulent couper des rubans tricolores avant le scrutin, mais aussi parce qu’il faut adapter urgemment les villes aux demandes et aux besoins des habitants. Et ils sont nombreux. Dans un contexte où, selon une enquête de l’institut Verian, la voiture reste toujours le premier mode de déplacement quotidien pour 58 % des Français – et reste incontournable dès que l’on habite en périphérie des métropoles et en zone rurale – la refonte de l’offre de transports collectifs est très forte. Mais aussi très coûteuse pour des collectivités dont les marges de manœuvres financières sont de plus en plus contraintes. De la même façon, la création de nouveaux aménagements de voiries pour donner plus de place aux mobilités douces – vélos, piétons – est, là aussi, non seulement coûteuse mais aussi potentiellement source de tensions.

Penser ou repenser une ville est, d’évidence, une mission complexe, d’autant plus qu’il n’y a pas de solution unique. Chaque municipalité doit bâtir sa propre vision, quitte à aller chercher ailleurs ce qui a marché. Ainsi, à Toulouse, on a adopté les ronds points "à la hollandaise", conçus pour mieux protéger les cyclistes mais qui désarçonnent les automobilistes quant aux priorités à respecter. Ailleurs, c’est la ville du quart d’heure (ou le territoire de la demi-heure), formidable concept de Carlos Moreno qui séduit des villes du monde entier, celles-ci redécouvrant leurs quartiers en rendant accessibles en 15 minutes les services essentiels aux habitants. Et même derrière le coup de buzz de Louis Sarkozy, candidat à Menton, qui propose de supprimer les feux rouges, il y a matière à réflexion.

Au final, les transports et les aménagements qu’ils nécessitent, sont peut-être le vrai thermomètre d’une ville comme vient de le montrer une passionnante enquête de l’institut Terram sur les "Infrastructures invisibles", ces réseaux du quotidien que les habitants demandent à leurs élus de "tenir" et d’entretenir et qui sont finalement les plus utile des réseaux sociaux.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 8 décembre 2025)

Souveraineté

doctolib

Derrière l’amende record infligée à Doctolib par l’Autorité de la concurrence le mois dernier pour des pratiques anticoncurrentielles qui remontent à 2018 émergent deux sujets d’importance, l’innovation et la régulation d’un côté, la souveraineté et la transparence de l’autre. Deux enjeux qui dépassent le cadre français et sont stratégiques pour l’Europe.

Certes, nul n’est au-dessus de la loi et si Doctolib a enfreint des règles en développant ses innovations, il est logique qu’il en paie les conséquences. On peut toutefois s’étonner que la décision de l’Autorité tombe sept ans après les faits, autant dire une éternité à l’échelle du numérique. Car entre-temps, le marché de la prise de rendez-vous médicaux et de la téléconsultation a évidemment évolué, bouleversé par la pandémie de Covid. En sept ans, la start-up Doctolib s’est développée, a lancé de nouveaux services, s’est déployée à l’étranger et, en France, est devenue quasi incontournable. Si elle n’a pas un monopole, elle occupe une position hégémonique qui peut être légitimement questionnée quant à son impact sur le fonctionnement du système de santé.

Mais il convient aussi de regarder honnêtement à quoi est dû son succès : Doctolib a répondu à une forte attente des Français et des praticiens en leur proposant un outil simple et efficace pour leur faciliter la vie. Les services de l’État, entravés par leur lourdeur administrative, ont été incapables d’en faire autant et on l’a encore vu lors de la campagne de vaccination Covid où c’est une initiative privée – ViteMaDose – qui est venue au secours des Français inquiets pour organiser leurs rendez-vous vaccinaux. Idem pour les médecins qui ont beau jeu de s’offusquer des tarifs élevés ou des contrats de Doctolib, mais qui ont souvent été rétifs à la moindre modernisation – on l’a vu au moment de la mise en place de la carte Vitale, on le voit encore lorsque certains ne prennent toujours pas la carte bancaire… Alors oui, une société privée a répondu intelligemment à un besoin que les acteurs historiques de la santé ont été incapables de fournir. On devrait par ailleurs se réjouir qu’elle soit française et que son savoir-faire s’exporte. Ce qui ne veut évidemment pas dire qu’il ne faille pas encadrer ses pratiques, ni lui imposer des règles claires notamment en ce qui concerne la gestion des données des Français.

Et c’est là le second sujet capital que soulève le débat sur la place de Doctolib. Où sont hébergées les données de santé des Français, qui y a accès et pour quoi faire ? Car ces données, éminemment sensibles et de plus en plus nombreuses, suscitent des convoitises. Si les données servent principalement des objectifs d’intérêt public – information, mise en œuvre de politiques publiques, surveillance sanitaire, recherche médicale, évaluation des activités et innovation avec l’intelligence artificielle –, elles intéressent aussi des acteurs privés, assureurs, producteurs de produits de santé, etc. Il y a donc urgence à les sécuriser, à encadrer leur utilisation et à permettre aux Français de donner ou pas leur consentement éclairé. Pour l’heure, le compte n’y est pas. L’État a bien mis en place un cadre réglementaire, mais nombre de données sont encore hébergées sur des serveurs appartenant à des entreprises américaines, qui peuvent être sommées de les communiquer aux autorités des États-Unis en vertu du Cloud Act.

Pour sortir de cette dépendance, la France et l’Europe doivent agir. Dans son rapport sur l’avenir de la compétitivité européenne, Mario Draghi ne disait pas autre chose. Soulignant que 90 % des données de l’UE sont transférées hors d’Europe, l’ancien patron de la BCE exhortait l’an dernier à créer un cloud souverain européen pour conserver le contrôle sur la sécurité, le chiffrement et l’hébergement de nos données. Il y a urgence…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 6 décembre 2025)

Question de confiance

 

airbus



 

Lorsque Boeing a enchaîné les difficultés techniques, entamées par deux crashs successifs, celui du vol Lion Air 610 le 29 octobre 2018 (189 morts) et celui du vol Ethiopian Airlines 302 le 10 mars 2019 (157 morts), Airbus s’est bien gardé de tirer sur son rival historique. « Je ne me réjouis pas des problèmes de mon concurrent. Ils ne sont pas bons pour l’industrie dans son ensemble », avait ainsi déclaré, lors de la conférence « Europe 2024 » à Berlin, Guillaume Faury, le président exécutif d’Airbus, là où certaines personnalités politiques affichaient ostensiblement leur préférence pour l’avionneur européen. Sans doute le patron d’Airbus savait que dans une industrie aussi complexe que celle de l’aéronautique, on n’est jamais à l’abri de problèmes. Pour Airbus, ils viennent d’arriver en cette fin d’année.

En quelques jours, l’avionneur a fait face à deux difficultés. Vendredi dernier, il a dû rappeler près de 6 000 avions A320 pour remplacer en urgence un logiciel de commande vulnérable aux radiations solaires. Une décision prise à la suite d’un spectaculaire incident survenu fin octobre aux États-Unis où un A320 a subitement piqué. Si les mises à jour du logiciel ont été rapidement annoncées, la seconde difficulté est plus problématique puisqu’elle touche à la fabrication des A320. En raison d’un problème de qualité chez un fournisseur de panneaux de fuselage, Airbus a décidé hier de revoir à la baisse ses prévisions de livraison d’avions commerciaux pour l’exercice 2025 : 790 contre une estimation précédente d’environ 820. Cette révision à la baisse – forcément coûteuse – tombe mal pour Airbus, qui doit dévoiler le nombre de commandes et de livraisons d’avions commerciaux pour le mois de novembre ce 5 décembre. Elle tombe d’autant plus mal qu’en juillet dernier, l’A320 est devenu l’avion le plus vendu au monde, devançant celui de son grand rival, le Boeing B737.

Toutefois, ces difficultés sont très loin de l’ampleur des déboires qui ont durablement affecté Boeing pendant plusieurs années.

Que ce soit pour le logiciel à mettre à jour ou pour les pièces de fuselage non conformes aux critères de qualité attendus du sous-traitant, Airbus a rapidement réagi et a fait preuve d’une réelle transparence, mettant en avant son souci permanent que la qualité et la sécurité sont toujours sa priorité. Une gestion de crise bien mieux maîtrisée que celle, chaotique, de Boeing et qui a permis d’éviter tout décrochage pérenne en Bourse. Hier matin, Airbus gagnait 2,41 %, figurant ainsi parmi les plus fortes hausses du CAC 40 et plusieurs analystes n’envisageaient pas de changer leur opinion sur les perspectives de l’avionneur.

Autrement dit, en dépit de ces deux fâcheux incidents, Airbus conserve ce qu’il y a de plus précieux pour un constructeur d’avions : la confiance, que ce soit celle des marchés, de ses clients et, au final, des passagers.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 4 décembre 2025, photo Airbus SAS)

 

D'intérêt général

 

maison

 

« La société politique contemporaine : une machine à désespérer les hommes » déplorait Albert Camus. Et il est vrai que lorsque l’on regarde les débats parlementaires autour du budget, il y a de quoi se désespérer. Entre les stratégies à trois bandes des uns et des autres, les petites mesquineries qui consistent à déposer des centaines d’amendements pour retarder les débats ou empêcher un vote, les oukases des uns pourtant largement sanctionnés lors des législatives de 2024 ou les diktats des autres qui ne disposent d’aucune majorité, les citoyens peuvent légitimement se demander où est passé le sens de l’intérêt général. Pas étonnant que plus de huit Français sur dix estiment que les responsables politiques agissent pour leurs intérêts personnels, selon la dernière enquête « Fractures françaises » d’Ipsos, et qu’à peine 20 % font confiance aux députés ou à l’Assemblée nationale.

Et pourtant, le sens de l’intérêt général existe, traverse les divergences politiques et parvient à arracher des compromis voire des accords. On le voit lorsque le pays est face à des crises graves ; mais on le voit aussi pour le quotidien des Français. À cet égard, le succès du dispositif des Maisons France Services en est un parfait exemple. Prolongeant les Maisons de services au public (MSAP) créées par la loi NOTRe de 2015, le label « France services » est lancé fin 2019 par circulaire, puis consolidé par la loi 3DS avec des exigences en termes d’accessibilité, d’horaires d’ouverture, de qualité d’accueil et de présence de conseillers polyvalents. Le principe est simple : réunir en un seul lieu, à 20 minutes maximum en voiture de son domicile, un accompagnement « de premier niveau » pour les démarches relevant d’au moins 12 grands opérateurs nationaux (CAF, Assurance maladie, retraite, impôts, France Travail, MSA, La Poste, etc.).

Dans les zones rurales où les antennes de ces services ont disparu car trop coûteuses pour les pouvoirs publics, les Maisons France Services apportent une vraie solution. La demande est d’ailleurs là : environ 900 000 à 1,2 million de démarches sont accompagnées chaque mois, soit plus de 10 millions par an au minimum, et le taux de satisfaction atteint 96 % avec la grande majorité des demandes résolues en une seule visite. À l’heure où l’administration multiplie la dématérialisation de ses procédures, les Maison France Services apportent un indispensable lien humain à tous ceux qui sont moins ou pas à l’aise avec les applications ou sites web. Avec 2 800 Maisons et 144 bus itinérants, le dispositif est salué par la Cour des comptes, notamment, qui note que le maillage territorial très dense contribue à réduire le sentiment d’abandon et simplifie le parcours des démarches.

Si les Maisons France Services sont amenées à se développer encore, elles ne sont toutefois pas exemptes de critiques. Le reste à charge est important pour les collectivités, inégal selon les territoires, et avec un financement jugé fragile. Certains dénoncent aussi un « placebo de service public » qui arrive après que des services publics ont été brutalement fermés et qui pourrait accélérer la fermeture des services spécialisés. Des questions de lisibilité sur les missions des Maisons et la précarité des conseillers subsistent également.

Mais à l’heure où certains voudraient utiliser la tronçonneuse sur les services publics, les Maisons France Services, plébiscitées par les Français, montrent au contraire que l’État et les élus locaux, lorsqu’ils travaillent ensemble, peuvent développer des solutions réellement au service de la population et de l’intérêt général.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 29 novembre 2025)

 

Un air de déjà-vu

 

ecole

Une semaine de cinq jours, des cours plus courts, qui commencent plus tard, des matinées pour les cours théoriques et des après-midi pour des activités pratiques et péri-scolaires, artistiques ou sportives, et un calendrier de vacances scolaires sur deux zones… Les vingt propositions contenues dans le rapport de la Convention citoyenne sur le temps de l’enfant, voté dimanche et transmis au gouvernement, ont un air de déjà-vu. Et pour cause, cela fait au moins trente ans que la France débat de la réforme de ses rythmes scolaires, sans cesse annoncée mais jamais mise en œuvre efficacement en dépit de colloques, séminaires, études, rapports, décrets ou débats sans fin dans les médias.

En 1995, Guy Drut et François Bayrou lancent un programme expérimental d’aménagement des rythmes scolaires, proposant à des communes volontaires d’adopter une semaine d’au moins cinq jours avec des plages pour des activités sportives, culturelles et de loisirs. Entre les années 90 et 2000, c’est pourtant le modèle majoritaire de la semaine de quatre jours qui s’impose avec des adaptations locales. En 2008, Xavier Darcos officialise cette semaine scolaire à quatre jours. En 2013, convaincu d’être cette fois soutenu par le consensus des spécialistes et les professeurs, Vincent Peillon instaure par décret une réforme des rythmes scolaires qui réintroduit la semaine de quatre jours et demi, raccourcit les journées et met en place des activités périscolaires. Dès l’année suivante, la réforme est étendue à toutes les communes… mais avec la possibilité d’adaptations locales, qui seront renforcées en 2015-2016 par un nouveau décret. Nous voici donc revenus à la semaine de cinq jours. Trente ans de tournis et d’allers-retours…

En parallèle, la sempiternelle question des vacances intermédiaires et celles d’été est régulièrement remise sur la table. Les premières, mal étalées avec leurs multiples zones, les secondes, souvent jugées trop longues. Et toutes soumises à un intense lobbying des professionnels du tourisme qui pèsent de tout leur poids pour le statu quo.

Les propositions de la Convention citoyenne – troisième du genre après celle sur le climat et celle sur la fin de vie – ont peu de chances d’être mises en œuvre. Déjà parce qu’elles soulèvent un vent de fronde massif chez les puissantes organisations représentant les professionnels du tourisme et chez les enseignants. Ces derniers, qui en sont à leur 7e ministre de l’Éducation nationale depuis 2022, pointent d’autres priorités bien plus urgentes pour assurer à l’école, entre autres, un meilleur fonctionnement dans la transmission des savoirs et une meilleure reconnaissance de leur métier.

Ensuite parce qu’une vraie réforme des rythmes scolaires supposerait des moyens conséquents. Qui financerait les activités péri-scolaire de l’après-midi ? L’État impécunieux qui peine à se doter d’un budget ? Les communes dont les plus modestes n’ont pas l’argent supplémentaire nécessaire ?

Enfin, à 4 mois des municipales et à 17 mois de l’élection présidentielle, Emmanuel Macron et son gouvernement qui ne tient qu’à un fil ne disposent pas de la légitimité pour lancer sereinement une réforme d’une si grande ampleur, qui bouleverserait non seulement l’école mais la société tout entière.

Les rythmes scolaires sont pourtant, d’évidence, un sujet capital pour l’avenir du pays ; un sujet qui, à l’heure des bouleversements comme l’irruption de l’intelligence artificielle, mériterait d’être débarrassé des pressions économiques ou sociétales qui parasitent la seule chose qui devrait être prise en compte : le bien-être des élèves, leurs bonnes conditions d’apprentissage pour qu’ils deviennent les citoyens éclairés de demain.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 26 novembre 2025)


Mythe et réalité

 

militaire

 

Dans un pays polarisé, voilà un sujet transversal qui interpelle tous les Français : le retour du service militaire. Ce qui n’était qu’une hypothèse régulière depuis la fin de la conscription, il y a 28 ans, va désormais prendre consistance avec une annonce officielle prévue demain. Jusqu’à présent, les partisans d’un retour du service militaire vantaient sa capacité à être le creuset de la Nation, faisant se côtoyer de jeunes hommes d’horizons sociaux différents. D’aucuns évoquaient la camaraderie des chambrées, l’esprit de corps et les amitiés pour la vie nées dans les casernes. Mais derrière ces souvenirs embellis, la réalité était tout de même bien différente dans les dernières années : le brassage social se faisait au tamis des dispenses des uns et des pistonnages des autres et l’instruction militaire proprement dite s’oubliait aussitôt le service terminé – hormis pour ceux qui optaient pour devenir réservistes.

En 1997, Jacques Chirac a eu la lucidité et le courage politique d’arrêter le service militaire, considérant à la fois que l’engagement des jeunes envers leur pays pouvait se faire de bien d’autres façons, et que l’heure était venue pour la France d’avoir une armée de métier pour répondre aux défis géopolitiques. De fait, la professionnalisation a permis à la France de mener avec succès de nombreuses opérations extérieures.

Depuis 1997, cette nostalgie d’un service militaire et ses supposées vertus, a toutefois perduré. En promettant un Service national universel (SNU), Emmanuel Macron n’en proposait rien d’autre qu’un ersatz. Las ! Mal calibré, peu compréhensible et peu suivi par les jeunes, dépourvu de dimension militaire et très coûteux, ce SNU a été un échec. En lui coupant ses subsides, le Parlement a acté que sa généralisation promue avec entêtement par Emmanuel Macron n’était "ni possible ni souhaitable".

La nouvelle donne géopolitique provoquée par l’invasion russe de l’Ukraine en 2022, la redéfinition de la présence militaire française en Afrique et les bouleversements au sein de l’Otan depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, rebat aujourd’hui les cartes. Cette situation nouvelle où la France est devenue une cible potentielle, notamment de la Russie, où la guerre – désormais hybride, informationnelle – est aux portes de l’Europe oblige les Européens à repenser leur défense.

Pour Emmanuel Macron, longtemps promoteur esseulé d’une défense européenne qui prend enfin corps, le réarmement doit être autant industriel – le budget des Armées a été augmenté en ce sens – que psychologique. Au mythe du service militaire d’autrefois, le chef de l’État doit aujourd’hui mettre en avant la réalité pour préparer la Nation à tout conflit éventuel. Et pour cela, comme nos voisins européens, proposer le retour d’un service militaire volontaire dont il faudra toutefois bien définir les contours et les missions en fonction des besoins des Armées.

Reste une question décisive : comment forger, au-delà des réformes et des dispositifs, un réflexe national face au danger ? La France n’est pas condamnée à l’insouciance stratégique ; elle a montré dans son histoire qu’elle savait, dans les moments de tension, abandonner ses querelles pour regarder dans la même direction. L’Ukraine l’a rappelé en 2022 : un peuple qui se croyait divisé peut retrouver, en quelques jours, la cohésion et la détermination nécessaires quand l’essentiel vacille.

Rien n’indique que les Français en seraient incapables. Encore faut-il préparer les esprits, dire les choses sans détour – fut-ce maladroitement comme le général Mandon – et assumer que la puissance n’est pas seulement une affaire de budgets ou de matériels, mais aussi de volonté partagée. Et cela ne dépendra que de nous…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 26 novembre 2025)

 

Priorité numéro 1

courses

Où est passé le pouvoir d’achat ? Il y a encore quelques mois il occupait le devant de la scène médiatique, les représentants de la classe politique promettaient de se battre pour lui à chacune de leurs interventions. Mais depuis que l’inflation s’est assagie, le sujet semble moins prégnant que les chicayas parlementaires et les complexes débats à l’Assemblée nationale sur le Budget de l’État et celui de la Sécurité sociale.

Il est vrai que le pic de l’inflation est désormais passé. Selon l’indice des prix à la consommation pour octobre 2025, publié la semaine dernière par l’Insee, les prix ont augmenté de 0,1 % sur un mois et de 0,9 % sur un an. Une très légère hausse qui s’explique d’abord par un rebond des prix des services et des produits manufacturés (+0,2 % après +0,4 %). Mais côté alimentation, les prix baissent de nouveau (-0,2 % comme en septembre), comme ceux de l’énergie (-0,4 % après une stabilité). Sur un an, les prix de l’alimentation ont augmenté de 1,3 %, ceux de l’énergie baissé de – 5,6 %.

Malgré cela, les Français peinent à percevoir une réelle baisse des prix et, en attendant de savoir à quelle sauce budgétaire ils seront « mangés » en 2026 – en juillet dernier 87 % estimaient que le budget Bayrou allait nuire à leur pouvoir d’achat – ils se montrent prudents. Le 9e baromètre Cofidis montre ce mois-ci que les Français prévoient un budget moyen de 491 € pour célébrer les fêtes de fin d’année, soit 6 € de moins qu’en 2024, le niveau le plus bas depuis huit ans ! Pas étonnant dès lors qu’ils se précipitent sur les opérations du Black Friday, même si 57 % d’entre eux se montrent méfiants face aux promotions – sans parler des cyber-arnaques qui se multiplient à l’occasion de cette opération commerciale. Un Français sur deux prévoit d’acheter pendant le Black Friday 2025, mais c’est tout de même 5 points de moins qu’en 2024. Là aussi, la prudence est de mise.

C’est que si le pouvoir d’achat occupe moins la scène médiatique, il n’en reste pas moins LA préoccupation majeure des Français. Et notamment concernant le logement, poste de dépense qui, selon les Français, pèse le plus dans leur pouvoir d’achat avec un coût moyen de 700 € par mois, soit le tiers du revenu des ménages. Pas sûr que le pataquès cette semaine sur la révision de la taxe foncière ait rassuré ceux qui sont propriétaires.

Comment augmenter le pouvoir d’achat alors que, selon une enquête de l’Unsa, 87 % des salariés estiment qu’il leur manque plus de 250 € par mois, dont 35 % plus de 500 € ? Les Français ont quelques idées. Les salariés revendiquent ainsi la hausse des rémunérations – citée en première réponse par 58 % d’entre eux, et par 80 % toutes réponses confondues – la baisse ou le gel des prix de l’énergie (41 %) et la baisse des impôts et taxes (44 %).

Surtout, dans ce contexte, la justice sociale et fiscale s’impose pour eux comme une priorité et ils soutiennent massivement la création d’un nouvel impôt sur les très hauts patrimoines. Comme un message adressé aux parlementaires pour se rappeler à leur souvenir à l’heure où ils continuent d’examiner le budget…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 22 novembre 2025)

Toujours pas automatique

 

medicaments

« Les antibiotiques, c’est pas automatique ». Le slogan de cette campagne de sensibilisation est devenu culte et pourtant, vingt-deux ans après son lancement, les Français ne semblent n’en avoir retenu que la musicalité et pas le fond. En effet, la France, vice-championne d’Europe, reste l’un des pays où l’on prescrit et consomme le plus d’antibiotiques. Les dernières données de consommation d’antibiotiques en secteur de ville, publiée par Santé publique France à l’occasion de la Semaine mondiale de sensibilisation à la résistance aux antimicrobiens et de la Journée européenne d’information sur les antibiotiques, sont édifiantes.

Entre 2023 et 2024, on constate une augmentation de 4,8 % des prescriptions, en ville et hors secteur d’hospitalisation, avec plus de 860 prescriptions d’antibiotiques pour 1 000 habitants réalisées au cours de l’année ! On est loin de l’objectif cible de 650 prescriptions pour 1 000 habitants par an d’ici 2027, fixé par la Stratégie nationale de prévention des infections et de l’antibiorésistance.

« Les antibiotiques, c’est pas automatique » et pourtant les Français semblent donc en réclamer toujours plus, mettant la pression notamment sur leur médecin généraliste qui, faute de temps pour faire de la pédagogie, finit parfois par céder… pour éviter que le patient impatient finisse par tomber dans une dangereuse automédication.

Certes, il y a bien des variations de prescriptions et de consommations d’antibiotiques qui diffèrent selon l’âge, le sexe du patient ou les territoires – l’Occitanie est loin derrière l’Île-de-France, PACA et les Hauts-de-France – mais au global, ces mauvais chiffres sont inquiétants. Pour la santé financière de la Sécurité sociale bien sûr mais surtout pour la santé tout court car la consommation excessive d’antibiotiques conduit à une résistance à leurs effets bénéfiques. Il y a donc là une réelle question de santé publique, en France comme ailleurs dans le monde.

Le mois dernier, l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) a tiré le signal d’alarme et mis en garde contre une résistance généralisée aux antibiotiques courants dans le monde. Entre 2018 et 2023, la résistance aux antibiotiques a augmenté dans plus de 40 % des associations agent pathogène-antibiotique faisant l’objet d’une surveillance. « La résistance aux antimicrobiens va plus vite que les progrès de la médecine moderne et menace la santé des familles dans le monde entier », a déclaré le Dr Tedros Adhanom Ghebreyesus, directeur général de l’OMS, appelant les pays à utiliser les antibiotiques de « manière responsable ».

L’antibiorésistance constitue un danger car elle prolonge les hospitalisations, augmente le recours à des molécules plus coûteuses ou plus toxiques et fragilise des actes médicaux majeurs comme les chirurgies ou les chimiothérapies. Les laboratoires pharmaceutiques explorent bien sûr de nouvelles pistes pour contrecarrer cette antibiorésistance, mais seule une action simultanée sur la surveillance, la prévention, l’innovation thérapeutique et la formation permettra de contenir une menace désormais qualifiée de majeure par l’OMS.

Plus que jamais il faut faire confiance à son médecin et traduire enfin en actes que « les antibiotiques, c’est (toujours) pas automatique… »

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 21 novembre 2025)

Municipales 2026 : du concret

 

maire

Dans quatre mois vont avoir lieu les élections municipales et pourtant ce scrutin semble être passé sous les radars médiatiques, tous focalisés depuis des mois sur le feuilleton budgétaire à l’Assemblée nationale et la valse des Premiers ministres. Hormis dans la presse quotidienne régionale, la campagne des municipales est comme une campagne quasi-fantôme, et seule la cuisine interne politique des alliances et investitures dans quelques grandes villes – Paris en tête – a arraché un peu d’intérêt. Et pourtant, ces municipales – cette fois organisées sans la perturbation d’une pandémie comme en 2020 – sont importantes tant sur la forme que sur le fond.

Sur la forme, le scrutin soulève des inquiétudes en raison des modifications qui sont à l’œuvre. Toutes les communes, y compris celles de moins de 1 000 habitants, vont voter selon un mode de scrutin de liste proportionnel paritaire à deux tours avec prime majoritaire. Fini le scrutin majoritaire plurinominal à deux tours avec possibilité de panachage ; et bienvenu à l’obligation de parité stricte alternant un homme et une femme. Sur le papier, le progrès est tangible ; dans la réalité, un casse-tête s’installe pour trouver candidats et candidates.

Autre nouveauté avec la réforme de la loi PLM, votée à moins d’un an du scrutin et dénoncée comme un tripatouillage par ses opposants. À Paris, Lyon et Marseille, le maire sera désormais élu directement. Si la réforme vise une meilleure représentation pour les conseils municipaux des trois plus grandes villes françaises, elle suscite de fortes inquiétudes sur la stabilité des majorités futures et la qualité de la démocratie locale.

Et puis il y a le fond des municipales. Les attentes des électeurs restent d’autant plus fortes que le maire – traditionnel élu préféré des Français – est celui à qui l’on demande de "tenir", la commune comme le pays, et d’être un rempart de stabilité républicaine et de proximité d’action, quand la politique nationale est devenue illisible depuis la dissolution de juin 2024.

L’étude de l’institut Terram, publiée ce mois-ci, illustre pour la première fois ce phénomène, estimant que les municipales pourraient se gagner sur le terrain du "concret". À rebours des promesses spectaculaires, Terram révèle le besoin d’une "République du maintien" c’est-à-dire garantir la continuité du réel, rendre visibles les priorités et prouver, par l’entretien des réseaux – les infrastructures invisibles que sont les routes, les réseaux d’eau, d’électricité, d’assainissement, etc. – que l’impôt se transforme en biens communs qui tiennent.

En détaillant trois attentes massives des Français – de la clarté (qui fait quoi, avec quels moyens ?), de la fiabilité (entretenir avant d’inaugurer) et de la sobriété (réparer, prolonger, adapter) – Terram met le doigt sur deux points majeurs : le périmètre des compétences des maires et les moyens dont ils disposent.

À l’heure où certains remettent sur la table l’idée de "conseiller territorial" comme solution à l’organisation administrative, il vaudrait mieux redéfinir les compétences entre communes, intercommunalités, départements et régions dans le cadre d’un nouvel acte de décentralisation que réclament les associations d’élus. Ensuite, le statut de l’élu toujours reporté doit devenir une priorité pour protéger les élus, et notamment les maires, en première ligne face aux demandes et parfois aux violences de leurs administrés, qui ont poussé certains édiles à démissionner.

Malgré un mandat éprouvant, usant et fatiguant, six maires sur dix sont pourtant prêts à se représenter en 2026. Comme quoi l’engagement public n’a pas disparu.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 17 novembre 2025)


Le juste prix

 

shein

 

L’installation d’une boutique du géant numérique de l’ultra fast fashion Shein au cœur du BHV de Paris a suscité un tollé chez les politiques et les professionnels du secteur sinistré de l’habillement Made in France. Mais au-delà de la polémique – qui plus est exacerbée par la vente scandaleuse de poupées pédopornographiques sur le site internet de Shein – cette affaire remet sur le devant de la scène la conséquence la plus remarquable de la mondialisation : l’opposition entre fin du monde et fin du mois…

Car tout part de là. Comment demander à des ménages fragilisés de consommer mieux – donc plus cher – lorsqu’ils n’absorbent déjà plus la hausse des prix du quotidien ? Et comment ignorer que le low cost prospère précisément sur cette vulnérabilité, en offrant une illusion de pouvoir d’achat à défaut d’un réel progrès social ?

L’économie low cost est une économie éminemment polluante : les produits qu’elle utilise attentent à l’environnement et parfois même à la santé de ceux qui les fabriquent et de ceux qui les achèteront, les moyens de transport nécessaires à l’acheminement de ces produits d’Asie vers l’Europe sont, eux aussi, très polluants, et le cycle de vie des produits low cost manufacturés à l’étranger loin de nos standards sociaux est si court qu’ils deviennent rapidement des déchets peu ou pas recyclés.

Et pourtant, ces produits rencontrent un succès fou. Leur prix bas n’en sont pas la seule raison ; les industriels du low cost sont des as du marketing et des rois des algorithmes pour pousser toujours plus à l’achat. Le consommateur est pour ainsi dire enfermé dans un écosystème où choix et contrainte se confondent.

Le low cost s’est ainsi progressivement installé au cœur de la consommation française sans toutefois en prendre le contrôle. Près de six Français sur dix y ont recours, mais seuls 41 % en font un réflexe systématique, signe d’une adhésion mesurée. Le phénomène irrigue l’alimentaire, l’habillement où il peut faire des ravages sur les filières plus vertueuses. Mais il peut aussi avoir des avantages lorsqu’il s’agit de casser des oligopoles et des rentes dans la mobilité ou la téléphonie, où il pèse jusqu’à 35 % du marché, et près de 40 % dans l’aérien européen.

Minoritaire en volumes, le low cost est devenu majoritaire en influence : il dicte les prix, impose ses standards, force les acteurs traditionnels à revoir leurs modèles et installe une « lowcostisation » diffuse où le « dépenser malin » sert de récit justificatif à l’effondrement des marges, de la qualité et des protections sociales. La réussite de Shein – et d’autres – illustre aussi une stratégie géo-économique chinoise fondée sur l’optimisation douanière, la logistique intégrée et la maîtrise agressive de l’attention en ligne. Le prix bas devient une arme d’influence qui met l’Europe au défi de défendre son modèle industriel et social.

Rétablir l’équilibre demandera une vraie volonté politique. D’un côté, instaurer des taxes – comme sur les petits colis venus d’Asie – renforcer les contrôles, lutter contre les fraudes et soutenir les industriels français et européens. Et de l’autre côté permettre un meilleur pouvoir d’achat aux classes populaires et moyenne pour qu’elles consomment français ou européen. Sans justice sociale, on le sait, aucune transition écologique ne tiendra. Au final, la question n’est donc plus seulement de consommer « mieux » mais de savoir si l’Europe peut encore imposer un modèle fondé sur la qualité, la durabilité et le juste prix.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 15 novembre 2025)

 

Marqués à vie

 

13novembre

C’était il y a dix ans, c’était hier. Comme pour les attentats contre le World Trade Center à New York le 11 septembre 2001, tous les Français se souviennent de ce qu’ils faisaient dans la soirée du 13 novembre 2015. Déjà éprouvés par l’attaque terroriste contre la rédaction de Charlie Hebdo, celles de l’Hyper Cacher et de Montrouge en janvier, les Français se sont retrouvés précipités face à une inimaginable nuit d’horreur, celle des pires attentats que le pays ait jamais connus.

Chacun garde en mémoire des images chocs, le ballet d’ambulances devant les terrasses parisiennes aux noms joyeux – Le Carillon, Le Petit Cambodge, La Belle équipe… – qui se retrouvaient ensanglantées et endeuillées ; les dizaines de blessés hagards et en pleurs, enveloppés dans leurs couvertures de survie dorées ; la mobilisation policière et militaire ; les mines graves de François Hollande, Anne Hidalgo, Manuel Valls ou François Molins, ce procureur-courage dont le visage et la voix rassureront plus tard le pays à de nombreuses reprises. Et l’interminable angoisse devant la prise d’otages au Bataclan, puis son macabre décompte de victimes…

Cette nuit sans fin nous a marqués à vie. Après avoir visé la liberté d’expression et la liberté de croyance, l’hydre terroriste islamiste frappait la France au cœur, dans ce qu’elle a de plus précieux : son mode de vie, celui d’un pays libre, laïque et démocratique, celui dans lequel s’épanouit alors une jeunesse pleine de promesses. Face à ces attaques sans précédents, les Français ont fait corps en un de ces moments d’unité nationale que le quotidien éloigne mais que la tragédie fait survenir naturellement, instinctivement. Au côté des familles des victimes dans la cour des invalides, dans la rue lors d’hommages spontanés ou devant leur télévision, les Français montraient au monde, une nouvelle fois, l’image d’un peuple debout.

Au drame a succédé la traque des terroristes, la longue enquête et la nécessité de renforcer nos dispositifs de lutte contre le terrorisme. Exercice délicat où l’impératif de respecter l’État de droit et les libertés individuelles se heurte à l’urgence d’être le plus efficace possible pour détecter, surveiller et empêcher de nouvelles attaques. L’arsenal juridique, les moyens policiers et technologiques ont été rehaussés et, depuis 2015, des dizaines d’attentats ont pu être évitées. Malheureusement pas tous car le terrorisme a lui aussi évolué, passant de vastes opérations planifiées depuis l’étranger par des organisations structurées, à des actes d’individus isolés, parfois inconnus des services et souvent radicalisés en ligne.

Dix ans plus tard, tout a changé et rien n’a changé. La menace plane toujours mais se heurte à l’efficacité de nos services de police et de renseignement et à la résilience de la nation et des familles de victimes, qui toisent quotidiennement leur douleur et nous émeuvent par leur immense courage. Beaucoup d’entre elles ont assisté au procès des attentats, en septembre 2021. Neuf mois d’éprouvantes audiences face à Salah Abdselam, l’unique et mutique survivant du commando du 13-Novembre, condamné à la réclusion criminelle à perpétuité incompressible. Hier, celui-ci a indiqué vouloir rencontrer les victimes dans le cadre d’un processus de justice réparatrice. Des proches de victimes y sont prêts, actant là finalement la défaite des terroristes, qui n’ont pas réussi à avoir leur haine, encore moins à briser le pays.

Dans un monde où les ingénieurs du chaos s’échinent à faire prospérer la haine et l’obscurantisme, les victimes du 13-Novembre, sans rien oublier de ce qui s’est passé, sont bien les seules à pouvoir pardonner l’impardonnable et proclamer, nous avec elles, comme le disait Robert Badinter, que « la vie est plus forte que la mort. »

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du 12 novembre 2025)

Les échecs, quel succès !

 

echecs

Il y a dans les échecs quelque chose qui fascine ceux qui y jouent comme ceux qui n’y jouent pas, qui résiste au temps, aux modes ou aux ruptures technologiques. Un plateau de 64 cases noires et blanches, des pièces sculptées, cavalier, dame, tour, fou et l’humanité entière qui y projette depuis quinze siècles ses rêves de maîtrise, de stratégie, de victoire et, parfois, d’abîme.

Alors que d’autres jeux disparaissent, se transforment ou se font absorber par le numérique, les échecs, eux, prospèrent. En France, la Fédération a franchi le cap des 81 500 licenciés en 2025, contre 50 000 cinq ans plus tôt ! Une spectaculaire progression de 60 % portée surtout par les enfants, les adolescents et les lycéens avec le dispositif Class’Echecs. Aux vieilles tables de bois et aux cafés enfumés du XIXe siècle se sont ainsi ajoutés les salles d’école, les tournois scolaires et aussi les plateformes en ligne.

L’influence de la série « Le Jeu de la Dame » sur Netflix n’a fait qu’accélérer le mouvement. L’actrice Beth Harmon, héroïne fictive mais miroir de tant de trajectoires réelles, a montré qu’une enfant pouvait renverser les certitudes, bousculer les conventions, imposer son esprit dans un univers souvent codifié – et très masculin. Un plafond de verre persiste encore pour les joueuses qui le repoussent toutefois avec détermination année après année.

Le succès des échecs s’explique aussi parce que le jeu raconte autre chose qu’un simple duel fait de calculs. Ils sont le théâtre où se rencontrent patience et fulgurance, préparation minutieuse et intuition immédiate. On y apprend à perdre avant de gagner, à reconnaître sa propre faiblesse pour la convertir en force. « On peut tirer plus d’utilité d’une partie perdue que de 100 parties gagnées », assurait José Raúl Capablanca. Les enfants, eux, y découvrent, loin de l’immédiateté des réseaux sociaux, la lenteur qui forme l’intelligence.

Et pourtant, ce succès n’allait pas de soi puisque l’intelligence artificielle a bouleversé l’ordre ancien. Stockfish, AlphaZero, puis des programmes qui calculent des millions de combinaisons en quelques secondes, ont dérouté les champions et renversé des siècles de théorie. Kasparov, en 1997, battu par Deep Blue, a incarné le premier choc. À quoi bon jouer ? Mais loin d’achever les échecs, l’IA les a transformés et, aujourd’hui, les joueurs s’en servent et s’en nourrissent. La machine a peut-être conquis le sommet, mais elle n’a pas arraché l’âme du jeu. Face à l’ordinateur, l’humain continue d’inventer, de feinter, de créer des déséquilibres que la froide logique peine à anticiper.

Car les échecs, au fond, ne sont pas seulement une science ni un simple jeu. Ils sont un drame miniature, une psychologie en mouvement. « Le véritable joueur d’échecs n’est pas celui qui pense à ses propres coups, mais celui qui devine les intentions de son adversaire », écrivait Stefan Zweig dans sa mythique nouvelle « Le joueur d’échecs. » C’est à cette part invisible, fragile, irrationnelle et mystérieuse que nous devons encore la fascination intacte que ce jeu exerce sur nous tous.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 11 novembre 2025)

Ouvrir les yeux

 

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Le procès dit de la "maison de l’horreur" qui s’ouvre aujourd’hui à Auch suscite évidemment l’effroi. L’affaire, révélée par La Dépêche en avril 2022, est hors norme. Il y a trois ans, nous découvrions que dans une vaste bâtisse située près de l’aérodrome de Nogaro, l’impensable s’était produit : un système d’emprise totale dans lequel étaient enfermés quatre femmes et 28 enfants vivant sous l’autorité d’un homme décrit comme violent et manipulateur, utilisant une lecture rigoriste de l’islam comme outil de contrôle.

Les enfants, soumis à des brimades et à la pauvreté affective, ne sortaient presque que pour l’école. L’une des femmes avait dénoncé des faits de viols, violences volontaires et séquestration. L’homme doit répondre de 22 chefs d’accusation dont viols sur mineurs, actes de torture et de barbarie, ainsi que pour violences sur l’ensemble des victimes. Il encourt la réclusion criminelle à perpétuité devant la cour d’assises du Gers, qui va s’efforcer de déterminer l’ampleur et la mécanique de l’emprise qui était à l’œuvre.

Ce procès inédit doit aussi permettre à la société tout entière d’ouvrir les yeux, de réparer d’éventuels dysfonctionnements et de s’armer contre ces dérives qui portent atteinte à la dignité humaine.

L’affaire interroge en effet : comment pendant vingt ans, cet homme a-t-il pu sévir, en Côte-d’Or puis dans le Gers sans être inquiété ? Comment les services sociaux, les personnels de l’Éducation nationale, les agents municipaux, les médecins et finalement tous ceux qui ont vu ou constaté la situation hors normes de ce "clan familial" n’en ont pas suffisamment mesuré le danger ? Certains ont réagi, les mères ont été convoquées par des enseignants, des signalements ont été effectués, à l’initiative de la municipalité de Nogaro notamment, puis par les services sociaux. Mais on voit bien qu’il manque à tous ces acteurs des outils précis et un cadre clair pour agir sans être accusé en retour de discrimination, car il reste parfois encore difficile de distinguer les pratiques religieuses libres et légales de la foi des dérives sectaires qui emportent violences psychologiques et physiques.

Ce constat, la Miviludes (mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires), le fait chaque fois en remettant son rapport, qui a établi dans sa dernière édition qu’entre 2015 et 2024 le nombre de signalements a doublé, pour atteindre 4 571 l’an passé. Et entre 2022 et 2024, le nombre de signalements aux procureurs a fortement augmenté, signe de cas plus graves. Le rapport s’arrête longuement sur des communautés catholiques nouvelles ou non reconnues par l’Église officielle, ainsi que sur les mouvements traditionalistes. Les cas signalés concernent des abus spirituels et psychologiques, des violences sexuelles, l’isolement social, l’obéissance absolue au dirigeant…

Face à la hausse mais aussi à la diversité des situations, l’État n’est pas resté sans réagir. Les Assises de la lutte contre les dérives sectaires, qui se sont tenues du 9 au 10 mars 2023, ont ainsi permis de tracer les grandes lignes d’une stratégie nationale de lutte (2024-2027). Celle-ci doit permettre de prévenir plus efficacement les risques de dérives sectaires, de mieux accueillir, soutenir et accompagner les victimes, et de renforcer notre arsenal juridique. À condition que les moyens humains et financiers suivent pour mener ces actions indispensables.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du 10 novembre 2025)

Le jetable et le durable

 

shein

 

L’arrivée controversée du géant chinois Shein en France, au cœur du mythique Bazar de l’Hôtel de Ville de Paris, concentre à lui seul tous les symboles et les travers de notre époque.

Shein est, d’abord, le symbole de l’ultra fast fashion, cette mode jetable aux produits de piètre qualité, capable d’ajouter chaque jour 4 000 à 6 000 références à son inventaire pour inonder le marché mondial. Pour parvenir à fournir ces t-shirts à 1 € ou ces vestes à 10 €, elle ne s’encombre évidemment pas des conditions de travail et de vie des ouvriers qui les fabriquent. Travaillant dans des méga-usines sans répit, 12 heures par jour, avec un seul jour de congé par mois, payés à la pièce, ces hommes, et surtout ces femmes et parfois ces enfants, sont quasi-esclavagisés, comme l’a montré l’eurodéputé Raphaël Glucksmann en alertant sur la situation des Ouïghours. Les ONG ont aussi raison de refuser de distinguer l’ultra-fast fashion type Shein de la fast fashion « traditionnelle » qui serait prétendument plus vertueuse alors que, en France, 97 % du textile consommé est importé de pays aux conditions sociales et environnementales peu contraignantes.

Shein est aussi le symbole des conséquences délétères de la fast fashion sur l’environnement. En 2023, le géant a doublé ses émissions de CO2, de 9,17 à 16,7 millions de tonnes sur une année, et 40 % de ses émissions proviennent du transport international, majoritairement par avion, qui aggrave le bilan carbone. Dans son ensemble, la fast fashion est responsable d’un tiers de la pollution microplastique dans les océans, car ces vêtements low cost ne sont recyclés qu’à 20 %. 80 % de la production finit à la poubelle ou à l’incinération, générant des émissions toxiques et aggravant le problème du stockage de déchets. Ces chiffres ne sont pas abstraits : ils traduisent la démesure d’un modèle qui fait du vêtement un produit jetable comme un autre. À l’heure où s’ouvrer la COP30, l’impact de la fast fashion sur la planète doit être questionné et dénoncé.

Shein est ensuite le symbole de l’effondrement des industries et du commerce textiles traditionnels, engagé avec les délocalisations vers l’Asie dans les années 90. Cette mondialisation débridée a conduit à la destruction de 310 000 emplois qualifiés dans la production textile française, se traduisant par des déserts industriels dans des bassins d’emplois sinistrés. Certains se relèvent aujourd’hui grâce à la ténacité et au courage d’entrepreneurs qui croient à la qualité made in France. Voir le BHV accueillir Shein est donc pour eux une provocation pour ne pas dire une insulte.

Shein est aussi le symbole d’un cybercommerce XXL mondialisé dont les plateformes se jouent des législations nationales, jusqu’au dérapage avec l’affaire des poupées sexuelles. La régulation de ces géants, en dépit d’initiatives législatives, peine encore à suivre leur rythme effréné de développement.

Mais Shein, c’est enfin le miroir de nos contradictions et de l’état de nos sociétés. Nous nous disons tous soucieux de l’environnement et des conditions sociales mais, tels Oscar Wilde, nous nous délivrons de la tentation… en cédant à l’achat, qu’il soit impulsif pour être à la mode du moment, téléguidé par des influenceurs rémunérés qui inondent les réseaux sociaux avec des posts sponsorisés. Ou parce que le pouvoir d’achat d’une large part de la population s’est amenuisé…

Au-delà des chiffres et des scandales, au-delà des symboles, l’arrivée de Shein au pays de la haute couture révèle deux visions irréconciliables : d’un côté, un tissu industriel qui se bat pour sa survie et qui mérite d’être soutenu pour redevenir accessible ; de l’autre, un modèle mondialisé sans scrupule, porté par la logique du clic et du prix plancher. Choisir entre le durable et le jetable, c’est choisir le monde que nous voulons habiter.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du 5 novembre 2025)

 
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Des prix et des défis

 

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L’hiver approche et les Français s’inquiètent d’une hausse des prix de l’électricité. En France, la fin du dispositif de l’ARENH — qui garantissait un tarif régulé pour les fournisseurs alternatifs — et la situation géopolitique internationale laissent planer une ombre sur les factures des ménages et des entreprises. Mais derrière cette préoccupation à court terme, une question plus vaste s’impose : notre système électrique, conçu pour un monde d’usages stables peut-il encore suivre le rythme d’une économie numérique, décarbonée et désormais… dopée à l’intelligence artificielle ?

Le réseau français, longtemps modèle de fiabilité, doit aujourd’hui affronter une double tension. D’un côté, la montée en puissance des énergies renouvelables rend la production plus intermittente ; de l’autre, la demande s’emballe tirée par de nouveaux usages (voitures électriques, numériques). Les appels à la modernisation deviennent dès lors pressants : stockage massif, pilotage intelligent, protection contre les cyberattaques, renouvellement des infrastructures vieillissantes. Sans cela, l’équilibre national pourrait devenir précaire dans un système désormais très finement interconnecté avec nos voisins européens.

Car l’Europe entière affronte la même équation. Le continent doit investir entre 2 000 et 3 000 milliards d’euros d’ici 2050 pour moderniser ses réseaux, renforcer la résilience face aux aléas climatiques et accompagner l’électrification généralisée des transports, du chauffage ou de l’industrie. À ces défis classiques s’ajoutent donc aussi les besoins énergétiques de l’intelligence artificielle.

En 2022, les centres de données, la cryptomonnaie et l’IA représentaient déjà près de 2 % de la consommation électrique mondiale — environ 460 TWh. D’ici 2026, cette consommation pourrait grimper de 160 à 590 TWh supplémentaires, soit l’équivalent de celle de l’Allemagne. L’IA générative, elle, se distingue par une voracité inédite : une requête sur ChatGPT consomme jusqu’à 10 fois plus d’électricité qu’une recherche Google classique. Certains serveurs d’IA pourraient ainsi absorber à eux seuls 85 à 134 TWh par an d’ici 2027. À Dublin, Londres ou Francfort, les gestionnaires de réseau voient déjà les centres de données saturer les capacités locales, contraignant parfois à retarder de nouveaux raccordements industriels.

Cette explosion numérique pose dès lors une question politique majeure : comment concilier transition écologique et révolution technologique ? La décarbonation mondiale ne peut ignorer le coût énergétique de l’intelligence artificielle, tout comme l’IA ne peut s’émanciper d’un réseau stable et propre pour fonctionner.

La COP30, prévue au Brésil ce mois-ci, aura à trancher ce dilemme. Tripler la capacité mondiale en énergies renouvelables, doubler l’efficacité énergétique et moderniser les réseaux figurent parmi les engagements qui devront désormais intégrer la réalité d’un monde où chaque innovation numérique est aussi une charge électrique. Dans ce nouveau siècle, la souveraineté énergétique se jouera ainsi autant sur les lignes à haute tension que dans les fermes de serveurs.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 3 novembre 2025)