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Éditos

Lever les blocages

immobilier

La pandémie de Covid-19 et particulièrement les périodes de confinements ont conduit de nombreux Français à se lancer dans un projet immobilier ou à chercher à concrétiser celui qui nourrissait une réflexion depuis parfois des années. Partir d’un logement devenu trop étroit en centre-ville pour une maison avec un jardin, quitte à s’éloigner un peu vers la campagne, voilà ce à quoi aspiraient nombre de Français. Les taux d’intérêt bas et la reprise économique post-Covid constituaient le cadre idéal pour réaliser enfin ce rêve de devenir propriétaire. C’était sans compter sur la guerre en Ukraine et ses conséquences économiques en cascade : le retour d’une inflation galopante et la hausse des taux d’intérêt. À cette situation moins avantageuse, mais pas bloquante, s’est alors ajouté un bouleversement supplémentaire : le taux d’usure, censé protéger les consommateurs, est devenu un frein à leurs projets immobiliers.

Ce taux d’usure - qui correspond au taux annuel effectif global (TAEG) maximal au-delà duquel une banque ne peut prêter de l’argent - est jugé trop faible et ne reflétant plus la réalité du marché par les banques, qui souhaitent continuer à gagner de l’argent. Dès lors, des dossiers qui seraient passés sans problème il y a un an sont aujourd’hui retoqués, l’exclusion des crédits immobiliers touchant non seulement des familles modestes et moyennes mais aussi parfois des ménages aux revenus pourtant confortables. Le taux d’usure est ainsi à l’origine de 45 % des refus de dossiers de prêts immobiliers depuis janvier 2022, selon un sondage Opinion Way commandé par l’Association Française des Intermédiaires en Bancassurance (Afib). Le taux d’usure étant fixé par la banque de France chaque trimestre, il ne reste plus à espérer pour les candidats au crédit qu’une révision suffisante intervienne le 1er octobre pour débloquer leur dossier.

Sans attendre cette échéance, de nombreux acteurs du crédit et du logement ont tiré la sonnette d’alarme. Les courtiers en crédit alertent depuis plusieurs semaines sur les rejets de demandes de prêts ; l’Agence nationale pour l’information sur le logement (Anil) déplore que « seuls les ménages bénéficiant des taux les plus bas peuvent espérer accéder actuellement à un prêt » ; et le président du Crédit social des fonctionnaires (CSF), Jean-Marie Alexandre, estimant que « le marché immobilier fonctionne avec les clientèles les plus aisées, au détriment des ménages plus modestes », a appelé à « retirer les frais d’assurance emprunteur du calcul du taux d’usure » sans remettre en cause le taux d’usure.

Ces alertes, ces propositions devraient en tout cas nourrir les réunions organisées par Bercy avec la Banque de France, les prêteurs et les associations de consommateurs. Le gouvernement, après leur avoir demandé un effort sur les frais, devrait solliciter des banques « un petit geste » pour qu’elles ralentissent la hausse des taux du crédit immobilier. Il pourrait aussi leur rappeler que lors d’une autre crise, celle des subprimes en 2008, l’État - donc tous les Français - a été au rendez-vous pour soutenir largement les banques quand elles rencontraient des difficultés. Il est aujourd’hui de leur responsabilité de lever les blocages.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 31 août 2022)

Cercle vertueux

basilique
Basilique Notre-Dame du Rosaire de Prouilhe à Fanjeaux


Cinq ans après son lancement, la Mission Patrimoine pour la sauvegarde du patrimoine en péril – portée avec la passion communicative de l’animateur Stéphane Bern, intronisé Monsieur Patrimoine par Emmanuel Macron – a d’ores et déjà été accomplie. Avec la centaine de nouveaux sites départementaux lauréats de la sélection 2022, dévoilés hier, la Mission, déployée de façon opérationnelle par la Fondation du patrimoine, a, en effet, permis depuis 2018 de soutenir plus de 700 projets de restauration partout en France. Le Loto du patrimoine permettant d’abonder le budget de la Fondation à hauteur de quelque 30 millions d’euros en 2021.

Loin des très grands sites classés au patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco, ou des grands sites classés monuments historiques par l’État ou inscrits à son inventaire supplémentaire, loin aussi des labels régionaux comme le prestigieux label des grands sites d’Occitanie, les dossiers sélectionnés par la Mission Bern chaque année depuis cinq ans mettent au contraire en lumière des monuments plus modestes mais pas moins essentiels. Un « petit » patrimoine qui fait le quotidien des Français. Vernaculaire, très local et donc la plupart du temps méconnu, souvent rural, ce patrimoine-là mobilise pourtant au quotidien à son chevet les bonnes volontés des bénévoles de petites associations qui font un long travail de restauration ou de préservation. Sans beaucoup de moyens, parfois avec quelques subventions des collectivités territoriales et souvent avec la générosité de quelques donateurs ou la billetterie des visites, ces associations se donnent sans compter pour préserver un pan de l’histoire locale. Ici un moulin, là une petite chapelle, ailleurs un château en ruine dont on veut éviter que le temps n’efface les traces…

Les bénévoles se mobilisent avec le seul intérêt de faire connaître leur patrimoine de cœur, de transmettre la mémoire du lieu comme de ceux qui y ont vécu, mais aussi de développer économiquement et touristiquement leur territoire. Car si le patrimoine est une richesse mémorielle, historique, son entretien et sa restauration sont aussi l’occasion de créer des emplois non-délocalisables, de faire perdurer des métiers artisanaux et des savoir-faire, et au final de susciter une activité touristique qui amène ou ramène du dynamisme dans de nombreux territoires. La Mission Bern n’a bien sûr pas enclenché ce cercle vertueux – il existe depuis longtemps – mais elle lui a assurément donné la médiatisation et le coup de projecteur qui lui manquait.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 30 août 2022)

Progrès

vaccin

La grande enquête de Challenges et d’Harris interactive sur l’état d’esprit des Français, à laquelle s’est associé notre journal, est riche d'enseignements pour comprendre l’état de la France. Parmi toutes les données socio-économiques, l’une n’a pas été assez soulignée : 78 % des Français considèrent que les évolutions de la médecine et 77 % la science sont la marque d’un progrès pour notre pays.

Cette foi, exprimée à une écrasante majorité, dans la médecine et la recherche scientifique est évidemment une bonne nouvelle pour tous les professionnels de ces secteurs qui œuvrent sans relâche et avec abnégation dans leurs laboratoires ou dans leurs hôpitaux pour améliorer le sort de l’humanité ou de leurs patients. Elle remet aussi en perspective et à leurs justes places toutes les fake news, tous les propos outranciers ou complotistes, toutes les insultes et toutes les manipulations orchestrés par certains autour de la science en général et des vaccins contre le Covid-19 en particulier.

Car si les Français expriment si nettement leur certitude que médecine et sciences contribuent au progrès, c’est sans doute aussi qu’ils ont vu comment, grâce à une mobilisation internationale totalement inédite, des vaccins contre le Covid-19 ont pu être trouvés dans des délais historiquement courts, mettant en œuvre de nouvelles techniques comme celle de l’ARN messager par rapport à ce que nous connaissions et de nouvelles façons de travailler entre jeunes sociétés de biotechnologie (BioNTech, Moderna) et grands laboratoires pharmaceutiques (Pfizer, Janssen).

Aujourd’hui, de nouveaux vaccins sont en préparation pour s’adapter encore mieux aux nouveaux variants d’Omicron, BA4 et BA5. Car si l’épidémie a été supplantée par la guerre en Ukraine ou la question du pouvoir d’achat sur la scène médiatique, l’épidémie est loin d’être terminée, en France comme ailleurs dans le monde. Notre pays a recensé 30 000 décès à l’hôpital ou en Ehpad depuis le début de l’année, au moment de l’arrivée du variant Omicron, d’après les chiffres de Santé publique France (SPF). Et au niveau mondial, le million de décès de patients Covid depuis le 1er janvier est désormais dépassé… D’où l’importance des vaccins contre le Covid-19 qui évitent les formes graves de la maladie et l’importance de faire les doses de rappel nécessaires pour maintenir une bonne couverture vaccinale, ce qui est essentiel.

Pour le Covid comme pour les autres maladies, les nouvelles comme la variole du singe ou certaines qu’on croyait disparues et qui reviennent comme la polio. « Les vaccins contre la poliomyélite ont entraîné une diminution de 99,9 % des cas paralytiques au cours des dernières décennies, mais les récentes épidémies suscitent des inquiétudes. La couverture vaccinale doit rester élevée et doit être augmentée dans les populations sous-immunisées », a réagi l’Organisation mondiale de la santé. Concernant le Covid, son directeur, Tedros Adhanom Ghebreyesus, a indiqué qu’il restait encore beaucoup à faire car un tiers de la population mondiale n’est toujours pas vacciné.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du dimanche 28 août 2022)

Paradoxe français

france

Il y a 50 ans cette année, le roi du Bouthan, Jigme Singye Wangchuck, imaginait le Bonheur national brut (BNB), un indicateur mesurant le bien-être de la population à partir de critères comme un développement économique et social durable et équitable, la sauvegarde de l’environnement ou une bonne gouvernance. « Le bonheur national brut est plus important que le produit national brut », proclamait alors le jeune roi, dont l’outil ne se concrétisa qu’en 1998, mais dont l’idée – prémonitoire quant à la prise en compte des effets de la mondialisation – a été reprise sous diverses formes, notamment par l’ONU. Pour la première fois, cette année, la France est d’ailleurs entrée dans le top 20 mondial de l’indice du bonheur des Nations unies, à la 20e position sur 146 pays scrutés.

Mais le bonheur seul ne saurait définir l’état d’esprit d’un peuple. Pour aller plus loin que de savoir seulement si les Français sont heureux, l’institut Harris Interactive a mené une très vaste enquête pour le magazine Challenges, dont nous publions en partenariat les résultats. Intitulée « Le cœur des Français 2022 », cette étude constitue une radiographie riche d’enseignements sur l’humeur de nos concitoyens à l’heure où des nuages s’accumulent au-dessus de la rentrée, entre inflation galopante, guerre en Ukraine qui se prolonge, potentielle crise de l’énergie cet hiver, dérèglement climatique et inquiétudes sur le pouvoir d’achat. Au final, ce sondage, réalisé en juillet auprès de 10 000 Français, souligne les paradoxes, les fractures et les espoirs qui traversent une société française à la fois résiliente mais inquiète, confiante mais déterminée. Confirmant le classement de l’ONU, les Français sont effectivement plus optimistes cette année que l’an passé, où l’épidémie de Covid-19 et le chômage sévissaient plus durement. Ils sont plus déterminés, plus enthousiastes, et même, pour certains, plus joyeux. Une majorité est ainsi satisfaite de son niveau de vie, même si le sentiment qu’il pourrait stagner ou se dégrader gagne les esprits.

Et pourtant, paradoxalement, 6 Français sur 10 estiment que la France est en déclin, une vision décliniste qui progresse davantage chez les catégories populaires et les classes moyennes. Le bonheur, l’optimisme individuels de certains semblent ainsi côtoyer une affliction, un pessimisme, un marasme collectif. Comme si les Français avaient perdu la confiance en leur capacité de relever, ensemble, les défis qui arrivent, à commencer par les trois sujets d’inquiétude qu’ils ont placés en tête de leurs préoccupations : le dérèglement climatique, le pouvoir d’achat et l’avenir des jeunes. A ce manque de confiance, qui peut s’expliquer par la persistance d’inégalités socio-économiques – 82 % des Français pensent que la France est un pays inégalitaire où les richesses sont mal redistribuées – s’ajoute une inquiétante défiance quant à notre système démocratique, jugé dysfonctionnel et même comme étant un « régime autoritaire ».

Réagissant à l’enquête, Emmanuel Macron a salué « la clairvoyance » des Français et estime que « nous devons nous tenir unis » pour faire face aux « grands défis ». Mais si le chef de l’État loue, à raison, les atouts de notre pays, c’est bien à lui de créer les conditions de l’unité qu’il appelle de ces vœux pour que l’optimisme individuel retrouvé soit bien partagé par tous.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 25 août 2022)

Agenda climatique

feu

Une surface de forêts brûlées – 60 000 hectares au 15 août – parmi les plus importantes depuis 1976, des feux d’une intensité rarement vue, avivés par une sécheresse historique, un mois de juillet parmi les plus secs depuis 1959, et maintenant des épisodes orageux et des phénomènes cévenols particulièrement violents en Corse comme en métropole. S’il fallait faire la démonstration que le changement climatique est à l’œuvre et qu’il ne concerne plus seulement des contrées lointaines – chacun se rappelle des mégafeux de Californie ou de Grèce – mais bel et bien des paysages, des lieux familiers qui nous sont chers et tous ceux qui y vivent, les événements de cet été 2022 sont là. Face à cette situation inédite, il convient de répondre d’abord à l’urgence, mais aussi de réfléchir au long terme en apportant les bonnes réponses, réponses en premier lieu politiques.

Pour Emmanuel Macron et Elisabeth Borne, qui tous deux se sont déplacés en Gironde, théâtre de gigantesques incendies, il y a là un agenda climatique qui devrait supplanter les autres rendez-vous de la rentrée, qui apparaissent secondaires. Que valent, en effet, un énième débat clivant sur l’immigration ou les rodéos urbains – là où il suffit d’appliquer les lois existantes en donnant suffisamment de moyens aux forces de l’ordre et aux magistrats – quand le cadre de vie de milliers de Français est déjà bouleversé ou menacé par des incendies, des inondations ou autres conséquences du dérèglement du climat ? Que valent des réformes controversées comme celle des retraites – inutile selon le Conseil d’orientation des retraites – ou du RSA, ou la création du nébuleux Conseil national de la refondation, quand l’ampleur de la tâche pour mettre en place la transition écologique nécessitera toutes les énergies de la société ?

D’ores et déjà il faut agir à court et long termes. Le court terme c’est, comme l’a rappelé Elisabeth Borne à Hostens le 11 août, muscler les moyens des pompiers, en matériels comme en effectifs. Ce renforcement doit aussi s’inscrire dans un cadre européen puisque toute l’Europe est touchée par des incendies ou des phénomènes météorologiques d’ampleur. Et, on l’a vu récemment, la solidarité européenne qui n’est pas un vain mot, fonctionne bien et pourrait être renforcée.

Le long terme, concernant la forêt, c’est imaginer une autre façon de la gérer et de la préparer à la hausse inéluctable des températures. Emmanuel Macron a raison de dire qu’il s’agit d’un « grand chantier national » car il engage non seulement le renouvellement des bois partis en fumée mais plus généralement la façon dont on pense l’aménagement du territoire, entre urbanisation et artificialisation des sols. Là aussi, il faudra des moyens, notamment pour l’ONF – qui a pâti de bien trop de suppressions d’agents – mais aussi de nouvelles méthodes de concertation avec les élus locaux, les agriculteurs, les habitants, etc.

À l’entame de son second quinquennat, Emmanuel Macron a, d’évidence, l’opportunité de préparer le pays non pas au quinquennat d’après, mais bien aux décennies futures en opérant dès aujourd’hui des choix environnementaux courageux.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du dimanche 21 août 2022)

Reconnaissance

nimes

Le Taj Mahal en Inde, le Machu Picchu au Pérou, le parc national américain de Yellowstone, les pierres de Stonehenge en Angleterre, la statue de la Liberté à New York, la cité antique de Pétra en Jordanie, le temple égyptien d’Abou Simbel, les villages italiens des Cinque Terre, ou, en France, le château de Versailles, le site des Pyrénées-Mont Perdu ou la cité épiscopale d’Albi : tous ces sites figurent au patrimoine mondial de l’Unesco, l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture, dont le siège est à Paris. Obtenir de figurer dans cette prestigieuse liste qui comprend aujourd’hui quelque 1 154 biens culturels ou naturels dans 167 pays – dont 49 en France –, c’est s’inscrire pleinement dans l’histoire de l’Humanité, c’est la reconnaissance souvent d’un long travail de restauration, de préservation, de mise en valeur et de promotion. C’est être dépositaire d’un patrimoine dont la valeur est reconnue comme inestimable et qui doit être transmis aux générations futures. C’est aussi entrer dans une communauté internationale rare, un cercle restreint d’excellence qui honore et qui oblige.

r depuis l’adoption de la convention du 16 novembre 1972, une inscription sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco n’est pas un chèque en blanc et contraint à un certain nombre d’actions comme assurer la conservation efficace des biens classés, au risque de se voir retirer le label. Les sites classés sont ainsi pour cela accompagnés par les experts de l’Unesco.

Dpuis cinquante ans, le classement Unesco a beaucoup évolué pour tenir compte d’une meilleure représentativité. Centrées au début sur les grands sites patrimoniaux incontournables et sur des sites européens, les inscriptions se sont progressivement diversifiées, reconnaissant le caractère unique de lieux, monuments ou sites partout dans le monde. Ce rééquilibrage était nécessaire même s’il a pu donner lieu à des batailles géopolitiques auxquelles les Nations unies sont habituées. Car un classement – on l’a vu avec Albi – porte aussi en lui un développement et des retombées touristiques et économiques importants.

Cette volonté de diversification des sites classés ne doit toutefois pas exclure les pays déjà « gâtés » par des inscriptions au patrimoine mondial. Et, en l’occurrence, on comprendrait mal que la Maison Carrée de Nîmes, qui représente avec Rome l’un des témoignages urbains les plus complets en Occident de la civilisation romaine, ne voit pas sa nouvelle candidature honorée par un classement.

Cinquante ans après la convention Unesco, le patrimoine mondial est confronté aujourd’hui à de nouveaux défis : le changement climatique et le tourisme de masse qui contraint certains sites à limiter leur accès à un nombre prédéfini de visiteurs. Ces deux thèmes seront au cœur de la Conférence de Delphes en octobre prochain pour éviter que les chefs-d’œuvre du monde soient le moins possible en péril et restent bien accessibles équitablement à l’Humanité tout entière.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 20 août 2022)

Equilibres

fruits

Depuis le début de l’année, les prix à la consommation ne cessent de grimper. Après une hausse continue de +2,9 % sur un an en janvier à +6,1 % en juillet, on s’achemine vers une inflation qui dépasserait les 7 % en septembre et jusqu’à la fin de l’année. Autant dire que la rentrée s’annonce chère pour les Français dans tous les domaines de leurs budgets : énergie, rentrée scolaire ou alimentation. Concernant ce dernier poste, les Français ont déjà pu mesurer une hausse des prix sur les fruits et les légumes. Qu’elle soit de +11 % en un an sur un panier moyen de 9 fruits et 10 légumes issus de l’agriculture conventionnelle et de l’agriculture biologique, selon le dernier Observatoire des prix de l’association Familles rurales, ou qu’elle soit contenue à environ 5 % ou moins comme l’affirment les professionnels du secteur, cette augmentation des prix des abricots ou des pêches, des courgettes ou des poivrons est évidemment difficile à encaisser par les ménages.

Elle pourrait se poursuivre à la rentrée en raison des conséquences de la sécheresse historique qui frappe le pays. Le manque d’eau, les restrictions d’usages, qui touchent quasiment tous les départements, mettent en difficulté les cultures. Les rendements s’en trouveront affectés et, in fine, les prix affichés sur les étals. On peut certes remplacer un fruit ou un légume trop cher par d’autres, regarder les promotions ou faire jouer les circuits courts et les bons plans, mais, selon Famille de France, il devient de plus en plus difficile de suivre la prescription du Programme national nutrition santé qui recommande « 5 fruits et légumes par jour ». Par ailleurs la sécheresse a conduit les agriculteurs à ne pas avoir assez d’herbe pour leurs vaches laitières qui produiront donc moins de lait. Cette pénurie, et en suivant celle de tous les dérivés du lait (beurre, crème, fromages…), va aboutir à une inéluctable hausse du prix des produits laitiers.

Cette situation nourrit l’inquiétude des consommateurs et des producteurs. Inquiets, les consommateurs les plus modestes attendent sans doute le versement du chèque alimentaire, rebaptisé aide exceptionnelle de rentrée, d’un montant de 100 euros et 50 euros par enfant à charge. Un décret doit en préciser les modalités. De leur côté les agriculteurs, qui subissent déjà le coût des matières premières, craignent de voir leurs marges fondre ; et s’inquiètent pour leur avenir, certains d’entre eux ayant décidé, la mort dans l’âme, de se séparer de leurs troupeaux…

L’inflation galopante et les bouleversements climatiques ne sont pas des épiphénomènes. Ils imposent aujourd’hui – au-delà des aides ou subventions d’urgences, aussi nécessaires soient-elles – de trouver de nouveaux équilibres, de nouveaux partages des ressources, de nouvelles organisations entre producteurs, consommateurs, distributeurs. « Le climat change : changeons ! » lance Christiane Lambert, présidente de la FNSEA. Ce mot d’ordre s’impose à toute la société et devrait être la boussole du « plan national d’adaptation » au dérèglement climatique promis par Elisabeth Borne.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 18 août 2022)

Chère rentrée

fournitures

La rentrée scolaire 2022 va-t-elle faire passer les parents d’élèves d’une angoisse à l’autre ? L’année dernière et en 2020, les parents et leurs enfants appréhendaient la rentrée de septembre en raison de la crise sanitaire. L’épidémie de Covid-19 avait bouleversé les rythmes scolaires entre confinements et école à la maison, et protocole sanitaire complexe et parfois ubuesque. Cette année, même si le Covid-19 est toujours là et qu’un nouveau protocole sanitaire pour les écoles a d’ores et déjà été dévoilé, c’est une autre angoisse qui étreint les familles : celle d’avoir suffisamment de moyens pour assurer l’achat des fournitures de la rentrée scolaire alors que l’inflation est galopante. Sur un an, selon l’Insee, les prix à la consommation ont augmenté de +6,1 % en juillet 2022, après +5,8 % le mois précédent, soit chiffre le plus élevé depuis juillet 1985. Si la hausse des prix a d’abord concerné les services, elle va toucher les produits manufacturés et donc les fournitures scolaires. Les cahiers d’écoliers, le papier, les calculettes ou encore les stylos pourraient augmenter de 10 à 25 % à la rentrée par rapport à 2021.

Face à ce boom des prix, plusieurs leviers ont été ou vont être activés pour contenir l’envolée de la facture. Recycler le matériel de l’année passée, comparer les prix pour obtenir les meilleurs tarifs à la fois dans les hypermarchés physiques et sur internet (en prenant garde aux frais de livraison qui peuvent être élevés et aux délais pour être livré), opter pour des achats mutualisés avec des plateformes dédiées ou des bourses mises en place par les fédérations de parents d’élèves : autant de pistes qui confinent parfois au système D, que vont emprunter les familles des élèves.

À ces « bons plans » s’ajoutent des engagements. D’abord ceux de la grande distribution dont on ne comprendrait pas qu’elle tire profit de la situation en maintenant des marges trop élevées sur les fournitures. Une enseigne discount a indiqué qu’elle allait pratiquer une réduction de 20 % sur les fournitures scolaires, ce qui équivaut à la suppression de la TVA. D’autres initiatives pourraient suivre.

Enfin, l’État a renforcé cette année l’allocation de rentrée scolaire. Déjà majorée de 1,8 % en avril dernier, l’allocation va augmenter de 4 % en vertu de la loi Pouvoir d’achat votée cet été. 3,1 millions de foyers sont concernés. À cette allocation va s’ajouter une aide exceptionnelle pour les 4,3 millions de bénéficiaires de la prime d’activité et pour les 5,8 millions de bénéficiaires des minima sociaux.

Entre système D, ristournes de la grande distribution et aides de l’État, le coût de la rentrée 2022 pourrait ainsi être contenu. Un soulagement pour les parents, car les autres postes de dépenses vont irrémédiablement augmenter, notamment celui de l’énergie.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 16 août 2022)

Les visages de la liberté


Les promesses n’engagent que ceux qui les croient. Ce vieil adage politique français s’applique bien au-delà de nos frontières et notamment en Afghanistan où les promesses de changement des talibans, revenus au pouvoir il y a un an tout juste, ont fait long feu. Mais qui pouvait croire sincèrement que ces fondamentalistes islamistes, regroupés dans une organisation militaire, politique et religieuse, qui furent au pouvoir entre 1996 et 2001 avant d’en être chassés par les Américains, pouvaient changer et adopter les standards de nos démocraties libérales en matière de respect des droits de l’Homme ? Comment imaginer qu’un régime religieux fondé sur la charia, et les interdits de toutes sortes qui régentent jusqu’aux moindres détails de la vie quotidienne - imposant là le port de la barbe, interdisant ici la musique, excluant les femmes de toute vie sociale - allait devenir un partenaire comme un autre ? Comment penser un seul instant que les talibans, organisation classée terroriste, avaient rompu avec leurs vieux démons, le combat jihadiste, la protection de terroristes - comme Ayman al-Zawahiri, le chef d’Al-Qaïda et cerveau des attentats du 11 septembre 2001, récemment tué par un drone américain à Kaboul - et finalement la lutte contre l’Occident ?

Après le retrait précipité et chaotique - pour ne pas dire catastrophique - des Américains l’année dernière, les talibans ont finalement renoué avec les pratiques obscurantistes qui étaient les leurs durant les cinq ans où ils avaient été au pouvoir, instillant la terreur partout et affichant leur incompétence à endiguer la pauvreté et la maladie. Certes, la détresse économique de l’Afghanistan a commencé bien avant leur retour au pouvoir, mais les actions de leur part manquent pour faire face à une crise humanitaire exacerbée par la sécheresse et la hausse des prix depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie.

Enfin, dans ce sombre tableau qui s’ajoute à des décennies de malheur, entre occupation soviétique et guerre civile, le sort des femmes doit nous alerter et nous mobiliser. Alors que les talibans avaient assuré à Michelle Bachelet, Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’Homme, qu’ils respecteraient leurs obligations en matière de droits humains, dans la mesure où elles étaient conformes à la charia islamique, l’ONU ne peut que constater une « oppression institutionnalisée et systématique » des femmes et des filles. Restrictions de la liberté de mouvement, d’habillement, fermetures d’entreprises détenues et gérées par des femmes, augmentation des violences domestiques et du harcèlement et, surtout, arrêt de la scolarité secondaire pour 1,2 million de filles.

Face à ces discriminations insupportables, les femmes résistent vaillamment, se retrouvent clandestinement, essaient de continuer à travailler malgré les contraintes étouffantes et de permettre à leurs filles de suivre un enseignement. Les plus engagées manifestent pour leurs droits au risque d’une répression implacable qui use de balles réelles.

Aujourd’hui, plus que jamais, leur courage nous oblige, car les femmes afghanes sont les visages de la liberté.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 15 août 2022)

Photo : Des femmes et des filles afghanes manifestent devant le ministère de l'Education à Kaboul le 26 mars 2022. (AHMAD SAHEL ARMAN / AFP)


Révolution ADN

adn

L’année prochaine cela fera 70 ans que James Watson et Francis Crick ont proposé une structure de l’ADN, l’acide désoxyribonucléique : la célèbre double hélice hélicoïdale. Associés avec Maurice Wilkins, qui permit une visualisation de la molécule d’ADN par diffraction des rayons X, ils reçurent le prix Nobel de Physiologie et de Médecine en 1962, ouvrant la voie à la compréhension de l’ensemble des mécanismes moléculaires de l’expression génétique : de la réplication de l’ADN au code génétique, en passant par la transcription. Les trois scientifiques, pionniers de la biologie moléculaire, ne se doutaient sans doute pas que la découverte de la structure de l’ADN permettrait des avancées majeures dans des domaines aussi différents que la médecine, les enquêtes criminelles pour confondre des coupables ou les décisions de justice pour établir des liens de filiation. Ils se doutaient encore mois que le test ADN se banaliserait au point d’être aujourd’hui aussi facile à commander qu’un livre sur internet.

La démocratisation des techniques scientifiques d’analyse ont, en effet, conduit à l’émergence d’un véritable business de l’ADN. Connaître son groupe ethnique, vérifier que l’on est bien le fils de ses parents ou le frère de sa sœur, comparer son ADN à une immense base de données génétiques pour tenter de retrouver un père, reconstituer son arbre généalogique ou détecter les risques de maladies comme un cancer : autant de promesses alléchantes que proposent de nombreuses sociétés de biotechnologie. Pour quelques dizaines d’euros, elles s’occupent de tout de l’envoi à domicile d’un kit de prélèvement à la livraison des résultats sur un compte personnel en ligne. Simple, basique, ludique… mais risqué.

Car ces entreprises, la plupart américaines, ne collectent pas des préférences de consommation pour alimenter des bases de données marketing mais bien des données génétiques sensibles, données de santé considérées comme « à risque » par la Cnil et protégées en Europe par le RGPD, le règlement général sur la protection des données. Malgré toutes les garanties que mettent en avant ces sociétés privées, un doute subsiste sur le devenir des données collectées, potentiellement piratables ou vendables à des tiers. Entre l’Union européenne et les États-Unis, la vision de la donnée personnelle est bien différente, entre un bien commercialisable comme un autre et une caractéristique individuelle à laquelle doivent d’attacher des droits.

C’est la raison pour laquelle la France persiste à interdire et à punir pénalement ces tests ADN organisés hors d’un cadre médical ou judiciaire protecteur pour les utilisateurs. Un combat qui se heurte à l’engouement mondial pour les kits ADN et l’envie du public de tout connaître de ses origines ou de son patrimoine génétique. Les kits ADN ne sont pas près de disparaître et s’ils doivent sans doute être mieux encadrés et offrir davantage de garanties ils pourraient bien au final être très utiles à la médecine. Les immenses bases de données génétiques issues des kits peuvent ainsi permettre de faire émerger de nouvelles thérapies géniques. La révolution ADN commencée en 1953 est loin d’être terminée…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du dimanche 14 août 2022).

Trumpisation

trump

Depuis son départ tonitruant de la Maison Blanche en janvier 2021, l’Amérique ne cesse de se poser cette question : Donald Trump va-t-il être candidat à un nouveau mandat présidentiel en 2024 ? De sa luxueuse résidence de Mar-a-Lago en Floride, l’intéressé laisse planer le doute, galvanisé autant par les difficultés que rencontre son successeur démocrate Joe Biden dans un contexte de forte inflation aux États-Unis, que par l’admiration aveugle et sans bornes que lui voue toujours une bonne partie des Américains qu’il a réussi à convaincre que l’élection de novembre 2020 lui avait été volée par les démocrates.

En janvier 2016, durant sa première campagne face à Hillary Clinton, Donald Trump fanfaronnait : « Même si je tirais sur quelqu’un, je ne perdrais pas d’électeur ». Aujourd’hui, l’accumulation de faits montrant que Donald Trump n’est pas digne de retourner dans le Bureau ovale, semble glisser sur ses partisans. Les témoignages accablants recueillis par la commission d’enquête de la Chambre des représentants sur l’assaut du Capitole le 6 janvier 2021, cette tentative de coup d’État menée par des partisans de Trump qu’il avait chauffés à blanc puis laissé faire ? La perquisition du domicile de l’ancien président par le FBI – une première – qui veut vérifier qu’il n’a pas conservé des documents confidentiels, voire classifiés, à la fin de ses fonctions, ce que proscrit la loi ? Son audition par la procureure de New York sur des soupçons de fraudes financières et fiscales au sein du groupe familial Trump Organization, audition à laquelle il a opposé 440 fois son droit au silence six heures durant ? Tout cela ne semble modifier en rien l’image que ses partisans ont de Donald Trump, ni surtout infléchir la position du Parti républicain à son égard.

Donald Trump conserve, en effet, une autorité inexpugnable sur le Parti républicain qu’il a remodelé à sa main, faisant basculer sa ligne conservatrice et libérale classique vers les positions les plus ultraconservatrices qui étaient naguère minoritaires du temps du Tea Party. Entre complotisme décomplexé, fake news théorisées comme des « faits alternatifs » et défense des positions religieuses les plus dures sur l’avortement ou les droits des homosexuels, Donald Trump a fracturé le parti autour d’une valeur fondamentale de la démocratie : le rapport à la vérité. Avec une base électorale qui voue à Trump un véritable culte, peu de Républicains osent s’opposer à l’ancien président. Les primaires républicaines pour les prochaines élections de mi-mandat en novembre montrent que les candidats sont sur la même ligne que Trump, dont ils réclament le soutien en meeting pour « sauver l’Amérique… »

Mais la trumpisation ne s’est pas arrêtée au Parti républicain ; elle a gagné le débat public, le débat d’idées. Les juges à la Cour suprême nommés par Donald Trump, majoritaires, ont remis en cause le droit à l’avortement contre lequel se battait la droite religieuse depuis 50 ans ; le mariage gay ou d’autres acquis sociaux pourraient suivre. Et dans plusieurs États trumpistes, des lois sont votées pour corseter les programmes scolaires dans des dogmes religieux. Les démocrates peinent à trouver la parade à ces initiatives dans une Amérique qui penche à droite. Au final, que  Trump soit ou non candidat à la présidentielle en 2024 ne changera rien car une chose est sûre : l’Amérique n’en a pas fini avec le trumpisme...

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 13 août 2022)

Photo : Gage Skidmore from Peoria, AZ, United States of America

Epreuve du feu

 

borne

Pour Emmanuel Macron et ses Premiers ministres successifs, les étés sont tout sauf calmes. On se souvient de l’affaire Benalla qui éclata en 2018 ou de la nouvelle vague de Covid-19 au début du mandat de Jean Castex à l’été 2020. Cette année, Elisabeth Borne doit faire face à un nouveau dossier sensible qui représente pour elle une « épreuve du feu », au sens littéral, puisqu’il s’agit des incendies de forêts.

La sécheresse historique qui frappe la France, la pénurie d’eau, les vagues de chaleurs caniculaires qui écrasent le pays, toutes conséquences bien concrètes du réchauffement climatique, ont favorisé la multiplication des incendies cet été sur tout le territoire. Plus de 55 000 hectares ont d’ores et déjà brûlé – un record – et des milliers de personnes, habitants ou vacanciers, ont été évacués en urgence, parfois de nuit, face à des feux géants contre lesquels les pompiers luttent de toutes leurs forces mais avec quelquefois un manque de moyens.

Un manque de moyens justement pointé par un rapport sénatorial tombé au plus mauvais moment pour l’exécutif. Intitulé « Feux de forêt et de végétation : prévenir l’embrasement », ce document émet 70 propositions fortes pour prévenir les feux de forêts, lutter contre eux lorsqu’ils surviennent et gérer différemment la forêt ensuite. Parmi les mesures préconisées, celle de « revenir sur les 500 suppressions de postes de l’Office national des forêts prévues d’ici à 2025 – alors que l’ONF, qui n’a plus de directeur depuis quatre mois, a déjà vu 5 000 postes supprimés depuis 20 ans – ou encore d’ « atteindre d’ici 2027 l’objectif de 250 000 sapeurs-pompiers volontaires. »

Des points sur lesquels l’exécutif ne veut pas être accusé d’avoir manqué d’anticipation, comme le disent plusieurs élus écologistes. Depuis le fort de Brégançon, Emmanuel Macron, jusqu’ici silencieux, a ainsi tweeté hier pour se féliciter de voir la solidarité européenne à l’œuvre dans son envoi de moyens à la France, saluer les pompiers engagés – « nos héros » – et promettre que « personne ne sera oublié » parmi les habitants sinistrés. De son côté, Elisabeth Borne, qui s’est déplacée en Gironde avec Gérald Darmanin, a répondu aux critiques concernant le manque de moyens aériens, promis « un nouveau plan national d’adaptation » au dérèglement climatique qui « sera mis en concertation à la rentrée », un « renforcement de nos moyens de sécurité civile » lui aussi attendu à la rentrée dans la loi d’orientation et de programmation du ministère de l’Intérieur et une réflexion sur « la façon de gérer nos forêts demain », chantier de très longue haleine, complexe mais vital pour la forêt française.

Si elle sera considérée comme bien trop tardive par les experts, les syndicats ou les associations qui alertent depuis longtemps sur tous ces sujets, la prise de conscience de l’exécutif est heureuse, à condition qu’elle débouche sur des mesures fortes à la hauteur des enjeux. À l’heure où les Français voient concrètement les conséquences du changement climatique sur leur vie quotidienne, Emmanuel Macron, qui a beaucoup déçu sur l’écologie durant son premier quinquennat, et Elisabeth Borne, Première ministre chargée d’une planification écologique inédite, n’ont pas droit à l’erreur…

(Editorial publié dans La Dépêche du vendredi 12 août 2022)

Stratégie nucléaire

golfech

2022 sera-t-elle pour le nucléaire français une annus horribilis ? En tout cas, depuis deux ans, la filière nucléaire subit des aléas dont elle se serait sans doute bien passée, surtout à l’heure où la France compte plus que jamais sur elle pour produire de l’électricité cet hiver dans un contexte de grave crise énergétique inédite, déclenchée par la guerre en Ukraine.

Alors que le parc des 56 réacteurs nucléaires commence à accuser son âge – les centrales étant initialement conçues pour ne fonctionner que 40 ans avant une prolongation de dix ans esquissée l’an passé – le nucléaire français a été percuté de plein fouet par l’épidémie de Covid. La crise sanitaire et ses confinements ont, en effet, considérablement retardé le calendrier des visites décennales de contrôle et de maintenance. L’étalement de ces vérifications cruciales a conduit à un arrêt des réacteurs – jusqu’à presque la moitié du parc – et donc à une production moins importante que prévu. La France s’est ainsi retrouvée à devoir importer de l’électricité de nos voisins au lieu d’être exportatrice. À ces retards s’est ajoutée la découverte, fin 2021, de fissures sur le circuit de refroidissement d’un réacteur, fissures susceptibles de concerner tous les réacteurs traditionnels et même l’EPR de Flamanville.

À cette situation déjà complexe s’ajoutent cet été les épisodes caniculaires qui impactent fortement la production d’électricité en général et nucléaire en particulier, cette dernière étant contrainte d’être réduite pour que les rejets d’eau des circuits de refroidissement des centrales ne perturbent pas (trop) la faune et la flore des rivières. Ces difficultés sur le nucléaire ont conduit l’État et EDF à convenir de « points de suivi » mensuels sur la performance du groupe quant à la maintenance et à la disponibilité du parc, alors que la Commission de régulation de l’énergie a estimé que « le plafond de prix (de l’électricité) pourrait être relevé à plusieurs reprises au cours de l’hiver au détriment des consommateurs… »

Mais au-delà de l’hiver qui vient, au-delà même des prix de l’électricité qui pourraient augmenter, se pose la question de la stratégie à venir pour le nucléaire. L’exécutif a annoncé le 19 juillet son intention de prendre 100 % du capital d’EDF pour 9,7 milliards d’euros afin d’avoir les coudées franches pour relever de multiples défis : prolonger la durée de vie des centrales en toute sécurité, construire de nouveaux réacteurs nucléaires (EPR ou petits réacteurs modulaires SMR) et se développer dans les énergies renouvelables. Car le rapport « Futurs énergétiques 2050 » remis par RTE fin 2021 et qui listait tous les scénarios possibles du mix énergétique a clairement posé la problématique de l’énergie pour la France : entre du 100 % renouvelable et du 100 % nucléaire, il faut construire un chemin avec toutes les énergies disponibles, aucune n’excluant les autres, pour répondre aux besoins en électricité des décennies qui viennent.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 11 août 2022)

Guerre du feu

Photo SDIS 12

Des files de voitures qui roulent en pleine nuit et en toute urgence pour fuir un incendie qui menace et dont on voit au loin les flammes. Des habitants ou des touristes hébétés qui doivent tout quitter en cinq minutes, résidence principale, caravane ou tente de camping. Ces images-là, spectaculaires et angoissantes, ne nous sont hélas pas étrangères car nous les avons souvent vues à la télévision, notamment en provenance des États-Unis, de l’Australie, de la Turquie ou de la Grèce lorsque ces pays ont été confrontés à des mégafeux incontrôlables. La France à son tour se trouve face à ce type nouveau d’incendies dont on a pu voir un exemple en juillet à la Teste-de-Buch en Gironde.

Le feu qui s’est déclaré entre la Lozère et l’Aveyron, lundi soir, et qui a conduit à l’évacuation de quelque 3 000 personnes de Mostuéjouls et Rivière-sur-Tarn est, certes, sans commune mesure avec ceux qu’ont pu vivre les habitants de Californie ou de l’île grecque d’Eubée, mais il s’ajoute à une longue série estivale qui fait que, cette année, la France a connu un record de surfaces incendiées, avec quelque 47 000 hectares brûlés selon le Système européen d’information sur les feux de forêt (EFFIS).

Cette situation devrait s’accentuer dans les années à venir selon un rapport sénatorial « Feux de forêt et de végétation : prévenir l’embrasement » remis le 3 août dernier. Dans ce document, fruit d’un remarquable travail, les sénateurs indiquent que « le développement de feux hors normes met à mal la stratégie française de lutte contre les incendies » car d’ici 2050, les surfaces brûlées pourraient augmenter de 80 %, près de 50 % des landes et forêts de métropole pourraient être concernées par un risque élevé de feu (contre un tiers en 2010), et la période à risque fort devrait être trois fois plus longue avec une multiplication de feux hivernaux.

Face à cette nouvelle donne, il ne convient pas de s’habituer mais bien de s’adapter. Il faut une mobilisation générale et transversale impliquant tous les acteurs pour revoir, corriger et renforcer nos dispositifs pour les adapter au changement climatique et ses conséquences. De la gestion de nos forêts, privées à 75 %, qui couvrent 31 % du territoire et dont certaines dépendent d’un statut remontant au Moyen-Âge, jusqu’au renforcement des effectifs et des moyens de l’Office national des forêts (ONF) et des sapeurs-pompiers, en passant par des actions fortes pour renforcer les objectifs de débroussaillage ou pour insister sur la prévention – qui sait comment on prépare son kit d’urgence préconisé par la Sécurité civile ? – le Sénat a proposé 70 mesures. Des propositions pour pouvoir gagner une « guerre du feu » qui ne doit pas être une fatalité, mais bien l’opportunité d’une profonde remise à plat.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 10 août 2022)

Réaliser un rêve

 

boom

L’année prochaine, cela fera vingt ans, que l’exploitation commerciale du Concorde aura été arrêtée, fragilisé qu’il était alors à la suite du crash survenu à Gonesse le 25 juillet 2000. Le drame avait provoqué la mort de 113 personnes et signé le début de la fin pour le seul avion supersonique civil. Vingt ans après, le Concorde, pourtant, fascine toujours autant. Sa ligne est devenue une icône intemporelle du design, son allure, le symbole de la modernité, sa technologie, celle d’une industrie résolument innovante, son histoire, celle d’une France – et d’une Grande Bretagne – qui croyait au progrès technique et savait tirer le meilleur de ses ingénieurs pour viser l’excellence. Le Concorde fait partie de l’histoire de l’aéronautique et son nom figure dans la longue liste des avions de légende du Spirit of Saint-Louis de Charles Lindberg au P38 d’Antoine de Saint-Exupéry.

Pas étonnant dès lors que d’Aeroscopia, à Toulouse, où un exemplaire est exposé, aux diverses ventes aux enchères de pièces détachées qui se tiennent régulièrement, la nostalgie Concorde ne se dément pas et semble inépuisable. Elle fait vibrer la fierté nationale car l’avion représente toujours la France à l’étranger. Le clip promotionnel des prochains Jeux Olympiques de Paris de 2024 ne comporte-t-il pas des images d’un Concorde au décollage ?

L’idée de donner un successeur à cet avion mythique taraude de nombreux passionnés partout dans le monde, mais à la difficulté technique de concevoir un avion supersonique s’ajoutent les nouvelles contraintes environnementales et sociétales. Un tel avion est-il finalement pertinent et bien raisonnable à l’heure de la sobriété énergétique et des critiques virulentes contre les jets de l’aviation d’affaire qui émettent de colossales quantités de CO2 rapportés au nombre des riches passagers ? Et à quoi bon se déplacer si rapidement dans un monde post-Covid qui a montré que le télétravail et les visioconférences pouvaient remplacer de coûteux voyages ? Un tel avion, forcément réservé à une petite poignée de privilégiés fortunés, est-il enfin utile pour un secteur aéronautique qui se remet à peine de la chute du trafic dû à deux années de pandémie et qui doit se concentrer sur la meilleure façon de répondre aux besoins du plus grand nombre ?

Le défi est donc d’autant plus grand pour toutes les sociétés qui ont voulu se lancer dans la conception d’un nouveau supersonique plus sûr, plus économe, plus « vert ». Beaucoup de ces start-up ont jeté l’éponge y compris celles qui avaient le soutien d’acteurs majeurs de l’aéronautique comme l’américain Aerion corporation qui avait l’appui de Boeing.

Aujourd’hui, le projet de Boom Supersonic semble le plus solide pour ne pas dire le seul. Son Overture, dont le design définitif a été présenté le 19 juillet au salon de Farnborough, évoque d’ailleurs le Concorde. « 707… 747… Concorde… Overture. Le prochain avion emblématique » s’est enthousiasmé le PDG de Boom, Blake Scholl, qui a bien compris que derrière toutes les questions économiques ou écologiques il y a dans son projet une part de rêve. Comme Saint-Exupéry, il ne veut pas essayer de prévoir l’avenir mais bien de le rendre possible.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 8 août 2022)


En rodage

 

assemblee

Tout au long de son histoire, le vénérable Palais Bourbon aura connu des grands moments de vie parlementaire, des coups d’éclat et des coups de gueule qui sont entrés dans l’histoire de France. Pour cette XVIe législature de la Ve République, l’Assemblée nationale a retrouvé cette vitalité-là qui s’était perdue dans le ronron d’un hémicycle devenu davantage une chambre d’enregistrement des textes présentés par les gouvernements successifs. Les élections de juin dernier, qui ont privé Emmanuel Macron d’une majorité absolue, ont, d’évidence, changé la donne.

Cette situation inédite a contribué à la « reparlementarisation » de la vie politique française : tout se passe désormais à l’Assemblée, cœur battant de notre démocratie. Tout, c’est-à-dire surtout des débats enlevés, passionnés souvent, houleux parfois, menés par des députés néophytes – ou confirmés – qui ont apporté un vent de fraîcheur. Qu’ils s’appellent Rachel Kéké, Louis Boyard, Sandrine Rousseau, Karl Olive ou Jean-Philippe Tanguy nouvellement élus ou Valérie Rabault, Aurore Bergé ou Charles de Courson pour leurs aînés plus expérimentés, tous ont fait vivre le débat politique comme on ne l’avait plus vu depuis longtemps. Parfois jusqu’au bout de nuits interminables avec des votes au petit matin. Si certains décèlent dans ces débats trop de « bololo », pour reprendre l’expression imagée d’Edouard Philippe, force est de constater que le travail parlementaire a été conduit à son terme, sous la houlette de Yaël Braun-Pivet, première femme présidente de l’Assemblée nationale.

À l’heure des vacances parlementaires, cette session – qui a vu l’adoption du projet de loi de finances rectificative pour 2022 et celui portant les mesures d’urgence pour la protection du pouvoir d’achat – résonne comme un rodage d’un nouveau fonctionnement institutionnel dans lequel chacun peut trouver matière à satisfaction. La Nupes a peu obtenu dans les deux textes mais elle est restée unie là où beaucoup pariaient sur son éclatement, même si on a plus entendu LFI que le PS, le PC ou EELV. La majorité présidentielle est restée debout malgré quelques velléités venues d’Horizons. Les Républicains ont réussi à droitiser les projets du gouvernement et montrer qu’ils sont incontournables pour les macronistes. Le RN a évité tout dérapage. Et Elisabeth Borne, dont certains – François Bayrou en tête – estimaient qu’elle n’avait pas les épaules pour le poste, a montré tout le contraire, surmontant les embarrassantes affaires Abad et Cayeux, et trouvant finalement son ton, son style. Quant à Emmanuel Macron, ce Jupiter duquel tout procédait dans le précédent quinquennat, il est étonnamment resté en retrait, se concentrant sur le pré-carré présidentiel de l’international et se félicitant de voir son gouvernement avancer.

En bousculant le système, en introduisant une sorte de proportionnelle dans une assemblée élue au scrutin majoritaire, les Français ont-ils inventé une Ve République hybride, contraignant la classe politique à une nouvelle grammaire, celle du compromis ? L’avenir le dira car les stratégies des uns et des autres sont aussi fragiles que les ambitions fortes pour l’après. L’examen de réformes plus corsées que le texte consensuel en faveur du pouvoir d’achat – retraites, assurance chômage, immigration… – donneront davantage le « la » que les six semaines mouvementées mais passionnantes qui viennent de s’écouler.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du dimanche 7 août 2022)


Mobilisation

eau

Face à la sécheresse historique qui frappe la France, la Première ministre Elisabeth Borne a décidé hier de sonner la mobilisation générale en activant la cellule interministérielle de crise (CIC). Il était temps… Car depuis plusieurs jours maintenant, le pays – qui va subir la semaine prochaine sa 4e vague de chaleurs caniculaires – affronte une situation inédite après un mois de juillet qui a été le plus sec jamais observé depuis 1959… Conséquence du déficit hydrique : plus d’une centaine de communes en France n’ont aujourd’hui plus d’eau potable et doivent s’astreindre pour économiser l’eau à de très contraignantes restrictions, qui pèsent sur la vie quotidienne des habitants… Des situations qui pourraient se multiplier si la cellule de crise décide de déclencher dans les prochains jours des plans Orsec « Eau » pour les territoires les plus touchés.

Mais au-delà de l’urgence du moment – sur laquelle les associations écologiques ou les experts du climat ont alerté depuis longtemps en réclamant davantage d’anticipation – il est évident qu’il va falloir aller plus loin, tous les scientifiques s’accordant à dire que les épisodes de sécheresse intense se multiplieront dans les années à venir. La Première ministre, qui est chargée depuis sa nomination de piloter la Planification écologique et énergétique, en est certainement consciente. Rappelant hier que, « dès mai 2022, le comité d’anticipation et de suivi hydrologique (CASH) avait été réuni », Elisabeth Borne a appelé les Français « à être très vigilants quant à l’utilisation de nos ressources en eau » et a invité les commissions locales de l’eau et structures assimilées à « organiser un dialogue local sur la priorisation des usages en cas de nécessité ».

Car c’est bien là le nœud du problème : la ressource en eau se raréfiant, il va falloir apprendre à la partager pour répondre aux besoins de tous et, le cas échéant, opérer les transformations nécessaires… Une vraie gageure mais aussi le défi de notre temps. Satisfaire tout le monde ne sera évidemment pas possible et il va falloir trouver le subtil équilibre entre les besoins de l’agriculture, ceux de la population et la préservation de la biodiversité, faune et flore. Des solutions existent : la FNSEA, les associations de défense de l’environnement, les industriels de l’eau ou les Agences de l’eau, tous ont réfléchi à des pistes, des solutions concrètes pour économiser, ne pas gâcher et distribuer le plus équitablement possible l’eau.

Cette pénurie d’eau qui menace, tout comme les incendies qui ont ravagé plus de 47 000 hectares depuis le début de l’année – un record – montrent qu’il est plus que temps désormais de fixer une feuille de route écologique globale et ambitieuse autour de la lutte contre le réchauffement climatique dans toutes ses composantes et d’y adjoindre les fonds nécessaires. Pour le gouvernement, cela devrait paraître bien plus urgent qu’un énième projet de loi sur l’immigration à la rentrée ou qu’une réforme des retraites à l’utilité controversée…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 6 août 2022)

S'émerveiller

telescope

« L’astronomie est utile, parce qu’elle nous élève au-dessus de nous-même ; elle est utile, parce qu’elle est grande ; elle est utile, parce qu’elle est belle… » disait le mathématicien Henri Poincaré. La 32e édition de la Nuit des étoiles, qui se déroule ce week-end, nous invite, d’évidence, à contempler la beauté de l’univers, à (re) découvrir notre ciel, à avoir une approche d’émerveillement avec la science.

Depuis la survenue de l’épidémie de Covid-19 il y a deux ans, notre rapport avec la science a souvent été placé sous l’épée de Damoclès de l’angoisse, entre vaccins à ARN messager et fake news complotistes, tâtonnements de la recherche et prises de becs entre infectiologues. L’astronomie nous montre, au contraire, combien la science peut révéler la beauté qui entoure notre planète et donc nous révéler à nous-mêmes.

Les photos dévoilées par la NASA depuis juillet, prises par le nouveau télescope James Webb – le remplaçant du vénérable Hubble – le montrent bien. À la prouesse technique et scientifique d’avoir déployé dans l’espace le plus grand et le plus onéreux télescope jamais construit s’ajoute désormais l’éblouissement de découvrir des clichés de l’univers tel qu’on ne l’avait jamais vu. La constellation de la Carène, la Nébuleuse de l’anneau du Sud ou encore le Quintet de Stephan : autant d’horizons lointains, distants de milliers d’années-lumière de la Terre, qui nous apparaissent avec une finesse de détails que n’auraient jamais imaginés nos anciens.

Ces découvertes participent de la longue histoire de l’astronomie qui, depuis l’Antiquité passionne et fascine. L’observation du ciel a, en effet, nourri autant la mythologie que la science, posé des problèmes scientifiques autant que des questionnements philosophiques sur la place de l’Homme dans l’immensité – « Sans l’astronomie, l’homme ignore la place qu’il occupe » relevait Aristote. En se retrouvant cette nuit et les nuits suivantes de ce mois d’août, à la belle étoile, pour observer la voûte céleste, les Français vont prolonger cette histoire millénaire.

Grande ourse, petite ourse, Andromède, Cassiopée, Pégase, Antarès, Voie Lactée ou Perséides… Autant de noms connus qui enchantent petits et grands et que l’on va tenter d’apercevoir ce soir, aidé par des centaines d’astronomes amateurs bénévoles ou par de grands scientifiques heureux de partager leurs connaissances avec le grand public. Car ce n’est pas la moindre des qualités de la Nuit des étoiles : cet événement populaire est aussi celui de la vulgarisation scientifique, de la transmission, du partage, des débats, que ce soit à la ferme des Étoiles de Fleurance, à la Cité de l’Espace de Toulouse ou au sommet du Pic du Midi dont l’observatoire, depuis 140 ans, est notre fierté.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 6 août 2022)

Etape


canal

La découverte du corps de Brice Louge, cet ouvrier agricole de 30 ans qui avait disparu dans la nuit du 19 du 20 février dernier à Labarthe-Rivière, près de Saint-Gaudens, en Haute-Garonne, met un terme à l’inquiétude de la famille et des proches du jeune homme, fils unique, et leur entrée dans le difficile chemin du deuil. C’est d’abord vers eux que nos pensées doivent aller, que notre compassion doit s’exprimer pour les aider à surmonter cette terrible épreuve, qui comprend sans doute aussi une part de soulagement après cinq mois et demi d’angoisse, de doutes et de questions.

La découverte de l’automobile de Brice Louge dans le canal de Camon, qui avait pourtant été sondé une première fois, illustre aussi combien les enquêtes judiciaires sont minutieusement menées et combien l’aide de nouvelles technologies contribue à faire progresser les enquêteurs. Car c’est grâce à un sonar sophistiqué que les spécialistes de la brigade fluviale franco-allemande de Strasbourg, avec les plongeurs des brigades nautiques de Marseillan et du Grau du Roi, ont pu localiser l’épave et le corps qu’elle renfermait. Cette ténacité des enquêteurs est par ailleurs de nature à redonner espoir à bien d’autres familles frappées par le drame d’une disparition inquiétante et on pense évidemment à l’affaire Jubillar, du nom de cette infirmière disparue à Cagnac-les-Mines, dans le Tarn, depuis le 15 décembre 2020…

La découverte du corps de Brice Louge constitue en tout cas non pas un dénouement, mais une étape clé dans l’enquête ouverte pour « disparition inquiétante » et non « homicide », comme l’avait rappelé le procureur de la République, Christophe Amunzateguy qui n’exclut rien : « aucune hypothèse, criminelle ou accidentelle, n’est privilégiée, les investigations se poursuivent ». Les conditions de la disparition de Brice Louge, survenue après une altercation avec le fils de sa patronne qui avait découvert la liaison clandestine que sa mère entretenait avec l'ouvrier, avait donné lieu à de multiples interrogations et tout un tas d’hypothèses.

Les enquêteurs vont maintenant déterminer si la thèse criminelle est à écarter définitivement au profit d’une piste accidentelle ou du suicide du jeune ouvrier agricole qui aurait eu peur de représailles. Il reste en tout cas encore du chemin pour comprendre le déroulement de ce drame.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 4 août 2022)

Le bruit et la fureur

rodeo

La simple consultation de la presse régionale l’atteste : les rodéos urbains sont loin d’avoir été stoppés. Ce week-end, dans le Doubs, un jeune conducteur sous le coup d’une annulation du permis de conduire, a été interpellé par les policiers en plein rodéo urbain au volant d’une grosse cylindrée louée en Suisse. Fin juillet, la brigade motorisée de la direction départementale de la sécurité publique de Bastia a arrêté un homme réalisant des rodéos urbains sur la RT11. Fin juillet toujours, à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), Versailles (Yvelines) et Pont-Sainte-Maxence (Oise) des rodéos ont été constatés à l’issue de cérémonies de mariage… Et à Toulouse ce sont trois jeunes hommes adeptes des rodéos qui ont été interpellés au guidon de leur moto.

Certes, différents types de comportements sont résumés sous le vocable de « rodéo » : il y a les passionnés d’automobile et de tuning qui se réunissent sur des parkings pour faire des drifts et faire fumer leurs pneus, ceux qui se rêvent héritiers de James Dean et se lancent avec fureur dans des courses à grande vitesse au mépris de toutes les règles de sécurité, ou ceux qui font pétarader leur moto ou leur quad dans les rues de leurs quartiers. Mais toutes ces manifestations – entre passion et provocation, exutoire et transgression – partagent un point commun : leur illégalité, le quotidien infernal qu’elles font souvent vivre aux riverains et le danger qu’elles représentent, toujours, pour les autres usagers de la route…

La loi votée en 2008 pour « renforcer la lutte contre les rodéos motorisés », a bien constitué un premier pas en augmentant notamment les sanctions pour les participants comme pour les organisateurs. Un premier pas assurément nécessaire, mais encore insuffisant. L’an dernier, une mission d’information parlementaire chargée d’évaluer la loi a bien fait des propositions pour renforcer les contrôles, la confiscation des engins ou l’utilisation de drone. Mais pour les forces de l’ordre, qui ne vont pas au contact lorsqu’un rodéo est en cours, notamment pour éviter que ne surviennent des accidents, ou pour les maires qui font face à l’exaspération de leurs administrés, agir contre les rodéos reste encore très compliqué.

Trois ans après cette loi, peut-être faudra-t-il élargir la focale pour prendre le problème dans toutes ses dimensions : juridique, de sécurité routière mais aussi sociétale. La sortie d’un film, « Rodeo » le 7 septembre, est l’occasion d’aborder cette dernière. Au-delà des propos chocs de sa réalisatrice, ce long-métrage explore tout un univers de culture urbaine et mécanique qui s’est développé notamment dans les quartiers de banlieues. Des banlieues et une jeunesse qui sont toujours en souffrance et en déficit de structures culturelles ou sportives. Le plan Borloo sur les banlieues en 2018 avait laissé espérer un vrai changement… avant qu’Emmanuel Macron ne l’enterre à peine publié. Trois ans après, les problématiques restent entières. Le nouveau ministre de la ville, Olivier Klein, issu des quartiers populaires a dès lors l’occasion d’ouvrir une nouvelle page et d’envoyer les bons signaux.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 3 août 2022)

Tournant

secheresse


L’année 2022 sera-t-elle l’année du tournant ? Celle non plus seulement de la prise de conscience – dans une partie de plus en plus large de l’opinion – de l’impact du réchauffement climatique qui conduit à des phénomènes de plus en plus fréquents et intenses (canicules, sécheresses, incendies), mais celle du passage à l’action ? Car ce que nous pensions réservé à quelques contrées lointaines d’Asie ou d’Afrique touche désormais de plein fouet notre pays. Les récents feux de forêt, dont celui de la Teste-de-Buch en Gironde qui a ému les Français, montre bien qu’il n’y a pas qu’en Californie ou en Grèce où les pompiers sont confrontés à des murs de flammes de dizaines de mètres de hauteur. Et ces villages qui se retrouvent privés d’eau au robinet ne sont pas des bleds asséchés au Maghreb mais bel et bien des bourgs du Var ou de la Drôme…

L’eau justement, ressource vitale mais aussi enjeu de souveraineté géopolitique, est peut-être LE sujet le plus urgent que l’humanité va avoir à traiter. Car la pénurie d’eau affecte quatre personnes sur dix dans le monde selon la FAO, l’organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, et pourrait donner lieu à des conflits là où elle se raréfie.

En France, où les agences de l’eau – et notamment celle de notre territoire, Adour Garonne – font un travail remarquable, la question de la gestion de l’eau se pose de façon un peu plus aiguë chaque année : comment gérer au mieux nos ressources en eau, fragiles et limitées, alors que les dernières études sur le climat font état dans un avenir proche d’une multiplication des sécheresses et d’une diminution des précipitations ? Le mois de juillet 2022 a été le mois de juillet le plus sec jamais enregistré depuis 1959 selon Météo-France et quasiment tous les départements ont pris des arrêtés de restriction de l’usage de l’eau.

Face à cette situation, il y a urgence à réfléchir collectivement et trouver le bon compromis entre des associations de défense de l’environnement qui prônent un changement écologique radical avec l’arrêt de l’irrigation agricole et la création de réserves intouchables pour la biodiversité, et le monde de l’agriculture qui réclame la construction de barrages ou de retenues collinaires pour faire face aux déficits de précipitation et aux sécheresses de plus en plus fréquents.

Trouver des compromis pour un partage juste, faire émerger des innovations pour mieux économiser cet or bleu, et aussi s’inspirer de ce qui se fait ailleurs. Dans son ouvrage « L’avenir de l’eau » (éditions Fayard), second volet de son « Petit précis de mondialisation », l’académicien Erik Orsenna avait entamé un tour du monde pour voir comment l’eau était gérée dans plusieurs pays. Il en avait tiré la conclusion que s’il faut penser global, il faut agir local. À nous de relever cet immense défi et trouver les solutions, pour aujourd’hui et pour demain.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du 2 août 2022)

Savoir anticiper

covid

L’été bât son plein avec ses journées caniculaires, les vacances sont là, on peut pleinement se retrouver en famille ou entre amis, profiter de la plage, de la campagne ou de la montagne, ou prendre l’avion pour s’échapper vers des horizons proches ou lointains, retrouver les festivals, redécouvrir notre patrimoine ou aiguiser nos papilles avec les mille et une saveurs estivales entre glace et barbecue. Et puis oublier, aussi, les mauvaises nouvelles, la guerre en Ukraine, cette inflation qui risque de faire mal au porte-monnaie à la rentrée. L’épidémie de Covid-19, quelle épidémie ? se demanderaient presque les Français lorsqu’on évoque avec eux cette pandémie historique qui a paralysé nos vies deux années durant. Aujourd’hui, le sentiment général est que le coronavirus est derrière nous, que la vaccination a fait son effet pour protéger une large majorité de la population. Le Parlement ne vient-il pas d’ailleurs de voter la fin de l’état d’urgence sanitaire, écartant la perspective d’un retour des confinements, des couvre-feux ou des pass sanitaires… Même le Conseil scientifique aux avis duquel nous avons souvent été suspendus, tire sa révérence. Ce lundi, la France ouvre un nouveau chapitre de l’épidémie… mais sera-t-il bien le dernier ?

Car si la septième vague de Covid marque le pas, si le taux d’incidence de cas positif et les indicateurs hospitaliers sont en baisse en métropole, l’épidémie n’est pas encore terminée… Le 8 juin dernier, le Dr Tedros Adhanom Ghebreyesus, directeur général de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), prévenait qu’ « un nouveau variant encore plus dangereux pourrait apparaître à tout moment, et un grand nombre de personnes restent sans protection. » De fait la couverture vaccinale reste insuffisante – 68 pays n’ont toujours pas atteint les 40 % de vaccinés dans leur population – et, en Europe, en dépit de la disponibilité des vaccins, il y a encore des efforts à faire pour aller vacciner les plus fragiles et les plus âgés, et, en France, à convaincre les seniors de l’intérêt d’une 4e dose. Non, l’épidémie n’est pas encore terminée, d’autres vagues pourraient survenir même si l’on perçoit que le virus va devenir endémique, comme la grippe saisonnière et qu’il faudra donc vivre avec.

Cette pandémie mondiale qui a bouleversé le monde, mettant sous tension les systèmes de santé et à genoux l’économie, aura en tout cas été riche d’enseignements pour l’humanité. Chacun a pu percevoir la fragilité de nos sociétés – qu’elles soient démocratiques ou autocratiques – en même temps que leur incroyable résilience et leur capacité à s’unir autour d’un objectif commun comme le développement express de vaccins. Gageons que cette capacité d’action commune puisse se mettre au service d’autres causes capitales pour l’avenir de la planète comme la lutte contre le réchauffement climatique qui suppose de prendre conscience de nos actions sur l’environnement. Celles-là mêmes qui, en perturbant les écosystèmes, favorisent l’émergence de nouvelles épidémies qu’il faut savoir anticiper…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 1er août 2022)