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Éditos

Retrouver l'esprit européen



Dans moins de trois mois, lors des élections de mai prochain, l'Europe va jouer son avenir. La construction européenne, qui a fêté ses 60 ans, se poursuivra-t-elle, avec les modifications nécessaires à un meilleur fonctionnement ? Ou va-t-elle se fracasser sur l'écueil des politiques nationalistes qui ne cessent de gagner du terrain ? Pour répondre à cette épineuse question, il faut sans doute prendre un peu de hauteur, sortir de l'actualité chaude – des atermoiements des progressistes qui peinent à s'allier comme des coups de menton et des provocations régulières des populistes – et revenir aux sources de la construction européenne.

En 1952, sept ans seulement après une guerre mondiale qui ravagea l'Europe, entre en vigueur le traité de Paris, qui instaura la Communauté européenne du charbon et de l'acier (CECA), l'ancêtre de l'Union européenne. Dans « Une Europe fédérée », Jean Monnet, l'un des pères de l'Europe avec Robert Schuman, explique alors « Nous ne coalisons pas des Etats, nous unissons des Hommes ». Là est sans doute la clé de l'idéal européen, rêvé à la fin du XIXe siècle par Victor Hugo comme des Etats-Unis d'Europe ; une expression reprise par le chancelier Adenauer. Cette union des hommes de bonne volonté, ennemis devenus partenaires, constitue le ciment de la construction européenne. Année après année, l'Union a marqué des points pour avoir trouvé, souvent au terme de rudes négociations entre ses membres, des solutions que seule une communauté d'Etats était en mesure de mettre en place. Le marché commun, la monnaie unique, des programmes scientifiques, éducatifs (Erasmus), industriels (Airbus, Ariane), la Politique agricole commune, la citoyenneté européenne, etc. : autant de réalisations qui n'ont été possibles que parce que l'union fait la force.

Certes, l'Union, qui a grandi très (trop ?) vite, n'est pas exempte de défauts, loin de là. Son fonctionnement technocratique, sa complexité bureaucratique, ses dispositifs insuffisamment démocratiques et le poids de politiques économiques libérales d'austérité, «à l'allemande», ont besoin d'une sérieuse mise à jour car ils finissent par creuser les fractures sociales, accentuer le ressentiment et nourrir les «passions tristes» que dénonce Emmanuel Macron.

Face au repli nationaliste que proposent les populistes, dont les solutions sont aussi simplistes qu'illusoires et mensongères – on le voit depuis deux ans avec le feuilleton du Brexit – il est temps de retrouver l'esprit européen porté par Jean Monnet. Le seul qui garantisse une paix durable, le développement et la prospérité en Europe.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 28 février 2019)

Le coeur et la raison


soleil


« Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point. » La célèbre phrase de Pascal a ceci de particulier que l'on peut l'appliquer à bien des sujets autres que celui de la religion auquel le savant l'avait circonscrite dans ses « Pensées ». Par exemple au sujet des températures printanières – et quasi estivales – que l'on constate depuis quelques jours en France.

Côté cœur, c'est tout simplement le bonheur de retrouver le soleil et la chaleur, comme un avant-goût de grandes vacances. Ce week-end, de Toulouse à Gruissan, de Montpellier aux Pyrénées, chacun a ainsi profité de ces rayons de soleil qui nous ont tiré de la grisaille et du froid de l'hiver. C'est peu dire que cela fait du bien, au moral… comme au commerce. Les cafetiers et même les glaciers ont retrouvé des couleurs sur leurs terrasses bondées et certains ont – presque – oublié les samedis de rideau baissé pour cause de manifestation de Gilets jaunes.

Dépasser 20 °C en plein mois de février illustre pourtant bien le réchauffement climatique qui devrait tous nous inquiéter. Depuis quelques années, les prévisionnistes de MétéoFrance constatent que les saisons, notamment la saison hivernale, sont de plus en plus courtes, que les périodes froides à l'intérieur de ces hivers se réduisent et sont parfois entrecoupées de périodes de douceur où l'on bat des records. D'ailleurs, 2018 est l'année la plus chaude depuis le début du XXe siècle, pour la France. Mais, las ! L'heure est au petit café en terrasse au soleil, pas aux réflexions sur le changement climatique.

Côté raison justement, il y aurait pourtant urgence à s'inquiéter. Semaine après semaine, les constats alarmants se multiplient : l'accord de Paris sur le climat, ce texte historique signé lors de la COP21, tarde à se concrétiser, les scientifiques tirent la sonnette d'alarme et présentent des scénarios qui laissent à penser qu'il est presque trop tard pour parvenir à limiter le réchauffement de la planète à 2 °C. Fin 2018, le cabinet B & L évolution, s'appuyant sur le dernier scénario proposé par le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC), a présenté les mesures à mettre en place pour s'aligner sur une trajectoire compatible avec + 1,5 °C en France. Autant dire que les changements à opérer sont radicaux : la diminution par deux des trajets en voiture, l'interdiction des vols long-courrier non justifiés en 2020, la suppression des vols intérieurs en 2022, la limitation à 1 kg de vêtements neuf par an et par personne d'ici 4 ans, ou l'instauration d'un couvre-feu thermique entre 22 heures et 6 heures en 2025. Le cabinet reconnaît que son scénario est «peu réaliste» mais il permet de mesurer l'ampleur des efforts à faire.

Alors entre le cœur qui permet de profiter d'une après-midi d'été insouciante en plein mois de février et la raison qui nous imposerait d'opérer des changements radicaux, il existe sans doute un chemin médian. Celui du respect par les Etats de l'accord de Paris associé à une réelle prise de conscience citoyenne. Les jeunes lycéens qui feront une grève pour le climat le 15 mars l'ont compris et nous montrent ce chemin de crête pour démentir les sombres scénarios. Car « il n'est pas certain que tout soit certain » ; c'est Blaise Pascal qui l'assurait.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 27 février 2019)

Derrière l'écran



La grand-messe de la téléphonie mobile, qui s’est officiellement ouverte hier à Barcelone, permet, année après année, de mesurer le poids croissant du secteur des télécoms. En termes économiques, culturels, sociétaux, et même politiques et géostratégiques, rarement une technologie aura conquis aussi rapidement une telle place, qui va encore aller en se renforçant avec l’intégration de plus en plus forte de l’intelligence artificielle. Rares sont ceux - à part quelques personnalités visionnaires comme Steve Jobs, l’emblématique PDG d’Apple et père de l’iPhone - qui, il y a une dizaine d’années, auraient imaginé l’importance que prendraient dans nos vies les smartphones.

Après avoir progressivement remplacé tout un tas d’appareils du quotidien (de l’appareil photo à l’agenda papier, du GPS au lecteur de musique) et créé de nouveaux usages (réseaux sociaux, banque en ligne), le smartphone est devenu - pour le meilleur et le pire - notre meilleur compagnon, le boîtier qui renferme toute notre vie numérique et nous relie aux autres. Au point de provoquer de véritables addictions, ou le syndrome FOMO (Fear of missing out), la « peur de rater quelque chose » d’important comme une information ou l’un de ces événements qui déclenchent tout au long de la journée des notifications sur les mobiles…

Mais derrière le Mobile World Congress de Barcelone, ses nouveautés époustouflantes comme les smartphones à écran pliables, et ses gigantesques stands rutilants, se trouvent deux enjeux majeurs.

Le premier est la masse colossale de données comportementales personnelles qui sont recueillies par les géants du net, les fameux GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) via les smartphones et leurs applications. Des données qui sont ensuite traitées, analysées, souvent commercialisées - parfois à l’insu des utilisateurs, on l’a vu avec les divers scandales de Facebook l’an passé. Des données qui sont aussi, de plus en plus, la cible de pirates qui ont bien compris qu’elles valaient de l’or. Face à ce défi, l’Europe a raison d’agir, que ce soit avec le Réglement général de protection des données personnelles (RGPD) des citoyens européens, mis en place en mai 2018 ; la taxation des GAFAM, qui, depuis des années, sont passés maîtres de l’optimisation fiscale pour payer le moins d’impôts possible ; ou encore avec la future directive sur les droits d’auteur qui veut tout simplement une juste rémunération des auteurs et des médias.

Le second enjeu, économique et stratégique, se cristallise autour des réseaux 5G, la future norme qui promet des débits dix fois plus importants que ceux de la 4G et qui connectera tous les appareils de la maison mais aussi les futures voitures autonomes. Alors que l’Europe a joué un rôle important dans le déploiement des précédentes normes, cette fois la Chine fait très largement la course en tête. Le géant Huawei, connu pour ses smartphones, est quasi-incontournable pour tous les équipements 5G. Au point d’inquiéter de nombreux pays, Etats-Unis en tête, qui soupçonnent des possibilités d’espionnage. Là aussi, l’Europe, qui a par le passé eut de grands champions comme Nokia, doit être capable de retrouver une ambition industrielle. Car sur ces deux enjeux, il en va de notre souveraineté numérique… ou de notre dépendance.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 26 février 2019)

Sortir du diagnostic

village


En 1995, Jacques Chirac lance sa campagne présidentielle avec une expression qui sera son marqueur dans la course à l'Elysée pour ne pas dire son slogan : la fracture sociale. En 2003, un an après son élection face à Jean-Marie Le Pen, il reviendra d'ailleurs dessus, estimant que cette fracture sociale – contre laquelle il avait finalement peu fait durant son premier mandat – menaçait «de s'élargir en une fracture urbaine, ethnique et parfois même religieuse.»

En 2004, le géographe Christophe Guilluy publie « Atlas des nouvelles fractures sociales », coécrit avec Christophe Noyé, puis en 2010, « Fractures françaises ». Deux ouvrages dans lesquels le chercheur explore le thème de la France périphérique, ces zones périurbaines qui s'étendent à l'ombre des grandes villes et jusqu'au milieu rural et qui prennent de plein fouet les conséquences de la mondialisation dont elles sont les perdantes. Avec un corollaire : cette France des invisibles se réfugie de plus en plus dans le vote protestataire.

À l'automne 2018, un mouvement aussi inédit, insaisissable que protéiforme, émerge de la colère contre la hausse des taxes sur le carburant : les Gilets jaunes envahissent les ronds-points et défilent depuis le 17 novembre chaque samedi pour réclamer plus de considération pour la France d'en bas, pour la France rurale. Celle de la «diagonale du vide» où la voiture est seule à permettre la mobilité, notamment pour rejoindre des services publics de moins en moins nombreux.

Trois époques, trois moments, trois aspects (politique, sociologique, sociétal) d'un même problème qui montrent que, depuis les années 90, les fractures françaises, sociales, sociétales, démographiques, territoriales, fiscales, numériques, loin de se résorber, se maintiennent voire s'approfondissent. Le dernier baromètre des territoires publié aujourd'hui, réalisé par Elabe et l'institut Montaigne, en partenariat avec La Dépêche, ne dit pas autre chose. Au-delà du cocon familial et du cercle proche dans lesquels les Français puisent tous leur bonheur personnel, le fossé se creuse entre «une France qui va plutôt bien et a pu tirer parti des évolutions, et une France qui se sent mise à l'écart et a le sentiment de perdre sur tout ou partie des tableaux.»

Vingt-quatre ans – presqu'un quart de siècle ! – après la «fracture sociale» chiraquienne, il devient désormais urgent de sortir du diagnostic incantatoire pour enfin trouver des solutions concrètes, partagées et surtout acceptées par tous. Une urgence d'autant plus prégnante que ces fractures françaises qui perdurent commencent à abîmer notre socle républicain bâti sur l'égalité et la fraternité. L'envie même de faire nation s'effrite ; on le voit avec l'inquiétante augmentation des propos haineux.

Emmanuel Macron, qui avait pourtant su durant sa campagne présidentielle diagnostiquer lui aussi ces fractures, n'est certes pas comptable de 25 ans d'atermoiements. Mais en tant que Président en exercice, il lui appartient de dégager les pistes pour commencer à ressouder le pays, à réconcilier les Français autour de ce qu'Ernest Renan appelait dans sa célèbre conférence « Qu'est-ce qu'une nation ? », «le désir de vivre ensemble»...

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 19 février 2019)

Prise de risque

A380


L'annonce par Airbus de l'arrêt de son gros-porteur A380 n'est certes pas une surprise. Dans ces colonnes, nous disions déjà la semaine dernière combien le superjumbo était en sursis, ne répondant plus aux besoins des compagnies aériennes dans un marché mondial qui a profondément évolué ces dernières années. Avant de quitter l'entreprise après 28 ans dans l'aéronautique et la Défense, Tom Enders a donc préféré trancher clairement pour l'arrêt du programme, plutôt que de laisser perdurer un espoir illusoire de rebond ; et acter de fait un terrible échec commercial pour le plus gros avion civil du monde. Quand la production de l'A380 sera définitivement interrompue en 2021, seuls 250 exemplaires auront été vendus…

Le président exécutif d'Airbus, qui laissera son siège à l'issue de l'assemblée générale du 10 avril prochain, reconnaît d'ailleurs que le lancement de l'A380 au tournant du siècle – qui aura coûté quelque 30 milliards d'euros, surcoûts compris – était « une décision risquée », prise sans savoir ce que le marché allait réellement devenir. Mais il serait injuste de ne retenir de l'A380 que le symbole d'un échec commercial cuisant, qui écorne aujourd'hui l'image de l'avionneur. Le superjumbo a, d'évidence, écrit une page de l'histoire aéronautique mondiale. Il a aussi, selon Enders, été un instrument fort pour souder les différentes composantes européennes d'Airbus. Il a permis à l'avionneur européen de devenir un géant, d'épater le monde et de faire la fierté de l'Europe comme de notre région. Enfin, ce programme a fait acquérir à Airbus un savoir-faire qui se déploie aujourd'hui sur les autres gammes d'avion, notamment l'A350.

Le succès global d'Airbus est donc aussi celui des hommes et des femmes qui ont contribué à la réussite technique et industrielle de l'A380. À l'heure de l'arrêt du programme, gageons que les quelque 3 500 salariés actuellement affectés sur l'A380 seront au maximum répartis sur les autres lignes de production.

Le destin finalement tragique de l'A380, cet avion reconnaissable entre tous, mal-né mais pourtant plébiscité par les passagers, doit aussi nous interroger sur l'Europe industrielle que nous voulons. L'A380 a peut-être été un échec commercial mais il a permis à Airbus de devenir un concurrent de poids sur la scène internationale. Aujourd'hui, l'Europe doit s'interroger sur sa présence – ou plutôt son absence – dans d'autres secteurs industriels stratégiques pour l'avenir, comme les télécoms avec la 5G, aujourd'hui préemptée par les Chinois, l'intelligence artificielle où les avancées majeures se font aux Etats-Unis ou en Asie. La récente opposition de la Commission européenne à la fusion Alstom-Siemens dans le domaine ferroviaire face au géant chinois CRCC est peut-être logique sur le papier, mais incompréhensible en termes économiques et industriels. Il est donc urgent que l'Europe renoue dans tous ces domaines avec l'esprit de conquête et la prise de risque, pour bâtir rapidement – tout en préservant les acquis sociaux des pays membres – de grands groupes comme Airbus.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 15 février 2019)

Colères



Le mouvement des Gilets jaunes, on l'a dit maintes fois est inédit. Inédit dans son mode d'action avec l'occupation de ronds-points et des manifestations hebdomadaires chaque samedi depuis le 17 novembre 2018 ; inédit par sa composition sociologique avec des femmes et des hommes qui s'estimaient – et s'estiment toujours – méprisés, oubliées et invisibles ; inédit par sa défiance radicale envers les élites, les politiques, les syndicats ou les médias. Mais ce mouvement est aussi inédit par ses conséquences directes sur la marche du pays.

Certes, toute manifestation ou journée de grève recherche bien souvent la paralysie de l'activité comme moyen de pression pour faire avancer des revendications. Mais là où cette paralysie, orchestrée par des syndicats structurés, est habituellement limitée dans le temps, elle semble sans fin pour le mouvement protéiforme des Gilets jaunes. Depuis 13 semaines, en effet, les manifestations se succèdent, perturbant l'activité économique et commerciale, mais aussi laissant derrière elles des dégâts considérables sur le mobilier urbain, les bâtiments publics ou privés. Des dégradations, dont le coût se chiffre désormais en dizaine de millions d'euros, perpétrées par des casseurs qui infiltrent les cortèges et passent à l'action en fin de journée.

Dès lors à la colère – légitime – des Gilets jaunes réclamant plus de justice sociale et fiscale répond une autre colère : celle des maires des villes balafrées, et celle des commerçants contraints chaque semaine à baisser le rideau. Les premiers ont chiffré les dégâts à une trentaine de millions d'euros et demandent à l'Etat, garant de l'ordre public, d'indemniser les communes pour éviter que celles-ci ne sabrent dans leur budget. Les seconds, qui ont vu leur chiffre d'affaires baisser de 20 à 60 % et ont dû mettre au chômage technique quelque 70 000 salariés en France, voire en licencier certains, demandent au gouvernement d'aller au-delà des aides et étalement de charges déjà annoncés.

Le gouvernement, qui a lancé le Grand débat pour répondre à la colère des Gilets jaunes, doit entendre aussi la colère de ces maires toutes tendances confondues et de ces commerçants à bout qui ont manqué la traditionnelle embellie des fêtes de fin d'année. Une première réunion a – enfin – été organisée, hier à Bercy, par Bruno Le Maire. Le ministre de l'Economie a promis qu'un plan d'action sera transmis au Premier ministre «d'ici 15 jours à 3 semaines». Un plan encore flou et un délai technique peu en phase avec l'urgence des demandes…

Car que ce soit pour les revendications des Gilets jaunes comme pour les indemnisations des communes ou commerçants, l'Etat devrait se garder de trop jouer la montre et apporter rapidement des réponses claires, financières et surtout politiques, pour éviter l'addition des colères.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 14 février 2019)

Responsabilité



Le retrait prochain des troupes américaines de Syrie, tel un jeu de dominos, a des répercussions profondes, dont le retour dans l'Hexagone de quelque 150 jihadistes français dont des familles jusqu'à présent détenus en Syrie et en Irak. Ainsi, la France vient d'être contrainte de changer de doctrine à leur égard. Jusqu'alors, en effet, le gouvernement français s'était toujours opposé à leur retour – sauf pour les mineurs –, estimant qu'ils devaient être jugés sur place et y purger leur peine, sous réserve de bénéficier d'un procès équitable. Désormais, le rapatriement de ces ressortissants français est inéluctable, fut-il facilité par des avions américains. Le retour de ces jihadistes constitue ainsi un véritable défi pour la France, mais aussi un casse-tête politique face à l'extrême sensibilité de l'opinion publique sur le sujet.

Car les Français restent durablement marqués par les attentats terroristes perpétrés par Daech sur notre sol, de l'attaque de Charlie Hebdo en janvier 2015 à celle du marché de Noël de Strasbourg en décembre dernier, en passant par les tueries du Bataclan ou de Nice. Dès lors, difficile d'avoir de la compassion pour des Français qui ont pris les armes contre leurs compatriotes en rejoignant les rangs d'une organisation terroriste, se faisant de fait acteurs ou complices des attentats qui ont frappé la France et qui, une fois arrêtés, en appellent non pas à un tribunal islamique mais à la justice de notre Etat de droit.

Quoi que l'on pense du comportement paradoxal de ces jihadistes, c'est justement cet Etat de droit qui est mis à l'épreuve aujourd'hui. Ce qui appelle de la responsabilité, du sang froid, de la hauteur de vue qui ont parfois fait défaut ces derniers jours. De la même façon que le débat sur la déchéance de nationalité avait fracturé la société durant le mandat de François Hollande, le sort des 150 jihadistes a suscité des propositions parfaitement déplacées de certains élus de droite en quête de buzz, qui se sont lancés dans une surenchère indigne. À l'image d'un député LR réclamant une «élimination ciblée» systématique, c'est-à-dire la peine de mort, abolie en France. Ou encore un Nicolas Dupont-Aignan qui voudrait rouvrir un bagne à Cayenne ou sur les îles Kerguelen… Les victimes du terrorisme et leurs familles méritent mieux que ces propositions incompatibles avec notre République.

« D'abord, ce sont des Français avant d'être des jihadistes » a d'ailleurs fort justement répondu le ministre de l'Intérieur Christophe Castaner, rappelant que c'était bien à la France – et à elle seule – de prendre ses responsabilités. En faisant en sorte que la justice s'exerce pleinement contre les jihadistes qui seront de retour – comme elle a su juger jadis les Français miliciens ou les collaborateurs de Vichy qui avaient, eux aussi, combattu la France libre. En imaginant de nouvelles solutions, dans ou hors des prisons, pour déradicaliser ces jihadistes. En sauvant enfin les enfants emmenés ou nés sur zone de guerre qui sont avant tout victimes des actes de leurs parents.

C'est en répondant à cette tâche immense que la France honorera ses valeurs et principes démocratiques que les terroristes voudraient nous voir abandonner, et qui sont notre force.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 9 février 2019)

Symboles

A380


La confirmation hier par la compagnie aérienne australienne Qantas qu'elle annulait la commande de huit Airbus A380 marque un nouveau revers pour le superjumbo du constructeur aéronautique européen. Un gros porteur dont la pérennité est désormais suspendue, sans beaucoup d'illusions, à une négociation avec la compagnie Emirates, qui avait passé une méga-commande de 36 A380. L'histoire semble désormais jouée et l'A380 va vraisemblablement – sauf surprise venue de Chine ou d'Inde – tirer bientôt sa révérence, devenant le symbole d'un terrible et douloureux échec commercial, mais aussi devenant une page importante de l'histoire aéronautique mondiale.

L'échec, c'est finalement celui d'un avion mal-né qui a accumulé les déconvenues au moment même où le paysage aérien mondial s'est retrouvé chamboulé. L'idée de départ était pourtant séduisante : le plus gros avion commercial du monde avec ses deux ponts, ses quatre réacteurs, capable d'emporter quelque 600 passagers dans des conditions de confort inégalées entre les hubs de grandes villes alors que le trafic aérien était exponentiel. Sur le papier, au tournant du siècle, un tel projet tombait sous le sens et suscitait un vrai enthousiasme. Techniquement, économiquement, commercialement, politiquement l'A3XX devenu A380 serait l'image de l'Europe conquérante face à l'Américain Boeing. Las ! Entre le dépassement des budgets de développement, la mauvaise communication entre équipes françaises et allemandes, les retards de livraison à répétition, la détection de fissures sur les ailes de l'appareil, sans compter des dimensions XXL qui lui ont fermé les portes de certains aéroports, la vie de l'avion géant a été semée d'embûches alors même que l'aviation commerciale changeait radicalement de visage avec le développement des low cost et la préférence pour des liaisons de ville à ville. «Nous avons eu raison dix ans trop tôt», disait souvent l'ancien patron d'Airbus Fabrice Brégier pour expliquer ce qui restera comme un fiasco.

Pour autant, l'A380 n'a pas été vain. En premier lieu, la conception d'un tel avion a permis à Airbus d'acquérir et de conforter un savoir-faire technologique aujourd'hui mobilisable sur d'autres appareils comme l'avion vedette A350. Incontestablement, l'A380 a fait d'Airbus un géant aéronautique et la prouesse technologique rejaillit sur tous les compagnons du constructeur auxquels on peut rendre hommage. Enfin, cet avion dont le premier vol, le 27 avril 2005 à Toulouse-Blagnac, avait été suivi par près de 50 000 personnes, a écrit une page de l'aéronautique et fait la fierté de l'Europe comme de notre région. Son nom s'ajoute désormais à la longue liste des avions de légende qui, du Spirit of Saint-Louis de Charles Lindberg au Concorde en passant par le P38 d'Antoine de Saint-Exupéry, ont fait l'histoire de l'aviation et l'Histoire tout court.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 8 février 2019)

L'alerte



L'enquête sur le complotisme que viennent de publier la Fondation Jean-Jaurès et l'organisme Conspiracy watch est capitale dans le sens où elle permet de mettre des chiffres sur un phénomène ancien dont l'ampleur constitue désormais une réelle menace pour la démocratie, en France comme ailleurs dans le monde.

Jusqu'à présent, les thèses complotistes restaient circonscrites à quelques cercles d'hurluberlus, particulièrement aux Etats-Unis où, au nom du premier amendement de la Constitution qui garantit une absolue liberté d'expression, tout un tas de théories ont pu se développer sans ambages. La Terre est plate, le monde est gouverné par la secte des Illuminati, les Américains ne sont jamais allés sur la Lune, etc.

Une digue contre ces élucubrations avait été bâtie au fil des ans par la classe politique dans sa majorité et par les médias. Cette digue a commencé à se fissurer en 2016 au moment de la campagne électorale présidentielle américaine qui a vu la victoire inattendue du populiste Donald Trump et l'émergence du phénomène des fake news, ces fausses nouvelles relayées et amplifiées par les réseaux sociaux, notamment ceux de l'ultra-droite, sur fond de défiance envers les médias. Le 20 janvier 2017, jour de l'investiture de Donald Trump, est, à cet égard, devenu une date clé. En dépit de photos qui attestaient le contraire, Trump a maintenu qu'il y avait plus de public pour son investiture que pour celle de Barack Obama. Sa conseillère en communication Kellyanne Conway justifia alors l'appréciation mensongère du nouveau président comme relevant de… «faits alternatifs». Depuis 2017, le monde est ainsi entré dans une ère de post-vérité que l'enquête de la Fondation Jean-Jaurès et de Conspiracy watch illustre parfaitement.

Car cette ère de la post-vérité ne concerne d'ailleurs pas que les Etats-Unis. Du Brésil de Bolsonaro au Venezuela de Maduro, du Royaume-Uni du Brexit aux mensonges proférés par certains candidats lors de l'élection présidentielle française, les démocraties chancellent, y compris les plus établies. Elles sont bousculées par les ingérences étrangères, russes notamment, et font face désormais non plus seulement aux fake news mais aux… hate news, des messages de haine qui ciblent certains groupes de discussions dans le seul but de créer des tensions, hystériser les conflits, empêcher le débat…

Face à ce sombre tableau, il est temps de réagir, car tout n'est pas perdu. Les politiques doivent restaurer les conditions d'un débat serein et arrêter sans doute de succomber à la tentation des petites phrases qui buzzent et qui divisent ; et par ailleurs mettre en place des politiques de formation et d'éducation des citoyens aux enjeux numériques, dès l'école. Les réseaux sociaux doivent – enfin – prendre leurs responsabilités ou être contraints de le faire par la loi, car cela fait longtemps qu'ils ne sont pas que des plateformes d'hébergement mais clairement des éditeurs voire des prescripteurs qui enferment leurs membres dans de dangereuses bulles de filtre. Ensuite les médias doivent faire leur autocritique pour retrouver la confiance du public ; les opérations de lutte contre les fake news en sont une première étape. Enfin, il appartient à chaque citoyen de s'impliquer, individuellement, pour ne pas relayer tout et n'importe quoi. Car préserver la démocratie est l'affaire de tous.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 7 février 2019)

Démocratie sociale ou directe ?

cgt


Le Grand débat national censé répondre à la crise des Gilets jaunes en est à peine au quart de sa durée que, déjà, c'est son issue qui occupe tous les esprits. Quelle peut-être la forme que prendra la restitution des milliers de contributions qui auront été collectées sur tout le territoire et sur internet ? Que décidera Emmanuel Macron pour présenter et expliciter ses choix actant, a-t-il promis, «des conséquences profondes» ? D'ores et déjà, deux pistes sont sur la table et, à dire vrai, deux visions de sortie de la crise.

La première, horizontale, est l'organisation d'un Grenelle. L'évocation de ce simple mot convoque le souvenir de la sortie de crise de Mai-68. Du 25 au 27 mai 1968, le ministère des Affaires sociales, sis rue de Grenelle à Paris, accueille l'ensemble des organisations syndicales pour déboucher sur les accords éponymes historiques. Ces accords de Grenelle actent des avancées sociales majeures : hausse du Smic et des salaires, réduction du temps de travail et instauration de la semaine de 40 heures, etc. À telle enseigne que le mot Grenelle deviendra synonyme de progrès social et sera plus tard associé à d'autres grand-messes comme le Grenelle de l'environnement de Nicolas Sarkozy. Dès l'entame de la crise des Gilets jaunes, Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT, évoque l'idée d'un Grenelle ; sèchement repoussée par l'exécutif. Après plusieurs samedis de manifestations, cette proposition de «Grenelle du pouvoir vivre» est pourtant toujours là, en dépit de la division des syndicats sur leur mode d'action, et de l'indifférence de Gilets jaunes toujours jaloux de leur indépendance et inquiets de toute récupération.

La seconde piste de débouché du Grand débat national, verticale, a été évoquée par Emmanuel Macron lui-même : celle d'un référendum à plusieurs questions. Le chef de l'Etat a sans doute fait siens les mots de son mentor Paul Ricoeur – «Quand on parle du passé, soit on oublie, soit on rabâche» – pour ne pas renouveler l'expérience d'un Grenelle avec des partenaires sociaux qui, depuis le début du quinquennat, sont, sinon ignorés, du moins très peu écoutés ; et pour préférer un référendum, plus en phase avec la demande de démocratie directe des Gilets jaunes.

Remis en selle par un Grand débat national fait à sa main, Emmanuel Macron n'entend pas transiger et partager avec d'autres la sortie de crise qui doit ouvrir la deuxième partie de son quinquennat.

Si le choix n'est pas encore définitivement arrêté, la préférence présidentielle pour un référendum n'est toutefois pas sans risque. David Cameron au Royaume-Uni ou Matteo Renzi en Italie en savent quelque chose… L'excès de confiance se paie parfois cash dans les urnes pour ceux qui font le pari de la démocratie directe plutôt que celui de la démocratie sociale…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 5 février 2019)

Fracture(s) numérique(s)

illectronisme


Lorsque l'on évoque la fracture numérique, on pense immédiatement à ces territoires ruraux, voire à certains quartiers urbains, qui ne bénéficient pas de connexions à internet à haute vitesse. Réseau mobile absent ou trop faible pour capter quoi que ce soit ; ADSL au débit anémique ; fibre optique absente : autant de handicaps pour les PME, les élus et les simples Français qui se sentent citoyens d'une seconde zone où les nouveaux usages numériques, économiques, éducatifs, administratifs ou ludiques leur sont compliqués voire interdits. Cette fracture-là est grave, certes, mais elle se résorbe petit à petit grâce à l'engagement – encore trop lent pour les Français concernés – de l'Etat, des collectivités locales et des opérateurs.

Il est en revanche une autre fracture numérique, beaucoup plus discrète et pourtant capitale : la capacité de chacun à tirer parti d'internet pour profiter des services qui, jour après jour, deviennent incontournables dans une société connectée comme la nôtre.

En quelques mois, trois enquêtes viennent de mettre en lumière un phénomène que l'on appelle l'illectronisme, qui est au numérique ce que l'illettrisme est à la langue. Les Français qui en sont touchés savent parfaitement ce qu'est un ordinateur, une souris, une imprimante, un smartphone et même une box internet, et ils sont mêmes correctement équipés en matériel pour beaucoup d'entre eux. Mais ils sont mal à l'aise avec ces outils, ne maîtrisent pas suffisamment les subtilités d'interfaces souvent très peu ergonomiques, et renoncent parfois à utiliser tel ou tel service par peur de «faire planter l'ordinateur». Ces internautes-là, pleins de bonne volonté, deviennent alors des abandonnistes du numérique…

Dès lors, cet illectronisme provoque une exclusion numérique qui devient très handicapante au quotidien.

Les Français, qui dans leur ensemble sont conscients des apports positifs du numérique en termes d'accès à l'information, aux démarches administratives de plus en plus dématérialisées, aux outils permettant de rester en contact avec leurs proches, sont tout aussi conscients que le numérique renforce les inégalités. L'illectronisme affecte en effet les personnes âgées mais aussi certains jeunes, les catégories socioprofessionnelles modestes, les Français les moins diplômés et les zones rurales. Au total, l'illectronisme concernerait 19 % de la population !

À l'heure où l'Etat a décidé de muscler son administration électronique, ou les jeunes pousses françaises de la French Tech ont le vent en poupe et où le président de la République caresse l'idée de faire de la France une start-up nation, la lutte contre l'illectronisme devrait être une priorité des pouvoirs publics. Dès l'école avec les formations adéquates mais aussi hors du cadre scolaire avec le soutien des initiatives associatives ou institutionnelles déjà existantes. Car combattre l'exclusion numérique c'est aussi combattre les inégalités et l'exclusion tout court.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 4 février 2019)

Concession(s)

peage


La hausse annuelle des tarifs de péage, qui va grever un peu plus le budget des automobilistes, tombe au plus mal pour le gouvernement, qui tente de résoudre la crise des Gilets jaunes dont l'origine de la colère est, certes, liée au coût des carburants mais aussi, justement, au prix des péages. D'ailleurs, depuis le 17 novembre, les péages un peu partout en France ont été souvent pris pour cible, occupés pour des opérations «barrières levées» et pour certains incendiés comme à Narbonne.

Elisabeth Borne, la ministre des Transports – qui connaît parfaitement le dossier pour avoir été directrice des concessions chez Eiffage en 2007 – a bien tenté d'amoindrir l'impact de cette hausse annoncée en demandant aux sociétés d'autoroutes de faire un effort. Las, ces dernières n'ont consenti que la mise en place de tarifs préférentiels sur les trajets domicile-travail. Une bien maigre concession…

Car les sociétés d'autoroutes sont tout simplement dans leur bon droit, profitant à fond des clauses de contrats de concessions signés en 2006 par Dominique de Villepin puis révisés en 2015 par un gouvernement dont le ministre de l'économie était un certain Emmanuel Macron. Des contrats qui leur sont très favorables et qui leur ont permis ces dernières années de réaliser des bénéfices records, faisant des autoroutes de véritables poules aux œufs d'or pour les actionnaires de ces grands groupes. Un rapport de l'Autorité de la concurrence soulignait d'ailleurs qu'en 2013, les marges variaient de 20 à 24 % !

Et lorsque l'Etat veut tenter de réguler les tarifs, bien mal lui prend. En 2015, Ségolène Royal souhaite un gel des tarifs… mais en contrepartie, l'État a dû accepter de compenser intégralement ce gel par des hausses de tarifs additionnelles les 1er février de chaque année de 2019 à 2023… Au final, le «gel» entraînera un surcoût de 500 millions d'euros pour les usagers, selon les évaluations de l'Autorité de régulation des transports ferroviaires et routiers (Arafer).

Pas étonnant dès lors que treize ans après les privatisations beaucoup s'interrogent sur une remise à plat d'un système déséquilibré de rentes qui favorise les sociétés d'autoroutes au détriment de l'Etat, garant de l'intérêt général. Certains évoquent une renationalisation du réseau autoroutier français. Des pétitions circulent en ce sens, une proposition de loi vient d'être déposée au Sénat. D'autres plaident pour une renégociation des contrats. Le sujet, en tout cas, mobilise désormais au-delà des clivages partisans ; une trentaine de députés réclame ainsi une commission d'enquête parlementaire sur les contrats.

Alors que, sans état d'âme, l'Etat souhaite privatiser plusieurs fleurons publics comme Aéroports de Paris ou la Française des Jeux, il serait effectivement temps d'avoir ce débat sur le bien-fondé des privatisations d'autoroutes et qu'il arrive sans tarder. Pour en tirer les leçons, sans concessions…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 2 février 2019)

Le juste prix

euro


Les Français qui vont faire leurs courses ce week-end vont constater une hausse significative des prix de certains produits alimentaires de grandes marques. Une hausse qui s'établit en moyenne à 6,3 % et qui est la conséquence directe d'une mesure-clé de la loi Alimentation qui entre en vigueur ce 1er février : les enseignes n'ont plus le droit de vendre à prix coûtant et le seuil de revente à perte est relevé de 10 %. Cette mesure a été prise pour tenter d'en finir avec la guerre des prix à laquelle se livrent les tout-puissants géants de la grande distribution et pour que, in fine, les producteurs soient enfin mieux rémunérés.

Si l'intention était évidemment louable au moment de l'adoption de la loi, c'est peu dire qu'elle tombe mal. Alors que la crise des Gilets jaunes a démarré après la hausse de quelques centimes du prix du litre des carburants, la hausse de prix de nombreux produits alimentaires ne va-t-elle pas raviver l'exaspération des Français, au moment même où la question du pouvoir d'achat est centrale dans les revendications des Gilets jaunes et présente dans nombre de contributions du Grand débat national ? Le gouvernement a d'ores et déjà pris les devants, précisant que ce qu'il demandait aux grandes surfaces était simplement de trouver un moyen de répartir les marges différemment. Les grandes enseignes se sont de leur côté lancées dans des opérations d'explication de ces hausses de prix… mais aussi dans une nouvelle guerre des prix, cette fois sur leurs propres marques de distributeurs, s'appuyant par ailleurs sur leur système de cartes de fidélité.

Plus largement, la hausse de ce vendredi (re) pose la question de ce qu'est un juste prix. C'est-à-dire un prix qui reflète au plus près la valeur d'un bien, un prix qui permette la juste rémunération de celui qui l'a produit, un prix acceptable pour le budget de chaque ménage. Ces dernières années, ce triptyque a souvent été déséquilibré dans tous les secteurs par la course folle aux prix les plus bas, aux promotions les plus fortes, fussent-ils en trompe-l'œil. Car la numérisation de la société et l'ubérisation de pans entiers de l'économie, ont accéléré le mouvement, au prix souvent de plus de précarité et donc pour certains d'un pouvoir d'achat revu à la baisse. Un cercle vicieux qu'il convient de rompre.

Si certains en appellent à une décroissance radicale, il convient aux pouvoirs publics de créer les conditions à l'émergence du juste prix. Au niveau national ou européen, il s'agit d'une part de mettre en place une régulation qui permet d'atténuer les effets pervers de la course aux prix bas ; autrement dit ne pas laisser la «main invisible» du marché, théorisée par le père du libéralisme Adam Smith, comme seul mécanisme autorégulateur. Et d'autre part de mener les politiques économiques qui, en tenant compte du poids des dépenses contraintes dans le budget des foyers, permettent un maintien voire une hausse – réelle – du pouvoir d'achat.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 1er février 2019)