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Éditos

L'affaire de tous

obésité

Les nouveaux chiffres de l’obésité et du surpoids des Français, établis par une étude coordonnée par des chercheurs de l’Inserm et du CHU de Montpellier et publiée ce mois-ci dans la revue Journal of Clinical Medicine sont alarmants. La prévalence de l’excès de poids concerne désormais quasiment un Français sur deux (47,3 %, dont 17 % de situation d’obésité). Et si ces chiffres ne sont pas très différents des dernières estimations de l’étude Obépi-Roche conduite en 2012, dans le détail, on voit que l’excès de poids fluctue toujours autour de 30 % alors que la prévalence de l’obésité ne cesse d’augmenter à un rythme rapide, passant de 8,5 % en 1997 à 15 % en 2012 et 17 % en 2020. Et si l’on regarde les classes d’âges, on voit que, depuis 1997, l’obésité chez les 18-24 ans a été multipliée par plus de 4, et par près de 3 chez les 25-34 ans. 

Une situation qui n’est pas propre à la France : le surpoids et l’obésité qui n’étaient considérés jusqu’à présent que comme un problème des pays à revenus élevés, sont aujourd’hui en forte hausse dans les pays à revenus faibles ou intermédiaires, en particulier en milieu urbain, comme le note l’Organisation mondiale de la santé. L’OMS a d’ailleurs observé qu’au niveau mondial, les jeunes sont bien en première ligne puisqu’entre 1975 et 2016, la prévalence du surpoids ou de l’obésité chez les enfants et adolescents âgés de 5 à 19 ans a été multipliée par plus de quatre, passant de 4 % à 18 % à l’échelle mondiale.

Cette situation appelle à agir urgemment car l’obésité est une problématique de santé publique compte tenu des maladies que peuvent développer ceux qui en souffrent. Elle peut ; en, effet, entraîner diabète de type 2, risque d’hypertension artérielle, d’athérosclérose, de dyslipidémie, de maladies du foie, de maladie rénale chronique, etc. Elle est aussi associée à de nombreux cancers, à des maladies respiratoires ou articulaires.

Pour y faire face, il faut agir sur plusieurs leviers. S’il y a des prédispositions génétiques, on sait aussi que les changements alimentaires et une sédentarité accrue jouent un rôle incontestable dans l’émergence de l’obésité, tout comme, au-delà de l’alimentation et de l’activité physique, le rôle de l’environnement. La prévention, dès lors, est particulièrement importante. Le plan Priorité prévention lancé en 2018 doit être poursuivi et sans doute renforcé. Les progrès dans des traitements médicamenteux et chirurgicaux innovants sont également d’autres leviers d’action.

Mais ce combat contre l’obésité doit aussi se faire avec les personnes concernées qui doivent être accompagnées et soutenues de façon bienveillante. Car ces concitoyens subissent trop souvent des discriminations insidieuses, notamment dans le monde du travail, mais aussi dans les activités de loisirs, dans les transports et sur les réseaux sociaux où la « grossophobie » se diffuse sans réel frein. « Les gros ne sont pas des sous-humains… » témoigne avec dignité et émotion un nos lecteurs. Changer le regard de la société, en finir avec les stéréotypes : l’obésité est aussi l’affaire de tous.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 27 février 2023)

Retrouver la confiance

 

controle

Il ne se passe plus une année sans qu’une affaire de scandale alimentaire ne vienne défrayer la chronique et mettre à l’épreuve des familles. Parfois elles sont sans gravité pour la santé humaine lorsqu’il ne s’agit que de tromperie sur la réalité des ingrédients ou lorsque l’intoxication provoquée reste bénigne. Mais il arrive aussi que ces contaminations alimentaires, aux bactéries E. coli ou aux salmonelles, conduisent à être gravement malade après avoir consommé un produit d’une grande marque connue acheté en supermarché, ou après avoir déjeuné dans un restaurant qu’on croyait au-dessus de tout soupçon. Et parfois, hélas, cela va plus loin, lorsque les manquements conduisent à la mort, comme celle du petit Kelig, ce petit garçon de deux ans et demi décédé il y a un an après avoir mangé un bout d’une pizza Buitoni.

Si le risque zéro en matière de contamination alimentaire n’existe évidemment pas, tout doit être fait pour le minimiser. Cela n’est pas toujours le cas et les affaires de ces dernières années touchant des producteurs, l’industrie agro-alimentaire, des restaurants montrent que certains s’affranchissent sans vergogne des règles d’hygiène et de sécurité sanitaire pourtant très claires. Tous les Français ont en mémoire les images chocs de l’usine Buitoni de Caudry transmises par un ex-employé.

Ce dernier grand scandale a mis le doigt sur les dysfonctionnements des contrôles sanitaires. Le ministère de l’Économie a beau indiquer ce mois-ci qu’entre mars 2021 et février 2023, près de 6 000 produits ont été concernés par un rappel, il n’en reste pas moins que les contrôles sont très largement insuffisants. Leur nombre chez les professionnels de l’agroalimentaire a baissé de 24 % entre 2011 et 2016, dénonçait en 2019 un rapport du Bureau Européen des Unions de consommateurs (BEUC) qui appelle, en France comme dans les autres pays, à revoir et muscler la surveillance.

« Le système favorise ces scandales alimentaires pourtant évitables », selon l’association Foodwatch, qui dénonce le principe des autocontrôles que font les géants de l’agroalimentaire, la faiblesse des sanctions et le manque de moyens. Car les contrôles ne sont pas assez nombreux faute de contrôleurs. En 2022, les rangs de la Répression des fraudes (DGCCRF) comptaient 442 agents de moins que dix ans auparavant, et le nombre des inspections sur la sécurité sanitaire des aliments effectuées par la Direction générale de l’alimentation (DGAL) a diminué de 33 % entre 2012 et 2019 ! Gageons que la réforme en cours de fusion de la DGCCRF et de la DGAL aura les moyens financiers et humains pour gagner en efficacité et permettre aux consommateurs de retrouver la confiance.

Au-delà de ces affaires, ces contaminations alimentaires s’inscrivent dans un champ plus large, celui de la santé globale, que recouvre le concept de One Health (Une seule santé). Derrière ce terme, apparu il y a une vingtaine d’années, se trouve la prise en compte de l’interdépendance entre les santés humaine, animale, végétale et la protection de l’environnement. La maladie de la vache folle ou l’épidémie de Covid-19 en sont la parfaite illustration. L’approche One Health suppose une large collaboration de tous les acteurs pour trouver des solutions qui répondent à la fois à des enjeux de santé publique et aux enjeux environnementaux. C’est là l’un des grands défis de notre siècle.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du dimanche 26 février 2023)


La guerre qui a changé le monde

ukraine

Il y a un an, l’impensable se produisait : les troupes russes envahissaient l’Ukraine et Vladimir Poutine déclenchait une guerre qui allait changer le monde. Une « opération militaire spéciale », selon la terminologie du Kremlin, censée libérer le Donbass pro-russe et « dénazifier » l’Ukraine. Cette Blitzkrieg devait être terminée en quelques jours et le jeune président Volodymyr Zelensky déposé et remplacé par un gouvernement fantoche à la botte de Moscou.

Mais rien ne s’est passé comme prévu. Vladimir Poutine avait préjugé de ses forces armées pourtant plus nombreuses, sous-estimé le sentiment patriotique ukrainien et mal évalué la solidité de l’Union européenne et d’un Otan qu’on disait en mort cérébrale.

Galvanisés par leur président, qui est passé d’acteur comique à un incroyable chef de guerre, les Ukrainiens ont résisté de façon héroïque, soutenus par les démocraties occidentales admiratives de voir un peuple debout pour défendre la liberté, la leur et la nôtre. Soixante-dix ans après la fin de la fin de la seconde Guerre mondiale, des images de guerre ont ainsi envahi quotidiennement nos écrans : immeubles éventrés, visages ensanglantés, cadavres par milliers, réfugiés par trains entiers, et au final des villes rasées. De mois en mois, d’offensives en contre-offensives, un conflit dur s’est installé avec toutes les horreurs d’une guerre conventionnelle, auxquels les Russes ont ajouté tortures, massacres et crimes de guerre.

Olena Kourilo
Olena Kourilo

La guerre en Ukraine a déclenché des crises mondiales en cascade, énergétiques, alimentaires, géopolitiques. Elle a mis à l’épreuve l’unité de l’Union européenne qui a pris des sanctions économiques contre la Russie au risque de déstabiliser les propres économies de ses 27 membres. Mais n’est-ce pas là le prix de la liberté ? Tout comme la livraison d’armes à l’Ukraine n’est rien d’autre que soutenir un pays qui fait corps devant les visées impérialistes d’un Poutine paranoïaque dont on ne sait jusqu’où il irait sinon.

Un an après le déclenchement de la guerre, et alors que flotte un parfum de guerre froide entre États-Unis et Russie, personne n’est en mesure de dire comment vont se dérouler les mois à venir. Mais tous ceux qui sont attachés à l’idée que la démocratie reste le meilleur système qui garantit la liberté, ont la conviction que la Russie ne doit pas gagner.

Depuis un an, des milliers de visages ukrainiens nous ont émus, par leur courage, leur force, leur résilience. S’il ne fallait en retenir qu’un, ce serait celui d’Olena Kourilo, dont le visage couvert de sang et de pansements après une explosion le 24 février 2022 à Tchougouïv a fait le tour du monde. Réfugiée en Pologne, elle va bien, rêve de rentrer chez elle et de créer une fondation pour aider les orphelins ukrainiens.

Aujourd’hui, elle est le visage de l’Ukraine, le visage de la liberté.

(Article publié dans l'édition spéciale de La Dépêche vendredi 24 février 2023)

De l'eau pour tous

secheresse

En prononçant ses vœux aux Français le 31 décembre dernier, Emmanuel Macron avait lâché, en évoquant les mégafeux et canicules de l’été 2022, « qui aurait pu prévoir… », déclenchant immédiatement une tempête d’indignation chez les associations de défense de l’environnement et les scientifiques qui travaillent depuis des années sur le réchauffement climatique et ses conséquences, livrant régulièrement des rapports comme ceux du Giec. Certains en ont profité pour vertement reprocher au chef de l’État, apôtre du « make our plantet great again », un bilan écologique plutôt mitigé pour son premier quinquennat. Mais il est trop facile de jeter la pierre à Emmanuel Macron, qui, en tant que chef d’État doit certes « prévoir », car il est possible qu’il ait voulu dire son inquiétude de voir arriver sur notre sol des catastrophes climatiques que l’on croyait réservées à d’autres, aux pays lointains en Asie ou en Afrique.

Les mégafeux, les journées caniculaires, les sécheresses extrêmes, les sols agricoles qui deviennent comme de la pierre mais aussi les pluies diluviennes cévenoles ou les inondations : autant de fléaux qui, depuis l’été dernier, nous concernent désormais très directement, et bouleversent la vie de nos agriculteurs, de nos industries et du quotidien de chacun d’entre nous. La pénurie d’eau est à cet égard sans doute le plus grand défi qui nous attend.

Ressource vitale mais aussi enjeu de souveraineté géopolitique, la pénurie d’eau affecte quatre personnes sur dix dans le monde selon la FAO, l’organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, et pourrait donner lieu à des conflits là où elle se raréfie tant les sécheresses paralysent la production alimentaire, provoquent l’épuisement des pâturages, désorganisent les marchés, et, à l’extrême, causent de nombreuses pertes en vies humaines et animales. Ces pénuries d’eau affectent et fragilisent déjà de nombreux pays, prêts à basculer dans des « guerres de l’eau. »

La question du partage de la ressource en eau entre l’agriculture, les loisirs, la production hydroélectrique et la préservation de la biodiversité est un enjeu crucial qu’il faut résoudre dès à présent en bâtissant un consensus forcément difficile et qui va bouleverser nos modes de vies. Mais il n’y a pas de fatalité et lorsque les bonnes volontés se réunissent, aidées par des technologies pointues de gestion de l’eau, le défi peut être relevé. En mission au Sénégal, Carole Delga, présidente de Région de France a pu voir que quatre pays avaient pu s’entendre pour un partage apaisé de l’eau du fleuve Sénégal.

En France, où les agences de l’eau conduisent déjà un travail remarquable, le gouvernement met la dernière touche à un plan Eau d’une cinquantaine de mesures qui sera présenté dans les prochains jours. La lutte contre les fuites d’eau – un litre sur cinq est perdu ! – en sera un axe fort. Et à l’instar de ce qui a été fait pour l’énergie, il comprendra aussi un volet « sobriété » afin d’encourager les Français à modérer leur consommation d’eau potable. Le prix à payer pour avoir de l’eau pour tous.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 23 février 2023)

Le débat tabou

Argent


En choisissant pour bâtir sa réforme le scénario le plus pessimiste dans le rapport du Conseil d’orientation des retraites (COR) sur l’évolution de notre système de retraite par répartition, le gouvernement a, d’évidence, voulu dramatiser la situation. « C’est la réforme ou la faillite » a même osé le ministre des Comptes publics Gabriel Attal quand le président du COR, Pierre-Louis Bras, expliquait devant la commission des Finances de l’Assemblée nationale que « les dépenses de retraites ne dérapent pas, elles sont relativement maîtrisées. » Ces divergences de vues ont suscité fort logiquement des débats, des oppositions et de l’inquiétude chez les Français et notamment les plus jeunes. Quand on a 20-25 ans, que l’on est étudiant, jeune travailleur ou même chômeur, la question de la retraite paraît lointaine ; certains se demandent s’ils auront bien une retraite et, dans ce cas, ce qu’il faut faire pour la préparer au mieux.

Dans son dernier baromètre publié ce mois-ci, le cercle des épargnants montre que 61 % des Français sont inquiets pour leur retraite et qu’une majorité commence à épargner pour ses vieux jours : près de trois futurs retraités sur dix (29 %, + 12 points en trois ans) épargnent aujourd’hui régulièrement pour financer leur retraite et 34 % ne le font que quand cela leur est possible. Autrement dit, les Français, sans s’en rendre compte, se tournent vers la retraite par capitalisation pour compléter leur retraite par répartition et bousculent un tabou absolu sur ce sujet.

Car dans la classe politique, très rares sont ceux qui osent s’affranchir de cette ligne de défense du système par répartition tant il est ancré dans notre histoire. Parler du régime par répartition, c’est forcément convoquer l’une des réalisations majeures du Conseil national de la Résistance au sortir de la Seconde Guerre mondiale. C’est aussi rappeler qu’avant 1941, les retraites confiées à des fonds de pension privés avaient pris de plein fouet la crise de 1929 et les pensions avaient chuté. Et a contrario, s’avancer sur la retraite par capitalisation, c’est appeler l’image de ces fonds de pensions vautours, ces hydres anglo-saxonnes obnubilées par la rentabilité financière. D’un côté la sécurité et la solidarité nationale de la répartition ; de l’autre, les risques des placements en Bourse et l’individualisme à même de creuser les inégalités pour la capitalisation.

Évidemment, le sujet n’est pas aussi clivé, tout n’est pas blanc ou noir. Et même en France, il existe déjà une part substantielle de capitalisation. Créé en 2001, le Fonds de réserve pour les retraites (FRR) détenait fin 2021 26,1 milliards d’euros investis entre actions et obligations. Plus concrets encore, des régimes obligatoires fonctionnent par capitalisation, comme la Retraite additionnelle de la Fonction publique ou la Caisse d’assurance vieillesse des pharmaciens. Dès lors, on voit qu’un panachage entre beaucoup de répartition et un peu de capitalisation bien encadrée – qui permettrait de profiter des superprofits… – semble pertinent. Jean Jaurès lui-même n’était pas opposé à la capitalisation qui « peut même, bien maniée par un prolétariat organisé et clairvoyant, servir très substantiellement la classe ouvrière », écrivait-il en 1909…

Répartition/capitalisation : voilà un sujet qui aurait largement mérité un vrai débat de fond entre tous les partenaires sociaux. À la place, les Français ont droit à un débat escamoté sur une réforme des retraites qu’ils rejettent…

(Editorial publié dans La Dépêche du lundi 20 février 2023)

Symbole et boussole

albi

En choisissant hier Albi comme capitale nationale de la contestation de la réforme des retraites, l’intersyndicale a, d’évidence, convoqué deux symboles. D’abord celui de ces villes, petites et moyennes, qui, depuis la première journée d’action le 19 janvier, affichent des mobilisations records, particulièrement remarquables en Occitanie. Cette France des préfectures et des sous-préfectures, rurale et périphérique des grands centres urbains, ne s’élève pas seulement contre une réforme jugée aussi « injuste » que « brutale » et « inefficace », mais aussi contre la relégation et le délaissement de la part de l’État que vivent ce que Paris appelle avec une pointe de condescendance « les territoires ».

Présence des services publics et postaux, problème des déserts médicaux, tissu économique et industriel en souffrance voire sinistré, infrastructures de transports insuffisantes, poids de l’inflation et de la crise énergétique, etc. Autant de thèmes – dont certains étaient déjà prégnants dans le mouvement des Gilets jaunes en 2018 – pour lesquels la réforme des retraites constitue la goutte d’eau qui fait déborder le vase.

Mais si Albi a été choisi par les leaders syndicaux, c’est aussi parce que, sur ces terres tarnaises, perdurent la figure et le message de Jean Jaurès qui, en son temps, défendit les ouvriers en grève de Carmaux et, à travers eux, la vision d’une République sociale plus juste. Il suffit d’ailleurs de relire ce qu’écrivait l’agrégé de philosophie pour mesurer combien ses propos entrent en résonance avec la situation d’aujourd’hui. « Ce qui éclate à tous les yeux, c’est qu’il y a, dans notre société, un antagonisme profond d’intérêts ; c’est qu’il n’y a entre les classes d’autre arbitrage que la force, parce que la société elle-même est l’expression de la force. C’est la force brute du capital, maniée par une oligarchie, qui domine tous les rapports sociaux ; entre le capital qui prétend au plus haut dividende et le travail qui s’efforce vers un plus haut salaire, il y a une guerre essentielle et permanente. La grève n’est qu’un épisode de cette guerre », écrivait le socialiste le 30 décembre 1906. Plus d’un siècle plus tard, et en dépit des immenses progrès et conquêtes sociales survenues depuis, le débat sur la taxation des superprofits et le partage de la « valeur travail » participe du même antagonisme soulevé par Jaurès.

En faisant d’Albi l’épicentre de la contestation, l’intersyndicale puise ainsi dans le passé des éléments à même de nourrir une détermination qui ne faiblit pas contre une réforme qui, jour après jour, révèle ses failles et ses angles morts. Sur la pénibilité, sur les carrières longues, sur la retraite à 1 200 € qui ne concernera au final non pas des millions de Français mais au mieux 40 000 par an, le gouvernement est à la peine, d’autant plus que chaque concession qu’il fait pour arracher le soutien de la droite LR semble complexifier et brouiller le texte.

Déterminé lui aussi, Emmanuel Macron fustigeait mercredi des oppositions « sans boussole », mais au fil des jours et du marathon parlementaire, on discerne de moins en moins le cap et la vision que le chef de l’État veut donner à son second quinquennat avec cette réforme comptable déboussolante, alors qu’il y avait tant à faire pour rassembler et mobiliser les Français sur d’autres enjeux majeurs, la transition écologique en tête.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 17 février 2023)

Séisme(s)

Seisme

Ce n’est pas la première fois que nous voyons les terribles images d’un séisme qui ravage des régions entières. Immeubles éventrés, voire réduits en poussières, populations hagardes qui cherchent un proche, quelques effets personnels, ou leur animal de compagnie disparu ; secouristes qui s’affairent dans un chaos de cris et de douleurs pour sortir des décombres des survivants dont le nombre va en s’amenuisant au fur et à mesure que passent les jours, miracles lorsque dans cette course contre la montre ils parviennent à sauver un enfant, symbole de la vie qui continue. Et cette détresse omniprésente qui appelle au secours la communauté internationale. Du séisme de Tangshan en Chine en 1976 à celui de Port-au-Prince à Haïti en 2010 en passant par celui de Mexico en 1985 ou celui de la région de Spitak en Arménie en 1988, les mêmes scènes de désespoir nous prennent au cœur.

Le séisme qui vient de se produire en Turquie et en Syrie s’inscrit dans cette triste liste mais sa violence stupéfiante - deux secousses de 7,8 puis 7,5 sur l’échelle de Richter - et le destin déjà difficile des populations qui en souffrent en font un séisme différent. Les images aériennes des failles béantes ou des voies de chemin de fer tordues nous font prendre conscience de toute l’intensité que le déplacement des plaques tectoniques a provoqué.

Mais le séisme n’est pas que géologique, il est aussi géopolitique dans cette région où un pays - la Turquie - est dirigé par un autocrate, Recep Tayyip Erdogan, quand l’autre - la Syrie - est sous le joug d’un dictateur sanguinaire, Bachar al Assad. La survenue d’un tremblement de terre dans cette zone-poudrière a rajouté du chaos au chaos au point qu’on ne sait ce que lui réserve l’avenir.

En Turquie, le président Erdogan a beau décréter l’état d’urgence et museler les critiques en coupant Twitter, il n’empêche pas la colère de la population de s’exprimer. Car depuis un précédent séisme à Izmit en 1999, rien ne semble avoir changé : la corruption est toujours aussi patente et 60 % des constructions récentes ne seraient pas aux normes en dépit d’un cadre pourtant clairement défini. Pire, le déploiement des secours a montré un criant manque de moyens et d’organisation. À trois mois de l’élection présidentielle, prévue le 14 mai, Erdogan, au pouvoir depuis 20 ans, est donc en mauvaise posture. Cent ans après la fondation de la République par Mustafa Kemal, sa volonté de briguer un 3e mandat et de faire du pays un État à sa main est ainsi contrecarrée par le séisme.

En Syrie, où les infrastructures étaient déjà dévastées par des années de guerre, la situation est encore plus compliquée puisque d’une part le régime est placé sous sanctions internationales et d’autre part le séisme a frappé les régions rebelles au pouvoir, d’Idlib à Alep, villes désormais doublement martyres où les secours peinent à atteindre les sinistrés.

Mais peu importent les actes des deux dirigeants et leur tentation d’utiliser le séisme à des fins politiques. Face à ce que l’ONU a appelé « la pire catastrophe naturelle en Europe en un siècle », nous avons le devoir de faire jouer la solidarité internationale.

(Éditorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 16 février 2022)

Sens civique

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« La démocratie, c’est beaucoup plus que la pratique des élections et le gouvernement de la majorité. C’est un type de mœurs, de vertus, de scrupules, de sens civique, de respect de l’adversaire. C’est un code moral ». En citant Pierre Mendès-France depuis le perchoir de l’Assemblée nationale avant d’ouvrir une séance consacrée à l’examen du projet de loi sur la réforme des retraites, la députée PS du Tarn-et-Garonne Valérie Rabault, vice-présidente de l’Assemblée, espérait peut-être ramener un peu de sérénité dans l’hémicycle. Las ! Depuis le 6 février, celui-ci s’est mué en un véritable ring de boxe où tous les coups semblent permis, des plus subtils aux plus bas. D’un bord à l’autre de l’hémicycle, des rangs de la majorité relative présidentielle à ceux de l’opposition de gauche de la Nupes, les invectives fusent, les claquements de pupitres rythment les heures mieux que la pendule, les indignations surjouées succèdent aux standing ovations tandis que les articles de la réforme sont examinés à la vitesse d’un escargot, freinés par des milliers d’amendements et des interruptions de séance à répétition. Le moindre incident est monté en épingle par les chaînes d’information en continu, la moindre polémique se retrouve ad nauseam sur les réseaux sociaux.

Mais avant d’estimer que le débat parlementaire n’est pas au niveau et est lamentable – il lui arrive de l’être – il faut aussi rappeler quelques évidences.

La première, c’est que les débats à l’Assemblée nationale ont toujours été vifs sur les textes essentiels et même bien plus vifs que celui qui se joue en ce moment. La loi de séparation des Églises et de l’État en 1905, la loi Veil sur l’IVG en 1975, celle sur le Pacs en 1997, celle sur le mariage pour tous en 2013 ont été émaillées elles aussi d’invectives, d’incidents, de l’intervention des huissiers pour éviter que des députés n’en viennent aux mains. En 1947, Edouard Herriot fera même envoyer la troupe pour tenter de déloger de la tribune un député communiste qui s’y accrochera 6 heures. Et le dernier duel pour l’honneur en France, à l’épée, aura lieu en 1967 après que Gaston Defferre a traité d’ «abruti » le député René Ribière. La politique, on le sait, est affaire de passion et si l’Assemblée est le temple de notre démocratie, elle est aussi le théâtre de la vie du pays, de ses colères et de ses espoirs. « C’est dans les pays totalitaires que les assemblées sont parfaitement sages », relevait hier Jean-Louis Debré, ancien président de l’Assemblée, assurant préférer que les divergences s’expriment dans l’hémicycle, même vivement, plutôt qu’ailleurs.

La seconde évidence c’est que si les débats du Parlement ne sauraient être lisses, il faut aussi que leur organisation permette un examen approfondi et correct des textes de lois. Or sur la réforme des retraites, la responsabilité des tensions est largement partagée. En choisissant un calendrier très court fixé par l’article 47-1 – 50 jours quand la loi sur le mariage pour tous a bénéficié de quatre mois de débats – , Emmanuel Macron et son gouvernement, qui veulent en finir vite, ont mis en tension le Parlement. Et en déposant en réponse des milliers d’amendements, la Nupes empêche de son côté le débat de fond sur la totalité des articles.

Alors que les manifestations s’enchaînent dans la rue avec calme et dignité, il faut que l’Assemblée, en miroir, contienne les excès et les outrances, et retrouve du sérieux et le sens civique de sa mission. Ne serait-ce que pour éviter de nourrir l’antiparlementarisme dont les débouchés sont rarement démocratiques.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 15 février 2023)

Le sens de l'histoire

calendrier

On ne sait pas pour l’heure ce qu’il adviendra de la réforme des retraites, rejetée massivement par 7 Français sur 10, mais une chose est sûre, ce projet de loi a ouvert un vaste débat sur ce qui aurait dû être, d’évidence, son préalable : le travail. La place qu’on y accorde dans l’organisation de la société et dans notre propre vie, le sens qu’on lui donne et la considération qu’on en espère en retour, les conditions dans lesquelles on l’exerce – avec son degré de pénibilité – et la juste rémunération qu’on attend de lui. Autant de thèmes autour du travail auquel vient de s’ajouter celui de la réduction de sa durée avec le retour du débat sur la semaine de 4 jours.

Passons sur l’annonce d’une expérimentation annoncée par Gabriel Attal et qui ressemblait davantage à un contre-feu aux difficultés du gouvernement face aux angles morts de sa réforme des retraites, sur les femmes notamment, plutôt qu’à un véritable projet. Force est de constater, en revanche, que de nombreux pays européens explorent la façon de mettre en place la semaine de 4 jours qui est parfois devenue une réalité comme en Islande où elle s’est généralisée.

La Belgique, l’Espagne, le Royaume-Uni, le Japon ou encore la Nouvelle-Zélande ont lancé des tests, que ce soit sous l’impulsion de leurs gouvernements ou de grandes entreprises soucieuses de séduire et conserver leurs employés.

Cette réflexion sur la semaine de quatre jours n’est pas nouvelle et s’inscrit évidemment dans l’histoire de la réduction du temps de travail. Une évolution inéluctable et logique puisque depuis le XIXe siècle, la productivité des travailleurs a considérablement augmenté grâce au progrès technique et aux luttes syndicales. Des 15 à 17 heures par jour, six jours sur sept en 1830 on est passé à pas plus de 8 heures par jour pour les enfants de 8 à 12 ans en 1841, puis à 12 heures quotidiennes en 1848, 11 heures en 1849, 10 en 1900, 8 en 1919.

En 1936, le Front populaire fixe la durée hebdomadaire du travail à 40 heures. En 1982 avec François Mitterrand, la durée légale du travail passe à 39 heures par semaine et en 1998, la gauche plurielle de Lionel Jospin fait adopter la loi Aubry sur les 35 heures qui va installer dans la vie de millions de Français les jours RTT. À l’heure où l’intelligence artificielle promet de simplifier nombre de tâches, la réduction du temps de travail va se poursuivre. En 1930, l’économiste américain John Maynard Keynes n’avait-il pas pronostiqué 3 heures de travail par jour en 2030 ?

Si la semaine de 4 jours ou celle de 32 heures s’installent à ce point dans le débat, c’est aussi parce que le télétravail, de plus en plus pratiqué depuis la pandémie de Covid-19, a fait exploser les habitudes et les organisations dans les entreprises. Sa mise en place, subie puis choisie, a poussé salariés et employeurs à redéfinir ensemble leurs relations sans sacrifier la productivité mais en recherchant le bon équilibre pour tous. La semaine de quatre jours peut-elle être une solution ? Oui si les quatre journées travaillées ne deviennent pas surchargées ou trop longues. Oui à condition aussi que l’État garantisse un traitement équitable pour tous les salariés. La réduction du temps de travail est en tout cas dans le sens de l’histoire.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 13 février 2023)

Moine-soldat

OlivierDussopt

Dans le marathon de l’examen de la réforme des retraites à l’Assemblée nationale, le calendrier a marqué une pause ce jeudi à l’occasion de la niche parlementaire du Parti socialiste. Une pause mise à profit par le gouvernement pour aller sur le terrain défendre une réforme toujours massivement rejetée par 7 Français sur 10. À l’avant-veille de la quatrième journée de manifestation appelée par l’intersyndicale, Elisabeth Borne et Gérald Darmanin se sont ainsi rendus hier à Neuville-en-Ferrain, dans le Nord, Olivier Dussopt à Toulouse, où il a notamment rencontré six lecteurs de La Dépêche du Midi au siège de notre journal pour répondre à leurs questions et leurs inquiétudes.

Celui qui enchaîne à un rythme soutenu les interviews dans les matinales et défend depuis lundi son texte devant une Assemblée nationale survoltée s’est montré tel qu’en lui-même : un moine-soldat de la macronie. Moine, parce que le ministre connaît sur le bout des doigts le catéchisme de la réforme, son dogme du report de l’âge de départ à 64 ans, ses versets sur la durée de cotisation et la kyrielle des cas particuliers, ses psaumes rajoutés pour satisfaire les Républicains et s’assurer de leur soutien. Et s’il évite soigneusement de parler de « pédagogie » – un mot qu’il déteste – le ministre du Travail répond avec une précision chirurgicale, s’excusant même lorsque la question s’adresse davantage à l’un de ses collègues qu’à lui-même. Soldat, parce qu’Olivier Dussopt s’est mis tout entier au service d’Emmanuel Macron au point que ce dernier, qui porte souvent un jugement sévère sur les membres de son gouvernement, s’est félicité en plein Conseil des ministres : « On a la chance d’avoir un ministre courageux et compétent. »

Peu chaut au discret Olivier Dussopt les railleries sur son filet de voix qu’il préserve en quittant rarement son écharpe, peu lui importent les critiques de ses anciens camarades du Parti socialiste qui voient en lui un Rastignac ardéchois qui a retourné sa veste, un apparatchik passé avec armes et bagages de Benoît Hamon et Martine Aubry à Emmanuel Macron et peut-être demain Edouard Philippe et qui, en 2010, s’était farouchement opposé à la précédente réforme des retraites d’Eric Woerth… L’ambitieux quadragénaire, que les épreuves de la vie ont, d’évidence, blindé face à ces critiques, est tout entier concentré sur sa tache et sur cette réforme qui passe si mal auprès des Français.

Face aux questions de nos lecteurs, il a ainsi déroulé mécaniquement, méthodiquement et parfois avec la froideur des chiffres de comptabilité,ses arguments censés les convaincre du bien-fondé de sa réforme. Mais le ministre a aussi pu mesurer combien ce projet de loi sur les retraites appelait des questions sur ce qui se passe avant, c’est-à-dire le travail et les conditions dans lesquelles on l’exerce. De l’égalité salariale entre les hommes et les femmes à la semaine de quatre jours, de la pénibilité au travail des séniors en passant par l’évolution des carrières des femmes : autant de sujets sur le rapport au travail que le gouvernement va devoir traiter, a reconnu Olivier Dussopt.

Autant de sujets qu’il aurait sans doute fallu aborder avant de présenter une réforme des retraites qui peine à convaincre, aussi compétent soit son principal promoteur.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 10 février 2023)


Sortir de l'impasse

macron

Au terme de la troisième journée de grèves et de manifestations contre la réforme des retraites, le bras de fer entre le gouvernement, les syndicats et les oppositions se poursuit dans la rue comme dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale. Côté rue, ce n’est pas le léger fléchissement du nombre de manifestants partout en France hier qui devrait changer la donne. Difficile en effet pour certains de perdre une nouvelle journée de salaire pour un troisième jour de grève, d’autres ont préféré se réserver pour la grande manifestation de samedi. Côté Assemblée, les débats qui s’achèveront le 17 février à minuit, avancent péniblement, amendement par amendement, dans un brouhaha certes peu lisible, mais finalement pas plus bruyant que ces grands débats qui ont fait les riches heures de la République.

Pour l’heure, personne ne voit en tout cas comment tout cela finira tant le blocage paraît total. Emmanuel Macron n’entend pas reculer sur cette réforme rejetée par les trois quarts des Français, et particulièrement sur l’âge de départ à 64 ans qu’il a érigé, seul, en tabou absolu. Le chef de l’État estime à tort ou à raison qu’il y va de son statut de réformateur et de la suite de son quinquennat. Les syndicats n’entendent pas céder eux non plus. Snobés durant le premier quinquennat, pas écoutés pour cette réforme des retraites, ils ont retrouvé pleinement leur rôle dans la démocratie sociale et ont évité la « giletjaunisation » de la colère en étant unis contre la réforme, une première depuis 12 ans. Quant aux oppositions, la réforme des retraites est la bataille qui leur manquait pour en finir avec leurs bisbilles internes et faire bloc sur un sujet majeur. Qui cédera le premier ? Mystère.

Mais parce qu’il est à l’origine de la réforme, de son contenu comme de son calendrier, le président de la République a une responsabilité particulière dans la situation actuelle et c’est à lui principalement qu’il incombe d’imaginer une sortie par le haut. Emmanuel Macron s’est fait une spécialité de parsemer ses discours et ses interviews de mots surannés et d’expression d’autrefois. L’une d’entre elles devrait rapidement lui parvenir aux oreilles : mettre la charrue avant les bœufs. Car, à l’évidence, cette réforme des retraites, jugée « brutale » et « injuste » par une majorité de Français, mal rédigée avec ses imprécisions et ses multiples angles morts qui pénalisent telle ou telle catégorie, aurait dû être présentée après la grande loi travail que le gouvernement a annoncée pour le printemps.

Le rapport au travail a profondément changé depuis la dernière réforme des retraites en 2010 et plus encore depuis les deux années de crise Covid. Le « travailler plus pour gagner plus » qui n’aura été au final qu’un slogan n’a plus cours et les Français sont désormais attachés à travailler mieux, dans de meilleures conditions, avec une reconnaissance de ce qu’ils font et pour un salaire qui leur garantisse un pouvoir d’achat qui résiste à l’inflation puis, enfin, une retraite décente. C’est pour ne pas avoir compris cela qu’Emmanuel Macron s’est mis dans une impasse.

Il n’est pas trop tard pour en sortir. En 2018, ébranlé par d’insaisissables Gilets jaunes, Emmanuel Macron avait inventé le Grand débat national. Aujourd’hui, avec des syndicats responsables, il reste possible de mettre sur pause la réforme des retraites et d’inventer un Grand débat sur le travail plus nécessaire que jamais.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 8 février 2023)

Intelligences

telescope

Depuis l’Antiquité, l’Humanité s’est toujours interrogée sur son destin, s’attachant à connaître ses origines et si elle est seule dans l’univers. Les philosophes grecs supposaient déjà l’existence d’autres civilisations peuplant des exoplanètes dans cet univers dont ils n’avaient pas encore mesuré – scientifiquement parlant – l’immensité. Ce questionnement a irrigué, de siècles en siècles, tous les courants de la pensée humaine, nourrissant la littérature puis le cinéma et plus récemment une foule de séries ; et produisant des œuvres tantôt loufoques – avec les petits hommes verts – apocalyptiques, dystopiques et, parfois, poétiques.

Certaines – 2001, l’Odyssée de l’espace, E.T., Rencontre du 3e type, La 4e dimension – nous ont laissé souvenirs et questionnements, et sont entrées dans le panthéon de la culture populaire. L’engouement de l’opinion autour du phénomène des OVNI, ces objets volants non identifiés, depuis au moins les années 50, a par ailleurs donné lieu à tous les fantasmes, à toutes les théories complotistes, à tous les espoirs aussi d’un contact imminent avec une intelligence extraterrestre. Pour l’heure ce contact-là n’a pas – encore – eu lieu. Mais cela ne veut pas dire qu’il n’aura jamais lieu.

Car pour les scientifiques, la probabilité qu’il y ait dans l’univers une autre civilisation, une autre forme d’intelligence que la nôtre est évidemment grande. C’est pour en capter de potentiels signaux que, depuis les années 60, les chercheurs observent l’espace de façon de plus en plus précise – le télescope James Webb nous offre ces derniers mois de spectaculaires images – et « écoutent » l’univers de façon de plus en plus fine, captant et analysant les signaux radio en provenance du fin fond de la Voie lactée avec une course aux radiotélescopes de plus en plus grands et de plus en plus puissants.

Écouter et enregistrer des quantités phénoménales de signaux dans l’espoir d’y déceler LE signal qui apporterait la preuve d’une intelligence extraterrestre. Tel était le rêve et la conviction de Frank Drake, soutenu par l’astronome Carl Sagan, qui lança aux États-Unis les projets SETI (Search for Extra-Terrestrial Intelligence, ou recherche d’intelligence extraterrestre). Plus de soixante ans après, c’est de ce même institut que des signaux « intéressants » ont été isolés par une équipe de scientifiques le mois dernier. Huit signaux ont ainsi pu être extraits d’une masse considérable d’enregistrements réalisés depuis plusieurs années. Cela n’a été possible que grâce à l’utilisation d’un algorithme qui, tel celui qui cherche une aiguille dans une botte de foin, a permis d’écarter tous les signaux parasites.

Dit autrement, l’intelligence artificielle a été utilisée pour espérer trouver une intelligence extraterrestre. L’IA apparaît dès lors en mesure de révolutionner ces recherches en astronomie comme elle révolutionne déjà la médecine, la finance, l’énergie, les transports, la culture. « Quelque part, quelque chose d’incroyable attend d’être connu » disait Carl Sagan. Et si c’était l’exploration de l’intelligence humaine ?

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du dimanche 5 février 2023)

Principe d'égalité

telephone

La scène se passe le 5 janvier dernier à l’Elysée. Emmanuel Macron reçoit des boulangers-pâtissiers pour la traditionnelle galette des rois et pour préciser les annonces du gouvernement pour aider ces artisans étranglés par la hausse des prix de l’énergie. A la surprise générale, le chef de l’État lâche un « ça ne marche pas » en évoquant le numéro vert mis en place pour aider ses invités. Et de poursuivre en expliquant en avoir « ras le bol des numéros verts » proposés « dans tous les sens » aux Français confrontés à telle ou telle difficulté, oubliant peut-être que ses gouvernements depuis 2017 ont souvent usé de numéros verts. Et Emmanuel Macron de promettre qu’ « on va s’organiser. Il y a une chose qui marche bien dans la République, c’est les préfectures », annonçant que les boulangers disposeront d’un numéro de téléphone par département et qu’ « il y aura quelqu’un au bout du fil qui répondra à la fois avec humanité et expertise, et qui ne sera pas un site internet qui renvoie à des tableaux. » Sans peut-être s’en rendre compte, Emmanuel Macron soulevait ce jour-là un sujet essentiel pour les Français : l’angle mort de la dématérialisation des services publics.

La dématérialisation, c’est-à-dire la numérisation, des services publics participe de la modernisation de l’État à l’heure où le numérique prend de plus en plus de poids dans le fonctionnement de notre société. Moins de lourdeurs pour obtenir un acte de naissance, renouveler tel ou tel document, déclarer ses impôts ou demander une allocation. Des services disponibles en ligne 24 heures sur 24, sur son ordinateur ou sur son smartphone. Des documents envoyés sur sa boîte électronique. Tous ces avantages – que certains pays européens ont poussé encore plus loin comme l’Estonie – sont appréciés par une majorité de Français, qui utilisent de plus en plus les outils numériques.

Mais une partie non négligeable de la population est restée sur le bord du chemin de cette révolution en marche. Soit parce que ces Français ne peuvent pas utiliser un ordinateur ou un smartphone car ils n’en possèdent pas, ou ne sont pas à l’aise dans le maniement des outils numériques : on parle d’illectronisme et cela concerne tout de même 14 millions de nos concitoyens. Soit ces Français ont bien les outils mais pas la connexion internet indispensable car ils habitent dans une zone blanche ou grise. Soit enfin parce que devant la complexité de certains sites web de l’administration, certains préfèrent renoncer. Et ces Français-là – qui aimeraient retrouver un contact humain – ne peuvent se retourner vers l’administration classique dont les guichets se sont réduits ou ont disparu, particulièrement en zone rurale, et dont les plateformes téléphoniques, difficilement joignables, les renvoient très souvent… vers leur site internet ! Ubuesque.

Toutes ces difficultés ont parfaitement été identifiées tant par l’Insee que par la Défenseure des droits. Alors que vont se développer de nouveaux services en ligne – carte d’identité et Vitale numériques, services de santé… – l’État a le devoir d’apporter une réponse à tous ces Français qui rencontrent des difficultés. Car il ne saurait y avoir dans notre République, dont le principe d’égalité est un pilier, des citoyens de seconde zone.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 4 septembre 2023)


Stop ou encore

peage

La hausse annuelle des tarifs de péage des autoroutes concédées n’est certes pas une surprise, certaines sociétés avaient même annoncé en décembre la couleur. Mais dans un contexte où l’inflation reste forte, la hausse moyenne des péages de +4,75 % a du mal à passer auprès des Français, d’autant qu’elle n’était que de +2 % en 2022, +0,4 % en 2021, +0,8 % en 2020 et +1,9 % en 2019. Elle intervient de plus le même jour que la hausse de +15 % des tarifs régulés de l’électricité. Le budget des ménages est mis à rude épreuve.

Mais si la revalorisation des tarifs passe particulièrement mal cette année, c’est aussi parce que les sociétés d’autoroutes ont atteint une rentabilité record, très supérieure à celle qui était fixée par les contrats de concessions. Selon un rapport de l’Inspection générale des finances (IGF) réalisé en 2021 et révélé le 25 janvier par Le Canard enchaîné, la rentabilité de deux des plus grosses sociétés concessionnaires (ASF-Escota, groupe Vinci) et APRR (Area, groupe Eiffage) étaient proches de 12 %, bien supérieurs aux 7,67 % ciblés par l’État lors de la privatisation des autoroutes en 2006.

Pour revenir à cet objectif, les inspecteurs ont préconisé « un réalignement de la rentabilité » en proposant plusieurs pistes : la fin anticipée des concessions en 2026, une baisse des tarifs de péage de l’ordre de 60 % – ce qu’apprécieraient certainement les automobilistes – ou le prélèvement par l’État de plus de 63 % de l’excédent brut d’exploitation, soit au bas mot quelque 55,4 milliards d’euros. Destinataire du rapport, le ministre de l’Économie s’est empressé… de ne rien faire.

Prudent, l’hôte de Bercy s’est certainement rappelé que les clauses de contrats de concessions signés en 2006 par Dominique de Villepin ont été révisées en 2015 par un gouvernement dont le ministre de l’Economie était un certain Emmanuel Macron et dont la directrice de cabinet de la ministre de l’Environnement, Ségolène Royal, était une certaine Elisabeth Borne…qui fut directrice des concessions chez Eiffage en 2007.

À moins que Bruno Le Maire n’ait mesuré toute la difficulté de toucher à ces contrats face à des sociétés d’autoroutes prêtes à défendre bec et ongles leur poule aux œufs d’or. En 2015, en contrepartie du gel des tarifs demandé par Ségolène Royal, l’État a ainsi dû accepter de compenser intégralement ce gel par des hausses de tarifs additionnelles les 1er février de chaque année de 2019 à 2023…

Face à cette situation, nombreux sont ceux qui, régulièrement, réclament une renationalisation du réseau autoroutier français, une remise à plat complète d’un système déséquilibré de rentes qui favorise les sociétés d’autoroutes au détriment de l’État, garant de l’intérêt général. Des pétitions circulent, des propositions de loi sont déposées au Sénat ou à l’Assemblée. Mais c’est plus sûrement au moment de la renégociation des contrats, qui arrivent à terme entre 2031 et 2036, que le débat devra se poser en termes clairs : entre l’État et les sociétés privés, qui a la capacité, l’expertise et les moyens de maintenir et développer un réseau autoroutier parmi les meilleurs d’Europe, à l’heure de la transition écologique avec laquelle il faudra inventer l’autoroute de demain, décarbonée, multimodale et accessible à tous ?