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Éditos

Risque zéro

  

crash

Les crashs d’avions existent malheureusement depuis les débuts de l’aviation mais ces dernières années, il arrive que le grand public les découvre quasiment en direct, filmés par les téléphones portables de témoins qui publient les vidéos instantanément sur les réseaux sociaux. En cette fin 2024, coup sur coup deux crashs d’avions ont ainsi pu être filmés.

Mercredi on a vu un Embraer de la compagne Azerbaijan Airlines, qui effectuait une classique liaison entre Bakou et Grozny, en perdition, se fracasser au sol au Kazakhstan, sa carlingue coupée en deux. Le bilan est lourd avec 38 morts, mais 29 personnes ont survécu au crash. Quatre jours plus tard, c’est un autre accident aérien qui a surgi sur nos écrans : un vol de la compagnie Jeju, effectuant une liaison entre Bangkok et Séoul, a tenté un atterrissage d’urgence. Sans train d’atterrissage opérationnel, le Boeing 737-800 a glissé au sol et fini son dérapage incontrôlable contre un mur. Terrible bilan avec 179 morts et deux miraculés.

Dans le premier cas, il a très rapidement été établi que l’appareil avait essuyé des tirs extérieurs provenant du territoire russe. Bakou accuse d’ailleurs Moscou d’avoir voulu camoufler sa responsabilité. Devant l’évidence, Vladimir Poutine a esquissé des excuses et fera sans doute payer un lampiste pour donner le change.

Dans le second cas, qui constitue la pire catastrophe aérienne de l’histoire de la Corée du Sud, on se retrouve face à une nouvelle énigme. Les premiers éléments de l’enquête, encore parcellaires, dessinent les contours d’une terrible succession d’événements. Une collision avec des oiseaux, phénomène redouté des pilotes et responsable de nombreux incidents graves dans l’histoire de l’aviation, aurait d’abord perturbé le vol. Mais c’est surtout une possible défaillance du système hydraulique qui intrigue les enquêteurs. Ce système, capital pour le déploiement du train d’atterrissage, aurait été totalement inopérant lors de l’approche finale.

Cette tragédie pose une question cruciale : Boeing, et plus largement l’industrie aéronautique, parviennent-ils vraiment à regagner la confiance des voyageurs après des années de scandales et d’incidents techniques ? L’avionneur américain traverse déjà, et depuis maintenant plusieurs années, une crise majeure, entre les déboires de son 737 MAX et les récents incidents techniques qui ont émaillé l’actualité. Bien que le 737-800 impliqué dans l’accident soit un modèle différent et réputé fiable, ce nouveau drame pourrait saper davantage la réputation de Boeing, déjà affaiblie.

À l’heure où des millions de personnes prennent l’avion pour les fêtes de fin d’année, ces deux crashs spectaculaires et tragiques ont marqué à raison l’opinion. Pourtant, ils doivent être replacés dans un contexte global : le transport aérien reste l’un des moyens de transport les plus sûrs au monde. En 2023, pour 4,7 milliards de passagers transportés, on ne dénombrait que 0,17 accident mortel par million de vols. Cette sécurité remarquable, priorité tant des avionneurs que des compagnies aériennes et fruit de décennies d’innovations et d’apprentissages, montre que le transport aérien continue de tendre vers le risque zéro, qui restera toujours hors d’atteinte.

 

Ecosystème à revoir

toulouse

Des ascenseurs en panne, des travaux mal réalisés, des charges qui s’envolent… Le tableau n’est que trop familier pour de nombreux copropriétaires français, qui pointent du doigt leur syndic. Et les témoignages accablants que nous publions attestent d’inadmissibles dysfonctionnements.

Longtemps considéré comme le garant du bon fonctionnement de nos immeubles, le syndic se retrouve aujourd’hui au centre de toutes les critiques. Et pour cause puisqu’une enquête menée par la DGCCRF, en 2021 et 2022, sur 457 établissements de syndics a révélé des anomalies dans… 313 d’entre eux ! Non-respect du contrat-type, facturations abusives, manque de transparence… La liste des griefs est longue et édifiante.

Mais ne nous y trompons pas, les syndics ne sont pas les seuls responsables de cette situation. Les copropriétaires eux-mêmes ont aussi leur part de responsabilité. Une étude récente du ministère de la Justice indiquait que 82 % des conflits entre copropriétaires et syndics sont dus à des impayés, avec une augmentation de 29 % des contentieux liés à cela entre 2007 et 2017. Ces retards ou défauts de paiement des charges demeurent ainsi une source majeure de tension qui met à mal l’équilibre financier et la vie des copropriétés.

Ce cercle vicieux est d’autant plus préoccupant que de nombreuses copropriétés sont déjà en situation précaire. Un rapport du Sénat sur la paupérisation des copropriétés en 2024 estime qu’environ 115 000 d’entre elles seraient en difficulté. Face à cette fragilité croissante, la nécessité d’une meilleure détection et prévention des difficultés, ainsi que d’un accompagnement renforcé des syndics dans leur mission, apparaît comme une évidence.

Pourtant, force est de constater que certains syndics, notamment les plus importants comme Foncia, semblent davantage préoccupés par leur rentabilité que par leurs obligations. La gestion opaque, le manque de communication sur les informations financières et la prise de décisions unilatérales sont autant de reproches régulièrement formulés par les copropriétaires.

Face à ces constats alarmants, le législateur a bien tenté de réagir. La loi du 10 avril 2024 introduit des mesures visant à simplifier la gestion des copropriétés et à faciliter l’exécution des travaux d’entretien. Mais ces réformes seront-elles suffisantes pour enrayer la machine infernale ? Une solution plus radicale commence à faire son chemin : devenir son propre syndic pour économiser sur les frais de gestion. Mais cela nécessite un investissement personnel important et cette solution n’est pas à la portée de toutes les copropriétés, notamment les plus grandes ou celles nécessitant une expertise technique pointue.

Au final, on voit bien qu’il est temps de repenser en profondeur le modèle économique et organisationnel des syndics professionnels. La professionnalisation accrue du métier de syndic, une meilleure régulation du secteur et pourquoi pas la création d’un label qualité indépendant et incontestable pour les syndics les plus vertueux, pourraient être des pistes à explorer. Il est également crucial de responsabiliser davantage les copropriétaires, en les formant peut-être et en les impliquant plus activement dans la gestion de leur bien commun.

(Editorial publié dans La Dépêche du Dimanche du 29 décembre 2024)


Réforme maudite

retraites


Depuis 2017, tel le sparadrap du capitaine Haddock, la réforme des retraites n’en finit pas d’occuper le débat public. Son adoption au forceps l’an passé par 49-3 à l’Assemblée nationale, sans véritable débat et contre l’avis des Français et des syndicats, a marqué au fer rouge la politique d’Emmanuel Macron et pèsera d’évidence lorsqu’il s’agira de faire son bilan politique.

Tout avait pourtant bien commencé. Lors de son premier quinquennat, Emmanuel Macron avait osé proposer une petite révolution pour en finir avec les réformes qui s’enchaînaient depuis des années sans jamais régler le problème du financement : changer de système avec la retraite par points. Les Français semblaient plutôt favorables à cette réforme systémique… avant qu’Edouard Philippe n’en fasse une urticante réforme paramétrique financière avec un déjà vu recul de l’âge de départ. Le projet de loi remanié s’était alors soldé – déjà – par un 49-3 avant de sombrer face à la pandémie de Covid. Une fois celle-ci passée, l’élection présidentielle de 2022 avait timidement acté la nécessité de faire une nouvelle réforme. Elisabeth Borne s’y est attelée avec le succès que l’on sait.

La promulgation de la loi de 2023 massivement contestée dans la rue n’a toutefois pas éteint la polémique. D’un côté les syndicats ont continué à marquer leur opposition et ceux de la SNCF, entre autres, sont parvenus à « contourner » le report d’âge par un accord social, au grand dam du gouvernement qui, en rétorsion, n’a pas renouvelé le mandait du PDG de l’entreprise ferroviaire Jean-Pierre Farandou. D’un autre côté, des études sur l’impact de la réforme ont pointé ses effets bien plus modestes qu’attendu sur la résorption des déficits et la limitation des dépenses quand elle ne pénalise pas certains salariés comme les seniors.

Neuf mois après l’entrée en vigueur de la réforme, les élections législatives anticipées de l’été dernier ont refait des retraites un thème majeur d’affrontement entre l’exécutif sortant et les oppositions. Le Nouveau Front populaire a ainsi proposé d’« abroger immédiatement » le report de l’âge légal, ajoutant même « l’objectif commun du droit à la retraite à 60 ans. » Le RN plaidait de son côté en faveur d’une abrogation, avant de faire volte-face en expliquant que la réforme serait révisée plus tard. Dans la nouvelle Assemblée élue, plus éclatée que jamais, les oppositions ont tenté en vain d’abroger la réforme lors de leurs niches parlementaires ; une entreprise bloquée par l’obstruction des macronistes.

La nomination de François Bayrou à Matignon laissait espérer une évolution, mais le centriste – qui estimait pourtant que « rien n’a été clairement expliqué » avec la réforme de 2023 – a refusé à la gauche le gel de la réforme qu’elle réclamait. Le nouveau Premier ministre s’est toutefois dit prêt à « trouver des compromis » avec les partenaires sociaux et a rappelé qu’il était un militant… de la retraite à points Retour à la case départ…

Reste que basculer de l’actuel régime général à un régime à points nécessiterait des années de lissage et encore faudrait-il que tous les syndicats soient d’accord, ce qui n’est pas le cas. La situation est pourtant urgente compte tenu de la démographie française. Des alternatives de financements existent. On pourrait même imaginer muscler le fonds de réserve pour les retraites justement créé par le gouvernement Jospin en 1999.

Mais il y a de fortes chances qu’à la prochaine élection présidentielle, on parle encore – au détriment de tant d’autres sujets – des retraites, cette réforme maudite…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 28 décembre 2024)


Le bras de fer

 

ukraine

 

On a si souvent parlé de tournant dans la guerre en Ukraine lorsqu’un événement d’ampleur semblait rebattre les cartes avant de n’en rien faire qu’on est désormais méfiant avec cette notion au vu de l’évolution imprévisible de ce conflit atypique, à la fois hybride et de haute intensité.

Il y a eu l’inattendue et remarquable résilience ukrainienne dès les premiers jours de l’invasion russe, cette Blitzkrieg qui, selon Vladimir Poutine, devait durer trois jours pour prendre Kiev et qui s’est très vite enlisée face à la détermination des Ukrainiens et de leur président-courage Volodymyr Zelensky. Il y a eu l’importance capitale de l’usage des drones, aériens ou maritimes, dans chaque camp. Il y a eu la contre-offensive ukrainienne qui s’est fracassée sur les dents de dragons russes le long de la ligne de front. Il y a eu les massacres de Boutcha et d’Izium, les déportations d’enfants ukrainiens, les bombardements massifs des villes et villages ukrainiens, autant de crimes de guerre qui ont révulsé les opinions publiques. Il y a eu les menaces nucléaires de Poutine et l’arrivée de soldats nord-coréens, la mutinerie de Prigojine et de ses mercenaires de Wagner et l’incursion ukrainienne dans la région russe de Koursk. Autant d’événements qui ont jalonné les bientôt trois années de guerre ; autant de tournants qui n’ont pas suffisamment infléchi le cours du conflit pour espérer entrevoir son arrêt.

Et pourtant, 2025 pourrait être une année charnière. L’investiture de Donald Trump à la présidence des États-Unis le 20 janvier ouvrira un nouveau chapitre puisque le Républicain élu le 5 novembre dernier a assuré pouvoir mettre fin au conflit « en 24 heures » ou en tout cas en quelques mois. Trump rêve d’entamer son mandat avec un coup diplomatique, du niveau des accords d’Abraham entre Israël et plusieurs pays arabes lors de son premier mandat. Le futur président isolationniste, qui ne veut plus payer pour l’Ukraine ni pour l’Otan si les Européens n’augmentent pas leur cotisation à l’Alliance atlantique, espère mettre autour de la table des négociations Volodymr Zelensky et Vladimir Poutine.

« J’ai un plan très précis pour arrêter l’Ukraine et la Russie », avait fanfaronné l’ancien président américain en septembre, en indiquant qu’il ne le dévoilerait pas afin de garder l’effet de « surprise ». Et pour l’heure, ce plan reste bien mystérieux même si des déclarations de l’entourage de Trump évoquent une « zone démilitarisée » le long de la ligne de front de quelque 1 300 kilomètres, et des garanties de neutralité données par les Ukrainiens aux Russes, c’est-à-dire pas d’adhésion à l’Otan ni à l’Union européenne.

Reste à savoir si Trump a réellement les moyens de ses ambitions face à la rouerie d’un Poutine. Opter pour une résolution rapide du conflit reviendrait à ce que l’Ukraine doive céder des territoires à la Russie – qui en occupe environ 20 % – ce qui donnerait l’impression d’une victoire de Vladimir Poutine. A contrario, se donner plus de temps pourrait prolonger une guerre qui épuise les forces des Ukrainiens. Cessez-le-feu, guerre gelée comme entre les deux Corée, escalade militaire ou traité de paix : les scénarios possibles, on le voit, ne sont pas aussi binaires que Donald Trump l’aimerait.

Le futur président américain, adepte des « deals », pourrait être tenté par un mano a mano avec Poutine avec lequel il entretient des relations ambiguës. Et pour l’heure, personne ne sait comment ce bras de fer entre le milliardaire américain et l’ex-agent du KGB pourrait tourner…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 27 décembre 2024)

 

Barnier bis...

Bayrou

En pleine journée de deuil national pour Mayotte et un énième report aussi déplorable qu’irrespectueux des Français, ces derniers apprécieront-ils le « cadeau de Noël » du gouvernement Bayrou, alors que 65 % disaient ne pas lui faire confiance pour nommer une équipe qui « corresponde à leurs attentes » ? En tout cas, comme les cadeaux que l’on reçoit avec la grimace, la joie de recevoir ne devrait pas l’emporter sur le plaisir d’offrir.

Car, à dire vrai, ce gouvernement Bayrou ressemble furieusement à un gouvernement Barnier Bis… puisque soutenu par le même « socle commun » comprenant les partis présidentiels Renaissance, MoDem et Horizons, associés aux Républicains. Un socle fragile, toujours miné par les ambitions présidentielles de ses chefs, Attal, Wauquiez, Philippe, et peut-être quelques autres comme le revenant Darmanin… et toujours sous surveillance d’un Rassemblement national qui a pesé sur la composition du gouvernement pour écarter Xavier Bertrand, bête noire de Marine Le Pen.

Le maire de Pau rêvait d’un gouvernement composé avec un tiers de droite, un tiers de centre et un tiers de gauche. C’est raté. Son équipe « resserrée » penche, comme celle de son prédécesseur, très nettement à droite, lestée par le maintien du très clivant Bruno Retailleau, devenu incontournable au ministère de l’Intérieur. Là où Michel Barnier ne voulait pas un gouvernement de personnalités – c’était réussi, la plupart des ministres étaient inconnus des Français – François Bayrou voulait miser sur des poids lourds politiques expérimentés. Beaucoup font leur retour au premier plan comme l’ancienne Première ministre Elisabeth Borne à l’Éducation nationale, l’ex-ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin à la Justice ou le retour surprise aux Outre-mer de Manuel Valls. 

Il y a tout de même quelque chose de consternant de voir l’ancien Premier ministre socialiste, qui ne cessait depuis 2017 de multiplier les offres de services à la Macronie – en vain – faire fi du front républicain qui s’était dressé contre le RN l’été dernier et accepter de rejoindre un gouvernement dont la survie dépend de l’extrême droite. Celle-là même qui a mis son veto sur Xavier Bertrand et qui menace de son épée de Damoclès le nouveau gouvernement…

Avec une telle équipe – fut-elle de fortes personnalités connues – avec la même majorité étriquée du « socle commun » dont les partis ont montré leur incapacité à travailler en cohérence, avec, enfin, une Assemblée dont les oppositions sont les mêmes que celles qui ont fait chuter Michel Barnier, les Français sont en droit de se demander si le gouvernement Bayrou passera l’hiver.

D’autant plus que pour franchir « l’Himalaya » que constituera la confection du Budget 2025, François Bayrou ne semble pas vouloir bouger d’un iota de la politique macroniste sanctionnée dans les urnes l’été dernier et reste soumis au diktat d’Emmanuel Macron sur la politique de l’offre ou la très contestée réforme des retraites de 2023. Face aux formations du Nouveau front populaire – coalition arrivée en tête des législatives – le Premier ministre a à peine esquissé vendredi dernier une vague conférence sociale pendant plusieurs mois mais sans suspendre la réforme…

Sur le reste, le François Bayrou semble s’inscrire dans les pas de Michel Barnier et pourrait donc subir le même sort de la censure. À moins que son discours de politique générale, le 14 janvier, montre une inflexion, une émancipation par rapport à Emmanuel Macron, et un changement de méthode pour espérer réparer et réconcilier un pays de plus en plus marqué par une fatigue démocratique…


Solidarität

 

Magdebourg

L’attentat qui a frappé l’Allemagne vendredi soir, faisant au moins cinq morts et plusieurs dizaines de blessé sur le marché de Noël de Magdebourg, a suscité une onde de choc dans le pays, dans le monde mais aussi plus particulièrement en France. Parce que notre pays a aussi connu des attentats de masse de cette nature avec l’attaque terroriste de Nice le 14 juillet 2016 qui avait fait 84 morts et 458 blessés, ou celle survenue sur le marché de Noël de Strasbourg, le 11 décembre 2018, qui avait fait 5 morts et 11 blessés ; parce que, depuis plus de 60 ans et la réconciliation scellée entre Charles de Gaulle et Konrad Adenauer, nos liens d’amitié avec l’Allemagne sont toujours plus puissants que des divergences politiques ponctuelles ; l’émotion des Allemands est aussi la nôtre et notre solidarité est totale pour qu’un peuple qui se retrouve plongé dans l’horreur terroriste puisse surmonter cette terrible épreuve.

Huit ans après un attentat similaire sur le marché de Noël de Berlin, le 19 décembre 2016, l’Allemagne est donc à nouveau secouée à un moment particulier de son histoire. Des élections législatives anticipées doivent, en effet, avoir lieu le 23 février prochain et la campagne électorale se déroule dans un contexte tendu où l’extrême droite, si longtemps circonscrite par un solide cordon sanitaire, pense son heure arrivée. En 2016, celle-ci avait utilisé l’attentat de Berlin pour dénoncer la politique migratoire d’Angela Merkel, cette chancelière qui avait accueilli plus d’un million de réfugiés syriens, sauvant ainsi l’honneur de l’Europe. Cette fois aussi, après plusieurs attentats commis ces derniers mois par des étrangers, le parti d’extrême droite AfD a bondi sur le drame, alors que la question de l’immigration jouera un rôle important dans le scrutin.

Le profil du suspect devrait au contraire imposer la prudence quant à ses motivations réelles. Installé en Allemagne depuis 2006, ce médecin originaire d’Arabie saoudite exerçait dans une commune voisine de Magdebourg et disposait du statut de réfugié. Il n’était pas connu pour des sympathies avec la mouvance jihadiste, mais au contraire par ses prises de position fréquentes sur les réseaux sociaux proches de l’extrême droite. D’un côté, cet homme de 50 ans avait rompu avec l’islam et dénonçait les « dangers » d’une islamisation de l’Allemagne, de l’autre il aidait des demandeurs d’asile. Les enquêteurs devront tirer au clair ce profil singulier et paradoxal.

L’autre question concernera aussi la sécurité du marché de Noël. En Allemagne comme en France, ce type d’événements est très sécurisé avec notamment des plots de béton contre, justement, les voitures béliers. Comment la voiture a-t-elle pu pénétrer dans la rue noire de monde ? Et comment les services de renseignements n’ont pas détecté la menace ?

Enfin, ce drame souligne la fragilité des sociétés démocratiques qui doivent en permanence trouver un équilibre entre sécurisation de l’espace public et lutte contre les attaques terroristes ou tout type d’ingérence étrangères – Elon Musk soutient l’AfD – et protection des libertés publiques qui leur sont consubstantielles.

L’Allemagne aujourd’hui est dans la peine mais, comme la France, trouvera les forces résilientes pour se relever. Car comme le disait le poète allemand Hölderin, « là où croit le péril, croît aussi ce qui sauve… »

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du dimanche 22 décembre 2024)

Der Anschlag, der am Freitagabend Deutschland auf dem Magdeburger Weihnachtsmarkt erschütterte und mindestens fünf Tote und mehrere Dutzend Verletzte forderte, löste eine Schockwelle im Land, in der Welt, aber insbesondere auch in Frankreich aus. Denn auch unser Land hat mit dem Terroranschlag in Nizza am 14. Juli 2016 mit 84 Toten und 458 Verletzten oder dem Terroranschlag auf dem Straßburger Weihnachtsmarkt am 11. Dezember 2018 mit 5 Toten und 458 Verletzten Massenanschläge dieser Art erlebt 11 verletzt; denn seit mehr als 60 Jahren und der besiegelten Aussöhnung zwischen Charles de Gaulle und Konrad Adenauer waren unsere freundschaftlichen Bindungen zu Deutschland immer stärker als gelegentliche politische Differenzen; Die Emotionen der Deutschen sind auch unsere und unsere Solidarität ist total, damit ein Volk, das in terroristische Schrecken gestürzt ist, diese schreckliche Tortur überwinden kann.

Acht Jahre nach einem ähnlichen Anschlag auf den Berliner Weihnachtsmarkt am 19. Dezember 2016 steht Deutschland erneut vor einem besonderen Moment seiner Geschichte. Tatsächlich müssen am 23. Februar vorgezogene Parlamentswahlen stattfinden, und der Wahlkampf findet in einem angespannten Kontext statt, in dem die extreme Rechte, die so lange von einem soliden Cordon Santé begrenzt war, glaubt, dass ihre Zeit gekommen sei. 2016 nutzte sie den Anschlag von Berlin, um die Migrationspolitik von Angela Merkel anzuprangern, der Kanzlerin, die mehr als eine Million syrische Flüchtlinge aufgenommen und damit die Ehre Europas gerettet hatte. Nach mehreren Angriffen von Ausländern in den letzten Monaten hat sich auch dieses Mal die rechtsextreme Partei AfD auf das Drama gestürzt, während die Frage der Einwanderung bei der Wahl eine wichtige Rolle spielen wird.

Im Gegenteil, das Profil des Verdächtigen sollte Vorsicht im Hinblick auf seine wahren Beweggründe erfordern. Der seit 2006 in Deutschland lebende Arzt aus Saudi-Arabien praktizierte in der Nachbarstadt Magdeburg und hatte Flüchtlingsstatus. Er war nicht für seine Sympathien für die dschihadistische Bewegung bekannt, sondern im Gegenteil für seine häufigen Positionen in sozialen Netzwerken, die der extremen Rechten nahe stehen. Einerseits hatte der 50-Jährige mit dem Islam gebrochen und die „Gefahren“ einer Islamisierung Deutschlands angeprangert, andererseits half er Asylbewerbern. Die Ermittler müssen dieses einzigartige und paradoxe Profil klären.

Die andere Frage wird auch die Sicherheit des Weihnachtsmarktes betreffen. Sowohl in Deutschland als auch in Frankreich ist diese Art von Veranstaltung sehr sicher, insbesondere mit Betonblöcken gegen rammende Autos. Wie kam das Auto in die überfüllte Straße? Und warum haben die Geheimdienste die Bedrohung nicht erkannt?

Schließlich macht dieses Drama die Fragilität demokratischer Gesellschaften deutlich, die ständig ein Gleichgewicht zwischen der Sicherung des öffentlichen Raums und der Bekämpfung von Terroranschlägen oder jeglicher Art ausländischer Einmischung – Elon Musk unterstützt die AfD – und dem Schutz öffentlicher Freiheiten finden müssen, die damit einhergehen .

Deutschland ist heute in Schwierigkeiten, wird aber ebenso wie Frankreich die belastbare Kraft aufbringen, wieder aufzustehen. Denn wie die deutsche Dichterin Hölderin sagte: „Wo die Gefahr wächst, wächst auch das Rettende …“


C'est fou...

 

perrier

À la lumière des dernières révélations qui pourraient aboutir à l’arrêt de la production de la plus emblématique eau minérale de France, on est tenté de reprendre un des slogans publicitaires de la marque : Perrier, c’est fou !

Fou effectivement d’imaginer la fin de la saga Perrier commencée au XIXe siècle grâce au savoir du docteur Perrier et au talent d’entrepreneur du britannique St John Harmsworth qui inventa la forme de la célèbre petite bouteille verte. Car Perrier, c’est la France. Imagine-t-on une table de café en terrasse l’été sans son Perrier rondelle ? La table d’une brasserie sans sa bouteille verte ? Perrier est d’autant plus entrée au patrimoine national que la marque, depuis toujours, a su marquer les esprits avec des publicités iconiques. Quarante ans après, on a toujours en tête le lion de Jean-Paul Goude. Perrier fait incontestablement partie d’un panthéon économique et intime, et illustre un certain art de vivre à la française.

Mais ce qui est fou également, ce sont bien sûr les circonstances qui pourraient conduire à un arrêt de la production et qui confine au scandale sanitaire voire au scandale d’État. Un rapport confidentiel de l’Agence régionale de Santé (ARS) d’Occitanie, révélé cette semaine par Le Monde et Radio France, conclu, en effet, que Nestlé Waters, propriétaire de Perrier depuis 1992, doit envisager la fin de la production d’eau minérale naturelle sur son site de Vergèze, où travaille un millier de salariés, en raison de risques sanitaires. L’ARS a estimé que la microfiltration, dont la réglementation a été assouplie par le gouvernement en 2023, n’est « pas réglementaire » car elle a un « effet désinfectant avéré ». Le rapport mentionne aussi un « risque virologique », les microfiltres n’ayant pas « d’effet de rétention sur les virus ».

Voilà Nestlé à nouveau au cœur d’une polémique sur la qualité de ses eaux. Le géant suisse – également propriétaire des marques Vittel, Contrex et Hépar – avait déjà dû cesser d’exploiter en avril un de ses forages gardois à la demande de l’État et détruire au moins deux millions de bouteilles après la découverte de bactéries d’origine fécale. En septembre, il a accepté de payer une amende de 2 millions d’euros dans le cadre d’une convention judiciaire d’intérêt public (CJIP) pour éviter un procès concernant des traitements interdits administrés pendant de nombreuses années à des eaux vendues comme « de source » ou « minérales naturelles ». L’ONG Foodwatch, qui conteste cet accord judiciaire pour éteindre les poursuites, a déposé plaintes contre X pour « tromperie » afin de relancer l’affaire.

Une affaire qui met également en difficulté le gouvernement Borne, puisque le risque viral semble avoir été négligé, en dépit des alertes de l’Agence nationale de sécurité sanitaire. Une commission d’enquête sénatoriale « sur les politiques publiques en matière de contrôle des traitements des eaux minérales naturelles et de source » a déjà rendu un rapport accablant le 16 octobre dernier, déplorant « le manque de transparence de certains acteurs privés comme publics auquel s’est heurtée la mission et, surtout, la lenteur de la mise en conformité de l’industriel en l’absence de mesures plus volontaristes de l’État. » Le rapporteur PS Alexandre Ouizille, souhaite désormais pouvoir « remonter jusqu’au bout de la chaîne de décision ».

Il est effectivement plus que temps de retrouver de la transparence et de sanctionner lourdement tous ceux qui font passer la recherche du profit avant la santé de leurs clients comme ceux qui permettent de tels manquements réglementaires et éthiques.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 21 décembre 2024)


Derrière le drame

rugby

Il y a un an au Royaume-Uni, le cabinet d’avocats Ryland Garth secouait le monde du rugby en portant une class action (action de groupe) de près de 450 rugbymen, dont 140 anciens internationaux, contre les fédérations anglaise et galloise, et World Rugby – l’organisme international qui gère le rugby à XV et le rugby à sept. Les joueurs accusaient les instances d’avoir négligé leur santé, particulièrement à cause des commotions cérébrales subies à répétition… « Nos recherches démontrent que 400 joueurs sont morts de façon prématurée ces dix dernières années, et c’était dû à des dommages au cerveau », assurait le cabinet, qui représente depuis fin octobre quelque 850 joueurs et attend des premières audiences en justice en février 2025.

Cette affaire britannique illustre l’ampleur d’un phénomène mondial, qui ne concerne d’ailleurs pas seulement le rugby mais aussi d’autres sports de contact. Le monde du rugby, toutefois, est celui qui est en première ligne, car il a été marqué par de nombreux drames qui ont bouleversé tous les amoureux de l’ovalie. Face à ce qui reste un fléau, les instances du rugby et les autorités ont pris des mesures depuis plus de dix ans. Un protocole commotion a été institué en 2012 pour permettre au corps médical d’examiner chaque joueur susceptible d’avoir subi une commotion cérébrale pendant les rencontres. Trois questionnaires baptisés HIA (Head Injury Assessment) et comprenant notamment des tests de mémoire et d’équilibre sont prévus.

Ce socle a ensuite été renforcé par plusieurs dispositions, qui distinguent par ailleurs les joueurs de plus ou moins de 19 ans : interdiction pour un joueur concerné de revenir avant un certain délai sur le terrain, hausse du nombre de changements de joueur autorisé par match, afin de limiter les blessures, ou encore le carton bleu de l’arbitre à un joueur qui présente un signe évident de commotion. Un groupe de travail, piloté par les services de la direction des sports du ministère et regroupant le ministère de la Santé, le mouvement sportif et les sociétés savantes concernées, a été mis en place pour émettre des recommandations générales pour la pratique sportive en France – tous sports confondus.

En parallèle, la connaissance de l’effet des chocs subis par les rugbymen durant un match a fait des progrès. En 2014 le CHU de Toulouse avait mis en place la première consultation spécialisée pour les joueurs de rugby victimes de commotion cérébrale. L’heure était alors à la sensibilisation, car en l’absence de perte de connaissance, la commotion cérébrale peut passer inaperçue. Dix ans plus tard, la question de la préservation de la santé des sportifs commotionnés est toujours là et s’est étendue à d’autres disciplines que le rugby (judo, boxe, handball…). L’enjeu est désormais de pouvoir prédire les conséquences à long terme des commotions et aussi d’offrir aux amateurs un suivi aussi bon que celui dont bénéficient les professionnels.

En dépit de toutes ces mesures de protection et des avancées de la recherche, le risque zéro n’existe pas et des drames surviennent toujours, comme celui qui a injustement frappé Mathias Dantin, un joueur de 17 ans du stade Bagnérais, en décembre 2022. Au-delà du procès du joueur qui l’a plaqué et l’a rendu tétraplégique, le courage et le combat de Mathias doivent nous interpeller et nous amener à continuer à tout faire pour que le rugby ne se laisse pas déborder par la violence de certains et soit plus sûr et plus ferme dans ses règles et sa pratique.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 17 décembre 2024)


C'est possible !

france

Et si, en dépit de tout, les Français finissaient par retrouver le moral ? Poser cette hypothèse est peut-être présomptueux tant les enquêtes, études, sondages et rapports en tout genre nous disent combien les Français font grise mine et sont pessimistes sur l’avenir. Le mois dernier, l’Insee nous apprenait ainsi qu’après un léger rebond, la confiance des ménages s’était dégradée à nouveau : à 90, l’indicateur qui la synthétise a diminué de trois points, restant au-dessous de sa moyenne de 100 entre janvier 1987 et décembre 2023… Ce mois-ci, l’enquête « Quels communs dans une société française en tension ? », réalisée par BVA Xsight et la Fondation Jean-Jaurès, révélait un mal-être profond au sein de la population. Une lassitude collective qui s’accompagne d’un sentiment d’enfermement : un Français sur deux se sent prisonnier de sa propre vie.

Quelques jours plus tard, c’est la vaste enquête « Fractures françaises » d’Ipsos qui mettait en lumière une défiance record envers nos institutions. Trois quarts des Français n’ont pas confiance dans la présidence de la République, un chiffre en hausse de 7 points en un an. L’Assemblée nationale n’est pas épargnée, avec 74 % de défiance également. Quant aux partis politiques, ils atteignent le score alarmant de 86 % de défiance. L’interminable feuilleton de la nomination du Premier ministre après la censure de Michel Barnier, encore décalée de 24 heures hier soir, n’arrangera pas les choses. Et hier, la Fondation Jean-Jaurès a publié une note préoccupante sur « l’exode informationnel » des Français : des millions de nos concitoyens ont décidé de fuir « un écosystème médiatique saturé d’informations répétitives, anxiogènes et conflictuelles ». N’en jetez plus !

Dans cet océan de marasme, deux bonnes nouvelles, pourtant, allument une petite lumière au bout du tunnel de la sinistrose : Notre-Dame de Paris et les Jeux olympiques. La première, l’un des monuments les plus visités dont l’incendie en 2019 avait ému le monde, a été réouverte samedi dernier après seulement cinq ans de travaux, sa splendeur retrouvée suscitant une admiration mondiale méritée.

Les JO de Paris, qui ont fait naître cet été un engouement populaire et une vraie fierté française saluée partout dans le monde ont, eux, fini hier en beauté puisque le Comité d’organisation présidé par Tony Estanguet a annoncé dégager un excédent d’environ 27 millions d’euros là où certains prédisaient un dérapage financier comme c’est souvent le cas. Les Jeux de Paris deviennent ainsi synonymes d’une réussite logistique, sportive, artistique, écologique et donc financière. De quoi pousser un vrai cocorico.

Ces deux exemples sont surtout deux leçons pour nous tous et peut-être plus encore pour notre classe politique qui se déchire depuis la dissolution ratée. Quand on a un objectif précis, un cap clair, un horizon galvanisant et ambitieux, quand chacun est respecté, considéré à sa juste valeur, motivé pour donner le meilleur de lui-même, alors les Français savent se retrouver sur l’essentiel, font vivre cette fraternité souvent malmenée et parfois oubliée et rendent possible ce qu’ils pensaient impossible. Ne dit-on pas qu’impossible n’est pas Français ?


Feuilleton

medicament


Le retour des rhumes avec leur cortège de nez bouchés, de maux de gorge et de tête incite les Français à se tourner vers des médicaments dont les noms, après des années de publicité, sont entrés dans le vocabulaire hivernal : Actifed Rhume, Humex, RhinAdvil, Dolirhume, etc. Abordables, ces médicaments sont devenus les alliés des enrhumés d’autant plus facilement que leur efficacité est réelle pour un soulagement rapide.

Seulement voilà, comme tout médicament, il peut y avoir des effets secondaires et ceux de cette famille de médicaments – les vasoconstricteurs – s’ils restent évidemment rares, ne sont pas bénins puisqu’il s’agit d’infarctus du myocarde ou d’accidents vasculaires cérébraux. A ces effets secondaires-là, connus de longue date, de récentes études viennent y ajouter de nouveaux risques neurologiques, confirmés par l’Agence européenne du médicament (EMA). Au point que le bénéfice-risque de huit médicaments se pose cette année de façon encore plus aiguë qu’auparavant…

Car les alertes sur ces médicaments ne sont pas nouvelles. Depuis plusieurs années, l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) évoque leurs risques. Il y a deux ans déjà, l’Agence avait appelé les Français à la vigilance. « Ce type de médicament ne doit pas être utilisé en première intention en cas de rhume », rappelait-elle en novembre 2022. Un an plus tard, l’ANSM ne pouvait que constater que son appel n’avait pas été entendu et que les (mauvaises) habitudes avaient perduré. À l’automne 2023, elle décide alors de passer à l’étape supérieure et déconseille l’utilisation des vasoconstricteurs compte tenu de « la gravité de ces accidents et (de) la persistance des cas – en dépit des actions déjà mises en place. » L’ANSM avait reçu le soutien des médecins et des pharmaciens. Les médicaments pointés du doigt se sont alors retrouvés non pas sur un présentoir mais derrière le comptoir ; les autorités espérant que le passage par le pharmacien ferait œuvre de pédagogie.

Peine perdue. Dans un avis publié hier, l’ANSM, qui a constaté une hausse des ventes de ces médicaments depuis septembre, a décidé qu’à compter de ce mercredi 11 décembre, une ordonnance devra obligatoirement être présentée pour obtenir en pharmacie ces vasoconstricteurs contenant de la pseudoéphédrine. « Au regard d’une part des très nombreuses contre-indications, précautions d’emploi et des effets indésirables connus de la pseudoéphédrine, et d’autre part du caractère bénin du rhume, nous considérons que la possibilité d’obtenir ces médicaments sans avis médical fait courir un risque trop important aux patients », écrit l’ANSM. Une nouvelle alerte donc qui interroge désormais sur ce que sera la prochaine étape l’année prochaine…

Cette affaire soulève en tout cas plusieurs sujets qui dépassent le seul cadre des vasoconstricteurs. D’abord l’importance, cruciale, de la réévaluation des bénéfices-risques des médicaments en fonction des connaissances scientifiques et médicales. De ce côté-là, l’ANSM joue parfaitement son rôle. Ensuite, cette affaire met en lumière l’automédication : déjà renforcée par la crise Covid, elle prospère sur fond de réelles difficultés d’accès à un médecin généraliste, ce que ne manque pas de souligner NèreS, l’organisation professionnelle qui représente les fabricants de médicaments sans ordonnance.

Au final, ce nouvel épisode devrait tous nous interroger sur notre automédication, plus généralement sur notre consommation parfois déraisonnable de médicaments, et nous rappeler qu’un médicament n’est pas un produit comme un autre… et qu’un rhume guérit spontanément en 7 à 10 jours.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 11 décembre 2024)


Désespérance

macron

« La société politique contemporaine : une machine à désespérer les hommes », déplorait Albert Camus. Que dirait le prix Nobel de littérature 1957 de la situation politique de la France s’il était encore en vie ? On n’ose l’imaginer…

L’adoption, mercredi soir, d’une motion de censure par deux des trois blocs qui composent l’Assemblée nationale – la gauche du Nouveau Front populaire, l’extrême droite du Rassemblement national et des ciottistes – signe l’échec de la méthode Barnier, celui de toutes les forces politiques de la représentation nationale sans exception et, bien sûr, celui du chef de l’État dont la dissolution, prise sur un coup de tête comme un caprice en réponse à sa défaite aux élections européennes, est bel et bien à l’origine de cette situation de blocage total.

L’ancien négociateur du Brexit, duquel on attendait beaucoup – trop sans doute – s’est heurté dès sa nomination aux petits calculs politiciens des partis, aux ambitions délétères des ténors du « socle commun » censé le soutenir et aux lignes rouges sans cesse repoussées de Marine Le Pen, qui avait pouvoir de vie ou de mort sur son gouvernement. Les députés – en tout cas ceux du front républicain, qui reste l’enseignement majeur des législatives anticipées – ont oublié le message des Français et ont été incapables de faire un pas, si petit soit-il, les uns vers les autres pour trouver quelques compromis à même d’assainir le déficit public abyssal du pays.

Bouffis d’orgueil et de certitudes, ils ont échoué à montrer que face au pouvoir monarchique de l’Elysée dans la Ve République, une voix parlementaire constructive efficiente pouvait exister. Quant au chef de l’État, qui s’est refusé à donner sa chance à un gouvernement de gauche l’été dernier par crainte qu’on remette en cause tout ou partie de sa politique nettement rejetée dans les urnes, le voilà revenu à la case départ. Fiasco intégral sur toute la ligne…

Que faire désormais pour sortir de la France de l’ornière sachant que la situation est figée puisqu’aucune dissolution ne peut avoir lieu avant juin 2025 ? Emmanuel Macron, qui, tel MacMahon en 1877, voit les demandes de démission se multiplier à son endroit, a pris la parole hier, droit dans ses bottes… pour finalement ne rien dire que les Français ne sachent déjà. Revenant sur la dissolution qu’il admet « incomprise », le chef de l’État, qui assure qu’il restera en poste jusqu’au terme de son mandat, déroule le fil des derniers mois en s’exonérant de toute responsabilité dans la situation actuelle, alors même que les Français en font le responsable numéro 1.

Faisant la leçon aux députés obsédés par des stratégies pour la présidentielle de 2027 et qui ont selon lui constitué un « front anti-républicain », Emmanuel Macron promet de nommer un Premier ministre à la tête d’un nébuleux « gouvernement d’intérêt général », qui aura finalement la même feuille de route que celle de Michel Barnier – avec les mêmes résultats ? Et le chef de l’État de conclure son allocution de 10 minutes chrono sur la réussite du chantier de Notre-Dame, qui rouvre demain, ou celle des JO de Paris comme exemples à suivre du génie français. Face à la gravité de la situation, c’est peu dire qu’on reste sur notre faim.

En visitant le chantier de Notre-Dame vendredi dernier, Emmanuel Macron a dit croire en « un choc d’espérance ». Pour l’heure et pour paraphraser Camus, les Français – dont deux études viennent de montrer la fatigue collective et la défiance politique – ressentent plutôt un choc de désespérance.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 6 décembre 2024)

Le prix de la liberté

armee

Depuis bientôt trois ans, l’Ukraine livre une bataille acharnée contre l’agression de la Russie qui a envahi son territoire et en occupe désormais quelque 20 %. Mais cette guerre, qui se joue aux portes de l’Europe, n’est pas seulement un conflit territorial : c’est un conflit où s’affrontent des conceptions divergentes de l’ordre international, c’est un duel entre deux visions du monde, entre l’autoritarisme et sa loi du plus fort et la démocratie et la défense de la liberté et du droit international.

La France, l’Europe et l’OTAN se sont engagées aux côtés de l’Ukraine dans ce que l’on peut qualifier de guerre par procuration, fournissant une aide militaire, financière et diplomatique cruciale à Kiev, dont la résistance et la résilience forcent le respect mais qui semblent arriver au bout d’un cycle. Depuis l’échec de sa grande contre-offensive de printemps qui s’est fracassée sur les solides défenses russes et en dépit de l’inattendue incursion dans la région de Koursk, l’Ukraine est confrontée à de colossaux défis : mobiliser et renouveler ses troupes sur un front qui s’étire sur près de 1 300 kilomètres, où les pertes humaines sont considérables.

Malgré le courage, l’ingéniosité et la détermination du peuple et des soldats ukrainiens, la réalité démographique et logistique impose ses limites. C’est dans ce contexte que l’idée d’un soutien militaire plus direct, c’est-à-dire l’envoi de troupes au sol revient dans le débat. Emmanuel Macron avait brisé ce tabou en février, s’attirant de multiples critiques de nos alliés et l’hostilité belliqueuse et menaçante de Vladimir Poutine. Le Président français, isolé, avait justifié ses propos par la nécessité d’entretenir « une ambiguïté stratégique. »

Le retour prochain de Donald Trump à la Maison Blanche, qui pourrait se traduire par un désengagement des États-Unis dans leur aide à l’Ukraine, conduit les alliés à se poser à nouveau la question : faut-il franchir le pas et envoyer des troupes au sol combattre aux côtés des Ukrainiens ? Cette question a été abordée lors de la visite du Premier ministre Ker Starmer en France à l’occasion du 11-Novembre. Paris et Londres réfléchissent à prendre la tête d’une coalition en Ukraine qui pourrait s’appuyer sur l’envoi de troupes occidentales et/ou de sociétés de défense privées, dont certaines ont déjà formulé des offres de service.

L’envoi de troupes sur le terrain – qui ne consiste pas forcément à des soldats sur la ligne de front mais à des soutiens – teste évidemment les limites de la co-bélligérance que les Occidentaux ont toujours prises en compte, notamment en raison de l’hostilité des opinions publiques – 68 % des Français sont contre selon un sondage CSA paru hier. La crainte d’une escalade du conflit et d’un affrontement direct avec la Russie est tangible et pourtant, n’est-ce pas précisément cette peur qui encourage le Kremlin à poursuivre son agression ou à en imaginer d’autres ? La décision n’est pas facile à prendre et si une intervention directe pourrait consolider l’unité européenne face à la menace russe, elle pourrait aussi précipiter une confrontation dont l’issue serait incertaine.

Au final, au-delà des seuls aspects militaires ou géopolitiques, se pose aujourd’hui la même question qu’au premier jour de l’invasion russe : quels sacrifices sommes-nous prêts à faire pour aider les Ukrainiens qui défendent leur souveraineté, leur liberté, ce en quoi nous croyons ? Quel est le prix de la liberté ?

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 29 novembre 2024)

La censure et le courage

assemblee

Est-ce la fascination très française pour la politique américaine qui conduit certains hommes et femmes politiques de la fragile coalition gouvernementale à emprunter les voies du trumpisme et sa post-vérité – c’est-à-dire proférer de gros mensonges – pour conjurer la censure qui pourrait s’abattre sur Michel Barnier ? Qui eût cru, en effet, que l’ex-Première ministre Elisabeth Borne, craignant un « shutdown » à l’américaine, irait jusqu’à affirmer samedi soir que si le Budget 2025 n’était pas adopté, il n’y aurait « plus de carte Vitale, plus d’allocations retraites et de chômage » ?

« La carte Vitale fonctionnerait encore. Je ne suis pas là pour agiter des chiffons de la peur », a dû assurer hier Maud Bregeon, porte-parole d’un gouvernement que Michel Barnier avait pourtant placé sous le signe de la vérité et à bonne distance de l’esbroufe. On en est loin… Le Premier ministre lui-même, mardi soir sur TF1, a dramatisé à outrance la situation, estimant que sans Budget, « il y aura une tempête probablement assez grave et des turbulences graves sur les marchés financiers » en cas de motion de censure adoptée, et martelant que les Français avaient envie de « stabilité ».

Les Français, qui sont désormais majoritairement en faveur de la censure du gouvernement Barnier, aimeraient, au-delà de la stabilité, tout simplement la vérité sur ce qui les attend, notamment en termes d’impôts. Quant aux marchés financiers, on les voit mal appliquer à la France le traitement infligé à la Grèce en 2015. De surcroît, si la France ne disposait pas de Budget – comme ce fut le cas en 1979 sous Raymond Barre – des outils constitutionnels existent pour faire face à une telle situation. Que le gouvernement et son « socle commun », perclus de divergences, dramatisent pour éviter la censure est une chose, mais ils ne peuvent pas marteler contre l’évidence qu’il n’y aurait de possible que « leur » budget et que le Premier ministre sera contraint d’utiliser l’article 49.3 pour opérer une adoption sans vote.

À dire vrai, dans une Assemblée sans majorité absolue et divisée en trois blocs qui estiment chacun avoir raison tout seul, les députés vont devoir faire leur examen de conscience à l’heure de voter ou non la censure et donc de faire chuter le gouvernement Barnier. Chacun va se trouver écartelé entre l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité telles que définies par le sociologue allemand Max Weber.

L’éthique de conviction, qui entend rester fidèle à des valeurs quelles qu’en soient les conséquences, conduirait les oppositions à voter la censure contre un gouvernement qui ne reflète pas, selon elles, les résultats des législatives où la gauche est arrivée en tête ; qui ne s’est constitué qu’avec les deux forces politiques (macronistes et LR) sanctionnées dans les urnes et qui n’a guère cherché à leur tendre la main pour bâtir des compromis.

L’éthique de responsabilité, a contrario, se caractérise par l’attention aux moyens, à leur efficacité et à leurs conséquences. Est-il utile de censurer le gouvernement Barnier sachant que l’Assemblée restera la même jusqu’à l’été prochain et une hypothétique dissolution ? Est-il pertinent d’ajouter une crise budgétaire et gouvernementale à une crise politique ? Ces questions taraudent notamment les socialistes ou les écologistes qui veulent penser l’après.

Concilier l’éthique de conviction – qui n’est pas irresponsable – et l’éthique de responsabilité – qui n’est pas dépourvue de conviction – reste pourtant possible. Jean Jaurès, dont on vient de fêter le centenaire de la panthéonisation, avait dessiné ce chemin de crête en assurant que « le courage, c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel ». Mais y a-t-il encore du courage à l’Assemblée ?

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 28 novembre 2024)

Le grand rendez-vous

  

maires

En annonçant hier qu’elle ne briguerait pas un troisième mandat de maire de Paris après des mois à entretenir à dessein le suspense, Anne Hidalgo a comme lancé la bataille des municipales de 2026. Des élections cruciales dans la vie des Français, mais qui passaient sous les radars de l’agenda médiatique, quasi-exclusivement consacré à la politique nationale depuis les européennes et les législatives anticipées qui ont abouti à l’inextricable situation politique que l’on connaît. Donner un coup de projecteur sur ce scrutin – le premier inscrit au calendrier, sauf si une nouvelle dissolution intervenait l’été prochain – est important car ces élections revêtent au moins trois grands enjeux.

Enjeu démocratique d’abord. La pandémie de Covid-19 avait conduit, lors des élections municipales de 2020, à espacer les deux tours de plus de trois mois, ce qui a bouleversé les taux de participation mais aussi le jeu des alliances d’entre-deux tours, les reports de voix et même les priorités affichées par les candidats, voire les attentes des électeurs. Avec le scrutin de mars 2026, on retourne à la normale avec une campagne électorale classique en un temps limité.

Dans un contexte de défiance des citoyens face aux hommes et femmes politiques, le maire reste l’élu préféré des Français, parce que ses décisions impactent directement leur quotidien et leur environnement. Parce que les conseillers municipaux que l’on côtoie dans sa ville sont aussi « à portée d’engueulade », peut-être trop parfois. Les incivilités, voire les violences contre les élus, se sont multipliées ces dernières années de façon insupportable. Une pression qui s’ajoute aux sollicitations incessantes des administrés. À cela s’adjoint le sentiment chez certains maires de ne plus avoir les moyens financiers de leurs missions ou de voir leurs marges de manœuvre diminuer face aux intercommunalités. Pas étonnant dès lors que certains maires aient envisagé la démission voire sont passés à l’acte. On n’en est pas encore à une crise des vocations ou à une vague de démissions, mais en 2020, 106 villes et villages n’avaient aucun candidat déclaré et beaucoup de maires avaient refusé de rempiler. Si l’on veut faire perdurer l’envie de s’engager au service de sa commune, il y a urgence à enfin définir un vrai statut de l’élu. Michel Barnier l’a promis pour début 2025. Il est temps.

Enjeu politique ensuite. Si les élections municipales vont se traduire par des scrutins dans les 34 935 communes de France, et que nombre de candidats à la mairie se présentent sans étiquettes partisanes, elles n’en recouvrent pas moins une lecture nationale pour les villes et les grandes métropoles. Car contrairement à ce que certains veulent faire croire, le poids des formations politiques ne saurait se mesurer uniquement au score du premier tour de l’élection présidentielle ou à celui des élections européennes. Quelles alliances locales vont se faire, à gauche, à droite, au sein du bloc central ? Les écologistes qui avaient conquis plusieurs villes pourront-ils les conserver ? Le RN peut-il en conquérir d’autres et LFI faire une percée ? Les municipales sont d’autant plus importantes qu’elles fournissent le gros du corps électoral pour les élections sénatoriales.

Enjeux sociétaux enfin. En France comme à l’étranger, on voit que l’échelon local est celui des solutions. Il gagne en pertinence pour relever les grands défis de notre temps et préparer la société de demain, notamment pour la transition écologique, les transports, la santé… Autant de raisons qui vont faire des municipales de 2026 un grand rendez-vous pour le pays.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 27 novembre 2024)

 

Des adultes dans la pièce ?

barnier

 
Michel Barnier sera-t-il toujours Premier ministre à Noël ? Son fragile gouvernement, dont certains ministres n’hésitent plus à le défier quand ils ne tirent pas à hue et à dia, passera-t-il les fêtes ? Ou la censure viendra-t-elle mettre fin à cet attelage brinquebalant « soutenu » par les formations d’un « socle commun » qui ont de moins en moins de choses en commun ?

Depuis la nomination de l’ancien négociateur du Brexit à Matignon après un été d’interminables tergiversations d’Emmanuel Macron – dont la catastrophique dissolution a précipité le pays dans une situation inextricable – chacun sait bien que la censure est une épée de Damoclès au-dessus de Michel Barnier, sous « surveillance » des troupes de Marine Le Pen. Stoïque, l’intéressé a d’ailleurs toujours dit qu’il pouvait s’en aller du jour au lendemain, et que contrairement aux hiérarques de sa majorité – Laurent Wauquiez, Gabriel Attal, Gérald Darmanin, Edouard Philippe… – il n’avait pas d’agenda caché pour la présidentielle de 2027. Ses premiers pas, accomplis avec la bienveillance des Français, laissaient même entrevoir un trou de souris par lequel le Savoyard pouvait passer pour que son gouvernement survive au Budget et voit le printemps.

Las ! La situation s’est singulièrement tendue en deux mois à peine. Les débats confus sur les textes budgétaires à l’Assemblée ont donné lieu – pour arriver à 60 milliards d’euros d’économies afin de combler les déficits abyssaux des comptes publics – à un festival de propositions, de taxes, de coups de rabots, de zigzags, de volte-face. Tant et si bien que plus personne n’y comprend rien et les Français s’y sont perdus, ne sachant plus quels impôts ils paieront au final. À cet infernal budget s’ajoute un vent de colères : celles des agriculteurs ; celles des salariés – 300 000 peut-être – qui vont être victimes de plans sociaux ou celle des fonctionnaires méprisés par leur propre ministre ; celles des élus locaux, ulcérés de devoir faire des milliards d’économies pour renflouer l’État, eux qui rendent chaque année des budgets locaux à l’équilibre.

À côté de ce tableau déjà explosif, Michel Barnier doit gérer les états d’âme et les ambitions de sa majorité relative dont les chefs veulent obtenir leur petite victoire. Laurent Wauquiez se gargarise d’avoir allégé les ponctions sur les retraites, Gabriel Attal – pourtant comptable des déficits actuels comme l’a démontré de façon accablante le Sénat – veut la sienne sur les exonérations de cotisations patronales. Et Marine Le Pen entend elle aussi obtenir quelque chose. La cheffe de file des députés RN – contre laquelle une peine d’inéligibilité a été requise dans le procès des assistants parlementaires du parti d’extrême droite – a changé de braquet et se dit désormais prête à voter la censure, tout comme le Nouveau front populaire.

En admettant qu’il ne s’agisse pas d’un coup de bluff du RN et que le NFP vote d’un seul homme, qui remplacerait ensuite Michel Barnier, censuré après un 49.3 ? Et avec quelle majorité sachant que l’Assemblée sera la même, puisqu’elle ne peut pas être dissoute d’ici l’été 2025 ? Certains imaginent un gouvernement Barnier II, d’autres le retour de Lucie Castets, de Bernard Cazeneuve ou de Raphaël Glucksmann, d’autres encore un gouvernement purement technique pour gérer le pays en attendant 2027, et Jean-Luc Mélenchon rêve de voir Emmanuel Macron démissionner et provoquer une présidentielle anticipée…

Comment finira cet immense jeu de dupes où le sens de l’intérêt général semble s’effacer devant les ambitions électoralistes et parfois infantiles ? Personne ne le sait. Les Français sont fondés à se demander : y a-t-il des adultes dans la pièce ?

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du dimanche 24 novembre 2024)


Evolutif

coiffeur


Il y a dans la vie des Français un rituel qui résiste à toutes les crises, même les plus sévères : la visite chez le coiffeur. Ce rendez-vous, qui rythme notre quotidien depuis des générations, est bien plus qu’une simple nécessité esthétique, c’est souvent un moment de pause, de convivialité et parfois même de thérapie improvisée – ah, les discussions avec son coiffeur ou sa coiffeuse. Dans chaque ville, le salon de coiffure demeure ainsi ce lieu unique où se tissent des liens sociaux, où se disent les dernières nouvelles du quartier, où se forgent aussi des relations de confiance qui durent parfois toute une vie.

Pourtant, ce secteur emblématique de l’artisanat français traverse une période de profonde mutation. La pandémie de Covid-19 a laissé des traces, avec une chute vertigineuse de 18,1 % du chiffre d’affaires en 2020. Le télétravail, devenu une habitude pour nombre de citadins, a bouleversé les rythmes de fréquentation des salons. Mais les coiffeurs font preuve d’une remarquable capacité d’adaptation et le secteur, très diversifié, sait se réinventer. Les barbiers qui fleurissent dans les centres-villes en sont l’illustration, eux qui attitrent une clientèle masculine de plus en plus attachée au soin de son apparence, et qui affichent une croissance de 6 %. Le salon de coiffure traditionnel n’a toutefois pas dit son dernier mot. Fort de ses plus de 100 000 établissements répartis sur tout le territoire – 10 000 en Occitanie – dont 26 % proposent des services à domicile, il reste le gardien d’un savoir-faire à la française reconnu mondialement ; les grands groupes comme Provalliance ou VOG côtoyant les artisans indépendants.

Les défis sont pourtant nombreux et certains salons sont confrontés à de réelles difficultés, notamment les petits salons traditionnels, car la concurrence entre les différents types de coiffeurs est féroce – certains estiment même qu’il y a trop de salons en France et redoutent une hausse de faillites. Ces derniers mois, l’inflation galopante a contraint certains professionnels à des équilibres délicats pour préserver leur clientèle. La pénurie de main-d’œuvre qualifiée est aussi une vraie préoccupation : en 2023, il y avait quelque 10 600 postes à pourvoir. Le remboursement des prêts garantis par l’état (PGE) est aussi un sujet d’inquiétude. Mais au global, les salons de coiffure ont connu une progression de leur chiffre d’affaires cette année, selon le dernier Observatoire de la coiffure Fiducial paru en septembre dernier. Sous les effets conjugués de l’inflation et de l’évolution de l’offre vers des services à plus forte valeur ajoutée, le ticket moyen a continué d’augmenter.

La profession fait aussi montre d’une innovation constante : développement du bio, numérisation des prises de rendez-vous, personnalisation des services…

Le secteur se transforme ainsi sans perdre son âme en conjuguant tradition et modernité. Et les perspectives de la coiffure française, dont les professionnels représentent 1 % de la population active, restent encourageantes, avec une croissance attendue de 3 % pour 2024. Mais au-delà des chiffres, c’est la résilience de ce secteur qui impressionne. Les coiffeurs ont su préserver l’essentiel en s’adaptant sans cesse pour coller aux évolutions de la société mieux que n’importe qui : c’est peut-être là le secret de leur pérennité.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 22 novembre 2024)

Le style Binet

Sophie Binet

L’arrivée surprise, en mars 2023, de Sophie Binet à la tête de la CGT – contre la dauphine de Philippe Martinez – a indéniablement marqué un tournant pour la centrale syndicale. Cette Nantaise de 42 ans passée par la Jeunesse ouvrière chrétienne et le PS est, d’abord, la première femme à diriger la confédération depuis 1895. Mais elle a, surtout, su bousculer les codes établis avec un style bien à elle.

Le contraste est, en effet, saisissant avec ses prédécesseurs : exit les envolées lyriques d’un Henri Krasucki, la bonhomie calculée d’un Louis Viannet, la pondération d’un Bernard Thibault ou la combativité frontale d’un Philippe Martinez. Sophie Binet cultive, elle, un style différent : une technicité assumée, une maîtrise des dossiers sur le bout des doigts – on l’a encore constaté hier à La Dépêche lorsqu’elle a répondu à nos lecteurs – un féminisme pugnace et des réparties chirurgicales, qui font d’elle une bonne cliente des matinales. D’ailleurs, si Laurent Berger semblait prendre – médiatiquement parlant – l’ascendant sur Philippe Martinez lors du conflit sur la réforme des retraites, Sophie Binet supplante désormais la très discrète Marylise Léon, secrétaire générale de la CFDT.

Passée par la direction du syndicat étudiant UNEF en 2006 au moment du CPE dont elle obtiendra le retrait, et issue de l’UGICT-CGT – l’Union générale des ingénieurs, cadres et techniciens – Sophie Binet, en prenant la tête de la CGT, a voulu donner un nouveau visage à son syndicat, qui tranche parfois avec son histoire ouvrière. Un décalage qui a suscité des interrogations internes sur sa capacité à fédérer l’ensemble des sensibilités au sein de l’organisation, mais qui colle au plus près de ce qu’est devenu, aujourd’hui, le monde du travail. La volonté de Sophie Binet d’articuler luttes sociales et enjeux environnementaux, d’aborder de nouveaux enjeux sur le numérique ou le management dans un contexte post-Covid, interpelle certains bastions traditionnels de la centrale mais entre en parfaite résonance avec les préoccupations des jeunes militants.

Reste que si cette communication au cordeau et ce développement d’une expertise réelle sur certains sujets ont rafraîchi l’image du syndicat, ils devront aussi se traduire dans les chiffres : dans un pays où le taux de syndiqués reste bas, la très contestataire CGT a perdu certains combats. Il y a un an, la CGT a cédé, au profit de la CFE-CGC, sa place de premier syndicat chez EDF qu’elle occupait sans discontinuer… depuis 1946. Avec 640 000 adhérents revendiqués en 2022, la CGT est toutefois au coude à coude avec la CFDT qui la devance et, comme elle, profite du regain de confiance des Français envers les syndicats.

Selon le Baromètre de la confiance politique de Science Po-Cevipof, publié en février dernier, 40 % des Français font désormais confiance aux syndicats et 52 % estiment qu’ils sont plutôt un élément de dialogue de la société française. 56 % des travailleurs (salariés du privé ou agent public) jugent l’action des syndicats efficace au sein des entreprises… mais 61 % la considèrent inefficace au niveau national.

Un satisfecit, donc, doublé d’une injonction à agir sans doute différemment. Le contexte budgétaire, politique et économique, la vague des plans sociaux, l’enjeu de la souveraineté industrielle appellent les syndicats à être aux avant-postes pour montrer qu’à l’heure où la résignation gagne certains Français, « une mobilisation ne sert jamais à rien », comme l’a dit hier Sophie Binet à nos lecteurs, avant de lancer un assuré « on va gagner ».

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 15 novembre 2024)

Photo DDM, Nathalie Saint-Affre.

Contre la montre en Ukraine

trump

Réélu largement président des États-Unis le 5 novembre, Donald Trump espère-t-il entamer son mandat, le 20 janvier prochain, par un succès diplomatique aussi retentissant qu’improbable à l’heure actuelle : l’arrêt de la guerre en Ukraine ? En tout cas, le futur président se démène pour concrétiser sa promesse de campagne de mettre fin à la guerre entre l’Ukraine et la Russie « en 24 heures ». « J’ai un plan très précis pour arrêter l’Ukraine et la Russie », avait assuré l’ancien président américain lors d’une interview en septembre, en indiquant qu’il ne le dévoilerait pas afin de garder l’effet de « surprise ». Mais pour l’heure, ce plan reste bien mystérieux…

Selon la presse américaine, Donald Trump, qui aurait eu plusieurs conversations téléphoniques avec Vladimir Poutine depuis son départ de la Maison Blanche en 2020, aurait appelé le président russe cette semaine pour lui demander de ne pas provoquer d’escalade en Ukraine. Une conversation démentie par l’équipe de transition de Donald Trump comme par le Kremlin. Mais des liens directs ou indirects ont bien été tissés entre les deux dirigeants, qui se sentent faits du même bois. Le Kremlin avait d’ailleurs estimé dimanche dernier que le républicain avait envoyé pendant la campagne des « signaux positifs » concernant le conflit, puisqu’il avait évoqué une possible « paix » et n’avait pas montré de « volonté d’infliger une défaite stratégique à la Russie ».

Jusqu’à présent, deux lignes semblaient s’être dessinées parmi les conseillers de Trump : celle de Mike Pompeo, ex-secrétaire d’État, partisan de faire pression pour qu’un règlement du conflit ne semble pas donner une victoire majeure à Moscou. Et celle, à l’opposé, de Richard Grenell, ancien ambassadeur des États-Unis en Allemagne, partisan de mettre fin à la guerre le plus tôt possible, même si cela signifie de forcer Kiev à faire de grosses concessions… Cette deuxième option semble tenir la corde à en juger par la nomination au poste de secrétaire d’État de Marco Rubio, le très droitier sénateur de Floride, qui a estimé début novembre qu’il fallait « mettre fin » à la guerre en Ukraine. Quant au nouveau secrétaire d’État à la Défense, Pete Hegseth, présentateur de Fox News, il estime la guerre en Ukraine « pâle » comparée à la criminalité ou au wokisme aux États-Unis…

De quoi inquiéter Volodymyr Zelensky. Le président ukrainien martelait encore la semaine dernière devant la Communauté politique européenne réunie à Budapest, que toute concession territoriale serait « inacceptable » pour l’Ukraine et « suicidaire » pour l’Europe. Mais sans soutien clair et massif des Européens et après bientôt trois ans d’une épuisante guerre pour son peuple, Zelensky sait bien qu’un nouveau chapitre va obligatoirement s’ouvrir lorsque Donald Trump entrera à la Maison Blanche. Vladimir Poutine le sait également.

Ce qui explique que chaque camp, avant l’arrivée de l’hiver, a entamé une course contre la montre et tente de pousser au maximum son avantage sur le terrain, dans l’hypothèse où un plan Trump consisterait en un gel de la ligne de front et sa transformation en zone de démarcation démilitarisée.

Nous n’en sommes pas encore là et Donald Trump, lors de son premier mandat, n’a pas toujours fait ce qu’il avait dit. En maintenant le lien avec lui et en lui proposant de réaliser la « paix par la force », Volodymyr Zelensky a peut-être dessiné le chemin de crête qui pourrait in fine séduire l’imprévisible 47e président américain.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 14 novembre 2024)


Engager une révolution

harcèlement

La liste macabre ne cesse de s’allonger. Des prénoms, des visages, des vies brisées. Derrière chaque suicide d’adolescent victime de harcèlement scolaire se cache l’échec collectif d’une société qui n’a pas su protéger ses enfants. Les chiffres sont glaçants : selon les dernières études, près d’un élève sur dix est victime de harcèlement en France. Plus inquiétant encore, 22 % des collégiens déclarent avoir subi du cyberharcèlement en 2023, une hausse de six points en deux ans.

Face à cette situation alarmante, les réponses institutionnelles semblent toujours en décalage avec la réalité du terrain. Le programme Phare, généralisé depuis 2022, existe, mais est-il assez efficace ? Les formations promises aux enseignants sont prévues, mais ne sont-elles pas trop théoriques ? Le plus révoltant dans ce tableau déjà sombre reste le peu d’action des géants du numérique. Sur TikTok, Instagram ou Snapchat, les contenus humiliants circulent toujours pendant des heures, parfois des jours, avant d’être modérés… quand ils le sont. Ces plateformes, qui engrangent des milliards de bénéfices, se contentent de communiqués de presse convenus lorsqu’un drame survient. Leur responsabilité est pourtant écrasante : 85 % des cas de harcèlement scolaire comportent désormais une dimension numérique.

L’administration scolaire, elle, continue de privilégier une approche encore trop bureaucratique qui confine parfois à l’absurde. Combien de familles rapportent encore des réunions stériles où l’on minimise les faits, des mutations qui pénalisent la victime plutôt que les harceleurs, des signalements qui se perdent dans les méandres administratifs ? La création d’une cellule dédiée dans chaque rectorat ne suffit pas si les moyens humains ne suivent pas.

Il est temps de changer radicalement de paradigme et d’engager une révolution car le harcèlement scolaire n’est pas une fatalité, encore moins une étape normale de la construction adolescente comme certains voudraient encore le faire croire. C’est un fléau qui détruit des vies et dont les séquelles peuvent persister pendant des décennies.

L’ancien Premier ministre Gabriel Attal, qui a confié avoir lui-même été un élève harcelé et avait demandé un « électrochoc » sur le sujet lorsqu’il était ministre de l’Éducation nationale, vient de lancer une fondation, « Faire face », pour lutter contre le harcèlement et le cyberharcèlement scolaires. Certains estimeront qu’à Matignon il avait tous les moyens pour lancer une solide politique publique et que la création de sa fondation, qui lui offre une séquence médiatique valorisante, intervient au moment où l’action de l’ex-majorité est fortement critiquée. Qu’importe au final ; que Gabriel Attal fasse de la politique ou de la communication, son engagement sur ce sujet est sincère et utile. Car face à ce fléau, la mobilisation doit, en effet, être large, puissante, diverse et la réponse à la hauteur de l’enjeu : massive, coordonnée et sans concession.

La prévention et la lutte contre le harcèlement ne doivent pas concerner que la communauté éducative ou parfois la justice, mais doivent s’intégrer dans un véritable projet de société en nous mobilisant tous pour que, demain, nous n’ayons plus à ajouter d’autres prénoms à la liste des jeunes vies brisées.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 12 novembre 2024)

Ecran de fumée

 

calendar

Le débat sur le projet de loi de finances, qui doit trouver quelque 60 milliards d’économies en 2025 pour éponger un déficit abyssal – 6,1 % du PIB et 3 230 milliards d’euros de dette – a donné lieu ces dernières semaines à de multiples propositions, les députés, en commissions ou dans l’hémicycle, poussant leurs idées. Un « concours Lépine » des taxes et impôts, a dénoncé le Premier ministre Michel Barnier. Mais un concours auquel participent aussi les députés du « socle commun » qui le soutiennent puisque c’est l’ancien ministre macroniste Gérald Darmanin, qui a lancé l’idée de supprimer un jour férié pour renflouer les caisses de l’État. Un air de déjà-vu qui nous ramène vingt ans en arrière.

En 2004, le Premier ministre Jean-Pierre Raffarin instaurait, en effet, la « journée de solidarité » en supprimant le lundi de Pentecôte. Une décision prise dans l’urgence après la meurtrière canicule de 2003 qui avait révélé les carences de notre système de prise en charge des personnes âgées. Cette journée travaillée mais non payée devait rapporter 2,4 milliards d’euros par an à la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA). Le bilan est en demi-teinte puisque si les recettes sont au rendez-vous, leur utilisation reste opaque et la question du financement de la dépendance n’est toujours pas résolue, faute d’avoir la loi grand âge promise par Emmanuel Macron mais jamais réalisée.

Supprimer un second jour férié peut sembler une idée simple et séduisante, mais elle repose sur plusieurs contresens. Premier mythe à déconstruire : les Français seraient des privilégiés en matière de jours fériés. La réalité est plus nuancée. Avec 11 jours fériés légaux, l’Hexagone se situe dans la moyenne européenne. L’Espagne en compte 14, l’Italie 11, et l’Allemagne entre 9 et 13 selon les Länder. Seul le Royaume-Uni fait figure d’exception avec 8 « bank holidays ». Un nivellement par le bas n’apporterait donc aucun avantage comparatif.

Deuxième idée reçue : les Français ne travailleraient pas assez. Les chiffres de productivité racontent une tout autre histoire : selon les données de l’OCDE, en 2022, la France se classait au 6e rang en termes de productivité en Europe, derrière l’Irlande, le Luxembourg, le Danemark, la Belgique et les Pays-Bas. Une performance, certes impactée à la baisse par la crise Covid, mais qui démontre que la question n’est pas tant la quantité de travail que son organisation et son efficacité.

La suppression d’un jour férié supplémentaire apparaît donc comme une solution de facilité qui ne résout en rien les problèmes structurels de nos finances publiques. Elle pourrait même d’avoir des effets pervers en démotivant des salariés, en impactant la consommation intérieure, et en provoquant des tensions sociales. « La question c’est comment on partage les efforts budgétaires » a rétorqué la secrétaire générale de la CFDT Marlyse Léon.

Plutôt que de demander aux salariés de faire un effort en travaillant plus, le gouvernement aurait pu dans son budget – il l’a fait très timidement pour 5 milliards d’euros seulement – questionner sérieusement l’efficacité des coûteuses exonérations de cotisations patronales accordées depuis 2017 aux entreprises. Car compte tenu du niveau des déficits publics, l’idée de supprimer un second jour férié est, d’évidence, non seulement insuffisante mais elle apparaît dès lors davantage comme un coup de communication, un écran de fumée pour éviter un vrai débat plus au fond.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 11 novembre 2024)


Lignes rouges

 

radar

 

Les radars automatiques, ces sentinelles du bitume tant décriées, s’apprêtent à franchir une nouvelle étape : en 2025, une nouvelle génération de radars dopés à l’intelligence artificielle pourrait faire son apparition sur nos routes. Une révolution technologique qui pose autant de questions qu’elle n’apporte de réponses.

Depuis leur installation en 2003, les radars automatiques ont contribué à une baisse spectaculaire de la mortalité routière. De 8 000 morts par an au début des années 2000, nous sommes passés sous la barre des 3 400 victimes en 2023. Un succès incontestable, même si leurs détracteurs préfèrent y voir une machine à cash pour l’État. Si la diminution du trafic routier, l’évolution des infrastructures ou encore l’amélioration technologique des véhicules ont joué un rôle, ce sont bien les radars qui ont fait changer le comportement des Français au volant, les obligeant à lever le pied.

Pourtant, force est de constater que la vitesse n’est plus l’alpha et l’oméga de l’insécurité routière. L’usage du téléphone au volant, le non-respect des distances de sécurité, les franchissements de ligne continue… Ces comportements dangereux échappent encore largement aux contrôles automatisés. C’est précisément là que pourrait intervenir l’IA. Les nouveaux radars seront capables, nous promet-on, de détecter simultanément une multitude d’infractions grâce à des algorithmes de reconnaissance d’image. Trois seraient ciblées en 2025 : l’usage du téléphone au volant, le non-port de la ceinture de sécurité et le respect des distances de sécurité. Un véritable bond technologique qui permettrait enfin de sanctionner ces comportements à risque. Mais à quel prix ? Car c’est bien là que le bât blesse. En dotant ces radars d’une intelligence artificielle – perfectible – capable d’analyser en temps réel le comportement des usagers, ne franchissons-nous pas une ligne rouge ? La perspective de voir des milliers de caméras scrutant nos faits et gestes, équipées d’algorithmes toujours plus performants, n’est pas sans rappeler les dystopies les plus glaçantes.

Le risque est réel de voir cette surveillance algorithmique se généraliser bien au-delà de la sécurité routière. Aujourd’hui les infractions routières, demain nos comportements dans l’espace public ? La frontière est ténue entre sécurité et surveillance de masse. L’histoire nous a suffisamment montré que les outils de surveillance, une fois déployés, sont rarement démantelés. Au contraire, ils tendent à se banaliser puis à se généraliser. On le voit avec la vidéosurveillance algorithmique déployée de façon expérimentale pour les JO de Paris et que certains veulent pérenniser ou développer.

Il est donc crucial d’encadrer strictement l’usage de ces nouveaux radars « intelligents » mais aussi de diversifier notre approche de la sécurité routière. En 2022, actant que la France fait moins bien que ses voisins, la Cour des comptes estimait que « les grandes mesures nationales visant les comportements devront, de plus en plus, être complétées par un recours à une gamme diversifiée d’autres moyens d’action, portant sur les véhicules, la signalisation et l’infrastructure. »

(Editorial publié dans La Dépêche du dimanche 3 novembre 2024)

 

Une cause nationale

 

drogue

Un adolescent de 14 ans recruté comme tueur à gages par les réseaux criminels marseillais. L’affaire, qui a vu un chauffeur de VTC tué de sang-froid, a provoqué une onde de choc dans la société française, qui a découvert avec effroi combien le trafic de drogue se diffusait jusqu’à impliquer des mineurs. Ce dossier glaçant permettra-t-il une prise de conscience à tous les niveaux ? En tout cas l’affaire marque un tournant dans l’histoire déjà sombre du narcotrafic en France. De la French Connection des années 70 aux guerres de territoires actuelles, notre pays semble ne jamais parvenir à endiguer ce fléau qui gangrène nombre de quartiers populaires des banlieues françaises, mais pas seulement eux puisque le trafic se diffuse aussi vers les villes moyennes voire le monde rural.

Marseille, bien sûr, cristallise toutes les tensions. La cité phocéenne, jadis plaque tournante mondiale de l’héroïne, voit aujourd’hui ses quartiers nord transformés en quasi-zones de non-droit où les règlements de comptes sont devenus presque quotidiens. Les chiffres donnent le vertige : plus de 45 morts en 2023, des adolescents de plus en plus jeunes impliqués dans les trafics, des familles et des habitants terrorisés qui se sentent complètement abandonnés.

Face à cette situation explosive, les autorités semblent, de fait, désarmées. Les opérations « Place nette XXL », largement médiatisées, relèvent davantage du coup de communication que d’une stratégie cohérente de long terme. Ces interventions spectaculaires, si elles permettent bien sûr des saisies ponctuelles, ne s’attaquent pas aux racines du mal : la pauvreté endémique de ces territoires qui constituent le terreau idéal des réseaux criminels. Car c’est bien là que réside le nœud du problème : dans ces cités où le taux de chômage des jeunes dépasse parfois les 40 %, le trafic de drogue apparaît comme l’unique ascenseur social. Les « chouffeurs » de 12 ans peuvent gagner 100 euros par jour, les « vendeurs » plusieurs milliers d’euros par mois. Face à ces sommes mirobolantes, que pèsent les discours de prévention ?

L’arsenal juridique français montre également ses limites. L’absence d’un parquet national antidrogue dédié, sur le modèle de celui qui existe pour l’antiterrorisme, fragilise, d’évidence, la réponse judiciaire. Les magistrats, submergés par le nombre d’affaires, peinent à démanteler les réseaux dans leur globalité. Pendant ce temps, les organisations criminelles se professionnalisent, utilisant des technologies de pointe et diversifiant leurs activités. Nous sommes passés d’un trafic « artisanal », certes violent mais hiérarchisé, à une nébuleuse de gangs ultraviolents qui n’hésitent plus, on l’a vu, à recruter des mineurs comme tueurs.

Face à ce constat alarmant, une réponse globale s’impose. Invité pour répondre aux lecteurs de La Dépêche vendredi dernier, le nouveau ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau a dit vouloir faire du combat contre le narcobanditisme générateur d’hyperviolence une cause nationale. Il promet une nouvelle méthode plus précise, plus ciblée, la création d’un parquet national dédié et des campagnes d’information et de sensibilisation auprès des consommateurs. Cet arsenal policier et judiciaire actualisé est sans doute indispensable, mais il ne sera pas suffisant s’il ne s’accompagne pas d’une véritable politique de la ville qui fait aujourd’hui défaut pour apporter d’autres perspectives et chasser le narcotrafic des quartiers.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 28 octobre 2024)