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Éditos

Une année en Occitanie

calendrier


Résumer en quelques lignes, en quelques images l'année qui vient de s'écouler ? Une vraie gageure pour le journaliste qui rend compte au quotidien de ce qui se passe dans nos communes, notre région, notre pays et notre monde. «L'homme n'a point de port, le temps n'a pas de rive ; il coule et nous passons» assurait Lamartine. Alors pour mesurer ce qui a pu marquer ce temps qui passe, nous avons, pour la première fois, sollicité nos outils numériques pour établir quels étaient les articles qui ont été les plus lus en 2018 sur notre site internet. Département par département émergent ainsi les événements qui vous ont le plus marqués.

De l'Aveyron à l'Aude, du Tarn-et-Garonne au Lot-et-Garonne, ce sont souvent ce qu'on appelle les faits divers qui ont suscité votre intérêt. Sans surprise, car ces actualités tragiques nous choquent parfois, remuent chacun d'entre nous, personnellement, familialement ou collectivement. Et ces drames, qui disent toujours beaucoup de l'âme humaine, font souvent naître des solidarités, des gestes de compassion, qui dépassent d'ailleurs le cadre de nos seuls départements. L'attentat de Trèbes, la mort de Pascal Filoé à Rodez, un viol sordide à Toulouse nous interpellent ainsi en Occitanie, mais sont aussi suivis partout ailleurs en France. Les événements insolites qui rythment l'année se retrouvent aussi dans nos articles les plus cliqués, de la découverte de silures à la taille hors norme aux randonneurs qui ont croisé le chemin d'une ourse dans les Pyrénées.

Mais notre palmarès des articles les plus cliqués, ceux qui ont fait le plus de buzz en 2018 dans nos départements et au-delà, ne représente que partiellement tout ce qui a fait la richesse de l'année qui s'achève, tous les événements dont on se souviendra, qui vous ont émus ou fait vibrer et que nous vous avons racontés. Chacun d'entre vous se fera alors son propre palmarès avant d'aborder 2019 pour laquelle nous comptons sur votre fidélité.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du 31 décembre 2018)

Engagez-vous !

signature


Un simple clic peut-il remplacer la participation à une manifestation dans les rues de sa ville ou de son village ? Inscrire son adresse e-mail au bas du formulaire d'une pétition hébergée sur une plateforme en ligne équivaut-il à des jours, des semaines des mois voire des années de militantisme, de débats voire d'empoignades dans une association, un syndicat ou un parti politique ? Ajouter son témoignage, son indignation ou sa colère sur Twitter derrière un hashtag à succès est-il de même nature que témoigner à visage découvert, devant la justice ou les médias ? Appeler à la mobilisation numérique sur une page Facebook en publiant une vidéo de soi est-il suffisant, pertinent ?

Depuis l'émergence spectaculaire des pétitions en ligne au début des années 2000 – dont les dernières concernent le mouvement des Gilets jaunes ou le climat– et des mobilisations sur les réseaux sociaux comme celles de #MeToo, #balancetonporc ou #pasdevague, ces questions se posent avec plus d'acuité que jamais et illustrent, d'évidence, de nouvelles formes de mobilisation.

Incontestablement, ces indignations numériques, ces colères digitales ont fait et font bouger les choses. Protection de l'environnement, droits de l'Homme, défense des animaux, de la santé, éducation ou sujets de société : des thèmes majeurs mais aussi parfois des sujets oubliés ou peu médiatisés ont occupé le devant de la scène, fait l'actualité, ouvert un débat nécessaire et parfois esquissé des solutions. Ces pétitions, ces tweets, ces posts ont aussi bousculé les habitudes des responsables publics à telle enseigne que la dernière pétition contre les violences faites aux femmes lancée par Muriel Robin a obtenu une réponse du Premier ministre, Edouard Philippe. Et celle qui a lancé le mouvement des Gilets jaunes a reçu la semaine dernière la réponse d'Emmanuel Macron sur Change.org qui hébergeait la pétition – une pemière – légitimant ainsi le rôle démocratique de ces plateformes.

Pour autant, s'engager d'un clic sur ces nouveaux outils numériques n'est pas neutre. Signer une pétition en ligne, c'est forcément enregistrer ses coordonnées dans une base de données d'une société privée. Est-on sûr que ces données sensibles qui reflètent nos opinions les plus intimes soient bien protégées des pirates et ne sont pas exploitées à d'autres fins, commerciales notamment ? Certaines plateformes ne sont ni des ONG, ni des associations et exploitent les données personnelles des signataires de pétitions ; y compris si l'on a signé la pétition de façon anonyme. Par ailleurs, la signature d'une pétition déclenche de la part des plateformes l'envoi d'e-mails personnalisés suggérant d'autres pétitions à signer ; une pratique susceptible in fine d'enfermer l'internaute dans une bulle.

Les mobilisations numériques font partie du paysage démocratique et ont désormais un rôle incontestable. Encore faut-il que les signataires en comprennent les tenants et aboutissants. Cela passe par le développement d'une culture numérique avec l'idée, chère à Stéphane Héssel, que derrière le Indignez-vous ! qui amène à créer ou signer une pétition en ligne, il y ait toujours un Engagez-vous ! qui dépasse forcément le seul cadre numérique…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 26 décembre 2018)

Comptes de Noël

noel



À désormais trois jours de Noël et au d ébut du dernier week-end avant le jour J, les Français font leurs comptes.

Pour les petits commerçants, ils sont aussi rouges que la tenue du père Noël. Après un mois de crise des gilets jaunes, l'impact du mouvement sur l'économie est, en effet, bien réel. La semaine dernière, Agnès Pannier-Runacher, secrétaire d'État auprès du ministre de l'Économie, avait chiffré la perte d'activité pour les commerces à «en moyenne – 25 %, avec des pointes à – 50, – 70, et dans certains endroits – 90 %». Les fermetures de magasins, les blocages d'accès aux centres commerciaux mais aussi les pillages lors des heurts survenus en marge des samedis de manifestation dans les grandes villes ont durement impacté l'économie. Les cinq week-ends de mobilisation ont coûté 2 milliards d'euros au secteur du commerce selon une estimation du Conseil national des centres commerciaux (CNCC). Des pertes quasiment impossibles à récupérer d'ici Noël, même si les jours qui viennent peuvent connaître une embellie.

Du côté des consommateurs aussi on fait les comptes. Selon notre Observatoire du quotidien des Français BVA-La Dépêche de décembre, consacré aux cadeaux de Noël, près de 4 Français sur 10 ont prévu de dépenser moins que l'année dernière pour faire leurs cadeaux (39 %), notamment les personnes ayant un revenu inférieur à 2 500 € (49 %)… Avec cette année un budget de 367 €, l'enveloppe de Noël est en baisse d'environ 85 € par rapport à 2017 et surtout atteint son niveau le plus bas depuis 2015. Preuve s'il en fallait une des difficultés de pouvoir d'achat des Français.

Pour l'heure, seul le secteur du e-commerce semble s'en tirer un peu mieux, bénéficiant du report des consommateurs qui, restant bloqués chez eux, font leurs emplettes sur internet et plus particulièrement sur Amazon. Mais pas de triomphalisme : «Les ventes sont en ligne avec les prévisions, ni plus ni moins, il n'y a pas eu du tout d'explosion des ventes sur internet», selon la Fédération du e-commerce et de la vente à distance (Fevad).

Alors, côté vendeur ou acheteur, Noël s'annonce plus que morose. Les Français ont la tête ailleurs, perturbés par leur pouvoir d'achat en berne, une situation économique tendue voire la menace terroriste qui a frappé Strasbourg justement au cœur d'un marché de Noël. Mais sous les cendres de cette morosité rougeoie toujours une lueur d'espoir, qu'on l'appelle esprit de Noël ou envie d'être ensemble au-delà des difficultés. Depuis quelques heures sur les réseaux sociaux, une vidéo de Gilets jaunes dansant sur la chanson d'Édith Piaf Emporté par la foule à la lumière de braseros d'un rond-point de Savoie montre que derrière la colère et les batailles, il suffit d'une étincelle pour retrouver cet esprit-là qui nous laisse «épanouis, enivrés et heureux…»

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 22 décembre 2018)

Courage

euthanasie


L'affaire qui secoue aujourd'hui l'hôpital de Lavaur est, à bien des égards, symptomatique de la question de l'euthanasie en France. Sans préjuger de ce qu'établira l'enquête sur l'enchaînement exact des faits qui ont conduit hier un médecin anesthésiste tarnaise en garde à vue, elle démontre, à tout le moins, que les conditions de la fin de vie, vécue sur le terrain, au quotidien, par les patients, leurs familles et le corps médical, restent trop floues, trop imprécises.

Cette affaire montre clairement que la loi Claeys-Leonetti de 2016, issue d'un difficile consensus parlementaire, reste tout à la fois méconnue, mal appliquée et, d'évidence, insuffisante dans de plus en plus de cas. La proscription de «l'obstination déraisonnable» du corps médical et de la «prolongation artificielle de la vie» et le droit, sous conditions, à une sédation profonde n'évitent pas la souffrance de trop nombreux patients, le désarroi de trop nombreuses familles et les questions éthiques de trop nombreux médecins.

Le Centre national des soins palliatifs et de la fin de vie (CNSPFV), qui a voulu évaluer les effets de la loi avec un groupe de travail, des enquêtes et un questionnaire, vient d'ailleurs de rendre un rapport édifiant fin novembre, qui pointe les insuffisances de la loi actuelle. La «sédation profonde et continue jusqu'au décès» (SPCJD) est ainsi d'accès plus compliqué qu'avant pour les patients. Elle interroge toujours autant les médecins qui ne savent pas quand la mettre en œuvre : trop tôt et ce serait de l'euthanasie active interdite par la loi, trop tard et ce serait des jours de calvaire pour les patients. Ubuesque.

Cette loi qui voulait sincèrement en finir avec la confusion et l'hypocrisie autour des pratiques de sédation n'a par ailleurs jamais clos un débat de société qui touche à l'intime, aux convictions personnelles, philosophiques, morales ou religieuses de chacun.

De fait depuis 2016, on a vu des collectifs de médecins s'opposer sur le sujet, des tribunaux rendre des décisions contradictoires, des associations de patient réclamer l'euthanasie active et d'autres la poursuite absolue de soins palliatifs. On a même vu le Conseil économique et social rendre un avis favorable à une aide active à mourir et le Conseil d'Etat en rejeter la perspective.

L'affaire de Lavaur, quels qu'en soient ses développements à venir, montre donc qu'il faut une nouvelle étape qui lève toutes les ambiguïtés, et, à l'image de ce qu'ont fait nos voisins belges ou suisses sans qu'on ne constate une explosion de dérives, autorise une euthanasie active que réclame une majorité de Français.

«La légalisation de l'euthanasie est un sujet intime et profond qui mérite des débats sociaux», disait Emmanuel Macron durant sa campagne présidentielle. Il est temps de faire preuve de courage politique pour aboutir à une nouvelle loi d'égalité, qui permette à chacun de mourir selon ses volontés. Tel est le sens de l'Histoire...

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 21 décembre 2018)

Fraternité

réfugiés


Alors que la journée internationale des migrants et réfugiés se tenait hier, le débat sur les politiques migratoires divise toujours autant les opinions publiques occidentales, comme le montre notre sondage BVA-La Dépêche. 7 Français sur 10 jugent négativement la politique d'immigration de la France et celle de l'Europe, 6 sur 10 estiment que l'Union européenne devrait faire preuve de plus de fermeté sur un sujet qui menacerait son avenir, 63 % de nos compatriotes estiment que la France accueille trop de migrants et seuls 52 % sont aujourd'hui favorables au droit d'asile.

On comprend, dès lors, les réserves de certains quant à la proposition d'Emmanuel Macron d'aborder l'immigration lors du grand débat de trois mois qui va s'ouvrir dans les territoires. « Je veux que nous mettions d'accord la Nation avec elle-même sur ce qu'est son identité profonde, que nous abordions la question de l'immigration. Il nous faut l'affronter », assurait le chef de l'État le 10 décembre, ravivant le souvenir des débats et polémiques houleux sur l'identité nationale qui avaient émaillé le quinquennat de Nicolas Sarkozy.

Débattre de l'immigration en pleine montée des populismes en Europe, n'est-ce pas la certitude d'ouvrir la boîte de Pandore de toutes les outrances, de tous les racismes, de toutes les peurs, de tous les mensonges ? Certainement. Mais débattre de l'immigration peut aussi être l'occasion de tordre le cou à toutes ces rumeurs colportées par l'extrême droite et parfois par la droite, ces fake news qui inondent les réseaux sociaux et dont on a vu ces derniers jours un exemple édifiant avec le pacte de Marrakech. Ce pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières proposée par l'ONU recense quelques principes comme la défense des droits de l'Homme ou des enfants. En une vingtaine de propositions, il veut aider les pays à faire face à la question migratoire. Ce pacte, qui n'a rien de contraignant, est devenu la machine à fantasmes des milieux d'extrême droite qui, à coups de pétition et de tweets abjects, y voient le symbole de la submersion migratoire, de l'islamisation de l'Europe. Emmanuel Macron s'est même retrouvé accusé de «trahison» par un quarteron de généraux en retraite qui pensent que le Président veut «vendre la France»…

Évidemment, tout cela est faux et archifaux. Et un débat honnête, cadré peut être l'occasion de le démontrer.

Mais pour que ce débat soit constructif il faut que tout soit sur la table, sans hystérie ni angélisme. Il faut que ce débat sur les flux migratoires et l'accueil des migrants puisse développer des solutions au diagnostic que posait, déjà, Michel Rocard : « La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde… mais elle doit en prendre sa part. » La seconde partie de la phrase de l'ancien Premier ministre – souvent oubliée par tous ceux qui rêvent d'une France verrouillée et recroquevillée sur elle-même – impose de regarder la réalité qui est que notre pays, chiffres à l'appui, n'est pas à la hauteur de sa tradition d'accueil en comparaison de ses partenaires européens. Et si la question migratoire se réglera au niveau européen, la France doit renouer avec son histoire et sa devise qui a fait de la fraternité un idéal universaliste. Celui-là même qui faisait dire à Jean-Paul Sartre que « le premier des droits de l'Homme, c'est le devoir pour certains d'aider les autres à vivre. »

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 19 décembre 2018)

Effet boomerang

peage


On ne sait s'il faut rire ou pleurer de la volte-face de Vinci, qui réclamait la facture aux automobilistes ayant franchi sans payer ses péages lors d'opérations « barrière levée » des gilets jaunes ces dernières semaines. Une décision visiblement prise en excès de vitesse ou en excès de confiance car elle s'est retournée contre le concessionnaire qui se retrouve fâché avec le gouvernement et les automobilistes.

Emmanuel Macron et Édouard Philippe qui tentent d'éteindre l'incendie social allumé par les Gilets jaunes n'ont guère dû apprécier de voir Vinci venir brouiller leur message d'apaisement envers tous ces Français obligés de prendre la route et l'autoroute pour aller travailler et qui s'acquittent du prix de péages qui ont augmenté bien plus que l'inflation ces dernières années.

Vinci Autoroutes, surtout, n'est pas la PME en manque de trésorerie victime de dégradations, et dont l'avenir était suspendu au paiement de quelques factures. Avec plus de 50 milliards d'euros de capitalisation, 40 de chiffre d'affaires et près de 200 000 employés dans 116 pays, Vinci est une multinationale solide dont la filiale Vinci Autoroutes a réalisé rien moins que 5,277 milliards d'euros de chiffre d'affaires en 2017 et vu son bénéfice augmenter de 28,5 %.

Surtout, sa décision de réclamer l'argent des « opérations péages gratuits » est intervenue alors que le 1er février prochain, les sociétés d'autoroutes vont augmenter significativement leurs tarifs. D'une part pour financer un controversé plan d'investissement de 700 millions d'euros, et d'autre part pour rattraper le gel des tarifs décidé en 2015… et qui a déjà coûté un demi-milliard d'euros aux usagers.

Dans cette affaire, Vinci était certes dans les clous de la loi, mais sa rigidité concernant des opérations «péages gratuits» qu'elle a pourtant déjà connues par le passé, a illustré un évident manque de discernement. Son empressement très maladroit à recouvrer ses factures s'est retourné contre elle avec un puissant effet boomerang : la réactivation du débat sur les contrats de concessions très avantageux signés lors de la privatisation des autoroutes en 2005… Autrement dit en voulant tordre le bras aux automobilistes, Vinci va se retrouver au cœur d'un nouveau bras de fer sur les tarifs autoroutiers.

(Commentaire publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 19 décembre 2018)

Debattre plutôt que combattre



Trois semaines après les premières manifestations des Gilets jaunes – ce mouvement aussi inédit qu'insaisissable – la France arrive désormais, ce samedi, comme à un point de non-retour, peut-être un point de rupture où chacun va devoir prendre ses responsabilités. À l'heure de manifestations, à Paris et en province, potentiellement aussi violentes que celles du 1er décembre qui ont sidéré les Français et abîmé l'image de la France à l'étranger par leurs scènes de chaos jamais vues depuis 1968, il est temps de revenir à la raison, d'appeler au calme, de dire halte à la haine, de préférer clairement, sans préalables et sans conditions, le débat au combat.

La France, que l'on sache, n'est pas sous le joug de l'Ancien régime, ni celui d'une dictature ou d'une autocrature, ces nouvelles démocraties autoritaires, où la liberté d'expression, de penser, de voter sans entraves n'existent pas ou si peu. La constitution de notre République, nos institutions démocratiques garantissent la liberté de s'exprimer, de manifester, de faire des choix.

La situation dans laquelle se trouve la France impose à chaque partie aujourd'hui d'appeler au calme, d'arrêter les surenchères ou les paris sur un pourrissement aux conséquences incertaines et de faire un pas l'une vers l'autre.

Du côté de l'exécutif, il est temps, après trois semaines de blocages et de manifestations, de prendre – enfin – toute la mesure de cette France en colère qui souffre et survit, peinant à boucler ses fins de mois et à s'imaginer un avenir digne. Certes, Emmanuel Macron n'est pas comptable de tout, les récriminations viennent de loin, les inquiétudes se sont accumulées depuis plusieurs années, mais il est comptable de ses choix comme la suppression controversée de l'ISF, et c'est à lui, et à lui seul, en tant que Président en exercice, qu'il revient de gérer cette exaspération qui a éclaté à la faveur d'une simple taxe carbone. Une exaspération profonde que le nouveau Président n'a pas vu venir, faute de disposer des relais de terrain suffisants ; faute aussi d'avoir écarté sans ménagement les corps intermédiaires – maires, syndicats, associations – de la co-construction des lois ; faute enfin d'avoir considéré, avec des propos à l'emporte-pièce jugés méprisants, avoir raison seul contre tous. Aujourd'hui, il appartient à Emmanuel Macron de ne plus tergiverser, de stopper la cacophonie gouvernementale de ces derniers jours et de faire des propositions aussi fortes que concrètes. C'est d'autant plus réalisable que le candidat Macron d'En Marche avait su finement diagnostiquer les maux de la société française et proposer davantage de démocratie participative, avant de devenir un président jupitérien aujourd'hui première cible des Gilets jaunes.

Du côté des Gilets jaunes, justement, il convient aussi de dénoncer clairement les activistes manipulateurs qui les infiltrent et de mettre fin aux dérives haineuses de certains qui entachent la sincérité de la majorité de ceux qui occupent péages, ronds-points ou bretelles d'autoroute pour réclamer la justice sociale qui fait cruellement défaut. Les réseaux sociaux qui les ont fait connaître, ont soudé leur mouvement et permis de faire entendre leur voix, ne peuvent être une immense agora. Car s'il peut s'y exprimer «la sagesse des foules» rêvée par Aristote ou Condorcet, cette agora-là est percluse de fake news et de théories complotistes incompatibles avec une démocratie apaisée. Il faut que les Gilets jaunes surmontent leur aversion – compréhensible mais improductive – pour tout ce qui relève du politique et acceptent, en désignant des représentants, le jeu de la démocratie représentative.

Insuffler davantage de démocratie participative et une politique plus sociale que libérale pour l'exécutif, renouer avec la démocratie représentative pour les Gilets jaunes : tel est le cadre de la sortie de crise.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 8 décembre 2018)

Sortir de la confusion



À 24 heures désormais d'un quatrième week-end de contestation des Gilets jaunes, la confusion reste le maître-mot d'une situation sociale, économique et politique qui évolue d'heure en heure et reste imprévisible.

Confusion chez les Gilets jaunes d'abord. Ce mouvement social né sur internet, entre pétitions en ligne et vidéos virales postées sur Facebook, est totalement inédit et donc insaisissable, tant par les corps intermédiaires que par le gouvernement ou ses oppositions politiques. Délibérément déstructuré, à l'instar de Nuit debout ou d'Occupy Wall Street, mais logistiquement organisé via les réseaux sociaux, le mouvement des Gilets jaunes peine à se choisir des leaders. Ceux qui émergent ou apparaissent sur les chaînes d'information en continu sont immédiatement contestés quand ils ne sont pas menacés de mort. Dès lors, les Gilets jaunes sont fractionnés, certaines franges – qui versent dans les infox et le complotisme le plus crasse – ne s'interdisent plus rien. Si, heureusement, le mouvement est réputé rester majoritairement contre la violence et bénéficie du soutien d'une majorité de Français, faute de structure, il n'a pu empêcher de voir s'agréger autour de lui,sinon en son sein, des mouvements de l'ultra-droite et de l'ultra-gauche à l'origine des violences de la semaine dernière à Paris et en province. Des initiatives sont apparues ces dernières heures pour que chaque région, chaque département, presque chaque rond-point occupé puissent désigner des délégués, des porte-paroles. Ce retour à la démocratie est sans doute le seul à même de clarifier des revendications qui ont depuis longtemps dépassé les taxes sur les carburants pour réclamer justice fiscale et justice sociale.

Mais la confusion est également du côté de l'exécutif. Depuis son accession à l'Elysée, Emmanuel Macron avait montré aux Français – qu'on approuve ou pas sa politique – qu'il tenait un cap, celui de réformer coûte que coûte le pays contre vents et marées, donnant peu de prises à des oppositions sans idées laminées par la présidentielle et aux Français contestataires rebaptisés sans égards Gaulois réfractaires. Las ! Depuis le début de la crise des Gilets jaunes, Emmanuel Macron semble avoir perdu sa boussole sinon sa baraka. Après avoir martelé qu'il maintenait évidemment le cap des taxes sur les carburants au nom d'une nécessaire transition écologique – et de son budget 2019 –, voilà que le gouvernement fait marche arrière et propose d'abord un moratoire, annoncé bien trop tardivement pour calmer la colère. Le Premier ministre défend ce report devant l'Assemblée nationale, obtient un vote massif de la majorité présidentielle… avant d'être contredit le soir même par l'Elysée, qui annonce une annulation pure et simple des taxes. Dans la même journée, deux ministres évoquent à mi-mot un retour de l'ISF avant que l'Elysée n'indique que les deux impétrants ont été sévèrement recadrés par le Président en conseil des ministres…

Alors que la grogne s'étend aux lycéens, aux routiers et aux agriculteurs, que les colères convergent, il devient plus qu'urgent de sortir de la confusion. En ne sombrant pas dans la violence du côté des manifestants dont l'expression de l'exaspération, faut-il le rappeler, est constitutionnellement assurée. En trouvant rapidement, pour l'exécutif, une modalité de dialogue qui, au vu des attentes, nécessite a minima un Grenelle social. Principale cible de la vindicte, Emmanuel Macron n'a d'autres choix que de sortir de son silence pour proposer, avec humilité et lucidité, une solution s'il veut éviter que la colère ne vire à l'affrontement insurrectionnel.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 7 décembre 2018)

En finir avec un scandale sanitaire

Chevalement du puits Castan
Chevalement du puits Castan. Photo Raoul Rives


Frappés par des inondations historiques mi-octobre, les habitants de l'Aude subissent aujourd'hui une double peine.

Double peine, car après avoir tout perdu dans les flots en furie, après avoir vu leurs maisons, leurs entreprises, leurs villages, leurs paysages et finalement leur vie, ravagés par des pluies diluviennes, certains des habitants de l'Aude se retrouvent aujourd'hui confrontés à une pollution majeure des cours d'eau. C'est le cas des riverains de l'ancienne mine d'or de Salsigne.

Certes, la pollution laissée après un siècle d'exploitation intense par des résidus aujourd'hui enfouis dans des collines artificielles n'est pas nouvelle. Depuis l'arrêt en 2004 de l'exploitation de la mine de Salsigne – qui fut la principale mine d'or de France et la première mine d'arsenic du monde – des signaux d'alarme ont été maintes fois tirés, y compris par notre journal, quant aux conséquences sanitaires sur les populations. Mais après les inondations d'il y a deux mois, une nouvelle exigence s'impose à tous. Pour en finir avec ce qui est bel et bien un scandale sanitaire il convient de mener un triple combat, pour l'information, la santé et l'environnement.

Combat pour l'information en premier lieu. Depuis l'arrêt de l'exploitation de la mine, le moins que l'on puisse dire est que l'Etat aurait pu faire preuve de davantage de transparence. Chaque année depuis 1997, le préfet de l'Aude reconduit le même arrêté invitant la population à ne pas consommer certains légumes, ni utiliser les eaux pluviales ou celles des rivières pour arroser son jardin. Mais lorsqu'il s'agit de comprendre ce qui justifie l'arrêté, les détails manquent. Les pouvoirs publics parlent de risques négligeables pour des produits dont l'extrême toxicité et le caractère cancérogène potentiels sont pourtant réels, et opposent parfois un refus net aux riverains lorsque ceux-ci demandent la communication de documents administratifs. Ce combat pour l'information, auquel nous prenons part aujourd'hui en publiant le résultat de nos propres prélèvements, doit être mené. Les riverains ont le droit de savoir.

Combat ensuite pour la santé. En janvier 2006, notre journal révélait les conséquences de la pollution : les scientifiques constataient alors plus de 11 % de mortalité par cancer, tous types de cancers confondus. 10 000 personnes, écrivions-nous, étaient concernées dans un rayon de 15 kilomètres autour de Salsigne. Ce combat-là est évidemment celui de l'indemnisation des victimes et d'un suivi sanitaire qui doit être irréprochable. Sur ces deux points, il reste beaucoup à faire.

Enfin, le troisième combat est celui pour l'environnement. Alors qu'un rapport du Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM), classé confidentiel jusqu'en 2039, confirmait fin janvier que le pech de Montredon, où sont stockés les déchets miniers, ne présente pas les garanties d'étanchéité prévues, et que l'on estime que sept tonnes d'arsenic sont rejetées chaque année dans l'Orbiel, il est urgent de sécuriser le site, pollué pour plusieurs centaines d'années, mais aussi de tirer les leçons de Salsigne pour la préservation de l'environnement. Il est un principe qui aurait dû être appliqué : celui du pollueur-payeur. Les habitants de l'Aude ne sont clairement ni l'un ni l'autre…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 6 décembre 2018)