A table citoyens !
De quoi le "Canon français" est-il le nom ? Celui d'un "repas entre copains" comme le martèlent ses deux fondateurs, d'un banquet géant célébrant la convivialité à la française, d'un rendez-vous où les bons produits locaux sont mis en avant ? Ou d'un rendez-vous savamment pensé par des as du marketing où le ticket d'entrée paraît exorbitant par rapport à la qualité des mets servis, qui laisserait à désirer selon de nombreux témoignages, où le côté franchouillard aimante, d'évidence, des sympathisants de la mouvance identitaire qui savent pouvoir se retrouver entre eux, au point que certains se laissent aller à proférer des insultes racistes et à faire des saluts qui ressemblent tout de même furieusement à des saluts nazis ?
Les deux fondateurs du "Canon français", Pierre-Alexandre Mortemard de Boisse et Géraud du Fayet de La Tour, qui ne ratent jamais une occasion de rappeler leurs débuts dans l'aventure des banquets géants, se défendent et voient dans les critiques qui leur sont adressées des pisse-froid et des aigris qui monteraient en épingle les incidents pour nuire à leur réputation. Surtout, les deux aristocrates se défendent de faire de la politique, affirmant simplement vouloir "apporter de la joie et des sourires chez les gens".
Et pourtant, c'est bien le milliardaire catholique conservateur Pierre-Édouard Stérin, qui expliquait récemment au New York Times être "plus à droite que l'extrême droite", qui a investi dans l'entreprise qui détenait le Canon français. Le même Stérin que l'on retrouve aussi dans l'association "Les plus belles fêtes de France", au point que de nombreux élus se sont retirés de ce label devenu embarrassant... D'évidence, l'une et l'autre des manifestations participent bien d'un récit identitaire et profondément politique.
Et il n'y a finalement rien d'étonnant, car les banquets, depuis l'Antiquité, ont toujours eu une dimension politique.
Dans la Grèce antique déjà, les banquets étaient des lieux où l'on parlait de la cité autant que l'on mangeait. Chez les Romains puis au Moyen Âge, ils servaient à afficher la puissance, à sceller des alliances et à mettre en scène un ordre social. Plus tard, pendant la Révolution française puis sous la monarchie de Juillet, les grands banquets politiques devinrent même des outils de mobilisation populaire, au point d'accompagner la crise révolutionnaire de 1848. La IIIe République en fera ensuite des symboles d'unité nationale et républicaine.
Il faut donc être bien naïf – ou feindre de l'être – pour prétendre que les gigantesques tablées du "Canon français" seraient dénuées de toute portée idéologique. Manger ensemble n'est jamais totalement neutre. On choisit toujours avec qui l'on trinque, ce que l'on célèbre, les symboles que l'on convoque et le récit national que l'on veut raconter. Derrière la nappe à carreaux, les chants paillards et les grandes tablées, il y a ici une vision de la France, de son identité et de ses frontières culturelles.
Ce constat ne doit pas, en tout cas, conduire à abandonner les banquets à ceux qui les instrumentalisent. À un an de la présidentielle, dans une France fragmentée où les réseaux sociaux ont remplacé les conversations et où chacun s'enferme dans sa bulle idéologique, il faudrait au contraire renouer avec l'esprit des banquets républicains. Des lieux où l'on débat, où l'on confronte des idées, où l'on apprend à écouter ceux qui ne pensent pas comme soi. Cela peut commencer dans les villages, les associations, les fêtes locales... et jusque dans les repas familiaux du dimanche. Car une démocratie qui ne sait plus discuter autour d'une table finit toujours par se déchirer ailleurs.
Philippe Rioux
(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du 23 mai 2026)
