Refondation
C’est un cri du cœur qui ne peut laisser insensible et que la société française dans son ensemble doit écouter pour pouvoir y répondre. Un cri de désespoir du monde agricole, qui fait face depuis plusieurs semaines à des canicules à répétition, à une sécheresse qui pourrait devenir historique – rappelant celle, terrible, de 1976 – et qui place les exploitations de cultivateurs et d’éleveurs dans une situation humaine et financière préoccupante, voire dramatique. « Au fond du gouffre », pour reprendre l’expression de l’agroclimatologue Serge Zaka. Du maïs au blé dur, de l’orge au tournesol, des pommes de terre aux légumes sans oublier les fourrages : les pertes de production sont si considérables que l’agriculture française est peut-être en train de vivre sa pire catastrophe depuis 1945.
Le gouvernement a promis il y a quelques jours un plan global d’accompagnement « Canicule – Sécheresse – Incendies » (CASI), dont on peut craindre que les contours, en cours de finalisation, ne soient insuffisants face à l’ampleur des besoins. En visite en Aveyron lundi, Arnaud Rousseau, président de la FNSEA, syndicat majoritaire, a pressé – à raison – l’exécutif de « dater » et « chiffrer » rapidement son plan d’aide. Cela est évidemment nécessaire pour donner des perspectives aux agriculteurs en détresse, dont beaucoup s’interrogent sur leur avenir.
Nécessaire, mais pas suffisant, car chacun sent bien que l’agriculture française – comme l’agriculture européenne – est à un tournant existentiel face aux conséquences d’un réchauffement du climat qui s’accélère en Europe plus qu’ailleurs dans le monde. Et que les plans d’aides ou la succession de lois agricoles parfois très perfectibles s’apparentent à des rustines sans cesse renouvelées. Comme l’a souligné la présidente de la Région Occitanie Carole Delga lors de l’adoption, début juin, du « Pacte régional pour la souveraineté alimentaire », « une énième loi d’urgence agricole n’est pas la réponse adéquate aux préoccupations des professionnels ».
Face à un climat qui ne retrouvera pas la « normalité » que nous connaissions, il y a donc urgence à refonder véritablement notre modèle agricole. Les pistes existent, sont connues depuis de nombreuses années et certains agriculteurs pionniers ont déjà engagé cette mutation. Dans plusieurs rapports, l’INRAE, l’OCDE et le Haut Conseil pour le climat (HCC) avancent des mesures sur trois niveaux d’action : absorber les chocs, adapter les pratiques et transformer les systèmes.
Il faudrait donc diversifier les cultures et les variétés, mieux protéger les sols, développer l’agroforesterie, adapter l’élevage à la chaleur, économiser l’eau mais aussi repenser les filières, les débouchés et les aides publiques. Celles-ci devraient davantage soutenir les exploitations vulnérables et celles qui s’engagent réellement dans la transition. Car aider l’agriculture à survivre aux sécheresses ne suffit plus : il faut désormais l’aider à vivre avec le climat de demain.
Le chantier est immense et on ne peut qu’espérer que les candidats à la présidentielle le prennent à bras-le-corps et avec sérieux. Car derrière l’avenir de nos agriculteurs se joue aussi celui de notre souveraineté alimentaire, de nos paysages et d’une certaine idée de la France. Préserver ce trésor exigera bien davantage que des plans d’urgence : une volonté nationale.
Philippe Rioux
(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 12 août 2026)