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Éditos

Indigestion politique

 

master poulet

 

En 1908, le 5e congrès national de la SFIO, à Toulouse voyait s’affronter la ligne de Jean Jaurès et celle de Jules Guesde. Se confrontaient alors – parfois avec virulence – les idées puissantes et les stratégies des deux camps. Réforme ou révolution ? Programme a minima ou commun ? La ligne de Jaurès, réformiste et unitaire, l’emporta face à la volonté inflexible de rupture radicale de Guesde. Plus d’un siècle plus tard, et à un an d’une élection présidentielle qui pourrait ouvrir les portes du pouvoir à l’extrême droite, gauche radicale et gauche réformiste s’affrontent… autour de l’installation d’un fast-food Master Poulet à Saint-Ouen.

Sous l’œil évidemment gourmand des chaînes d’information en continu qui guettent les ego sur leurs ergots, cette affligeante bataille picrocholine entre le maire Karim Bouamrane, l’enseigne de poulet frits bon marché et les Insoumis va de rebondissement en rebondissement, chacun lançant des anathèmes sur l’autre. L’un est accusé de racisme et de mépris de classe, les autres l’électoralisme communautariste sur fond de malbouffe ou de nuisances pour les riverains. Et chacun de se draper dans de nobles intentions, combat pour une alimentation saine ou contre le déterminisme social, liberté de commerce et pouvoir d’achat… Cette consternante « séquence » qui agite la marmite des réseaux sociaux éclipse évidemment le travail de fond mené par le PS qui a enfin publié un « Programme pour le XXIe siècle » ou l’appel à « Construire 2027 » signé par plusieurs personnalités de la gauche réformiste.

L’affaire Master Poulet prête à sourire et les Français n’y verront peut-être qu’une nouvelle farce dont la classe politique a la recette. Pourtant il y a là un vrai sujet qui mérite d’être traité avec sérieux comme a pu le faire ces dernières années Jérôme Fourquet. Le directeur du département Opinion de l’Ifop, qui analyse avec minutie l’« archipélisation » de la France, a, en effet, observé comment les kebabs ou les fast-foods, qu’il a cartographiés dès 2019, transforment le pays, et plus particulièrement les centres-villes. Dans une note pour la fondation Jean Jaurès, Jérôme Fourquet estime que le fast-food américain illustre l’uniformisation marchande et culturelle venue des États-Unis tandis que le kebab illustre plutôt l’hybridation commerciale liée aux immigrations et aux nouveaux référentiels populaires.

Les deux participent de la même « France hydroponique », un terme agronomique qui caractérise le fait de faire pousser des fruits ou légumes en dehors des champs, dans des serres sur un substrat inerte parcouru par des solutions liquides enrichies en nutriments. Pour Jérôme Fourquet, cette « France hydroponique » est une France contemporaine, uniformisée, interchangeable et parfois déracinée de ses anciens référentiels culturels et territoriaux. Les kebabs sont ainsi les signes visibles d’une transformation culturelle, commerciale et sociale des territoires, au même titre que les zones commerciales et les fast-foods l’ont été auparavant.

Pour les élus locaux, il s’agit là d’un sujet majeur qui touche au développement économique et urbain, à la précarité alimentaire et à l’aménagement harmonieux d’une offre commerciale diversifiée qui s’adresse à tous sans exclusive. Tenir compte des évolutions, les accompagner ou les canaliser pour que chaque habitant, quelles que soient ses origines, ses convictions ou ses traditions, se sente considéré et respecté. Voilà le vrai sujet, qui doit être traité avec sérieux, plutôt que de faire l’objet de polémiques indigestes… À force de débattre de celles-ci, la gauche finit par oublier le programme. Et dans cette confusion des priorités, ce ne sont pas les appétits qui manquent, mais bien la boussole.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 29 avril 2026)


 

L'énigme Boulin

 

Boulin

 

Ce n’est pas la première fois qu’une mort politique vient troubler la République. De Pierre Bérégovoy à François de Grossouvre, en passant par Roger Salengro, l’histoire française est jalonnée de disparitions brutales, de suicides contestés, de drames où le pouvoir vacille et l’opinion doute. Mais l’affaire Robert Boulin demeure à part. Parce que, près d’un demi-siècle plus tard, le mystère de cette mort reste entier.

Le 30 octobre 1979, le corps du ministre du Travail est retrouvé dans un étang de la forêt de Rambouillet et la conclusion officielle tombe pourtant très vite : suicide. Trop vite. Car dès les premières heures, les incohérences affleurent, les zones d’ombre s’accumulent, les certitudes vacillent. Et avec elles, une question lancinante : que s’est-il réellement passé cette nuit-là ?

Pour comprendre, il faut replonger dans cette fin des années 1970 où la droite française se déchire. L’élection de Valéry Giscard d’Estaing a ouvert une recomposition brutale. Face à lui, Jacques Chirac mène une stratégie de conquête sans concession. Les rivalités sont frontales, les ambitions aiguës, les fidélités fragiles. Dans cet univers, les partis ne sont pas toujours des machines policées : ils savent aussi manier le rapport de force, parfois jusqu’au coup de poing politique…

Robert Boulin, gaulliste social, fidèle au camp giscardien, incarne alors une figure d’équilibre – et peut-être une menace. Son nom circule pour Matignon. Pire : il pourrait contrarier des ambitions présidentielles. Lorsque l’affaire de Ramatuelle ressurgit, à l’automne 1979, elle n’est plus un simple dossier foncier mais devient une arme politique. Boulin parle d’un « attentat » contre lui et envisage de répondre, de dévoiler les arrière-cuisines, d’exposer, peut-être des réseaux opaques qui flirtent avec les lignes rouges. Dans cette République-là – peut-être est-ce d’ailleurs encore le cas ? – les secrets sont des monnaies d’échange… et parfois des explosifs à même de briser des carrières et des vies.

Puis vient la nuit du 29 au 30 octobre. Disparition. Corps retrouvé. Dossier refermé. Officiellement. Depuis, pourtant, l’affaire n’a jamais cessé de ressurgir et de passionner. Témoignages tardifs, expertises contestées, hypothèses contradictoires : suicide, assassinat, mise en scène ? Rien n’a jamais été définitivement tranché. Comme si le temps judiciaire s’était enlisé dans les silences d’une époque où l’omerta était la règle.

Le transfert du dossier au pôle des crimes non élucidés de Nanterre ouvre aujourd’hui une nouvelle séquence. Une de plus ? Peut-être. Mais aussi, peut-être, la dernière chance. Elle est attendue par l’opinion et, surtout, par la fille de l’ancien ministre, Fabienne Boulin-Burgeat, toute de dignité et de courage, qui n’a jamais renoncé à se battre. Année après année, elle a refusé l’oubli, contesté les versions officielles, traqué les incohérences, porté une exigence simple et redoutable : la vérité. Dans un pays où tant d’affaires s’éteignent avec ceux qui les ont vécues, cette détermination force le respect.

Près de cinquante ans après les faits, la République se retrouve désormais face à elle-même, à ses zones d’ombre, à ses renoncements, à ses silences. Le pôle « cold case » saura-t-il, enfin, faire parler les archives et les mémoires ? Il est encore temps. Mais il n’y a plus beaucoup de témoins. Ni beaucoup d’excuses.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 27 avril 2026)

 

Tchernobyl, une mémoire qui oblige

 

Tchernobyl

 

Le 26 avril 1986, l’explosion du réacteur numéro quatre de la centrale nucléaire de Tchernobyl survenait à la suite d’un exercice mal maîtrisé et des défauts de conception des réacteurs RBMK, précipitant le monde face à la pire catastrophe nucléaire de l’histoire de l’atome civil. On peut dire qu’il y a eu un avant et un après Tchernobyl car cet accident et ses conséquences en cascade ont bouleversé plusieurs années durant bien des certitudes et continuent encore à susciter débats et controverses, notamment en France où le nucléaire a été relancé avec un ambitieux plan de développement de nouveaux réacteurs, dans un contexte énergétique redevenu stratégique et incertain.

Beaucoup de leçons ont déjà été tirées de la catastrophe de Tchernobyl quant à la nécessité d’avoir des organismes de sûreté et de contrôle indépendants, d’avoir des autorités publiques réactives, préparées et transparentes dans l’information qu’elles donnent à la population comme au monde. Tchernobyl a, d’évidence, permis de renforcer la vigilance internationale sur le nucléaire civil – parce qu’il reste un domaine éminemment sensible et potentiellement dangereux – et la coopération de tous.

L’édification de l’arche de confinement en 2016, réalisée par un consortium français, a ainsi mobilisé des financements internationaux, illustrant une solidarité rare face à un risque commun. Tchernobyl, dont le démantèlement est loin d’être achevé, est encore un chantier en cours au chevet duquel la communauté internationale va devoir se pencher pendant de nombreuses années, voire plusieurs décennies.

Mais en ce jour anniversaire de la catastrophe, on a envie de laisser un instant de côté les questions techniques, les controverses sur les dangers ou les bienfaits de l’énergie nucléaire, les manquements et tâtonnements politiques de l’époque et les demandes actuelles toujours légitimes de réponses, ou les débats sur les échéances qui nous attendent pour le démantèlement du réacteur numéro 4. Aujourd’hui, le devoir de mémoire nous appelle à nous souvenir que cette catastrophe a aussi été un terrible drame humain, au-delà des chiffres et des rapports officiels. Celui des ingénieurs et techniciens présents cette nuit-là, celui des habitants de Pripyat contraints d’abandonner leur vie en quelques heures, celui, surtout, des liquidateurs – ces centaines de milliers d’hommes envoyés sans toujours comprendre ce à quoi ils étaient exposés.

Leur héroïsme doit être reconnu. Beaucoup ont affronté une menace invisible, dont les effets se sont révélés bien plus tard, dans les corps autant que dans les trajectoires de vie.

Tchernobyl n’est pas seulement une catastrophe industrielle, une zone où le danger ne meurt jamais. C’est une mémoire. Celle d’hommes dont le courage continue de nous obliger. Face à la puissance de la technique, la responsabilité humaine ne disparaît jamais ; elle engage chaque génération à ne jamais oublier.

(Editorial publié dans La Dépêche du dimanche 26 avril 2026, photo Emmanuelle Chaze)

 

L'adulte dans la pièce

 

Trump

En 2015, après une réunion sur la crise de la dette grecque, Christine Lagarde, alors directrice générale du FMI, implorait les protagonistes pour dialoguer enfin avec « des adultes dans la pièce ». L’expression, appel à la responsabilité politique, a fait florès. Depuis, à chaque crise, on cherche, dans les sommets internationaux ou les coulisses du pouvoir, à Bruxelles, Moscou ou Washington, qui est « l’adulte dans la pièce ».

Aux États-Unis, depuis cette semaine, on sait en tout cas que ce n’est pas Donald Trump. Littéralement. Une enquête du Wall Street Journal raconte comment certains de ses conseillers l’auraient tenu à distance de la Situation Room pour que l’éruptif président ne vienne pas perturber la chaîne de décisions de la délicate opération de sauvetage des deux pilotes de l’avion abattu en Iran… Trump aurait été simplement informé par téléphone des moments clés de l’opération. Voir le Commander in Chief ainsi tenu à l’écart, comme un enfant turbulent, en dit long sur l’état vertigineux du pouvoir américain, que le sénateur français Claude Malhuret a récemment comparé à la cour de Néron.

L’enquête du Wall Street Journal fait suite, par ailleurs, à plusieurs autres articles très documentés du site Axios, du New York Times ou du magazine Vanity Fair. Tous, depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche en janvier 2025, dépeignent un président souvent fatigué, parfois physiquement marqué, et décrit comme ayant des difficultés de concentration, mais rédacteur compulsif de messages sur son réseau Truth Social, obsédé par la trace qu’il laissera dans l’histoire et la construction de bâtiments à sa gloire, comme la fameuse salle de bal de la Maison-Blanche – dont il est capable de brandir les plans en pleine réunion – ou le nouvel arc de triomphe géant qu’il veut faire construire à Washington…

L’adulte dans la pièce semble surtout être sa cheffe de cabinet, Susie Wiles. En décembre, dans une longue enquête de Vanity Fair, elle a décrit son patron comme ayant une « personnalité d’alcoolique ». Stupeur et tremblement dans la sphère MAGA, mais réaction amusée de l’intéressé, qui sait ce qu’il doit à sa fidèle collaboratrice. Susie Wiles semble être celle qui tente de maintenir la Maison Blanche à flot, filtrant les accès au président et demandant aux conseillers de Trump d’arrêter de lisser la réalité de la guerre en Iran derrière des montages vidéo vantant les succès de l’US Army.

En revanche, la cheffe de cabinet semble bien incapable d’éviter la guerre de clans, d’aplanir les divergences entre Marco Rubio et JD Vance, de suppléer les faiblesses d’un aréopage de personnalités comme le secrétaire à la Défense Pete Hegseth, adepte des croisades, ou le directeur du FBI Kash Patel, adepte de la bouteille, ou encore d’empêcher Trump de poster, nuit et jour, messages intempestifs ou images générées par intelligence artificielle où il apparaît en Jésus… Tous gravitent autour de Trump sans jamais oser le contredire. Tous semblent déjà préparer sa succession pour 2028.

Les plus optimistes des républicains veulent croire que le « roi du deal » use sciemment de la stratégie de la madman theory : provoquer, saturer l’espace médiatique, déstabiliser l’adversaire. « Faites-leur croire que je suis fou », aurait-il confié. Les plus pessimistes évoquent le 25e amendement, qui permet de déclarer un président inapte à gouverner. Car les résultats de Trump ne sont pas vraiment à la hauteur, ni au plan international – où il n’a pas arrêté la guerre en Ukraine, a malmené ses alliés historiques et s’enlise en Iran – ni au plan intérieur, où une économie en souffrance lui vaut des sondages catastrophiques qui lui prédisent une bérézina aux élections de mi-mandat en novembre.

Au fond, la question posée en 2015 n’a jamais été aussi actuelle à Washington : qui est l’adulte dans la pièce ?

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 22 avril 2026)

Procès Jubillar : le temps qu'il faut

justice

 

L’affaire Jubillar est de retour. Cédric Jubillar, condamné l’an dernier en première instance à 30 ans de réclusion criminelle pour le meurtre de sa femme Delphine, dont on n’a jamais retrouvé le corps, sera rejugé du 21 septembre au 16 octobre prochains devant la cour d’appel à Toulouse. Ce sera un nouveau procès, avec une nouvelle défense. Le plaquiste tarnais s’est, à la surprise générale, séparé de ses avocats qui l’assistaient de longue date et qui ont échoué à lui obtenir l’acquittement, pour un trio de choc : les Toulousains Mes Pierre et Guy Debuisson – avocats fils et père, configuration peu commune – et Me Frank Berton, ténor du barreau, familier des affaires pénales complexes, de l’affaire d’Outreau à celle de Florence Cassez ou aux attentats du 13 novembre 2015.

La complexité est effectivement de mise dans cette affaire Jubillar, véritable énigme qui passionne les Français depuis la disparition de l’infirmière tarnaise dans la nuit du 15 au 16 décembre 2020. Pas de corps, pas de scène de crime, pas d’aveux, et un accusé qui, par son mutisme, ses maladresses, ses silences, ses attitudes, ses gestes, se retrouve souvent être son pire ennemi, et un client difficile pour ses avocats.

Si l’on ajoute la galerie de personnages – la mère, l’amant, le codétenu… – mais aussi les enfants de Cédric et la famille de Delphine, qui attendent et réclament la vérité, la couverture médiatique d’une ampleur rarement vue ces dernières années, et l’intérêt du public qui s’était déplacé en masse pour assister aux audiences de la cour d’assises du Tarn, ce second procès s’annonce comme un événement à même de marquer l’histoire judiciaire.

Cette forte médiatisation, cette curiosité des Français pour l’affaire, ont parfois été dénoncées ; elles montrent tout au contraire l’intérêt qu’attachent les citoyens au fonctionnement de la justice. Il est d’ailleurs plutôt sain que ce procès – et d’autres – permettent aux Français de comprendre comment fonctionne la justice française, pourquoi la procédure, et finalement le droit, sont complexes, parfois retors et exaspérants, et très éloignés de la justice des séries télé, surtout si elles sont américaines.

Ce type de procès permet aussi de comprendre que le temps judiciaire est particulier, presque différent de celui qui s’écoule dans notre quotidien, et en tout cas à rebours du temps médiatique, notamment celui des chaînes d’information en continu.

Ce rapport au temps, que le second procès Jubillar va illustrer, secoue d’ailleurs actuellement l’institution judiciaire. Le garde des Sceaux Gérald Darmanin – qui semble si souvent nostalgique de son ancien ministère de l’Intérieur et a, à l’évidence, un agenda politique et médiatique à nourrir en amont de la présidentielle – a présenté une réforme de la justice criminelle qui, si elle était adoptée, ferait basculer la justice dans une autre dimension.

Votée par le Sénat mardi, cette loi veut notamment instituer un plaider-coupable en matière pénale – comme aux États-Unis – et faire en sorte qu’un jugement soit rendu après six mois d’enquête… au lieu de six ans. Pour réduire les délais d’attente, certes réels, qui engorgent les tribunaux, le ministre propose, de fait, une justice au rabais, plus expéditive, où le temps des débats serait contraint.

La réforme a logiquement soulevé un vent d’indignation chez les avocats, mais aussi chez certains magistrats. Pour raccourcir les délais, la justice peut bien sûr s’améliorer, se réformer, mais elle a surtout besoin de moyens humains, et non de sacrifier le temps nécessaire à la compréhension des affaires. "Un jugement trop prompt est souvent sans justice" disait déjà Voltaire, qui prévenait parfaitement de l’arbitraire des justices expéditives.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 20 avril 2026)

Le pari électrique

 

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Chaque crise recèle, dit-on, une opportunité. Encore faut-il savoir en tirer les leçons alors que le diagnostic, lui, est posé depuis longtemps. C’est la situation dans laquelle se trouve la France en matière d’énergie. La guerre en Iran, qui perturbe depuis plus d’un mois le cours du pétrole, faisant flamber les prix des carburants dans les stations-service, vient de pousser le gouvernement à lancer un plan d’électrification de notre économie trop dépendante des énergies fossiles.

On serait presque tenté de dire « mieux vaut tard que jamais » car cette électrification des usages dans de nombreux domaines – logement, transports, industrie, etc. – aurait pu être enclenchée bien plus tôt dans un pays qui a l’atout majeur de produire une électricité largement décarbonée grâce à son parc nucléaire. En 2022, la guerre en Ukraine avait déjà souligné notre dépendance aux importations de gaz russe ; quatre ans plus tard, la guerre en Iran nous montre combien nous dépendons encore trop du pétrole. Une double alerte, restée en partie sans réponse.

Miser sur l’électrique, comme le demande aussi RTE, est donc une bonne chose : bon pour notre souveraineté, bon pour l’environnement puisqu’il s’agit d’abandonner des sources polluantes, et bon pour le porte-monnaie, du moins à terme. Le principe fait consensus ; l’exécution, elle, reste à prouver. Car ce plan d’électrification va nécessiter beaucoup d’argent, à l’heure où l’État compte chaque euro. D’abord pour moderniser le parc nucléaire existant, vieillissant, ensuite pour construire de nouveaux réacteurs de nouvelle génération plus efficients. Le choix net en faveur de l’atome, assumé par Emmanuel Macron, soulève aussi des critiques sur son coût, estimé par Greenpeace entre 380 et 650 milliards d’euros nécessaires d’ici 2050, sur les délais de réalisation des EPR2, et sur le fait que les investissements dans le nucléaire pourraient se faire au détriment des énergies renouvelables, dont RTE a rappelé qu’elles étaient indispensables au mix énergétique. Rappel utile quand certains, par démagogie électorale, veulent mettre un coup d’arrêt aux éoliennes… Comme souvent, le débat énergétique se heurte aux postures politiques.

Réaliser l’électrification supposera sans doute de faire des choix, d’établir des priorités et, surtout, de ne laisser personne sur le bord du chemin. Car cette électrification, pour qu’elle soit efficace, doit aussi être comprise et soutenue par l’opinion. Alors qu’ils subissent de plein fouet la hausse des prix des carburants ou l’envolée du prix du gaz, les Français sont prêts à passer à l’électrique à condition d’en payer le juste prix. Opter pour une voiture électrique, remplacer sa vieille chaudière par une pompe à chaleur ou installer des panneaux solaires représentent des investissements encore très lourds, alors que les aides de l’État restent souvent trop complexes, instables, quand elles ne font pas carrément le yo-yo – on l’a vu avec MaPrimeRénov’…

Face aux annonces du Premier ministre, les Français sont sceptiques et divisés. Selon un sondage Elabe, pour une majorité d’entre eux, le plan d’électrification pourrait permettre de réduire notre dépendance au pétrole et au gaz étrangers, réduire les émissions de CO2 et améliorer la qualité de l’air, et moderniser l’industrie et les infrastructures… Mais, dans le même temps, une majorité estime qu’il ne permettra pas de faire baisser leurs factures d’énergie, ni pour les plus modestes d’accéder à des équipements moins énergivores.

L’adhésion existe, mais la confiance manque. Le temps des annonces est passé ; celui des preuves commence. Autant dire qu’après la parole, les Français attendent des actes. Et ils jugeront vite.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 17 avril 2026)

 
 

Ozempic : inquiétante dérive

 

ozempic

 

Mediator, Dépakine, Levothyrox, Distilbène, Vioxx… Autant de noms de médicaments qui résonnent douloureusement dans l’opinion publique car tous sont synonymes de scandale sanitaire. À cette liste noire pourrait bien être en train de s’ajouter l’Ozempic. Médicament injectable indiqué à l’origine pour traiter le diabète de type 2 chez l’adulte, l’Ozempic imite une hormone digestive qui aide à réguler la glycémie, ralentit la vidange de l’estomac et… diminue la sensation de faim. Un effet qui peut entraîner une perte de poids significative chez certains patients.

Cet effet secondaire fait que ce médicament est de plus en plus prescrit ou demandé pour perdre du poids alors qu’il n’est pas autorisé comme médicament « anti-obésité ». Cette demande de patients, parfois très jeunes, en souffrance ou mal à l’aise avec leur corps, est exacerbée par les réseaux sociaux où des influenceurs vantent sans fard leur nouvelle silhouette obtenue grâce à des injections d’Ozempic. Comme s’il s’agissait d’une pratique « esthétique » aussi banale que de prendre des vitamines.

Sauf que l’Ozempic est un médicament avec des effets secondaires nombreux. L’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) et l’Assurance maladie ont bien alerté sur ces mésusages et mis en place un renforcement du contrôle des prescriptions pour limiter les abus. Mais rien ne semble réellement endiguer le phénomène. Car depuis 2019, 1 600 cas graves, dont 65 décès, ont été notifiés à l’ANSM. Sa dernière enquête nationale de pharmacovigilance montre que 376 cas graves et 19 décès ont été signalés entre août 2023 et janvier 2025. De quoi s’interroger : les risques auraient-ils été sous-évalués par le laboratoire Novo Nordisk, fabricant de l’Ozempic ?

Me Pierre Debuisson en est convaincu. Alerté par une trentaine de patients victimes d’effets secondaires graves, l’avocat toulousain prépare une action collective contre le laboratoire. Un affrontement judiciaire qui s’annonce aussi déséquilibré que symbolique, entre des patients isolés et un géant pharmaceutique mondial. Un combat assurément de longue haleine contre un géant pharmaceutique qui, n’en doutons pas, mobilisera une armée d’avocats pour défendre autant sa réputation que ses profits. Mais un combat qui rappelle ceux menés dans d’autres affaires, notamment celle du Mediator, lui aussi détourné à grande échelle pour maigrir et qui a causé des dizaines de milliers de malades et plusieurs centaines de décès avant d’être retiré.

Au-delà des drames que vivent les victimes et leurs proches, ces affaires interrogent sur le rôle des autorités sanitaires, qui doivent concilier protection des patients et accès aux innovations pour les vrais malades, intérêts économiques de l’industrie pharmaceutique et demandes politiques, situation nationale et cadre international. Les autorités peuvent limiter et encadrer les usages détournés d’Ozempic, mais plusieurs failles « structurelles » de l’architecture juridique, médicale et numérique font qu’elles ne peuvent pas les supprimer complètement.

Reste à savoir s’il ne serait pas temps de s’attaquer à ces failles, qui tiennent à la liberté de prescription, aux limites de la traçabilité et à la fragmentation des responsabilités entre acteurs publics et privés. Reste surtout à savoir si l’on continuera à traiter ces dérives comme des accidents isolés… ou si l’on acceptera enfin de voir ce qu’elles révèlent : un système où l’innovation va plus vite que la vigilance, et où la santé publique arrive trop souvent après les dégâts.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 11 avril 2026)

 
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Bistouri sous influence

 

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Taille de guêpe, fesses rebondies à la Kim Kardashian, nez et seins refaits : sur les réseaux sociaux, notamment Instagram ou Snapchat, les adolescentes sont exposées en permanence à un idéal de beauté, souvent aussi irréaliste qu’inatteignable, car retravaillé avec force filtres et intelligence artificielle. Face à la pression de l’apparence, une logique de correction du corps se banalise et des adolescentes dont la vulnérabilité est exploitée et le rapport au corps encore en construction n’hésitent pas, pour ressembler à leurs influenceuses stars, à opter pour la chirurgie esthétique.

Mais aussi une chirurgie esthétique parallèle, low cost et dangereuse. Pratiquée à la va-vite, hors de tout contrôle, par des personnes qui n’ont aucune formation médicale mais qui vendent sur les réseaux sociaux des injections de botox ou d’acide hyaluronique pouvant déboucher sur de véritables drames (infections, nécroses…). L’Ordre des médecins a reçu 213 signalements d’actes médicaux et chirurgicaux illégaux à visée esthétique en 2025. Un signal d’alarme qui appelle désormais des actions fortes à plusieurs niveaux.

Le récent rapport parlementaire sur les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs, remis en septembre dernier par les députés Arthur Delaporte et Laure Miller, évoque largement le phénomène. Il souligne explicitement l’influence des créatrices de contenus « beauté » qui participent à la diffusion de normes physiques irréalistes, alimentent la dysmorphophobie (déformation de l’image corporelle), les troubles alimentaires, et, donc, une hausse des demandes de chirurgie esthétique chez les jeunes. Les auditions ont d’ailleurs clairement pointé plusieurs dérives entre promotion de produits ou actes esthétiques (injections, soins, compléments), et utilisation de filtres et publicité brouillant la frontière entre ce qui est réel et modifié. Il est temps de stopper cette très lucrative économie de l’influence, alimentée par des algorithmes opaques, structurée comme un véritable marché et profitant de la vulnérabilité des jeunes.

Les réseaux sociaux, aussi puissants et riches soient-ils, ne sont pas intouchables. Aux États-Unis, un verdict historique vient de condamner Meta, la maison mère de Facebook et d’Instagram, à payer 375 millions de dollars pour mise en danger de mineurs au Nouveau-Mexique. Et d’autres procès devraient suivre concernant la dépendance aux réseaux sociaux et ses conséquences sur la santé mentale chez les jeunes. L’interdiction des réseaux sociaux aux mineurs se met en place dans plusieurs pays – la France en débat au Sénat – mais il faut aussi mettre les plateformes devant leurs responsabilités et exiger la transparence sur leurs algorithmes.

De l’autre côté, la communauté médicale doit s’emparer plus fortement de ce sujet sur trois fronts : mieux alerter sur les dangers, réclamer un encadrement légal strict et accompagner ces jeunes patients exposés à des pratiques à haut risque. Quant aux pouvoirs publics, la justice doit agir sur toute la chaîne de cet écosystème dès les premiers signalements sans attendre les plaintes de victimes défigurées et abusées.

Car derrière les filtres et les promesses d’un corps parfait se joue en réalité bien autre chose qu’une simple quête esthétique. C’est un modèle économique entier qui s’est construit sur la fragilité des plus jeunes, encouragé par des plateformes qui captent l’attention sans jamais en assumer les conséquences. À force de laisser prospérer cette économie de l’apparence, nos sociétés ont ouvert un marché sur les corps des plus jeunes. Et derrière les filtres, ce ne sont plus des images que l’on altère, mais des vies…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 3 mars 2026)

Le verrou autoroutier

 

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Certains y verront un côté Donquichottesque, d’autres un combat à la David contre Goliath. Pour autant, l’action collective que lance aujourd’hui Me Christophe Lèguevaques contre les sociétés concessionnaires d’autoroutes, dont il veut contester la légalité des tarifs et des augmentations annuelles, n’a rien de farfelu et pose même une question centrale sur ce qu’est – ou devrait être – l’intérêt général. L’avocat toulousain n’est pas le premier à s’attaquer aux contrats à sens unique des sociétés d’autoroutes, dépeints comme de véritables rentes ; une précédente action collective avait même été conduite en 2015 par l’avocate et ancienne ministre de l’Environnement Corinne Lepage.

Entre-temps, les pétitions réclamant la fin des privatisations et la renationalisation des autoroutes, l’annulation des hausses annuelles des tarifs de péage ou des ristournes pour les automobilistes se sont multipliées, en même temps que les parlementaires ont lancé des enquêtes et des auditions et que de nombreux organismes – Cour des comptes, inspection générale des finances – ont pointé des rentabilités « hors normes ». Beaucoup de bruit. Peu d'effets.

Car les clauses des contrats de concessions signés en 2006 par Dominique de Villepin, puis révisées en 2015 par un gouvernement dont le ministre de l’Économie était Emmanuel Macron – aujourd’hui confronté à un système dont il fut, en partie, l’architecte – sont particulièrement solides juridiquement. Toute remise en cause de ces contrats – renégociation, résiliation anticipée ou surtaxe ciblée – exposerait l’État à devoir verser des indemnités évaluées entre 40 et 50 milliards d’euros, auxquelles s’ajouterait la reprise des dettes. Le débat est donc largement théorique : juridiquement verrouillé, politiquement explosif, financièrement dissuasif. Autant dire qu’au vu des finances publiques françaises, il y a peu de chances de voir le gouvernement s’engager dans la dénonciation de contrats qui gèrent rien moins que 9 327,8 kilomètres d’autoroutes…

Sûres de la solidité juridique de leurs contrats de concession, les sociétés autoroutières répondent volontiers aux critiques, déplorant de « fausses informations » sur leurs profits et multipliant les démonstrations de leur action au service de la sécurité routière des Français. Il est vrai que notre réseau autoroutier est l’un des meilleurs d’Europe et que les concessionnaires, forts de leurs savoir-faire, gagnent d’ailleurs des marchés à l’étranger.

Mais la situation qui leur est devenue, au fil des ans, difficilement contestable… et politiquement de plus en plus contestée va vraisemblablement connaître une sérieuse évolution quand les premiers contrats vont arriver à échéance dans les années 2030 (2036 pour les Autoroutes du Sud de la France).

L’évolution du cadre a déjà été actée et le rapport « Ambition France Transports » remis en juillet dernier au gouvernement donne des pistes. Le scénario privilégié est la réforme des concessions pour garder l’efficacité du privé tout en reprenant le contrôle politique et financier avec un meilleur partage des profits. La création d’un opérateur public national reste, toutefois, un scénario alternatif.

Mais dans les deux cas, le changement le plus significatif devrait être ailleurs : que la manne des péages ne soit plus confinée dans le système autoroutier mais contribue à financer l’ensemble des infrastructures de transport. Car derrière les péages, c’est moins la route que l’on finance… que le modèle économique d’une rente que l’État n’a jamais vraiment su reprendre en main.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 2 avril 2026)

Objectif Lune

 

lune

Le décollage imminent de la mission Artemis II, qui va amener quatre astronautes à faire le tour de la Lune, avant d’y poser un pied en 2028, a quelque chose de saisissant et presque d’incongru tant le décalage peut sembler grand entre l’aventure scientifique formidable de ce nouvel Objectif Lune et, sur Terre, le fracas des armes dans les guerres en Ukraine et au Moyen-Orient. Peut-on pleinement se réjouir d’un côté de voir la mission Artemis avancer alors que l’opération Epic Fury lancée par Donald Trump et Benyamin Netanyahou et la riposte iranienne mettent à feu et à sang toute une région et que la guerre en Ukraine est entrée dans sa cinquième année ? La question dérange.

Il y a en tout cas dans cette juxtaposition quelques leçons que les dirigeants pourraient méditer, à savoir que les sommes colossales dépensées pour mener ces guerres – sans compter celles qu’il faudra mobiliser pour les reconstructions – auraient pu servir des projets autrement plus utiles pour l’humanité. Nous savons financer la destruction. Nous hésitons encore à financer le progrès. La conquête spatiale est de ces projets-là car elle continue à faire rêver l’Homme et les technologies développées pour elle finissent toujours par trouver des applications dans notre vie quotidienne.

Le retour vers la Lune n’était pourtant pas évident. Après la dernière mission de la NASA, Apollo 17, le 7 décembre 1972, la Lune ne semblait, en effet, plus être la priorité des agences spatiales. D’autres enjeux avaient émergé, d’autres priorités, d’autres ambitions aussi : l’exploration des confins de notre système solaire, la meilleure connaissance des comètes, des astéroïdes ou de la planète Mars ont mobilisé des dizaines de missions.

La NASA conservait toutefois un intérêt intact pour notre plus proche satellite. Dans les années 1990, l’agence a ainsi lancé deux petites missions (Clementine en 1994 et Lunar Prospector en 1998) qui ont réamorcé l’intérêt pour la Lune. Suivirent plusieurs missions exploratoires avec un double objectif, scientifique bien sûr, mais aussi économique, avec la perspective d’exploiter les ressources sur place. Car si la Lune est protégée par le Traité de l’Espace de 1967, elle ne l’est pas par le Traité de la Lune de 1979, qui voulait restreindre l’exploitation de ses ressources naturelles par un seul pays. Ce traité n’a été ratifié par aucune grande nation spatiale…

Dès lors, l’exploitation des ressources lunaires réveille les ambitions des grandes nations spatiales. En 2019, Donald Trump annonce le retour de l’Homme sur la Lune, martelant que « l’Amérique sera toujours la première dans l’espace ». La Chine, l’Inde, les Émirats arabes unis, l’Europe et toutes les entreprises privées du « new space », au premier rang desquelles Space X d’Elon Musk, se lancent dans cette sorte de nouvelle ruée vers l’or. Une compétition mondiale où la rivalité entre Soviétiques et Américains au XXe siècle a laissé place à celle entre les États-Unis et la Chine. 

Et la question n’est plus de savoir qui reposera le premier un pied sur la Lune – les Américains tiennent la corde – mais plutôt qui pourra durablement s’installer sur cette nouvelle terra incognita où tout restera à faire. À commencer par ce que nous ne savons plus faire sur Terre où le multilatéralisme est mis à mal : coopérer.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 1er avril 2026)

Retraites : l'impasse française

 

retraites

 

Il y a des réformes qui passent, et d’autres qui s’enlisent… La question des retraites appartient à la seconde catégorie car depuis 2022, le débat ne cesse de rebondir sans jamais se résoudre. La tentative avortée d’un système à points, puis la réforme de 2023, adoptée dans la douleur et finalement suspendue en 2025, ont laissé un pays fracturé. Et surtout, à un an de l’élection présidentielle, le problème reste entier.

Car le constat politique est implacable : la réforme Borne n’a jamais été acceptée. Contestée par une majorité de Français et tous les syndicats, elle a cristallisé un sentiment d’injustice, alimenté par une méthode jugée brutale et un effort perçu comme mal réparti. Le conflit social a, d’évidence, laissé des traces profondes, au point de rendre toute nouvelle tentative plus risquée encore ; on l’a vu avec l’échec du "conclave" Bayrou.

Pourtant, derrière la crise politique, la réalité démographique, elle, n’est pas suspendue. Le système français repose, en effet, sur un principe simple : les actifs financent les retraités. Or, ce rapport se dégrade inexorablement. On comptait environ 2 cotisants pour un retraité au début des années 2000 ; ils ne sont plus qu’environ 1,7 aujourd’hui, et la tendance reste orientée à la baisse. Vieillissement de la population, allongement de l’espérance de vie, ralentissement de la croissance démographique : la mécanique est connue et implacable.

Le dernier rapport du Conseil d’orientation des retraites, publié en juin 2025, souligne une forme de paradoxe. À court terme, certes, rien ne s’effondre puisque le déficit restait limité à 1,7 milliard d’euros en 2024, soit 0,1 % du PIB. Les dépenses, elles, sont maîtrisées, autour de 13,9 % du PIB, et devraient rester stables à long terme. Autrement dit, pas de dérapage incontrôlé. Mais le problème est ailleurs, dans les ressources. Celles-ci diminueraient progressivement, passant de 13,9 % du PIB à 12,8 % d’ici 2070, creusant ainsi un déficit durable, estimé à 1,4 % du PIB. Le système ne s’emballe donc pas mais s’érode.

Une note publiée par le COR jeudi dernier précise encore l’équation. Trois leviers existent : augmenter les cotisations, baisser les pensions ou reculer l’âge de départ. Les deux premiers pèsent sur l’économie à court terme. Le troisième, en revanche, soutient la croissance en augmentant la population active, mais il est aussi, politiquement, le plus explosif… et le plus redouté.

C’est là que tout se joue, car la question des retraites n’est pas seulement budgétaire. Elle est sociale, générationnelle, presque philosophique. Elle touche à la place du travail dans la vie, à la solidarité entre les âges, à la promesse implicite faite à chaque génération, celle du contrat social français né de l’après-guerre. Dès lors, il est évident que le débat sur les retraites ne disparaîtra pas et devrait même occuper une large part de la prochaine campagne présidentielle. Avec un impératif : trouver enfin un chemin de compromis, un consensus, fragile mais nécessaire, pour sortir d’une confrontation devenue stérile.

Mais attention à l’illusion d’un débat total. La retraite ne saurait être l’alpha et l’oméga d’un projet pour le pays. À force de concentrer l’attention politique sur cet unique sujet, le risque est grand de négliger les autres défis : compétitivité, transition écologique, souveraineté, éducation, etc. Autant de fronts qui conditionnent, eux aussi, l’avenir.

Au fond, la réforme des retraites ne se résume pas à une équation comptable. C’est un choix de société, une définition du contrat social que les Français devront trancher. Mais c’est aussi une question de confiance. Et c’est peut-être là que réside, aujourd’hui, la véritable impasse.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 30 mars 2026)

 

Cause nationale

cyber


Il n’y a pas si longtemps, les tentatives de cyberarnaques pouvaient être déjouées avec un peu de bon sens, d’observation et d’entraînement. Les e-mails ou les SMS des arnaqueurs qui voulaient nous hameçonner pour qu’on leur livre nos coordonnées bancaires étaient truffés de fautes d’orthographe, avaient une syntaxe approximative et les logos de grandes sociétés dont ils usurpaient l’identité étaient mal imités. Tout cela nous incitait à nous méfier. Cette époque est révolue. Aujourd’hui, nous sommes passés dans une nouvelle ère où même les plus aguerris d’entre nous peuvent se laisser surprendre.

Et plus personne n’est vraiment à l’abri. Ce changement repose sur deux évolutions majeures. D’une part, les vols ou fuites massives de données qui se sont multipliés chez les commerçants en ligne, voire les services de l’État ; des données qui se vendent ensuite sur le dark web, le marché noir numérique. Les escrocs peuvent alors disposer de données précises – prénom, nom, adresses électroniques et physiques, numéros de téléphone, etc. – qui vont leur permettre de créer des messages ultra-personnalisés.

Le second facteur, qui marque un véritable basculement, est l’irruption de l’intelligence artificielle. Là où autrefois il fallait un vrai talent de faussaire numérique, du temps et des outils précis pour concevoir des messages destinés à des arnaques, avec l’IA tout se simplifie, pour la création comme pour la diffusion des cyberarnaques. Que ce soit par e-mail ou sur mobile, ces dernières ont atteint une sophistication impressionnante. Messages vocaux, robots conversationnels, fausses vidéos – les deepfakes – : tout cela pour seulement quelques euros. La panoplie qui faisait le sel des films de science-fiction est désormais installée dans la réalité.

Et la France est particulièrement exposée. Notre pays est le 2e le plus attaqué en Europe (13 % des incidents, derrière le Royaume-Uni à 17 %) et figure dans le top 3 mondial avec les États-Unis et le Royaume-Uni. Par ailleurs, plus de 40 millions de comptes compromis en 2025 placent la France au 2e rang mondial pour les fuites de données.

Face à ce tsunami de cybercriminalité, la France s’organise et agit en amont comme en aval. En amont, il s’agit d’avoir des entreprises davantage conscientes des risques et qui sécurisent mieux leurs données. En aval, c’est tout un travail de sensibilisation du grand public à une culture numérique de vigilance qui est mené. Car comme le rappelle le dernier « Panorama des menaces » de l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI), les escrocs « continuent d’exploiter les biais inhérents à la nature humaine, entre autres en s’appuyant sur le bon vouloir des personnes ciblées. »

Dès lors, sensibiliser et former la population aux risques numériques, sans alarmisme inutile mais sans naïveté, doit devenir un enjeu national. Apprendre à reconnaître les cyberarnaques comme la désinformation en ligne, comprendre les biais des algorithmes des réseaux sociaux ou des modèles d’intelligence artificielle qui sont entrés dans nos vies comme ChatGPT et ses équivalents : c’est toute une culture et une hygiène numériques que chaque Français doit pouvoir acquérir, dès l’école et tout au long de la vie.

Un numérique sûr et citoyen : voilà qui ferait une excellente grande cause nationale pour le prochain quinquennat… à condition de ne pas attendre la prochaine arnaque massive pour s’en convaincre.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du dimanche 29 mars 2026)

Trump, l'orgueil et le bourbier

 

trump

 

Il y a, dans certaines décisions politiques, une part d’aveuglement qui tient moins à l’erreur qu’à l’orgueil. La guerre engagée par Donald Trump contre l’Iran appartient à cette catégorie. Pensée comme une démonstration de force, elle est devenue un engrenage que son initiateur ne maîtrise déjà plus et dont il a le plus grand mal à reprendre la main.

Le scénario était pourtant écrit d’avance – du moins le croyait-il. Une guerre courte, ciblée, spectaculaire. Une séquence politique maîtrisée, destinée à nourrir l’image d’un président fort à l’approche des élections de mi-mandat. Las ! Rien ne s’est déroulé comme prévu et en trois semaines on est passé d’une séquence calibrée avec promesse d’une guerre brève à une dynamique d’escalade régionale. L’attaque israélienne d’un site gazier iranien, suivie des représailles iraniennes contre les installations énergétiques des monarchies du Golfe, puis ce désaveu précipité d’Israël par Washington soi-disant pas au courant, sous la pression du Qatar, montre que la stratégie américaine s’est fissurée, non par faiblesse militaire mais par incohérence politique…

En contournant ses diplomates dont beaucoup d’experts de l’Iran qu’il a licenciés, en marginalisant ses propres services de renseignement – jusqu’à provoquer la démission du directeur du contre-terrorisme, qui contestait l’existence même d’une menace imminente – Trump a fait une nouvelle fois le choix de l’instinct contre l’expertise. Un pari… et un péché d’orgueil.

Si cette guerre porte d’abord la marque d’une décision solitaire, nourrie d’alliances politiques et de convictions idéologiques plus que d’une stratégie construite avec minutie, elle ne se comprend pas uniquement à l’aune des rapports de force mais elle s’inscrit aussi dans la dimension religieuse qui imprègne, sans toujours le dire, la justification de cette guerre.

Dans une partie de la coalition trumpienne, l’affrontement avec l’Iran s’insère, en effet, dans une lecture apocalyptique du monde : défense d’Israël comme prélude biblique, guerre « juste », parfois même nécessaire à l’accomplissement d’un dessein supérieur. Autour de Trump, des prédicateurs influents parlent de « libération » et de « mission ». Et dans certains cercles militaires et politiques, le vocabulaire de l’Armageddon affleure… Face à cela, l’Iran ne répond pas seulement en stratège, mais, lui aussi, en acteur porté par une vision sacrée de la résistance. Deux imaginaires qui se font face. Deux récits de légitimité absolue. Et, entre eux, un espace politique qui se réduit pour trouver le chemin d’une résolution diplomatique

C’est là que le risque de bourbier prend tout son sens. Car Trump a sous-estimé l’adversaire, sa capacité de nuisance régionale, sa stratégie d’usure. Mais il a surtout sous-estimé les effets d’un conflit long dans une région clé pour l’énergie et l’économie mondiale. Chaque frappe rapproche le détroit d’Ormuz d’un point de bascule et chaque tension alimente le spectre d’un choc pétrolier, et avec lui celui d’un retournement économique global.

L’histoire est cruelle pour les présidents qui confondent vitesse et précipitation. Le Vietnam, l’Irak, l’Afghanistan : autant de guerres américaines pensées comme décisives mais devenues interminables. En lançant cette « croisade » contre ce qu’il désigne comme le mal, Donald Trump pensait écrire une victoire rapide. Il pourrait bien avoir ouvert une séquence qu’aucun discours ne suffira à refermer, où toute désescalade apparaîtra comme un recul, toute surenchère comme une fuite en avant. Entre ces deux écueils, Donald Trump se retrouve pris dans ce qu’il voulait précisément éviter : une guerre longue, coûteuse, incertaine. Bref, un bourbier.

Et le propre des bourbiers est qu’on y entre seul, qu’on n’en maîtrise pas le calendrier, et qu’on en sort rarement renforcé.

(Editoriam publié dans La Dépêche du Midi du samedi 21 mars 2026)

 

Fracture démocratique

 

municipales

 

Les élections municipales devaient apporter une respiration démocratique bienvenue après le chaos parlementaire, les débats budgétaires sans fin et la succession de trois Premiers ministres en moins d’un an – séquences interminables provoquées par la dissolution ratée de 2024. L’élection des élus préférés des Français – les maires – devait permettre, pensait-on, de retrouver l’essence et la noblesse de la politique : le débat contradictoire et respectueux, la volonté d'améliorer le quotidien des Français, la défense de l’intérêt général ou encore une vision renouvelée de l’aménagement des territoires face aux défis du pays (santé, mobilités, climat, écoles…). Après des municipales bouleversées par la pandémie de Covid-19 en 2020, certains pariaient même sur un sursaut de participation. Las ! Il n’en fut rien. Et l’on se retrouve presque malgré nous dans la situation décrite par Albert Camus lorsqu’il estimait que la politique pouvait devenir une machine à désespérer les hommes.

Après une campagne électorale qui a eu bien du mal à capter l’attention des Français – bousculée par des polémiques parfois nauséabondes et par la guerre en Iran – le premier tour a, en effet, débouché sur une scène politique et médiatique saturée de déclarations intempestives, de triomphes autoproclamés chez LFI comme au RN, de dénonciations et de menaces entre candidats qui se tendent la main… tout en cherchant à se tordre le bras. À cela se sont ajoutées des volte-face spectaculaires pour nouer des alliances, faisant fi des engagements et des principes solennellement proclamés à Paris mais promptement remisés dans des négociations locales. Dans ce ballet d’accords, de désistements et de calculs, le contenu des programmes semble souvent devenu secondaire face à la course effrénée aux places et au pouvoir, avec déjà en ligne de mire les prochaines échéances nationales.

La vie politique française a toujours été faite de ces improbables chicayas, de ces coups de billard à plusieurs bandes où l’on doit parfois davantage se méfier de ses amis que de ses ennemis. Il fallait être naïf pour imaginer qu’il en irait autrement dans une période de fragmentation partisane et d’incertitude électorale. On aurait toutefois espéré mieux d’une classe politique qui semble comprendre de moins en moins le pays, et que les Français, en retour, comprennent eux-mêmes de moins en moins. De cette incompréhension réciproque naît souvent le malaise démocratique qui s’exprime aujourd’hui dans les urnes – ou plus souvent encore dans l’abstention.

Alors qu’a débuté hier la campagne pour le second tour après 48 heures d’intenses tractations, les responsables politiques seraient ainsi bien avisés de mesurer combien les fractures se creusent. Fracture démocratique d’abord, avec une participation historiquement basse pour un premier tour d’élections municipales. Fracture territoriale ensuite. Le second tour si âprement disputé ne concerne – faut-il le rappeler – qu’une poignée de communes, celles qui concentrent l’attention médiatique et les stratégies nationales. Celles de la France des villages et des sous-préfectures – soit près de 90 % des communes – disposent déjà de leurs élus depuis dimanche, déjà au travail, loin des projecteurs médiatiques nationaux.

À ces fractures visibles s’en ajoutera bientôt une autre. Car à un an de la présidentielle, les scrutins locaux seront rapidement relus comme le premier acte de la bataille de 2027. Les états-majors y chercheront des signes, les candidats des tremplins et les commentateurs des scénarios. Mais dans ce théâtre politique où chacun prépare déjà la scène suivante, une question demeure : combien de Français continuent encore de croire que la politique peut changer leur quotidien ?

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 18 mars 2026)

 

La ligne invisible

 

Arnaud Frion

Les guerres modernes ne se déclarent plus, elles s’étendent. Depuis des années, le Moyen-Orient vit dans une zone grise stratégique faite de frappes ciblées, de cyberattaques et d’affrontements indirects entre puissances rivales. Cette guerre diffuse semblait jusqu’ici contenue dans ses marges. Jusqu’à ce que Donald Trump et Benyamin Netanyahou décident de frapper l’Iran, déclenchant un conflit dont personne aujourd’hui – et surtout pas eux – ne sait comment il se terminera ni quelles en seront les conséquences géopolitiques, économiques et humaines.

Depuis le 1er mars, le conflit s’est déjà développé. L’Iran bombarde les Émirats et plusieurs pays voisins, notamment les bases militaires qu’ils accueillent. Dans le même temps, les groupes armés qui se réclament du régime des mollahs entrent en action. Le groupe pro-iranien Ashab al-Kahf, vraisemblablement à l’origine de l’attaque qui a coûté la vie à l’adjudant-chef Arnaud Frion et blessé plusieurs de ses frères d’armes, menace désormais « les intérêts français en Irak ».

La mort de ce soldat français, militaire au 7e bataillon de chasseurs alpins (BCA), tué par un drone près d’Erbil, au Kurdistan irakien, où l’armée française assure des missions de formation et de lutte anti-terroriste, rappelle brutalement une vérité simple : dans les conflits contemporains, les lignes de front sont devenues poreuses et nul théâtre d’opérations ne reste vraiment périphérique.

La France, qui a déployé une imposante armada autour du porte-avions Charles-de-Gaulle en Méditerranée orientale, a adopté depuis le début de la crise une posture « défensive », selon les termes d’Emmanuel Macron, visant à protéger nos intérêts et nos partenaires menacés, notamment le Liban. La mort d’un de nos militaires – le premier d’un pays ne participant pas directement au conflit – change évidemment la donne. Elle appelle une réponse.

Cette riposte devra être prise avec sang-froid. Elle devra être claire et ferme, mais aussi proportionnée et précise. Car la France, jusqu’à présent acteur secondaire de cette guerre, doit éviter d’être entraînée dans son engrenage. Puissance d’équilibre, elle doit contribuer à la désescalade sans rien céder de la défense de ses intérêts et de la protection de ses ressortissants civils et militaires.

Julien Gracq avait imaginé, dans « Le Rivage des Syrtes », un monde suspendu entre paix et guerre, séparé par une frontière invisible que chacun feignait de respecter. Jusqu’au jour où elle fut franchie. La mort d’un soldat français rappelle que ces lignes de séparation, dans les conflits modernes, ne sont jamais totalement étanches. Entre frappes ciblées, milices alliées et rivalités régionales, la guerre se diffuse par capillarité dans les marges du conflit. La responsabilité des puissances, aujourd’hui, est d’empêcher que cette frontière symbolique ne cède tout à fait. Car une fois franchie, la ligne invisible cesse d’exister, et la guerre, elle, ne s’arrête plus.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 14 mars 2026)

Société fatiguée

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Le constat est aussi simple qu’inquiétant. Selon l’enquête annuelle de l’Institut national du sommeil et de la vigilance (INSV), les Français dorment en moyenne 6 h 50 par nuit en semaine, soit bien en dessous des besoins physiologiques, et un quart d’entre eux passe sous la barre des six heures. Résultat : près d’une personne sur deux se réveille fatiguée, signe d’une dette de sommeil chronique qui s’installe dans notre quotidien. Dans un pays qui a longtemps revendiqué l’art de vivre, ce déficit nocturne devrait nous alerter. Car le sommeil n’est pas un luxe, ni un temps perdu entre deux journées de travail. Il est au contraire l’un des piliers les plus fondamentaux de la santé.

La science l’a largement démontré. La nuit, le cerveau trie, consolide et organise les informations accumulées dans la journée. Les circuits de la mémoire se réinitialisent, l’attention se restaure, les émotions se régulent. Dormir, c’est littéralement réparer l’organisme. À l’inverse, dormir trop peu fragilise le corps comme l’esprit : troubles cardiovasculaires, dépression, diabète, baisse de l’immunité, difficultés de concentration. À long terme, la privation de sommeil devient un facteur aggravant majeur de nombreuses pathologies.

Et pourtant, la société contemporaine semble avoir fait de la fatigue un signe de distinction. Depuis deux siècles, l’image d’Épinal du dirigeant qui dort peu nourrit un imaginaire étrange : Napoléon, dit-on, ne dormait que quelques heures, compensant par de brèves micro-siestes prises entre deux batailles. Aujourd’hui encore, certains responsables politiques ou chefs d’entreprise revendiquent des nuits écourtées comme preuve d’énergie ou d’engagement.

Ce mythe s’est même modernisé avec la culture managériale de la Silicon Valley. Là-bas, les gourous de la performance expliquent que la réussite commence par un réveil à cinq heures du matin, une séance de sport puis une journée de travail qui s’étire jusqu’au soir. Le sommeil devient une simple variable d’ajustement, presque un obstacle à la productivité. Une erreur profonde. Un cerveau fatigué est moins créatif, moins efficace, plus vulnérable aux erreurs. Le sommeil n’est pas l’ennemi de la performance : il en est la condition.

Dans ce dérèglement collectif, les écrans jouent un rôle central. 58 % des Français dorment avec leur smartphone allumé dans leur chambre et qu’un tiers s’endort avec un appareil électronique en fonctionnement. La lumière artificielle du soir perturbe notre horloge biologique et retarde l’endormissement. Notre cerveau reste stimulé au moment même où il devrait se préparer à ralentir.

Face à cette fatigue généralisée, la tentation est grande de chercher des solutions dans la technologie : montres connectées, applications promettant l’endormissement rapide, oreillers intelligents ou lampes simulant l’aube. Ces gadgets peuvent parfois aider, mais ils ne remplaceront jamais l’essentiel.

La vérité est plus simple et plus exigeante. Le sommeil dépend d’abord de nos modes de vie. Travail de nuit, horaires décalés, hyperconnexion permanente, bruit urbain, chaleur estivale : nos sociétés modernes bousculent l’horloge biologique humaine. C’est pourquoi la question dépasse largement la sphère individuelle. L’INSV rappelle que le sommeil est aussi un enjeu collectif, qui touche l’organisation du travail, l’aménagement des villes ou encore les politiques de santé publique.

Autrement dit, bien dormir n’est pas seulement une affaire de discipline personnelle. C’est un choix de société. Car une civilisation qui néglige le sommeil finit toujours par payer le prix… de sa propre fatigue.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 13 mars 2026) 


Derrière les maires

 

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Dans la dernière ligne droite avant le premier tour des élections municipales, dimanche prochain, le suspense monte au gré de la publication de sondages d’intentions de vote – dont les marges d’erreur nourrissent toutes les interprétations – et de l’organisation des derniers débats et des ultimes grands meetings. Si des passes d’armes nationales portées par les chefs de parti – toujours tentés de nationaliser le scrutin – occupent le devant de la scène, les municipales restent éminemment locales. Elles le sont même profondément. 34 875 batailles comme autant de communes dans lesquelles vont se jeter pas moins de 904 042 candidats, répartis entre 50 478 listes.

En dépit des difficultés du mandat de maire régulièrement soulignées par les associations d’élus, en dépit du discrédit qui affecte la classe politique en général, il est plutôt heureux de voir que beaucoup de Français veulent s’engager au service de leurs concitoyens et pour leur commune. La plupart de ces candidats seront d’ailleurs fixés sur leur sort dès dimanche au terme d’une soirée électorale où le statu quo sera probablement de mise puisque 21 000 maires devraient être réélus au premier tour, soit près de six communes sur dix.

Ailleurs, les négociations de second tour démarreront pour quarante-huit heures, notamment dans les points chauds qui ne manquent pas dans notre région. Dans chaque département, plusieurs villes se livrent à des combats électoraux serrés dont l’issue dessinera un état des lieux des rapports de force politiques en vue des prochaines échéances.

Mais derrière ces affrontements très visibles se cache un enjeu institutionnel beaucoup plus structurant : celui des intercommunalités. Depuis deux décennies, ces structures – communautés de communes, agglomérations ou métropoles – ont progressivement accumulé des compétences déterminantes : développement économique, mobilités, urbanisme, politique de l’habitat ou encore gestion de l’eau. Dans certaines grandes métropoles, leurs budgets dépassent désormais ceux des communes centres. Ainsi, derrière l’élection des maires se joue souvent le contrôle d’institutions décisives comme Toulouse Métropole ou Montpellier Méditerranée Métropole, véritables centres de décision territoriaux.

Le paradoxe est que cet enjeu reste, d’évidence, largement invisible dans la campagne. La raison tient d’abord au mode d’élection : les conseillers communautaires sont choisis via les listes municipales et les présidents d’intercommunalité sont élus ensuite par les conseillers. Pour l’électeur, le lien entre son vote et la gouvernance intercommunale demeure donc peu lisible.

À cela s’ajoute la personnalisation très forte du scrutin municipal. Les débats portent d’abord sur le bilan du maire, la sécurité, la propreté ou les équipements locaux. Les politiques intercommunales – plus techniques et plus diffuses – peinent à trouver leur place dans la campagne. Pourtant, c’est souvent à ce niveau que se décident les grands projets structurants : aménagement des zones d’activité, politiques de transport, stratégie d’attractivité économique ou transition écologique des territoires.

Les municipales de 2026 détermineront donc non seulement l’identité des maires, mais aussi celle des futurs exécutifs intercommunaux. Autrement dit, elles fixeront en grande partie la véritable architecture politique des territoires pour les six prochaines années et, indirectement, les équilibres qui pèseront sur les échéances régionales et nationales à venir. Une raison de plus de voter...

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 11 mars 2026)

La République des maires

 

mairie

 

La dernière ligne droite de la campagne des élections municipales s’ouvre ce lundi. Six jours pendant lesquels les candidats vont jeter leurs dernières forces dans la bataille, avec de grands meetings, du tractage et du porte-à-porte renforcés pour convaincre les Français d’aller voter dimanche prochain et de les choisir, alors que les professions de foi arrivent dans les boîtes aux lettres.

La participation devrait d’ailleurs être plutôt bonne selon les dernières enquêtes d’opinion, y compris parmi les jeunes. Et pour cause. Même si la campagne a démarré lentement, elle a, d’évidence, retrouvé le souffle démocratique que la pandémie de Covid avait éteint il y a six ans, avec un premier tour organisé dans la peur de la contamination et un second convoqué des semaines après le premier. Cette année, retour à la normale.

Mais un autre aspect intervient qui pourrait amener les Français aux urnes : après les législatives anticipées de 2024 et l’exaspérant chaos politique et budgétaire à l’Assemblée qui s’en est suivi, les municipales permettent aux Français de s’exprimer. Une respiration démocratique. Ce sera la dernière fois avant l’élection présidentielle de l’année prochaine, clé de voûte de la vie politique française.

La tentation est alors grande pour certains de voir dans les municipales une répétition de la présidentielle et certains chefs de partis aux extrémités du spectre politique font tout pour politiser et nationaliser au maximum le scrutin. Une stratégie de bonne guerre mais qui ne résiste pas à ce que disent les sondages. Ceux-ci montrent que les Français se positionneront d’abord et avant tout sur des enjeux locaux et des thématiques ancrées dans leur quotidien : la sécurité, la santé, le cadre de vie, les transports et – même s’il est en recul – l’environnement et la lutte contre le réchauffement climatique. Autant de préoccupations concrètes pour des communes parfois frappées ces derniers mois par des inondations ou des sécheresses. Les municipales ne seront pas une primaire grandeur nature comme l’explique le politologue François Kraus, mais plutôt un baromètre du climat politique qui permet de dessiner des rapports de force sans préjuger de leur évolution d’ici la présidentielle.

Dès lors, le scrutin local aura aussi une lecture nationale lorsqu’il s’agira de voir la performance de certaines personnalités politiques qui aspirent à jouer un rôle majeur au plan national, comme Édouard Philippe, ou de mesurer la persistance – ou l’échec – de certaines dynamiques : la vague verte de 2020 résistera-t-elle ? Le RN peut-il conquérir de grandes villes ? Le PS conservera-t-il son solide réseau d’élus locaux ? LFI surmontera-t-elle les polémiques qui l’ont fait chuter dans les sondages ? Le bloc central peut-il limiter la casse au crépuscule du quinquennat d’Emmanuel Macron ?

Mais les municipales auront aussi, cette année, une autre importance. À un an d’une présidentielle qui pourrait rebattre profondément les cartes politiques, elles désigneront des maires qui resteront, dans leurs communes, les premiers garants de la République au quotidien. Des élus de proximité capables, le cas échéant, de faire vivre les principes inscrits au fronton de leurs mairies : liberté, égalité, fraternité.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 9 mars 2026)

 

Combat universaliste

 

femmes

Jusqu’à présent, lors de la Journée internationale des droits des femmes, beaucoup d’entre elles dans le monde pouvaient se dire qu’il y avait globalement des progrès arrachés de haute lutte, en dépit de situations terribles. Si tout restait à faire – encore et toujours – ou à parfaire, la prise de conscience était tout de même là. Mais nombre de femmes se demandent désormais s’il ne faudra pas tout recommencer, tant les attaques contre leurs droits sont aujourd’hui massives, organisées et parfois assumées politiquement, y compris en Occident.

Ce grand recul, inquiétant, est documenté par plusieurs organisations internationales, au premier rang desquelles l’agence ONU Femmes, qui lance cette année une alerte mondiale à agir. « Partout dans le monde, les systèmes judiciaires qui sont censés faire respecter les droits, ainsi que l’État de droit, manquent à leurs obligations envers les femmes et les filles. À l’échelle mondiale, les femmes ne bénéficient que de 64 % des droits juridiques dont jouissent les hommes, ce qui expose les femmes à la discrimination, la violence et l’exclusion à chaque étape de leur vie. »

Près d’un quart des gouvernements mondiaux ont signalé un recul des droits des femmes, avec des menaces croissantes (discrimination accrue, protections juridiques affaiblies, financements en baisse pour les programmes d’égalité, etc.). Un signal d’alarme rarement observé depuis plusieurs décennies. À cela s’ajoutent des facteurs aggravants : les conflits (hausse de 50 % du nombre de femmes exposées en dix ans), les crises (Covid, dérèglement climatique, flambée des prix alimentaires), l’affaiblissement démocratique dans de nombreux pays, les violences basées sur le genre qui explosent ou encore le harcèlement des défenseuses des droits partout dans le monde.

Pire, l’ONU dénonce une régression historique des droits des femmes en zones de guerre, avec des violences sexuelles en hausse (+ 90 %) et jusqu’à 675 millions de femmes concernées. La guerre en Iran qui s’étend au Moyen-Orient depuis une semaine, la guerre en Ukraine qui est entrée dans sa cinquième année, l’effondrement de Gaza, le conflit au Soudan, ou encore l’Afghanistan des talibans devenu pire qu’une prison, un enfer où l’on dénie aux femmes, privées de parole et quasi emmurées, jusqu’à l’appartenance même au genre humain…

À ces reculs terrifiants, qui devraient être bien plus fortement condamnés, s’ajoutent tous les petits reculs que subissent au quotidien les femmes. Le Global Gender Gap Report montre ainsi que le score mondial d’écart entre les sexes en 2025, pour 148 économies, est comblé à seulement 68,8 %. À ce rythme, il faudrait près de 123 ans pour atteindre la parité totale à l’échelle mondiale.

Une parité contre laquelle s’élève désormais une véritable internationale réactionnaire, qui soutient les discours de mouvements masculinistes en plein essor, notamment chez les jeunes. Des mouvements misogynes appuyés par des extrêmes droites, aux Amériques comme en Europe, qui prétendent agir pour le bien des femmes alors qu’ils veulent les renvoyer dans leurs foyers sous le contrôle de leurs pères ou maris…

Face à cette dégradation des droits des femmes, une parole politique claire et ferme s’impose. Les démocraties ne peuvent rester silencieuses lorsque la moitié de l’humanité voit ses libertés contestées, grignotées ou niées. La France, patrie d’Olympe de Gouges qui écrivait en 1791 la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, s’honorerait à porter ce combat sur la scène internationale. Car la défense des droits des femmes n’est ni une cause sectorielle ni une bataille identitaire, c’est un combat qui nous concerne tous, hommes et femmes, car il est profondément universaliste.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 7 mars 2026)

Flou stratégique

 

iran

Jusqu’à présent, les dernières interventions militaires américaines menées à l’étranger avaient des objectifs certes parfois très contestables mais identifiables : en 2001, la chasse aux terroristes d’Al Qaïda et d’Oussama Ben Laden responsables des attentats contre le World Trade Center à New York ; en 2003 la guerre en Irak pour déloger Saddam Hussein ; en 2011 l’opération en Libye pour mettre un terme au régime sanglant du colonel Kadhafi. Des interventions militaires lancées parfois au prix de mensonges – sur les armes de destruction massive irakiennes – qui se sont toutes finies en fiasco pour les États-Unis, mais qui avaient débuté avec un habillage multilatéral minimal et la recherche d’une légitimité internationale.

Les frappes menées conjointement contre l’Iran par Israël et les États-Unis le week-end dernier semblent s’affranchir des règles du droit international – que Donald Trump et Benjamin Netanyahou exècrent – et laissent apparaître une rupture plus profonde : l’effacement de toute doctrine lisible. On peine à déterminer quels sont exactement les objectifs de ce conflit et la stratégie de sortie de crise. Si du côté d’Israël, il s’agissait d’éliminer un ennemi historique qui, avec ses proxys comme le Hamas et le Hezbollah libanais, a juré la perte de l’État hébreu, du côté américain, l’ambiguïté domine et la finalité stratégique demeure incertaine.

Multipliant interviews, posts triomphalistes sur Truth Social et conférences de presse quotidiennes, Donald Trump peine à faire comprendre quels sont réellement ses buts de guerre et à dissiper l’idée que l’opération Epic Fury a été lancée dans la précipitation, sans en mesurer les retombées géopolitiques et économiques, déjà visibles avec un embrasement régional. Il a changé plusieurs fois de justification : délivrer le peuple iranien de son tyran, faire chuter le régime des mollahs, neutraliser un programme nucléaire pourtant présenté comme annihilé en juin 2025, ou encore détruire des capacités balistiques devenues soudainement menaçantes. Cette communication brouillonne s’est retrouvée chez le secrétaire d’État Marco Rubio et le secrétaire à la Défense Pete Hegseth. Le premier évoquant le risque que l’Iran franchisse « la ligne d’immunité » avec une accumulation de missiles et de drones capables de tenir le monde en otage ; le second martelant qu’« il ne s’agit pas d’une guerre de changement de régime ». Entre dissuasion préventive et renversement implicite, la ligne stratégique oscille.

Expliquant tantôt vouloir « s’engager dans une longue bataille », tantôt promettant d’« en finir en deux ou trois jours », n’excluant pas l’envoi de troupes au sol, Trump déstabilise jusqu’au sein de sa base MAGA, séduite hier par sa promesse de ne plus être le gendarme du monde. Seuls 27 % des Américains approuvent l’offensive, loin des 90 % qui soutenaient la guerre en Afghanistan. La fracture entre discours isolationniste et réalité interventionniste apparaît désormais au grand jour.

Au final, on s’interroge sur les ressorts de cette opération et l’on peut se demander si les difficultés intérieures qui se rapprochent pour Donald Trump et Benjamin Netanyahou – tous deux confrontés à des échéances législatives délicates – n’ont pas pesé dans la décision. Pour l’un comme pour l’autre, la guerre peut être un levier de survie politique. Mais l’histoire récente rappelle qu’ouvrir un conflit sans cap clair expose à un enlisement dont ni les démocraties ni l’ordre international ne sortent indemnes. Le pari est risqué. Il pourrait l’être davantage encore pour un Occident déjà fragilisé par ses propres divisions et pour un Moyen-Orient au bord de l’embrasement avec les conséquences que cela implique pour l’économie mondiale…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 4 mars 2026)

Eldorado toxique

 

drogue

Lorsque l’on parle de trafic de stupéfiants dans le débat public, on se concentre souvent – et à raison – sur le cannabis et la cocaïne, dont les saisies ont bondi de 49 % en 2025, tant ces produits structurent une large part du narcotrafic en France et des violences qui l’accompagnent. Mais cette focale, devenue réflexe médiatique et politique, finit aussi par masquer une mutation silencieuse du marché des drogues. Les autres types de produits devraient nous alerter tout autant, en particulier les drogues de synthèse. Une étude récente de l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT) rappelle que leur consommation a, elle aussi, bondi dans des proportions inquiétantes.

Selon les dernières estimations, les quantités consommées de MDMA/ecstasy atteignaient 65,6 millions de comprimés en 2023, soit une hausse de 480 % entre 2010 et 2023. Au chapitre des drogues de synthèse, le dernier bilan de la douane fait état en 2025 de 5,79 tonnes saisies (+ 88 %). Et dans le rapport sénatorial de 2024 sur le narcotrafic, ces substances apparaissent comme un « nouvel eldorado » pour les trafiquants. Elles sont beaucoup plus faciles à produire discrètement puisqu’elles ne nécessitent pas de surfaces de culture, et les réseaux criminels inondent régulièrement le marché de nouveaux produits : pas moins de 897 nouvelles substances répertoriées au niveau européen il y a deux ans. Autrement dit, une économie clandestine capable d’innover plus vite que les États ne légifèrent.

Lutter contre les drogues de synthèse est d’autant plus difficile, selon la douane, qu’elles brouillent les frontières entre produits licites et illicites et s’inscrivent dans une criminalité opportuniste qui détourne médicaments et produits de consommation courante, parfois en piégeant les consommateurs. Cette hybridation entre légal et illégal constitue l’un des défis majeurs des politiques publiques : elle rend le phénomène moins visible, donc moins prioritaire dans l’opinion. Pire, ces drogues s’entourent d’un imaginaire festif avec leurs comprimés colorés qui masque leur dangerosité. Derrière l’esthétique ludique se cache pourtant une logique industrielle et transnationale : précurseurs chimiques importés d’Asie, production mobile, diffusion via le numérique. Le narcotrafic de synthèse est moins territorial que celui du cannabis, mais souvent plus agile et plus difficile à démanteler.

Face à ce fléau, comme pour les autres drogues, la lutte passe par un volet répressif et un volet préventif. Pour le premier, une action ciblée est prévue contre les trafics en ligne et, au niveau européen, par le renforcement de la coopération sur les précurseurs chimiques indispensables à la fabrication des drogues de synthèse. Reste le volet préventif, qui mériterait une action beaucoup plus forte de l’État. En novembre, Emmanuel Macron fustigeait « les bourgeois des centres-villes qui financent les narcotrafiquants ». La formule frappe, mais elle simplifie, car la réalité est, qu’aujourd’hui, le trafic s’étend des métropoles aux territoires ruraux, et les consommateurs, loin d’un profil exclusivement urbain et aisé, viennent de toutes les catégories sociales.

À force de caricaturer le consommateur, on risque de rater la cible. À force de figer le narcotrafic dans des représentations anciennes, on sous-estime sa mutation. Avec les drogues de synthèse, le risque n’est plus seulement celui d’une économie parallèle violente : c’est celui d’une banalisation progressive, diffuse, qui installe ces produits dans le paysage social sans que la société mesure pleinement l’ampleur de la bascule.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 27 février 2026)

Le facteur humain

 

cyber

Un identifiant usurpé, un accès illégitime, et, en quelques semaines, les données de 1,2 million de comptes bancaires consultées dans le fichier Ficoba, au cœur même du ministère de l’Économie et des Finances, se retrouvent potentiellement dans la nature… Révélée cette semaine, l’affaire – stupéfiante – n’a rien d’un film d’espionnage. Pas de hackers cagoulés ni de serveurs sabotés ; seulement un mot de passe compromis et une chaîne de contrôle, d’évidence, défaillante. Dans la France numérique de 2026, la brèche la plus dangereuse reste souvent la plus banale : le facteur humain.

Le symbole est d’autant plus lourd que l’État, qui exige des entreprises et des citoyens une vigilance accrue, n’échappe visiblement pas aux failles qu’il dénonce. Cette fuite n’est, hélas, pas un accident isolé mais le symptôme d’une France devenue l’un des terrains de chasse privilégiés des cybercriminels. En 2025, plus de 40 millions de comptes liés à des Français ont, en effet, été compromis, plaçant notre pays au deuxième rang mondial. La densité des violations y est douze fois supérieure à la moyenne mondiale. Depuis vingt ans, plus de 664 millions de comptes ont fuité et les notifications de violations de données ont encore progressé de 20 % en 2024, avec un doublement des incidents massifs. À ce rythme, l’exception devient la norme et l’incident la routine…

La sophistication des attaques n’explique pas tout. Les failles sont connues : mots de passe réutilisés, accès trop larges, absence d’authentification forte, systèmes mal cloisonnés, etc. La CNIL estime que 15 à 20 % des incidents ont une origine interne, entre négligence et malveillance. L’hameçonnage prospère, l’intelligence artificielle perfectionne les usurpations, et l’erreur humaine devient clairement un multiplicateur de risques. Dans les administrations comme dans les entreprises, la cybersécurité reste aussi trop souvent perçue comme une contrainte technique plutôt que comme une culture à acquérir. Or une base de données mal protégée n’est pas un simple dysfonctionnement informatique : c’est une vulnérabilité démocratique.

Le gouvernement a récemment présenté une stratégie nationale de cybersécurité ; les grandes entreprises investissent ; la CNIL sanctionne davantage les sociétés trop négligentes, mais la doctrine demeure incomplète si elle ne s’accompagne pas d’un sursaut organisationnel et culturel. Authentification multifacteur généralisée, accès strictement limités, surveillance des journaux d’accès, mises à jour rigoureuses : ces règles relèvent du minimum vital. Elles doivent devenir la norme dans le public comme dans le privé, sans exception ni retard et devraient même être apprises dès l’école.

La cybersécurité ne se décrète pas seulement par circulaire ou par budget. Elle se pratique au quotidien. Apprendre à repérer un courriel suspect, à ne pas réutiliser ses mots de passe, à signaler une anomalie, relève désormais de l’hygiène civique et numérique. L’État doit sécuriser ses systèmes, les entreprises leurs données et les citoyens leurs usages. Car à l’ère des cyberattaques industrielles, la première ligne de défense n’est ni un logiciel ni un pare-feu, mais bien cette culture partagée de la vigilance.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du dimanche 22 février 2026)