Le temps contre Poutine
Le 10 juin prochain, la guerre en Ukraine va franchir un terrible cap symbolique : avec 1 568 jours de conflit, elle égalera la durée de la Première Guerre mondiale. Et ce que Vladimir Poutine présente encore comme son "opération spéciale" devrait probablement dépasser ce décompte, en y ajoutant un cran supplémentaire dans l’horreur. Car le maître du Kremlin, faute de pouvoir enregistrer de significatives victoires militaires sur le front où aucune percée décisive ne lui permet d’imposer sa victoire, bombarde de plus en plus de cibles civiles, notamment dans la région de Kiev. Dimanche dernier, Moscou a ainsi fait subir à la capitale de l’Ukraine l’un des bombardements les plus intenses depuis le début de la guerre, avec 600 drones et 90 missiles, dont un balistique hypersonique à moyenne portée de type Orechnik, ceux-là mêmes qui sont conçus pour porter des charges nucléaires.
Ce n’est évidemment pas la première fois que la Russie cible délibérément des civils – trente-six pays et l’Union européenne se sont d’ailleurs engagés à instituer un tribunal spécial destiné à juger Vladimir Poutine pour l’invasion de l’Ukraine et ses crimes de guerre. Mais il y a là l’illustration d’une fuite en avant d’un pouvoir qui s’enferme dans l’escalade et ne sait plus comment terminer la guerre qu’il a lui-même déclenchée sans perdre la face.
Cette logique d’escalade devient pour Poutine de plus en plus difficile à justifier devant son peuple. Car en dépit du rouleau compresseur de la propagande d’État, les Russes ressentent chaque jour un peu plus les effets de la guerre en Ukraine. L’économie de guerre maintient encore l’activité, mais elle nourrit aussi l’inflation, les tensions sur le marché du travail et l’usure du quotidien. Mais surtout, les habitants mesurent de plus en plus que la lointaine "opération spéciale", qui ne devait être l’affaire que de quelques jours et qui dure depuis quatre ans, est bel et bien une guerre, avec des bombardements qui touchent leurs infrastructures énergétiques et des bâtiments jusqu’à Moscou.
Bunkérisé dans le Kremlin, Poutine s’est aussi enferré dans le déni. Il punit désormais lourdement quiconque diffuse sur internet des images des dégâts provoqués par les frappes ukrainiennes. Cette volonté de fabriquer une réalité parallèle, comme l’Union soviétique érigeait jadis ses villages Potemkine, se heurte pourtant au mur des de la réalité. Tous les Moscovites ont pu voir de visu les immenses panaches de fumée noire provoqués par les attaques ukrainiennes…
Vladimir Poutine pensait que cette guerre rendrait au citoyen moyen russe un sentiment de grandeur impériale. Las, après quatre ans de conflit contre une Ukraine qui lui tient tête, la Russie semble enlisée et Vladimir Poutine doit faire face non seulement aux échecs militaires, économiques et diplomatiques, mais surtout à l’inquiétude et aux questions des Russes. Les autocrates redoutent rarement leurs ennemis extérieurs. Ils craignent davantage le jour où leurs propres citoyens cessent de croire à leur récit. "La meilleure forteresse des tyrans, c’est l’inertie des peuples", disait Machiavel. La forteresse de Poutine n’est visiblement plus aussi solide qu’avant…
Philippe Rioux
(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 30 mai 2026)
