La paix selon poutine
L’entretien téléphonique qu’ont eu le président finlandais et le Premier ministre norvégien avec Vladimir Poutine pose la question de la reprise de contact diplomatique entre le président russe et les Européens – qu’il méprise – dans la perspective de négociations de paix en Ukraine. Après plus de quatre ans de guerre et alors que l’on entre dans un nouvel hiver qui sera particulièrement éprouvant, tant sur le front que dans les grandes villes ukrainiennes quotidiennement bombardées, la reprise des discussions apparaît légitime, et même inéluctable, pour obtenir, à défaut d’une paix durable, un véritable cessez-le-feu.
Mais ces négociations, que Volodymyr Zelensky et Vladimir Poutine s’accusent mutuellement de bloquer, ne pourront pas se faire au détriment de l’agressé et aux seules conditions de l’agresseur. C’est autour de cette ligne rouge que les Européens et la Coalition des volontaires doivent peser pour que Poutine accepte de négocier, en ayant à l’esprit que le maître du Kremlin a déjà foulé aux pieds la souveraineté ukrainienne et que les accords de Minsk n’ont jamais permis de rétablir la paix. Surtout, ses ambitions dépassent de très loin les frontières de l’Ukraine.
Depuis son accession au pouvoir en 1999, l’ancien agent du KGB n’a, en effet, qu’une obsession : redonner sa grandeur à la Russie, pour paraphraser le slogan de Donald Trump. Poutine, qui a maintes fois expliqué qu’à ses yeux la chute de l’URSS avait été la plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle, s’emploie depuis à rétablir la Russie en tant que grande puissance et donc à tout faire pour affaiblir l’Occident qu’il voit comme un ennemi. Déjà en 2007, lors de la Conférence de Munich sur la sécurité, il avait acté la rupture avec l’Occident, rejetant un monde unipolaire sous l’influence des États-Unis, critiquant l’élargissement de l’Otan et fustigeant le rôle des institutions internationales. Ce discours portait en germe tout ce qui s’est passé par la suite, notamment l’annexion de la Crimée en 2014, l’invasion de l’Ukraine en 2022, et toutes ces opérations de guerre hybride menées contre les Européens à coups d’ingérences et de cyberattaques. Cette stratégie trouve aujourd’hui une justification intellectuelle dans une « théorie du chaos » développée par des experts du Club Valdaï, un cercle de réflexion proche du Kremlin, créé en 2004.
Cette doctrine, qui éclaire davantage les choix du Kremlin que son discours officiel sur la multipolarité, repose sur une conviction : l’ordre international a vécu et aucune règle commune ne saurait désormais s’imposer aux grandes puissances. Le désordre mondial serait inéluctable, les alliances provisoires, les engagements révocables, la morale et le droit subordonnés aux intérêts nationaux. Quant à la force militaire, elle redeviendrait l’arbitre ultime des relations internationales. Autrement dit, dans le monde imaginé par ces idéologues, la guerre n’est plus une anomalie mais devient un instrument ordinaire de la politique.
Comment, dès lors, négocier une paix durable avec un dirigeant dont les idéologues considèrent que les engagements n’obligent que ceux qui les respectent et que les frontières ne valent que par la force qui les défend ? Et lorsque Donald Trump, toujours fasciné par les régimes autoritaires, offre à Vladimir Poutine les honneurs d’un sommet en Alaska ou assouplit certaines sanctions visant le pétrole russe, comment le maître du Kremlin pourrait-il ne pas y voir la confirmation de sa vision du monde ?
Dès lors, rien d’étonnant à ce que Vladimir Poutine louvoie sur les négociations de paix car il ne cherche pas seulement à imposer ses conditions à l’Ukraine, mais à faire reconnaître un monde où la force fait le droit. Il faut donc lui parler, sans doute, mais sans jamais oublier qu’avec lui, la paix pourrait n’être qu’une autre manière de poursuivre la guerre.
Philippe Rioux
(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 7 novembre 2026)








