La vraie bataille
L’interdiction des téléphones portables au lycée va donc entrer en vigueur en cette rentrée, après avoir été imposée au collège. Emmanuel Macron, qui a fait du sujet l’un de ses chevaux de bataille, peut donc revendiquer une victoire dans les temps, avant la fin de son mandat. Victoire qui n’efface toutefois pas le camouflet infligé par le Conseil constitutionnel sur l’interdiction des réseaux sociaux aux mineurs – interdiction que tous les experts du numérique prédisaient inéluctable. C’est là tout le paradoxe. On interdit l’appareil, faute d’avoir pu interdire ou réguler sérieusement ce qui reste au cœur du problème : ce qui se passe derrière les écrans.
Le président de la République a estimé, en promulguant lundi la loi partiellement censurée, que « protéger les enfants des dérives des écrans ne peut plus attendre ». Personne ne dit le contraire mais, l’enfer étant pavé de bonnes intentions, l’interdiction du portable au lycée ressemble davantage à de la communication politique, à une réponse simple apportée à un problème qui ne l’est pas, et dont la mise en œuvre logistique et juridique n’a pas été anticipée par de nombreux établissements. Ainsi, l’interdiction du portable ne sera pas appliquée de façon uniforme dans tous les lycées de France puisque ses modalités d’application et ses exceptions sont déterminées par le règlement intérieur, en cohérence avec le projet d’établissement. Mais il est évidemment plus facile de faire ranger des centaines de smartphones que de faire plier TikTok, Instagram ou Snapchat.
Ne fallait-il donc rien faire ? Non, car depuis plusieurs années maintenant, de nombreuses études partout dans le monde ont montré les effets néfastes des écrans et des réseaux sociaux sur le développement et les résultats scolaires des adolescents. Sur le sommeil, l’anxiété, l’estime de soi, le cyberharcèlement et les violences numériques, les constats sont, hélas, sans appel. Le smartphone est désormais devenu le doudou numérique d’une génération : 96 % des 12-17 ans en possèdent un et plus de la moitié passent plus de trois heures par jour devant leur écran. Un doudou, mais aussi désormais un confident, quand certains adolescents préfèrent s’adresser à une intelligence artificielle plutôt qu’à leurs parents ou leurs enseignants... La société ne peut fermer les yeux sur cette addiction.
Mais l’interdiction du portable règle-t-elle pour autant le problème ? L’appareil a aussi des usages vertueux. Il ne sert pas seulement à consulter TikTok : il permet aussi d’accéder à une ressource pédagogique, de vérifier son emploi du temps, de traduire un texte, de photographier un document, d’utiliser une application d’accessibilité ou simplement de joindre sa famille. L’interdiction peut aussi retarder l’apprentissage de l’autorégulation car, au lycée, les élèves sont proches de l’enseignement supérieur, voire de l’emploi, où l’usage autonome du numérique est incontournable.
« Une école sans téléphone, c’est retrouver la sérénité de l’apprentissage », assure Emmanuel Macron. Cela reste encore à démontrer car les défis de l’École dépassent largement la présence ou non d’un téléphone. L’interdiction peut être pertinente comme règle de vie scolaire, mais elle ne sera pas la solution miracle au mal-être adolescent, au cyberharcèlement ou à l’impact des réseaux sociaux.
Le vrai cheval de bataille se trouve dans la régulation de ces derniers, dans la transparence des algorithmes et les règles que l’on doit imposer à leurs propriétaires aujourd’hui aussi puissants que des États. Interdire un smartphone à un lycéen est relativement simple. Faire plier les géants de la Silicon Valley l’est beaucoup moins. C’est pourtant là que se joue la vraie bataille.
Philippe Rioux
(Editorial publié dans La Dépêche du Midi jeudi 27 août 2026)