Le poison du doute
Le propre des dictatures ou des régimes illibéraux lorsque survient une catastrophe est de toujours se réfugier dans le déni, le mensonge, de se recroqueviller en refusant toute aide extérieure et de se donner les moyens, parfois les plus radicaux, pour empêcher toute transparence afin de protéger une "vérité" officielle. L’histoire en a fourni de nombreux exemples, notamment lors de l’épidémie de coronavirus apparue à Wuhan en Chine. Bientôt sept ans après, on ne sait d’ailleurs toujours pas précisément comment le SARS-CoV-2 a surgi puis s’est propagé dans le monde, provoquant une pandémie de Covid dont on mesure encore les effets sanitaires et socio-économiques.
La mort, rapportée par les médias russes vendredi, d’une technicienne de laboratoire de 28 ans travaillant à l’Institut de recherche antipeste d’Irkoutsk, en Sibérie – un établissement spécialisé dans l’étude de Yersinia pestis, la bactérie responsable de la peste – illustre la même mécanique. Comme lors des premiers temps du Covid en Chine, c’est surtout l’opacité et les informations contradictoires qui nourrissent aujourd’hui la défiance.
Moscou dément tout cas de peste et toute fuite d’un laboratoire, les autorités russes parlant officiellement d’une « pneumonie d’étiologie inconnue » et affirmant qu’aucun micro-organisme associé à son activité professionnelle n’a été retrouvé dans ses prélèvements. Et pourtant plus de soixante employés de l’Institut antipeste où travaillait la jeune femme ont été isolés après la mort de leur collègue, certains médias évoquant 200 personnes à l’isolement dans plusieurs hôpitaux. Moscou doit désormais affronter un phénomène qui a changé d’échelle depuis le Covid : une multitude de rumeurs circulant à vitesse grand V sur les réseaux sociaux, désormais dopées à l’intelligence artificielle et nourries de fausses images de plus en plus crédibles.
Il n’en fallait pas plus pour que la communication parcellaire du régime et le flot de rumeurs ne provoquent une légitime inquiétude partout dans le monde, quand bien même l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) a estimé, au vu des informations disponibles, que le risque était faible en Russie et très faible à l’extérieur du pays. Cette crainte de la peste – qui renvoie aux grandes épidémies qui décimèrent des millions de personnes par le passé – est prise très au sérieux.
L’OMS et l’Union européenne ont demandé des informations « rapides et transparentes ». Un porte-parole du Département d’État américain a « officiellement demandé des informations supplémentaires au gouvernement russe » et Donald Trump lui-même a dit mardi qu’une conversation téléphonique avec Vladimir Poutine était « prévue » et aurait lieu « très bientôt », alors qu’un possible deuxième cas était évoqué. De quoi piquer au vif Vladimir Poutine.
En retour, la Russie s’est dite prête à aider Washington en matière de contrôle des épidémies de maladies infectieuses aux États-Unis. Un pied de nez à Donald Trump dont les coupes dans l’appareil sanitaire américain, le retrait de l’OMS et la remise en cause de décennies de politique vaccinale ont fragilisé la coopération sanitaire internationale.
Peut-être n’y a-t-il donc pas de peste à Irkoutsk et il faut évidemment le souhaiter. Mais lorsque la parole officielle a été trop souvent manipulée – on se souvient de Tchernobyl –, même la vérité finit par devenir suspecte. Car c’est bien là l’enjeu. Le manque de transparence en matière de santé publique, la rupture de politiques nationales de prévention pourtant éprouvées au nom d’idéologies obscurantistes et le refus de collaborer avec ses voisins mettent en danger la santé mondiale. Sur une planète aussi connectée que fragile, ce chacun pour soi mortifère n’est plus tolérable.
Philippe Rioux
(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 8 octobre 2026)
