Technomedia

Numérique · médias · sciences · intelligence artificielle

Éditos

Engagez-vous !



« En vérité, le chemin importe peu, la volonté d'arriver suffit à tout », disait Albert Camus dans Le Mythe de Sisyphe. Emmanuel Macron aurait pu faire sienne la phrase du grand écrivain tant c'est par sa seule volonté que va être mis en place le service national universel. Mais le président de la République a dû singulièrement réduire la voilure par rapport à ses ambitions initiales et pris le risque d'être incompris de la jeunesse.

Durant la campagne, il assurait «Nous créerons un service militaire obligatoire et universel d'un mois. Il s'adressera aux jeunes femmes et hommes aptes de toute une classe d'âge et devra intervenir dans les 3 ans suivant leur 18e anniversaire.» L'armée française, qui consacre un effort important à la lutte contre le terrorisme sur le territoire national, s'était montrée très tôt réticente à devoir gérer le retour d'une conscription qu'elle avait abandonnée en 1997 pour devenir une armée de métier. En février dernier, le président de la République avait revu sa copie, abandonnant le caractère «militaire» pour ne garder que l'appellation «service national universel» mais pour une durée de trois à six mois obligatoires. Bronca cette fois dans les couloirs de Bercy face aux coûts financiers et logistiques faramineux qu'imposerait un tel projet. Face à ce casse-tête, l'Élysée s'est donc rangée à l'avis du groupe de travail sur le sujet qu'elle avait constitué pour retenir un mois de service national universel obligatoire pour les filles et garçons âgés de 16 ans.

La séquence illustre en tout cas deux faits saillants qui marquent notre époque. D'un côté, le pays est travaillé par la nostalgie du service militaire, dont les origines remontent à la Révolution française avec les armées de l'an II, puis à la loi Jourdan-Delbrel qui institua la «conscription universelle et obligatoire» le 5 septembre 1798. Le service national véhicule encore dans l'opinion l'idée exclusive d'un creuset où les jeunes de toutes origines fraternisaient entre eux au service de la Nation. Qu'importe que derrière cette image d'Épinal nourrie d'anecdotes et de légitimes souvenirs, il y ait eu, aussi, une kyrielle de pistonnés ou de petits malins qui évitaient de faire leur service ou l'effectuaient sous les lambris ministériels. Qu'importe que beaucoup de jeunes espéraient être réformés à l'issue des «trois jours». En voulant réinstaller un tel «rendez-vous avec la Nation», Emmanuel Macron, qui n'a pas fait son service militaire, sait combien ce mythe a nourri le roman national dans lequel le président veut inscrire sa marque.

Le retour d'un service universel illustre aussi toute la difficulté de la France à parler à sa jeunesse et à la comprendre. Était-il vraiment nécessaire d'instaurer un mois au milieu de leur scolarité pour inciter les jeunes à s'engager pour leur pays ? Emmanuel Macron s'était récemment adressé à eux en reprenant la célèbre phrase de Kennedy : «Ne vous demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, mais demandez-vous ce que vous pouvez faire pour votre pays.» Pourtant beaucoup d'entre eux sont déjà impliqués dans le monde associatif qui vivifie, lui aussi, le lien entre le peuple et la Nation. Les jeunes pourraient alors assurer au Président qu'ils sont déjà engagés et lui rétorquer, eux aussi, «Engagez-vous» pour la jeunesse… autrement qu'en lui imposant un service national.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du 28 juin 2018)

Nouvelles frontières

SpaceX
Le lanceur Space X


Emmanuel Macron et Angela Merkel, on s'en doute, n'ont guère dû apprécier de recevoir le courrier comminatoire de Tom Enders, le président exécutif d'Airbus, leur réclamant une vision spatiale claire en Europe pour les années à venir. Pas davantage l'Agence spatiale européenne et toutes les institutions publiques de l'Union européenne qui travaillent depuis des années à l'édification de l'Europe spatiale. Chercheurs, techniciens, scientifiques, astronautes, etc. ont peut-être vécu comme un affront la position de «Major Tom», qui semblerait visiblement bien vouloir se passer d'eux. Ne les accuse-t-il pas en filigrane de brider l'innovation ? Le président de la République et la chancelière allemande tout comme les directeurs des institutions spatiales auraient tôt fait de rétorquer à l'impétueux grand patron qu'on n'a pas attendu son arrivée pour bâtir des programmes spatiaux ambitieux.

Pour autant, la tonitruante sortie de Tom Enders a le grand mérite à la fois d'attirer l'attention sur les bouleversements que connaît le secteur spatial depuis quelques années, et de rappeler à une Europe, toujours prompte à se perdre dans des conclaves sans fin, l'urgence qu'il y a à agir dès à présent.

Le nouveau monde dans lequel on est déjà entré est celui du new space, dont le Toulouse Space Show fait, cette année, l'un de ses thèmes centraux. Ce «nouvel espace» n'est pas un renouveau de l'existant mais il est, d'une part, l'ouverture du secteur à de nouveaux acteurs et, d'autre part, l'extension du champ d'application des technologies spatiales. Face aux acteurs historiques (la NASA, les Russes, les Européens) on trouve désormais les géants d'internet. Forts de trésoreries qui se chiffrent en milliards de dollars, ces sociétés de la Silicon Valley apportent de réelles innovations en même temps qu'elles renouent avec l'esprit d'aventure et de conquête des débuts du spatial. Cet esprit-là se retrouve d'ailleurs dans les autres nouveaux acteurs que sont la Chine et l'Inde, l'une voulant installer une base lunaire, l'autre se concentrant sur des lanceurs.

Les États-Unis comme la Russie ont bien compris les dangers que représentent les nouveaux entrants. Et les deux puissances pionnières entendent bien rétablir dans l'espace leur domination, notamment militaire : dès 2015, la Russie a doté son armée d'une branche spatiale ; Donald Trump a annoncé le 18 juin qu'il allait faire de même. «Nous devons dominer l'espace», a martelé le président américain, martial.

Face à la privatisation et à la marchandisation rampantes de l'espace par les nouveaux entrants et les risques évidents de militarisation – qui vont à l'encontre du Traité de l'Espace de 1967 qui stipule que l'activité spatiale ne peut être poursuivie qu'à des fins pacifiques – l'Europe doit agir, comme le suggère Enders :

- Parce que les enjeux économiques, technologiques et industriels sont colossaux. Selon une étude de la banque d'affaires Morgan Stanley, le marché spatial devrait tripler de taille et passer de 350 milliards de dollars actuellement à 1 100 milliards de dollars d'ici 2040 ;

- Mais aussi parce que l'Europe n'est jamais autant elle-même que lorsqu'elle oublie ses querelles de clocher et se mobilise sur de grands projets qui portent ses valeurs.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du 27 juin 2018)

Hypocrisie



Régulièrement, depuis des années, le débat sur la dépénalisation ou la légalisation du cannabis revient en France. Partisans ou opposants d'une telle mesure, médecins, politiques, magistrats, responsables associatifs s'affrontent par médias interposés, à coups de tribunes – dont certaines ont fait date comme «l'appel du 18 joint» en 1976 –, à coups d'arguments de santé publique tantôt justes et de bonne foi, tantôt spécieux et caricaturaux. La France s'emballe l'espace de quelques jours avant de refermer le débat jusqu'à la prochaine fois, retombant dans une hypocrisie qui, d'évidence, n'a que trop duré.

Car le monde change et la réalité rattrape de plus en plus la France. Des millions de Français, jeunes et moins jeunes, ont déjà fumé du cannabis. Des millions de Français en consomment régulièrement, voire quotidiennement, au vu et au su de tous. Des millions de Français se mettent donc en dehors de la loi du 31 décembre 1970 qui punit les consommateurs de «stupéfiants». Une loi qui devient de plus en plus inadaptée sinon inapplicable, tant par la police qui se retrouve face à une charge de travail considérable, que la justice dont les tribunaux correctionnels sont engorgés. La législation française, l'une des plus répressives d'Europe, est devenue une prohibition qui s'avère vaine, puisqu'elle n'empêche en rien la consommation, ni, en corollaire, le développement de l'économie souterraine du trafic.

Fort de ce constat, le législateur aurait logiquement tout intérêt à revoir sa copie. Mais en dépit de quelques tentatives, rares sont pourtant ceux qui se risquent à aller dans ce sens. L'ex-ministre de l'Intérieur de Lionel Jospin, Daniel Vaillant, qu'on ne saurait soupçonner de libertarisme et de laxisme, plaide pour une légalisation encadrée depuis une dizaine d'années. L'ancien ministre Jean-Michel Baylet s'était lui aussi prononcé pour une légalisation lors de la primaire de la gauche en 2011. Des propositions sérieuses et argumentées, qui n'ont pas fait bouger les lignes face aux tenants d'une ligne dure, coincés entre des impératifs moraux ou religieux et des considérations électoralistes…

Pourtant les choses bougent. Outre-Atlantique, le cannabis thérapeutique est autorisé dans plusieurs États américains, tout comme l'usage récréatif y est réglementé. Les premiers constats effectués par les chercheurs montrent qu'une législation encadrée n'entraîne pas d'augmentation des usages problématiques, ni de hausse de la consommation chez les plus jeunes. Et l'accès au cannabis récréatif réduit la consommation de médicaments antidouleur à base d'opiacés. Et que dire de l'économie vertueuse qui s'y est développée ? Autant de faits qui montrent que la légalisation encadrée est bénéfique économiquement et sanitairement. La France peut-elle rester dans le déni et ignorer ce qui marche à l'étranger et qui fait école ? Il est plus que temps de sortir de l'hypocrisie.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du 22 juin 2018)

Sang-froid

En apprenant hier que les autorités allemandes avaient déjoué un attentat à « la bombe biologique » à la suite de l'interpellation récente d'un Tunisien – un projet sans précédent en Allemagne – c'est un sentiment d'effroi qui nous étreint. Parce que l'Allemagne est bien sûr notre alliée et notre plus proche partenaire en Europe. Parce que la France et l'Allemagne, comme tant d'autres pays en Europe et ailleurs, restent la cible, sur leur sol, d'organisations terroristes au premier rang desquelles Daech. Parce qu'enfin nos deux pays, depuis la Première guerre mondiale et ses sinistres gaz «moutarde» qui ont tué ou brisé tant de Poilus, savent peut-être mieux que d'autres sur le Vieux continent les ravages que font sur les peuples et les hommes, dans les corps et les esprits l'utilisation des armes chimiques.

L'effroi est d'autant plus vif que la menace chimique, biologique, radiologique ou bactériologique est la plus terrible qui soit. Face à une fusillade, une explosion, on peut toujours espérer fuir devant la menace visible, sonore et en tout cas identifiable. Mais face à un gaz, à un virus aussi invisible que meurtrier ? Nous nous sentons désemparés.

Le terrorisme chimique n'est pourtant pas nouveau. En 1995, la secte Aum perpétrait des attaques au gaz sarin dans le métro de Tokyo, tuant douze personnes et en blessant près d'un millier dont cinquante grièvement. Ce même gaz sarin fut utilisé plus tard pour des attentats pendant la guerre en Irak en 2004 et plus récemment en Syrie.

Aujourd'hui, le bioterrorisme prend une autre dimension en tentant de s'inscrire dans le terrorisme low cost prôné par Daech. Après les attentats de grande ampleur, longuement préparés pendant des mois comme ceux du World Trade Center le 11 septembre 2001 à New York, ou ceux du Bataclan le 13 novembre 2015 à Paris, on est passé à des attentats plus rudimentaires réalisés par de petites équipes voire des personnes isolées et parfois inconnues des services de renseignement. Les attaques à la voiture ou au camion bélier, au couteau, au cutter se sont, hélas, multipliées ces derniers mois. Toutefois passer au terrorisme chimique apparaît bien plus compliqué en raison d'un certain nombre de barrières logistiques et techniques très difficiles à franchir, notamment pour militariser un gaz chimique ou un agent biologique, c'est-à-dire le coupler à un système de dissémination.

Depuis l'attaque au Japon, la France comme d'autres pays se sont en tout cas préparés à l'éventualité de telles attaques. Le plan Vigipirate comporte ainsi des volets Piratox, Piratom, Biotox et des exercices de simulation sont régulièrement organisés (dans le métro ou dans des stades) pour que les secours et le grand public acquièrent les bons gestes. D'un autre côté, les services de renseignements tracent autant que possible les circuits d'approvisionnement. Enfin, la science développe de nouveaux outils pour détecter les menaces et mettre au point des antidotes. Autant d'actions qui incitent à garder notre sang-froid. Car la pire caractéristique du terrorisme biochimique est bien la panique qu'il veut installer dans les consciences.

(Editorial publié dans La Dépêche du 21 juin 2018)

Sous le soleil



S'il est bien un mythe qui traverse l'histoire de l'Humanité, c'est bien le mythe solaire. Râ et Aton dans l'Égypte antique, Hélios dans le panthéon grec, Sol dans la mythologie romaine, ou encore Huitzilopochtli chez les Aztèques : le soleil déifié a accompagné de tout temps les hommes dans leur vie quotidienne, rythmant leurs journées et les saisons, apportant la vie avec son immense énergie, inépuisable, renouvelable. La seule dont a disposé l'humanité avant que celle-ci ne découvre le charbon, le gaz puis l'atome. En ce début de XXIe siècle, c'est donc comme un retour aux sources qu'opère l'Humanité en investissant de plus en plus dans cette énergie solaire millénaire en passe de devenir un enjeu majeur, à la fois énergétique, technologique, environnemental et géopolitique.

Face au réchauffement climatique et à l'urgence de limiter les émissions polluantes de gaz à effet de serre ou de CO2, les pays participants à la COP 21 en décembre 2015 à Paris ont lancé l'Alliance solaire internationale (ASI). Cet organisme vise à créer une plate-forme de coopération entre les pays développés disposant de technologies dans le solaire et les pays en développement situés entre les tropiques du Cancer et du Capricorne. Les 121 États entre ces deux tropiques bénéficient de 300 jours d'ensoleillement par an mais ne produisent pour l'heure que 23 % des capacités photovoltaïques. C'est dire la marge de progression qu'il reste à combler… et qui aiguise les appétits. L'Inde, troisième pollueur de la planète, s'est lancé dans un plan ambitieux de développement de l'énergie solaire, avec l'objectif de multiplier sa production par 25 en sept ans ! New Delhi vise à produire 40 % de son électricité à partir d'énergies renouvelables à l'horizon 2030. En Chine, où les grandes villes étouffent sous la pollution, le photovoltaïque est devenu un secteur de pointe. Et en 2015, l'Empire du milieu a pris la première place en termes de puissance photovoltaïque raccordée avec près de 43 GW, reléguant l'Allemagne à la deuxième place avec 40 GW. Surtout, les chinois ont pris la tête des fabricants de panneaux solaires : six des dix plus grands d'entre eux sont chinois…

Face aux ambitions asiatiques dans l'énergie solaire, il s'agit pour la France de renouer avec un secteur où elle a été pionnière… avant de tout miser sur la filière nucléaire. Et c'est d'ailleurs en Occitanie, en 1970, que notre pays s'était montré le plus en avance avec le four solaire d'Odeillo, près de Font-Romeu, l'un des plus grand du monde. Quatre décennies plus tard, il s'agit de retrouver cet esprit pionnier. Le gouvernement va lancer un groupe de travail sur l'énergie solaire, les Régions veulent jouer le jeu comme en Occitanie. Mais c'est surtout l'engouement populaire qui pourrait être le facteur déclenchant d'un développement massif. À cet égard, l'intérêt pour l'autoconsommation, la multiplication des projets montés avec du financement participatif montrent qu'il y a de l'avenir sous le soleil.

(Editorial publié dans La Dépêche du 15 juin 2018)

Social



Et si le remboursement à 100 % des prothèses dentaires, des lunettes et des appareils auditifs constituait le premier signe très concret d'un marqueur de gauche pour Emmanuel Macron, dont la politique penche singulièrement à droite depuis son installation à l'Élysée selon la perception de l'opinion dans les derniers sondages ? Et si ces mesures, pour lesquelles le président de la République effectue aujourd'hui un déplacement à Montpellier devant le congrès de la Mutualité française, constituaient le signal tant attendu par le pôle « social » de la majorité présidentielle et plus particulièrement de certains députés de La République en Marche ? Et si cette promesse de campagne, qui est en voie de concrétisation dans les trois prochaines années, permettait de donner aux Français, séduits par le candidat du « en même temps » mais déçus par la première année du quinquennat, le sentiment que, oui! le Président n'est pas que celui des riches comme le disent ses adversaires ?

En tout cas, les mesures du « zéro reste à charge », dont les modalités definancement restent à préciser, constituent, d'évidence, un enjeu politique majeur pour Emmanuel Macron. Alors qu'un débat s'est ouvert sur la refonte des aides sociales avec en prime une polémique et un couac de communication gouvernementale, ces nouvelles mesures vont permettre au chef de l'Etat de calmer le jeu, et de répondre à ses opposants. Il a ainsi l'occasion de contester l'analyse de Laurent Berger, le secrétaire général de la CFDT, qui jugeait il y a quelques jours que la politique française actuelle « penche vers une vision anglo-saxonne, et pas du tout nordique, du modèle social », allant, selon lui, vers un modèle du « chacun pour soi». Le Président va également pouvoir rassurer les trois économistes de son premier cercle – Philippe Aghion, Philippe Martin et Jean Pisani-Ferry qui ont contribué à la rédaction de son programme économique – et qui, dans une note adressée à l'Élysée début juin, ont déploré un « déséquilibre » de la politique menée et appelé le chef de l'État à prendre des mesures contre les inégalités sociales pour retrouver l'esprit du « libérer et protéger », leitmotiv de la campagne présidentielle.

À côté de ces considérations politiques, le « zéro reste à charge », qui doit s'inscrire dans « une nouvelle manière de prévenir les grands risques sociaux comme le chômage, la maladie et la retraite » selon l'Élysée, constitue surtout une réponse à un vrai problème de santé publique. Le coût final d'une prothèse dentaire, d'une paire de lunettes ou d'un appareil auditif est parfois tel que des Français modestes renoncent à y recourir. En décembre dernier, une étude Odoxa montrait que 60 % des Français avaient, au cours des cinq dernières années, déjà reporté ou renoncé aux soins dentaires, optiques, auditifs, pour des raisons financières – 39 % y renonçant définitivement… Dès lors pas étonnant que la réforme portée par l'exécutif soit massivement soutenue par les Français en demande de justice sociale.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du 13 juin 2018)

Espoir

espoir


Le coup de théâtre intervenu hier dans l'affaire des disparus de Mirepoix, Christophe Orsaz, 46 ans, et sa fille Célia, 18 ans, dont on est sans nouvelles depuis le 30 novembre dernier, date de leur disparition vers Lavelanet, illustre à la fois combien les enquêteurs font preuve d'une remarquable ténacité dans ce type de dossier, et combien l'espoir de découvrir la vérité n'est jamais vain dans ces douloureuses affaires de disparition.

La ténacité des enquêteurs de la section de recherches de la gendarmerie de Toulouse est la même que celles des enquêteurs qui remontent actuellement, de fil en aiguille, le sinueux parcours de Nordahl Lelandais, possiblement impliqué dans plusieurs disparitions inexpliquées. La même également que celles des enquêteurs qui veulent percer le mystère de trente ans du meurtre du petit Grégory. La même encore que celle de leurs collègues qui travaillent sur la fuite de Xavier Dupont de Ligonnès il y a sept ans.

La même, finalement, que tous ceux, juges d'instruction, policiers, gendarmes, associations, familles qui ne peuvent se résoudre à ce que des disparitions d'enfants ou d'adultes ne deviennent des «cold cases», ces affaires irrésolues qui restent suspendues, parfois des années, à la découverte d'un fait nouveau de nature à les relancer, à les éclairer d'un jour nouveau.

Pour l'heure, on ne sait pas, dans l'affaire des disparus de Mirepoix, quels éléments ont conduit à l'arrestation d'un couple et de deux de leurs proches. En revanche, on sait que l'enquête de six mois a, d'évidence, été minutieuse. Peut-être un témoin rongé par le remords s'est résolu à se manifester ? Peut-être un élément matériel, infime mais concluant comme une trace ADN ou informatique, a pu être analysé ? Il appartiendra au parquet de donner plus de détails sur les techniques mises en œuvre dans cette enquête. Des techniques qui ont en tout cas sensiblement évolué ces dernières années pour traquer les indices comme les incohérences des dossiers criminels ou de disparition. Techniques scientifiques forcément dont la puissance de détection et d'analyse sur une scène est de plus en plus fine. Technique de profilage et d'interrogatoire aussi comme la méthode canadienne «Progreai» pour «Processus général de recueil des entretiens, auditoires et interrogatoires» qui avait été utilisée avec succès dans l'affaire du meurtre de Lætitia Daval.

Le rebondissement de l'affaire des disparus de Mirepoix constitue ainsi un espoir pour toutes les familles qui souffrent de la disparition d'un proche. Chaque année, le ministère de l'Intérieur enregistre en moyenne plus de 40 000 disparitions. Si 30 000 personnes sont retrouvées, 10 000 disparitions sont classées inquiétantes dont un dixième concerne des mineurs. Certains de ces enfants, comme la petite Marion Wagon, ont disparu depuis plus de vingt ans. La peine est immense, la quête de vérité et l'espoir aussi..

(Editorial paru dans La Dépêche du Midi du 12 juin 2018)

Prévisions et solidarité

orage


Les récentes intempéries qui ont frappé les vignes et les cultures il y a quelques jours, notamment dans le Sud-Ouest, montrent combien les aléas climatiques sont devenus, aujourd'hui peut-être plus encore que par le passé, un élément clé pour les agriculteurs. Des aléas désormais musclés par un réchauffement – ou plutôt un dérèglement – climatique qui joue avec les nerfs des producteurs, provoquant, au fil des saisons, là des sécheresses, ici des inondations, ailleurs des orages de grêle ou des vagues de gel. Des phénomènes météo très intenses et parfois très localisés, qui détruisent tout ou partie des cultures et qu'il reste parfois difficile à prévoir.

Et pourtant, c'est bien la prévision, l'anticipation de ces phénomènes qui est au cœur des préoccupations des agriculteurs. De la sélection de la variété de semences aux méthodes d'irrigation en passant par le choix des traitements phytosanitaires ou agrobiologiques, la majorité des tâches agricoles est régie par les conditions météo, dont le suivi reste pour les paysans un indicateur capital pour assurer le développement de leurs cultures. Un indicateur qui, heureusement, se perfectionne. On est loin des oracles de l'Antiquité où l'on observait simplement le ciel et, selon l'expression d'Homère, on cherchait à « apprendre les projets de Zeus d'après la haute cime des chênes. »

L'agriculture moderne s'est mariée avec la technologie de pointe qui va des satellites de Météo France aux prévisions multimodèles pour les températures, jusqu'aux smartphones des agriculteurs sur lesquels ils reçoivent, avant un épisode violent, des alertes leur permettant de déployer quand cela est possible des protections au bon moment. La surveillance de la météo et plus particulièrement de la pluviométrie, via de petites stations perfectionnées dans les exploitations, permet aussi de mieux gérer les besoins hydriques des plantes.

Mais toute cette technologie, qui ne cesse de s'améliorer au service d'une agriculture de précision, ne peut pas tout. Le risque zéro n'existe pas avec la nature. À côté des outils de prévision, il faut donc des outils d'assurance. Si la protection de l'agriculture contre les risques climatiques relève du secteur privé avec des assurances multirisques climatiques sur lesquelles planche actuellement un groupe de travail gouvernemental pour en adapter la fiscalité, les aléas non assurables doivent faire jouer la solidarité nationale.

Parce qu'au bout de la chaîne, les dégâts des intempéries ont une incidence sur le prix des produits qu'achètent tous les Français sur les marchés ; parce que les agriculteurs qui ont perdu le fruit d'un travail parfois insuffisamment rémunéré méritent assistance ; enfin parce que la France est le premier pays producteur agricole de l'Union européenne et donc son moteur qu'il faut préserver.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du 9 juin 2018)

La fumée du bruit



La rumeur est la fumée du bruit disait Victor Hugo. Et cette fumée-là, asphyxiante et nauséabonde pour le débat public, a pris de l'ampleur depuis l'époque de l'auteur de la Légende des siècles. Amplifiées par les réseaux sociaux, ces rumeurs sont colportées de tweet en tweet, les thèses complotistes (sur la réalité de la Shoah, les attentats du 11-Septembre, ceux contre Charlie Hebdo ou sur la réalité du récent sauvetage d'un enfant par Mamoudou Gassama) sont relayées par des commentateurs patentés jusque sur les plateaux télé. De telles manipulations qui essaiment sur le web proviennent parfois de «fermes de trolls» installées dans les pays de l'Est et payées par des États désireux d'en déstabiliser d'autres. On l'a vu lors de la dernière campagne électorale américaine, ou lors du référendum sur le Brexit. Mais si auparavant le phénomène restait contenu à certaines sphères, il a bénéficié d'une incroyable exposition en même temps qu'une sorte d'officialisation avec l'élection de Donald Trump. Le président Twitter, qui accuse sans cesse les médias comme CNN ou le Washington post de colporter des fake news, a carrément inventé des «faits alternatifs, comme celui assurant qu'il y avait plus de monde à son investiture qu'à celle d'Obama en dépit de photos montrant exactement et incontestablement le contraire.

Et la France n'est pas épargnée. Emmanuel Macron, qui a subi lui aussi durant la présidentielle, son lot de fake news, a-t-il pour autant raison de vouloir légiférer pour combattre les fausses nouvelles en période électorale, qui pouvaient déjà tomber sous le coup de la loi sur la presse de 1881 ? Voire. En la matière, l'enfer est souvent pavé de bonnes intentions. La définition de la fausse nouvelle telle que rédigée à l'Assemblée nationale est tellement large, malléable et imprécise qu'elle en vient à inquiéter à raison les défenseurs des libertés publiques qui craignent de voir l'Etat en capacité de livrer une vérité officielle et donc pratiquer une forme de censure. Les promoteurs du texte s'en défendent et on veut bien leur donner crédit de leur bonne foi mais les lois sont faites pour durer et qui sait ce que pourrait en faire un jour des gouvernements moins républicains ?

Il existe pourtant une autre voix pour lutter contre les fake news : promouvoir les nouvelles qui ont été collectées, vérifiées, contextualisées, remises en perspectives par des professionnels respectant un code de déontologie. C'est-à-dire redonner leur juste place dans le débat public aux journalistes et aux journaux, dont certains appellent sur eux la haine ou voudraient les écarter au profit d'une seule communication verrouillée ou au nom d'un secret des affaires. Ces professionnels ne sont bien sûr par exempts de défauts et doivent pouvoir être critiqués, mais avec leur sensibilité propre, ils permettent que s'expriment la pluralité des opinions et le débat sur des faits avérés. Deux aspects essentiels dans une démocratie pour lutter contre la fumée du bruit…

(Commentaire publié dans La Dépêche du Midi du 7 juin 2018)

Grand écart

En publiant ce mardi une vaste étude sur « Les revenus et le patrimoine des ménages », portant sur les années 1998-2015, l'Insee apporte une somme de chiffres et de statistiques, d'indicateurs et d'analyses dans laquelle chacun peut trouver matière à se rassurer ou à s'inquiéter.

Se rassurer parce qu'en France, 5e économie mondiale, le taux de pauvreté (14,2 %) est l'un des plus bas d'Europe et les inégalités sont restées stables depuis la crise de 2008. Le niveau de vie médian des Français, à partir duquel la moitié d'entre eux touche plus et l'autre touche moins, a atteint 20 300 euros en 2015 (1 692 euros mensuels), légèrement moins qu'avant l'éclatement de la crise financière il y a dix ans. L'indice de Gini, un indicateur des inégalités, montre de plus que les inégalités ne se sont pas creusées depuis 2008. Elles se sont stabilisées depuis 2011. L'indice Gini de la France s'établit ainsi à 0,293 contre 0,308 en moyenne pour l'Union européenne.



Mais en ajoutant le patrimoine dans ces statistiques de revenus, c'est une autre France qui se dessine. Les inégalités de patrimoine ont ainsi augmenté entre 1998 et 2015. Depuis 1998, le patrimoine des Français a doublé, mais celui des plus pauvres a baissé de 30 % Entre les 10 % les mieux dotés en patrimoine net (534 800 euros), et les 10 % les moins bien dotés (3 000 euros), l'Insee souligne ainsi le grand écart entre les super-riches et les très modestes. Les premiers, ces 1 % de foyers qui disposent des revenus d'activités les plus élevés, de revenus du patrimoine conséquents et de revenus exceptionnels comme les plus-values immobilières, seront les grands gagnants de la loi de finances 2018, qui prévoit une baisse de la fiscalité sur le capital via une flat tax. Les seconds, quelque 8,9 millions de pauvres, voient leur sociologie évoluer : un tiers des familles monoparentales est en situation de pauvreté, un quart des agriculteurs vit sous le seuil de pauvreté et les artisans, commerçants et chefs d'entreprise ont eux aussi vu leur taux de pauvreté augmenter fortement.

Le rapport de l'Insee semble ainsi conforter l'analyse de l'économiste Thomas Piketty qui, dans son livre Le Capital au XXIe siècle paru en 2013, affirme que, sans régulation, le capital génère des inégalités de revenus et de patrimoine, que les gains de revenus du capital sont supérieurs aux revenus du travail et profitent plus aux plus riches. Le rapport de l'Insee semble aussi mettre à mal la controversée théorie du ruissellement chère à Ronald Reagan et Margaret Thatcher qui veut que les revenus des individus les plus riches se retrouvent in fine réinjectés dans l'économie.

En publiant ce rapport dont les statistiques s'arrêtent il y a deux ans, l'Insee livre une photographie précise et complexe de la France mais aussi les points clé où l'on peut agir. Alors que 55 % des Français jugent que le gouvernement n'en fait «pas assez» pour «les plus démunis» selon un sondage paru hier, gageons qu'Emmanuel Macron, souvent dépeint comme le président des riches, saura tirer des statistiques les bons enseignements pour les quatre années restantes de son quinquennat.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 7 juin 2018)