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Éditos

Eau précieuse

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Devant le majestueux lac de Serre-Ponçon dont les berges blanchies montrent la spectaculaire baisse du niveau de l’eau, Emmanuel Macron aurait pu refaire le fameux geste de René Dumont il y a bientôt 50 ans. Le pionnier écologiste au pull rouge était apparu à la télévision dans le cadre de l’élection présidentielle de 1974 avec… une pomme et un verre d’eau. « Nous allons bientôt manquer de l’eau et c’est pourquoi je bois devant vous un verre d’eau précieuse » lançait le premier candidat écolo pour alerter les Français sur les pénuries à venir. Cinq décennies et un été 2022 marqué par des sécheresses intenses et des pénuries d’eau exceptionnelles plus tard, nous y sommes et l’eau apparaît plus précieuse que jamais, dès aujourd’hui avec de nombreux territoires marqués par une sécheresse hivernale inédite et pour les années qui viennent à en croire les alarmantes prévisions du Giec qui laissent entrevoir d’inévitables guerres de l’eau dans le monde.

Dès lors, on ne peut que se réjouir qu’Emmanuel Macron ait placé au sommet de l’État l’importance de la gestion de l’eau en présentant lui-même un plan dédié. Mais cette présentation file la métaphore du verre à moitié plein et du verre à moitié vide.

Le verre à moitié plein, c’est évidemment l’ampleur de ce plan « Plan d’action pour une gestion résiliente et concertée de l’eau » riche de 53 mesures. Organiser une nécessaire sobriété, optimiser la disponibilité et préserver la qualité de l’eau, pouvoir répondre aux crises comme les sécheresses de l’an passé amenées à se multiplier dans un contexte de réchauffement climatique et donner les moyens humains et financiers pour accompagner les Français, particuliers, industriels, agriculteurs : cette planification écologique sur l’eau qui doit mobiliser toute la société est incontestablement une bonne chose pour se préparer à ce qui nous attend en 2050, autant dire demain, c’est-à-dire une baisse des précipitations qui sera 10 fois plus importante que notre consommation d’eau actuelle…

Le verre à moitié vide, ce sont les circonstances de présentation de ce plan considéré par certains comme une diversion. On comprend bien qu’Emmanuel Macron, dont c’était hier le premier déplacement de terrain depuis deux mois, ait une brûlante envie de s’extirper du conflit social sur la réforme des retraites qui a mis le pays dans un état de tension exceptionnel et dans lequel lui-même et son gouvernement se sont dangereusement enlisés par entêtement et aveuglement. « Il y a une contestation mais cela ne veut pas dire que tout doit s’arrêter », a assuré le Président accueilli par plusieurs dizaines de manifestants encadrés par un impressionnant déploiement de force de l’ordre. Certes d’autres sujets que celui des retraites existent, mais il serait périlleux d’estimer comme l’a fait Olivier Véran que « la loi sur les retraites est derrière nous. » Le sujet est au contraire encore très loin d’être terminé et les conditions de la sortie de cette crise détermineront bel et bien les marges de manœuvre de l’exécutif et l’adhésion des Français à tous les autres sujets, plan eau compris.

Certains trouveront que le plan ne va pas assez loin dans le partage de l’eau, dans la redéfinition de notre modèle agricole très consommateur d’eau, dans la lutte contre les gaspillages ou les usages récréatifs superflus ou dans la capacité d’Emmanuel Macron à le mettre en œuvre, lui qui a si souvent déçu en matière écologique. Mais ce plan, qui deviendra aussi ce que les Français en feront, a le mérite de faire prendre conscience que l’eau est bel et bien précieuse pour tous.

(Editorial publié dans La Dépêche du vendredi 31 mars 2023)

Principe d'équité

bebe

Faut-il fermer les petites maternités ? Cette question, lancinante, n’est pas nouvelle et se pose particulièrement depuis longtemps dans notre région qui a été marquée par de forts mouvements de défense pour empêcher des fermetures en Aveyron, dans le Lot, etc. Elle revient toutefois de façon aiguë ce mois-ci à l’occasion d’un rapport présenté devant l’Académie de médecine et d’une interpellation de la société française de médecine périnatale (SFMP).

Le premier, rédigé notamment par le Pr Yves Ville, chef de la maternité de l’hôpital Necker à Paris et grand nom de l’obstétrique française, préconise la « planification d’une politique en matière de périnatalité en France » qui passerait par la fermeture de 111 maternités (sur 452) qui assurent moins de 1 000 accouchements par an. Le spécialiste conseille le regroupement de ces petites maternités « dont les contraintes structurelles et de ressources humaines doivent garantir à la fois la sécurité et la satisfaction des usagers tout en offrant des conditions de travail acceptables et pérennes. »

De leur côté la SFMP, plusieurs sociétés savantes et une association appellent à « repenser le système de soin périnatal », réclamant aux pouvoirs publics de mettre fin à leur « inertie ». Dans une tribune parue dans L’Obs, ils estiment que sans réforme – et notamment sans regroupement des petites structures – notre système va vers un « naufrage », appuyant leur raisonnement sur la hausse inquiétante de la mortalité infantile en France qui a fait passer notre pays de la 2e place en 2012 à la 25e dix ans plus tard…

Ce que disent ces experts et ces acteurs est médicalement fondé, c’est incontestable. Personne évidemment ne souhaite voir des femmes enceintes et leur bébé à venir mis en danger par une organisation dysfonctionnelle ou pas au niveau de la sécurité que l’on est en droit d’attendre. D’ailleurs, la fermeture de 111 petites maternités ne serait que le prolongement de ce qui se fait déjà puisqu’en 20 ans, 40 % des maternités de proximité ont fermé en France. Il y en a ainsi près de quatre fois moins que dans les années 70.

Mais l’expertise se heurte à la réalité vécue. Fermer des maternités, particulièrement en zones rurales isolées, c’est mécaniquement allonger le temps de trajet des parturientes et de leurs proches. « Le totem du temps de trajet pour aller à la maternité est un totem qui doit tomber » assure le Pr Ville. « Le risque n’est pas dans l’allongement du temps de trajet de quelques minutes voire d’une demi-heure, mais dans l’endroit où on accouche : il faut accoucher au bon endroit » expose-t-il quand d’autres estiment que proximité ne veut pas dire qualité. Mais ces considérations sont-elles audibles pour les quelque 167 000 Françaises vivant à plus de 45 minutes de voiture de la maternité la plus proche ?

Au-delà, si ce dossier – qui pose avant tout la question des moyens y compris pour les grandes structures – est si sensible dans l’opinion, c’est parce que le sort de ces petites maternités dépasse le seul cadre médical. Car leur fermeture ressentie comme une variable d’ajustement intervient souvent dans le sillage de la fermeture d’autres services publics, dans des territoires qui se sentent abandonnés voire méprisés par les pouvoirs publics. Les populations et les élus qui se mobilisent pour leur défense ne sont pas rétifs au changement ni sourds à l’évolution de la société. Ils demandent simplement du respect et de l’équité qui doivent être dus à tous dans notre république.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 27 mars 2023)

Apaiser ou accélérer ?

macron

Emmanuel Macron, on le sait, déteste agir sous la contrainte, désireux de rester maître des horloges, celles de l’Élysée fussent-elles sur un autre fuseau horaire que celui du pays. Mais le chef de l’État ne pouvait pas ne pas prendre la parole après la motion de censure que vient d’éviter de justesse – à 9 voix près – le gouvernement Borne pour avoir fait adopter sans vote via l’article 49.3 sa réforme des retraites massivement contestée par les Français.

Le président de la République a donc choisi d’inviter à l’Elysée ce mardi les « 13 heures » de TF1 et France 2 pour s’exprimer – longuement et pour la première fois – sur cette réforme, convaincu de s’adresser par ce biais à la France des territoires où l’on déjeunerait chez soi à midi en regardant le JT… Mais peu importe cette image d’Épinal toute parisienne et le risque de ne s’adresser qu’à des retraités – peut-être est-ce le but ? – car c’est, davantage que sur la forme, sur le fond que le chef de l’État est attendu.

Quelle leçon tire-t-il de cette séquence d’où il ressort très affaibli ? Et que va-t-il dire pour l’avenir ? En préambule, il faudra d’abord que le Président sorte des éléments de langage et d’une forme de déni que pratique souvent sa majorité. Peut-on raisonnablement dire, comme Elisabeth Borne hier, que l’adoption de la réforme via 49.3 est une « victoire » ? Certes, c’est techniquement vrai, mais il s’agit sans conteste d’une victoire à la Pyrrhus dont l’exécutif doit mesurer tout ce qu’elle comporte de défiance, de ressentiment et de colère, jusqu’au sein de la majorité… « Notre pire ennemi, c’est le déni », concédait d’ailleurs le député Renaissance Gilles Le Gendre.

Ensuite Emmanuel Macron n’a que deux options pour poursuivre son quinquennat : apaiser ou accélérer. Apaiser, ce serait reconnaître le niveau historique de la crise sociale et politique et proposer à tous les acteurs de se retrouver pour travailler vraiment à la fois sur une refondation de nos pratiques démocratiques et aussi sur une vaste loi travail qui aurait dû en toute logique précéder la réforme des retraites. Cette dernière, qui sera promulguée d’ici 15 jours, pourrait parfaitement être mise en pause comme jadis le CPE en 2006. Cet apaisement dessinerait alors une sortie de crise vers le haut, une esquisse de nouvelle méthode de gouvernance – souvent promise mais jamais réalisée – avec peut-être de nouvelles têtes au gouvernement.

Ou alors le chef de l’État peut choisir d’accélérer davantage encore. Pressé d’enjamber cette embarrassante réforme des retraites, Emmanuel Macron est désireux de se projeter vers de grands chantiers sur l’école, l’hôpital ou la transition écologique. Mais comment les réaliser sans l’adhésion d’une majorité de Français ? Comment les mettre en place sans alliés à l’Assemblée ni soutien des partenaires sociaux ? Et surtout, peut-on réellement faire comme si de rien n’était, comme s’il n’y avait pas une contestation depuis deux mois qui dépasse désormais la seule réforme des retraites et touche à l’essence même de notre vie démocratique ?

En laissant fuiter hier qu’il n’y aurait de sa part ni dissolution, ni remaniement immédiat, ni référendum, on voit que la deuxième option tient davantage la corde. Elle correspond sans doute au tempérament du président… qui oublie que si seul, on va peut-être plus vite, ensemble, on va toujours plus loin.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 22 mars 2023)

Alternatives

france

Que se passera-t-il cet après-midi dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale lorsque les députés devront se prononcer sur les motions de censure déposées par les oppositions en réponse à l’article 49.3 dégainé jeudi par Elisabeth Borne pour faire adopter sans vote la très contestée réforme des retraites ? Pour l’heure personne ne le sait. Si la motion du RN a peu de chances d’aboutir, qu’en sera-t-il de celle du petit groupe charnière LIOT ? Les décomptes montrent qu’il pourrait manquer une vingtaine de voix des Républicains pour atteindre la majorité absolue ; mais la versatilité et l’incohérence que le parti de droite, au bord de l’implosion, a montrées ces dernières semaines laissent tous les scénarios possibles…

Mais au fond, qu’Elisabeth Borne soit censurée et que le gouvernement démissionne ou qu’elle obtienne un répit avant un inéluctable remaniement ministériel ne changera pas grand-chose. Pour répondre à la grave crise politique qu’Emmanuel Macron a déclenchée et qui le plonge dans l’impasse, il faudra d’autres réponses que des ajustements cosmétiques qui auraient pu marcher il y a quelques années mais qui ne correspondent plus à la situation du pays ni aux aspirations des Français à une autre pratique du pouvoir. Pour éviter que la France ne s’enfonce dans la crise il semble impératif que le chef de l’État comprenne que son second quinquennat ne peut être conduit de la même façon que le premier, ni sur la forme, ni sur le fond. Au soir de sa réélection, il l’avait d’ailleurs parfaitement formulé en admettant que ceux qui avaient voté pour lui l’avaient fait non pas pour approuver son programme électoral mais pour écarter l’extrême droite de l’Elysée. Les élections législatives, qui ne lui ont donné qu’une majorité relative, n’ont fait que confirmer cela en remettant au centre du jeu le Parlement.

En s’affranchissant de ces faits, en tentant de faire comme s’ils étaient accessoires, Emmanuel Macron s’est fourvoyé, par orgueil ou aveuglement. De la même manière il ne peut pas dire – et ses ministres avec lui – comme il l’a fait pour la réforme des retraites qu’il n’y aurait pas, dans l’intérêt supérieur du pays, d’alternatives à sa réforme ou à sa politique. Il n’y a rien de plus faux que ce très libéral Tina (there is no alternative) cher à Margaret Thatcher. Car en démocratie, il y a toujours des alternatives, d’autres chemins.

Certains sont funestes s’il s’agit de l’extrême droite RN qui, derrière le vernis de sa « normalisation » cravatée, ne propose rien et espère engranger les dividendes de la colère pour conquérir le pouvoir. D’autres chemins républicains restent possibles. Siphonnés depuis 2017 par Emmanuel Macron et perclus de contradictions face à ce Président qui applique finalement une politique qu’eux-mêmes auraient pu faire, les Républicains semblent incapables de proposer un chemin réellement différent.

Reste la gauche dans sa diversité, sa complexité, ses prises de becs et ses ego qui exaspèrent nombre de ses électeurs. Elle a, d’évidence, une immense responsabilité, celle de bâtir une alternative crédible. En disant qu’il faut que la gauche travaille à cela, Carole Delga, la présidente de la Région Occitanie, a parfaitement raison. Ce travail qui devra mobiliser les partis – tous les partis – en évitant les exclusives ou le recroquevillement sur d’improbables chapelles d’une autre époque, est d’autant plus possible qu’en Europe et ailleurs, d’autres gauches y sont arrivées.

En attendant, il reste quatre ans au quinquennat. Quatre ans pour la gauche qui doit se préparer, quatre ans aussi pour Emmanuel Macron, qui a montré par le passé une redoutable capacité de rebond pour s’extirper des pires situations. Le pourra-t-il encore cette fois ?

(Editorial publié dans La Dépêche du lundi 20 mars 2023)


Réforme des retraites : pourquoi Emmanuel Macron s’est-il entêté ?

macron

Mais pourquoi Emmanuel Macron s’est-il à ce point entêté sur la réforme des retraites ? Pourquoi se mettre à dos l’opinion, tous les syndicats – une première depuis 2010 – et les oppositions ? Pourquoi mettre à ce point le pays en tension, provoquant les manifestations les plus fournies depuis des décennies ? Tout ça pour une réforme censée éviter un déficit – hypothétique – de quelques dizaines de milliards, bien peu en regard du Budget de la Nation…

Seul Emmanuel Macron connaît la réponse exacte à cette question qui taraude désormais jusqu’à certains députés de sa propre majorité, mais il y a pourtant plusieurs éléments de réponses. L’un d’eux a été fourni par Alain Minc. « Les marchés financiers nous regardent, cette réforme est un geste important à leurs yeux », a récemment estimé l’économiste et essayiste. Avec une dette qui a explosé avec le « quoi qu’il en coûte » mis en place pendant le Covid-19 puis les chèques pour contrecarrer l’inflation notamment sur l’énergie, les marchés attendent de la France un retour à une maîtrise des comptes pour continuer à lui accorder des taux à 3 %… Mais était-ce une raison pour s’entêter sur l’âge de 64 ans alors qu’abandonner ce verrou aurait peut-être permis de récupérer la CFDT ?

L’autre raison tient évidemment à la personnalité d’Emmanuel Macron et sa pratique très solitaire et verticale du pouvoir. Piqué d’être le seul président à n’avoir pas réformé les retraites durant son mandat, il s’est lancé tête la première avec une réforme mal ficelée, aux antipodes de celle à points. Une réforme portée par des ministres qui ont fait preuve d’un amateurisme stupéfiant tant dans l’explication des mesures que dans la négociation d’un compromis avec la droite. Mais Emmanuel Macron n’a rien voulu entendre des alertes qui lui remontaient, persuadé d’avoir raison seul contre tous, persuadé aussi de pouvoir passer à autre chose comme si de rien n’était, comme si le fait du prince pouvait s’affranchir des attentes des Français en matière de pratique démocratique.

Avant de tomber en disgrâce, l’ancien ministre Gérard Collomb, premier des Marcheurs, avait identifié chez son protégé cet inquiétant manque d’humilité : « En grec, il y a un mot qui s’appelle hubris, c’est la malédiction des dieux. Quand, à un moment donné, vous devenez trop sûr de vous, vous pensez que vous allez tout emporter. Il y a une phrase qui dit que les dieux aveuglent ceux qu’ils veulent perdre, donc il ne faut pas que nous soyons dans la cécité ». Aujourd’hui, Emmanuel Macron paie cher le prix de son orgueil et de son aveuglement...

(Analyse publiée dans La Dépêche du Midi du samedi 18 mars 2023) 

Risques

macron

L’entourage d’Emmanuel Macron répète régulièrement, depuis qu’il s’est lancé à la surprise générale en 2016 à l’assaut de l’Elysée, combien le chef de l’État aime « prendre son risque ». Une appétence qui, avec une incroyable capacité de rebond et une plasticité idéologique pour assumer des virages à 180°, a permis au président de la République de se sortir de situations bien complexes. Au premier rang desquelles le mouvement des Gilets jaunes, en 2018, dont il était parvenu à anesthésier – peut-être seulement provisoirement – la colère avec un grand débat national de son invention dont il était bien le seul à y croire.

En sera-t-il de même avec cette réforme des retraites qui arrive aujourd’hui devant l’Assemblée nationale et le Sénat ? En dépit d’une opposition massive et constante de l’opinion ; en dépit d’un mouvement social qui a mis dans la rue un nombre de Français jamais vu depuis 30 ou 40 ans ; en dépit des approximations, des oublis voire des mensonges de son gouvernement sur les carrières longues, sur les pensions des femmes ou sur la retraite à 1 200 € ; en dépit, enfin, de ses propres déclarations sur les retraites et le passage de 62 à 64 ans qu’il trouvait naguère hypocrite et injuste, Emmanuel Macron a maintenu coûte que coûte cette réforme, dont l’impact sur le régime par répartition n’est même pas assuré. Le ministre du Travail Olivier Dussopt a reconnu un possible « léger déficit de 300 ou 400 millions d’euros en 2030 ». Dit autrement, cette réforme mal ficelée, mal présentée et mal débattue, qui a mis sous tension et fracturé le pays comme jamais, d’abord présentée comme juste puis comme comptable pour « sauver » le système, ne parviendrait même pas à l’équilibrer. Tout ça pour ça…

Mais ce jeudi, Emmanuel Macron, qui est bien le seul inspirateur et le chef d’orchestre de la réforme des retraites, va devoir prendre son risque : laissera-t-il l’Assemblée nationale où il ne dispose que d’une majorité relative aller jusqu’au vote, quitte à le perdre ? Où optera-t-il in extremis pour une adoption sans vote en faisant dégainer à Elisabeth Borne l’article 49-3, considéré par les oppositions et le mouvement social comme un casus belli et par le secrétaire général de la CFDT Laurent Berger comme « un vice démocratique » ?

Le mystère reste entier, mais quelle que soit l’option qui sera choisie, elle conditionnera, d’évidence, la suite de son second quinquennat. De façon très rapide : si le vote est perdu ou si une motion de censure est adoptée après le 49-3, le gouvernement Borne tombera, certains osent même imaginer une dissolution de l’Assemblée. Un vote gagné de justesse à l’Assemblée et Emmanuel Macron pourra passer, comme il le souhaite, à autre chose, à d’autres sujets qui ne manquent pas (école, santé, transition écologique…).

Mais après avoir brusqué à ce point le corps social, comment embarquer les Français, tous les Français, dans des réformes autrement plus structurantes pour l’avenir du pays que cette réforme des retraites ? En novembre 2018, Emmanuel Macron concédait qu’il n’avait « pas réussi à réconcilier le peuple français avec ses dirigeants. » Cinq ans plus tard, dans une France de plus en plus polarisée et « archipélisée », cette difficile réconciliation reste toujours à bâtir. Elle devrait même être la priorité de ce quinquennat qui peine à démarrer et dont on ne distingue toujours pas le cap ni la vision. Sans cela, sans cette nécessaire réconciliation, ce sont d’autres risques, menaçants pour notre démocratie, qui surgiront en 2027…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 16 mars 2023)


Reconquête spatiale

satellite

En confirmant mardi le calendrier des futures missions Artemis qui emmèneront des astronautes à remarcher sur la Lune pour la première fois depuis 1972, la Nasa nous a extirpés – au moins pour quelques instants – d’une actualité bien sombre. Entre la guerre en Ukraine et son cortège d’horreurs et de souffrances, les séismes en Turquie qui ont jeté des milliers d’habitants dans la détresse, l’inflation galopante qui n’en finit pas d’angoisser les Français, et cette réforme des retraites si mal ficelée qui met le pays en tension, l’idée de renvoyer un Homme sur la Lune – et peut-être même un Français en la personne de Thomas Pesquet – paraît presque incongrue, secondaire, accessoire.

Et pourtant, l’aventure humaine, depuis la nuit des temps, s’est toujours construite sur le dépassement, sur l’envie d’approfondir nos connaissances sur le monde comme sur nous-mêmes. Aux vicissitudes et aux difficultés du quotidien répond le besoin de savoir d’où nous venons, si nous sommes seuls dans l’univers, et si cette petite planète bleue qui est la nôtre n’aurait pas quelque part une jumelle abritant une civilisation dont on ne connaît rien. Tenter de trouver des réponses à ces questions a engagé l’humanité entière dans une course scientifique, industrielle, technologique qui n’est pas près de s’arrêter. Dans son sillage, des découvertes majeures ont été faites, des technologies nouvelles ont émergé et se sont diffusées jusque dans notre simple quotidien. La filière spatiale est sans doute l’une de celle qui impacte le plus le monde aujourd’hui : des satellites de communication à ceux d’observation ou militaires, de l’exploration de Mars à l’exploitation future des ressources de la Lune, de l’observation de l’univers à la surveillance de notre soleil et du climat. Les enjeux spatiaux, devenus vitaux, sont partout. Et parce qu’ils sont partout, ils donnent aussi lieu à une féroce compétition technologique et géopolitique.

Dans ce new space, ce nouvel espace marqué par l’arrivée de puissants acteurs privés soutenus par des milliardaires du monde de la tech, mais aussi par les ambitions de nouveaux États (Chine, Inde, Émirats…) qui veulent se mesurer aux nations spatiales historiques, la compétition est implacable. Et parce qu’elle met en jeu une part essentielle de notre souveraineté, elle nécessite des investissements pour ne pas se faire distancer et ne pas se faire effacer. Pour l’Europe comme pour la France, la question du soutien à la filière spatiale doit être une priorité. L’Europe doit préserver et développer ses savoir-faire comme son accès à l’espace, mais aussi porter sa propre vision de l’espace qui n’est pas forcément celle des États-Unis ou de la Chine. Et pour cela, il n’y a pas de secret, il faut non seulement de l’ambition, des scientifiques et des ingénieurs, mais aussi très prosaïquement de l’argent.

En novembre dernier à Paris, les ministres des États membres ont soutenu les ambitions de l’Agence spatiale européenne en lui octroyant un budget record en hausse de 17 % pour les trois prochaines années, pour atteindre 17 milliards au total. Un budget inférieur aux 24 milliards de dollars de la Nasa pour la seule année 2022, mais qui devrait relancer l’Europe sur les sujets majeurs où elle ne peut pas être absente, et notamment celle des lanceurs pour renouer avec les succès d’Ariane.

Pour réaliser les rêves de conquête spatiale, il faut s’en donner les moyens…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 11 mars 2023)

Les fissures et les failles

centrale

La nouvelle fissure découverte sur un circuit de secours d’un réacteur nucléaire à l’arrêt, à Penly, est loin d’être un événement anodin. Certes l’autorité de sûreté nucléaire (ASN), qui a classé l’incident au niveau 2 sur 8, s’est voulue rassurante en écartant tout danger et en demandant à EDF de « réviser sa stratégie » pour résoudre ce nouveau problème. EDF, qui est aux prises avec ces micro-fissures depuis 2021, s’exécutera et réparera les réacteurs potentiellement concernés. Si cette nouvelle « tuile » n’est pas anodine, c’est que cette fissure devient le symbole des failles industrielles et politiques qui ont affaibli ces dernières années notre système nucléaire, qui fut longtemps une fierté française et une référence dans le monde.

Notre parc nucléaire vieillit aujourd’hui à vitesse grand V et les opérations de maintenance, d’évidence, vont être de plus en plus complexes à réaliser. Surtout, la filière nucléaire doit s’adapter à un revirement à 180° qu’elle n’a pu anticiper. La guerre en Ukraine a, en effet, bouleversé notre politique énergétique : on est passé d’une sortie programmée du nucléaire à un retour en grâce de l’atome, désormais paré des vertus de fournisseur d’énergie bas carbone, à un prix intéressant et contribuant à assurer notre souveraineté énergétique.

Ce revirement – en l’occurrence salutaire compte tenu de la situation internationale loin d’être apaisée – a été acté de façon spectaculaire l’an passé par Emmanuel Macron, qui a annoncé la construction de 14 nouveaux réacteurs d’ici 2050, la prolongation du parc actuel, ou encore le financement de petits réacteurs. Le cap de ce « renouveau » a été réitéré le mois dernier lors d’un conseil de politique nucléaire qui a mis la pression sur tous les acteurs, EDF en tête, pour respecter le calendrier de premières mises en service en 2035.

L’exécutif veut aller vite pour ne pas avoir à revivre l’an prochain les angoisses de coupures de courant de l’hiver 2022. Et pour cela multiplie les initiatives législatives pour accélérer la simplification des procédures. Quitte à confondre vitesse et précipitation, on le voit avec sa volonté de fusionner l’Institut de radioprotection et sûreté nucléaire (IRSN), vigie et expert du risque radiologique en France, à l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), le gendarme du nucléaire, c’est-à-dire confondre experts indépendants et décisionnaires…

Le désir d’accélérer est évidemment compréhensible compte tenu des besoins à venir. De nouvelles prévisions de Réseau de transport d’électricité (RTE) dévoilées hier montrent, en effet, que d’ici 2035, les besoins d’électricité iront croissant. Décarbonation de l’industrie, production d’hydrogène, nouvelles usines (batteries, etc.), électrification massive des bâtiments et des transports conduisent RTE à faire part de son inquiétude sur la disponibilité de notre parc nucléaire essoufflé.

Mais relancer le nucléaire ne peut se faire d’un claquement de doigts et va prendre du temps, après des années de délaissement, après que les gouvernements successifs, de droite et de gauche, ont fait trop souvent primer des choix politiques et électoralistes contraires aux préconisations scientifiques des experts et aux besoins réels du pays. On paie aujourd’hui l’impéritie d’hier.

Il nous faut aujourd’hui réparer ces failles. Reste à savoir si nous pourrons être à la hauteur de nos aînés qui ont construit 58 réacteurs nucléaires en vingt ans…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 9 mars 2023)

Photo : centrale nucléaire de Penly – © EDF / Caraveo Marc

Quel scénario ?

retraites

En choisissant pour sa sixième journée d’action contre la réforme des retraites de « mettre la France à l’arrêt », l’intersyndicale entend hausser le ton pour espérer se faire enfin entendre de l’exécutif. Cette nouvelle séquence dans le bras de fer qui oppose depuis deux mois les syndicats – très largement soutenus par les Français sur le fond et la forme – à l’exécutif, ce durcissement entre des syndicats constants dans leur opposition au report de l’âge légal de départ à 64 ans et un gouvernement droit dans ses bottes, et désormais la menace de grèves reconductibles et donc paralysantes dans un certain nombre de secteurs clés rappellent à tous les précédents conflits sur les retraites.

Les syndicats, en effet, espèrent aujourd’hui une issue en leur faveur comme en 1995. La détermination des acteurs de l’époque contre le « plan Juppé » était aussi forte que celle des protagonistes d’aujourd’hui. Et pourtant, entre la présentation de la réforme des retraites le 15 novembre 1995 et le retrait du texte, il ne s’était écoulé qu’un petit mois. La mobilisation avait payé et Jacques Chirac avait fini par reculer et lâcher son Premier ministre.

Le gouvernement actuel regarde, lui, plutôt du côté du conflit social de 2010. Présentée au Parlement le 7 septembre 2010 par le ministre du Travail Éric Woerth, la réforme des retraites est alors très vivement contestée. Mais en dépit de quatorze journées de manifestation, en dépit de millions de manifestants et des premières grèves reconductibles, le gouvernement Fillon maintient sa réforme, en l’assortissant toutefois de mesures complémentaires pour aménager ses mesures phares, et la fait voter sans ciller.

Lequel de ces scénarios pourrait s’appliquer à la réforme actuelle ? Pour l’heure personne ne le sait et il est sans doute vain d’imaginer la répétition de 1995 ou 2010 pour savoir qui, des syndicats ou d’Emmanuel Macron, cédera le premier. Le contexte politique, social et économique est radicalement nouveau. Ni en 1995 ni en 2010, le pays ne sortait épuisé d’une crise sanitaire aussi massive que celle du Covid-19, le contexte international n’était pas non plus celui d’une guerre aux portes de l’Europe ayant déclenché un retour de l’inflation et une crise énergétique d’ampleur. En revanche tant en 1995 qu’en 2010, les projets de réforme étaient clairs et nets, au contraire de celui de 2023 qui s’enfonce dans les imprécisions et le flou.

Sur les carrières longues, sur les pensions des femmes, sur la retraite à 1 200 euros, le gouvernement n’a cessé de multiplier les bévues voire les bobards. En accumulant les concessions coûteuses aux parlementaires LR pour espérer obtenir leur soutien, et en essuyant plusieurs revers parfois venus de sa propre majorité relative, l’exécutif ne peut que constater que sa réforme comptable réalisera bien moins d’économies qu’escompté.

Au final si tout le monde s’accorde à dire qu’il faut une réforme des retraites pour adapter notre système par répartition à la nouvelle donne démographique et au nouveau rapport au travail de la société française, la question se pose de plus en plus du bien-fondé de cette réforme, qui met depuis deux mois le pays sous tension. Une question qui, d’évidence, ne se pose pas encore à l’Elysée… pour l’instant. Car le devenir de cette réforme va lourdement peser sur la suite du quinquennat d’Emmanuel Macron.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 7 mars 2023)