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Éditos

Un air de déjà-vu

medecin

En réclamant un doublement du tarif de la consultation de 25 à 50 euros, les syndicats de médecins libéraux qui appellent à deux jours de grève à partir de demain, savaient pertinemment ce qu’ils faisaient. Cette proposition-choc a été brandie d’abord pour marquer les esprits des Français. En mettant l’accent sur le prix de la consultation alors que les généralistes libéraux gagnent trois fois plus que le salaire moyen des Français selon le Panorama de la santé 2021 établi par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), les syndicats et le jeune collectif « Médecins pour demain » à l’initiative du mouvement, ont fait un pari risqué, celui de se mettre à dos l’opinion qui pourrait ne pas comprendre une « grève de riche » en pleine inflation. Le gouvernement lui-même semble tenté de jouer l’opinion contre ce mouvement unitaire jamais vu depuis 2015, dont les animateurs n’excluent d’ailleurs pas, si aucune avancée concrète n’est obtenue, un durcissement durant les fêtes de fin d’année, à l’heure de l’arrivée d’une 9e vague du Covid-19 et d’une épidémie de grippe saisonnière annoncée comme corsée et d’une épidémie sévère de…

Mais il faut sans doute aller au-delà de la consultation à 50 euros pour mesurer combien cette proposition-choc est d’abord le cri du cœur d’une profession qui se sent déconsidérée et peu écoutée par les pouvoirs publics. Comme un appel aux Français pour qu’ils regardent en face l’état de leur système de santé et l’épuisement d’une majorité de leurs médecins généralistes, qui essuient journées à rallonge, stress, incivilités croissantes, multiplication des rendez-vous non honorés, et plus généralement des tâches administratives chronophages qui empiètent sur les actes purement médicaux. Autant de choses qui rendent moins attractif un métier déjà en sous-effectif depuis la baisse du numerus clausus dans les années 80-90. Pour justifier la revalorisation du prix de la consultation – qui se rapprocherait de la moyenne européenne de 46 € – les médecins grévistes mettent ainsi en avant l’amélioration de la qualité des soins qu’elle apporterait et l’attractivité du métier qu’elle renforcerait. Et parient sur le fait qu’elle serait transparente pour les patients, remboursés par la Sécurité sociale.

A contrario, justement, l’Assurance maladie impécunieuse ne semble pas en mesure de supporter le surcoût de 7 milliards d’euros que représenterait ce doublement du prix de la consultation. Le ministre de la Santé François Braun lui-même a indiqué qu’il ne serait « pas crédible » de « tout mettre à 50 euros », quand certains parlementaires s’agacent déjà des prétentions des médecins qui freinent toute mesure qui les mobiliserait pour participer, par exemple, à la résorption des déserts médicaux.

Ce dialogue de sourd entre l’État et les médecins libéraux, entre les objectifs de l’un et les revendications des autres, n’est pas nouveau, y compris son bras de fer sur le prix des consultations. « Il y aura un équilibre à trouver pour progresser ensemble », a promis François Braun en rappelant que « les partenaires conventionnels devront s’engager : liberté et responsabilité, droits et devoirs, revalorisation et contrepartie. » Un air de déjà-vu qui ne saurait exclure une vraie réflexion sur la place de la médecine de ville.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 30 novembre 2022)

Electrochoc

electricite

La France, historiquement exportatrice d’électricité grâce à ses centrales nucléaires - jadis fleuron industriel national - contrainte d’importer de l’électricité d’Allemagne et de procéder à des coupures d’électricité pour éviter un black-out général. Ce scénario humiliant pour la 6e puissance économique mondiale, jusqu’à présent inimaginable, est pourtant bien celui que le pays s’apprête à affronter dans les prochains mois.

Selon RTE, le gestionnaire du transport d’électricité, qui a révisé ses prévisions pour l’automne et l’hiver 2022-2023, il existe un risque « élevé » de tensions sur le réseau français en janvier prochain. Faute de disposer d’un parc nucléaire pleinement opérationnel en raison notamment du retard dans le calendrier de maintenance des réacteurs, les Français pourraient voir le signal Ecowatt passer au rouge, signe de possibles « délestages » temporaires et ciblés. Une perspective qui ne serait pas amoindrie par la baisse de la consommation des Français, qui ont, visiblement, déjà adopté une certaine sobriété.

Pour l’exécutif, ces possibles coupures constituent un véritable cauchemar et en tout cas un électrochoc. Si Elisabeth Borne et ses ministres, qui ont abordé le sujet lors de leur dernier séminaire gouvernemental, font tout pour « ne pas angoisser » les Français et les assurer que l’hiver va bien se passer, en coulisses, on se prépare au pire. Une cellule interministérielle de crise, dite d’anticipation, pilotée par le directeur de cabinet de la Première ministre et une préfète dédiée s’est installée dans les sous-sols du ministère de l’Intérieur il y a un mois et réunit deux fois par semaine tous les acteurs concernés pour préparer les modalités des délestages. Qui sera touché, qui ne le sera pas ? Les hôpitaux et les prisons seront préservés, mais quid des entreprises, des commerces, des gares et aéroports ? Un vrai casse-tête.

Un casse-tête qui ne sera sans doute rien face au défi énergétique qui attend Emmanuel Macron et son gouvernement. Sous le feu des oppositions qui critiquent le chef de l’État tantôt pour avoir signé l’arrêt de la centrale nucléaire de Fessenheim, tantôt pour en faire trop ou pas assez sur les énergies renouvelables ou le nucléaire, et qui raillent maintenant le Président qui serait contraint d’imposer la bougie aux Français en cas de coupures de courant, Emmanuel Macron doit, peu ou prou, réinventer un nouveau mix énergétique français. Un mix à même de répondre aux enjeux de la transition écologique : honorer les engagements de la France en termes de réduction des émissions de CO2 et en même temps s’assurer de disposer de suffisamment d’électricité pour répondre par exemple au bouleversement de l’arrêt des voitures thermiques.

Le Président, qui ne saurait être seul responsable de l’incurie qui frappe l’entretien des centrales nucléaires, a pris la mesure du dossier, acté en février la « renaissance du nucléaire » avec la mise en service de 25 GW de nouvelles capacités d’ici à 2050 et le déploiement de petits réacteurs modulaires, ou décidé du renforcement des énergies renouvelables, éoliennes en tête, domaine où la France accuse un sérieux retard. Reste à savoir si, face à l’urgence, ses projets de loi trouveront une majorité pour être votés…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 25 novembre 2022)


Larmes à l'oeil

myopie

C’est une épidémie silencieuse sur laquelle nous aurions tort d’être… aveugles : en 2050 dans le monde, près de la moitié de la population sera myope. Selon les projections, 5 milliards de personnes dans le monde pourraient ainsi être frappées de myopie d’ici à 2050, contre 2,5 milliards aujourd’hui. Actuellement, l’Asie de l’Est est la région du monde la plus concernée avec entre 56 et 80 % de la population myope contre 35 % aux États-Unis et 33 % en Europe. En France, environ 35 % de la population souffre de ce trouble visuel le plus courant qui altère la vision de loin. Si elle se corrige aisément par le port de lunettes, de lentilles ou par des opérations au laser aujourd’hui parfaitement fiables, la myopie est loin d’être anodine et peut déboucher sur des complications. La myopie augmente ainsi le risque de décollement de la rétine, d’une cataracte précoce et de glaucome, qui est multiplié par deux chez les myopes et par cinq chez les myopes forts. Et elle constitue la quatrième cause de cécité.

Dès lors les premières journées nationales d’information et de dépistage de la myopie, organisées depuis lundi et jusqu’à ce vendredi par l’Institut d’Éducation Médicale et de Prévention (IEMP), sont importantes pour informer les Français, qui connaissent encore mal la myopie, et pour la dépister. Un dépistage d’ailleurs capital chez les enfants où la progression de ce trouble inquiète les spécialistes. La première grande étude épidémiologique française sur la myopie, réalisée en 2021 par le groupe Krys et le CHU de Poitiers, a montré, en effet, que 20,5 % des moins de 18 ans étaient touchés soit un enfant sur cinq et même un sur deux à 17 ans… La myopie affecte leur développement, l’ensemble de leurs compétences motrices, cognitives ou affectives et donc potentiellement leur scolarité. Plus une myopie apparaît tôt, plus elle risque d’évoluer rapidement vers des formes sévères à l’âge adulte ; il est donc important de la corriger dès que possible voire de la freiner dans certains cas.

Cette progression de la myopie interroge en tout cas car elle n’est pas seulement imputable à des prédispositions génétiques ; elle peut aussi apparaître au fil des ans en raison de nos habitudes de vie – on parle de myopie comportementale – et plus particulièrement de notre usage des écrans. Des chercheurs de l’Université australienne de Flinders ont démontré que l’usage répété d’écrans (tablettes, smartphones, ordinateurs) favorise la myopie car avec la lumière bleue qu’ils émettent, ils perturbent le cycle circadien et provoque un décalage du temps de sommeil. Il est donc important de limiter le temps passé derrière ses écrans, notamment le soir, mais aussi de pratiquer des activités physiques et de plein air.

Des conseils répétés depuis plusieurs années mais qui peinent à être suivis tant notre société de plus en plus numérisée a multiplié les écrans. Dans sa vaste étude « France, portrait social » 2022 publiée mardi, l’Insee indique ainsi que 27 % des enfants de moins de deux ans et 54 % des moins de 5 ans et demi utilisent des écrans. Alors demain, tous myopes ?

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 24 novembre 2022)


Au pied du mur

 

chauffage

Lorsqu’Élisabeth Borne a dévoilé le plan de sobriété énergétique du gouvernement, le 6 octobre dernier, les Français avaient la tête ailleurs, davantage préoccupés par la hausse des prix alimentaires ou des carburants. Les températures étaient, de plus, quasi printanières ce jour-là, bien au-dessus des moyennes saisonnières. En Occitanie, elles étaient même au-delà des 20 °C avec des pics à 26° à Perpignan, 25° à Montpellier, 23° Toulouse… Autant dire que l’hiver semblait bien loin et avec lui les interrogations pour se chauffer au meilleur prix compte tenu de l’inflation galopante affectant les énergies. Les appels gouvernementaux à la sobriété énergétique, relayés par la campagne un brin paternaliste « Je baisse, j’éteins, je décale », semblaient aussi tomber à plat.

Mais depuis, les températures ont singulièrement baissé et la France se retrouve bel et bien au pied du mur pour affronter le défi énergétique de cet hiver. Le gouvernement peut se targuer – à raison – d’avoir mis en place de nombreuses aides financières pour limiter à 15 % la hausse des prix du gaz et de l’électricité qui va intervenir le 1er janvier, pour aider les Français qui se chauffent encore au fioul, ou pour contribuer à installer des thermostats.

Depuis l’automne 2021, le déploiement du « boucler tarifaire » sur l’énergie (en incluant les ristournes carburant) a déjà coûté quelque 24 milliards d’euros à l’État. Un « quoiqu’il en coûte » conséquent, qui va s’élargir aux entreprises, au point qu’il a fini ce mardi par inquiéter le Fonds monétaire international (FMI) qui a appelé la France à y mettre un terme en 2023… Mais un quoiqu’il en coûte forcément utile pour les Français qui s’inquiètent de voir la part de leur budget consacrée à l’énergie bondir au-delà des 10 %.

Pour éviter l’explosion de leur facture, les Français ont d’ores et déjà adopté la sobriété et les éco-gestes, fixant à 19° la température dans leur logement, ou surveillant leur consommation grâce aux nouveaux outils numériques. Certains ont même anticipé des travaux d’isolation ou de changement de chaudière. Des efforts mesurés par exemple par RTE qui a constaté une diminution de la consommation d’électricité de l’ordre de 5 à 7 % par rapport à son niveau de 2019.

À cette sobriété « choisie » par la force des choses fait écho une sobriété « subie » de longue date par les Français qui sont en situation de précarité énergétique. Les associations estiment, en effet, que 20 % des Français – soit 12 millions de personnes – sont concernés par cette insupportable précarité énergétique qui a de lourdes conséquences. D’après une étude économétrique de l’OFCE, le fait d’habiter dans un logement difficile à chauffer accroît de 50 % le risque de se déclarer en mauvaise santé… Il y a donc plus que jamais urgence à s’attaquer à ce mal-logement et en premier lieu aux passoires thermiques. Un défi au long cours comme l’a rappelé Elisabeth Borne à l’Assemblée, en estimant que la sobriété, et tout ce qu’elle implique comme politiques socio-économiques, énergétiques et environnementales, « n’est pas la mode d’un hiver. »

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 23 novembre 2022).

La tactique de TikTok

tiktok

À trop se concentrer sur les GAFAM, les géants Américains de la Silicon Valley que sont Google, Amazon, Facebook et dans une moindre mesure Apple et Microsoft, autant de sociétés aux PDG stars, on en a presque oublié que le monde recelait aussi d’autres géants du numérique, et notamment en Chine. Dans l’empire du milieu où internet est placé sous l’implacable contrôle du régime communiste qui manie surveillance et censure, on les appelle les BATX pour Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi. Quatre des plus grandes entreprises technologiques mondiales qui sont bien moins connues du grand public que leurs équivalents américains. Mais ça, c’était avant que ne débarque TikTok.

Le réseau social de partage de vidéos courtes, adapté d’un réseau 100 % chinois, a, d’évidence, changé la donne. En six ans, il a conquis la planète et particulièrement la planète ado, les jeunes répondant du tac-au-tac à TikTok pour relever ses challenges, danser et chanter. Une tactique payante construite sur de puissants algorithmes. Propriété du leader chinois de l’intelligence artificielle, ByteDance – qui a su lever plus de 4 milliards de dollars y compris auprès de fonds d’investissement américains – TikTok connaît un insolent succès partout sur la planète au point de donner des sueurs froides aux réseaux sociaux américains. Tous ont peu ou prou copié les fonctionnalités de TikTok qui totalise ,1,5 milliard d’utilisateurs, mais sans pouvoir freiner sa progression incroyable… et inquiétante.

Inquiétante d’abord pour les utilisateurs et leurs parents. Contenus violents ou inappropriés, instrument de harcèlement scolaire, vecteur de challenges dangereux : TikTok, dont la modération est plus que perfectible, a souvent créé la polémique. Le réseau social illustre aussi combien l’addiction aux écrans est forte chez les adolescents et combien les adultes et l’Éducation nationale doivent accompagner les jeunes dans l’utilisation des applications sociales.

Inquiétante ensuite car TikTok – sous contrôle de l’État chinois qui peut à tout moment jouer les censeurs sur tel ou tel contenu ou exiger d’avoir accès aux données collectées – fonctionne de manière opaque et sans que l’on sache exactement comment il traite les données de ses utilisateurs et ce qu’il sait exactement d’eux. La fuite d’enregistrements de réunions internes a d’ailleurs montré que des données de membres américains non publiques ont été transférées à Pékin. « Tout se voit en Chine », lâchait même un cadre de TikTok…

Soupçonné tantôt d’être un cheval de Troie de la propagande chinoise, d’être un outil d’espionnage ou une arme de manipulation dans les nouvelles guerres informationnelles, TikTok s’est retrouvé sur la sellette. Interdit en Inde, il pourrait l’être aux États-Unis où Donald Trump en avait fait sa bête noire et se retrouve en tout cas sous la loupe de plusieurs régulateurs, dont celui de l’UE qui lui rappellera nos règles. Celles du règlement général de la protection des données (RGPD), en vigueur depuis 2018, ou la nouvelle directive Digital Services Act (DSA), qui va imposer des obligations aux plateformes numériques (lutte contre les contenus illégaux, la désinformation, les atteintes à la liberté d’expression, aux mineurs et à leur santé mentale). Des garde-fous plus que jamais nécessaires.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 18 novembre 2022)

Le revers de l'ambition

qatar

La coupe du monde de football qui commence ce dimanche au Qatar va mettre les projecteurs sur ce petit émirat qui, depuis près de trente ans, ne poursuit qu’un objectif : jouer dans la cour des grands. On ne doit ce dessein, rendu possible par les milliards de dollars du pétrole et du gaz dont regorge le sous-sol du pays, que par la farouche volonté d’indépendance affichée par la famille régnante Al Thani, au pouvoir depuis 1971, mais aussi par la vision du père de l’émir actuel qui a compris que la diversification de son économie et l’ouverture au monde de son pays étaient la clé de l’avenir.

Depuis 1995, le Qatar déploie, en effet, une méticuleuse stratégie d’influence, un soft power qui a commencé par la chaîne d’information en continu Al Jazeera et s’est poursuivi une décennie plus tard par la création du richissime fonds souverain Qatar Investment Authority (QIA). Doté de 460 milliards de dollars, il investit partout dans le monde dans les transports et les industries, la finance et l’immobilier, les médias et, donc, le sport.

À cette frénésie s’ajoute une intense et singulière activité diplomatique. Dans une position de pivot entre l’Arabie saoudite et l’Iran, le Qatar se targue de pouvoir parler à tous et de soutenir qui bon lui semble – on l’a ainsi vu appuyer certains des printemps arabes en 2011 – pour devenir un interlocuteur incontournable au Moyen-Orient, dans les pays arabes et de l’Occident où il paye rubis sur l’ongle avions de chasse et armements.

L’attribution en 2010 de la coupe du monde de 2022 a constitué l’apothéose de cette stratégie. Être le premier pays arabe à accueillir cette compétition consacrait l’émirat comme un pays qui pèse. C’était sans compter sur un terrible effet boomerang qui bouscule aujourd’hui le Qatar, comme le revers d’une ambition jusqu’à présent toujours couronnée de succès. Car ce qui pouvait passer il y a 12 ans ne passe plus aujourd’hui et l’émirat se retrouve noyé sous un flot de critiques.

Des soupçons de corruption au sort des travailleurs migrants dont plus de 6 500 sont morts sur les chantiers des stades, de l’impact environnemental de la compétition au non-respect des droits de l’Homme et des homosexuels, en passant par la place des femmes et les appels internationaux au boycott, le petit émirat – qui a mal anticipé l’exposition médiatique d’une coupe du monde – est attaqué de toutes parts et crie à l’injustice. Il est vrai pour sa défense que ses contempteurs, qui s’indignent bien tardivement et parfois même après avoir largement profité de ses pétrodollars, étaient cyniquement bien moins regardants pour la coupe du monde de la Russie, et que le Qatar, s’il conserve des pratiques intolérables quant aux droits humains, a progressé et entamé des réformes qui sont absentes chez ses voisins.

Contrairement à ce qu’à dit hier Emmanuel Macron qui ne veut pas « politiser le sport », la coupe du monde de football – tout comme les JO – a toujours été un acte politique, de géopolitique même car elle reste l’un des rares événements où le monde entier se retrouve et se regarde. Elle dit aussi une vérité sur l’époque et sur des pratiques qui, en l’occurrence, devront évoluer. Mais cela ne peut être que l’affaire de tous et, à quelques heures du premier coup de sifflet, pas seulement du Qatar ou des joueurs. En revanche, ces derniers sont bien légitimes pour rappeler à tous qu’ils sont porteurs des valeurs du sport où les discriminations n’ont pas leur place.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 18 novembre 2022)

Brume électrique

senior

À l’heure où s’ouvre un second cycle de concertation entre le gouvernement et les partenaires sociaux autour des questions d’équité et de justice sociale, la réforme des retraites commence-t-elle – enfin ! – à sortir de la brume ? L’exécutif – qui marche à l’évidence sur des œufs – dévoile par petites touches ce que pourrait contenir cette réforme controversée qu’Emmanuel Macron entend absolument faire adopter au pas de charge pour une entrée en vigueur à l’été 2023. Sans éviter de souffler le chaud et le froid pour contenter tout le monde, le ministre du Travail Olivier Dussopt, qui pilote les concertations, énumère ainsi dans Les Échos des premières pistes qui pourraient faire consensus… mais aussi celles qui font dissensus.

D’un côté, une meilleure prise en compte du travail des seniors, point faible de la France par rapport à ses voisins européens, une meilleure considération des critères de pénibilité qui pourraient être élargis et des carrières longues, mais aussi une hausse de la retraite minimale au-delà des 1 100 € promis aux futurs retraités par Emmanuel Macron. De l’autre la fin des régimes spéciaux chez EDF et la RATP – deux bastions syndicaux – avec la même clause du grand-père adoptée pour la réforme du régime de la SNCF, et le report progressif de l’âge de départ qui pourrait aussi s’appliquer aux fonctionnaires. Même si le temps presse, le gouvernement tente ainsi de bâtir une réforme des retraites qu’il juge indispensable – bien que le dernier rapport du Conseil d’orientation des retraites ne l’estime pas urgente – en tenant compte de l’hostilité d’une large partie de l’opinion sur le report de l’âge de départ, dont la CFDT a fait une ligne rouge.

Si Olivier Dussopt concède ne pas sous-estimer la capacité de mobilisation dans la rue des syndicats, il lui reste à gagner la bataille de l’opinion et la bataille politique. La première sera difficile à remporter car tous les sondages, depuis des mois, montrent que les Français sont attachés à l’âge actuel de départ de 62 ans.

La bataille politique, elle, pourrait être plus facile à gagner grâce aux parlementaires Les Républicains vers lesquels Emmanuel Macron a explicitement fait une proposition d’alliance le 26 octobre sur France 2. À la faveur du vote sur le Budget de la Sécurité sociale, le Sénat dominé par les LR a voté hier une réforme des retraites précédée d’une période de négociations qui devrait prendre en compte pénibilité, carrières longues et emploi des seniors. En cas d’échec, la droite prévoit un allongement de la durée de cotisation et le report progressif de 62 à 64 ans de l’âge légal de départ. Les points de convergence avec la majorité présidentielle sont tels que Gabriel Attal y a immédiatement vu la possibilité de « trouver une majorité » sur une réforme des retraites qui correspond à l’ADN des LR.

À gauche, on dénonce par avance cette alliance qui pourrait se nouer lors de l’examen de l’amendement LR à l’Assemblée la semaine prochaine, court-circuitant de fait tout vrai débat. « Il faut d’urgence une réunion de toute la gauche sociale et politique pour organiser le barrage à l’Assemblée et dans les rues », a tonné hier Jean-Luc Mélenchon.

La réforme des retraites sort de la brume, mais une brume électrique…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 16 novembre 2022)

La mécanique du clash

TPMP

Qu’il semble loin le temps des débuts de Touche pas à mon poste. Ce n’était qu’en 2010 mais à l’échelle de la télévision, c’est une éternité. Cyril Hanouna est alors l’animateur phare de France 4 lorsque le premier numéro de TPMP est lancé. Autour de quelques chroniqueurs, l’émission veut raconter l’actualité des médias. Le ton est bon enfant, joyeux, juste ce qu’il faut d’irrévérencieux. C’est un vrai succès, le programme fait deux fois l’audience moyenne de la chaîne. En 2012, Cyril Hanouna passe sur D8 avec armes et bagages et emporte avec lui TPMP qui va alors subir, de saison en saison, de multiples transformations, agrandissant son plateau, multipliant le nombre de chroniqueurs et, surtout, élargissant son champ d’action à l’actualité et à la politique, pour finir par devenir le programme phare et la locomotive de C8, l’une des chaînes de l’empire médiatique de Vincent Bolloré.

Entre les deux hommes, la confiance est totale et, en 2015, l’ombrageux milliardaire renouvelle le contrat de l’animateur pour le montant faramineux de 250 millions d’euros sur cinq ans. TPMP, rival d’un « Quotidien » plus policé chez les concurrents de TMC (groupe TF1), fait du clash et du buzz sa marque de fabrique, n’hésitant jamais à aborder les sujets les plus sensibles avec le moins de pincettes possibles au nom d’une prétendue liberté d’expression qui ne s’exerce que dans le cadre des intérêts bien compris de Vincent Bolloré.

Depuis 2012, les polémiques se sont multipliées, C8 a été plusieurs fois condamnée, mais le succès d’audience est tel qu’il semble toujours supplanter le côté sulfureux du programme. Ce qui aurait dû constituer une alerte pour les politiques a, au contraire, agi comme un aimant sur certains d’entre eux en mal de notoriété. Invoquant le besoin de « parler à tout le monde » et à l’audience populaire de l’émission, nombre d’élus se sont ainsi précipités chez Hanouna, de Marlène Schiappa à Jean-Luc Mélenchon en passant par Sandrine Rousseau. Certains Insoumis sont même devenus chroniqueurs comme Raquel Garrido et… Louis Boyard. Ce dernier, violemment pris à partie jeudi par Cyril Hanouna et traité sans l’égard dû à un député de la Nation, pour avoir eu l’outrecuidance d’évoquer les affaires de Vincent Bolloré en Afrique et ses déboires judiciaires, sera-t-il le grain de sable qui va gripper l’implacable mécanique du clash de TPMP ? Voire. Dénoncer aujourd’hui, comme le font depuis jeudi plusieurs responsables politiques, le danger que constituerait l’émission pour la démocratie après y avoir abondamment et complaisamment participé est pour le moins acrobatique… même si, sur le fond, l’émission pose clairement question.

À l’occasion de l’élection présidentielle, la chercheuse Claire Sécail a, en effet, démontré combien TPMP avait valorisé l’extrême droite, et notamment la candidature d’Eric Zemmour, au détriment de la gauche, invisibilisée, se jouant au passage du cadre réglementaire fixé par l’Arcom. Le poids croissant de Vincent Bolloré dans les médias audiovisuels, dans la presse écrite et l’édition, sa volonté d’imposer une ligne politique – sinon un agenda – ultraconservatrice, relève du débat sur la concentration des médias. Un débat complexe qu’on ne risque pas de voir sur TPMP, mais qu’il est urgent d’avoir, car assurer la diversité, l’indépendance et la pluralité de la presse est l’une des conditions d’une bonne santé démocratique.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 15 novembre 2022).

Nouveaux obscurantismes

secte

Fin 2019, le transfert de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) de Matignon vers le ministère de l’Intérieur, au sein d’un secrétariat spécialisé dans la radicalisation (le CIPDR, Comité Interministériel de Prévention de la Délinquance et de la Radicalisation), avait provoqué émoi et inquiétude chez les associations d’aides aux victimes des sectes. L’éventualité d’une suppression des archives et du site internet de la Miviludes, dont le travail était unanimement reconnu depuis 17 ans, avait ajouté aux craintes de voir amoindris les moyens d’un service de l’État, d’évidence, indispensable. Tout est ensuite rentré dans l’ordre et ce retour à la normale est sans doute dû à l’épidémie de Covid-19.

Car la pandémie historique a suscité de la peur et des inquiétudes évidemment légitimes dans la population effrayée par ce coronavirus dont on ne connaissait pas encore toutes les conséquences sur la santé et contre lequel on n’avait pas encore de vaccin. Les confinements qui ont provoqué de l’isolement ont rajouté à l’angoisse de beaucoup de Français. Sur ce terreau ont alors prospéré les complotistes de tout poil et les gourous marchands de guérison miraculeuse prêts à tout pour vendre leurs « conseils » ou leurs « grigris » potentiellement dangereux à des personnes fragiles dont ils ont abusé de la faiblesse.

Confortée par le gouvernement en termes de moyens, la Miviludes vient de publier son rapport d’activité 2021 qui confirme combien le Covid a bien été un catalyseur de mouvements épars et a façonné un nouveau visage des dérives et mouvements sectaires. L’essentiel des saisines – dont le nombre a augmenté de 33,6 % entre 2020 et 2021 à 4 020 cas – n’est plus seulement composé de groupes purement religieux mais bien des formes de médecines alternatives ou des promesses de bien-être et de spiritualité, qui attirent des personnes se méfiant de la médecine conventionnelle. Un seuil a été franchi comme le note le président de la Miviludes, le préfet Christian Gravel, qui pointe « une prolifération de nouveaux acteurs, plus discrets, maîtrisant le web et ses codes, sachant contrôler les esprits, en exploitant les peurs, la perte de repères, la recherche de solutions simples face à des questionnements existentiels, par définition complexes. » Naturopathes, sophrologues, adeptes de la méditation de pleine conscience, du coaching, du développement personnel, du bien-être, prosélytes du masculinisme ou des théories de conversion…

Autant de charlatans dont le pouvoir de nuisance est souvent démultiplié par la facilité avec laquelle, sur internet, ils peuvent diffuser leurs propos. Le catalogue à la Prévert fait d’autant plus froid dans le dos que derrière les signalements il y a des hommes et des femmes brisés, leurs proches anéantis.

Dès lors, plus que jamais, le combat contre ces charlatans doit être implacable, contre eux mais aussi contre les plateformes numériques qui laissent parfois trop longtemps en ligne des fake news ou des propos dangereux. La liberté d’expression a alors bon dos. Ce combat des Lumières contre les nouveaux obscurantismes sera long. Il doit tous nous mobiliser.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du dimanche 13 novembre 2022)

Quelles mobilités ?

essence

Plus encore que les années précédentes, les observateurs pronostiquaient une rentrée politique très chaude, notamment en raison d’une Assemblée nationale renouvelée dans laquelle la majorité présidentielle n’était que relative. Les débats virulents, l’usage répété de l’article 49.3 par le gouvernement pour adopter les textes budgétaires et les polémiques diverses ont, d’évidence, contribué à une ambiance électrique sans toutefois atteindre le blocage. La « vraie » rentrée chaude pourrait dès lors intervenir en janvier.

Car c’est à ce moment-là que plusieurs éléments vont tendre le corps social : dans un contexte où l’inflation devrait se maintenir à un haut niveau, notamment sur l’alimentaire, les Français vont devoir faire face à la fin de la ristourne pour tous sur les carburants – celle du gouvernement comme celle de Total Energies – mais aussi à une hausse de 15 % des prix du gaz et de l’électricité, heureusement limitée par le bouclier tarifaire. Si l’on ajoute la controversée réforme des retraites qui pourrait arriver devant le Parlement à ce moment-là et un hiver rigoureux qui contraindrait les Français à dépenser davantage pour se chauffer, on a tous les ingrédients d’une période de fortes turbulences pour le gouvernement.

Sans préjuger de ce qui se passera vraiment, la question des prix des carburants reviendra en tout cas en première ligne car sans les ristournes auxquelles nous nous sommes habitués depuis avril dernier, les stations-service vont à nouveau afficher des prix dépassant allègrement les 2 euros le litre voire davantage en fonction des cours du pétrole, dont l’Opep + a refusé d’augmenter la production. Autant dire qu’il s’agira d’un retour à la case départ de l’essence (très) chère, insupportable pour les millions de Français qui ont besoin de leur voiture faute de disposer de transports en commun suffisants et efficaces. Le gouvernement, qui aura dépensé quelque 7,5 milliards d’euros pour les ristournes carburant, entend mettre en œuvre un nouveau dispositif plus vertueux, ciblé sur les « gros rouleurs » et les ménages les plus modestes. Aussi complexe soit-elle, cette mesure socialement plus juste sera bien sûr la bienvenue, mais elle constitue aussi, comme la ristourne, un choix court-termiste dénoncé par les associations écologiques. Comme le souligne Greenpeace, « le bouclier tarifaire et la ristourne généralisée à la pompe vont à l’encontre des objectifs climatiques du pays et consistent finalement à encourager la consommation d’énergies fossiles. »

Car derrière la hausse des prix des carburants qui pèse lourdement sur le budget des Français, se trouve le plus vaste sujet des mobilités de demain. Comment nous déplacerons-nous, avec quels moyens, individuels ou collectifs comme le train que promeuvent les Régions, serons-nous prêts pour généraliser la voiture électrique aujourd’hui très onéreuse et ne disposant pas des infrastructures de recharge suffisantes ? Et comment accompagner les Français pour qu’aucun ne soit laissé sur le bord du chemin ?

À côté des réponses immédiates, la France doit conduire d’urgence ce grand débat de la transition énergétique car il nécessite non seulement des investissements colossaux – l’économiste Jean Pisani-Ferry évoque 70 milliards d’euros en 2030 – mais aussi une révolution de nos habitudes et de nos comportements qui sera très difficile.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 11 novembre 2022)

Principes de réalité

hypermarché

Au choc de l’inflation, dont le retour est dû à de multiples facteurs - la reprise post-Covid, la guerre en Ukraine, la crise énergétique qui s’en est trouvée exacerbée, mais aussi les conséquences du réchauffement climatique et divers autres facteurs économiques dont les tensions de recrutements dans certains secteurs - semble répondre un choc de la perception qu’ont les Français de la hausse des prix. Comme si deux visions d’une même réalité se faisaient face.

D’un côté, les chiffres de l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) qui, chaque mois, dévoile la hausse des prix à la consommation avec un indice qui se veut au plus près de la réalité. Celui-ci mixe le relevé de 160 000 prix dans 26 000 points de vente partout en France, plus 500 000 relevés sur internet et des données de caisses de la grande distribution. 80 millions de produits sont ainsi suivis. Sur un an, selon l’estimation provisoire réalisée fin octobre, les prix à la consommation augmentent de 6,2 %. Mais la hausse sur l’alimentaire est de +11,8 % et même de +16,9 % pour les produits frais. À ce rythme, le « tsunami d’inflation » pronostiqué par Michel-Edouard Leclerc pour 2023 semble tout à fait possible.

Le gouvernement - comme Emmanuel Macron le 26 octobre sur France 2 avec ses graphiques - a beau expliquer que la France résiste mieux que ses voisins - c’est incontestable -, que les boucliers tarifaires sur l’énergie ont évité aux Français de voir leurs factures exploser, que la kyrielle de mesures adoptées en juillet par le Parlement et prolongées cette semaine a, d’évidence, protégé le pouvoir d’achat et que l’enquête diligentée par Bercy dans l’alimentaire a montré qu’il n’y avait pas eu de « profiteurs de crise » généralisés chez les industriels, les distributeurs et les agriculteurs, rien n’y fait.

Les Français ont, en effet, le sentiment que l’inflation qu’ils subissent est beaucoup plus forte que ne le disent les chiffres : ils estiment ainsi qu’elle est à un niveau deux fois plus élevé que celui présenté par l’Insee (12,5 % contre 6,2 %) selon un récent sondage Odoxa. Car à côté des statistiques, il y a ce que vivent nos concitoyens au quotidien en faisant leurs courses et en payant leurs factures. A la rationalité des chiffres officiels qui supposerait un comportement précis face à la hausse des prix s’oppose ainsi la subjectivité de la vraie vie, où chaque consommateur, exposé à de multiples contraintes et influences, a sa singularité. Ce décalage explique pourquoi toutes les enquêtes d’opinion montrent combien les Français sont inquiets pour leur avenir. L’inflation, qui plombe le moral, angoisse 92 % d’entre eux et 75 % pensent que 2023 sera une année de plus grandes difficultés économiques que 2022...

Pour Emmanuel Macron, il y a urgence à répondre à cette angoisse autrement qu’en martelant qu’ «on va tenir », surtout quand l’inflation continue de galoper. Il faut aller au-delà pour qu’à l’heure où la France va devoir affronter le défi de la transition écologique et ses mutations, les efforts demandés soient équitablement répartis et la hausse des prix supportable par tous.

(Éditorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 10 novembre 2022)

Dernière séance ?

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C’était le 10 décembre 2020. Le Premier ministre Jean Castex indiquait qu’il n’y aurait plus de confinement mais un couvre-feu de 20 heures à 6 heures Les musées, les théâtres et les salles de cinéma ne pourraient donc pas rouvrir le 15 décembre comme cela était initialement prévu. Un crève-cœur pour le monde du cinéma brutalement mis à l’arrêt par la pandémie de Covid-19. Invité à réagir aux annonces gouvernementales, l’acteur et réalisateur Matthieu Kassovitz jette un pavé dans la mare en estimant que les salles de cinéma ne sont « pas essentielles » en pleine épidémie. « Je pense que le futur du cinéma n’est plus là, c’est comme se battre pour qu’une espèce animale ne disparaisse pas », assène l’enfant terrible du cinéma français.

Des propos alors à contre-courant de toute la profession dont beaucoup de membres, notamment les intermittents et tous ceux qui sont derrière les caméras, ont été très affectés par le Covid et l’arrêt des tournages et des cinémas. Mais des propos qui illustraient aussi cette nouvelle étape qui se présentait au cinéma. Car ce n’est pas la première fois que le cinéma est donné pour mort. Le passage du cinéma muet au cinéma parlant, l’arrivée de la télévision, le boom du piratage avec l’arrivée d’internet à haut débit, et enfin l’essor des plateformes de vidéo à la demande par abonnement : à chaque fois, ces évolutions font dire que le cinéma est fini. Louis Lumière lui-même aurait lâché que « le cinéma est une invention sans avenir » peu après la première projection de « L’arrivée d’un train en gare de La Ciotat ». C’était en 1896. Et pourtant, le cinéma est toujours là.

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Aujourd’hui, après deux années de pandémie qui ont cloîtré les spectateurs chez eux, le cinéma – et donc les salles de cinéma – doit faire son introspection pour mesurer quelle est la nouvelle donne. 

D’un côté, des plateformes de vidéo à la demande américaines surpuissantes (Netflix, Amazon Prime video, Disney +, Apple TV +), renforcées par les confinements du Covid et disposant de moyens considérables pour réaliser des séries à la chaîne et attirer aussi les plus grands cinéastes pour des films qui n’ont rien à envier à ceux des studios classiques. Le tout pour le prix d’une place de cinéma… par mois. Des (télé) spectateurs qui, à coups d’écrans plats de plus en plus grands et de moins en moins chers, peuvent avoir chez eux un « home cinema » qui n’égale pas l’écran d’une salle mais surpasse largement la petite télé d’autrefois. Dès lors pourquoi sortir ? 

De l’autre côté des salles de cinémas qui ont massivement investi pour proposer la meilleure expérience. Son exceptionnel, écrans XXL, sièges vibrants : les multiplexes rivalisent de technologies bluffantes… au prix d’une augmentation faramineuse du prix de la place. Sur un autre versant, les cinémas indépendants ont eux aussi investi pour adapter les salles et y organiser des animations.

Dans un pays qui aime le cinéma et a su créer un système de financement singulier, la salle de cinéma peut redevenir le lieu de rencontre et de partage, à condition que le monde du cinéma se réinvente et peut-être même se recentre sur l’essentiel : l’émotion qu’il nous procure dans une salle obscure, les histoires qu’il nous raconte, les réflexions qu’il nous invite à avoir sur nos vies comme sur la marche du monde. La mort du cinéma, c’est plutôt sa transformation, sa réinvention. L’heure de la dernière séance n’est pas encore arrivée.