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La mécanique du clash

TPMP

Qu’il semble loin le temps des débuts de Touche pas à mon poste. Ce n’était qu’en 2010 mais à l’échelle de la télévision, c’est une éternité. Cyril Hanouna est alors l’animateur phare de France 4 lorsque le premier numéro de TPMP est lancé. Autour de quelques chroniqueurs, l’émission veut raconter l’actualité des médias. Le ton est bon enfant, joyeux, juste ce qu’il faut d’irrévérencieux. C’est un vrai succès, le programme fait deux fois l’audience moyenne de la chaîne. En 2012, Cyril Hanouna passe sur D8 avec armes et bagages et emporte avec lui TPMP qui va alors subir, de saison en saison, de multiples transformations, agrandissant son plateau, multipliant le nombre de chroniqueurs et, surtout, élargissant son champ d’action à l’actualité et à la politique, pour finir par devenir le programme phare et la locomotive de C8, l’une des chaînes de l’empire médiatique de Vincent Bolloré.

Entre les deux hommes, la confiance est totale et, en 2015, l’ombrageux milliardaire renouvelle le contrat de l’animateur pour le montant faramineux de 250 millions d’euros sur cinq ans. TPMP, rival d’un « Quotidien » plus policé chez les concurrents de TMC (groupe TF1), fait du clash et du buzz sa marque de fabrique, n’hésitant jamais à aborder les sujets les plus sensibles avec le moins de pincettes possibles au nom d’une prétendue liberté d’expression qui ne s’exerce que dans le cadre des intérêts bien compris de Vincent Bolloré.

Depuis 2012, les polémiques se sont multipliées, C8 a été plusieurs fois condamnée, mais le succès d’audience est tel qu’il semble toujours supplanter le côté sulfureux du programme. Ce qui aurait dû constituer une alerte pour les politiques a, au contraire, agi comme un aimant sur certains d’entre eux en mal de notoriété. Invoquant le besoin de « parler à tout le monde » et à l’audience populaire de l’émission, nombre d’élus se sont ainsi précipités chez Hanouna, de Marlène Schiappa à Jean-Luc Mélenchon en passant par Sandrine Rousseau. Certains Insoumis sont même devenus chroniqueurs comme Raquel Garrido et… Louis Boyard. Ce dernier, violemment pris à partie jeudi par Cyril Hanouna et traité sans l’égard dû à un député de la Nation, pour avoir eu l’outrecuidance d’évoquer les affaires de Vincent Bolloré en Afrique et ses déboires judiciaires, sera-t-il le grain de sable qui va gripper l’implacable mécanique du clash de TPMP ? Voire. Dénoncer aujourd’hui, comme le font depuis jeudi plusieurs responsables politiques, le danger que constituerait l’émission pour la démocratie après y avoir abondamment et complaisamment participé est pour le moins acrobatique… même si, sur le fond, l’émission pose clairement question.

À l’occasion de l’élection présidentielle, la chercheuse Claire Sécail a, en effet, démontré combien TPMP avait valorisé l’extrême droite, et notamment la candidature d’Eric Zemmour, au détriment de la gauche, invisibilisée, se jouant au passage du cadre réglementaire fixé par l’Arcom. Le poids croissant de Vincent Bolloré dans les médias audiovisuels, dans la presse écrite et l’édition, sa volonté d’imposer une ligne politique – sinon un agenda – ultraconservatrice, relève du débat sur la concentration des médias. Un débat complexe qu’on ne risque pas de voir sur TPMP, mais qu’il est urgent d’avoir, car assurer la diversité, l’indépendance et la pluralité de la presse est l’une des conditions d’une bonne santé démocratique.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 15 novembre 2022).

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