Technomedia

Numérique · médias · sciences · intelligence artificielle

Éditos

Si loin, si proche

Le viaduc de Millau. Photo Mike Lehmann

Depuis 20 ans et l'incroyable développement des compagnies aériennes low cost comme Easyjet ou Ryanair, les Français, tout comme leurs homologues européens, découvrent le monde à moindre coût. Là où, pour nos parents et grands parents, les premiers congés payés se traduisaient par des départs familiaux aussi aventureux que joyeux vers la mer, l'océan, la campagne ou la montagne, tout en restant bien dans l'Hexagone, les générations suivantes, et notamment celles d'Erasmus, peuvent aujourd'hui s'offrir d'un clic sur internet des séjours à l'étranger tout compris. Et de plus en plus loin. C'est que les compagnies low cost ne se contentent plus de vols au cœur du Vieux continent ou vers les rivages de l'autre côté de la Méditerranée. Elles visent désormais les vols long-courriers, et notamment les vols transatlantiques entre l'Europe et les États-Unis.

Pour autant, l'aventure ne peut-elle être qu'à des milliers de kilomètres de chez soi ? Le dépaysement ne peut-il se faire que hors de France ? La découverte n'est-elle consistante que dans les pays qui ne parlent pas la langue de Molière ? La réponse est bien évidemment non et, d'ailleurs, une étude BVA commandée l'été dernier pour les Entreprises du voyage, montrait que 72 % des 54 % de Français qui prenaient des vacances d'été choisissaient… la France comme destination. 28 % disant préférer partir à l'étranger, essentiellement chez nos voisins immédiats (un pourcentage en baisse de 2,5 % en un an).

Une autre tendance était également observée par Richard Soubielle, vice-président des Entreprises du voyage : «les séjours sont moins longs mais plus nombreux». De fait, les Français privilégient les courts séjours d'une à quatre nuits. Des week-ends prolongés, des «city breaks» que l'on prend dans les pays proches de la France notamment l'Allemagne et le Royaume-Uni, ou dans les régions voisines.

Si les nombreux ponts de mai cette année vont justement donner l'occasion de tester ces courts séjours, les grèves perlées de la SNCF et d'Air France, pourraient donner l'idée à beaucoup de rester dans leur région. L'aventure tout près de chez soi, l'émerveillement à quelques centaines de kilomètres ? C'est bien possible et la richesse de l'Occitanie en termes de patrimoine culturel, naturel et architectural s'y prête d'autant plus que la Région vient de labelliser pas moins de 22 nouveaux grands sites. Mais pour les ponts de mai, La Dépêche vous invite à prendre des chemins de traverses en partant à la découverte, justement, des ponts de notre région. Du majestueux pont du Gard à l'élégant viaduc de Millau, tous ces ouvrages magnifiques rappellent combien, depuis des siècles, ils sont le trait d'union entre des territoires et des hommes, des cultures et des paysages. Et donnent aujourd'hui encore tellement raison à Isaac Newton qui estimait que «les hommes construisent trop de murs et pas assez de ponts…»

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 30 avril)

Inéluctable convergence



Depuis plusieurs jours maintenant, les prix des carburants connaissent une flambée à la pompe avec des tarifs qui n’avaient pas atteint un tel niveau depuis cinq ans. Comme souvent, cette hausse découle de plusieurs facteurs, internationaux mais aussi bel et bien nationaux.

Le premier facteur est bien sûr consécutif à l’augmentation mondiale du prix du baril de pétrole, qui rappelle que derrière chaque plein que nous faisons dans nos automobiles, il y a de la géopolitique. Lorsque les pays à fort potentiel importateur sont secoués par des crises (embargo sur l’Iran, troubles aux Moyen-Orient, etc.) c’est l’ensemble du marché mondial qui en fait les frais. Les variations des taux de change influent également sur le prix final des carburants : avec un euro plus faible que le dollar, les acheteurs européens paient mécaniquement plus cher le prix du baril de brut, dont le prix est, lui, fixé en dollars. Par ailleurs, la demande des pays émergents, de plus en plus forte, fait également augmenter le prix. Enfin, la lente mais inexorable diminution des réserves mondiales de pétrole conduit logiquement à une hausse, maintenant, du prix du baril. L’approvisionnement français dépendant à 99 % des importations pour sa consommation de pétrole, on mesure notre assujettissement à ces aléas internationaux…

Le second facteur expliquant l’actuelle hausse du prix des carburants, national cette fois, relève des taxes qui frappent l’essence et le gazole ; et donc des choix politiques qui les sous-tendent. De fait, le gouvernement d’Édouard Philippe a annoncé à la rentrée 2017 sa volonté de rapprocher le prix du litre d’essence de celui du litre de gazole. Cette convergence, qui a été souvent invoquée pour privilégier l’essence moins polluante que le gazole des moteurs diesel, est aujourd’hui assumée par l’exécutif. Le gouvernement a confirmé une hausse de 10 % des taxes sur le diesel en 2018. Et d’après les calculs de l’Union française des industries pétrolières (Ufip), les taxes sur le diesel pourraient augmenter de 31 centimes par litre d’ici à 2022 si la trajectoire prévue dans le projet de loi de finances est bien mise en œuvre. Mais le gouvernement espère aller plus vite encore. Le ministre de la Transition écologique et solidaire Nicolas Hulot avait indiqué fin août 2017 que la convergence entre les fiscalités du diesel et de l’essence se fera « dans les trois-quatre ans qui viennent ».

Ce mouvement, mondial et pas seulement français, pour inciter à rouler avec des carburants moins polluants, voire rouler à l’électrique, est inéluctable compte tenu des enjeux environnementaux et de santé publique. Et toute mesure qui y concourt, fut-elle fiscale, apparaîtra in fine comme une bonne chose. Mais il faut aussi que le gouvernement ne joue pas uniquement sur le seul levier des taxes, et ait le souci d’aider tous ceux, gros rouleurs ou habitants des territoires ruraux, dont la voiture est l’outil de travail ou l’unique mode de déplacement. C’est à cette condition d’équité que la transition écologique à venir sera comprise et acceptée.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 28 avril 2018)

Mai de Paris et des provinces

Tous les dix ans, la France célèbre Mai-68, et les éditeurs comme les médias convoquent les grands témoins comme les photographies célèbres qui ont fait l'Histoire de cette révolte étudiante devenue crise politique avant de bouleverser en profondeur la société française par d'incontestables avancées sociales et sociétales. Tous les dix ans, on revisite à coups de livres, de documentaires télévisés et de dossiers spéciaux les grands moments qui ont agité le Quartier latin, la Sorbonne, Nanterre, des occupations d'amphis aux lancés de pavés, célébrant là, par un prisme déformant, un mouvement dont on pourrait penser qu'il ne fut que germanopratin. À tort…



Car, si Mai-68 a bien été marqué par des faits historiques majeurs dans la capitale, il a aussi irrigué la province, à commencer par Toulouse. La Ville rose, forte de quelque 21 000 étudiants, fut d'ailleurs la première ville universitaire de province à réagir aux événements parisiens avec la création du « Mouvement du 25 avril ».

Célébrer aujourd'hui, cinquante ans après, la création de ce mouvement qui réclamait notamment le droit de tenir des assemblées générales à l'université, c'est aussi se pencher en quelque sorte sur un « Mai des provinces ». Un Mai-68 hors Paris passé trop souvent sous les radars médiatiques. Un Mai-68 sur lequel les historiens ont, d'évidence, encore du travail à faire pour comprendre l'articulation qui s'est opérée, dans une France alors hypercentralisée, entre les événements parisiens et la mobilisation qui s'est fait jour en province.

Car, derrière la convergence des luttes de l'époque – celle-là même que certains espèrent réitérer en mai 2018 –, il y a eu aussi une convergence des territoires qui, manifestations, rassemblements et grèves générales aidant, a sans conteste pesé sur la suite du « joli mois de mai ». Un Mai-68 en province qui a de plus eu ses spécificités locales, comme le note l'historienne Danielle Tartakowsky, qui s'est intéressée aux manifestations de mai et juin 1968 dans la France profonde. Ainsi, on sait qu'au soir du 13 mai, date d'une importante grève générale et de manifestations ouvriers-enseignants-étudiants dans toute la France, on a constaté en province de multiples refus de dispersion, des barrages, des barricades, des sit-in prolongés, et même des assauts de préfectures. « Si l'on en croit les livres qui paraissent actuellement, l'intérêt se déplace hors de Paris, vers le Mai-68 de la province, des campagnes, des oubliés », expliquait il y a quelques jours le sociologue Jean-Pierre Le Goff, qui était en 1968 étudiant de philosophie et de sociologie, à Caen.

Au-delà du récurrent débat sur l'« héritage » et des passes d'armes entre revanchards et soixante-huitards, célébrer les cinquante ans de Mai-68 c'est donc aussi donner la parole – comme va le faire ces prochaines semaines La Dépêche – à tous les acteurs qui, en province, ont apporté leur… pavé à l'édification d'un mouvement qui passionne toujours autant.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du 25 avril 2018)

Disruptif



Il faudrait être bien naïf pour imaginer une grève indolore sur le quotidien des Français. Car c'est justement la définition même de la grève que d'introduire, pour peser sur les négociations avec le gouvernement, un rapport de force par la perturbation maximale de l'activité économique. Une évidence qui s'applique d'autant plus au mouvement social actuel que les cheminots, reprenant une idée expérimentée dans notre région, ont mis en place une grève perlée au long cours qui complique davantage encore la situation. Le fait que les personnels d'Air France aient repris à leur compte cette grève perlée n'arrange pas les choses pour tous ceux qui doivent se déplacer pour des besoins professionnels ou pour les vacances de Printemps qui ont débuté hier.

Comme les précédentes, cette drôle de grève fait donc bien sûr des perdants, l'hôtellerie, les sociétés concernées (SNCF, Air France) et tous les «galériens» interrogés chaque jour par les chaînes d'informations en continu, mais aussi… des gagnants. Car paradoxalement, la grève souligne l'un des piliers de l'économie de marché : la loi de l'offre et de la demande. Dans le secteur aérien, passé maître dans le yield management – cette technique américaine d'optimisation de remplissage des sièges, capable de sortir pour un même trajet une kyrielle de tarifs différents – la grève semble une aubaine. Un Paris-Toulouse habituellement facturé 200 euros par une low-cost bien connue a été multiplié par cinq les jours de grève… Idem pour les cars Macron dont les tarifs bondissent dans des proportions similaires. Pendant la grève le business continue…

Mais le mouvement social a aussi suscité des initiatives plus vertueuses de solidarité venant notamment de l'économie numérique. Absence de commissions sur les sites de covoiturage les jours de grève pour l'un des sites leaders du marché, frais réduits ou offerts pour la location de voitures entre particuliers, mise à disposition de lieux de travail partagés (coworking) près du domicile des salariés qui habitent loin de leur entreprise, mise en place facilitée du télétravail par certaines sociétés, etc. Un foisonnement d'initiatives, entre le bouche-à-oreille et l'application sur son smartphone, entre la grande débrouille et un système D «2.0», qui dessinent comme une France loin des clichés, capable à la fois de soutenir le mouvement des cheminots (44 % des Français approuvaient la grève, selon un sondage Elabe du 4 avril), et en même temps de s'adapter aux situations qui perturbent la bonne marche du quotidien.

Quand il sera terminé, il y aura sans doute beaucoup de leçons à tirer de ce conflit social autrement que les jugements condescendants de quelques Marcheurs glosant sur la prétendue « gréviculture ». La France a, d'évidence, une culture du conflit par rapport à certains de ses voisins européens ; mais elle a aussi une capacité d'adaptation peu commune. Pour le coup, il y a en elle peut-être plus de disruptif que de conservatisme.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du 14 avril 2018)

Sériemania



Il y a cent ans, on se précipitait pour suivre les aventures du « Magicien de l'air » ou de « La Marâtre », deux feuilletons qui ont fait le bonheur des lecteurs de « La Dépêche » d'alors. Une époque où c'est dans la presse populaire que l'on venait chercher au fil des semaines ces récits qui tenaient en haleine le public. Un siècle plus tard, on retrouve le même engouement autour des séries télévisées qui s'offrent pour la première fois cette semaine le prestigieux palais des congrès de Cannes pour un Canneséries qui n'a rien à envier au mythique festival de cinéma.

Preuve s'il en fallait une que les séries, que certains considéraient encore récemment comme un « art mineur » – à l'instar de Gainsbourg parlant des chansons –, sont devenues non seulement un art à part entière, mais aussi un miroir de nos sociétés, une véritable industrie au poids économique grandissant. Et constituent un enjeu politique.

Art à part entière, assurément. Les meilleurs réalisateurs, les meilleurs auteurs, les meilleurs acteurs signent sans hésiter pour embarquer dans des séries au long cours, riches de plusieurs saisons et de budgets pharaoniques. Ce format XXL par rapport à un long-métrage de cinéma permet aux scénaristes d'explorer la complexité des situations et des hommes, et d'aborder des thématiques tour à tour sensibles et très actuelles. Le harcèlement à l'école, le sexisme, l'homosexualité, les transgenres, la mort, la drogue, la maladie, ou encore l'état de l'Amérique post-11-Septembre, les relations internationales dans un monde marqué par le terrorisme, etc. La richesse des scénarios est telle que certaines séries sont déjà étudiées à l'université à l'instar de la célèbre Game of Thrones, véritable vade-mecum de la diplomatie…

Cette frénésie de séries – le nombre de séries produites est passé aux États-Unis de 200 en 2009 à 500 en 2017 – pourrait faire craindre une saturation, mais il n'en est rien , car elle s'appuie sur la multiplication des écrans et la consommation de plus en plus individuelle des images. De fait, le téléspectateur choisit de regarder ses épisodes où il veut (chez lui ou dans les transports) et sur le support qui lui convient (smartphone, tablette, télévision). C'est sur cet émiettement de l'attention qui favorise le visionnage compulsif, aiguillé par de puissants algorithmes de recommandation, que les géants des plateformes de vidéos à la demande ont bâti leur succès, d'abord aux États-Unis, puis dans le reste du monde. Netflix gagne actuellement 100 000 clients par mois en France, une progression fulgurante qui va faire approcher la plateforme de 3,5 millions d'abonnés engrangés en moins de trois ans!

Ce succès pose dès lors une question très politique en France comme en Europe. De la même manière que l'on défend l'exception culturelle pour le cinéma, il y a urgence à défendre une exception culturelle pour les séries. Cela devrait être d'autant plus facile que les séries françaises ont désormais gagné en qualité, en originalité et en profondeur.

(Editorial paru dans La Dépêche du samedi 7 avril 2018)