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Éditos

Grosse fatigue

 

masque

La sixième vague de l’épidémie de Covid-19 qui se confirme en France comme partout dans le monde – avec le retour des confinements géants en Chine – nous replonge dans cette épidémie que nous nous apprêtions pourtant à oublier. Après deux ans de pandémie marquée par les couvre-feux et les confinements, les attestations ubuesques et le clic & collect, les gestes barrières et le port du masque, les pass sanitaire puis vaccinal, les tests PCR ou antigéniques, les QR Code et les protocoles scolaire, le télétravail et les règles d’isolement, les vaccins avec ou sans ARN messager, les doses de rappels et les rendez-vous sur Doctolib, les débats sans fin avec les antivax, sans oublier la douleur inconsolable de ceux qui ont perdu des proches depuis mars 2020 et celle que ressentent au quotidien tous ceux qui ont un Covid long ou gardent des séquelles d’une contamination. Oui, tout cela, nous souhaitions le laisser derrière nous, sans l’oublier pour autant, mais avec l’envie de tourner la page et d’en finir avec cette fatigue pandémique qui nous a tous atteint à des degrés divers.

Durant ces deux années sous Covid, nous nous sommes, en effet, laissés gagner parfois par une immense lassitude, par la démotivation, ballottés entre la peur que nous inspirait la maladie, la crainte de se contaminer ou de contaminer nos proches, mais aussi par l’absence de vie sociale et la privation de liberté. Cette pression psychologique, ce stress a été mesuré par plusieurs études, touchant tous les pans de la population et notamment la jeunesse. Après la cinquième vague Omicron de cet hiver, nous pensions en avoir fini et espérions passer à autre chose. Le déclenchement de la guerre en Ukraine le 24 février a fini par reléguer au second plan l’épidémie de Covid-19, comme l’a justement remarqué le Conseil scientifique. La moindre dangerosité du variant Omicron, la non-saturation des hôpitaux et la décision du gouvernement de lever les dernières restrictions sanitaires ont constitué comme une rassurante méthode Coué pour nous dire que le bout du tunnel était enfin là. Rassurante mais hélas trompeuse puisque l’épidémie a continué à progresser à bas bruit, avec le sous-variant BA.2, puis à rebondir au fur et à mesure que nous abandonnions les gestes barrière, pour constituer cette sixième vague qui avance.

Certes, nous sommes mieux armés pour y faire face, la couverture vaccinale des Français est bonne, mais l’inquiétude revient. Nous apprenons peu ou prou à « vivre avec le virus », mais cette vie reste tout de même sous contraintes et nous oblige aujourd’hui à redoubler de prudence, à remettre peut-être le masque abandonné prématurément, à renouer avec la distanciation sociale. Bref à faire preuve de responsabilité individuelle et de solidarité collective. On en aura particulièrement besoin pour que dans onze jours, le premier tour de l’élection présidentielle ne se transforme pas en un immense cluster, mais se déroule sans encombre et reste bien le rendez-vous clé de notre vie démocratique.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 30 mars 2022)

L'énergie est notre avenir

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« L’énergie est notre avenir, économisons-la. » Ce slogan bien connu des Français – qui est devenu une obligation légale depuis plus de quinze ans pour toute publicité émise par une entreprise du secteur de l’énergie – est plus que jamais d’actualité. Car depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine par Vladimir Poutine le 24 février dernier, l’Europe a brutalement pris conscience de sa dépendance aux énergies fossiles russes : gaz, pétrole et charbon. Tous les pays membres de l’Union européenne sont concernés à des degrés divers : la France importe ainsi 17 % de gaz russe contre 55 % pour l’Allemagne et 100 % pour la Finlande. Selon les chiffres d’Eurostat, l’énergie représentait en 2021 62 % des importations des 27 en provenance de Russie, pour un montant de 99 milliards d’euros, et l’Europe fait actuellement un chèque de 800 millions d’euros par jour à la Russie pour lui acheter l’énergie nécessaire pour se chauffer, s’éclairer ou faire tourner ses usines et ses entreprises.

Dans un contexte international qui, depuis plusieurs mois, était marqué par des prix des énergies en forte hausse – les Français le voient tous les jours à la pompe ou lorsqu’ils ont rempli leur cuve de fioul – la guerre en Ukraine a donc remis à l’ordre du jour de l’agenda européen la question de l’indépendance énergétique, qui permet une meilleure maîtrise des prix, mais aussi celle, indissociable, de la transition écologique. Pour réaliser la seconde et ses objectifs de neutralité carbone en 2050, de nombreux pays ont abandonné le charbon pour le gaz, comme l’Allemagne qui, en renonçant au nucléaire et en misant sur les énergies renouvelables, essentiellement les éoliennes, a bâti son mix énergétique avec du gaz venant de Russie via l’oléoduc Nordstream 1. La guerre en Ukraine a stoppé net le 2e oléoduc Nordstream 2 qui devait conforter cette stratégie et plongé le pays dans une situation très délicate. Car on ne peut évidemment pas changer du jour au lendemain toute une architecture énergétique ; cela nécessite de trouver des fournisseurs alternatifs, de nouveaux moyens de productions (renouvelables, nucléaire, biomasse…), de bâtir des infrastructures, d’imaginer de nouvelles connexions entre pays européens. Un véritable défi.

En attendant que le plan européen REPowerEU permette à l’Europe de se passer du gaz russe, l’heure est à la maîtrise et aux économies d’énergie. Et comme au moment du choc pétrolier de 1973 auquel la situation actuelle est comparée, on renoue avec les réflexes de la chasse au gaspi. « Il faut économiser du gaz et de l’électricité en France dès maintenant, sinon cela pourrait mal se passer l’hiver prochain », a prévenu hier le patron du régulateur français de l’énergie, appelant entreprises et citoyens s’impliquer. L’Agence internationale de l’énergie est sur la même ligne, qui vient de détailler un plan en 10 points pour faire baisser notre consommation de pétrole.

Au final, de cette crise énergétique consécutive à la guerre en Ukraine, l’Europe peut faire une chance et une force pour accélérer la transition énergétique. Il y a urgence car la crise climatique, elle, n’attend pas…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 29 mars 2021)

L'appel de Zelensky

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L’histoire de la construction européenne, cette consolidation de la paix sur un Vieux continent marqué par deux terribles Guerres mondiales, a été secouée ces 70 dernières années par d’incroyables avancées et des crises majeures dans lesquelles elle aurait pu disparaître. L’histoire de l’Union européenne est aussi marquée par ces moments où des hommes et des femmes d’honneur ont dépassé leurs préjugés, ont été plus grands que leur destinée. De Gaulle et Adenauer, qui avait repris à son compte le rêve de Victor Hugo de voir advenir des Etats-Unis d’Europe ; Mitterrand et Kohl main dans la main à Verdun en 1984, scellant définitivement la réconciliation franco-allemande ; Angela Merkel en 2015, ouvrant la porte de l’Allemagne à un million de réfugiés, Syriens, Irakiens, Érythréens ou Afghans traversant la Méditerranée et fuyant des guerres et des régimes dictatoriaux. « Nous ne coalisons pas des Etats, nous unissons des Hommes », résumait Jean Monnet, l’un des pères de l’Europe.

En écoutant hier le président ukrainien Volodymyr Zelensky s’adresser au Parlement français – comme il l’avait fait auparavant avec le Congrès américain, le Bundestag allemand ou la Knesset israélienne – on mesurait, au-delà de l’émotion, combien cet homme, ce président-courage devenu chef de guerre d’un pays qui résiste, incarnait mieux que quiconque les valeurs européennes. Alors que son pays subit depuis un mois désormais les assauts de l’armée de Vladimir Poutine, fussent-ils moins rapides qu’attendu, endure les bombardements incessants sur Marioupol, Odessa ou Kiev, et fait face à l’exil de près de 3,5 millions de ses concitoyens, Volodymyr Zelensky nous rappelle à nos fondamentaux – « les valeurs valent plus que des bénéfices » a-t-il dit – et nous met devant nos responsabilités.

En nous demandant de « mettre fin à cette guerre contre la liberté, contre l’égalité, contre la fraternité, contre tout ce qui a rendu l’Europe unie, libre et diverse », le président ukrainien nous oblige à sortir de l’état de sidération dans lequel nous sommes plongés depuis le 24 février. Car cette guerre n’est pas qu’un conflit territorial entre voisins, elle ne concerne pas seulement l’Ukraine et la Russie : en déstabilisant ce pays aux portes de l’Europe dont il lui était insupportable qu’il veuille vivre libre et indépendant, Vladimir Poutine fait voler en éclat les espoirs d’un ordre mondial pacifique né après la guerre froide. Aux deux blocs de l’Ouest et de l’Est, le maître du Kremlin, engagé dans une fuite en avant, rêve sans doute de façonner un monde où se trouveraient face à face démocraties et régimes autoritaires. C’est contre cette perspective de voir un monde séparé en deux blocs sans plus aucun lien entre eux que nous alerte Zelensky, qui doit être aujourd’hui plus qu’entendu, mais écouté et aidé.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 24 mars 2022)

Nouvelles crises

 

covid

On ne dira jamais assez l’importance du dessin de presse pour croquer l’actualité et en révéler d’un coup de crayon tout le sens. Il y a quelques jours, dans le grand quotidien de Montréal Le Devoir, le dessinateur Pascal a ainsi représenté la Terre en passe d’être croquée par un monstrueux coronavirus… qui lui-même allait se faire croquer par un autre monstre casqué représentant la guerre en Ukraine.

Et c’est vrai que depuis son déclenchement par Vladimir Poutine, notre attention est tout entière concentrée sur ce qui se passe aux portes de l’Europe. Des chaînes d’information en continu aux réseaux sociaux, des conversations en famille ou entre collègues, ce retour de la guerre au cœur d’une Europe qu’on croyait préservée du fracas des armes et des malheurs des conflits depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, nous a tous saisis d’effroi. Sidérés mais solidaires avec le peuple ukrainien, nous avons comme retrouvé le sens des priorités, relativisé nos propres problèmes quotidiens et mis de côté ces débats sur le masque, les protocoles sanitaires, les pass sanitaire et vaccinal, les antivax et les anti-tout, bref tout ce qui nous occupe – et nous épuise – depuis deux ans. Sans regret d’ailleurs puisque la 5e vague Omicron était en forte baisse, que les restrictions sanitaires ont été allégées par le gouvernement et que le port du masque n’est plus obligatoire.

Fort de notre expérience de l’épidémie, nous aurions toutefois dû nous rappeler que c’est justement quand nous baissons la garde, quand nous oublions les gestes barrière, que nous avons pourtant appris à connaître par cœur, qu’un rebond est toujours possible. Nous aurions dû aussi nous rappeler cette étude prémonitoire publiée en mai 2019 au tout début de l’épidémie par le Center for Infectious Disease Research and Policy (Cidrap) de l’université du Minnesota, aux Etats-Unis, qui imaginait un scénario « de pics et de creux » épidémiques sur le long terme. Nous aurions, enfin, dû mieux écouter le directeur de l’OMS qui avait jugé « probable » une fin de l’épidémie vers la fin de 2022, et pas au printemps… Il a suffi qu’apparaisse un sous-variant d’Omicron, baptisé BA.2, pour que l’épidémie de Covid connaisse un rebond, en France comme partout en Europe.

Pour autant, ce nouveau sursaut épidémique devrait être moins éprouvant que le précédent et la bonne couverture vaccinale de la population française devrait éviter une saturation des hôpitaux. Cette potentielle 6e vague doit cependant être prise au sérieux, notamment pour les seniors et les personnes fragiles pour lesquels une 2e dose de rappel apparaît nécessaire. En se refusant pour l’instant à un retour des restrictions sanitaires, qui pourrait être électrique à quelques jours de l’élection présidentielle, le gouvernement acte aussi, comme l’a fait l’Espagne, une évolution de notre approche du Covid-19 : de pandémie, on passe peu à peu à une endémie, comme celle de la grippe saisonnière.

Apprendre à vivre avec le virus est plus que jamais nécessaire, pour continuer à vivre et affronter les défis du monde. Dans le dessin de Pascal, le monstre de la guerre était menacé par un autre péril dont on ne parle pas beaucoup en dépit des alertes des scientifiques : la crise climatique qui vient…

(Editorial publié. dans La Dépêche du Midi du mardi 22. mars 2022)

Redonner envie

macron

En 2017, les adversaires d’Emmanuel Macron fustigeaient son « en même temps » qui ambitionnait d’être et de droite et de gauche, et critiquaient l’ex-ministre de l’Economie qui, selon eux, était incapable de présenter un programme. Le démenti fut cinglant, offrit à Emmanuel Macron l’une des plus fameuses séquences de sa campagne – « Parce que c’est notre projet » crié devant ses militants – et lui permit d’égrener des propositions de rupture.

Cinq ans plus tard, les adversaires de celui qui est devenu chef de l’Etat reprenaient peu ou prou la même antienne, affirmant que le président sortant qui tardait à annoncer sa candidature, n’avait rien d’autre à offrir que la continuation de son quinquennat. Là encore, le candidat Macron a montré, hier à Aubervillers, qu’il était bien capable de dessiner un nouveau programme autour de grands enjeux – éducation, indépendance, Europe, travail, santé – façonnés autant par les leçons tirées des crises du quinquennat qui s’achève que par les circonstances exceptionnelles qu’imposent aujourd’hui le Covid-19 et la guerre en Ukraine.

L’avenir dira si ce jeudi 17 mars entrera comme une date clé dans l’histoire de la Macronie. En tout cas, cet exercice était plus que nécessaire pour le président-candidat. Accusé par les oppositions de fuir le débat en refusant toute confrontation télévisée avec ses adversaires, voire de vouloir « enjamber » l’élection présidentielle pour être élu comme par tacite reconduction, il fallait qu’Emmanuel Macron explicite hier le sens de sa candidature à un second quinquennat et qu’il explique sa volonté d’être réélu non pas par défaut, mais par envie.

Pour redonner cette « envie d’avoir envie » de lui, le candidat a préféré, au souffle militant et plus charnel d’un meeting, l’austérité d’une conférence de presse quasi-professorale, parfois technique et très – trop ? – détaillée. Au-delà du bilan qu’il a à peine esquissé, il a ainsi expliqué qu’il restait cohérent depuis 2017 et n’avait rien perdu de sa volonté de transformation du pays. Et de fait, parmi les très nombreuses propositions présentées hier, la disruption était toujours présente. Sur le fond, au risque parfois de la volte-face par rapport à ses positions passées (sur la Corse ou les droits de succession) et/ou d’une triangulation à droite (conditions au RSA, retraite à 65 ans) qui lui permet d’assécher un peu plus l’électorat de Valérie Pécresse. Sur la forme, le candidat a promis une nouvelle méthode – comme il l’avait déjà fait après la crise des Gilets jaunes – moins verticale et plus horizontale avec les citoyens ou les collectivités.

L’exercice aura-t-il convaincu les Français et suscitera-t-il leur adhésion ou leur rejet ? Ou alors ces derniers, principalement inquiets par les conséquences de la guerre en Ukraine, préfèreront-ils conserver à l’Elysée l’actuel chef des Armées, Président désormais expérimenté, peu importe son programme ? Dans cette drôle de campagne – où le sentiment d’un scénario « écrit d’avance » nourrit le risque d’une abstention historique – 61 % des Français, selon un sondage OpinionWay, pronostiquaient cette semaine une victoire d’Emmanuel Macron… mais seulement 28 % souhaitaient qu’une telle victoire advienne. Pour Emmanuel Macron, tout l’enjeu désormais est bien de resserrer cet écart qui, s’il est réélu, sera aussi celui entre la légitimité et la représentativité.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 18 mars 2022)

Dans la tête de Poutine

poutine

En 2016, le journaliste Michel Eltchaninoff signait chez Actes Sud « Dans la tête de Vladimir Poutine », un livre qui tentait de cerner quels étaient les objectifs du maître du Kremlin, sa vision du monde et de son pays, ses objectifs, ses obsessions même. Six ans plus tard et 21 jours après l’invasion de l’Ukraine et le déclenchement d’une guerre en Europe qui déstabilise l’ordre mondial né après 1945, l’énigme Poutine n’a toujours pas livré ses secrets.

De Kiev à Paris, de Berlin à Washington chacun se demande jusqu’où peut et veut aller Poutine ? Le président russe est-il « de plus en plus isolé », « en colère et frustré » de voir son armée ralentie par la résistance héroïque des Ukrainiens, comme l’affirme le directeur de la CIA, William Burns ? Est-il malade, atteint d’un cancer ou de la maladie de Parkinson que trahirait un visage bouffi, comme l’avancent certains observateurs ? Lui qui a reçu Emmanuel Macron, mais aussi son ministre la Défense et son chef d’Etat-major au bout de tables sans fin est-il devenu hyperangoissé face au risque d’une contamination au Covid-19 ? Vladimir Poutine, qui ne voyage plus et est resté isolé pendant la pandémie, s’est-il réfugié dans les livres des penseurs russes du XIXe et du XXe siècles qu’il affectionne au point de s’y perdre et de se convaincre de façon paranoïaque que, oui, l’Occident a juré la perte de la Russie ? Mystère.

À vrai dire personne ne sait réellement ce qui se passe dans la tête de Vladimir Poutine, mais l’examen de son parcours, d’agent du KGB moyen à chef de l’Etat, permet de déceler une volonté constante : celle de rendre sa grandeur à la Russie. Depuis son accession au pouvoir après les années Eltsine minées par les oligarques, Poutine n’a eu de cesse de poursuivre cet objectif et de surmonter le traumatisme de la chute de l’URSS en 1991, qu’il avait qualifié de « plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle » et qui, surtout, avait constitué selon lui une « désintégration de la Russie historique », à laquelle il fait désormais systématiquement référence.

Pourtant, pour voir la Russie occuper son rang dans le concert des nations, l’ancien espion du KGB avait un temps joué le jeu de l’ouverture avec l’Occident, et notamment les Etats-Unis, avant que des crispations ne se transforment en amertume, et l’amertume en rupture. Alors que des révolutions démocratiques éclatent en Géorgie (2003) et en Ukraine (2004), et que dix pays de l’Europe de l’est adhèrent à l’Union européenne (2004), Poutine se sent menacé et va alors livrer sa vision du monde. Radicale, brutale.

En 2007, lors de la conférence de Munich sur la sécurité, il lance « Qu’est-ce qu’un monde unipolaire ? C’est un seul centre de pouvoir, un seul centre de force, un seul centre de décision. C’est le monde d’un unique maître, d’un unique souverain. J’estime que dans le monde contemporain, le modèle unipolaire est non seulement inadmissible mais également impossible. » Tout était dit et, depuis quinze ans, entre opérations militaires, cyberattaques, soutien aux dictatures ou ingérences étrangères, Poutine est resté sur cette vision du monde jusqu’à l’obsession et maintenant jusqu’à la guerre.

Qui pourra le faire changer d’avis, lui qui s’est créé dans son Kremlin-bunker un entourage d’obligés qui lui doivent tout ? Qui pourra le convaincre qu’une sortie par le haut reste possible sans raser l’Ukraine ? Qui pourra vraiment entrer dans la tête de Vladimir Poutine ?

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 16 mars 2022)

Le sérieux des faits

 

police

L’étude inédite « Géographie de la délinquance à l’échelle communale » publiée ce mois-ci dans une relative indifférence par Inter Stats, le service statistique ministériel de la sécurité intérieure (SSMSI), est importante car, en pleine campagne présidentielle, elle permet d’éclairer d’un jour nouveau le débat sur la délinquance et les solutions à mettre en œuvre pour la combattre.

À écouter certains candidats à l’élection présidentielle, la France serait à feu à a sang, minée par une délinquance quasi incontrôlable par un exécutif macroniste suspecté d’un coupable laxisme. Une « France Orange mécanique » – en référence au film éponyme de Stanley Kubrick mettant en scène des personnages ultraviolents, mais aussi au livre de Laurent Obertone paru en 2013 – dont parlent depuis des mois Eric Zemmour ou Marine Le Pen, sans éviter les outrances de la simplification voire les fake news.

La réalité, évidemment, est tout autre, bien plus complexe et nuancée. L’étude statistique parue début mars permet justement de prendre de la hauteur, d’analyser finement les chiffres, en l’occurrence ceux de dix indicateurs correspondant à des grandes catégories de crimes et délits enregistrés par la police et la gendarmerie nationales. Sans surprise, on voit que la délinquance s’agrège autour des grandes agglomérations, mais l’étude montre aussi qu’en 2021, pour chacune des catégories étudiées, la majorité des actes de délinquance sont commis… dans seulement 1 % des communes métropolitaines. Et que 15 % des communes – essentiellement rurales – n’enregistrent aucune de ces infractions.

À ce constat, et à l’heure où Emmanuel Macron va rendre compte de son bilan quinquennal en matière de sécurité, il convient aussi de mesurer l’évolution de la délinquance en France avec des faits marqués à la hausse (violences sexuelles enregistrées par les services de police et gendarmerie, escroqueries, trafic de stupéfiants, coups et blessures volontaires, violences intrafamiliales) et d’autres qui se sont stabilisés (homicides) ou sont en baisse (atteintes aux biens, cambriolages de logement, vols de véhicules et vols violents sans armes).

Il ne s’agit évidemment pas de nier les difficultés inadmissibles en termes d’agressions, de vols ou de cambriolages que subissent trop de nos concitoyens. Ni même de moquer le « sentiment d’insécurité » que ressentent de bonne foi certains Français qui vivent au quotidien les tensions réelles de notre société, trop souvent passées sous la loupe grossissante, et donc déformante, des réseaux sociaux ou des chaînes d’information en continu.

Mais les études statistiques sont un élément nécessaire, mais pas suffisant, pour mieux comprendre l’évolution de la délinquance et permettre d’y apporter les bonnes réponses (budgétaires et humaines), loin des propositions démagogiques dignes du Far West qu’on a pu lire ici où là, loin de l’angélisme de certains aussi qui voudraient tout excuser au nom d’un déterminisme social, loin enfin de l’opposition que certains veulent systématiquement instiller entre la police et la justice. S’attaquer à la délinquance demande du sérieux en prenant en compte la réalité des faits.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 12 mars 2022)


Un choix de société

retraites

Revoilà donc la réforme des retraites. Ou plutôt une nouvelle réforme des retraites, différente de celle, universelle et à points, dont la majorité vantait les mérites tout en peinant à expliquer aux Français le bien-fondé et les complexes mécanismes. Une réforme qui avait ragaillardi les oppositions de droite et de gauche et cristallisé la colère des syndicats ; et pour laquelle Edouard Philippe avait dû dégainer l’article 49.3 en catimini le 1er mars 2020 pour couper court à un débat parlementaire proche de l’enlisement sous 41 000 amendements. Une réforme, enfin, qui avait été mise en pause par la survenue de l’épidémie de Covid-19 pour finalement être laissée à l’abandon avec un renoncement au principe des points, cher à Emmanuel Macron.

Pour le président sortant – seul chef de l’Etat à n’avoir pas mené de réforme des retraites durant son mandat – il y avait là un regret, pour ne pas dire une tache, sur son bilan, qu’il convenait donc de réparer. En laissant fuiter la proposition d’une nouvelle réforme pour un second quinquennat, avec un âge de départ à 65 ans, soit le plus élevé évoqué par tous les candidats à l’élection présidentielle, le candidat Macron entend, d’évidence, créer un électrochoc : montrer qu’en dépit des crises sanitaires et internationales, il n’entend pas se laisser enfermer dans le statu quo, assurer qu’il conserve intacte la volonté de transformation du pays qu’il avait affichée avec succès en 2017, démontrer qu’il parvient à fixer en 24 heures à peine toute la campagne électorale sur un thème qu’il a choisi, et – last but not least – siphonner un peu plus encore l’électorat de droite qu’espérait reconquérir Valérie Pécresse en se faisant le chantre de la rigueur budgétaire quant aux finances publiques.

La candidate LR a beau tweeter que « la retraite à 65 ans : nous l’avons proposé, Macron ne l’a pas fait ! Comment faire confiance à Macron-candidat alors qu’il promet tout ce que Macron-président n’a pas fait pendant son quinquennat ? », elle sait qu’elle prend le risque de se voir renvoyée aux promesses jamais réalisées de la droite lorsqu’elle était au pouvoir…

Mais par rapport à 2020, les temps ont changé, l’épidémie de Covid-19 a bouleversé la vie des Français, leur rapport au travail et chacun a pu mesurer avec le quoi qu’il en coûte que l’Etat-providence pouvait pourvoir aux besoins socio-économiques quand il le fallait. Dès lors, le débat sur une réforme des retraites pourrait être bien différent. Ces derniers mois, nombreux sont ceux qui ont relayé une étude de l’Insee montrant qu’à 62 ans, 25 % des Français les plus pauvres sont déjà morts, ou encore ce rapport du Conseil d’orientation des retraites, publié en juin 2021 qui stipulait que « malgré le contexte de la crise sanitaire et le vieillissement progressif de la population française, la part des dépenses de retraite dans le PIB baisserait à long terme », jusqu’en 2070, remettant en cause l’intérêt d’une réforme.

Pour ou contre une réforme des retraites ? Il y a là un vrai choix de société qui mérite un vrai débat entre tous les candidats. Avant le premier tour de l’élection présidentielle...

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 11 mars 2022)

Le prix de la liberté

 

nordstream

La crise sanitaire de l’épidémie de Covid-19 avait révélé l’extrême vulnérabilité de l’Europe et sa dépendance à d’autres pays pour de nombreux produits manufacturés. Car depuis des années, au nom d’une économie de flux mondialisée et de la recherche du prix le plus bas, nous avions délocalisé et finalement perdu nos savoir-faire industriels, sacrifiant au passage des milliers de nos ouvriers. La pénurie de masques au début de la pandémie a été l’exemple frappant qui nous a ouvert les yeux sur la nécessité de réindustrialiser d’urgence l’Europe comme la France. Question de logique pour retrouver une souveraineté qui était jusqu’à présent accaparée, et dévoyée, par l’extrême droite.

La guerre en Ukraine, brutalement déclenchée par Vladimir Poutine, aura-t-elle le même effet de dessillement pour les Européens sur l’énergie ? Car si les prix du gaz, du pétrole ou du charbon – sans parler de ceux des céréales ou de certains métaux – étaient déjà à la hausse en raison de la reprise économique post-Covid, ce conflit aux portes de l’Europe fait de l’énergie une arme de déstabilisation massive de l’économie mondiale dans les mains du maître du Kremlin. Un geste de sa part et voilà l’Europe coupée du gaz russe alors qu’elle en dépend à hauteur de 40 % en moyenne…

« Pour arrêter Vladimir Poutine, arrêtons de lui acheter du gaz », estime à raison l’ancien président François Hollande, qui souligne l’incohérence qu’il y a aujourd’hui à appliquer d’un côté à la Russie des sanctions économiques auxquelles elle s’est d’évidence préparée depuis l’invasion de la Crimée en 2014 et dont l’impact reste encore à mesurer, et de l’autre côté à lui faire chaque jour un chèque de 800 millions d’euros… Se passer du gaz russe reste évidemment possible : l’Agence internationale de l’énergie vient d’ailleurs de livrer 10 pistes pour y parvenir. Mais cela prendra du temps – et des moyens logistiques et financiers considérables – pour changer de paradigme de façon concertée au niveau européen et, pour certains pays, comme l’Allemagne, de faire une sérieuse et douloureuse autocritique sur les choix énergétiques opérés ces dernières années, notamment l’arrêt du nucléaire et, donc, l’assujettissement à la fourniture de gaz, pétrole et charbon russes…

Cette transition vers un modèle énergétique européen indépendant va également se heurter aux engagements pris pour que cette transition soit écologique. Le risque est grand, en effet, que les objectifs de réduction d’émission de CO2 ne soient différés pour préserver l’alimentation énergétique de l’Europe l’hiver prochain.

Si l’objectif est de stopper Poutine et d’éviter l’extension de la guerre en Ukraine, se passer du gaz russe reste bien la seule voie possible, le seul moyen de pression réellement efficace. Cela coûtera très cher à l’Europe, qui devra sans doute mettre en place un « quoi qu’il en coûte » pour les particuliers et les entreprises. Mais à l’heure où les Ukrainiens se battent parfois jusqu’à la mort pour défendre les valeurs démocratiques que nous avons en partage, c’est là le prix de la liberté.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 9 mars 2022

Continuité ou changement

macron


Pour tout Président qui aspire à briguer un second mandat se pose la question de savoir pour quoi faire ? Quel sens donner à un nouveau quinquennat ? Quels projets mettre en avant, et, le cas échéant, avec quelle majorité ? Porter ceux qui n’ont pu être réalisés ou en proposer d’autres, sachant que c’est souvent moins le passé – le bilan – que l’avenir – le projet – qui convainc au final les électeurs ? Cette question s’est posée à tous les Présidents de la Ve République depuis Valéry d’Estaing et, hormis François Hollande qui a décidé de ne pas se représenter faute d’être assuré de disposer d’une majorité parlementaire, tous ont joué le thème du « changement dans la continuité ».

Emmanuel Macron n’a pas échappé à ce questionnement, et, en temps normal, ce jeune Président qui a fait éclater le paysage politique français en 2017 en promettant une « révolution » et de nouvelles pratiques disruptives, aurait pu, lui aussi, promettre le changement dans la continuité. D’autant plus qu’au gré des crises sociales – les Gilets jaunes – et sanitaires – l’épidémie de Covid-19 – il a déjà lui-même profondément changé, passant du social-libéral au social-démocrate, passant de la start-up nation parisienne sûre d’elle-même jusqu’à l’arrogance et parfois le mépris pour les corps intermédiaires et les élus locaux au très keynésien « quoi qu’il en coûte » solidaire, passant de l’encensement des premiers de cordée face à « ceux qui ne sont rien » à la mise à l’honneur de tous ceux qui ont été en première ligne pendant l’épidémie et ont fait tenir le pays.

En cinq ans, Emmanuel Macron, tout en conservant un exercice du pouvoir solitaire et jupitérien – comme tout monarque de notre République – a évolué, mûri, bousculé par les circonstances, au point que ceux qui s’interrogent pour savoir ce qu’est le macronisme arrivent à la conclusion qu’il s’agit peut-être de la capacité à gérer puis surmonter les crises, en étant particulièrement malléable et capable de s’adapter sans cesse à un monde qui change.

Cette capacité à faire face à la nouvelle crise qui ébranle le monde – rien moins qu’une guerre déclenchée au cœur de l’Europe par Vladimir Poutine qui met au défi nos valeurs démocratiques – est donc, d’évidence, un atout pour le Président sortant, en tête des intentions de vote.

Emmanuel Macron l’a bien compris et entend être, dans les cinq semaines de campagne à venir, plutôt qu’un habituel candidat-Président égrenant programme et promesses, un Président-candidat au service d’une « France unie » tournée vers l’avenir plutôt que repliée dans la nostalgie. Reste à savoir si les Français, dont on sait le goût pour l’alternance voire le dégagisme, renouvelleront ou pas leur confiance à Emmanuel Macron et choisiront la continuité plutôt que le changement.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 4 mars 2022)