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Éditos

Indigestion politique

 

master poulet

 

En 1908, le 5e congrès national de la SFIO, à Toulouse voyait s’affronter la ligne de Jean Jaurès et celle de Jules Guesde. Se confrontaient alors – parfois avec virulence – les idées puissantes et les stratégies des deux camps. Réforme ou révolution ? Programme a minima ou commun ? La ligne de Jaurès, réformiste et unitaire, l’emporta face à la volonté inflexible de rupture radicale de Guesde. Plus d’un siècle plus tard, et à un an d’une élection présidentielle qui pourrait ouvrir les portes du pouvoir à l’extrême droite, gauche radicale et gauche réformiste s’affrontent… autour de l’installation d’un fast-food Master Poulet à Saint-Ouen.

Sous l’œil évidemment gourmand des chaînes d’information en continu qui guettent les ego sur leurs ergots, cette affligeante bataille picrocholine entre le maire Karim Bouamrane, l’enseigne de poulet frits bon marché et les Insoumis va de rebondissement en rebondissement, chacun lançant des anathèmes sur l’autre. L’un est accusé de racisme et de mépris de classe, les autres l’électoralisme communautariste sur fond de malbouffe ou de nuisances pour les riverains. Et chacun de se draper dans de nobles intentions, combat pour une alimentation saine ou contre le déterminisme social, liberté de commerce et pouvoir d’achat… Cette consternante « séquence » qui agite la marmite des réseaux sociaux éclipse évidemment le travail de fond mené par le PS qui a enfin publié un « Programme pour le XXIe siècle » ou l’appel à « Construire 2027 » signé par plusieurs personnalités de la gauche réformiste.

L’affaire Master Poulet prête à sourire et les Français n’y verront peut-être qu’une nouvelle farce dont la classe politique a la recette. Pourtant il y a là un vrai sujet qui mérite d’être traité avec sérieux comme a pu le faire ces dernières années Jérôme Fourquet. Le directeur du département Opinion de l’Ifop, qui analyse avec minutie l’« archipélisation » de la France, a, en effet, observé comment les kebabs ou les fast-foods, qu’il a cartographiés dès 2019, transforment le pays, et plus particulièrement les centres-villes. Dans une note pour la fondation Jean Jaurès, Jérôme Fourquet estime que le fast-food américain illustre l’uniformisation marchande et culturelle venue des États-Unis tandis que le kebab illustre plutôt l’hybridation commerciale liée aux immigrations et aux nouveaux référentiels populaires.

Les deux participent de la même « France hydroponique », un terme agronomique qui caractérise le fait de faire pousser des fruits ou légumes en dehors des champs, dans des serres sur un substrat inerte parcouru par des solutions liquides enrichies en nutriments. Pour Jérôme Fourquet, cette « France hydroponique » est une France contemporaine, uniformisée, interchangeable et parfois déracinée de ses anciens référentiels culturels et territoriaux. Les kebabs sont ainsi les signes visibles d’une transformation culturelle, commerciale et sociale des territoires, au même titre que les zones commerciales et les fast-foods l’ont été auparavant.

Pour les élus locaux, il s’agit là d’un sujet majeur qui touche au développement économique et urbain, à la précarité alimentaire et à l’aménagement harmonieux d’une offre commerciale diversifiée qui s’adresse à tous sans exclusive. Tenir compte des évolutions, les accompagner ou les canaliser pour que chaque habitant, quelles que soient ses origines, ses convictions ou ses traditions, se sente considéré et respecté. Voilà le vrai sujet, qui doit être traité avec sérieux, plutôt que de faire l’objet de polémiques indigestes… À force de débattre de celles-ci, la gauche finit par oublier le programme. Et dans cette confusion des priorités, ce ne sont pas les appétits qui manquent, mais bien la boussole.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 29 avril 2026)


 

L'énigme Boulin

 

Boulin

 

Ce n’est pas la première fois qu’une mort politique vient troubler la République. De Pierre Bérégovoy à François de Grossouvre, en passant par Roger Salengro, l’histoire française est jalonnée de disparitions brutales, de suicides contestés, de drames où le pouvoir vacille et l’opinion doute. Mais l’affaire Robert Boulin demeure à part. Parce que, près d’un demi-siècle plus tard, le mystère de cette mort reste entier.

Le 30 octobre 1979, le corps du ministre du Travail est retrouvé dans un étang de la forêt de Rambouillet et la conclusion officielle tombe pourtant très vite : suicide. Trop vite. Car dès les premières heures, les incohérences affleurent, les zones d’ombre s’accumulent, les certitudes vacillent. Et avec elles, une question lancinante : que s’est-il réellement passé cette nuit-là ?

Pour comprendre, il faut replonger dans cette fin des années 1970 où la droite française se déchire. L’élection de Valéry Giscard d’Estaing a ouvert une recomposition brutale. Face à lui, Jacques Chirac mène une stratégie de conquête sans concession. Les rivalités sont frontales, les ambitions aiguës, les fidélités fragiles. Dans cet univers, les partis ne sont pas toujours des machines policées : ils savent aussi manier le rapport de force, parfois jusqu’au coup de poing politique…

Robert Boulin, gaulliste social, fidèle au camp giscardien, incarne alors une figure d’équilibre – et peut-être une menace. Son nom circule pour Matignon. Pire : il pourrait contrarier des ambitions présidentielles. Lorsque l’affaire de Ramatuelle ressurgit, à l’automne 1979, elle n’est plus un simple dossier foncier mais devient une arme politique. Boulin parle d’un « attentat » contre lui et envisage de répondre, de dévoiler les arrière-cuisines, d’exposer, peut-être des réseaux opaques qui flirtent avec les lignes rouges. Dans cette République-là – peut-être est-ce d’ailleurs encore le cas ? – les secrets sont des monnaies d’échange… et parfois des explosifs à même de briser des carrières et des vies.

Puis vient la nuit du 29 au 30 octobre. Disparition. Corps retrouvé. Dossier refermé. Officiellement. Depuis, pourtant, l’affaire n’a jamais cessé de ressurgir et de passionner. Témoignages tardifs, expertises contestées, hypothèses contradictoires : suicide, assassinat, mise en scène ? Rien n’a jamais été définitivement tranché. Comme si le temps judiciaire s’était enlisé dans les silences d’une époque où l’omerta était la règle.

Le transfert du dossier au pôle des crimes non élucidés de Nanterre ouvre aujourd’hui une nouvelle séquence. Une de plus ? Peut-être. Mais aussi, peut-être, la dernière chance. Elle est attendue par l’opinion et, surtout, par la fille de l’ancien ministre, Fabienne Boulin-Burgeat, toute de dignité et de courage, qui n’a jamais renoncé à se battre. Année après année, elle a refusé l’oubli, contesté les versions officielles, traqué les incohérences, porté une exigence simple et redoutable : la vérité. Dans un pays où tant d’affaires s’éteignent avec ceux qui les ont vécues, cette détermination force le respect.

Près de cinquante ans après les faits, la République se retrouve désormais face à elle-même, à ses zones d’ombre, à ses renoncements, à ses silences. Le pôle « cold case » saura-t-il, enfin, faire parler les archives et les mémoires ? Il est encore temps. Mais il n’y a plus beaucoup de témoins. Ni beaucoup d’excuses.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 27 avril 2026)

 

Tchernobyl, une mémoire qui oblige

 

Tchernobyl

 

Le 26 avril 1986, l’explosion du réacteur numéro quatre de la centrale nucléaire de Tchernobyl survenait à la suite d’un exercice mal maîtrisé et des défauts de conception des réacteurs RBMK, précipitant le monde face à la pire catastrophe nucléaire de l’histoire de l’atome civil. On peut dire qu’il y a eu un avant et un après Tchernobyl car cet accident et ses conséquences en cascade ont bouleversé plusieurs années durant bien des certitudes et continuent encore à susciter débats et controverses, notamment en France où le nucléaire a été relancé avec un ambitieux plan de développement de nouveaux réacteurs, dans un contexte énergétique redevenu stratégique et incertain.

Beaucoup de leçons ont déjà été tirées de la catastrophe de Tchernobyl quant à la nécessité d’avoir des organismes de sûreté et de contrôle indépendants, d’avoir des autorités publiques réactives, préparées et transparentes dans l’information qu’elles donnent à la population comme au monde. Tchernobyl a, d’évidence, permis de renforcer la vigilance internationale sur le nucléaire civil – parce qu’il reste un domaine éminemment sensible et potentiellement dangereux – et la coopération de tous.

L’édification de l’arche de confinement en 2016, réalisée par un consortium français, a ainsi mobilisé des financements internationaux, illustrant une solidarité rare face à un risque commun. Tchernobyl, dont le démantèlement est loin d’être achevé, est encore un chantier en cours au chevet duquel la communauté internationale va devoir se pencher pendant de nombreuses années, voire plusieurs décennies.

Mais en ce jour anniversaire de la catastrophe, on a envie de laisser un instant de côté les questions techniques, les controverses sur les dangers ou les bienfaits de l’énergie nucléaire, les manquements et tâtonnements politiques de l’époque et les demandes actuelles toujours légitimes de réponses, ou les débats sur les échéances qui nous attendent pour le démantèlement du réacteur numéro 4. Aujourd’hui, le devoir de mémoire nous appelle à nous souvenir que cette catastrophe a aussi été un terrible drame humain, au-delà des chiffres et des rapports officiels. Celui des ingénieurs et techniciens présents cette nuit-là, celui des habitants de Pripyat contraints d’abandonner leur vie en quelques heures, celui, surtout, des liquidateurs – ces centaines de milliers d’hommes envoyés sans toujours comprendre ce à quoi ils étaient exposés.

Leur héroïsme doit être reconnu. Beaucoup ont affronté une menace invisible, dont les effets se sont révélés bien plus tard, dans les corps autant que dans les trajectoires de vie.

Tchernobyl n’est pas seulement une catastrophe industrielle, une zone où le danger ne meurt jamais. C’est une mémoire. Celle d’hommes dont le courage continue de nous obliger. Face à la puissance de la technique, la responsabilité humaine ne disparaît jamais ; elle engage chaque génération à ne jamais oublier.

(Editorial publié dans La Dépêche du dimanche 26 avril 2026, photo Emmanuelle Chaze)

 

L'adulte dans la pièce

 

Trump

En 2015, après une réunion sur la crise de la dette grecque, Christine Lagarde, alors directrice générale du FMI, implorait les protagonistes pour dialoguer enfin avec « des adultes dans la pièce ». L’expression, appel à la responsabilité politique, a fait florès. Depuis, à chaque crise, on cherche, dans les sommets internationaux ou les coulisses du pouvoir, à Bruxelles, Moscou ou Washington, qui est « l’adulte dans la pièce ».

Aux États-Unis, depuis cette semaine, on sait en tout cas que ce n’est pas Donald Trump. Littéralement. Une enquête du Wall Street Journal raconte comment certains de ses conseillers l’auraient tenu à distance de la Situation Room pour que l’éruptif président ne vienne pas perturber la chaîne de décisions de la délicate opération de sauvetage des deux pilotes de l’avion abattu en Iran… Trump aurait été simplement informé par téléphone des moments clés de l’opération. Voir le Commander in Chief ainsi tenu à l’écart, comme un enfant turbulent, en dit long sur l’état vertigineux du pouvoir américain, que le sénateur français Claude Malhuret a récemment comparé à la cour de Néron.

L’enquête du Wall Street Journal fait suite, par ailleurs, à plusieurs autres articles très documentés du site Axios, du New York Times ou du magazine Vanity Fair. Tous, depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche en janvier 2025, dépeignent un président souvent fatigué, parfois physiquement marqué, et décrit comme ayant des difficultés de concentration, mais rédacteur compulsif de messages sur son réseau Truth Social, obsédé par la trace qu’il laissera dans l’histoire et la construction de bâtiments à sa gloire, comme la fameuse salle de bal de la Maison-Blanche – dont il est capable de brandir les plans en pleine réunion – ou le nouvel arc de triomphe géant qu’il veut faire construire à Washington…

L’adulte dans la pièce semble surtout être sa cheffe de cabinet, Susie Wiles. En décembre, dans une longue enquête de Vanity Fair, elle a décrit son patron comme ayant une « personnalité d’alcoolique ». Stupeur et tremblement dans la sphère MAGA, mais réaction amusée de l’intéressé, qui sait ce qu’il doit à sa fidèle collaboratrice. Susie Wiles semble être celle qui tente de maintenir la Maison Blanche à flot, filtrant les accès au président et demandant aux conseillers de Trump d’arrêter de lisser la réalité de la guerre en Iran derrière des montages vidéo vantant les succès de l’US Army.

En revanche, la cheffe de cabinet semble bien incapable d’éviter la guerre de clans, d’aplanir les divergences entre Marco Rubio et JD Vance, de suppléer les faiblesses d’un aréopage de personnalités comme le secrétaire à la Défense Pete Hegseth, adepte des croisades, ou le directeur du FBI Kash Patel, adepte de la bouteille, ou encore d’empêcher Trump de poster, nuit et jour, messages intempestifs ou images générées par intelligence artificielle où il apparaît en Jésus… Tous gravitent autour de Trump sans jamais oser le contredire. Tous semblent déjà préparer sa succession pour 2028.

Les plus optimistes des républicains veulent croire que le « roi du deal » use sciemment de la stratégie de la madman theory : provoquer, saturer l’espace médiatique, déstabiliser l’adversaire. « Faites-leur croire que je suis fou », aurait-il confié. Les plus pessimistes évoquent le 25e amendement, qui permet de déclarer un président inapte à gouverner. Car les résultats de Trump ne sont pas vraiment à la hauteur, ni au plan international – où il n’a pas arrêté la guerre en Ukraine, a malmené ses alliés historiques et s’enlise en Iran – ni au plan intérieur, où une économie en souffrance lui vaut des sondages catastrophiques qui lui prédisent une bérézina aux élections de mi-mandat en novembre.

Au fond, la question posée en 2015 n’a jamais été aussi actuelle à Washington : qui est l’adulte dans la pièce ?

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 22 avril 2026)

Procès Jubillar : le temps qu'il faut

justice

 

L’affaire Jubillar est de retour. Cédric Jubillar, condamné l’an dernier en première instance à 30 ans de réclusion criminelle pour le meurtre de sa femme Delphine, dont on n’a jamais retrouvé le corps, sera rejugé du 21 septembre au 16 octobre prochains devant la cour d’appel à Toulouse. Ce sera un nouveau procès, avec une nouvelle défense. Le plaquiste tarnais s’est, à la surprise générale, séparé de ses avocats qui l’assistaient de longue date et qui ont échoué à lui obtenir l’acquittement, pour un trio de choc : les Toulousains Mes Pierre et Guy Debuisson – avocats fils et père, configuration peu commune – et Me Frank Berton, ténor du barreau, familier des affaires pénales complexes, de l’affaire d’Outreau à celle de Florence Cassez ou aux attentats du 13 novembre 2015.

La complexité est effectivement de mise dans cette affaire Jubillar, véritable énigme qui passionne les Français depuis la disparition de l’infirmière tarnaise dans la nuit du 15 au 16 décembre 2020. Pas de corps, pas de scène de crime, pas d’aveux, et un accusé qui, par son mutisme, ses maladresses, ses silences, ses attitudes, ses gestes, se retrouve souvent être son pire ennemi, et un client difficile pour ses avocats.

Si l’on ajoute la galerie de personnages – la mère, l’amant, le codétenu… – mais aussi les enfants de Cédric et la famille de Delphine, qui attendent et réclament la vérité, la couverture médiatique d’une ampleur rarement vue ces dernières années, et l’intérêt du public qui s’était déplacé en masse pour assister aux audiences de la cour d’assises du Tarn, ce second procès s’annonce comme un événement à même de marquer l’histoire judiciaire.

Cette forte médiatisation, cette curiosité des Français pour l’affaire, ont parfois été dénoncées ; elles montrent tout au contraire l’intérêt qu’attachent les citoyens au fonctionnement de la justice. Il est d’ailleurs plutôt sain que ce procès – et d’autres – permettent aux Français de comprendre comment fonctionne la justice française, pourquoi la procédure, et finalement le droit, sont complexes, parfois retors et exaspérants, et très éloignés de la justice des séries télé, surtout si elles sont américaines.

Ce type de procès permet aussi de comprendre que le temps judiciaire est particulier, presque différent de celui qui s’écoule dans notre quotidien, et en tout cas à rebours du temps médiatique, notamment celui des chaînes d’information en continu.

Ce rapport au temps, que le second procès Jubillar va illustrer, secoue d’ailleurs actuellement l’institution judiciaire. Le garde des Sceaux Gérald Darmanin – qui semble si souvent nostalgique de son ancien ministère de l’Intérieur et a, à l’évidence, un agenda politique et médiatique à nourrir en amont de la présidentielle – a présenté une réforme de la justice criminelle qui, si elle était adoptée, ferait basculer la justice dans une autre dimension.

Votée par le Sénat mardi, cette loi veut notamment instituer un plaider-coupable en matière pénale – comme aux États-Unis – et faire en sorte qu’un jugement soit rendu après six mois d’enquête… au lieu de six ans. Pour réduire les délais d’attente, certes réels, qui engorgent les tribunaux, le ministre propose, de fait, une justice au rabais, plus expéditive, où le temps des débats serait contraint.

La réforme a logiquement soulevé un vent d’indignation chez les avocats, mais aussi chez certains magistrats. Pour raccourcir les délais, la justice peut bien sûr s’améliorer, se réformer, mais elle a surtout besoin de moyens humains, et non de sacrifier le temps nécessaire à la compréhension des affaires. "Un jugement trop prompt est souvent sans justice" disait déjà Voltaire, qui prévenait parfaitement de l’arbitraire des justices expéditives.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 20 avril 2026)

Le pari électrique

 

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Chaque crise recèle, dit-on, une opportunité. Encore faut-il savoir en tirer les leçons alors que le diagnostic, lui, est posé depuis longtemps. C’est la situation dans laquelle se trouve la France en matière d’énergie. La guerre en Iran, qui perturbe depuis plus d’un mois le cours du pétrole, faisant flamber les prix des carburants dans les stations-service, vient de pousser le gouvernement à lancer un plan d’électrification de notre économie trop dépendante des énergies fossiles.

On serait presque tenté de dire « mieux vaut tard que jamais » car cette électrification des usages dans de nombreux domaines – logement, transports, industrie, etc. – aurait pu être enclenchée bien plus tôt dans un pays qui a l’atout majeur de produire une électricité largement décarbonée grâce à son parc nucléaire. En 2022, la guerre en Ukraine avait déjà souligné notre dépendance aux importations de gaz russe ; quatre ans plus tard, la guerre en Iran nous montre combien nous dépendons encore trop du pétrole. Une double alerte, restée en partie sans réponse.

Miser sur l’électrique, comme le demande aussi RTE, est donc une bonne chose : bon pour notre souveraineté, bon pour l’environnement puisqu’il s’agit d’abandonner des sources polluantes, et bon pour le porte-monnaie, du moins à terme. Le principe fait consensus ; l’exécution, elle, reste à prouver. Car ce plan d’électrification va nécessiter beaucoup d’argent, à l’heure où l’État compte chaque euro. D’abord pour moderniser le parc nucléaire existant, vieillissant, ensuite pour construire de nouveaux réacteurs de nouvelle génération plus efficients. Le choix net en faveur de l’atome, assumé par Emmanuel Macron, soulève aussi des critiques sur son coût, estimé par Greenpeace entre 380 et 650 milliards d’euros nécessaires d’ici 2050, sur les délais de réalisation des EPR2, et sur le fait que les investissements dans le nucléaire pourraient se faire au détriment des énergies renouvelables, dont RTE a rappelé qu’elles étaient indispensables au mix énergétique. Rappel utile quand certains, par démagogie électorale, veulent mettre un coup d’arrêt aux éoliennes… Comme souvent, le débat énergétique se heurte aux postures politiques.

Réaliser l’électrification supposera sans doute de faire des choix, d’établir des priorités et, surtout, de ne laisser personne sur le bord du chemin. Car cette électrification, pour qu’elle soit efficace, doit aussi être comprise et soutenue par l’opinion. Alors qu’ils subissent de plein fouet la hausse des prix des carburants ou l’envolée du prix du gaz, les Français sont prêts à passer à l’électrique à condition d’en payer le juste prix. Opter pour une voiture électrique, remplacer sa vieille chaudière par une pompe à chaleur ou installer des panneaux solaires représentent des investissements encore très lourds, alors que les aides de l’État restent souvent trop complexes, instables, quand elles ne font pas carrément le yo-yo – on l’a vu avec MaPrimeRénov’…

Face aux annonces du Premier ministre, les Français sont sceptiques et divisés. Selon un sondage Elabe, pour une majorité d’entre eux, le plan d’électrification pourrait permettre de réduire notre dépendance au pétrole et au gaz étrangers, réduire les émissions de CO2 et améliorer la qualité de l’air, et moderniser l’industrie et les infrastructures… Mais, dans le même temps, une majorité estime qu’il ne permettra pas de faire baisser leurs factures d’énergie, ni pour les plus modestes d’accéder à des équipements moins énergivores.

L’adhésion existe, mais la confiance manque. Le temps des annonces est passé ; celui des preuves commence. Autant dire qu’après la parole, les Français attendent des actes. Et ils jugeront vite.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 17 avril 2026)

 
 

Ozempic : inquiétante dérive

 

ozempic

 

Mediator, Dépakine, Levothyrox, Distilbène, Vioxx… Autant de noms de médicaments qui résonnent douloureusement dans l’opinion publique car tous sont synonymes de scandale sanitaire. À cette liste noire pourrait bien être en train de s’ajouter l’Ozempic. Médicament injectable indiqué à l’origine pour traiter le diabète de type 2 chez l’adulte, l’Ozempic imite une hormone digestive qui aide à réguler la glycémie, ralentit la vidange de l’estomac et… diminue la sensation de faim. Un effet qui peut entraîner une perte de poids significative chez certains patients.

Cet effet secondaire fait que ce médicament est de plus en plus prescrit ou demandé pour perdre du poids alors qu’il n’est pas autorisé comme médicament « anti-obésité ». Cette demande de patients, parfois très jeunes, en souffrance ou mal à l’aise avec leur corps, est exacerbée par les réseaux sociaux où des influenceurs vantent sans fard leur nouvelle silhouette obtenue grâce à des injections d’Ozempic. Comme s’il s’agissait d’une pratique « esthétique » aussi banale que de prendre des vitamines.

Sauf que l’Ozempic est un médicament avec des effets secondaires nombreux. L’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) et l’Assurance maladie ont bien alerté sur ces mésusages et mis en place un renforcement du contrôle des prescriptions pour limiter les abus. Mais rien ne semble réellement endiguer le phénomène. Car depuis 2019, 1 600 cas graves, dont 65 décès, ont été notifiés à l’ANSM. Sa dernière enquête nationale de pharmacovigilance montre que 376 cas graves et 19 décès ont été signalés entre août 2023 et janvier 2025. De quoi s’interroger : les risques auraient-ils été sous-évalués par le laboratoire Novo Nordisk, fabricant de l’Ozempic ?

Me Pierre Debuisson en est convaincu. Alerté par une trentaine de patients victimes d’effets secondaires graves, l’avocat toulousain prépare une action collective contre le laboratoire. Un affrontement judiciaire qui s’annonce aussi déséquilibré que symbolique, entre des patients isolés et un géant pharmaceutique mondial. Un combat assurément de longue haleine contre un géant pharmaceutique qui, n’en doutons pas, mobilisera une armée d’avocats pour défendre autant sa réputation que ses profits. Mais un combat qui rappelle ceux menés dans d’autres affaires, notamment celle du Mediator, lui aussi détourné à grande échelle pour maigrir et qui a causé des dizaines de milliers de malades et plusieurs centaines de décès avant d’être retiré.

Au-delà des drames que vivent les victimes et leurs proches, ces affaires interrogent sur le rôle des autorités sanitaires, qui doivent concilier protection des patients et accès aux innovations pour les vrais malades, intérêts économiques de l’industrie pharmaceutique et demandes politiques, situation nationale et cadre international. Les autorités peuvent limiter et encadrer les usages détournés d’Ozempic, mais plusieurs failles « structurelles » de l’architecture juridique, médicale et numérique font qu’elles ne peuvent pas les supprimer complètement.

Reste à savoir s’il ne serait pas temps de s’attaquer à ces failles, qui tiennent à la liberté de prescription, aux limites de la traçabilité et à la fragmentation des responsabilités entre acteurs publics et privés. Reste surtout à savoir si l’on continuera à traiter ces dérives comme des accidents isolés… ou si l’on acceptera enfin de voir ce qu’elles révèlent : un système où l’innovation va plus vite que la vigilance, et où la santé publique arrive trop souvent après les dégâts.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 11 avril 2026)

 
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Bistouri sous influence

 

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Taille de guêpe, fesses rebondies à la Kim Kardashian, nez et seins refaits : sur les réseaux sociaux, notamment Instagram ou Snapchat, les adolescentes sont exposées en permanence à un idéal de beauté, souvent aussi irréaliste qu’inatteignable, car retravaillé avec force filtres et intelligence artificielle. Face à la pression de l’apparence, une logique de correction du corps se banalise et des adolescentes dont la vulnérabilité est exploitée et le rapport au corps encore en construction n’hésitent pas, pour ressembler à leurs influenceuses stars, à opter pour la chirurgie esthétique.

Mais aussi une chirurgie esthétique parallèle, low cost et dangereuse. Pratiquée à la va-vite, hors de tout contrôle, par des personnes qui n’ont aucune formation médicale mais qui vendent sur les réseaux sociaux des injections de botox ou d’acide hyaluronique pouvant déboucher sur de véritables drames (infections, nécroses…). L’Ordre des médecins a reçu 213 signalements d’actes médicaux et chirurgicaux illégaux à visée esthétique en 2025. Un signal d’alarme qui appelle désormais des actions fortes à plusieurs niveaux.

Le récent rapport parlementaire sur les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs, remis en septembre dernier par les députés Arthur Delaporte et Laure Miller, évoque largement le phénomène. Il souligne explicitement l’influence des créatrices de contenus « beauté » qui participent à la diffusion de normes physiques irréalistes, alimentent la dysmorphophobie (déformation de l’image corporelle), les troubles alimentaires, et, donc, une hausse des demandes de chirurgie esthétique chez les jeunes. Les auditions ont d’ailleurs clairement pointé plusieurs dérives entre promotion de produits ou actes esthétiques (injections, soins, compléments), et utilisation de filtres et publicité brouillant la frontière entre ce qui est réel et modifié. Il est temps de stopper cette très lucrative économie de l’influence, alimentée par des algorithmes opaques, structurée comme un véritable marché et profitant de la vulnérabilité des jeunes.

Les réseaux sociaux, aussi puissants et riches soient-ils, ne sont pas intouchables. Aux États-Unis, un verdict historique vient de condamner Meta, la maison mère de Facebook et d’Instagram, à payer 375 millions de dollars pour mise en danger de mineurs au Nouveau-Mexique. Et d’autres procès devraient suivre concernant la dépendance aux réseaux sociaux et ses conséquences sur la santé mentale chez les jeunes. L’interdiction des réseaux sociaux aux mineurs se met en place dans plusieurs pays – la France en débat au Sénat – mais il faut aussi mettre les plateformes devant leurs responsabilités et exiger la transparence sur leurs algorithmes.

De l’autre côté, la communauté médicale doit s’emparer plus fortement de ce sujet sur trois fronts : mieux alerter sur les dangers, réclamer un encadrement légal strict et accompagner ces jeunes patients exposés à des pratiques à haut risque. Quant aux pouvoirs publics, la justice doit agir sur toute la chaîne de cet écosystème dès les premiers signalements sans attendre les plaintes de victimes défigurées et abusées.

Car derrière les filtres et les promesses d’un corps parfait se joue en réalité bien autre chose qu’une simple quête esthétique. C’est un modèle économique entier qui s’est construit sur la fragilité des plus jeunes, encouragé par des plateformes qui captent l’attention sans jamais en assumer les conséquences. À force de laisser prospérer cette économie de l’apparence, nos sociétés ont ouvert un marché sur les corps des plus jeunes. Et derrière les filtres, ce ne sont plus des images que l’on altère, mais des vies…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 3 mars 2026)

Le verrou autoroutier

 

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Certains y verront un côté Donquichottesque, d’autres un combat à la David contre Goliath. Pour autant, l’action collective que lance aujourd’hui Me Christophe Lèguevaques contre les sociétés concessionnaires d’autoroutes, dont il veut contester la légalité des tarifs et des augmentations annuelles, n’a rien de farfelu et pose même une question centrale sur ce qu’est – ou devrait être – l’intérêt général. L’avocat toulousain n’est pas le premier à s’attaquer aux contrats à sens unique des sociétés d’autoroutes, dépeints comme de véritables rentes ; une précédente action collective avait même été conduite en 2015 par l’avocate et ancienne ministre de l’Environnement Corinne Lepage.

Entre-temps, les pétitions réclamant la fin des privatisations et la renationalisation des autoroutes, l’annulation des hausses annuelles des tarifs de péage ou des ristournes pour les automobilistes se sont multipliées, en même temps que les parlementaires ont lancé des enquêtes et des auditions et que de nombreux organismes – Cour des comptes, inspection générale des finances – ont pointé des rentabilités « hors normes ». Beaucoup de bruit. Peu d'effets.

Car les clauses des contrats de concessions signés en 2006 par Dominique de Villepin, puis révisées en 2015 par un gouvernement dont le ministre de l’Économie était Emmanuel Macron – aujourd’hui confronté à un système dont il fut, en partie, l’architecte – sont particulièrement solides juridiquement. Toute remise en cause de ces contrats – renégociation, résiliation anticipée ou surtaxe ciblée – exposerait l’État à devoir verser des indemnités évaluées entre 40 et 50 milliards d’euros, auxquelles s’ajouterait la reprise des dettes. Le débat est donc largement théorique : juridiquement verrouillé, politiquement explosif, financièrement dissuasif. Autant dire qu’au vu des finances publiques françaises, il y a peu de chances de voir le gouvernement s’engager dans la dénonciation de contrats qui gèrent rien moins que 9 327,8 kilomètres d’autoroutes…

Sûres de la solidité juridique de leurs contrats de concession, les sociétés autoroutières répondent volontiers aux critiques, déplorant de « fausses informations » sur leurs profits et multipliant les démonstrations de leur action au service de la sécurité routière des Français. Il est vrai que notre réseau autoroutier est l’un des meilleurs d’Europe et que les concessionnaires, forts de leurs savoir-faire, gagnent d’ailleurs des marchés à l’étranger.

Mais la situation qui leur est devenue, au fil des ans, difficilement contestable… et politiquement de plus en plus contestée va vraisemblablement connaître une sérieuse évolution quand les premiers contrats vont arriver à échéance dans les années 2030 (2036 pour les Autoroutes du Sud de la France).

L’évolution du cadre a déjà été actée et le rapport « Ambition France Transports » remis en juillet dernier au gouvernement donne des pistes. Le scénario privilégié est la réforme des concessions pour garder l’efficacité du privé tout en reprenant le contrôle politique et financier avec un meilleur partage des profits. La création d’un opérateur public national reste, toutefois, un scénario alternatif.

Mais dans les deux cas, le changement le plus significatif devrait être ailleurs : que la manne des péages ne soit plus confinée dans le système autoroutier mais contribue à financer l’ensemble des infrastructures de transport. Car derrière les péages, c’est moins la route que l’on finance… que le modèle économique d’une rente que l’État n’a jamais vraiment su reprendre en main.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 2 avril 2026)

Objectif Lune

 

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Le décollage imminent de la mission Artemis II, qui va amener quatre astronautes à faire le tour de la Lune, avant d’y poser un pied en 2028, a quelque chose de saisissant et presque d’incongru tant le décalage peut sembler grand entre l’aventure scientifique formidable de ce nouvel Objectif Lune et, sur Terre, le fracas des armes dans les guerres en Ukraine et au Moyen-Orient. Peut-on pleinement se réjouir d’un côté de voir la mission Artemis avancer alors que l’opération Epic Fury lancée par Donald Trump et Benyamin Netanyahou et la riposte iranienne mettent à feu et à sang toute une région et que la guerre en Ukraine est entrée dans sa cinquième année ? La question dérange.

Il y a en tout cas dans cette juxtaposition quelques leçons que les dirigeants pourraient méditer, à savoir que les sommes colossales dépensées pour mener ces guerres – sans compter celles qu’il faudra mobiliser pour les reconstructions – auraient pu servir des projets autrement plus utiles pour l’humanité. Nous savons financer la destruction. Nous hésitons encore à financer le progrès. La conquête spatiale est de ces projets-là car elle continue à faire rêver l’Homme et les technologies développées pour elle finissent toujours par trouver des applications dans notre vie quotidienne.

Le retour vers la Lune n’était pourtant pas évident. Après la dernière mission de la NASA, Apollo 17, le 7 décembre 1972, la Lune ne semblait, en effet, plus être la priorité des agences spatiales. D’autres enjeux avaient émergé, d’autres priorités, d’autres ambitions aussi : l’exploration des confins de notre système solaire, la meilleure connaissance des comètes, des astéroïdes ou de la planète Mars ont mobilisé des dizaines de missions.

La NASA conservait toutefois un intérêt intact pour notre plus proche satellite. Dans les années 1990, l’agence a ainsi lancé deux petites missions (Clementine en 1994 et Lunar Prospector en 1998) qui ont réamorcé l’intérêt pour la Lune. Suivirent plusieurs missions exploratoires avec un double objectif, scientifique bien sûr, mais aussi économique, avec la perspective d’exploiter les ressources sur place. Car si la Lune est protégée par le Traité de l’Espace de 1967, elle ne l’est pas par le Traité de la Lune de 1979, qui voulait restreindre l’exploitation de ses ressources naturelles par un seul pays. Ce traité n’a été ratifié par aucune grande nation spatiale…

Dès lors, l’exploitation des ressources lunaires réveille les ambitions des grandes nations spatiales. En 2019, Donald Trump annonce le retour de l’Homme sur la Lune, martelant que « l’Amérique sera toujours la première dans l’espace ». La Chine, l’Inde, les Émirats arabes unis, l’Europe et toutes les entreprises privées du « new space », au premier rang desquelles Space X d’Elon Musk, se lancent dans cette sorte de nouvelle ruée vers l’or. Une compétition mondiale où la rivalité entre Soviétiques et Américains au XXe siècle a laissé place à celle entre les États-Unis et la Chine. 

Et la question n’est plus de savoir qui reposera le premier un pied sur la Lune – les Américains tiennent la corde – mais plutôt qui pourra durablement s’installer sur cette nouvelle terra incognita où tout restera à faire. À commencer par ce que nous ne savons plus faire sur Terre où le multilatéralisme est mis à mal : coopérer.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 1er avril 2026)