L’affaire Jubillar est de retour. Cédric Jubillar, condamné l’an dernier en première instance à 30 ans de réclusion criminelle pour le meurtre de sa femme Delphine, dont on n’a jamais retrouvé le corps, sera rejugé du 21 septembre au 16 octobre prochains devant la cour d’appel à Toulouse. Ce sera un nouveau procès, avec une nouvelle défense. Le plaquiste tarnais s’est, à la surprise générale, séparé de ses avocats qui l’assistaient de longue date et qui ont échoué à lui obtenir l’acquittement, pour un trio de choc : les Toulousains Mes Pierre et Guy Debuisson – avocats fils et père, configuration peu commune – et Me Frank Berton, ténor du barreau, familier des affaires pénales complexes, de l’affaire d’Outreau à celle de Florence Cassez ou aux attentats du 13 novembre 2015.
La complexité est effectivement de mise dans cette affaire Jubillar, véritable énigme qui passionne les Français depuis la disparition de l’infirmière tarnaise dans la nuit du 15 au 16 décembre 2020. Pas de corps, pas de scène de crime, pas d’aveux, et un accusé qui, par son mutisme, ses maladresses, ses silences, ses attitudes, ses gestes, se retrouve souvent être son pire ennemi, et un client difficile pour ses avocats.
Si l’on ajoute la galerie de personnages – la mère, l’amant, le codétenu… – mais aussi les enfants de Cédric et la famille de Delphine, qui attendent et réclament la vérité, la couverture médiatique d’une ampleur rarement vue ces dernières années, et l’intérêt du public qui s’était déplacé en masse pour assister aux audiences de la cour d’assises du Tarn, ce second procès s’annonce comme un événement à même de marquer l’histoire judiciaire.
Cette forte médiatisation, cette curiosité des Français pour l’affaire, ont parfois été dénoncées ; elles montrent tout au contraire l’intérêt qu’attachent les citoyens au fonctionnement de la justice. Il est d’ailleurs plutôt sain que ce procès – et d’autres – permettent aux Français de comprendre comment fonctionne la justice française, pourquoi la procédure, et finalement le droit, sont complexes, parfois retors et exaspérants, et très éloignés de la justice des séries télé, surtout si elles sont américaines.
Ce type de procès permet aussi de comprendre que le temps judiciaire est particulier, presque différent de celui qui s’écoule dans notre quotidien, et en tout cas à rebours du temps médiatique, notamment celui des chaînes d’information en continu.
Ce rapport au temps, que le second procès Jubillar va illustrer, secoue d’ailleurs actuellement l’institution judiciaire. Le garde des Sceaux Gérald Darmanin – qui semble si souvent nostalgique de son ancien ministère de l’Intérieur et a, à l’évidence, un agenda politique et médiatique à nourrir en amont de la présidentielle – a présenté une réforme de la justice criminelle qui, si elle était adoptée, ferait basculer la justice dans une autre dimension.
Votée par le Sénat mardi, cette loi veut notamment instituer un plaider-coupable en matière pénale – comme aux États-Unis – et faire en sorte qu’un jugement soit rendu après six mois d’enquête… au lieu de six ans. Pour réduire les délais d’attente, certes réels, qui engorgent les tribunaux, le ministre propose, de fait, une justice au rabais, plus expéditive, où le temps des débats serait contraint.
La réforme a logiquement soulevé un vent d’indignation chez les avocats, mais aussi chez certains magistrats. Pour raccourcir les délais, la justice peut bien sûr s’améliorer, se réformer, mais elle a surtout besoin de moyens humains, et non de sacrifier le temps nécessaire à la compréhension des affaires. "Un jugement trop prompt est souvent sans justice" disait déjà Voltaire, qui prévenait parfaitement de l’arbitraire des justices expéditives.
(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 20 avril 2026)
