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Éditos

F(r)acture sociale



Les hasards du calendrier font parfois s'entrechoquer les événements, parvenant à les éclairer souvent, à en multiplier la force quelques fois. Alors que le mouvement des Gilets jaunes bloque ronds-points et bretelles d'autoroute depuis deux semaines pour réclamer davantage de pouvoir d'achat et moins de taxes, une étude réalisée par l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), publiée le 20 novembre, indique que le revenu disponible des ménages – ce qui reste aux ménages une fois déduits les impôts et les cotisations – aurait baissé en moyenne de 440 euros en France entre 2008 et 2016. Une perte qui avoisine quelque 160 euros pour les 5 % de foyers les plus modestes et 2 500 euros pour les 5 % les plus aisés.

Les auteurs de l'étude se sont concentrés exclusivement sur l'impact des réformes sociales et fiscales mises en place sous les deux précédents quinquennats, les évolutions démographiques et celles du marché du travail. Il en ressort que l'augmentation des prélèvements a pénalisé les ménages les plus riches, que les classes moyennes ont été frappées par l'augmentation des cotisations sociales ou par les prélèvements sur les revenus du capital ; et que si les réformes menées après 2008 ont évité aux plus modestes de tomber dans une plus grande pauvreté, un tiers des ménages modestes a tout de même vu ses revenus baisser…

Cette étude permet donc de tirer plusieurs leçons quitte à tordre le cou à bien des idées reçues : oui, les ménages les plus aisés ont bien été les plus mis à contribution ces dernières années mais les plus riches d'entre eux ont vu leur patrimoine s'accroître ; oui, les ménages les plus modestes ont bénéficié de la politique sociale et d'amortisseurs sociaux, mais la réduction des inégalités reste trop insuffisante.

Au final, l'étude semble dire que le modèle social français, si perfectible et si décrié soit-il, a tenu le coup et évité une situation bien pire.

Mais face à la détresse, au désarroi qu'expriment notamment les Gilets jaunes, cet argument ne tient pas. Car l'étude de l'OFCE, bâtie sur un modèle de microsimulation statistique ne tient pas compte d'un facteur essentiel, éminemment politique : le ressenti global de la population. Le gouvernement a beau marteler, chiffres à l'appui, que le pouvoir d'achat va augmenter, que la baisse de la taxe d'habitation va porter ses effets, et que la réforme des cotisations salariales va augmenter le montant de la fiche de paie, il est inaudible. Car il oublie qu'aucun chiffre ne peut amoindrir la perception de perte de pouvoir d'achat.

Dès lors, à quelques semaines de l'entrée en vigueur du prélèvement à la source – dont l'impact psychologique potentiel avait fait douter Emmanuel Macron cet été – l'exécutif va devoir agir sur la question du pouvoir d'achat et du ras-le-bol fiscal. Agir concrètement pour régler ce que Jacques Chirac avait diagnostiqué en 1995 et qu'aucun des gouvernements de droite et de gauche successifs n'a réglé depuis : résorber la fracture sociale… pour éviter la facture sociale.

(Editoral publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 29 novembre 2018)

Régulation

pacemaker


Le scandale des implants médicaux révélé hier par le Consortium international des journalistes d'investigation (ICIJ) fait froid dans le dos et appelle les pouvoir publics et l'Union européenne à une action aussi urgente qu'implacable pour mettre un terme non pas à des dysfonctionnements isolés mais bel et bien à un système réglementaire gravement défaillant, qu'il faut reprendre de A à Z.

Ces dernières années, plusieurs scandales touchant à des implants médicaux avaient bien défrayé la chronique, comme les prothèses mammaires défectueuses PIP ou les implants contraceptifs Essure. Des affaires ramenées au rang de fraudes isolées et souvent sanctionnées par la justice. Mais des affaires qui n'étaient en fait que la partie émergée d'un iceberg monstrueux faisant de millions de patients des cobayes à leur insu.

Car le scandale des implants est double.

Côté pile, on découvre avec effarement la simplicité avec laquelle un fabricant d'implant peut obtenir le label CE. Contrairement aux médicaments, aucune étude clinique n'est réclamée, ni même une preuve de l'efficacité médicale sur le corps humain. L'instruction se fait sur dossier par l'un des 60 centres certificateurs, autorisés par les pouvoirs publics… et financés par les fabricants d'implants. Autrement dit, les contrôlés payent les contrôleurs. Premier dysfonctionnement.

Côté face, dès lors qu'il est établi un problème avec un implant médical, on est dans l'incapacité d'en connaître la portée sanitaire réelle. D'une part parce que les incidents sont peu signalés – entre 1 et 10 % seulement –, et d'autre part parce que l'absence de traçage de ces implants défectueux empêche de retrouver les patients qui en sont porteurs, désormais en danger, pour les prévenir et les suivre médicalement. Second dysfonctionnement.

Certes, il ne s'agit pas de jeter l'opprobre sur tous les laboratoires qui fabriquent des implants médicaux, car ceux-ci sont utiles voire vitaux pour des milliers de patients. Mais les deux dysfonctionnements mis au jour par la longue enquête du Consortium montrent que le lien de confiance entre les patients et le système de santé est gravement détérioré.

Pour le réparer, il est urgent d'en finir avec l'opacité administrative des procédures, la désinvolture pour ne pas dire l'aveuglement et le laxisme des agences et des gouvernements, la passivité et parfois la complicité du corps médical et, surtout, la pression des lobbys industriels qui, à Bruxelles, invoquent le secret des affaires pour empêcher l'émergence de règles contraignantes.

À six mois des élections européennes, l'Union et les pays membres ont l'occasion, avec ce terrible scandale, de montrer que l'Europe peut offrir un cadre protecteur et n'est pas une jungle sans règles. Et pour cela, une vraie régulation est nécessaire, qui fasse passer avant les intérêts privés le seul intérêt général.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 27 novembre 2018)

Black or green

blackfriday


Évènement incontournable outre-Atlantique depuis les années 70, le Black Friday (vendredi noir) s'est fait en quelques années une place en Europe, importé en 2014 par le géant du cybercommerce Amazon. À l'instar d'Halloween, cette grand-messe commerciale – qui s'étale sur trois ou quatre jours d'ailleurs – a pris une ampleur conséquente sur les sites internet de cybercommerce comme dans les boutiques physiques. De la grande enseigne au petit commerçant, toute l'économie se met à la page avec un tsunami de bonnes affaires et des réductions XXL qui touchent tous les rayons : électroménager, hi-fi, télévision, informatique, smartphones mais aussi habillement, maroquinerie, voyages et même marques de luxe. Pas un secteur n'échappe à la frénésie Black. L'internaute est bombardé de courriels vantant des promotions agressives, les boîtes aux lettres débordent de catalogues publicitaires dédiés à cette journée de tous les excès.

À l'heure où la croissance économique reste mesurée et où beaucoup de familles estiment que leur pouvoir d'achat n'est pas satisfaisant, le Black Friday est ainsi devenu une journée clé pour l'économie dans une période atone de l'année, entre la rentrée de septembre et les fêtes de fin d'année : celle où l'on vide les stocks pour les entreprises, celle où l'on peut préparer les cadeaux de Noël à moindre coût pour les familles. Cette année encore, les consommateurs devraient d'ailleurs être au rendez-vous et on devrait battre des records de ventes. Noël, le Black Friday et le Cyber Monday qui a lieu lundi prochain devraient ainsi représenter 19 milliards d'euros de chiffre d'affaires…

Mais si le Black Friday est générateur de ventes, il cristallise aussi de plus en plus de critiques. Les excès de consommation exacerbent les inégalités sociales et l'esprit de compétition entre les consommateurs pour décrocher tel ou tel produit en quantité limitée. Ils relancent aussi la guerre des prix entre grandes enseignes et attirent les cyberpirates qui multiplient les attaques informatiques. Surtout l'impact environnemental de ces produits bradés venus du bout du monde est de plus en plus criant pour des promotions parfois en trompe-l'œil. Au Black Friday, certains opposent alors un Green Friday – un vendredi vert – où l'on réfléchit à l'impact de notre consommation dans notre société et ses conséquences sur la planète. Certains, adeptes de la décroissance et de la consommation durable, proposent de ne faire aucun achat durant le Black Friday, source selon eux d'un immense gaspillage. Une position adoptée par de jeunes marques qui en viennent à fermer leurs boutiques sur internet. D'autres, moins radicaux, invitent à privilégier les producteurs locaux et les circuits courts afin de soutenir l'économie locale.

Entre le black et le green, entre les promos et les écolos, il peut aussi exister d'autres chemins. Comme celui de l'économie sociale et solidaire, qui voit coopératives, mutuelles, fondations, associations et syndicats pour conduire des activités selon des principes de solidarité et d'utilité sociale.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 23 novembre 2018)

L'autre transition



À l'heure où la transition écologique appliquée aux transports occupe le devant de la scène avec le mouvement des gilets jaunes et le débat sur la fiscalité des carburants issus d'énergies fossiles polluantes, il est une autre transition que vient de rappeler Générations futures : celle visant à limiter les pesticides. Cette association de défense de l'environnement vient de décortiquer l'immense base de données des ventes des distributeurs (BDVD) qui donne les quantités des différents pesticides commerciaux vendus en France. De ce travail titanesque sont sorties plusieurs cartes édifiantes. Pesticides non utilisables pour l'agriculture biologique, pesticides cancérogènes, mutagènes ou reprotoxiques (CMR), perturbateurs endocriniens (PE), ventes du désormais fameux glyphosate : tout y passe. Et ces cartes illustrent, mieux que de longs discours, le fait que la France, premier pays d'Europe par ses surfaces agricoles et second consommateur européen de pesticides, est bien dépendante de ces produits.

De ce constat – qui n'est pas nouveau – il convient assurément de tirer des leçons pour tous les acteurs de l'agroalimentaire : agriculteurs, industriels, politiques et scientifiques.

Côté agriculteurs, il faut rappeler que les producteurs sont bel et bien les premiers touchés par le potentiel impact des pesticides sur leur santé, particulièrement dans la viticulture, l'arboriculture et le maraîchage. Fut-elle tardive, la prise de conscience est désormais réelle et lors du dernier Salon de l'agriculture, la FNSEA, premier syndicat agricole, s'est engagée à réduire l'usage des pesticides. C'est heureux. Si une agriculture sans pesticides est illusoire, il convient d'en limiter dès aujourd'hui les effets. Non pas en stigmatisant ceux qui utilisent ces produits, mais en les accompagnant vers d'autres solutions plus respectueuses de l'environnement et de la santé, la leur et celle des consommateurs.

À l'autre bout de la chaîne, côté industriels, il convient très certainement de fixer de nouvelles règles. C'est ce à quoi s'emploie non sans mal la commission européenne du Parlement européen sur les procédures d'homologation des pesticides, dont le rapport sera soumis au vote le 6 décembre. Présidée par l'eurodéputé PS de l'Aude Éric Andrieu, cette commission a dû essuyer intimidations en série, piratage informatique, invitation à rencontrer secrètement de hauts responsables de l'industrie agrochimique, etc. Autant de pratiques détestables de lobbying qui attestent des enjeux financiers considérables des pesticides et donc de l'inflexibilité dont doivent faire preuve les élus, à Bruxelles comme à Paris.

Enfin, les cartes de Générations futures sont aussi un encouragement pour les scientifiques. À l'heure où le nouveau ministre de l'Agriculture, Didier Guillaume, demandait récemment aux scientifiques de « faire la preuve » des conséquences des pesticides sur la santé (alors que la loi impose à l'industriel de prouver que son produit n'a pas d'effet sur la santé), il convient de soutenir la recherche pour qu'elle comprenne mieux l'impact des pesticides sur l'homme, et qu'elle leur trouve les meilleures alternatives.

On voit que cette transition écologique, entre preuves scientifiques, principe de précaution, et pression de lobbys nécessite, maintenant – comme pour les transports – un engagement global, seul gage de succès.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 21 novembre 2018)

Restaurer la confiance

mairie


Ce n'est pas le moindre des paradoxes que vivent les maires de France. Élus les plus appréciés des Français, édiles de proximité qui bénéficient de la meilleure cote de confiance de toute la classe politique, ils sont aussi ceux qui se sentent les moins considérés par l'Etat, les moins soutenus de tous les échelons. Leur congrès annuel, qui se tient à partir de mardi à Paris, va permettre d'ailleurs de constater le blues des élus locaux, mesuré cette année par le Centre de recherches politiques de Sciences Po (CEVIPOF) dans le cadre de l'Observatoire de la démocratie de proximité. Cette enquête, qui aborde de nombreux thèmes, avance un chiffre-choc : un maire sur deux ne compte pas se représenter en 2020 ; une proportion qui atteint même 55 % dans les plus petites communes. Alors qu'en 2014, lors des dernières élections municipales, 60 % des maires sortants avaient été réélus…

Pourquoi un tel changement, pourquoi certains décident de jeter l'éponge ? Nulle volonté cette fois de passer la main au nom du renouvellement des mandats – si nécessaire soit-il – mais plutôt l'expression d'une réelle inquiétude des élus et de leur lassitude pour un mandat aussi passionnant qu'exigeant, aussi prenant qu'ingrat, mais dont l'avenir s'est singulièrement assombri. Car depuis plusieurs années, les maires sont de plus en plus sollicités et doivent faire face à des administrés de plus en plus exigeants, prompts à ester en justice au moindre problème. Ils doivent également composer avec des capacités financières à la baisse pour leur collectivité, dans un contexte de profonde mutation dans l'organisation institutionnelle du pays. Entre le renforcement des régions dont le périmètre géographique s'est agrandi en 2013, des intercommunalités qui prennent de plus en plus d'importance et l'accélération du développement des grandes métropoles, quelle place va-t-il rester pour les 35 357 communes de France qui représentent quelque 40 % du total des municipalités de l'Union européenne ?

L'arrivée d'Emmanuel Macron à l'Elysée en mai 2017 aurait pu ouvrir un nouveau chapitre de la décentralisation, d'autant plus que son Premier ministre Edouard Philippe, ancien maire du Havre, ne cesse de répéter en toute occasion combien le mandat de maire est le plus beau de tous. Las ! C'est au contraire une recentralisation qui semble à l'œuvre. La mise en œuvre de la suppression de la taxe d'habitation, la volonté du gouvernement d'inciter fortement à des contractualisations conditionnant le versement de dotations, mais aussi des mesures mal vécues dans les zones rurales(comme la limitation à 80 km/h), ont acté la perte de confiance entre ce «président des villes» et les territoires. Avec la création d'un grand ministère des collectivités territoriales mi-octobre, un retour au terrain avec l'itinérance présidentielle du 11-Novembre, les liens semblaient se retisser peu à peu. En renonçant comme il l'avait promis à s'exprimer devant le congrès des maires, Emmanuel Macron envoie un bien mauvais signal à ces élus et éloigne un peu plus une réconciliation pourtant plus que jamais nécessaire.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 19 novembre 2018)

Mobilisation

école


Il suffit bien souvent d'une photo ou d'une vidéo symboles pour prendre conscience de l'étendue d'une situation, de l'ampleur d'un malaise, de la gravité d'un problème qu'on ne percevait pas ou mal, et que parfois on taisait. En quelques jours, deux vidéos viennent de jouer ce rôle. La première, révélée le 20 octobre, montre un élève du lycée public Edouard-Branly de Créteil menacer sa professeure avec une arme factice pour qu'elle l'inscrive « présent » à son cours de biotechnologie. La seconde, dévoilée hier, montre un enfant de 7 ans, raconter que lui et son petit frère sont régulièrement battus par un camarade de classe d'un établissement privé catholique de l'académie d'Amiens. « J'ai envie de rejoindre le Bon Dieu et de mourir », lâche le garçonnet en pleurs dans cette vidéo déchirante, diffusée en pleine Journée nationale de lutte contre le harcèlement scolaire.

Ces deux vidéos illustrent combien l'école est aujourd'hui devenue perméable aux comportements violents de la société : que ce soient ceux qui viennent de l'extérieur des établissements scolaires comme ceux qui se construisent à l'intérieur même de ces établissements. Une violence qui bouscule l'intégralité de la communauté éducative : professeurs ou proviseurs molestés par des élèves ou des parents, élèves harcelés par des camarades de classe, tous parfois menacés par des jeunes ou moins jeunes, extérieurs aux établissements.

Face à cette violence, il est urgent d'apporter des réponses, mais des réponses construites, réfléchies, pérennes, proportionnées et consensuelles, qui ne cèdent rien à l'émotion du moment – aussi légitime et compréhensible soit-elle.

La présence de policiers ou de gendarmes – qui a suscité l'indignation des enseignants – comme l'évaluation pointilleuse des professeurs ne sont sûrement pas de bonnes réponses. L'école n'est ni une caserne, ni une entreprise. Les seules réponses qui vaillent sont celles qui permettent à l'école d'être un lieu préservé pour remplir sa mission : la transmission du savoir.

Ces réponses à apporter, ces mesures nouvelles à inventer ne peuvent être trouvées qu'en mobilisant l'ensemble de la communauté éducative : les enseignants qui méritent soutien et écoute, les proviseurs et l'administration qui doivent entendre les dysfonctionnements soulignés par le mouvement #Pasdevague initié sur les réseaux sociaux. Mais aussi les municipalités, départements et régions, les représentants des parents d'élèves, les associations d'éducation populaire ou les fondations – comme celle du Groupe Dépêche – qui œuvrent pour la jeunesse.

Pour ce travail de co-construction, il conviendrait enfin d'ajouter les représentants des GAFA , car, quoi que ces multinationales du numérique en disent, leurs applications, leurs réseaux sociaux si prisés par les adolescents, véhiculent les images d'actes violents et parfois y contribuent quand il s'agit de cyberharcèlement.

La tâche, on le mesure, est immense mais elle est capitale pour que l'école reste ou redevienne le sanctuaire républicain qu'elle ne devrait jamais cesser d'être.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du 9 novembre 2018)

Cohabitation


Au lendemain des élections de mi-mandat aux Etats-Unis, ce sont plus que jamais deux Amériques qui se font face, deux visions de la société que l'on pourrait dire irréconciliables. Car en dépit des fanfaronnades habituelles de Donald Trump saluant pour son camp « un immense succès », républicains et démocrates, dont les électeurs se sont massivement mobilisés mardi, sortent déçus de ce scrutin qui les contraint à une classique cohabitation.

Les démocrates peuvent certes se féliciter d'avoir reconquis la Chambre des représentants, une première depuis huit ans. Et Nancy Pelosi, leader de la nouvelle majorité, peut assurer que la Chambre qui s'installera en janvier sera un contre-pouvoir réel à la politique de Donald Trump. Mais les démocrates s'attendaient sans doute à quelques victoires plus spectaculaires et vont devoir éviter toute «persécution» à l'égard d'un Donald Trump qui pourrait en tirer électoralement bénéfice. Sans compter qu'à deux ans de la présidentielle, un long travail de reconstruction idéologique attend toujours un parti très divisé, sans ligne politique claire. Et la recherche d'un leader qui puisse succéder à Barack Obama semble toujours aussi complexe.

Les républicains peuvent de leur côté se satisfaire d'avoir limité la casse. Sans vague bleue démocrate, ils conservent le Sénat, y progressent même. Donald Trump, qui a incontestablement pris l'ascendant dans son parti, est ainsi assuré de pouvoir continuer sa politique internationale de sanctions contre l'Iran et ses bras de fer commerciaux avec la Chine et l'Europe ; et aussi de pouvoir nommer sans obstacles des juges fédéraux ultraconservateurs. Mais les bâtons que vont mettre les démocrates dans les roues de sa politique peuvent être une réelle difficulté pour Donald Trump, qui a besoin d'un bilan pour se représenter.

Pour éviter que cette cohabitation ne débouche sur une paralysie totale du pays, chaque camp va devoir faire des concessions, retrouver le sens de l'intérêt général dans une Amérique plus divisée que jamais, marquée par une polarisation qui laisse peu de place aux positions modérées. Acculé à devoir coopérer, Donald Trump qui n'aime rien tant que décider seul sera-t-il capable de transiger ?

(Commentaire publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 8 novembre 2018)

Omerta



Pour condamner l'avortement, le pape François n'hésite pas à emprunter le vocabulaire de la mafia, comme lorsqu'il avait récemment comparé l'interruption volontaire de grossesse au recours à un « tueur à gages ». Il est un terme mafioso par excellence que le chef de l'Église catholique devrait considérer concernant les affaires de pédophilie qui touche son clergé : l'omerta. Car, à bien y regarder, la multiplication, ces dernières années, des scandales de viols et d'agressions sexuelles sur mineurs commis par des religieux a mis en lumière comment la loi du silence a régné pendant des décennies – et semble parfois régner encore – au sein de l'Église, jusqu'au plus haut niveau de la Curie.

Aux États-Unis, au Chili, en Allemagne, en Irlande ou en Australie, ce sont des dizaines d'affaires similaires qui ont été commises par des prêtres, ensuite couverts par leur hiérarchie. Il aura fallu le courage des victimes et de leurs familles, doublement trahies dans leur foi et dans leur chair, et très souvent la pugnacité de la presse pour révéler des scandales qui s'étalent parfois pour certains d'entre eux sur plusieurs dizaines d'années. À l'heure des réseaux sociaux et d'une société plus transparente, le système de silence et parfois de protection, le règne du mutisme et parfois du mépris pratiqués par l'Église ne pouvaient, d'évidence, plus tenir.

Le pape Benoît XVI avait pris l'ampleur et le danger pour l'Église des scandales à répétition, en donnant, le premier, des consignes de tolérance zéro envers les prêtres pédophiles. Le Vatican avait alors reconnu avoir reçu des diocèses locaux des milliers de rapports d'abus. Au final quelque 400 prêtres ont été défroqués au cours du pontificat de Benoît XVI – des chiffres jugés bien insuffisants par les associations de victimes. Alors que les scandales se poursuivaient, le pape François a confessé sa « honte » dans une lettre « au peuple de Dieu », puis a demandé pardon aux victimes d'abus sexuels, notamment lors d'une visite en Irlande. Insuffisant là aussi pour les victimes qui dénoncent des sanctions souvent tardives ou pas à la hauteur des enjeux.

C'est dans ce contexte que s'ouvre aujourd'hui la conférence des évêques de France à Lourdes. Il y a un peu plus de deux ans dans cette enceinte, en mars 2016, le cardinal Barbarin, accusé de n'avoir rien fait pour stopper les agissements d'un prêtre pédophile de son diocèse, avait lâché que « la majorité des faits grâce à Dieu sont prescrits »… C'est dire si la conférence de cette année va devoir montrer que l'Église de France a, depuis, pris la mesure de la pédophilie dans ses rangs. Plus que des dispositifs d'écoute des victimes – ils sont nécessaires –, plus que l'expression de la honte ou la demande de pardon – ils sont attendus –, les croyants, comme ceux qui ne le sont pas, attendent du clergé qu'il sorte de l'ambiguïté, fut-ce à son détriment, qu'il prenne ses responsabilités et les mesures pour en finir avec l'omerta et l'aveuglement.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 3 novembre 2018)

Le jeu, c'est du sérieux

paris games week


En 1975, petits et grands s'émerveillaient devant leur téléviseur, les yeux rivés sur deux triangles blancs se renvoyant un petit carré de part et d'autre d'une ligne en pointillé départageant en deux l'écran noir. Pong, ce jeu simplissime imaginé trois ans plus tôt par l'Américain Nolan Bushnell et développé par Allan Alcorn, a fait le succès d'Atari et donné le top départ de l'incroyable aventure des jeux vidéo. En moins de cinquante ans, profitant de l'exponentielle montée en puissance de l'informatique, les jeux sont devenus de véritables œuvres, passant des salles d'arcades aux chambres des adolescents voire au salon des parents ou à celui des maisons de retraite et investissant, désormais, nos mobiles et demain nos casques de réalité virtuelle.

Aujourd'hui, on est bien loin de Pong et les jeux vidéo, lancés partout dans le monde, disposent, pour les plus importants d'entre eux, de budgets dignes des blockbusters du cinéma américain. Comme ces films, ils mobilisent des équipes pléthoriques (scénaristes, illustrateurs, programmateurs, etc.) et sont porteurs d'une certaine culture – la culture geek – qui, plus qu'aucune autre, a su se remettre en cause, évoluer au gré des attentes des joueurs, des générations, des technologies… et des polémiques.

Car le jeu vidéo a souvent eu mauvaise presse, souffrant de tous les clichés. La violence de plusieurs titres accusés par certains d'avoir une responsabilité dans les tueries scolaires, notamment aux États-Unis ; la représentation controversée de la femme, de la sexualité, de la religion ; l'addiction qu'ils provoqueraient chez les joueurs ; le piratage endémique dont ils seraient porteurs : autant de polémiques qui reviennent régulièrement.

Portées par des parents ou des professionnels de la santé, elles sont parfois tout à fait légitimes, et l'industrie du jeu vidéo a établi avec les pouvoirs publics un certain nombre de règles qui sont bien respectées. Provoquées ou attisées à des fins politiciennes, ces polémiques, qui font des jeux vidéo des boucs émissaires faciles, rejoignent alors les fake news. Et lorsqu'en septembre dernier, un portrait publié dans la presse de l'ex-ministre de la Culture Françoise Nyssen indique «jeux vidéo» dans la colonne «j'aime pas», on frôle la faute politique (heureusement rattrapée depuis).

Car le jeu vidéo, plébiscité comme loisir familial, a largement dépassé son seul aspect ludique pour devenir un phénomène de société et un atout économique. En 2019, le chiffre d'affaires mondial du jeu vidéo devrait être de 118,6 milliards de dollars. En France l'an dernier, il a atteint 4,3 milliards d'euros, affichant une croissance de +18 %. Un succès populaire et économique donc, qui doit aussi beaucoup à la créativité d'une filière française dont la french touch, saluée à l'international, est un atout diplomatique à l'heure du soft power et de la défense de l'exception culturelle. Plus que jamais, le jeu, c'est du sérieux.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 2 novembre 2018)