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Éditos

Pouvoir de vivre



L'expression est sans doute l'une des plus utilisée par les hommes et les femmes politiques, les organisations syndicales et patronales, les économistes de Bercy ou les statisticiens de l'Insee, les think-tanks ou les associations de solidarité, et évidemment par les Français eux-mêmes, quelle que soit la catégorie socioprofessionnelle à laquelle ils appartiennent. Le «pouvoir d'achat» – puisque c'est de lui dont il s'agit – se conjugue toujours avec une multitude de verbes et d'adjectifs : il faut en redonner, l'augmenter, le soutenir, le préserver ; il faut qu'il soit juste, équitable, développé, renforcé. De l'hémicycle de l'Assemblée nationale à l'Elysée, de la manifestation syndicale au bistrot du coin, de la machine à café entre collègues aux repas de famille, il s'agit là d'un sujet de conversation sans fin sur lequel chacun a un avis. L'expression est tellement usée, presque galvaudée, qu'on en oublie presque ce qu'elle signifie, ce qu'elle recouvre profondément.

Notre enquête mensuelle BVA-La Dépêche réalisée dans le cadre de l'Observatoire de la vie quotidienne des Français et consacrée ce mois-ci aux Français et à la gestion de leur budget, redonne de la chair au pouvoir d'achat, qui est pour beaucoup de nos concitoyens tout simplement le pouvoir de vivre. Derrière la majorité des personnes interrogées qui pensent que leur pouvoir d'achat risque de diminuer dans les mois à venir (57 %) se trouve en fait la crainte du déclassement et, surtout, la peur de devenir pauvres dans les prochaines années. 44 % le pensent, un pourcentage en hausse de 7 points en trois ans ! Cette inquiétude sourde de voir ses enfants vivre moins bien que soit est – à tort ou à raison – bien palpable, particulièrement auprès de certaines catégories de Français, les ruraux, les péri-urbains. Cette inquiétude explique pour partie l'émergence du mouvement des Gilets jaunes et elle a été bien présente dans les contributions ou lors des réunions locales du Grand débat national.

Ces Français inquiets sont dès lors en attente de gestes forts de la part du gouvernement. En annonçant en décembre un premier train de mesures de 10 milliards d'euros en faveur du pouvoir d'achat, auxquels s'ajoute près d'un milliard de primes exceptionnelles distribuées par les entreprises, Emmanuel Macron a favorisé le pouvoir d'achat. Peut-il aller plus loin et répondre favorablement aux 86 % de Français, qui, selon un sondage Viavoice, estiment que le Grand débat doit «réorienter la politique économique et sociale» du gouvernement ? Dit autrement, le Président, toujours désireux de garder son cap économique, plutôt marqué au centre droit depuis le début du quinquennat, peut-il apporter, en même temps, des réponses qui relèveraient finalement davantage d'une politique de gauche ?

Réponse d'Emmanuel Macron dans quelques jours.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 30 mars 2019)

Chiffon rouge



La réforme de la fonction publique, présentée hier en Conseil des ministres par le ministre de l'Action et des Comptes publics, Gérald Darmanin, et son secrétaire d'État, Olivier Dussopt, va-t-elle permettre de moderniser les services publics comme le proclame le gouvernement, ou, au contraire, en entériner leur recul selon les syndicats qui rejettent unanimement le texte ?

Le projet de loi, qui doit être adopté «avant l'été» pour une application «au 1er janvier 2020», présente en tout cas toute une série de mesures à même de hérisser les fonctionnaires : recours accru aux contractuels, rémunération individualisée au mérite, réforme des instances de représentation du personnel calquée sur ce qui a été décidé pour les entreprises par les ordonnances Pénicaud en 2017, renforcement de la mobilité, ruptures conventionnelles, etc. Les syndicats de fonctionnaires craignent un démembrement de fait de la fonction publique et la fin d'un statut que la réalité du travail quotidien des agents publics justifie encore amplement. Appliquer les méthodes du privé au public ? Très peu pour eux.

Sur cette réforme déjà explosive, Gérald Darmanin a jeté mardi un peu plus d'huile sur le feu en évoquant le temps de travail. S'appuyant sur un rapport de l'Inspection générale des finances (IGF) montrant que 310 000 agents de l'Etat sur 1,1 million travaillent moins que le seuil légal de 1 607 heures par an, le ministre a glissé qu'il «souhaiterai (t) que dans la Fonction publique d'Etat et la Fonction publique territoriale, les fonctionnaires fassent 35 heures comme tous les Français qui travaillent dans une entreprise.» Agiter – à dessein ? – le chiffon rouge des «fonctionnaires qui ne travaillent pas assez» et opposer public et privé est pour le moins très maladroit. L'ambitieux ministre n'aurait-il pas dû, plutôt que de stigmatiser, amener au contraire un peu de sérénité ?

Car ce dossier en manque cruellement alors même qu'il aurait pu dégager un consensus. Il est aussi légitime de mettre sur la table la hausse de 49 % de fonctionnaires en vingt ans dans les collectivités territoriales, la baisse de la d épense publique, que d'évoquer la rémunération, les conditions de travail et les évolutions de carrière des fonctionnaires. Pour honorer la promesse présidentielle qui doit permettre la suppression de 120 000 agents sur le quinquennat, le gouvernement a confondu vitesse et précipitation en ne donnant pas suffisamment leur place aux corps intermédiaires que sont les syndicats.

À l'heure où le bras de fer commence entre l'exécutif et les syndicats, il va pourtant bien falloir trouver le chemin du consensus, car la crise des Gilets jaunes comme les discussions du Grand débat ont montré combien les Français souhaitaient une réforme mais surtout combien ils étaient attachés aux fonctionnaires et à des services publics près de chez eux. La recherche de cet équilibre se fera davantage par l'écoute, la concertation et le dialogue que par l'agitation de chiffons rouges…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 28 mars 2019)

Modération et réconciliation



En lançant une nouvelle campagne d'information pour rappeler à chacun que toute consommation d'alcool comporte des risques, et pour promouvoir de nouveaux repères, le ministère des Solidarités et de la Santé et Santé publique France sont bien évidemment dans leurs rôles en répondant à un problème de santé publique majeur. Mais cette nouvelle campagne rouvre aussi, une nouvelle fois, le débat entre d'un côté des médecins inquiets et d'un autre côté tous les acteurs d'une filière vinicole qui participent à l'identité de la France. Entre les deux, deux visions de la société semblent s'affronter.

D'un côté, donc, il y a les chiffres, implacables, terribles. Non seulement la consommation d'alcool est à l'origine de nombreuses maladies (hémorragie cérébrale, cancers, hypertension…), mais elle constitue aujourd'hui l'une des principales causes de mortalité évitable avec 41 000 décès par an. Et lorsque l'on parle d'alcool, on parle bien sûr de tous les alcools, que ce soient les alcools forts prisés par certains jeunes en soirée ou les vins de pays ou de prestige que l'on boit entre amis ou au restaurant. Il est quand même incroyable qu'en 2019, la ministre de la Santé Agnès Buzyn ait été récemment obligée de monter au créneau pour rappeler, parfois sous les moqueries de certains, une évidence : « La molécule d'alcool contenue dans le vin est exactement la même que celle contenue dans n'importe quelle boisson alcoolisée ». À l'heure des fake news et autre faits alternatifs, il est bon de rappeler cette vérité scientifique dont le ministre de l'Agriculture Didier Guillaume semblait s'affranchir en décrétant qu'il n'était pas persuadé « que le vin soit un alcool comme les autres ».

De l'autre côté, les professionnels du vin, mais aussi nombre de consommateurs, ont tôt fait de dénoncer l'intransigeance des pouvoirs publics et des addictologues, accusés de vouloir créer une société hygiéniste, aseptisée, punitive. Pour eux, le vin est bien plus qu'un alcool. Plus encore qu'une filière économique qui fait de la France l'un des premiers producteurs au monde, le vin est aussi un patrimoine, un savoir-faire, un plaisir, le compagnon de la gastronomie à la française, chanté depuis l'Antiquité et célébré par Rabelais. Du verre de l'amitié au bistrot du coin au vin d'honneur des événements marquants, il y a dans le breuvage rouge, blanc ou rosé, une part de notre art de vivre qui, forcément, supporte mal les contraintes et les admonestations.

Mais ces deux visions de la société sont-elles à ce point irréconciliables ? Sans doute pas pour peu que l'on écarte d'un côté les plus radicaux des spécialistes de la santé et de l'autre les très puissants lobbys de l'alcool. Chacun peut alors se retrouver autour d'un point d'équilibre qui fait de la modération la règle. À cet égard, la nouvelle campagne apparaît pertinente. On ne sait si elle aura autant de succès que celle qui ancra dans les esprits le slogan « Un verre ça va, trois verres bonjour les dégâts », mais son message « Pour votre santé, l'alcool c'est maximum deux verres par jour, et pas tous les jours », a le mérite de la clarté.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi mercredi 27 mars 2019)

Etre à la hauteur

europarlement


Dans deux mois jour pour jour, nous connaîtrons la physionomie du nouveau Parlement européen au terme d'élections dans les désormais – Brexit oblige – 27 Etats membres. Des élections qui sont celles de tous les dangers pour l'Union. Rarement depuis le traité de Rome en 1957, en effet, l'idée de la construction européenne, jusqu'ici partagée par les deux forces du Parlement – la droite chrétienne-démocrate et la gauche sociale-démocrate – n'aura paru aussi fragile. Bousculée sur la scène internationale par l'Amérique de Trump en guerre contre le multilatéralisme et par les ambitions diplomatiques et économiques inextinguibles de la Chine, l'Union Européenne se trouve minée en interne par la montée des populismes. Des populismes qui rêvent tous d'une Europe des nations bunkérisée par d'improbables règles protectionnistes et nationalistes qui sont la négation même de l'idéal européen, tel que défini par Jean Monnet comme «l'union des Hommes» plus que la coalition des Etats. Pire, les élections de mai sont d'ores et déjà la cible de cyberattaques massives, notamment en provenance de Russie, et les fake news polluent déjà les débats et les réseaux sociaux.

Face à ces défis, les partis de l'arc républicain sont-ils à la hauteur ? Face à ces dangers, les formations politiques françaises ont-elles pris la mesure des enjeux ? Assurément pas. Certaines listes ne sont toujours pas entièrement constituées, le choix de leur leader et de leurs membres donne ou a donné lieu à une cuisine politicienne peu ragoûtante dans laquelle les jeux de pouvoirs et les petits arrangements semblent être une règle. À droite – souvent – comme à gauche – parfois – il apparaît plus important de recaser de vieilles gloires en manque de visibilité ou d'indemnités parlementaires que de construire des programmes clairs avec des équipes mixant renouvellement et expérience. L'entrée en scène théâtrale et ratée de Nathalie Loiseau, l'incapacité des partis de gauche à se présenter unis ou la reconduction d'anciens ministres des Républicains à droite illustre tout cela.

Le 5 mars dernier, Emmanuel Macron a bien tenté de prendre de la hauteur en adressant une «lettre aux citoyens européens», mais l'étoile du Président qui se voulait leader du camp progressiste face aux nationalistes a bien pâli. Et in fine, sa «Renaissance européenne» – qui a le mérite d'exister – lance davantage la campagne électorale qu'elle ne relance l'Europe.

Pour autant, tout n'est pas perdu. Deux éléments redonnent espoir. Le premier, c'est l'immense manifestation en faveur d'un second référendum sur le Brexit, qui a réuni des centaines de milliers de Britanniques ce week-end à Londres. Cette marche sonne comme un avertissement : les lubies europhobes et les propositions mensongères des nationalistes conduisent au chaos. Veut-on vivre à l'échelle de l'Europe l'imbroglio britannique ? Le second motif d'espoir réside dans les derniers sondages : entre 59 % et 62 % des Français sont intéressés par les élections européennes et 51 % disent qu'ils voteront en fonction du projet des listes. Pour la classe politique française, c'est le moment d'être à la hauteur.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 26 mars 2019)

Diplomatie intelligente

Xi Jinping et Emmanuel Macron


« Laissez donc la Chine dormir, car lorsque la Chine s'éveillera le monde entier tremblera. » La citation que Napoléon aurait prononcée en 1816 et dont Alain Peyrefitte fit le titre de son ouvrage-phare en 1973, reste toujours – à tort ou à raison – d'actualité au XXIe siècle. L'Empire du milieu inspire d'autant plus la crainte que cet immense pays et son 1,4 milliard d'habitants est devenu, par l'entremise d'un régime mi-communiste mi-capitaliste, une puissance économique incontournable et affiche désormais sans fard des ambitions militaires, géopolitiques, technologiques voire culturelles. Les fameuses « routes de la soie » lancées en 2013 par le président Xi Jinping en sont la parfaite illustration. Car ce projet appelé en mandarin « La ceinture et la route » (ceinture terrestre reliant la Chine à l'Europe via l'Asie centrale, et route maritime via l'océan indien) mobilise des sommes colossales – la Chine aurait déjà dépensé quelque 200 milliards de dollars et multiplie les investissements dans les pays traversés – au service du rayonnement et des ambitions du pays. Ce projet est-il hégémonique, agressif envers l'Occident, inamical ? Sans doute pas plus que ne l'étaient jadis les concessions étrangères en Chine pilotées par les Occidentaux aux XIXe et XXe siècles.

Il serait toutefois vain de ne voir dans les nouvelles routes de la soie qu'un outil de conquête. Elles constituent peut-être des opportunités pour tous, à condition de sortir de la défiance pour construire la confiance. Cela est d'autant plus vrai pour l'Europe que la Chine, en se développant, se rapproche de problématiques qu'ont déjà connues nos pays (vieillissement de la population, pollutions urbaines, etc.) et que, sur la scène internationale, elle peut être un allié dans la défense du multilatéralisme face à une Amérique engagée dans un protectionnisme obtus.

L'Europe – si tant est qu'elle agisse d'une seule voie – peut bâtir de nouvelles relations fructueuses avec la Chine, avec ce que Barack Obama appelait la smart policy, la diplomatie intelligente, mélange de fermeté et d'ouverture où chacun respecte la souveraineté de l'autre.

(Commentaire publié dans La Dépêche du Midi du mardi 26 mars 2019)

Talon d'Achille



La décision d'Emmanuel Macron de mobiliser aujourd'hui les militaires de l'opération Sentinelle, afin d'éviter de revoir les images de saccage des Champs-Elysées perpétré samedi dernier à Paris, suscite une vive polémique. À droite comme à gauche, des voix s'élèvent pour dénoncer le recours à l'armée dans un conflit social, une première depuis 1948. Cette décision, aussi forte qu'inattendue, illustre au fond la difficulté que rencontre depuis longtemps le chef de l'Etat dans le domaine de la sécurité, aujourd'hui son talon d'Achille.

Talon d'Achille par manque d'expérience d'une part. Lors du lancement de sa campagne présidentielle fin 2016, le candidat d'En Marche avait, en effet, été la cible de vives attaques venant de la droite sur sa capacité à incarner la dimension régalienne de l'ordre, consubstantielle au président de la République, chef des Armées. Critique finalement classique, la gauche étant pour la droite toujours trop laxiste… Emmanuel Macron, évidemment bien plus à l'aise dans le domaine économique, a dès lors toujours voulu montrer qu'il était en capacité de se saisir, personnellement, de cette mission régalienne.

Au soir de son élection, c'est par une marche martiale qu'il a parcouru la cour du Louvre en tant que nouveau Président. Une fois à l'Elysée, il a rappelé aux militaires – avec raison mais maladroitement – «je suis votre chef», provoquant la démission inédite du chef d'Etat-major des Armées, le général de Villiers. Un épisode d'autant plus paradoxal qu'Emmanuel Macron a largement conforté le budget des Armées et entretient depuis de bonnes relations avec les militaires.

Mais en matière de sécurité intérieure, les difficultés n'ont pas été levées. C'est que contrairement à ses prédécesseurs, le Président n'a jusqu'à présent pas pu s'appuyer sur des ministres de l'Intérieur incontestés et incontestables, et se retrouve seul en première ligne. Gérard Collomb, la tête à Lyon, n'a jamais vraiment endossé le costume de premier flic de France. Son successeur Christophe Castaner, pourtant lesté d'un adjoint expérimenté Laurent Nuñez, peine à faire corps avec ses troupes et a vu sa crédibilité entachée par sa sortie en boîte de nuit comme par les saccages parisiens du 16 mars.

Talon d'Achille par surenchère sécuritaire d'autre part. Lorsqu'il s'est agi de répondre aux dégradations commises en marge des samedis de manifestation, Emmanuel Macron a repris telle quelle la proposition de loi anticasseurs rédigée par la droite sénatoriale, quitte à faire tanguer sa propre majorité. Comme s'il lui fallait donner des gages de sa volonté de ne rien céder. Et après l'échec du maintien de l'ordre samedi dernier, Emmanuel Macron a donc voulu hausser le ton en mobilisant l'armée via l'opération Sentinelle.

Une décision forte, précipitée voire périlleuse, qui soulève des difficultés opérationnelles (la mission des militaires n'est pas le maintien de l'ordre), introduit de fait une rupture dans le maintien de l'ordre à la française, et, surtout, s'accompagne d'une forte charge symbolique.

Et en démocratie, les symboles comptent souvent autant que les actes. Les bousculer est toujours risqué…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 23 mars 2019)

Electrochoc

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Gérard Larcher, président LR du Sénat.


Emmanuel Macron n'en a décidément pas fini avec l'encombrante affaire Benalla, qui, tel le sparadrap du capitaine Haddock, revient à intervalles réguliers lui gâcher son agenda politique. De révélations en révélations, on découvre, en effet, mois après mois les agissements stupéfiants de son ancien collaborateur au comportement et aux relations bien troubles, d'évidence incompatibles avec le poste qu'il occupait à l'Elysée. Mais hier, lorsque le bureau du Sénat a décidé de signaler à la justice le cas de trois collaborateurs directs du président de la République, estimant qu'ils avaient possiblement fait de faux témoignages devant la commission d'enquête sénatoriale sur les graves dysfonctionnements de l'Elysée après les événements de la Contrescarpe, la rocambolesque affaire a pris une autre dimension, judiciaire certes, mais surtout politique et institutionnelle. Paradoxalement, ce nouvel épisode pourrait constituer un utile électrochoc pour tout le monde.

Du côté du Sénat, où la décision du bureau est restée incertaine jusqu'au dernier moment, on se félicite, désormais, d'avoir tenu la ligne dure et d'avoir rempli jusqu'au bout le rôle de contrôle de l'exécutif dévolu au Parlement. Aussi scrupuleusement que l'a été le travail méticuleux et de longue haleine de la commission d'enquête qui a duré six mois, là où celle de l'Assemblée à majorité LREM s'est divisée avant de sombrer… Bien sûr, il serait naïf de croire qu'il n'y a aucune arrière-pensée politique derrière la décision d'un Sénat à majorité de droite. L'envie d'élus madrés de donner une bonne leçon du «vieux monde» à ce jeune et brillant président qui ambitionnait de réduire drastiquement le nombre de sénateurs était bien là. En décidant de viser les trois collaborateurs du chef de l'Etat, le Sénat fait donc bien passer un message et montre qu'il existe par rapport à l'Assemblée, quitte à passer pour un bastion d'opposition au président. Mais la Haute Assemblée, souvent décriée, se rapproche aussi, avec sa décision coup de poing, d'un modèle parlementaire beaucoup plus incisif avec l'exécutif, un contre-pouvoir que l'on retrouve dans plusieurs autres pays. À commencer par les Etats-Unis dont les commissions d'enquêtes sénatoriales sont aussi redoutées qu'utiles pour la démocratie.

Du côté d'Emmanuel Macron, le coup est rude, d'autant plus que son bras droit Alexis Kohler, est visé. Le chef de l'Etat n'imaginait sans doute pas le Sénat, présidé par le modéré Gérard Larcher, lui faire une aussi mauvaise manière, à l'heure où il a commencé à renouer avec les élus locaux à l'occasion du Grand débat. La majorité présidentielle aura beau crier au «procès politique», le Président serait bien inspiré de ne pas chercher à appliquer la loi du Talion et entrer en guerre contre le Sénat. Au contraire, il a là l'occasion de réorganiser en profondeur ses équipes à l'Elysée pour corriger une faute originelle commise lors de son installation à l'Elysée. Faute de disposer d'un vivier de personnalités suffisant dans son jeune parti, Emmanuel Macron a embarqué avec lui au Château la quasi-totalité de son équipe de campagne, les désormais fameux «mormons», ces trentenaires qui lui sont d'une loyauté sans faille… oubliant que la conquête du pouvoir est bien différente de l'exercice du pouvoir.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 22 mars 2019)

Debout

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Après l'assaut des forces de l'ordre au Super U de Trèbes.


Demain, cela fera un an que l'horreur terroriste frappait à nos portes, à Carcassonne et à Trèbes. Un an que quatre innocents ont été abattus et un jeune étudiant grièvement blessé au nom de l'idéologie de Daech, semée lors du périple sanglant d'un homme radicalisé de 25 ans.

Depuis un an, hélas, d'autres attentats ont été perpétrés, en France et dans le monde, mais le souvenir de celui commis dans l'Aude reste toujours vif pour au moins deux raisons qui en font un événement important dans l'histoire du pays.

D'abord la formidable capacité de résilience de la petite commune de Trèbes, et, partant, de la France entière. Observée après les attentats de Charlie Hebdo, du Bataclan ou de la promenade des Anglais à Nice, cette capacité des Français à ne pas se laisser diviser comme l'espèrent – toujours à tort – les terroristes, a été d'autant plus remarquable à Trèbes que la commune a subi quelque temps après de terribles inondations. Face à ces catastrophes, les élus, les habitants, soutenus par les voisins proches ou lointains, ont fait front pour (re)-construire un avenir sans haine mais au contraire avec la solidarité qui réchauffe les cœurs et honore la République.

La deuxième raison pour laquelle l'attentat de Trèbes fera date est le geste héroïque du colonel Arnaud Beltrame. N'écoutant que son courage et sa volonté de sauver des vies, le militaire s'est substitué à une otage et a tout fait pour circonscrire le terroriste, jusqu'au sacrifice. La mort d'Arnaud Beltrame a rappelé à chacun tous les risques que prennent les forces de l'ordre pour protéger chaque jour les citoyens Français. Des Français qui aujourd'hui rendent hommage aux victimes et à cet homme qui a incarné à ce moment-là face au terrorisme, une France debout.

(Commentaire publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 22 mars 2019)

Transparence et pédagogie

linky


Il aurait pu être l'instrument visible et consensuel au service de la transition écologique ; l'outil personnel des Français pour comprendre et améliorer leur consommation d'électricité ; le dispositif permettant à la France, à l'instar d'autres pays européens, de bâtir un réseau électrique performant. Las ! Depuis le début de son déploiement il y a bientôt quatre ans, il ne se passe pas une semaine sans que des habitants, ici dans un immeuble en copropriété, là dans le lotissement d'un village, ne contestent l'installation du compteur connecté Linky.

Depuis des mois, des Français rouges de colère ne veulent pas du boîtier vert-jaune qu'on leur impose et qui est déjà installé dans 17 millions de foyers sur 35 à équiper d'ici 2021. Pour la première fois, ces opposants au nouveau compteur viennent d'obtenir une victoire judiciaire. Une juge des référés de Toulouse, saisie, notamment, par l'opiniâtre avocat toulousain Me Lèguevaques, a entendu les plaintes portées partout en France par quelque 5 000 demandeurs. Sur la foi de certificats médicaux de plaignants versés aux débats, la juge a ordonné le 12 mars à Enedis de ne pas installer le compteur Linky chez ces particuliers et de distribuer le courant électrique sans avoir recours au courant porteur en ligne (CPL), par lequel transitent les données de consommation.

En attendant de savoir quelles suites donnera la justice au référé toulousain et quelle sera l'attitude des autres tribunaux saisis, la contestation du compteur Linky permet de tirer deux enseignements.

Le premier concerne la difficulté que rencontre de plus en plus la science à s'imposer naturellement dans le débat public. Car la défiance envers Linky procède des mêmes mécanismes que l'on observe à propos de la prétendue nocivité des vaccins ou de la réalité du réchauffement climatique. Face à des faits scientifiques parfaitement documentés et vérifiables, on oppose ce qui relève davantage d'opinions, parfois bâties sur des études biaisées ou incomplètes. Au nom d'un principe de précaution poussé à l'extrême, on remet en cause des politiques – sanitaires, écologiques, énergétiques – pourtant utiles pour préparer l'avenir du pays. Là où, par le passé, ces discours d'opposition restaient marginaux, ils sont aujourd'hui amplifiés et auto-entretenus par la caisse de résonance de réseaux sociaux où pullulent les fake news. Il n'est bien sûr pas question de remettre en cause la souffrance que peuvent ressentir, de bonne foi, des personnes, se disant électrosensibles aux ondes. Mais en l'espèce, il est urgent de laisser les chercheurs travailler sereinement pour lever les inconnues.

Le deuxième enseignement de la fronde anti-Linky montre que sur des projets d'aussi grande ampleur, qui concernent la quasi-totalité de la population, l'exigence de transparence doit être poussée à son maximum. L'imposition du compteur à la hussarde, les pratiques parfois très intrusives de sous-traitants sous pression, les questions légitimes qui persistent sur l'utilisation finale des données récoltées ont installé de l'inquiétude, de la défiance et, parfois, de farouches oppositions. Plus que de la communication, il faut donc aujourd'hui, d'évidence, faire davantage de pédagogie pour lever les doutes et apporter aux Français des garanties suffisantes.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 21 mars 2019)

Cas d'école

aeroport


La privatisation de l'aéroport de Toulouse-Blagnac restera sans nul doute un cas d'école, doublé d'un feuilleton politico-économique digne d'un thriller. Repoussée en 2011 devant la fronde des élus locaux, la privatisation partielle a été réalisée aux forceps en 2014 dans des conditions où la transparence n'a pas été – c'est le moins qu'on puisse dire – la qualité première. Pour rappel, l'État, via l'Agence française des participations, souhaitait se séparer de ses actifs dans l'aéroport toulousain en vendant 60 % du capital qu'il détenait. L'opération devait se faire en deux temps : 49,9 % d'abord, les 10,1 % ensuite. En avril 2015, un groupe chinois inconnu, Casil Europe, remporte la mise et apparaît donc comme actionnaire minoritaire. Sauf qu'un pacte d'actionnaires secret a été conclu entre l'État et Casil, le premier s'engageant à suivre les orientations stratégiques du second pour développer un aéroport déjà dynamique, qui avait jusqu'à présent été très bien géré et disposait de substantielles réserves pour grandir. Rapidement, les ambitions de Casil se sont surtout révélées être plus financières que de développement : le groupe chinois a très tôt réclamé le versement de dividendes conséquents. Voyant qu'il n'arriverait pas à obtenir ce qu'il voulait (l'État a renoncé à vendre les 10,1 % restant), et confronté à des collectivités locales actionnaires vigilantes, Casil a donc décidé de vendre ses parts en espérant réaliser au passage une belle plus value.

Quatre candidats français plus ou moins expérimentés dans la gestion des aéroports lorgnent la part des Chinois, mais rien ne dit qu'un nouvel acteur chinois n'atterrirait pas sur un dossier qui a été critiqué de toutes parts.

En octobre dernier, la Cour des comptes a rendu un rapport au vitriol sur la vente de 2015, concluant à « un échec de la privatisation de l'aéroport de Toulouse ». Et ce lundi, on a appris que le rapporteur général près la cour administrative d'appel de Paris, saisie par l'opiniâtre Collectif contre la privatisation et trois syndicats, a préconisé purement et simplement l'annulation de la vente de 2015, relevant la violation patente du cahier des charges par Casil.

En attendant la décision judiciaire qui doit être rendue dans quelques semaines, la rocambolesque privatisation de l'aéroport de Toulouse apparaît comme particulièrement embarrassante pour le gouvernement, qui souhaite privatiser Aéroports de Paris (ADP).

Le gouvernement aurait pu espérer s'appuyer sur un succès de la privatisation de l'aéroport de Toulouse ; le voilà qui se retrouve avec une épine dans le pied et doit gérer ses propres contradictions. Car l'exécutif justifie d'un côté la privatisation d'ADP en expliquant que l'État n'a pas vocation à gérer les contrats de boutiques de duty-free à Orly et Roissy… oubliant qu'ADP est d'abord une infrastructure stratégique qui lui verse de confortables dividendes ; et d'un autre côté explique que les fruits de la vente abonderont un fonds pour financer des start-up dont l'avenir est souvent incertain. Vérité dogmatique en deçà, erreur au-delà ? Pas étonnant dès lors que l'opposition à la privatisation d'ADP ne cesse de grossir, renforcée par le cas d'école toulousain…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 13 mars 2019)

Responsabilité

Boeing


Les images de crashs aériens sont toujours marquantes pour l'opinion. Tout simplement parce que la disparition des avions, en mer ou sur terre, se traduit par une désintégration de tout ce qui compose les appareils en des milliers de débris, de terribles «confettis» qui prennent au cœur les familles des victimes, les sauveteurs et tous ceux qui voient de telles images. Le crash d'un avion de la compagnie Ethiopian Airlines, qui s'est écrasé alors qu'il effectuait la liaison Addis Abeba-Nairobi, faisant 157 morts dont 9 Français, ne déroge pas à cette sombre règle. Comme à chaque fois l'émotion va aussi laisser place aux questions pour comprendre ce qui a pu provoquer un tel drame.

Dans le cas particulier du Boeing 737 MAX-8, l'enquête qui s'engage fait d'ailleurs écho à celle concernant un autre crash survenu il y a à peine cinq mois sur le même type d'appareil. Un Boeing tout neuf de la compagnie indonésienne Lion Air s'était écrasé en mer, faisant 189 victimes.

Les causes sont-elles similaires dans les deux accidents aériens ? L'enquête le déterminera. Mais d'ores et déjà deux enseignements peuvent être tirés de ce crash.

Le premier, d'ordre très général, est que cette catastrophe aérienne met, à nouveau, en lumière l'extraordinaire automatisation qui s'est opérée ces dernières années dans les cockpits, reliés à une multitude de capteurs qui peuvent, hélas, subir des dysfonctionnements. Et si cette montée en puissance est commune aux deux rivaux que sont Airbus et Boeing, chaque avionneur a développé sa propre philosophie de la relation homme-machine. Jusqu'où doit s'imposer l'assistance, notamment en cas de problème grave en vol ? Quelle liberté d'appréciation – d'intuition même – est-elle laissée aux pilotes ; peuvent-ils avoir le dernier mot ? Vaste débat, autant technique que philosophique, vaste «bataille» entre l'homme et la machine…

Le second enseignement, beaucoup plus précis, illustre finalement une bataille autrement plus concrète et féroce : celle, économique, que se livrent Airbus et Boeing. Face à la nouvelle génération d'Airbus A320neo, Boeing a voulu riposter en développant son Being 737 MAX, devenu depuis une locomotive pour le constructeur de Seattle (5 011 commandes fermes). Ce nouvel avion a été livré très rapidement pour contrer l'arrivée sur le marché du rival européen. Trop rapidement ? Une enquête du New York Times a révélé en février que Boeing, pour limiter les coûts d'entraînement, avait décidé de ne pas informer les pilotes de changements dans le système de contrôle des commandes, notamment dans le système antidécrochage. L'avionneur américain assurait même que les fonctionnalités entre ses anciens et nouveaux 737 étaient similaires. Il aura fallu le crash de la Lion Air, et la mise en cause d'un capteur d'incidence, pour que Boeing envoie une note rappelant aux équipages les procédures existantes pour gérer de tels problèmes. Et ce n'est qu'ensuite que le constructeur a reconnu que son nouvel avion vedette n'avait pas les mêmes fonctionnalités que le modèle précédant. Dès lors, dans la recherche des responsabilités des deux crashs, autant dire que Boeing joue gros.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 12 mars 2019)