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Éditos

Libérer, protéger

route


En se retrouvant hier matin à l’Elysée pour un Conseil de défense afin de finaliser les mesures de l’acte II du déconfinement, Emmanuel Macron et Edouard Philippe ont peut-être eu à l’esprit le slogan de la campagne présidentielle de 2017 : libérer, protéger. Ce mantra, qui devait être l’alpha et l’oméga du quinquennat en matière économique, pouvait, en effet, s’appliquer parfaitement à la situation du pays qui se relève peu à peu de l’épidémie de coronavirus survenue il y a trois mois.

Libérer les Français du rigide – mais nécessaire – carcan des règles sanitaires du déconfinement, il le fallait bien. La multiplication des matchs de foot réunissant des centaines de personnes au mépris des consignes de distanciation physique, l’augmentation de petits attroupements de Français désireux tout simplement de profiter en extérieur des beaux jours et du soleil, l’agglutinement de familles parisiennes sur des trottoirs devant des parcs et jardins fermés – situation totalement ubuesque – mais aussi le nombre de déplacements sanctionnés car au-delà des 100 kilomètres : tout cela a illustré ces derniers jours la montée de l’exaspération, de la fatigue, de l’incompréhension aussi chez les Français qui regardent comment se passe le déconfinement chez nos voisins. Après 55 jours de confinement difficile parfois et 17 jours de déconfinement trop progressif à leurs yeux, les Français ont clairement envie de passer à autre chose, de penser aussi à autre chose.

En annonçant hier toute une série de mesures attendues, sur les fameux 100 kilomètres mais aussi sur la réouverture des cafés et restaurants ou les collèges et lycées, Edouard Philippe a montré qu’il était à l’écoute de ses compatriotes. L’exécutif a aussi démontré là que c’était bien l’instance politique qui prenait les décisions et non pas les experts, dont le rôle ne peut être que de conseiller.

Libérer donc, mais aussi protéger, car la France n’en a pas fini avec l’épidémie. La situation sanitaire s’améliore de jour en jour et on pourrait croire que l’épidémie est passée et qu’il n’y aura pas de deuxième vague. Mais le coronavirus circule toujours, frappe toujours, et tue toujours… Le gouvernement a donc raison d’être prudent et de maintenir encore des règles sanitaires contraignantes dans certains départements sans les stigmatiser pour autant.

Mais la protection qu’il doit aux Français n’est pas seulement sanitaire et, de plus en plus, va être économique. Après le tsunami de l’épidémie, la France va, en effet, devoir affronter le tsunami de la récession. La hausse des chiffres du chômage dévoilée hier, les plans sociaux en cours ou à venir, le risque de faillite qui touche tout le tissu des PME montrent que les temps à venir seront particulièrement difficiles. 86 % des Français s’en inquiètent à raison. Pour le gouvernement, après la crise sanitaire, la priorité va très vite être la crise économique et sociale.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 29 mai 2020)

Le juste prix


promotion

Après 55 jours d’un confinement inédit qui a mis à l’arrêt l’économie du pays, le retour à la normale pour les commerces reste éminemment compliqué, notamment par l’impérieuse nécessité de s’organiser pour respecter les règles de distanciation physique et les gestes barrière. Pour les commerçants dont beaucoup ont énormément souffert, financièrement comme psychologiquement, de la fermeture de leur boutique, cette nouvelle période est source de soulagement mais aussi d’inquiétude, car de son bon déroulement dépend leur avenir. Contraints de réaménager leurs boutiques et d’instaurer de drastiques règles sanitaires pour leur clientèle, notamment dans le secteur de l’habillement, les commerçants doivent aussi résoudre un casse-tête : comment écouler le stock qui s’est accumulé sans pour autant le brader ?

Pour les grandes enseignes et la grande distribution, la question est vite réglée avec le recours à des ventes privées pour faire revenir la clientèle fidèle ou de grosses promotions pour vider les rayons. Mais pour les petits commerçants, la situation est bien plus délicate. S’ils se sont parfois courageusement adaptés à l’épidémie avec des services en ligne, beaucoup plaident pour que chaque Français reste solidaire et consente à payer « le juste prix » de leurs marchandises.

Cette solidarité-là sera, à n’en pas douter, au rendez-vous. Privés de leur shopping dans leurs boutiques préférées, nul doute que les Français vont vouloir se faire plaisir : quelques achats et c’est un peu de la vie d’avant qui revient, surtout à quelques jours de la fête des mères, qui reste un rendez-vous commercial important.

Mais la récession économique qui guette la France impose de rester prudent. Est-on sûr que les Français, qui ont connu le chômage partiel et ont donc vu leur revenu habituel amputé, vont vouloir dépenser plutôt qu’économiser pour anticiper des temps difficiles ? L’augmentation des achats que l’on pourra constater ici et là ne correspondra-t-elle pas au simple rattrapage de dépenses prévues mais empêchées par le confinement ?

Alors que 72 % des Français prévoient, selon une enquête GfK, que le climat économique du pays va se dégrader avec plus de chômage dans cinq ans, et que les redressements judiciaires pourraient se multiplier dans l’habillement, le petit commerce, qui participe de la vitalité de nos centres-villes et de nos villages a, d’évidence, plus que jamais besoin d’être soutenu.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 28 mai 2020)

Nouvelle alimentation

bio


L’épidémie du cronavirus, qui n’est pas encore terminée, a, assurément, été le révélateur voire l’accélérateur de nos comportements de consommation. Les produits issus de l’agriculture biologiques en sont le parfait exemple, qui sortent grands gagnants de cette longue période de 55 jours de confinement. Est-ce parce qu’ils ont été contraints de faire plus souvent leurs courses dans des commerces de proximité ? Est-ce parce qu’ils n’ont plus trouvé de produits conventionnels, trop vite épuisés sur les étals ? Est-ce parce que le bio porte en lui la réputation de produits plus respectueux de la nature et meilleurs pour la santé ? Est-ce parce qu’il y a eu une prise de conscience sur l’importance des circuits courts face aux produits venant du bout du monde ? Ou encore est-ce grâce aux nombreuses initiatives de points de collecte ou de livraison à domicile qui ont vu le jour pendant le confinement ? Sans doute un peu de tout cela explique l’incroyable boom du bio ces dernières semaines, mesuré par l’institut Nielsen dans une grande enquête.

Voilà en tout cas une nouvelle qui conforte les ambitions de l’Occitanie, première région bio de France avec ses quelque 9 400 exploitations engagées dans la filière. Voilà aussi matière à réfléchir sur l’agriculture que nous voulons demain et la place qui sera celle du bio.

Car si le bio est de plus en plus plébiscité, il recèle aussi des zones d’ombre sur les labels ou le coût. Le label européen, par exemple, ne certifie pas que tel ou tel produit est dénué de tout pesticide mais que le producteur a mis en œuvre les conditions pour y parvenir. Nuance. Le label AB, bien connu, tolère pour sa part jusqu’à 0,9 % d’OGM… Et que dire des produits cultivés sous une mer de serres de plastique en Espagne ? Bio peut-être, mais pas vraiment écolo… Ensuite, le bio – vaste marché de près de 8 milliards d’euros – n’est pas encore accessible à tous ; le magazine Linéaires, a pointé un surcoût de 75 % entre produits bios et conventionnels.

À cet égard, il convient de souligner que nombre d’agriculteurs conventionnels n’en produisent pas moins d’excellents produits, accessibles à tous, qui peuvent s’insérer dans des circuits courts vertueux et que ceux qui veulent franchir le pas de la transitons vers le bio méritent aide et assistance. L’Europe l’a bien compris, qui vient de lancer un vaste plan "De la ferme à la fourchette". L’occasion de repenser ensemble, agriculteurs et consommateurs, l’alimentation du XXIe siècle.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 25 mai 2020)

Incontournable

tv


On l’a si souvent dite ringarde, abêtissante, superficielle, futile ; on lui a tellement prédit sa disparition prochaine, engloutie dans les méandres d’internet, supplantée par les réseaux sociaux. Et pourtant la télévision est toujours là, insubmersible et incontournable comme l’on vient de s’en rendre compte après cette longue période, historique et inédite, de 55 jours de confinement qui nous a placés quotidiennement face à elle. Les Français assignés à domicile pour endiguer la propagation du coronavirus, ont, clairement, redécouvert leur télévision, c’est-à-dire à la fois le contenant, cet écran de plus en plus en plus grand et de plus en plus fin, et les contenus, ceux des chaînes traditionnelles et ceux des nouveaux venus que sont les plateformes de vidéo à la demande.

Alors que l’on passait jusqu’au 16 mars de plus en plus de temps sur son smartphone ou sa tablette en solitaire, nous avons, en effet, redécouvert le grand écran, en famille, pour voir des séries, des films, des documentaires ou tout simplement pour jouer avec ses enfants ou ses amis. L’écran est devenu le centre d’attention, l’âtre des foyers confinés autour duquel tous les membres se rassemblent pour partager des moments, ensemble.

Quant aux contenus, la diversité, une fois n’est pas coutume, a été de mise avec des chaînes qui ont joué entre des rediffusions de films vus et revus, et des programmes pédagogiques et instructifs à la hauteur de la crise.

"Il existe une télévision pour passer le temps et une autre pour comprendre le temps", disait André Malraux. Le confinement aura permis de réunir les deux, montrant que la télé se joue des modes et des critiques, sait se réinventer et que, 95 ans après sa naissance, elle reste incontournable.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du dimanche 24 mai 2020)

Les damnés du Covid

hotel


Au moment du confinement, Emmanuel Macron avait su trouver les mots justes pour rendre hommage à ceux qui étaient en première ligne, les soignants que les Français applaudissaient chaque soir à 20 heures à leur fenêtre. Puis, le chef de l’Etat avait salué ceux qui tenaient la deuxième ligne, c’est-à-dire tous ces métiers jusqu’alors invisibilisés, voire trop souvent méprisés – caissières, livreurs, facteurs, éboueurs, femmes de ménage… – mais qui ont pris des risques pour faire tenir le pays en assurant le fil de notre quotidien confiné. Enfin, le Président s’était dit fier de tous ceux qui constituaient la troisième ligne, c’est-à-dire tous les Français dans leur ensemble, qui ont fait preuve d’un civisme et d’une discipline exemplaires pour respecter les consignes – éprouvantes parfois – du confinement.

Entre les lignes, pourtant, une catégorie de nos compatriotes s’est sentie oubliée, et alors que le déconfinement est désormais bien engagé, elle lance un SOS pour son avenir. Ce cri d’alarme, qui doit être non seulement écouté mais entendu, est celui des quelque deux millions de saisonniers qui subissent une double peine.

Les saisons d’hiver ont été écourtées en raison du confinement et les saisons d’été ne peuvent toujours pas débuter. Dans ce no man’s land, les saisonniers sont donc contraints d’utiliser les droits Pôle emploi qui habituellement leur permettent de vivre entre deux saisons. Parfois remerciés au moment du confinement, certains n’ont pas eu droit au chômage partiel et beaucoup se sont retrouvés sans revenus et donc dans l’impossibilité d’acquérir ces droits qui leur permettraient d’être indemnisés par l’assurance chômage des saisonniers. D’autant qu’une nouvelle loi entrée en vigueur en novembre a durci les conditions d’obtention des droits. Ubuesque et dramatique…

Si des contrats ont pu être maintenus dans l’agriculture, les secteurs de l’hôtellerie, de la restauration ou des loisirs restent dans le flou et dans l’attente des décisions du gouvernement pour les réouvertures. En avril dernier, Pôle emploi n’a enregistré que 3 800 nouvelles offres d’emploi saisonnier, un chiffre en recul de 71 % par rapport à l’an passé qui en dit long sur la précarité qui menace les saisonniers.

La ministre du Travail, Muriel Pénicaud, a indiqué lundi qu’il fallait "prendre une mesure spécifique" pour les saisonniers, renvoyant à une "réflexion" avec les partenaires sociaux. Vu la crise sociale que vivent les saisonniers, il est urgent de passer à l’action en reprenant peut-être le "quoi qu’il en coûte" qu’Emmanuel Macron avait su invoquer pour sauver les entreprises…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 22 mai 2020)

Le retour du couple franco-allemand

macron-merkel


"L’Europe, quel numéro de téléphone ?" La phrase prononcée par l’ancien secrétaire d’Etat américain Henry Kissinger dans les années 1970 pour critiquer le manque de cohésion et de visibilité de l’Union européenne sur la scène internationale est restée célèbre. Et l’Union européenne a maintes fois, depuis, raté le coche pour la démentir et montrer qu’elle n’était pas seulement qu’une alliance économique et pour partie monétaire avec la zone euro et que ce qui la réunissait n’était pas à chaque fois le plus petit dénominateur commun de 27 Etats. Mais depuis lundi, à défaut d’un numéro de téléphone, on pourrait donner à l’ancien ministre de Richard Nixon le lien d’une visioconférence comme celle qu’ont tenue la chancelière allemande Angela Merkel et le président français Emmanuel Macron. Car en lançant leur initiative pour que le plan de relance européen, en préparation à Bruxelles, soit doté de 500 milliards d’euros en dépenses budgétaires pour les pays du bloc les plus touchés par l’épidémie de coronavirus, le couple franco-allemand, qu’on disait moribond, fait un spectaculaire retour au-devant de la scène et redore son blason de "moteur" de l’Union européenne.

L’annonce est historique puisque pour la première fois, on va assister à une solidarité inédite entre les économies les plus fortes et celles des régions et des pays les plus touchés par l’épidémie du coronavirus, grâce au recours à une dette commune. Cette proposition franco-allemande n’a pu voir le jour que parce que Berlin a opéré un tournant, l’Allemagne – comme beaucoup de pays du Nord – s’étant jusqu’à présent toujours opposée à l’idée d’émission d’une dette commune, ardemment défendue ces dernières semaines par Paris et les pays du Sud, au nom de la solidarité européenne. Si Angela Merkel a infléchi à ce point sa position – elle préfère parler de "pas en avant" – c’est évidemment en raison de l’ampleur de l’impact que va avoir l’épidémie sur l’économie européenne, qui n’épargnera aucun pays membre – et notamment l’Allemagne exportatrice – et en raison du risque de voir l’Union confrontée à une crise sociale majeure. Mais si la chancelière a changé d’avis après 15 ans au pouvoir, c’est aussi parce qu’elle a estimé que l’UE était menacée dans ses fondements par le jugement de la cour constitutionnelle de Karlsruhe, qui a exigé le 5 mai dernier de la Banque centrale européenne (BCE) qu’elle justifie ses achats d’emprunts d’Etat de la zone euro pour que l’Allemagne continue d’y participer via la Bundesbank. Cette cour s’attaquait là à un principe clé de l’Europe : la primauté du droit européen sur les droits nationaux…

L’initiative franco-allemande, qui donne à Macron et Merkel un certain leadership, a un autre avantage que celui de contourner les résistances des pays Nordiques "égoïstes" : elle coupe l’herbe sous le pied de tous les populistes et souverainistes. Non seulement elle ne remet pas en cause la souveraineté des Etats, mais elle montre en plus que l’Union est capable d’agir pour tous, massivement et de façon solidaire, redonnant ainsi toute sa force à sa devise "Unis dans la diversité."

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 21 mai 2020)

La valeur du bac

bac


C’est une petite musique qu’on commence à entendre et qui serait la reprise d’une autre jouée en 1968. Comme après le mois de mai de cette année-là, certains estiment que le bac 2020 serait un bac au rabais, un "bac donné" puisque le gouvernement a décidé, en raison de la crise sanitaire du coronavirus, d’annuler les épreuves écrites de l’emblématique examen centenaire pour les remplacer par le seul contrôle continu sur deux trimestres.

Il y a plus de cinquante ans, le bac 68 avait été passé en une journée, entièrement à l’oral. Depuis, l’idée simpliste du "bac donné" est restée des années dans l’inconscient collectif, au moins jusqu’à ce qu’en 2005, deux économistes, Eric Maurin et Sandra McNally, décident d’enquêter sur les bacheliers de cette année-là. Dans "Vive la Révolution ! Les bénéfices de long terme de Mai 68" (Ed. La République des idées), le duo s’est attelé à suivre le parcours des bacheliers de 1968 et en a conclu que "lorsque l’on suit ces "élus" dans le temps, on s’aperçoit que cette opportunité (de faire des études supérieures) s’est traduite, des années plus tard, par un surcroît de salaires et de réussite professionnelle par rapport aux étudiants qui, nés un an plus tôt ou plus tard, n’avaient pas eu la chance de se trouver au bon endroit du système éducatif au bon moment de son histoire". Autrement dit cet "accident" dans l’organisation du bac n’a en rien gêné l’avenir des bacheliers de 68. Voilà de quoi rassurer les lycéens d’aujourd’hui qui s’inquiètent de la valeur du diplôme qu’ils décrocheront dans quelques semaines.

En revanche, le bac 2020 privé des épreuves écrites terminales – qui constituent de fait le véritable rite de passage de l’examen – pose les mêmes questions que celles abordées lors de la présentation de la réforme du bac 2021 qui introduisait une part de contrôle continu : le poids des inégalités sociales. La continuité pédagogique mise en œuvre durant le confinement a d’ailleurs surligné ces inégalités entre élèves. L’environnement social, familial, culturel était déjà primordial pour un bac classique, avec toutefois la possibilité offerte aux lycéens de se surpasser dans les épreuves finales. Avec le contrôle continu – qui reste soumis à l’arbitraire – le sprint final est remplacé par un marathon dont on sait d’avance qu’il pourrait en laisser certains sur le chemin.

Dans le "monde d’après" que veut bâtir Emmanuel Macron, la prise en compte de cette réalité-là paraît, dès lors, primordiale si l’on veut maintenir le caractère universel du baccalauréat auquel les Français restent toujours très attachés, afin que chaque jeune, quel que soit son milieu social, quelles que soient ses capacités à l’entrée en seconde et quel que soit l’emplacement de son lycée en France, ait les mêmes chances de réussite.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 20 mai 2020)

Ensemble

ensemble


Que retiendrons-nous de ces 55 jours de confinement ? Quelle signification recèlent ces semaines où les Français sont restés à la maison, le temps que la propagation du coronavirus soit ralentie ? Qu’a révélé finalement ce confinement, totalement inédit pour une démocratie, de l’état de notre pays, des angoisses, des attentes et des espoirs qui traversent notre peuple ? Sans doute faudra-t-il encore plusieurs semaines, plusieurs mois, plusieurs années même pour comprendre comment cette période a bouleversé ce que l’on croyait immuable.

Mais d’ores et déjà, on peut mesurer comment les Français ont fait face à ce qui sera un événement majeur qui aura frappé chacune des notions de notre devise nationale.

La liberté d’abord. En premier lieu, c’est, en effet, l’incroyable adaptabilité des Français qu’il faut souligner. Brocardés comme des "Gaulois réfractaires" au changement, comme des râleurs impénitents toujours prompts à s’affranchir des règles, les Français, avec un remarquable sens civique, se sont au contraire pliés à des consignes qui rognaient leurs libertés. Pendant 55 jours, ils ont respecté les mesures souvent pesantes du confinement et accepté une assignation à domicile, que l’on croyait réservée aux pays totalitaires, car sous la contrainte perçait la promesse de retrouver la liberté.

Ensuite, ce confinement a mis à l’épreuve l’égalité, cette égalité républicaine à laquelle nous sommes si attachés, en révélant comme jamais les inégalités qui minent le pays. Car le confinement a été vécu bien différemment selon que l’on disposait d’une maison avec jardin, ou que l’on logeait trop nombreux dans un appartement exigu ; selon que l’on pouvait télétravailler de chez soi ou que l’on était contraint de continuer à aller sur son lieu de travail. Le confinement a ainsi révélé l’importance de tous ces métiers – livreurs, caissières, manutentionnaires, éboueurs… – sinon méprisés, du moins ignorés, et qui ont été essentiel pour maintenir à flot la vie quotidienne du pays, autant que les soignants applaudis chaque soir qui ont lutté pour préserver la vie tout court.

Enfin, ce confinement aura sublimé la fraternité, valeur souvent oubliée dans un monde libéral férocement individualiste. L’entraide qui a dépassé le seul cercle familial, la solidarité dont ont fait preuve les Français les uns avec les autres resteront un marqueur fort de cette période.

La liberté retrouvée, l’égalité à remettre à jour, la fraternité à conforter : voilà déjà trois objectifs pour le monde d’après qui reste à inventer, plus que jamais tous ensemble.

(Editorial publié dans La Dépêche du dimanche 10 mai 2020)

Libérés sous conditions

covid


Dans le calendrier républicain, le 7 mai correspondait au 18e jour du mois de Floréal, consacré à la corbeille d’or, cette fleur symbole de tranquillité. Une chose que les Français, pour nombre d’entre eux, se languissent de retrouver, confinés à domicile depuis plus de 50 jours pour endiguer la propagation d’un coronavirus mortel qui a mis le pays à l’arrêt. Hier, en présentant enfin le détail du plan de déconfinement du gouvernement, qui commencera bien lundi 11 mai pour une majorité des Français, le Premier ministre Edouard Philippe a assurément apporté cette dose de tranquillité qui faisait défaut, en tout cas une lueur d’espoir bienvenue, une "bonne nouvelle" pour retrouver un peu de la vie d’avant. Le Premier ministre a aussi mis fin au supplice chinois de ces derniers jours, enduré tant par l’exécutif que par les Français.

Pour le gouvernement, le rendez-vous du 7 mai était, en effet, celui qu’il ne fallait pas rater. Après des semaines pendant lesquelles les couacs de communication et les approximations se sont multipliés, ou les pistes de travail non encore arbitrées ont fuité de la bouche même de ministres pressés et où le président de la République, Emmanuel Macron, a été omniprésent au point de parfois corriger dans l’heure – pour ne pas dire désavouer – les mots de son Premier ministre, il était temps de retrouver un peu de cohérence et de clarté. Sur le chemin de crête étroit qu’il avait défini, avec de chaque côté les pentes vertigineuses de la reprise de l’épidémie et de l’ "écroulement" de l’économie, Edouard Philippe s’est montré carré hier aux côtés de ministres qui sont bien restés dans leur couloir. Pour le coup, cette conférence de presse, qui a déroulé de façon plus précise les règles de l’après-11 mai, a été plutôt réussie.

La fin du supplice était aussi celle des Français, rivés chaque soir au dévoilement de l’angoissante carte de l’activité épidémique du Covid-19, scrutant ces zones orange tampon desquelles chaque département pouvait basculer vers le vert ou le rouge. À l’approche du 11 mai, et notamment du casse-tête de la reprise scolaire, chacun s’interrogeait aussi sur ce qui serait permis ou interdit de faire dans ce jour d’après aussi espéré que redouté.

Nous voilà donc fixés, libérés… mais sous conditions, et aussi toujours un peu séparés puisque les quatre régions rouges représentent tout de même 40 % de la population française. Car lundi, tout ne redeviendra bien sûr pas comme avant. L’étau du confinement se desserre, mais, en regard, la vigilance doit se resserrer. "Lundi prochain sera le premier jour d’une phase nouvelle, d’un redémarrage de la vie sociale, ce ne sera pas une vie totalement normale. Elle demandera de la part de chacun des Françaises et des Français de la discipline et de la responsabilité", a prévenu Edouard Philippe. Car le coronavirus circule encore et, selon différentes modélisations, une seconde vague de l’épidémie pourrait frapper de plein fouet des hôpitaux fragilisés par deux mois de lutte.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du 8 mai 2020)

L’enfer de Matignon

matignon


Tout remonte-t-il à Matignon ? "Non, seulement les emmerdes", avait répondu un rien désabusé Édouard Philippe, ce qui lui avait valu de décrocher le Grand Prix de l’humour politique il y a tout juste un an. Depuis, les "emmerdes" – qui, comme chacun sait, "volent en escadrille" selon la formule de Jacques Chirac – se sont accumulées pour le Premier ministre. Après le mouvement des Gilets jaunes et la contestation de la réforme des retraites, le locataire de Matignon fait face à une crise autrement plus corsée : celle du coronavirus. Rarement un chef de gouvernement aura eu à gérer un dossier aussi complexe et tentaculaire, dont les conséquences à venir sur la vie du pays – sanitaires, économiques, sociales, politiques, sociétales… – sans doute encore mal estimées, vont être considérables. Rarement aussi un Premier ministre ne se sera senti aussi seul et sans doute sur la sellette…

Au contraire de nombre de ses prédécesseurs qui ont souvent été à la tête d’une écurie à visée élyséenne ou à tout le moins d’un puissant cercle de fidèles dans leur camp, Edouard Philipppe, ce transfuge de la droite en Macronie, est resté un solitaire, sérieux voire austère, dans la lignée de son mentor Alain Juppé. À la tête d’un gouvernement d’experts dépourvu de poids lourds politiques, il est apparu en 2017 comme le bras droit idéal d’Emmanuel Macron, au grand dam de l’aile gauche de la République en Marche. Quasi inconnu du grand public lorsqu’il fut choisi, Edouard Philippe s’est coulé dans le poste, non sans bonheur d’ailleurs. Mais c’était avant de connaître ce que ses prédécesseurs appellent l’enfer de Matignon...

Depuis le début de l’épidémie, Edouard Philippe doit corriger les gaffes de communication à répétition de nombre ses ministres et subir l’omniprésence du président de la République qui lui laisse de moins en moins de marges de manœuvre. L’intervention d’Emmanuel Macron lundi, à peine quelques minutes après la présentation du plan de déconfinement par Edouard Philippe au Sénat, comme s’il s’agissait de corriger un simple "collaborateur", n’aura échappé à personne. Cette petite humiliation sur l’air du "je décide, il exécute" était sans doute aussi cruelle que dispensable. Mais ainsi va la politique…

L’idylle politique entre le Président et le Premier ministre a fini par s’assombrir et la feuille de papier à cigarette qui, assuraient leurs entourages, ne pouvait séparer les deux hommes, a fini par s’épaissir au point que, désormais, la question de l’avenir d’Edouard Philippe à Matignon se pose.

Officiellement tout va bien et la question d’un changement gouvernemental est incongrue assure-t-on avec force à Matignon comme à l’Elysée. Et pourtant, comme le disait François Mitterrand, "poser une question qui ne se pose pas est la plus sûre façon de prouver qu’elle se pose"… On dira qu’Edouard Philippe subit là la simple logique des institutions de la Ve République qui veut que, quels que soient les résultats obtenus, le Premier ministre soit le fusible du Président. Comme ses prédécesseurs mais sans doute plus qu’eux. Car pour esquisser le monde d’après, aux antipodes politiques du "nouveau monde" social-libéral d’avant, Emmanuel Macron n’aura d’autres choix que de se séparer de son Premier ministre. À moins que…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du 6 mai 2020)

De l'union à l'ouverture

conseilministres


Ce n’est bien sûr pas la première fois que surgit dans le débat public l’idée d’un gouvernement d’union nationale. Et la crise aussi historique qu’inédite du coronavirus, qui met la classe politique face à ses responsabilités pour lutter contre l’épidémie de Covid-19, est sans aucun doute un facteur clé dans la réapparition de cette demande qui séduit toujours autant une large majorité de Français, 70 % selon le dernier sondage Ifop. Dans l’inconscient collectif de la nation figure toujours, en effet, le souvenir du gouvernement d’union nationale qui sortit de la seconde Guerre mondiale. Autour du Général de Gaulle, droite et gauche jusqu’aux communistes avaient déployé le programme du Conseil national de la Résistance dont les réalisations - Sécurité sociale en tête - marquent encore les Français dans leur vie la plus quotidienne.

Emmanuel Macron, qui avait appelé dès le 12 mars dans sa première allocution solennelle aux Français à une « France unie », avait aussi expliqué que « les prochaines semaines et les prochains mois nécessiteront des décisions de rupture ». Le 16 mars, le Président ajoutait que « le jour d’après, quand nous aurons gagné, ce ne sera pas un retour au jour d’avant », pour finir le 13 avril par expliquer qu’« avec toutes les composantes de notre Nation, [il tacherait] de dessiner ce chemin qui rend possible. » Et de conclure par un « nous retrouverons les Jours heureux » en référence directe à l’intitulé du programme du Conseil national de la Résistance…
Mais pour Emmanuel Macron, il y a loin de la coupe aux lèvres et l’idée d’un gouvernement d’union nationale - si tant est qu’elle soit effectivement la sienne - semble chimérique et, si elle se réalisait, dangereuse.

Chimérique, parce qu’à deux ans de l’élection présidentielle, les oppositions n’entendent pas se faire phagocyter par une solidarité gouvernementale à laquelle elles seraient tenues et qui, de fait, ouvrirait un boulevard à Emmanuel Macron pour 2022. Par ailleurs, au contraire de l’Allemagne ou des démocraties scandinaves, la France n’a pas la culture du compromis entre partis qui permet l’émergence de grandes coalitions de gouvernement autour d’un programme commun minimal ; et Emmanuel Macron n’a pas la légitimité fédératrice du Général de Gaulle. Enfin, la République en Marche, aujourd’hui majorité présidentielle, s’est bâtie sur le dépassement du clivage droite gauche. Expliquer aujourd’hui qu’il faudrait un gouvernement d’union reviendrait à dire que le parti présidentiel n’a pas joué son rôle de creuset.

Dangereuse ensuite. L’idée de créer un gouvernement d’union nationale avec tous les partis à l’exception du Rassemblement national placerait de fait ce dernier en position d’unique opposant et donc potentiellement d’unique alternative ; et abaisserait le débat démocratique.
Dès lors, s’il est quasiment acquis que la seconde partie du quinquennat, celle du monde d’après l’épidémie, se fera avec un nouveau gouvernement, il s’agira plus sûrement d’un gouvernement de large ouverture que d’un gouvernement d’union nationale.

(Commentaire publié dans La Dépêche du Midi du mardi 5 mai 2020)

Sortir du flou

masque


Déconfiner ou ne pas déconfiner à partir du 11 mai ? Telle est désormais la question qui se pose au gouvernement comme à l’ensemble des Français, à deux jours de l’annonce par Edouard Philippe des départements qui pourront être déconfinés et ceux qui devront encore subir un confinement strict en raison d’une circulation trop importante du coronavirus.

En choisissant le 13 avril dernier la date du 11 mai pour entamer la délicate phase de déconfinement, Emmanuel Macron a, certes, pris une décision éminemment politique et donné un horizon clair, une perspective indispensable et pour tout dire un espoir de retour à la normale aux Français, dont beaucoup ont souffert et souffrent encore de l’assignation à résidence entamée le 17 mars. Mais en établissant ainsi un tel objectif, le président de la République s’est fixé comme une obligation de résultat et a mis tout le monde sous tension, à commencer par son gouvernement et la communauté éducative, sommée de rouvrir les écoles alors que le Comité scientifique préconisait une rentrée en septembre.

Les modalités du plan de déconfinement dévoilées jour après jour pour les écoles, les transports, les entreprises, les commerces et bientôt les restaurants à la fin du mois, sont d’une extraordinaire complexité ; personne ne le conteste comme personne ne conteste que le gouvernement puisse faire de son mieux dans cette période inédite. Mais c’est justement parce qu’elles impliquent des aménagements majeurs à réaliser en très peu de temps que ces mesures, très nombreuses et souvent pas assez précises, suscitent aujourd’hui la critique d’un gouvernement qui semble parfois pétri de certitudes. Ainsi, sur la réouverture progressive des écoles, qui inquiète à raison les enseignants, les parents d’élèves et les élus, on a vu le ministre de l’éducation nationale Jean-Michel Blanquer invoquer « une question d’honneur »… Les maires, qui se retrouvent aujourd’hui très concrètement démunis devant l’impossibilité de réaménager leurs classes ou de disposer des personnels nécessaires pour respecter les mesures de déconfinement auraient sans doute préféré que l’on parle de la seule question qui vaille, celle de la sécurité sanitaire…

La petite phrase du ministre s’inscrit dans la longue série de couacs de communication entamée avec la pénurie de masques et qui expliquent sans doute pourquoi l’exécutif, au contraire de ses homologues européens, est sévèrement jugé par les Français : 62 % d’entre eux ne sont ainsi pas satisfaits de la gestion du dossier du coronavirus selon une vaste enquête du Cevipof et d’Ipsos Sopra Steria.

Face à cette défiance, il est sans doute urgent pour le gouvernement d’être davantage à l’écoute. Car s’il a la légitimité pour fixer le cadre national de déconfinement en vertu de l’état d’urgence sanitaire, il ne peut s’exonérer d’entendre les avis et remarques des élus locaux et balayer leurs inquiétudes. Sur le chemin de crête entre la sécurité sanitaire à maintenir et l’économie à redémarrer, sortir du flou est bien pour le gouvernement le seul moyen pour réussir le déconfinement.

(Editorial publié dans La Dépêche du mardi 5 mai 2020)

Les enjeux d’un vaccin

labo


La recherche d’un vaccin contre le coronavirus SARS-Cov-2 responsable de la pandémie du Covid-19 est une course contre la montre comme rarement l’humanité en aura connue. Une course dans laquelle sont engagés des milliers de chercheurs dans le monde avec des objectifs louables et d’autres qui le sont beaucoup moins. Parce que cette course est à la fois scientifique mais aussi économique, diplomatique et géopolitique. Face au nouveau coronavirus apparu en Chine en décembre 2019 et instruits par le précédent épisode de SRAS en 2002-2003, les pays du monde entier se sont lancés à la recherche d’un vaccin. Cette quête a mobilisé des laboratoires privés et publics, des chercheurs de grandes universités comme ceux de jeunes sociétés de biotechnologies qui explorent depuis quatre mois de multiples pistes.

Face au redoutable coronavirus, une collaboration s’est mise en place, un partage des données s’est opéré, montrant, s’il en était besoin, que c’est bien la coopération internationale, l’alliance de tous les pays, le multilatéralisme qu’ont en horreur les populistes, qui permettront de trouver une issue à la pandémie. À cet égard, on peut saluer que la France, pays de Pasteur – et du Professeur Raoult rajouteront certains – ait contribué à lancer une initiative mondiale sous l’égide de l’ONU sur les diagnostics, les traitements et les vaccins ; et soit à l’origine de l’opération "Covid-19 Santé en commun" tournée vers les pays les plus défavorisés, notamment en Afrique.

Mais cette course au vaccin fait aussi affleurer le pire : la recherche d’une victoire diplomatique et celle de colossaux profits plutôt que la quête d’un bien commun. On voit bien que les relations commerciales conflictuelles entre les Etats-Unis et la Chine, qui existaient avant l’épidémie, perdurent plus que jamais, car devenir le premier pays qui aura trouvé le vaccin apportera prestige et poids politique à son dirigeant. Dès lors tous les coups sont permis et on a vu récemment la tentative américaine de s’emparer pour 1 milliard de dollars des droits de l’entreprise biopharmaceutique allemande CureVac qui travaille sur un vaccin contre le Covid-19 dont les Etats-Unis voulaient l’exclusivité…

Il aura fallu qu’Angela Merkel puis la Commission européenne montent au créneau pour bloquer ce transfert de savoirs outre-Atlantique. Si l’affaire a été démentie par Washington, on mesure bien que la course au vaccin n’est pas seulement un sujet scientifique et que nombreux sont ceux qui veulent faire mentir Pasteur qui assurait que "la science n’a pas de patrie".

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 4 mai 2020)

Le meilleur et le pire

corbeaux


La survenue de chaque crise s’accompagne à chaque fois d’actions remarquables et d’actes détestables, de comportements altruistes et d’autres égoïstes, de volonté de construire unis ou de bâtir seul dans son coin. Chaque crise fait se manifester le meilleur et le pire. L’épidémie de Covid-19 échappe d’autant moins à cette règle qu’elle est d’une ampleur jamais vue, se répercutant de pays en pays où les mêmes phénomènes s’observent.

Le meilleur, ce sont bien sûr toutes ces manifestations de solidarité, d’entraide et, osons le mot, de fraternité retrouvée. Depuis le début du confinement, on a vu fleurir ces initiatives entre voisins, entre collègues, envers les soignants et tous ceux qui travaillent pour assurer la vie quotidienne des Français, auxquels notre journal a rendu hier hommage dans un supplément #Ensemble.

Mais il y a aussi, hélas, le pire. Les dénonciations, anonymes bien sûr, du voisin ou du commerçant qui enfreindrait les mesures du confinement, les lettres de corbeaux placardées dans les halls d’immeubles pour s’en prendre à des soignants qui seraient des agents contaminateurs, et toute une haine qui se déverse sur les réseaux sociaux sous couvert de pseudonymes et avec la certitude de leurs auteurs de faire une bonne action et d’accomplir un devoir civique quand il ne s’agit, en majorité, que de délation la plus crasse et de dénonciations fantaisistes et calomnieuses. Car il est une chose d’alerter les autorités lorsque la vie d’un enfant ou celle d’une femme est menacée par des violences physiques dans le huis clos étouffant d’un foyer confiné et celle de dénoncer sans preuve, par vengeance, par jalousie, par racisme, par haine, pour faire mal, en se croyant le supplétif indispensable de l’autorité de l’Etat.

Ces comportements, heureusement minoritaires, renvoient bien sûr aux sombres souvenirs de l’Occupation. Ils illustrent sans doute les angoisses de l’époque mais aussi mettent en lumière les interstices, les failles de notre démocratie dans lequel se glisse ce que la philosophe Hannah Arendt appelait "la banalité du mal." Dès lors, il nous appartient d’être vigilant pour contenir ces nouveaux corbeaux du coronavirus pour qu’après la crise, nous ne retenions que le meilleur qui nous a réunis.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du dimanche 3 mai 2020)

Question de confiance

carte


Voilà un pataquès dont le gouvernement se serait bien passé. Alors que le Premier ministre semblait avoir repris la main sur la communication gouvernementale en présentant, mardi devant l’Assemblée nationale, la stratégie nationale de déconfinement, et tandis qu’Edouard Philippe expliquait aux députés que nous saurions le 7 mai par une carte quels départements pourraient être déconfinés (zone verte) ou maintenus confinés (zone rouge) après le 11 mai, voilà que le ministre de la Santé Olivier Véran et le directeur général de la Santé Jérôme Salomon, ont présenté ce jeudi une carte d’étape avec… une nouvelle couleur orange intermédiaire, amenée à évoluer. Mais à cette première surprise s’est ajoutée celle de voir des départements – le Lot, le Cher et la Haute-Corse – placés en rouge contre toute attente.

Les Agences régionales de Santé (ARS) ont eu beau reconnaître des "doutes" voire des "erreurs" dans la remontée des statistiques pour expliquer ce bug, le mal était fait. Et à l’heure où les Français se projettent dans l’après 11-mai, les élus des départements concernés sont montés au créneau – à raison – pour dénoncer "l’erreur de l’année" à même de doucher les espoirs de déconfinement et rajouter à l’angoisse des populations, peu ou prou accusées d’être les mauvais élèves dans le respect du confinement…

Cette fâcheuse erreur de communication est, hélas, la dernière en date d’une série bien trop longue. Sur les masques, inutiles puis indispensables, sur les tests, sans objet puis incontournables, sur le déconfinement, tour à tour par région, puis national, puis départemental, sur les écoles rouvertes puis fermées, sur les déplacements entre départements, dont on comprend mal s’ils seront autorisés ou interdits entre ceux de couleurs différentes, etc. Ce jeudi, on a même vu la vente de muguet autorisée pour les fleuristes puis à nouveau interdite en moins de deux heures…

Certes, face à cette pandémie totalement inédite, il est normal que le gouvernement tâtonne comme d’ailleurs tâtonnent les scientifiques chargés de le conseiller. Édouard Philippe n’a ainsi pas eu tort de fustiger les commentateurs "ayant une vision parfaitement claire de ce qu’il aurait fallu faire selon eux à chaque instant". Et on pourrait même ajouter que, devant la complexité de la situation, il n’est pas illogique que l’on fasse preuve d’indulgence et de patience. Mais tout de même, l’accumulation d’annonces qui ont ensuite été démenties, les propos à l’emporte-pièce de certains ministres inconséquents, les multiples contradictions et atermoiements de l’exécutif et une communication erratique et zigzagante dont on se demande si elle est pilotée, interrogent légitimement les Français et amoindrissent leur confiance dans le gouvernement.

Or la confiance est pourtant bien LA clé pour la réussite du déconfinement. Il reste neuf jours au gouvernement, par les actes autant que par la parole, pour la gagner.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 2 mai 2020)