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Éditos

La santé d'abord

 

tabac

Il y a le ciel, le soleil et la mer et vous avez bien l’intention d’en profiter en allant à la plage. À peine allongé sur le sable, ce n’est pas l’air du grand large que vous respirez mais les volutes de fumée de votre voisin de serviette… À la recherche d’un peu d’ombre et de fraîcheur vous vous installez dans un parc public mais l’odeur des fleurs est vite recouverte par celle du tabac. En attendant vos enfants devant l’école, vous voyez les bambins traverser la fumée de parents d’élèves qui ne trouvent rien de mieux que de griller une cigarette pour patienter. Ces situations trop banales de tabagisme passif seront bientôt de l’histoire ancienne, le gouvernement ayant décidé de bannir la cigarette à partir du 1er juillet sur la plage, dans les parcs et aux abords des écoles. Et on a envie de dire qu’il était temps.

Il était temps, parce que ces interdictions ciblées avaient été actées en novembre 2023 dans le Programme national de lutte contre le tabac (PNLT) 2023-2027. Il était temps aussi parce que le tabagisme passif est une réalité terrible aux conséquences dramatiques : l’exposition passive à la fumée du tabac fait entre 3 000 et 5 000 morts par an, les enfants voient augmenter leurs risques d’infections respiratoires, otites, asthme… et le risque de mort subite des nourrissons est multiplié par deux. Il était temps, aussi, que la majorité silencieuse des non-fumeurs soit un peu plus respectée et entendue par des fumeurs qui se croient tout permis dans les lieux accueillant du public.

Après les plages, les parcs et les abords des écoles, qui succèdent aux lieux de travail et aux transports collectifs, viendra certainement la question de savoir s’il faut étendre l’interdiction de fumer aux terrasses des cafés et restaurants. On entend déjà les critiques des fumeurs qui argueront qu’on attente à leur liberté, qu’on les discrimine, etc. Mais contrairement à ce qu’ils pensent et avec eux étrangement le ministre de la Santé, de telles mesures – plébiscitées par une majorité de Français et qui ont montré leur efficacité – ne sont pas prises « pour emmerder » les fumeurs, mais pour protéger la santé de tous.

Il est vrai que cette semaine, entre le vote à l’Assemblée de la proposition de loi Duplomb réautorisant un insecticide néonicotinoïde dangereux pour les abeilles et pour l’homme, et un autre supprimant les Zones à faibles émissions pensées pour diminuer les 40 000 décès annuels dus à la pollution, beaucoup se demandaient si la santé, supplantée par un démagogisme trumpiste et un populisme anti-écologiste, était encore une priorité. Nous voilà un peu rassurés sur le fait que le vrai « bon sens », c’est la santé d’abord.

Car le tabagisme malheureusement reste bel et bien un fléau : 75 000 morts par an, soit 13 % des décès, sont imputables au tabac qui est l’un des principaux facteurs de risques de cancer. Des cancers qui touchent particulièrement les plus modestes, puisque les personnes issues des catégories sociales les moins favorisées (les moins diplômées et aux plus faibles revenus) sont plus nombreuses à fumer, selon les statistiques de l’Institut national du cancer.

Le devoir de l’État est donc bien de prendre des mesures « contre » le tabac, avec notamment l’interdiction de fumer dans certains lieux, mais aussi « pour » les fumeurs – et notamment les jeunes – en les aidant à se passer de leur addiction. C’est le seul moyen pour atteindre l’objectif d’une génération sans tabac en 2032…

(Editorial publié dans La Dépêche du samedi 31 mai 2025)

Au-delà de l'A69

 

A69

Les travaux sur le chantier de l’autoroute A69 Castres-Toulouse, suspendus depuis trois mois, vont-ils reprendre ? La réponse à cette question doit être tranchée à partir de ce mercredi par la cour administrative d’appel de Toulouse qui doit se prononcer sur un sursis à exécution de la décision historique et inédite rendue le 27 février. Alors que le chantier, à la fois controversé et attendu depuis près de 40 ans, était très bien avancé, les magistrates du tribunal administratif avaient ce jour-là suivi les réquisitions de la rapporteure générale, estimé que le projet ne relevait pas d’un intérêt public majeur, et annulé ses autorisations environnementales, déclenchant de facto l’annulation des arrêtés préfectoraux autorisant les travaux. Et donc imposant l’arrêt immédiat de ceux-ci.

Cette décision avait résonné comme un coup de tonnerre, en Occitanie et au-delà. Coup de tonnerre pour l’A69 bien sûr, comme pour tous les grands chantiers d’aménagement en France, désormais eux aussi susceptibles de se retrouver dans une situation similaire. Les défenseurs de l’environnement et de la biodiversité se sont réjouis de la décision toulousaine, espérant qu’elle fasse jurisprudence ; nombre d’élus locaux se sont, a contrario, interrogés sur la possibilité de conduire à terme des projets désenclavants ou structurants qu’ils jugent, eux, d’intérêt public majeur. Dans ce contexte, plusieurs élus occitans ont alors déposé une proposition de loi voulant valider les autorisations environnementales des projets d’infrastructure déclarés d’utilité publique, comme l’A69. Ce qui ne va pas sans soulever un problème constitutionnel quant à la séparation des pouvoirs et la garantie de pouvoir faire des recours.

Mais quelle que soit la décision que va prendre le tribunal administratif de Toulouse dans ce dossier qui fait s’échauffer les esprits, il devient en tout cas urgent de prendre de la hauteur et de regarder au-delà de l’A69 pour préparer l’avenir. Face à la montée des contentieux et des tensions autour des grands projets – soutenus d’ailleurs souvent par une majorité de Français – plusieurs pistes de réforme doivent, en effet, urgemment être discutées, à commencer par les délais scandaleusement interminables d’instruction des projets.

L’A69, la LGV Bordeaux-Toulouse, celle de Montpellier-Perpignan pour ne prendre que des projets régionaux emblématiques sont dans le débat public depuis des décennies au point parfois de s’y être enlisés, et cela au détriment des populations et des entreprises du territoire qui se sentent à raison discriminées. De telles situations ne sont sérieusement plus admissibles au XXIe siècle.

Réduire les délais contentieux sans sacrifier les garanties doit être possible ; renforcer la démocratie participative en associant citoyens, collectivités et ONG dès la phase de conception des projets et pas uniquement dans le cadre formel d’une enquête publique doit être, là aussi, possible ; avoir un cadre législatif stable et prévisible avec un code de l’aménagement durable unifiant les règles doit être, là encore, possible ; et, enfin, définir des zones de désenclavement prioritaire bénéficiant de procédures accélérées sur des critères objectifs (isolement, accessibilité, attractivité…) doit être plus que possible, réalisable.

Autant de pistes pour concilier aménagement du territoire, impératifs écologiques et respect des règles de droit, qui méritent d’être travaillées collectivement pour peu qu’il y ait du courage et du sérieux politique et citoyen.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 28 mai 2025)

Principes et réalité

agriculteurs


Seize mois après les manifestations historiques des agriculteurs, nées en Occitanie à l’hiver 2024 en dehors des organisations syndicales traditionnelles, voilà la colère paysanne de retour. Ce lundi, à l’appel notamment de la FNSEA et des Jeunes agriculteurs, et après de nombreuses actions ponctuelles ces dernières semaines, les tracteurs seront, en effet, à nouveau dans les rues pour dire l’exaspération des agriculteurs de voir les mesures promises si lentes à se mettre en place et pour rappeler l’urgence à agir aux députés, qui examinent ce lundi à l’Assemblée nationale une proposition de loi clivante lancée par le sénateur LR Laurent Duplomb.

Ambitionnant de « lever les contraintes », ce texte, plébiscité par le monde agricole mais qui ulcère les défenseurs de l’environnement et les tenants d’un autre modèle agricole, propose entre autres de faciliter le stockage de l’eau, de simplifier l’extension des élevages, de réintroduire certains pesticides dont un néonicotinoïde qui nuit aux abeilles et de restreindre les contrôles en tout genre. Bref, d’aller beaucoup plus loin que la loi agricole née après les manifestations de l’hiver 2024 et dont la mise en place a été percutée et retardée par la dissolution ratée et l’instabilité politique et gouvernementale qui en a découlé.

À vrai dire, derrière la bataille parlementaire qui commence – 3 500 amendements déposés ! – se rejoue un débat de fond qui n’a, hélas, toujours pas été tranché entre deux visions qui semble inconciliables de l’avenir agricole : celle d’une compétitivité restaurée par la déréglementation, et celle d’une durabilité pensée comme horizon de survie. Tandis que les syndicats majoritaires dénoncent sans cesse une écologie punitive, les ONG fustigent une démocratie environnementale contournée. Pendant ce temps, les agriculteurs, coincés entre endettement, normes changeantes, concurrence déloyale et perte de repères, oscillent entre colère et désarroi comme nous le racontent tous les agriculteurs que nous avons rencontrés. Il faudrait pourtant bien trouver ce chemin de crête entre principes – une souveraineté alimentaire respectueuse de l’environnement et de la santé de tous, agriculteurs les premiers – et réalité – une agriculture mondiale où la compétition est féroce et où les normes et pratiques ne sont pas les mêmes partout.

Dans un contexte international bousculé par les coups de butoir de Donald Trump, l’avenir de l’agriculture ne peut pas, en tout cas, n’être qu’une question franco-française. Notre souveraineté est interdépendante d’abord avec celle de nos voisins européens et c’est dans un cadre européen qu’il faut revoir, discuter, amender et sans doute rebâtir une nouvelle politique agricole commune dans laquelle les agriculteurs français ne seront pas lésés à cause de vertueux mais solitaires engagements écologiques de la France. Une PAC qui ne sacrifie pas non plus la réalité scientifique et permette de préserver une nature épuisée par les conséquences du réchauffement climatique.

En attendant cet aggiornamento qui a timidement commencé à Bruxelles, c’est bien un débat franco-français qui s’ouvre ce lundi. Un débat à hauts risques pour le gouvernement, qui voit se multiplier les crises et les grognes – taxis, médecins et donc agriculteurs… – avant un automne budgétaire annoncé comme cauchemardesque. Autant dire que François Bayrou, dont les leviers politiques sont limités et le crédit dans l’opinion au plus bas, va devoir sortir de sa méthode floue pour répondre aux colères qui montent s’il ne veut pas qu’elles l’emportent…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 26 mai 2025)

Fragilités

train

Les images que les Français ont découvertes cette semaine à l’occasion des violentes intempéries qui ont frappé le Sud-Ouest étaient spectaculaires : un TGV comme suspendu dans le vide, reposant sur des rails sous lesquels le ballast a été emporté par des flots déchaînés. Inouï comme le nom du train qui transportait quelque 500 passagers qui se souviendront longtemps de leur voyage et de leur évacuation en pleine nuit à Tonneins – parfaitement maîtrisée par les secours, les personnels de la SNCF et les agents de la ville.

Le jour d’après, à l’issue du remorquage du TGV, avait des allures de gueule de bois pour tout le monde devant les dégâts considérables sur la voie de chemin de fer. 200 mètres sont complètement à refaire, les pluies torrentielles ayant emporté la terre du remblai, la sous-couche et le ballast. Et si les travaux ont commencé dès après les orages, ils vont être longs, bloquant la liaison entre Toulouse et Bordeaux. La SNCF mise sur une reprise du trafic entre le mercredi 28 mai et le lundi 2 juin, et espère que les départs pour le pont de l’Ascension pourront être maintenus. En attendant, il va falloir prendre son mal en patience et pour certains partir en quête de solutions de transports alternatives.

L’effondrement de la voie à Tonneins, s’il est dû à un événement climatique évidemment indépendant de la SNCF, n’en illustre pas moins la fragilité de nos infrastructures de transports face aux aléas climatiques, que ce soient des autoroutes ou des voies ferrées. On se rappelle à l’été 2023 la chute de 12 000 mètres cubes de roches sur l’autoroute A43 et la voie ferrée Lyon-Modane, qui avait paralysé la vallée de la Maurienne…

Pour la SNCF, l’entretien de son réseau est devenu une priorité et un défi. La conjonction de l’usure du temps et des effets croissants du changement climatique crée, en effet, une double pression sur des infrastructures déjà fragilisées. En 2025, le réseau ferroviaire français fait face à une situation préoccupante avec 4 000 km sur les 17 000 km de lignes qui sont en danger immédiat. Sans investissements supplémentaires, plus de 10 000 km pourraient être menacés dans la décennie à venir. Cette situation nécessite un financement urgent estimé à 4,5 milliards d’euros annuels dès 2028. Deuxième plus important d’Europe après l’Allemagne, le réseau français, avec près de 30 000 km de lignes exploitées, présente un âge moyen des voies de 30 ans, atteignant même 36,7 ans sur le réseau local. En 2024, 1 600 chantiers majeurs de régénération ont été menés, un record.

À cette vétusté s’ajoutent donc les effets du réchauffement climatique. En 2024, la SNCF a recensé 28 faits climatiques graves sur le réseau, c’est-à-dire des événements ayant entraîné des accidents ferroviaires. À côté se multiplient les nombreux autres événements climatiques qui affectent la régularité du service sans compromettre la sécurité ferroviaire.

Pour entretenir et sécuriser, l’argent reste bien sûr le nerf de la guerre. En février 2023, la première ministre Elisabeth Borne avait promis 100 milliards d’euros d’investissement dans le rail d’ici à 2040. Depuis, la dégradation des comptes publics est passée par là et à l’heure de la chasse aux économies, le plan est fragilisé. Il va falloir trouver de nouvelles pistes de recettes et parce que le rail est capital pour notre transition écologique, on a envie de paraphraser un célèbre slogan pour espérer qu’avec la SNCF, c’est possible.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 23 mai 2025).

Léon d'Amérique

pape

Les 133 cardinaux électeurs qui se sont enfermés en conclave dans la chapelle Sixtine mercredi auront mis moins de 48 heures pour choisir Léon XIV, le successeur de François, comme cela fut le cas pour ce dernier en 2013 et son prédécesseur Benoît XVI en 2005. Et comme pour ces papes-là, c’est un homme qui ne figurait pas en tête de liste des papabile, les potentiels papes, qui a finalement été choisi après quatre tours de scrutin seulement. Tout le monde se perdait en conjecture depuis la mort de François sur l’indécision supposée des cardinaux, la difficulté à trouver un successeur au populaire et charismatique « pape des pauvres » et leurs divergences pour s’accorder sur un nom et une ligne pour l’Église – conservatrice ou réformiste. Tout le monde, des vaticanistes distingués au 1,4 milliard de catholiques en passant par les journalistes, en aura été pour ses frais.

Mais au-delà de la forme c’est bien sûr le sens que revêt le choix de ce nouveau souverain pontife qui est à souligner, car il ne doit évidemment rien au hasard. Robert Francis Prevost est, d’abord, le premier pape américain, né à Chicago il y a 69 ans. On ne peut s’empêcher de percevoir là une éclatante réponse à l’irrespect dont avait fait preuve le président américain Donald Trump, qui avait publié sur son réseau social Truth social une image générée par intelligence artificielle où on le voyait… dans les habits du pape ! L’image, republiée par le compte X de la Maison Blanche, avait scandalisé le clergé américain. « Il n’y a rien d’intelligent ni de drôle dans cette image, Monsieur le Président. Ne vous moquez pas de nous », avaient écrit les prélats américains. Hier, Donald Trump, qui avouait rêver d’être pape, a été contraint d’en ravaler, se contentant cette fois de saluer très sobrement « un grand honneur pour les États-Unis ».

Le second point notable dans l’élection de Robert Francis Prevost est que celui-ci n’est pas un jésuite comme François mais un augustinien, c’est-à-dire qu’il est de l’ordre de Saint-Augustin, à l’organisation plus souple, davantage tourné vers vie communautaire, la prière et la recherche de Dieu dans l’unité fraternelle. Cette souplesse et cette profondeur spirituelle avaient d’ailleurs séduit François dont il était très proche. Dès lors, il y a bien une forme de continuité entre François l’Argentin et son successeur américain.

Enfin, c’est le choix du nom du pape qui est marquant. Léon n’avait pas été utilisé depuis la mort de Léon XIII (1810-1903), un pape très important dans l’histoire de l’Église puisque, à l’ère industrielle, il avait été à la fois progressiste par son ouverture au monde et son attention à la classe ouvrière, et conservateur par son respect strict de la doctrine catholique traditionnelle. Il a surtout fondé la doctrine sociale de l’Église ; un bouleversement majeur dont Léon XIV va se faire l’héritier pour affronter les grands chantiers de l’Église : préserver son unité, en harmoniser le fonctionnement et en redresser les finances, lutter contre les abus sexuels en son sein, réfléchir enfin à la place des femmes et relancer les vocations sacerdotales dans des sociétés de plus en plus sécularisées, ou encore déployer une vraie diplomatie pour le dialogue et la paix dans un monde en proie à la montée des populismes et des identitarismes.

Les premiers mots de Léon XIV, polyglotte qui parle le français, ont d’ailleurs été un « appel de paix » à « tous les peuples » pour « construire des ponts » à travers « le dialogue ». Dans le fracas d’un monde bouleversé par de multiples guerres et tensions qui ne cessent d’ériger des murs, l’appel de Léon XIV sera-t-il entendu ?

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 9 mai 2025)

Poutine Potemkine

poutine

Les années se suivent et se ressemblent sur la place Rouge. Depuis 2022 et l’invasion de l’Ukraine, Vladimir Poutine s’est approprié le Jour de la Victoire de l’URSS sur l’Allemagne nazie, célébrée chaque 9 mai, pour en faire un pur exercice de propagande teinté de révisionnisme. Le parallèle entre la Seconde Guerre mondiale et le conflit actuel en Ukraine est ainsi devenu un élément central de son discours, la Russie étant systématiquement présentée comme le pays agressé et non comme l’agresseur qu’il est. Pour justifier son "opération spéciale" d’envahissement de son voisin il y a un peu plus de trois ans, Vladimir Poutine a même invoqué la "dénazification" de l’Ukraine…

Cette année encore, le maître du Kremlin devrait saluer les soldats russes combattant dans le Donbass, les présentant comme l’égal des "héros" de la patrie d’il y a 80 ans. Et se gargariser d’avoir réussi – en dépit des pressions occidentales et des menaces ukrainiennes de ne pas respecter "sa" trêve – à faire venir à la tribune une trentaine de chefs d’État, dont le chinois Xi Jinping, le brésilien Lula, qui voudrait jouer un rôle de médiateur dans le conflit, et une kyrielle de dirigeants, autocrates alliés traditionnels de la Russie. Tous assisteront à une parade militaire millimétrée… mais qui aura tout du village Potemkine.

Les uniformes lustrés des troupes et les armes rutilantes masqueront, en effet, une réalité bien moins reluisante. Celle où la puissante armée russe – qui escomptait s’emparer de l’Ukraine en quelques jours avec une Blitzkrieg – n’est pas parvenue à dominer l’incroyable et ingénieuse résistance ukrainienne ni à détacher les Ukrainiens de leur président-courage Volodymyr Zelensky ; celle où l’on a vu un matériel militaire russe vieillissant et de jeunes soldats désemparés ; celle où la Russie a dû faire appel aux drones iraniens, à des troupes de la Corée du Nord et peut-être même de Chine pour tenir le front ; celle où les pires exactions ont été menées par des mercenaires de Wagner ; celle où l’armée russe a, certes, repris la région de Koursk conquise à l’été 2024 par Kiev, mais ne grignote plus que quelques kilomètres carrés le long de la ligne de front ; celle où le nombre exact de soldats morts est secret d’Etat, l’évoquer passible de prison.

La réalité dont ne parlera pas Poutine à ses invités, c’est aussi qu’en dépit des volte-faces d’un Donald Trump pourtant beaucoup mieux disposé à son égard que Joe Bien, il n’est pas parvenu à obtenir de lui une paix ni même un cessez-le-feu à son avantage ; il n’a pas pu empêcher l’Ukraine de signer un accord sur les minerais avec les États-Unis ; il n’a pas divisé l’Union européenne mais au contraire l’a ressoudée, derrière Zekensky et autour d’un plan colossal de réarmement de 800 milliards d’euros.

Enfin derrière sa parade d’un autre temps, Poutine ne dira rien de la réalité socio-économique de son pays. Le président russe n’a plus guère de nouvelles recettes fiscales, pas de nouveaux revenus pétroliers venant de sa flotte fantôme et toutes les recettes de l’État sont en train de diminuer quand l’inflation galope. Quoi qu’il en dise les sanctions occidentales pèsent lourd et l’économie russe, si elle connaît quelques éclaircies savamment mise en scène dans les médias d’État, est bien en deçà de ce qu’elle était avant la guerre.

Le 4 mai dernier un documentaire à sa gloire a été diffusé à la télévision russe présentant Poutine comme "irremplaçable", mais après 25 ans de pouvoir, le maître du Kremlin est confronté au plus redoutable adversaire des dictatures : la roue du temps qui passe, contre laquelle aucune parade, ni aucun mensonge, ne tient.

 

Le temps des guerres

pakistan

Le hasard, tragique, aura voulu que ce jeudi 8 mai, alors que le monde célèbre le 80e anniversaire de la fin de la Seconde guerre mondiale, surgisse la crainte de voir advenir une guerre totale entre l’Inde et le Pakistan, deux puissances nucléaires qui se toisent et s’affrontent depuis 1947 autour de la région du Cachemire. En réplique à l’assassinat de 26 touristes indiens le 22 avril, Narendra Modi a ordonné de frapper des cibles dans le Pakistan voisin, ainsi que dans la partie du Cachemire contrôlée par Islamabad, et affirme depuis avoir visé exclusivement des « infrastructures terroristes ».

Le Pakistan, prenant le monde à témoin, promet des représailles. Et tandis que la communauté internationale appelle « à la retenue », dans les deux pays – qui ont considérablement renforcé leurs capacités militaires depuis leur ultime confrontation en 2019 – les discours de haine se propagent sur les réseaux sociaux, des drapeaux adverses sont brûlés ou piétinés en pleine rue. Les diatribes nationalistes se diffusent sans frein. On mesure alors ce que disait Français Mitterrand, qui connut comme tant d’autres la Seconde guerre mondiale :  « le nationalisme, c’est la guerre ».

Cela se vérifie hélas toujours dans tous les conflits, de l’Ukraine à Gaza en passant par toutes ces guerres qu’on néglige, en Somalie, au Yémen, en République démocratique du Congo. Sans oublier les guerres internes, terribles car silencieuses, contre les femmes en Iran, en Afghanistan. Guerres conventionnelles, de haute intensité avec de nouvelles armes comme les drones ou le recours à l’intelligence artificielle, mais aussi guerres hybrides où la manipulation de l’information et les opérations d’influence sur internet sont devenues la règle.

80 ans après le 8-Mai, sous le coup des nationalismes et des autoritarismes qui fragilisent les démocraties et l’État de droit avec le dessein revendiqué de mettre à bas l’ordre multilatéral patiemment construit depuis 1945, le temps des guerres semble de retour. Un sondage Elabe publié hier montre d’ailleurs que 75 % des Français sont inquiets que le conflit en Ukraine se propage à d’autres pays proches de la Russie (Finlande, Estonie, Lettonie, Lituanie, Pologne, Moldavie, Roumanie…), même si l’inquiétude qu’il se propage jusqu’en France recule de 6 points, à 54 %. Et surtout un Français sur deux estime qu’il y a un risque de conflit mondial ; un sentiment plus largement répandu auprès des 25-49 ans (60 %).

On se sait pour l’heure ce qui va se passer dans les heures, les jours, les mois qui viennent dans le Cachemire, sur le Front ukrainien ou dans la bande de Gaza, mais à l’heure où aux États-Unis certains théorisent l’époque des Lumières noires, il est urgent que s’élèvent les voix de la paix, les voix européennes qui ont connu sur leur sol deux Guerres mondiales.

Demain, nous allons célébrer la Journée de l’Europe, qui commémore la Déclaration Schuman du 9 mai 1950, mais symbolise aussi la paix entre la France et l’Allemagne et les valeurs humanistes, celle des Lumières qu'il faut chérir et défendre. Car elles résistent toujours et finissent par triompher de la noirceur des temps de guerre.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du 8 mai 2025)

Les architectes du chaos

 

Tump Poutine

 

Depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, le 20 janvier dernier, le destin de l’Ukraine semble pris en étau par deux architectes du chaos – pour paraphraser l’écrivain Giuliano da Empoli et ses ingénieurs du chaos – lancés dans une sorte de rivalité-fascination réciproque, aussi fracassante qu’inquiétante pour le monde, et dont personne ne sait comment elle va se terminer. Donald Trump et Vladimir Poutine sont faits du même bois, entre narcissisme et paranoïa, autoritarisme et absence d’empathie, usant du chaos pour asseoir leur pouvoir et désireux de revenir au temps des empires, l’âge d’or (golden age) de l’Amérique du XIXe siècle pour l’un, l’URSS pour l’autre. Mais si des points communs sont patents entre les deux dirigeants, des différences importantes subsistent entre le milliardaire américain bling-bling de 78 ans et l’austère ancien agent du KGB de 72 ans.

En revenant au pouvoir après une stupéfiante remontada, Donald Trump, mû par la volonté de se venger de tous ceux qui l’ont contesté, est mieux préparé que lors de son premier mandat. Ses 100 premiers jours ont donné le vertige par le nombre de décisions prises et les renversements des politiques américaines menées jusqu’à présent. La guerre commerciale et ses tarifs douaniers XXL a déstabilisé l’économie mondiale ; le rapprochement avec Moscou a renversé les alliances avec l’Europe en vigueur depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Trump espérait surtout commencer son mandat en réglant la guerre en Ukraine en 24 heures, puis en 100 jours – rêvant même du prix Nobel – pour ensuite nouer des relations commerciales bilatérales fructueuses avec la Russie afin de contrer la Chine. On en est loin.

De l’autre côté, Vladimir Poutine a semé le chaos depuis bien longtemps, orchestrant des guerres en Tchétchénie, des ingérences en Géorgie, des opérations d’influence contre les États-Unis et des pays européens – dont la France – et une guerre en Ukraine dont les prémices ont commencé par l’annexion de la Crimée en 2014 avant l’invasion de l’Ukraine il y a maintenant plus de trois ans. Poutine a vu l’arrivée au pouvoir de Trump, ce businessman sauvé de la faillite par la Russie dans les années 80-90, d’un bon œil. Et lui a laissé l’impression de vouloir négocier.

Mais la vedette de téléréalité qui a signé le best-seller « L’art du deal » et l’ancien espion rompu aux manipulations subtiles et/ou brutales ne sont pas sur un pied d’égalité. Donald Trump a eu beau signer cette semaine un accord minier important avec l’Ukraine, il a dû concéder que le maître du Kremlin semblait le « balader ». Et pour cause, là où Trump veut des résultats rapides et tangibles, en tout cas avant les élections de midterm en 2026, Poutine, qui restera au pouvoir jusqu’en 2036, a le temps pour lui et joue la montre, quitte à épuiser économiquement son pays.

Face à l’inexpérience des diplomates américains, Poutine met en œuvre la méthode Gromyko, du nom de l’ex-ministre soviétique des Affaires étrangères que les Occidentaux appelaient Monsieur Niet pendant la guerre froide. Le président russe fait mine de vouloir négocier, demande le maximum, y compris ce qu’il n’a jamais eu, lance des ultimatums – comme sur la trêve qu’il a unilatéralement décrétée du 8 au 10 mai – mais ne cède rien, espérant obtenir une partie de ce qu’il exige. Le monde regarde ce bras de fer, avec impuissance chez les Européens et inquiétude chez les Ukrainiens. S’il y a deux architectes du chaos, il semble n’y avoir qu’un seul maître des horloges. Et, pour l’instant, il est à Moscou…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 3 mai 2025)

 

Un pont trop loin

  

calendrier

La succession des ponts du mois de mai a relancé le sempiternel débat sur les jours fériés en France, leur nombre et le niveau de productivité des Français. Un débat devenu un véritable marronnier qui commence toujours par le même constat, se poursuit par un emballement médiatico-politique où droite et gauche s’invectivent, puis finit par s’éteindre jusqu’à la prochaine fois.

L’automne dernier, alors que le gouvernement Barnier cherchait quelque 60 milliards d’économies pour le Budget 2025 afin d’éponger un déficit abyssal – 6,1 % du PIB et 3 230 milliards d’euros de dette – Gérald Darmanin avait lancé l’idée de supprimer un jour férié pour renflouer les caisses de l’État. Celui qui n’était alors pas encore redevenu ministre mettait ses pas dans ceux de Jean-Pierre Raffarin. En 2004, le Premier ministre instaurait, en effet, la « journée de solidarité » en supprimant le lundi de Pentecôte. Une décision prise dans l’urgence après la meurtrière canicule de 2003. Cette journée travaillée mais non payée devait rapporter 2,4 milliards d’euros par an à la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA). Si les recettes ont été au rendez-vous, leur utilisation est restée opaque et la question du financement de la dépendance toujours pas résolue vingt ans plus tard…

Ces jours-ci, à la faveur des suppliques de certains boulangers désireux de pouvoir travailler le 1er-Mai, le débat a rebondi avec de nouvelles idées. D’un côté, une proposition de loi, déposée par Annick Billon, sénatrice de Vendée, et Hervé Marseille, président du groupe Union centriste, entend « adapter le droit aux réalités du terrain » en modifiant le Code du travail pour permettre le travail le 1er-Mai notamment. De l’autre, le député LFI Antoine Léaument propose de supprimer certains jours fériés « associés à la religion »… et d’en créer un nouveau, le 18 mai pour commémorer la Commune de Paris.

La plupart des contributeurs à ce débat « essentiel » penchent toutefois pour la suppression d’un second jour férié mais est-ce réellement pertinent ? D’abord, les Français ne sont pas des privilégiés en matière de jours fériés puisqu’avec 11 jours fériés légaux, notre pays se situe dans la moyenne européenne. L’Espagne en compte 14, l’Italie 11, et l’Allemagne entre 9 et 13 selon les Länder.

La deuxième idée reçue sans cesse rebattue est que, les Français ne travaillant pas assez, il serait utile de supprimer un jour férié. Là aussi, il convient de nuancer. Selon les données de l’OCDE, en 2022, la France se classait au 6e rang en termes de productivité en Europe, derrière l’Irlande, le Luxembourg, le Danemark, la Belgique et les Pays-Bas. Et si la productivité du travail en France a traversé un long passage à vide entre la crise sanitaire et la fin 2022, elle s’est ensuite redressée, progressant au rythme annuel de + 1,3 % depuis le début de 2023, selon une note de l’OFCE publiée ce mois-ci. Si la productivité française a bien repris des couleurs, elle n’a, en revanche, pas retrouvé son niveau de fin 2019 contrairement à nos voisins européens et reste 5 % derrière eux. Mais l’OFCE ajoute que cette faible productivité française s’explique surtout par les politiques publiques mises en place dans le cadre du Plan de relance et notamment celles de soutien à l’apprentissage et aux entreprises ou encore celles de baisse du coût du travail.

Évidemment s’atteler à trouver des solutions efficaces à une situation socio-économique complexe, en associant les partenaires sociaux, est plus difficile que de céder à la tentation démagogique de brandir chaque année la suppression d’un jour férié, qui plus est au moment où les Français soufflent un peu en faisant le pont…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 2 mai 2025)