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Éditos

Nouvelles prouesses

 

cancer

 

À Berlin, le congrès 2025 de la Société européenne d’oncologie médicale (ESMO) a livré le visage d’une cancérologie en pleine mutation. Derrière les chiffres et les graphiques s’est ainsi esquissée une médecine toujours plus ciblée, combinatoire et individualisée. Une médecine qui, pour la première fois, semble en mesure de transformer en chroniques des maladies longtemps considérées comme fatales.

Les avancées les plus commentées concernent les anticorps conjugués – ces « chevaux de Troie » capables de délivrer un médicament cytotoxique directement au cœur des cellules tumorales. Pour les cancers du sein métastatiques ou certaines tumeurs solides, les résultats de survie sont spectaculaires : tolérance améliorée, rechutes retardées. Dans le même mouvement, plusieurs essais de phase 3, comme l’étude ALEX sur les cancers pulmonaires ALK +, confirment l’efficacité de molécules ciblées telles que l’alectinib. Ces progrès ne sont plus l’apanage d’une poignée de laboratoires et l’Europe, la France surtout, s’y imposent comme pôles d’excellence, avec l’Institut Curie, Gustave Roussy ou l’Oncopole toulousain.

Mais la véritable révolution se joue désormais dans la convergence entre la biologie et la donnée. L’intelligence artificielle s’invite, en effet, au cœur du diagnostic, de la prédiction de réponse et du suivi des rechutes. Elle apprend à lire les images, à croiser les biomarqueurs, à repérer les signaux faibles qu’aucun œil humain ne pourrait déceler. L’ère de la médecine de précision devient réalité avec un traitement pour un patient donné, à un moment donné, fondé sur son profil génétique et son histoire clinique. L’ESMO 2025 a aussi mis en lumière le rôle croissant des études en vie réelle, où les données issues des hôpitaux et registres nationaux redessinent la carte de l’efficacité thérapeutique au-delà des protocoles expérimentaux.

De la vessie au pancréas, du sein au mélanome uvéal, chaque spécialité entre ainsi dans une nouvelle ère. Les immunothérapies combinées à la chirurgie ou à la chimiothérapie ouvrent de nouvelles perspectives ; les vaccins anticancéreux et la modulation de l’inflammation sont les prochains chantiers.

Pourtant, l’enthousiasme scientifique ne saurait occulter la réalité humaine. En France, le cancer demeure la première cause de mortalité : plus de 433 000 nouveaux cas par an et 162 000 décès. Les progrès sont tangibles – 88 % de survie à cinq ans pour le sein, 93 % pour la prostate –, mais les écarts restent abyssaux : seulement 20 % pour le poumon, 11 % pour le pancréas. Derrière les statistiques, il y a des visages, des familles, des combats quotidiens.

La recherche avance, mais le soin doit suivre. Accompagner mieux, écouter davantage, prévenir plus tôt : tels sont les défis de la décennie. Si 60 % des cancers sont aujourd’hui guérissables, l’ambition des chercheurs est d’atteindre 75 % d’ici 2035. Pour cela, il faut une mobilisation collective : soignants, chercheurs, pouvoirs publics, associations, entreprises, citoyens. En ce mois d’Octobre Rose, symbole de la lutte contre le cancer du sein, la société tout entière est appelée à se souvenir que derrière chaque prouesse médicale, il y a une histoire humaine et que le vrai progrès se mesure à la qualité de vie rendue à tous ceux qui luttent contre la maladie.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 28 octobre 2025)

 

Crises d’aujourd’hui et de demain

 

grippe

 

Le relèvement, décidé par le gouvernement la semaine dernière, de « modéré » à « élevé » du niveau de risque lié à l’influenza aviaire hautement pathogène – la grippe aviaire –, inquiète à juste titre les éleveurs français. Ces derniers voient, en effet, se profiler d’angoissants confinements des volailles et, en cas de découverte de nouveaux foyers de contamination, le traumatisant abattage préventif des cheptels.

Bien sûr, sanitairement, une telle décision peut s’entendre, mais on ne mesure pas combien les éleveurs, qui ont la passion de leur métier chevillé au corps, vivent mal de voir leurs animaux, auxquels ils sont attachés, tués du jour au lendemain. De tels abattages, qui ont eu lieu pour plusieurs épidémies, dont celle, emblématique, de la vache folle il y a quelques années, ou celle actuelle de la dermatose nodulaire contagieuse, sont de vrais crève-cœurs pour la profession. Et s’ils sont évidemment efficaces, sont-ils toujours pertinents ?

Cette question est soulevée par les syndicats agricoles qui plaident pour un arrêt de ces abattages systématiques. Une cinquantaine d’agriculteurs de la Coordination rurale (CR) ont ainsi été évacués dans le calme, jeudi dernier, des locaux de l’État à Toulouse alors qu’ils voulaient appeler la ministre de l’Agriculture Annie Genevard pour la sensibiliser au problème et lui dire que « la dermatose nodulaire tue moins de 5 % des animaux infectés. » Même son de cloche du côté de la Confédération paysanne, qui s’oppose frontalement à la politique d’« abattage total » des élevages contaminés, qualifiée de « destructrice » et de « socialement insoutenable ». Il faut écouter ces revendications et peut-être voir si l’on peut réviser et affiner ces pratiques d’abattage systématique avec l’appui et l’expertise des scientifiques.

Les syndicats s’offusquent également que dans le cofinancement public de la vaccination – pierre angulaire de la stratégie nationale de prévention – la part de l’État, qui atteignait 70 % l’an passé, ne sera plus que de 40 % cette année des quelque 90 millions d’euros que devrait coûter la campagne vaccinale. Là aussi, on devrait pouvoir réviser la pratique quand bien même, en plein débat budgétaire, le gouvernement cherche à faire des économies tous azimuts…

Au-delà des épidémies du moment – grippe aviaire et dermatose bovine – il faut aussi dézoomer et regarder la situation à long terme. La propagation et le retour d’autres maladies vectorielles (fièvre catarrhale ovine, maladie hémorragique…) témoignent d’une accélération des risques. Le dérèglement climatique élargit la carte des vecteurs et fragilise des troupeaux déjà mis à rude épreuve par l’intensification des élevages et la mondialisation des échanges. Le risque épizootique devient ainsi systémique et s’y préparer demande de l’anticipation.

Renforcer la biosécurité, coordonner les réponses régionales et adopter enfin une stratégie One Health – qui souligne l’interdépendance entre santé humaine, animale et environnementale, et s’impose de plus en plus comme cadre d’élaboration des stratégies de gestion des épizooties – apparaissent comme des actions urgentes à mener au niveau national et international. Sans cette vigilance collective, nous risquons d’être démunis et de subir les prochaines crises déjà en marche.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 26 octobre 2025)

 
(Editoria

Le temps judiciaire

 

tribunal

 

Il est des temps que nul ne maîtrise. Celui de la justice, notamment, échappe aux horloges de l’actualité, aux emballements de l’opinion, aux impatiences médiatiques. Il avance à son rythme, méthodique, souvent lent, parfois désespérément long. Mais ce temps-là, qu’on accuse d’être « hors du monde », est précisément ce qui le protège des passions humaines. Car la justice n’a pas vocation à répondre à la hâte aux émotions de l’opinion ou aux impatiences des chaînes d’info en continu, mais à la rigueur du droit.

Pour les familles de victimes, ce temps est évidemment une interminable attente. Dans la nuit du 15 au 16 décembre 2020, Delphine Jubillar disparaissait dans le Tarn. Presque cinq ans plus tard, son mari, Cédric, vient d’être condamné à trente ans de réclusion criminelle. Et déjà, un nouvel horizon judiciaire s’ouvre : l’appel, prévu courant 2026. Pour lui, ce délai est une chance ; celle de rejouer sa défense. Pour les proches de Delphine, en revanche, c’est un nouveau cycle d’attente, un sursis douloureux. Entre l’envie de tourner la page et la peur qu’elle se rouvre, le temps de la justice devient un temps suspendu.

À l’opposé, certains voudraient accélérer le cours du temps judiciaire… qu’ils ont eux-mêmes ralenti. Nicolas Sarkozy, condamné à cinq ans de prison pour association de malfaiteurs dans le dossier du financement libyen de sa campagne de 2007, a ainsi multiplié pendant des années les recours, les exceptions, les manœuvres procédurales pour gagner du temps. Aujourd’hui incarcéré à la prison de la Santé, celui que ses soutiens présentent en martyr et en victime – au mépris des seules vraies victimes du dossier, celles du vol du DC10 d’UTA, ciblé par un attentat terroriste planifié par la Libye de Kadhafi – plaide pour que la justice se hâte. Ce renversement illustre le paradoxe d’une époque où l’on dénonce la lenteur d’une institution dont on a méthodiquement usé les délais. La justice, tel un miroir, renvoie à chacun sa propre stratégie, ses contradictions et, finalement, son rapport au temps.

Et puis il y a le temps long, celui qui dépasse une vie humaine. Dans l’affaire Grégory, quarante et un ans après le drame, la justice vient de mettre en examen la grand-tante de l’enfant pour association de malfaiteurs criminels. Quatre décennies de rebondissements, d’erreurs, de soupçons, de déchirements. Quarante et un ans pour tenter de faire la lumière sur un crime qui hante la mémoire collective. La lenteur, ici, n’est pas synonyme d’injustice mais témoigne de l’obstination d’un État de droit qui, même meurtri par ses propres failles, continue à chercher la vérité.

Le temps judiciaire – qui s’étire parfois en longueur pour des magistrats dévoués mais encore en manque de moyens – n’obéit ni à la tyrannie du direct, ni à la pression du tweet. Il se construit sur des faits, des preuves, des contre-enquêtes, des débats contradictoires. Il protège la société contre la tentation d’une justice expéditive, toujours tentante mais jamais juste. Car juger, ce n’est pas venger.

Alors oui, la lenteur de la justice agace, blesse parfois, mais elle est le prix de sa légitimité. Dans un monde saturé de réactions instantanées, le temps judiciaire demeure l’un des derniers espaces où la raison tente de dominer la pulsion. Et s’il est lent, c’est peut-être parce qu’il doit être juste, avant d’être rapide.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du dimanche 26 octobre 2025)

 

Frais bancaires : la grande opacité

 

CB

Les banques françaises ont décidément un talent rare : celui de faire payer leurs clients pour ce qui, ailleurs bien souvent, relève du simple service. L’Observatoire des tarifs bancaires vient ainsi de montrer que les frais bancaires ont bondi de 3,1 % en un an, soit trois fois plus que l’inflation, ce que déplore à raison la vigilante association UFC-Que Choisir. Une hausse d’autant plus choquante qu’elle frappe indistinctement tous les clients, et notamment les plus modestes, au moment même où le secteur affiche des profits records.

Les frais de tenue de compte explosent : + 8,95 % en moyenne, certaines banques passant brutalement de la gratuité à 24 € par an ; moins de 10 % des établissements continuent de ne rien facturer. La gratuité devient l’exception. Et chaque avancée obtenue par les associations de consommateurs est aussitôt contournée par un nouveau tarif destiné à préserver les marges.

On comprend l’indignation de l’UFC-Que Choisir : le système s’est retourné contre ceux qu’il prétend servir. À l’heure où un algorithme boursier exécute des millions d’ordres en une fraction de seconde, comment justifier qu’un virement entre deux comptes d’un même client puisse encore générer des frais ? Comment expliquer qu’un découvert de quelques euros pendant deux jours puisse coûter dix ? Ce qui est gratuit dans les banques en ligne ou à l’étranger reste payant en France. Dans un monde où la vitesse de traitement est instantanée, cette lenteur tarifaire confine au cynisme. Les banques françaises savent trader à haute fréquence, mais facturent à bas rendement.

Plus grave encore : la relation client se délite. Huit Français sur dix n’ont pas tout à fait confiance dans les conseils de leur banque, et plus de la moitié se sont déjà sentis « arnaqués ». Les conseillers bancaires, pressés par des objectifs commerciaux, ne conseillent plus. Ils ne préviennent pas un client qui glisse vers le découvert, mais lui envoient la facture qui en découle.

Cette dérive appelle une réaction. L’Assemblée nationale s’en est saisie avec une proposition de loi pour interdire les frais d’incidents bancaires, ces minima forfaitaires appliqués aux découverts, même autorisés. Un geste nécessaire, mais tardif. Car il ne s’agit pas seulement de plafonner des abus : c’est la logique même du rapport entre banques et clients qu’il faut repenser. Les clients ne veulent plus être des sources de revenus passifs, mais des partenaires écoutés et respectés.

La révolution viendra, que les banques le veuillent ou non. Les cryptomonnaies, les stable coins ou la finance décentralisée esquissent déjà un autre modèle, instantané, transparent et moins coûteux. Les banques traditionnelles, longtemps protégées par leur poids institutionnel, ne peuvent plus ignorer cette lame de fond. Si elles ne comprennent pas que la confiance ne se facture pas, d’autres se chargeront de la regagner à leur place. L’histoire économique est pleine de géants déchus qui n’ont pas su entendre le grondement du changement…

(Éditorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 20 octobre 2025)

L'intime conviction

tribunal


Après quatre semaines d’audiences, l’un des plus médiatiques procès de ces dernières années s’achève aujourd’hui devant la cour d’assises du Tarn. Dans quelques heures, Cédric Jubillar, accusé du meurtre de sa femme Delphine, disparue dans la nuit du 15 au 16 décembre 2020, connaîtra son sort, entre la réclusion criminelle que les procureurs ont requis contre lui pour trente ans, en dépit de l’absence de corps, ou l’acquittement qu’ont plaidé hier les deux avocats du peintre-plaquiste.

On peut d’abord se féliciter de la façon dont ces quatre semaines de procès ont été organisées et remarquablement conduites par la présidente Hélène Ratinaud. À l’heure où la justice est attaquée de toutes parts, ou certains estiment que l’État de droit n’est « pas intangible », où des magistrats sont menacés, parfois de mort, pour avoir simplement appliqué la loi, le procès Jubillar a démontré que la justice française se rend dans des conditions dignes, respectueuses et sereines, loin de tout emballement ou toutes pressions médiatiques ou politiques. C’est une leçon qu’on ne peut pas ne pas évoquer.

Ces quatre semaines intenses ont été marquées par des moments forts – les témoignages poignants des proches et de la famille de Delphine, celui de la mère de l’accusé ou les paroles des enfants lues par leurs avocats – et des rebondissements – le numéro de téléphone de l’amant copié-collé par un gendarme ou les expertises techniques sur les lunettes de Delphine. Dans son box, l’énigmatique Cédric Jubillar a maintenu son innocence — « je ne l’ai pas tuée, je le martèlerai jusqu’au bout » – sans qu’aucune émotion ne semble percer de son visage de cire ni de ses paroles.

Ce matin, les six jurés se réuniront et reviendront sur ces quatre semaines de procès. Que vont-ils en retenir pour forger leur intime conviction, « avec l’impartialité et la fermeté qui conviennent à un homme probe et libre » selon le serment qu’ils ont prêté en s’installant dans le prétoire du tribunal d’Albi le 22 septembre dernier ? Les moments forts, les paroles des témoins, des experts, de l’accusé, le réquisitoire des avocats généraux, les plaidoiries des parties civiles ou de la défense ? Ou encore l’ambiance si particulière d’un procès d’assises où se pressaient 300 journalistes accrédités pour en suivre les débats ?

Il y a là une part de mystère car rien n’est écrit à l’avance, rien n’est automatique. « La conviction des jurés se forge beaucoup sinon définitivement au cours des débats. La plaidoirie rassemble les derniers arguments, permet de réfuter la démonstration de l’avocat général mais il arrive souvent qu’en réalité la conviction soit faite avant même que commence l’heure de l’éloquence », avait raconté Robert Badinter, le ministre de la Justice qui abolit la peine de mort, mais qui fut avant cela le grand avocat pénaliste d’accusés qui risquaient alors la peine capitale.

Ce matin, les jurés vont devoir dire si Cédric Jubillar a tué son épouse et si oui quelle peine il mérite. Cette responsabilité-là est écrasante ; tamiser les certitudes et les doutes est immensément complexe ; et tenir le destin d’un homme entre ses mains les marquera à vie. « Il est effrayant de penser que cette chose qu’on a en soi, le jugement, n’est pas la justice. Le jugement, c’est le relatif. La justice, c’est l’absolu. Réfléchissez à la différence entre un juge et un juste », écrivait Victor Hugo dans « L’homme qui rit ». Ce matin, les jurés, citoyens ordinaires devenus acteurs d’un procès extraordinaire, ont la lourde tâche de tendre vers l’absolu et d’être justes…

(Editorial dans La Dépêche du Midi du vendredi 17 octobre 2025)

La tactique du moine-soldat

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En se définissant lui-même comme moine-soldat, Sébastien Lecornu avait attiré l’attention de l’opinion et des oppositions sur le côté moine – dévot du macronisme et disciple zélé du président de la République. Hier à l’occasion de son discours de politique générale devant l’Assemblée nationale, il vient de donner à voir son côté soldat et on mesure que le Premier ministre a sans doute retenu de son passage au ministère des Armées quelques leçons de tactiques militaires. Comme la défense élastique, qui consiste à céder temporairement du terrain à l’adversaire sans rompre la cohésion des forces pour préparer d’autres combats…

La suspension de la réforme des retraites, après l’abandon du recours à l’article 49.3 qui permet une adoption sans vote, peut ainsi être lue à cette aune. Totem du macronisme, seule réforme tangible du chaotique second quinquennat d’Emmanuel Macron, cette réforme est devenue le nœud gordien de la vie politique française au détriment de tant d’autres sujets capitaux pour l’avenir du pays. Adoptée sans débat et sans vote avec justement le 49.3, dénoncée unanimement par tous les syndicats pendant des semaines de manifestations monstres et de journées de grèves, contestée par une écrasante et constante majorité de Français, la réforme des retraites de 2023 est devenue – à tort ou à raison – le symbole d’un pouvoir arrogant, incapable d’écouter son peuple ni les partenaires sociaux.

Échaudés par l’interminable conclave concocté par un François Bayrou qui semblait désireux de gagner du temps et escomptait concéder seulement des modifications à la marge, les syndicats et les oppositions n’ont cessé de réclamer l’abrogation ou la suspension de la réforme honnie. Crise politique oblige, ils ont été rejoints par celle qui a donné son nom à la réforme, l’ancienne Première ministre Elisabeth Borne – un crime de lèse-majesté qui lui a coûté son poste gouvernemental – et même par le tout récent prix Nobel d’Économie Philippe Aghion, pourtant peu suspect d’anti-macronisme primaire.

En reculant sur la réforme des retraites, Sébastien Lecornu fait donc tout simplement preuve de sagesse… mais aussi d’habileté. En répondant favorablement aux exigences du PS, dont le groupe parlementaire avait la clé de la censure à l’Assemblée, le Premier ministre piège les socialistes : comment eux, qui se veulent parti de gouvernement, pourraient justifier une censure avant l’examen du budget puisque leurs exigences ont été satisfaites ? Et de fait, tout en revendiquant une victoire, ils ont été contraints hier d’annoncer qu’ils ne censureraient pas…

Ce joli coup de Sébastien Lecornu ne le préserve toutefois pas de la censure qui pourrait se jouer à quelques voix près. Une motion de censure transpartisane déposée par le groupe LIOT en mars 2023 avait été rejetée à 9 voix près… Jeudi, des frondeurs au PS, des francs-tireurs à droite, des électrons libres chez les non-inscrits, une partie des LIOT peuvent compléter le décompte jusqu’aux 289 voix nécessaires. Si demain, Sébastien Lecornu survit à la censure, nul ne dit qu’elle n’interviendra pas plus tard lorsqu’il faudra plonger dans un budget dont les principales mesures ressemblent furieusement à celles du budget Bayrou…

Le Premier ministre a martelé hier à plusieurs reprises « le gouvernement proposera, nous débattrons, vous voterez ». Manière peut-être de rappeler sa volonté de revenir – enfin – à cette démocratie parlementaire qu’Emmanuel Macron a trop souvent méprisée. Manière aussi de se préparer à un débat budgétaire qui aura tout, dans une Assemblée d’accord sur rien, d’une guerre d’usure…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 15 octobre 2025)


L'illusion du changement

 

Macron Lecornu

Après une semaine de psychodrame où l’on a vu un Premier ministre démissionner 14 heures après avoir dévoilé son gouvernement – un record – puis être renommé comme si de rien n’était quatre jours plus tard, il aurait été insupportable et ridicule pour une France à cran de patienter des jours pour connaître qui allait gouverner le pays. Par chance, Emmanuel Macron devant partir hier soir en Égypte, le calendrier n’a pas subi sa procrastination légendaire et le gouvernement Lecornu II a été présenté hier à 22 heures.

Une équipe accouchée au forceps tant la composition relevait du casse-tête : comment composer un gouvernement qui puisse éviter une motion de censure dès cette semaine, qui soit « libre » et exempt de personnalités dont l’agenda serait rivé sur la présidentielle de 2027 ? Comment bâtir une équipe crédible alors même que les partis qui composaient le « socle commun » sur lequel s’étaient appuyés Michel Barnier et François Bayrou ont été incapables de s’entendre, minés par les ambitions de leurs chefs et par les appétits de certaines personnalités francs-tireuses ? Et comment compter sur ces partis, fracturés par des divisions internes, particulièrement chez LR ?

Sébastien Lecornu – dont la bonne volonté est saluée par un sondage dans lequel il gagne 11 points de popularité – a donc tenté la seule option possible : celle du gouvernement technique. Ainsi après les gouvernements macronistes où il fallait « être fier d’être des amateurs » pour reprendre une expression d’Emmanuel Macron, après le gouvernement de poids lourds de François Bayrou dont on a vu la piètre efficacité, voilà le gouvernement d’experts, comme cela s’est pratiqué en Europe du Nord et en Italie.

Plusieurs hauts fonctionnaires se retrouvent ainsi appelés à la rescousse pour redresser le pays… si tant est qu’ils en aient le temps au vu de la menace de censure qui plane. Évidemment, un gouvernement technique peut être séduisant. Éloigné des luttes partisanes, il peut agir de manière plus rationnelle, peut-être plus neutre et donc dégager le consensus introuvable depuis 2024 voire 2022. Le problème est qu’un gouvernement technocratique est certes légitime mais bien peu démocratique puisqu’il ne traduit pas un choix électoral direct. En dépolitisant les décisions qu’il est amené à prendre, il finit aussi par travestir les règles politiques : un budget, une politique éducative ou économique, ne sont jamais neutres, elles traduisent des orientations politiques. Enfin, un gouvernement technique est loin d’être la garantie de faire barrage à l’extrême droite. En Italie, après le gouvernement technique de Mario Draghi, c’est Giorgia Meloni, issue du parti post-fasciste MSI qui est arrivée au pouvoir…

Mais le gouvernement Lecornu II n’est pas totalement technique et on retrouve des ministres qui étaient déjà en poste : Rachida Dati, Catherine Vautrin, Gérald Darmanin… même si d’autres – trop critiques ? – ont été brutalement limogés comme Elisabeth Borne. Comment dès lors expliquer aux Français que cette équipe baroque incarne vraiment la « rupture » promise sur le fond et la forme et non la continuité des politiques macronistes menées depuis 2017 ? Le moine-soldat de Matignon revisite ainsi la célèbre formule du Guépard – « Il faut que tout change pour que rien ne change » – mais propose davantage une illusion de changement ; « Pour que rien ne change, ne rien changer… »

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 13 octobre 2025)

Meilleurs amis

 

chien

« Le chien est le meilleur ami de l’homme », selon le vieil adage populaire, mais l’inverse ne se vérifie pas toujours hélas. Il y a encore des hommes qui abandonnent leur animal comme un vieux jouet dont on se serait lassé. Les statistiques de la Société protectrice des animaux et des nombreuses associations de défense des animaux en France le montrent ainsi sans conteste : en dépit des campagnes de communication et de sensibilisation, chaque été près de 8 000 animaux sont abandonnés et recueillis dans des refuges débordés qui tiennent grâce à l’engagement remarquable de leurs salariés et bénévoles. Sur l’année c’est près de 40 000 animaux qui sont ainsi recueillis.

Et parmi ces animaux abandonnés se trouvent les chiens que l’on dit « dangereux », comprendre ceux que la loi catégorise en chiens d’attaque (catégorie 1), dont l’acquisition, la vente ou l’importation sont interdites et les chiens de garde et de défense (catégorie 2), qui doivent être déclarés en mairie, porter une muselière et être tenus en laisse. Des chiens « dangereux », qui, selon un rapport de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (ANSES) sont impliqués dans environ 20 % des morsures graves en France.

Des affaires de morsures très médiatisées soulignent ainsi l’implication de ces chiens et la responsabilité de leurs propriétaires est pointée, avec l’idée qu’ « il n’y a pas de mauvais chiens, il n’y a que de mauvais maîtres ». Une assertion simpliste pour une réalité beaucoup plus complexe. Les études scientifiques montrent, en effet, que le comportement d’un chien résulte d’une interaction entre l’éducation, la socialisation et la qualité des interactions du chien avec l’humain, l’environnement dans lequel il vit, son âge et son état de santé, ou encore son patrimoine génétique. Le risque de voir un chien attaquer provient ainsi d’une combinaison complexe de facteurs où le propriétaire joue bien sûr un rôle déterminant, mais qui n’excluent ni l’hérédité ni l’environnement global du chien.

Dès lors, au-delà de la réglementation qui doit évidemment être scrupuleusement respectée et évaluée au fil des ans, c’est bien la sensibilisation sur laquelle on doit insister. Sensibilisation de tous – propriétaires, enfants, adultes – aux signaux de stress, d’inconfort ou de peur exprimés par les chiens et apprentissage des bons comportements à adopter. Sensibilisation des propriétaires aux bonnes pratiques pour socialiser leur chien dès son plus jeune âge, prévoir des moments de dépense physique et mentale suffisante, respecter ses routines et lui garantir un environnement stable.

Bref, ne pas considérer le chien comme un objet, un accessoire dont on se débarrasserait à la moindre contrariété ; pour, au final, être vraiment à la hauteur du meilleur ami de l’homme.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du dimanche 12 octobre 2025)

Covid-19 : toujours là...

covid

 

La pandémie de Covid-19 ne fait plus la une des médias ; d’autres urgences, d’autres drames, d’autres enjeux géopolitiques, climatiques, économiques internationaux ou nationaux occupent nos esprits et notre quotidien. Et pourtant, le coronavirus est toujours là et continue à circuler dans le monde. Cinq ans après son apparition, le virus SARS-Cov-2, qui a mis l’économie mondiale à genoux pendant de longs mois et bouleversé notre vie quotidienne avec ses confinements, ses couvre-feux et l’apprentissage des gestes barrière, continue à mobiliser et à inquiéter les communautés médicale et scientifique au gré de l’apparition de nouveaux variants.

La situation du Covid-19 en ce mois d’octobre montre d’ailleurs une nouvelle hausse des cas avec la circulation d’un nouveau variant dominant issu d’Omicron nommé XFG, et dit "Frankenstein." Les cas repartent à la hausse en France et dans d’autres pays européens, avec une progression notable depuis septembre. On observe une augmentation de 16 % des actes pour suspicion d’infection au Covid-19 chez les adultes français en une semaine et de 17 % chez les enfants âgés de 2 à 14 ans. Et le variant XFG domine la circulation actuelle du virus en Europe et aux États-Unis, contribuant à cette recrudescence de l’épidémie.

Une nouvelle vague – la 15e ! – qui n’est pas une surprise. En avril 2020 déjà, le Center for Infectious Disease Research and Policy (Cidrap) de l’université du Minnesota, aux États-Unis, proposait un scénario "de pics et de creux" épidémiques sur le long terme. Le Covid-19 surfe donc sur les vagues pour continuer à nous narguer.

Dès lors, la vaccination pour les aînés et les personnes fragiles – dont la campagne 2025 va commencer le 14 octobre en France – est évidemment toujours recommandée, n’en déplaise aux antivax qui retrouvent du tonus grâce à l’administration Trump. Le mois dernier, des experts nommés par le ministre de la Santé américain, Robert Kennedy Jr, antivaccin notoire, ont, en effet, remis en question l’efficacité et la sûreté des vaccins contre le Covid-19, se refusant explicitement à le recommander. En France, la vaccination, jugée toujours protectrice contre les formes graves et le risque de Covid long, reste évidemment recommandée, particulièrement aux personnes les plus à risque.

Au-delà, la persistance du Covid depuis cinq ans rappelle au monde combien il doit se préparer à faire face à d’autres épidémies à l’avenir. Et pour cela, la collaboration multilatérale reste la clé. S’il n’est pas contraignant, l’accord sur les pandémies de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), adopté en mai, vise à mieux prévenir, préparer et répondre aux futures pandémies en garantissant un accès équitable et rapide aux vaccins, médicaments et diagnostics, en renforçant les systèmes de santé nationaux, en améliorant la surveillance et le partage d’informations, et en établissant des mécanismes de coordination mondiale en cas d’urgence.

Car de nouvelles pandémies provenant de virus déjà connus qui mutent, de virus existant chez des animaux (zoonoses) qui sautent à l’humain ou d’agents infectieux encore inconnus, sont attendues comme un risque sanitaire mondial à long terme.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 6 octobre 2025)

Inacceptable

 

Medecin

Le nouveau rapport de l’Observatoire annuel de la sécurité des médecins, qui vient d’être publié, est particulièrement préoccupant. Avec 1 992 incidents signalés par les praticiens l’an passé, les actes de violence envers les médecins affichent une hausse de 26 % par rapport à 2023. En trois ans, le nombre d’agressions recensées a presque doublé ! Le Conseil de l’ordre des médecins estime désormais qu’il ne s’agit plus d’événements isolés mais bien d’un « problème structurel qui fragilise l’ensemble de la profession médicale » et qui, par ailleurs, concerne toutes les spécialités.

Si les médecins généralistes, les plus au contact de la diversité de la population, sont les plus ciblés, de nouvelles disciplines sont désormais pareillement exposées, comme l’endocrinologie, la rhumatologie, la gériatrie, la cancérologie ou la médecine physique et de réadaptation. Insultes, menaces, violences verbales et parfois physiques… autant d’agressions insupportables qui touchent les cabinets des grands centres urbains comme ceux des milieux ruraux. Et les chiffres, qui font froid dans le dos, sont certainement sous-estimés. Par empathie ou par résignation, nombre de médecins victimes renoncent à porter plainte…

Comment en est-on arrivé là ? Comment, après avoir applaudi les soignants pendant les confinements de la pandémie de Covid-19, certains peuvent s’en prendre aux personnels soignants ? L’exaspération de patients face aux dysfonctionnements d’un système de santé perfectible, fragile et sous-financé – que subissent aussi les soignants –, la colère face à des délais d’attente interminables pour certains rendez-vous, l’incompréhension face à un diagnostic ou un refus de délivrance d’un traitement ou d’un arrêt de travail : rien de tout cela ne saurait justifier des actes d’agressions envers les médecins.

Face à cette violence, les pouvoirs publics ne sont pas restés les bras ballants et, depuis 20 ans, des initiatives ont été prises. Dès 2002, le Conseil national de l’Ordre des médecins a créé l’Observatoire de la sécurité ; en 2011 un protocole interministériel Santé-Sécurité-Justice-Ordres a renforcé ce dispositif partenarial. Et en 2023, le docteur Jean-Christophe Masseron, président de SOS Médecins France et Nathalie Nion, cadre supérieure de santé à l’AP-HP, ont remis un rapport complet sur le sujet. Parmi ses 42 mesures, la création d’un délit unique d’outrage pour couvrir tous les professionnels de santé ou encore des dispositifs d’alerte notamment pour les professionnels libéraux les plus exposés. Sensibiliser le public et former les soignants, prévenir les violences et sécuriser l’exercice des professionnels et déclarer les agressions et accompagner les victimes figuraient comme axes forts.

Le rapport a enfin débouché cet été sur une loi qui a traduit ces orientations dans le Code pénal et qui a élargi la protection à tous les personnels exerçant dans les lieux de soins, des hôpitaux aux Ehpad en passant par les pharmacies ou les laboratoires. Une loi qui, on l’espère, portera ses fruits pour que les médecins et les professionnels puissent exercer en toute sécurité.

(Éditorial dans La Dépêche du Midi du vendredi 3 septembre 2025)