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Éditos

Le temps contre Poutine

putin


Le 10 juin prochain, la guerre en Ukraine va franchir un terrible cap symbolique : avec 1 568 jours de conflit, elle égalera la durée de la Première Guerre mondiale. Et ce que Vladimir Poutine présente encore comme son "opération spéciale" devrait probablement dépasser ce décompte, en y ajoutant un cran supplémentaire dans l’horreur. Car le maître du Kremlin, faute de pouvoir enregistrer de significatives victoires militaires sur le front où aucune percée décisive ne lui permet d’imposer sa victoire, bombarde de plus en plus de cibles civiles, notamment dans la région de Kiev. Dimanche dernier, Moscou a ainsi fait subir à la capitale de l’Ukraine l’un des bombardements les plus intenses depuis le début de la guerre, avec 600 drones et 90 missiles, dont un balistique hypersonique à moyenne portée de type Orechnik, ceux-là mêmes qui sont conçus pour porter des charges nucléaires.

Ce n’est évidemment pas la première fois que la Russie cible délibérément des civils – trente-six pays et l’Union européenne se sont d’ailleurs engagés à instituer un tribunal spécial destiné à juger Vladimir Poutine pour l’invasion de l’Ukraine et ses crimes de guerre. Mais il y a là l’illustration d’une fuite en avant d’un pouvoir qui s’enferme dans l’escalade et ne sait plus comment terminer la guerre qu’il a lui-même déclenchée sans perdre la face.

Cette logique d’escalade devient pour Poutine de plus en plus difficile à justifier devant son peuple. Car en dépit du rouleau compresseur de la propagande d’État, les Russes ressentent chaque jour un peu plus les effets de la guerre en Ukraine. L’économie de guerre maintient encore l’activité, mais elle nourrit aussi l’inflation, les tensions sur le marché du travail et l’usure du quotidien. Mais surtout, les habitants mesurent de plus en plus que la lointaine "opération spéciale", qui ne devait être l’affaire que de quelques jours et qui dure depuis quatre ans, est bel et bien une guerre, avec des bombardements qui touchent leurs infrastructures énergétiques et des bâtiments jusqu’à Moscou.

Bunkérisé dans le Kremlin, Poutine s’est aussi enferré dans le déni. Il punit désormais lourdement quiconque diffuse sur internet des images des dégâts provoqués par les frappes ukrainiennes. Cette volonté de fabriquer une réalité parallèle, comme l’Union soviétique érigeait jadis ses villages Potemkine, se heurte pourtant au mur des de la réalité. Tous les Moscovites ont pu voir de visu les immenses panaches de fumée noire provoqués par les attaques ukrainiennes…

Vladimir Poutine pensait que cette guerre rendrait au citoyen moyen russe un sentiment de grandeur impériale. Las, après quatre ans de conflit contre une Ukraine qui lui tient tête, la Russie semble enlisée et Vladimir Poutine doit faire face non seulement aux échecs militaires, économiques et diplomatiques, mais surtout à l’inquiétude et aux questions des Russes. Les autocrates redoutent rarement leurs ennemis extérieurs. Ils craignent davantage le jour où leurs propres citoyens cessent de croire à leur récit. "La meilleure forteresse des tyrans, c’est l’inertie des peuples", disait Machiavel. La forteresse de Poutine n’est visiblement plus aussi solide qu’avant…

Philippe Rioux

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 30 mai 2026)

Sciences et fantasmes

 

espace

 

Il fallait bien que cela arrive. Dans une Amérique traversée par les théories complotistes, les outrances des réseaux sociaux et la défiance envers toute forme d’autorité scientifique, Donald Trump a trouvé un nouveau carburant politique : les OVNI. Ou plutôt les UAP, leur appellation bureaucratique moderne, sans doute plus compatible avec les codes du Pentagone. Alors Washington déclassifie. Des dizaines de documents. Des "orbes lumineux". Des "disques volants". Une apparition ressemblant à "l’œil de Sauron", référence au "Seigneur des anneaux". Le vocabulaire est à mi-chemin d’un rapport militaire et d’une convention de science-fiction. L’Amérique adore cela : le secret, le mystère, la sensation permanente qu’un gigantesque complot se cache derrière les rideaux de l’État fédéral – le deep state, l’État profond cachottier…

Et Donald Trump connaît parfaitement cette mécanique. En promettant "la transparence", il offre au public exactement ce qu’il attend : l’illusion qu’on lui révèle enfin ce qu’on lui cachait depuis toujours. Peu importe que le Pentagone lui-même rappelle depuis des mois qu’aucune preuve crédible d’origine extraterrestre n’existe. Peu importe que la plupart des phénomènes étudiés soient finalement des ballons, des drones, des satellites ou de simples erreurs d’identification. Le doute suffit. Le doute nourrit l’attention. Et l’attention nourrit la politique.

Le paradoxe est presque cruel. Car au même moment, l’administration Trump poursuit méthodiquement sa guerre contre les institutions scientifiques américaines. Les universités voient leurs financements amputés. Les agences de santé publique comme les CDC subissent coupes budgétaires et pressions politiques. Les chercheurs climatiques deviennent suspects. La parole scientifique, elle, est continuellement relativisée, contestée ou noyée dans le vacarme numérique. Autrement dit : on célèbre les archives sur les extraterrestres pendant qu’on affaiblit les laboratoires capables d’expliquer le réel. Cette contradiction dit quelque chose de profond sur notre époque et sur l’Amérique de Trump. La science exige du temps, du doute méthodique, des protocoles, des vérifications. Le sensationnalisme, lui, produit un résultat immédiat. Une vidéo floue d’un objet dans le ciel circulera toujours mieux qu’une étude scientifique de cent pages. Une rumeur sur une base secrète captera davantage l’attention qu’un rapport sur la désinformation numérique ou les risques climatiques.

Le danger n’est pas de s’intéresser aux phénomènes aériens non identifiés. Après tout, tout État sérieux doit surveiller son espace aérien et enquêter sur ce qu’il ne comprend pas immédiatement. Le problème commence lorsque le mystère devient un produit politique et médiatique plus rentable que la connaissance elle-même. Pendant ce temps, ailleurs, des scientifiques tentent encore de faire leur travail. En France, le Geipan du Cnes analyse depuis des années les signalements d’objets inexpliqués avec une approche froide, technique, souvent décevante pour les amateurs de soucoupes volantes. Et c’est précisément cela, la science : accepter que la réalité soit parfois beaucoup moins spectaculaire que les fantasmes.

Au fond, l’affaire des OVNI version Trump raconte moins notre fascination pour les extraterrestres que notre difficulté croissante à distinguer information, divertissement et propagande. Plus le monde devient complexe, plus la tentation du récit simple et spectaculaire grandit – et les populistes l’ont bien compris. Or plus que jamais, les démocraties auront besoin de science solide, de recherche indépendante et d’esprits capables de vérifier les faits. Pas de nouvelles soucoupes médiatiques lancées pour occuper le ciel politique.

Philippe Rioux

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 26 mai 2026)

 

A table citoyens !

banquet


 
 De quoi le "Canon français" est-il le nom ? Celui d'un "repas entre copains" comme le martèlent ses deux fondateurs, d'un banquet géant célébrant la convivialité à la française, d'un rendez-vous où les bons produits locaux sont mis en avant ? Ou d'un rendez-vous savamment pensé par des as du marketing où le ticket d'entrée paraît exorbitant par rapport à la qualité des mets servis, qui laisserait à désirer selon de nombreux témoignages, où le côté franchouillard aimante, d'évidence, des sympathisants de la mouvance identitaire qui savent pouvoir se retrouver entre eux, au point que certains se laissent aller à proférer des insultes racistes et à faire des saluts qui ressemblent tout de même furieusement à des saluts nazis ?
 
 

De quoi le "Canon français" est-il le nom ? Celui d'un "repas entre copains" comme le martèlent ses deux fondateurs, d'un banquet géant célébrant la convivialité à la française, d'un rendez-vous où les bons produits locaux sont mis en avant ? Ou d'un rendez-vous savamment pensé par des as du marketing où le ticket d'entrée paraît exorbitant par rapport à la qualité des mets servis, qui laisserait à désirer selon de nombreux témoignages, où le côté franchouillard aimante, d'évidence, des sympathisants de la mouvance identitaire qui savent pouvoir se retrouver entre eux, au point que certains se laissent aller à proférer des insultes racistes et à faire des saluts qui ressemblent tout de même furieusement à des saluts nazis ?

Les deux fondateurs du "Canon français", Pierre-Alexandre Mortemard de Boisse et Géraud du Fayet de La Tour, qui ne ratent jamais une occasion de rappeler leurs débuts dans l'aventure des banquets géants, se défendent et voient dans les critiques qui leur sont adressées des pisse-froid et des aigris qui monteraient en épingle les incidents pour nuire à leur réputation. Surtout, les deux aristocrates se défendent de faire de la politique, affirmant simplement vouloir "apporter de la joie et des sourires chez les gens".

Et pourtant, c'est bien le milliardaire catholique conservateur Pierre-Édouard Stérin, qui expliquait récemment au New York Times être "plus à droite que l'extrême droite", qui a investi dans l'entreprise qui détenait le Canon français. Le même Stérin que l'on retrouve aussi dans l'association "Les plus belles fêtes de France", au point que de nombreux élus se sont retirés de ce label devenu embarrassant... D'évidence, l'une et l'autre des manifestations participent bien d'un récit identitaire et profondément politique.
Et il n'y a finalement rien d'étonnant, car les banquets, depuis l'Antiquité, ont toujours eu une dimension politique.

Dans la Grèce antique déjà, les banquets étaient des lieux où l'on parlait de la cité autant que l'on mangeait. Chez les Romains puis au Moyen Âge, ils servaient à afficher la puissance, à sceller des alliances et à mettre en scène un ordre social. Plus tard, pendant la Révolution française puis sous la monarchie de Juillet, les grands banquets politiques devinrent même des outils de mobilisation populaire, au point d'accompagner la crise révolutionnaire de 1848. La IIIe République en fera ensuite des symboles d'unité nationale et républicaine.

Il faut donc être bien naïf – ou feindre de l'être – pour prétendre que les gigantesques tablées du "Canon français" seraient dénuées de toute portée idéologique. Manger ensemble n'est jamais totalement neutre. On choisit toujours avec qui l'on trinque, ce que l'on célèbre, les symboles que l'on convoque et le récit national que l'on veut raconter. Derrière la nappe à carreaux, les chants paillards et les grandes tablées, il y a ici une vision de la France, de son identité et de ses frontières culturelles.

Ce constat ne doit pas, en tout cas, conduire à abandonner les banquets à ceux qui les instrumentalisent. À un an de la présidentielle, dans une France fragmentée où les réseaux sociaux ont remplacé les conversations et où chacun s'enferme dans sa bulle idéologique, il faudrait au contraire renouer avec l'esprit des banquets républicains. Des lieux où l'on débat, où l'on confronte des idées, où l'on apprend à écouter ceux qui ne pensent pas comme soi. Cela peut commencer dans les villages, les associations, les fêtes locales... et jusque dans les repas familiaux du dimanche. Car une démocratie qui ne sait plus discuter autour d'une table finit toujours par se déchirer ailleurs.

 
 
 

Philippe Rioux

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du 23 mai 2026)

 
 

Pas de fatalité

docteur


 

Ce n’est pas la première fois que l’on parle des "déserts médicaux" et des difficultés d’accès aux soins des Français dont beaucoup peinent à trouver des rendez-vous médicaux au point parfois d’y renoncer. Ces dernières années, de multiples enquêtes, des rapports parlementaires, des sondages auprès des patients et des professionnels de santé ont montré l’étendue d’un problème généralisé qui ne concerne pas, comme on le croit trop souvent, uniquement les zones rurales mais aussi les grandes villes. Au point que le désert médical, dans son acception la plus large, concerne désormais de facto l’ensemble du territoire.

Depuis des années aussi, les gouvernements successifs et les élus locaux ont tenté de répondre à ce qui est l’une des principales préoccupations des Français, l’accès à la santé, pour laquelle ils sont prêts à se mobiliser. On a ainsi vu, notamment en Occitanie, les habitants d’un territoire défendre bec et ongles ici un hôpital de proximité ou une maternité, là se mettre en quatre pour attirer un médecin.

De la loi Hôpital, patients, santé et territoires (HPST) de 2009 au Plan territorial d’accès aux soins de 2017, du Pacte Territoires-Santé de 2012 au plan Ma Santé 2022 et jusqu’au Ségur de la santé post-Covid, sans oublier les maisons de santé largement soutenues par les collectivités locales comme en Occitanie, des initiatives ont été menées, des actions engagées, des crédits mobilisés et des réformes lancées, notamment celle mettant fin au numerus clausus. Mais les difficultés persistent.

L’enquête de la Fondation Jean-Jaurès à partir des données de Doctolib, la plateforme leader de prise de rendez-vous médicaux, confirme des éléments déjà connus mais élargit la focale. L’enquête confirme d’abord l’ampleur du malaise : 63 % des patients disent avoir déjà renoncé à chercher un rendez-vous et près d’un sur quatre s’est déjà rendu aux urgences faute d’avoir trouvé un créneau disponible.

Mais elle apporte surtout un enseignement plus profond et peut-être plus politique : la démographie médicale ne suffit plus, à elle seule, à expliquer les difficultés d’accès aux soins. Autrement dit, le problème n’est pas uniquement le manque de médecins ; il est aussi celui de l’organisation du système de santé lui-même. L’étude montre ainsi que certaines spécialités parviennent à réduire leurs délais malgré des effectifs limités grâce à une meilleure coordination entre professionnels, au travail aidé, à la téléconsultation ou à la télé-expertise. L’ophtalmologie, longtemps symbole des attentes interminables, a ainsi réussi à diviser par deux ses délais en quelques années. Une preuve qu’il existe des leviers concrets pour améliorer la situation sans attendre les effets lointains de la hausse du nombre de médecins formés.

Car derrière la question sanitaire se profile déjà une question de société. Dans une France qui vieillit rapidement, où le grand âge deviendra l’un des enjeux majeurs des prochaines décennies, garantir l’accès aux soins conditionnera autant la cohésion sociale que l’équilibre territorial. Il n’y a pourtant aucune fatalité au déclassement médical du pays. À condition, enfin, de considérer l’organisation des soins comme une politique stratégique au même titre que l’école, l’énergie ou les transports.

Philippe Rioux

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 21 mai 2026)

 

Le temps des fissures

 

ukraine

 

On a si souvent parlé de tournant au cours de ces quatre années de guerre en Ukraine, espérant déceler à chaque fois le moment de bascule qui conduirait à une paix durable, qu’on se gardera d’en convoquer l’image. Pour autant, l’accumulation, ces dernières semaines, d’événements qui mettent Vladimir Poutine dans une mauvaise passe pourrait constituer l’inflexion du conflit que tout le monde attend. Rien n’est fait évidemment, mais le maître du Kremlin fait face à de nombreuses déconvenues qui fissurent, auprès de sa population, son récit d’une Russie dominant le conflit.

Ainsi, à la fin du mois de mars, pour la première fois depuis février 2022, la confiance des Russes en Poutine, mesurée par l’institut VTsIOM, est passée sous la barre des 75 %. C’est que les Russes mesurent combien la guerre, mais aussi les sanctions internationales, pèsent sur l’économie et leur quotidien. La bouffée d’oxygène apportée par la crise iranienne et les livraisons de pétrole via la flotte fantôme russe n’a tenu qu’un temps. Les Russes viennent aussi de prendre la mesure de leur vulnérabilité avec la montée en puissance de la stratégie ukrainienne de frappes en profondeur. Depuis plusieurs mois, Kiev multiplie les attaques de drones contre les infrastructures pétrolières, logistiques et militaires russes, y compris loin du front. Ce week-end, c’est Moscou qui a été touchée. Impossible de nier les panaches de fumée noire au-dessus de la capitale.

Sur le front, Poutine est également en difficulté. Si la campagne offensive russe continue officiellement sur plusieurs fronts du Donbass, ses résultats apparaissent de plus en plus limités au regard des pertes subies et des gains de territoires dérisoires par rapport aux moyens engagés – la Russie aurait perdu 120 km2 en avril, une première depuis 2023. Les pertes seraient désormais supérieures au rythme de recrutement, selon l’Institut ISW, alors que l’Ukraine semble avoir retrouvé une certaine capacité d’initiative tactique grâce à l’usage massif des drones, aux frappes de précision et à des contre-attaques locales.

Enfin, sur le plan politique et diplomatique, Vladimir Poutine essuie aussi des revers. L’élection du pro-européen Peter Magyar en Hongrie le prive de son allié Viktor Orban, la tentative de faire de Gerhard Schröder un médiateur a échoué et, la semaine dernière, trente-six pays et l’Union européenne se sont engagés à instituer un tribunal spécial destiné à juger Vladimir Poutine pour l’invasion de l’Ukraine et ses crimes de guerre. Ultime déboire avec l’anémique défilé de la Victoire du 9 mai sur la place Rouge, pour lequel Zelensky avait pris un décret… de non-bombardement.

Toutes ces déconvenues conduiraient n’importe quel dirigeant à modifier son approche. Pas Poutine. Déconnecté du terrain et bunkérisé dans le Kremlin par crainte d’un attentat ou d’une tentative de putsch, il semble que l’ancien agent du KGB "ne sait pas comment terminer sa guerre d’agression", pour reprendre l’expression d’Emmanuel Macron hier.

À 73 ans, Vladimir Poutine semble désormais prisonnier de sa propre guerre. Reculer serait reconnaître l’échec. Continuer, c’est épuiser encore davantage une Russie déjà fragilisée économiquement, démographiquement et militairement. Les autocraties résistent souvent plus longtemps qu’on ne l’imagine, précisément parce qu’elles organisent la peur, étouffent les oppositions et confondent patriotisme et soumission. François Mitterrand l’avait résumé d’une formule restée célèbre : "Un dictateur n’a pas de concurrent à sa taille tant que le peuple ne relève pas le défi." Toute la question est désormais de savoir si ce défi émergera un jour en Russie… avant que la guerre n’emporte définitivement le pays dans une spirale de déclin.

Philippe Rioux

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 19 mai 2026)

 

Jeu de dupes

 radar


La possibilité pour les maires d’installer des radars automatiques contrôlant la vitesse à partir de 2027 est-elle une vraie réponse au besoin de mieux sécuriser les routes ou un trompe-l’œil ? Partisans et opposants des radars vont évidemment mobiliser leurs arguments habituels, rodés depuis des années, mais l’affaire mérite qu’on s’y arrête.

D’abord en regardant les chiffres qui, incontestablement, appellent à l’action. En 2025, l’Observatoire national interministériel de la sécurité routière (ONISR) a compté 3 513 tués sur les routes de France, un niveau en hausse de +2,4 % par rapport à 2024 mais globalement stable par rapport à 2019. Les routes hors agglomération concentrent la majorité des morts avec 61 % des tués, soit 1 981 décès. Vitesse, alcool, drogue, téléphone au volant demeurent les principales causes de mortalité routière ; il est donc légitime de vouloir mieux sanctionner les vitesses excessives, particulièrement sur les zones identifiées comme accidentogènes. Mais en ville, l’accidentologie relève souvent d’autres facteurs : comportements à risque, inattention, coexistence difficile avec de nouveaux usages de mobilité comme les trottinettes. La vitesse n’y est pas toujours centrale. Dès lors, permettre aux maires d’installer des radars ne sera pas la solution miracle.

Il y a ensuite, dans cette affaire, des questions de coût. Le prix d’achat d’un radar oscille entre 70 000 et 120 000 euros selon les équipements et les options technologiques, auxquels s’ajoutent l’installation et l’entretien. La facture grimpe vite et semble, d’évidence, hors de portée de nombreuses petites communes dont les budgets d’investissement sont limités : moins de 800 000 euros pour les communes de 500 à 2 000 habitants selon l’Association des maires de France (AMF). À l’heure où les priorités se multiplient, notamment face au changement climatique, beaucoup pourraient réfléchir à deux fois avant d’investir dans un radar. D’autant plus qu’elles ne maîtriseront ni totalement la décision finale d’installation ni les recettes générées. Les maires devront déposer une demande accompagnée d’une étude détaillée et attendre un avis favorable de la commission départementale de sécurité routière. Ensuite, les recettes des radars seront toujours collectées, elles, par l’État, qui ne rétrocédera aux collectivités que 20 % des amendes…

Au final, on se demande si, en autorisant les maires à installer sous conditions et sur leurs deniers des radars, l’État ne se donne pas bonne conscience à bon compte. Histoire de pouvoir dire qu’il associe pleinement les élus locaux, naguère méprisés lorsqu'Édouard Philippe avait décidé - seul - d’abaisser la limitation de vitesse de 90 à 80 km/h… Histoire aussi de s’exonérer partiellement de sa responsabilité régalienne alors qu’il ne peut plus financer des centaines de radars supplémentaires faute d’argent dans les caisses. Les élus ne s’y sont pas trompés et l’AMF avait émis un avis "défavorable" dès le débat sur la loi 3DS.

Car derrière le débat sur les radars se dessine une question plus large : celle de la place réellement laissée aux collectivités locales dans la France de demain. Sébastien Lecornu, dès sa nomination à Matignon, avait promis un "grand acte de décentralisation" aux élus locaux qui ne cessent de le réclamer depuis des années. Las ! Ces ambitions semblent avoir été sérieusement revues à la baisse pour laisser place à un projet de loi surtout technique, qui renforcerait avant tout l’autorité des préfets.

Ainsi, ces radars "municipaux" apparaissent moins comme un nouvel acte de décentralisation que comme celui d’un État adepte du jeu de dupes, qui délègue désormais ses contraintes budgétaires davantage que son pouvoir.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du dimanche 17 mai 2026)


Le spectre du Covid

 

hantavirus

Des hommes et des femmes en combinaisons blanches ou bleues, harnachés et masqués devant des ambulances sur le tarmac d’un aéroport des Canaries ; le retour des infectiologues, virologues et médecins sur les plateaux des chaînes d’information en continu ; les déclarations rassurantes de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), et les réunions de crise des gouvernements européens pour répéter qu’il n’y a pas de crise. Tout, dans le foyer d’hantavirus qui a frappé le MV Hondius, rappelle les premières heures du Covid-19 qui avait mis le monde à genoux.

L’hantavirus, qui doit son nom à la rivière coréenne Hantaan après un premier épisode épidémique survenu pendant la guerre de Corée (1950-1953), n’est pas le coronavirus, rappelle à raison l’OMS. Son mode de transmission, sa contagiosité et sa dynamique épidémique sont très différents. Présent sur tous les continents, notamment en Asie et en Europe, il est surveillé dans les zones où il est endémique. Mais les images, elles, réveillent une mémoire collective encore à vif. Malgré ces différences, l’hantavirus rappelle les heures difficiles du Covid et suscite dans l’opinion une compréhensible inquiétude en raison de sa plus forte létalité et de l’absence de traitement comme de vaccin.

Il convient pour l’heure de conserver son sang-froid en attendant de voir l’évolution de la situation. Ce qui n’empêche pas de se poser la question de notre préparation et de savoir si les leçons de la pandémie du Covid ont réellement été retenues. Le Covid n’a pas seulement révélé la fragilité des systèmes de santé. Il a montré combien nos sociétés modernes demeurent vulnérables face aux crises biologiques globalisées. Après la pandémie, un consensus international s’était péniblement dégagé autour d’un traité mondial destiné à mieux préparer le monde aux futures pandémies qui ne manqueront pas d’émerger. Pour l’heure, les actes – et les financements – semblent peiner à suivre les bonnes intentions. On n’a pu que constater que les protocoles d’accueil des passagers du MV Hondius sont différents d’un pays à l’autre et aucunement harmonisés.

Cette crise révèle aussi l’affaiblissement inquiétant de la coopération sanitaire internationale, au moment même où les États-Unis du vaccinosceptique Robert Kennedy Jr. ont choisi de prendre leurs distances avec l’OMS. Les Centers for Disease Control and Prevention, longtemps considérés comme une référence mondiale en matière de santé publique, sont quasiment absents au grand dam de nombreux experts américains.

Surtout, ce médiatique foyer d’hantavirus du MV Hondius intervient quelques semaines à peine après le sommet One Health (Une seule santé) organisé à Lyon par la France. Ce sommet a rappelé que la santé humaine ne peut plus être pensée séparément de la santé animale et de l’état des écosystèmes. Changement climatique, perte de biodiversité, pollutions, zoonoses ou résistances antimicrobiennes sont désormais des phénomènes interconnectés qui exigent une réponse systémique. Derrière le foyer du MV Hondius, c’est en réalité la question de notre rapport au vivant qui ressurgit.

Depuis plusieurs années, les scientifiques alertent sur l’accélération des zoonoses favorisée par la déforestation, l’effondrement de la biodiversité ou encore l’intensification des échanges mondiaux. Si le sommet a proposé un calendrier d’actions, il s’est toutefois achevé sans mesure emblématique ni financements réellement sécurisés. Car les réponses à apporter impliqueraient de profonds bouleversements dans l’organisation de nos sociétés, dans l’agriculture et nécessiteraient des investissements massifs.

Pour l’heure, ni les uns ni les autres ne semblent véritablement engagés. Et derrière l’hantavirus se profilent peut-être déjà la prochaine crise sanitaire mondiale… et notre persistante incapacité à la prévenir.