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Éditos

Changer vraiment

ehpad

Lorsque l’on regarde la situation des Ehpad, un an après la sortie du livre choc de Victor Castanet « Les Fossoyeurs », on ne peut s’empêcher de penser à la célèbre phrase de Lampedusa « Il faut que tout change pour que rien ne change ». Car de fait, les changements depuis février 2022 après ce scandale semblent bien minces et en tout cas pas à la hauteur de l’immense émotion et de l’immense colère des Français suscitées par les révélations du journaliste sur les pratiques du groupe Orpea.

Il aurait pourtant dû et pu en être autrement. Car si depuis plusieurs années des dizaines d’affaires de maltraitance et de dysfonctionnements dans des Ehpad ont émaillé l’actualité, parfois sanctionnées en justice, si des centaines de témoignages de personnels ou de familles ont été recueillis dans la presse, si des dizaines de livres ont été publiés – dont « Maman, est-ce que ta chambre te plaît ? » (Ed. Privé), de William Réjault et de notre consœur Christelle Bertrand, paru… en 2009 –, l’enquête au long cours de Victor Castanet aurait dû être un salutaire électrochoc pour une totale remise à plat du système.

Par le nombre et la diversité des témoignages – des familles de résidents aux salariés des Ehpad, en passant par des cadres courageux d’Orpea qui ont dénoncé les pratiques de leur employeur – par sa capacité à décortiquer le système du groupe Orpea, ce livre, qui ressort en poche augmenté de dix nouveaux chapitres, a mis au jour un système implacable où l’on voit Orpea obnubilé par ses performances financières, sa rentabilité et les dividendes à verser à ses actionnaires plutôt que par la qualité de vie de ses salariés et de ses résidents. Le livre dénonce aussi la complaisance et les protections administratives et politiques dont a bénéficié le n° 2 français des Ehpad. Sur tout cela, la justice va devoir faire la lumière.

Mais la réponse ne saurait être que judiciaire ni consister seulement en un renforcement des contrôles des Ehpad aujourd’hui encore trop légers ou en un saupoudrage de quelques crédits insuffisants. Le scandale Orpea, qui a jeté l’opprobre sur tout le secteur des Ehpad – alors que seuls 24 % sont commerciaux et que beaucoup, publics ou associatifs, ne connaissent pas de problèmes – doit poser les bases d’une profonde réflexion sur la société du grand âge dans laquelle entre la France. Selon l’Insee, d’ici à 2070, le nombre des 75 ans ou plus devrait croître de 5,7 millions. En 2040, il y aurait 51 personnes de 65 ans ou plus pour 100 personnes de 20 à 64 ans, contre 37 en 2021. La France doit regarder cette réalité sérieusement et se doter de tous les outils pour y faire face, et en premier lieu le recrutement de personnels – la profession aurait besoin de quelque 100 000 professionnels soignants en cinq ans – et la mise en place de dispositifs pour le maintien à domicile – plus de 85 % des retraités souhaitent vieillir à domicile. Il y a là une véritable urgence.

En 2020, une nouvelle branche de la Sécurité sociale a été créée avec un cinquième risque, celui de l’autonomie. Depuis, on attend toujours cette grande loi sur l’autonomie promise par Emmanuel Macron depuis 2017 mais toujours pas mise à l’agenda. À peine le Conseil national de la refondation (CNR) Santé lancé le 3 octobre a évoqué le « bien vieillir ». Au lieu d’une réforme des retraites jugée injuste et inefficace par une majorité de Français qui la rejettent, n’aurait-il pas mieux valu enfin bâtir cette grande loi autonomie à même de dégager un large consensus dans le pays ?

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 30 janvier 2023)


Question d'égalité

DPE

La transition écologique de la France ne sera pas un long fleuve tranquille. La décarbonation de notre économie, une mobilisation forte pour la défense de la biodiversité et de l’environnement, une meilleure gestion de l’eau et de son partage, le recours à des sources d’énergie propres et l’impératif de sobriété énergétique et d’économies d’énergie… Le chantier, immense, paraît presque inatteignable. Il nécessitera des investissements colossaux et, surtout, des décisions difficiles et impopulaires. Autant dire du courage politique.

Ces dernières semaines, deux dossiers en particulier illustrent toute la difficulté de concrétiser la transition énergétique : la mise en place de Zones à faibles émissions (ZEF) et la lutte contre les passoires thermiques. Dans le premier cas le déploiement de ZFE dans quelque 43 agglomérations de plus de 150 000 habitants est évidemment une bonne chose : améliorer la qualité de l’air sera bénéfique pour l’environnement et la santé publique, personne ne peut en disconvenir. Mais en évinçant les véhicules les plus polluants, on relègue hors de la cité leurs propriétaires, qui sont majoritairement les Français les plus modestes. Sans le développement massif de moyens de transport en commun et d’aides convenables pour remplacer les vieilles voitures – les 2 milliards du fonds vert gouvernemental seront-ils suffisants ? – on prend le risque d’une rupture d’égalité entre citoyens. Inacceptable.

Même situation pour la lutte contre les passoires thermiques, des logements qui seraient 4,8 millions en France. D’après une récente étude de l’OFCE, le fait d’habiter dans un logement difficile à chauffer accroît de 50 % le risque de se déclarer en mauvaise santé. Les associations estiment que 20 % des Français – soit 12 millions de personnes – sont concernés par cette insupportable précarité énergétique. Interdire la location de logements classés F et G pour leur performance énergétique est donc une bonne chose pour la santé des Français et les économies d’énergie. Mais, là aussi, tous les propriétaires – certains sont modestes – n’ont pas forcément les moyens financiers d’engager de lourds travaux. Selon l’UNPI, qui tire la sonnette d’alarme, un propriétaire sur deux est inquiet. Sans aides suffisantes des pouvoirs publics, nombre d’entre eux seront acculés à la vente. Des sociétés spécialisées guettent d’ailleurs avec avidité ces logements pour les racheter à prix bradés. On comprend mieux dès lors la jungle que sont devenus les diagnostics de performance énergétiques. Un même logement peut se voir attribuer un C ou un F en fonction de la société qui réalise le diagnostic. Il y a là urgence à mettre en place un meilleur encadrement

Pour les ZFE comme pour les passoires thermiques, on mesure la difficulté de mise en œuvre et la tentation politique qui serait celle de retarder encore le calendrier de mesures impopulaires. L’ancien Premier ministre Edouard Philippe a récemment assuré qu’interdire la location des passoires thermiques serait une « folie ». La folie serait plutôt de ne pas tout faire pour que ces mesures se déploient, et donc d’investir massivement pour qu’aucun Français ne soit lésé. Question d’égalité républicaine.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 28 janvier 2023)

L'affaire de tous

lac de l'arret dare

Des rivières à sec l’été, des querelles de voisinage sur l’usage de l’eau dans les campagnes, des restrictions qui interdisent le lavage des voitures, l’arrosage des pelouses ou le remplissage des piscines et, parfois, des villages qui se retrouvent sans eau potable. Cela fait plusieurs années que les Français vivent ces situations, de façon de moins en moins ponctuelle. Ils ne sont d’ailleurs pas les seuls et, de l’Espagne à l’Italie, de l’Allemagne à la Slovénie, les Européens font face à ces problèmes de la gestion et du partage de la ressource en eau. 2022 aura assurément constitué un tournant, comme un avertissement de la gravité d’une situation hydrologique qui s’est dégradée de façon continue.

Année la plus chaude que la France métropolitaine ait jamais mesurée, 2022 a exacerbé les difficultés et provoqué des situations extrêmes en termes de sécheresse, de jours et de nuit caniculaires, mais aussi d’incendies géants, de destruction de la biodiversité et de pénurie d’eau. Autant de drames liés de façon incontestable au réchauffement climatique, comme le prédisaient depuis longtemps les experts du Giec – il suffit de lire leurs rapports. Autant de faits qui nous obligent à accélérer les mesures pour préserver la ressource en eau et les écosystèmes et éviter ainsi les conflits, les guerres de l’eau qui ont déjà cours dans certains pays du monde. Car comme l’explique Météo-France, dans une Europe qui « se réchauffe plus vite que le reste du monde », l’année 2022 « pourrait devenir la norme en France au milieu du XXIe siècle. » La température moyenne en France pourrait ainsi être supérieure de 3,8 °C en 2100 par rapport au début du XXe siècle, selon des projections « intermédiaires » publiées en octobre dans la revue Earth System Dynamics.

Autant dire qu’il est urgent de se préparer, maintenant, à ces scénarios avec le souci de la recherche du consensus pour concilier des approches radicalement différentes. Car d’un côté les écologistes plaident pour un changement aussi radical que les bouleversements climatiques avec l’arrêt de l’irrigation agricole, la création de réserves intouchables pour la biodiversité, le questionnement des usages de l’eau par les loisirs, l’industrie ou la filière nucléaire. De l’autre les agriculteurs, pris en étau entre la sécheresse météorologique, c’est-à-dire le déficit de précipitations, et à la sécheresse agricole, avec des sols terriblement asséchés, réclament la construction de barrages, de retenues collinaires voire de bassines pour continuer leur activité. Au centre les agences de l’eau sont les garantes d’une gestion équilibrée mais fragile.

Fin octobre, Elisabeth Borne a fait de l’eau l’un des 22 chantiers de « France nation verte », la feuille de route de la planification écologique du gouvernement. L’heure est désormais au passage à l’acte avec un plan de sobriété sur lequel le ministre de la Transition écologique Christophe Béchu a levé hier un coin du voile. Jugé trop contraignant pour les uns, très insuffisant pour les autres, il donne déjà le ton des débats à venir. Il va pourtant falloir que tout le monde, collectivement et individuellement, fasse des efforts et sans doute des concessions. Comme le dit l’ONU qui prépare la Journée mondiale de l’eau, l’eau nous concerne tous, tous nous devons agir.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi  du jeudi 26 janvier 2023)

Photo : Le lac de l'Arrêt Darré en Hautes-Pyrénées (Pierre Challier)

Remise à plat

electricité

Emmanuel Macron et Elisabeth Borne doivent ressentir un profond sentiment d’injustice : les Français ne se rendent pas assez compte que sans le bouclier tarifaire sur l’électricité qui va bloquer la hausse des prix à +15 % à compter du 1er février, les factures des particuliers exploseraient. Idem pour le gaz dont le bouclier est en place depuis le 1er janvier pour, là aussi, limiter la hausse des tarifs régulés à +15 %.

En septembre, lors d’une conférence de presse sur la situation énergétique du pays, Elisabeth Borne était pourtant revenue sur l’impact des boucliers tarifaires sur le gaz et l’électricité mis en place en 2022. Graphiques à l’appui, la Première ministre montrait que nos voisins payaient bien plus cher leurs factures que nous : 2,5 fois plus en Belgique, 2,7 en Allemagne et aux Pays-Bas pour l’électricité ; 1,5 fois plus en Belgique, 3 en Allemagne et 3,1 fois plus aux Pays-Bas pour le gaz !

Las ! Dans un contexte d’une inflation galopante, particulièrement dans l’alimentaire, les Français sont peu sensibles à ces comparaisons européennes aussi fondées soient-elles : seul compte pour eux – et c’est bien compréhensible – l’impact que va avoir sur leur budget cette hausse de 15 % des factures de l’électricité. 15 %… ou plus. Car le bouclier tarifaire n’offrira pas la même protection à tous : en fonction des types de contrats souscrits, des options et des fournisseurs, les hausses pourraient dépasser les 15 %.

À l’inquiétude des particuliers répond aussi celle des entreprises dont les situations sont encore plus diverses. Si 1,5 million de TPE de moins de 10 salariés bénéficient du même bouclier tarifaire que les particuliers, d’autres ne sont éligibles qu’à un « amortisseur électricité » et de nombreux artisans dont les boulangers se retrouvent aujourd’hui toujours étranglés par des factures exorbitantes… Pour l’heure, le gouvernement – qui espérait sortir du « quoi qu’il en coûte » inauguré par la crise du Covid-19 – se démultiplie et sort le carnet de chèques. L’ensemble des mesures en faveur des entreprises, des associations, des collectivités et des établissements publics représente près de 12 milliards d’euros. Un effort de solidarité que font aussi à des degrés divers nos voisins européens. Mais un effort qui ne sera utile pour l’avenir que si les Européens s’attaquent radicalement à la refonte complète du marché de l’énergie aujourd’hui caduc.

Cette remise à plat, qui doit assurer à la fois une énergie abordable, la souveraineté de l’UE et la réussite de sa transition énergétique, est un immense défi. L’ouverture à la concurrence, le couplage des prix du gaz et de l’électricité, le subventionnement des énergies renouvelables ou encore le mécanisme complexe du marché du CO2… : autant de chapitres à réformer, voire à réécrire sans dogmatisme, en tenant compte de la diversité des mix énergétiques et des priorités de chacun des 27 États membres. Une vraie gageure qui mettra à rude épreuve la solidarité européenne, mais aussi l’opportunité de concevoir un nouveau modèle énergétique plus robuste au service des Européens.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 25 janvier 2023).

Pas de fatalité

azlheimer

Il y a ces petits oublis, ces trous de mémoire bénins qui font parfois sourire l’entourage mais qui finissent au fil des mois et des années par se multiplier, s’agrandir pour devenir des gouffres dans lesquels sombrent les souvenirs et parfois la raison. Enfermé dans ce labyrinthe intime, dans ce dédale intérieur dont on aurait oublié la clé, le malade se débat dans les méandres de sa mémoire qui s’affaiblit, tantôt taiseux, tantôt violent pour les autres ou pour lui-même, ballotté entre des sautes d’humeur imprévisibles et des absences qui mettent à rude épreuve ses proches qu’il confond ou ne reconnaît plus.

La réalité se mélange avec des souvenirs rêvés, la conscience de soi et des autres se trouble et s’estompe. Ce long et douloureux cheminement des malades d’Alzheimer – magistralement interprété dans le film de Florian Zeller « The Father » par Anthony Hopkins – explique pourquoi trois quarts des Français ont peur de cette maladie neurodégénérative selon un sondage Ifop réalisé pour la Fondation Médéric Alzheimer en septembre 2021. La maladie d’Alzheimer est aujourd’hui la deuxième maladie qui suscite le plus de craintes après le cancer.

En trente ans, les Français se sont familiarisés avec cette maladie et avec les symptômes qui la caractérisent : troubles de la mémoire, du langage ou de l’attention, difficultés pour s’orienter, etc. Des symptômes qui, évidemment, effraient pour soi-même ou ses parents âgés tant la maladie contre laquelle il n’existe pas encore de traitement semble progresser avec quelque 225 000 nouveaux cas chaque année. Un Français sur deux a dans son entourage une personne touchée et il devrait y avoir 2,2 millions de malades en 2050 (139 millions dans le monde selon l’Organisation mondiale de la santé).

Mais aujourd’hui, il faut dire qu’il n’y a pas de fatalité. D’abord parce qu’il existe des solutions - trop méconnues - pour prévenir la maladie ou ralentir l’apparition des symptômes. Stimuler notre cerveau, le protéger des traumatismes et des toxines, préserver notre santé physique et métabolique mais aussi garder notre réseau relationnel sont quelques-unes des clés qui permettent de rendre évitable la malade dans 40 % des cas selon une étude du Lancet.

Il n’y a pas de fatalité aussi parce que la recherche médicale a fait des progrès considérables dans l’immunothérapie active – qui débouchera peut-être un jour sur un vaccin – ou passive. Le feu vert donné début janvier par la Food and Drug Administration américaine pour mettre sur le marché le Lecanemab, un nouveau traitement à base d’anticorps monoclonal, permet aujourd’hui de franchir une étape clé. Ce traitement ne guérit pas les malades d’Alzheimer en leur permettant de recouvrer leurs capacités cognitives perdues, mais chez certains d’entre eux, touchés à un stade léger, de ralentir la progression de la maladie.

Cette stabilisation peut, d’évidence, changer la donne et changer la vie. Dans nos sociétés où le vieillissement est un enjeu majeur de santé publique, ce traitement apporte l’espoir et conforte l’idée qu’investir massivement dans la recherche scientifique est assurément - avec l'indispensable accompagnement des malades et de leurs proches -  l’une des meilleures façons de préparer le monde de demain.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 23 janvier 2023)

Responsabilités

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À l’époque antique, les pyramides égyptiennes ont été bâties par des extraterrestres ; on peut avorter sans risque avec des produits à base de plantes ; les Américains ne sont jamais allés sur la lune ; il est possible que la Terre soit plate et non pas ronde comme on nous le dit depuis l’école… Aussi incroyable que cela puisse paraître, ces affirmations fausses et bien d’autres du même acabit, qui nourrissent parfois depuis des années des théories complotistes, séduisent de plus en plus de jeunes de 18 à 24 ans comme vient de le montrer une enquête Ifop… Une enquête immédiatement contestée sur les réseaux sociaux par certains qui voient des desseins cachés chez les commanditaires du sondage, la fondation Jean Jaurès et la fondation Reboot qui s’est donné pour mission de « réveiller l’esprit critique. »

Une mission qui apparaît aujourd’hui de plus en plus difficile tant les faits, notamment scientifiques, sont de plus en plus contestés et mis sur le même plan que des théories conspirationnistes, rebaptisées « faits alternatifs ». Jadis marginales, ces théories soutenues par une nébuleuse de charlatans, ont infusé de façon massive la société via internet et des réseaux sociaux – Facebook, Twitter, TikTok – qui modèrent bien peu voire pas du tout les propos qui sont tenus sur leur plateforme. Ces complotistes, dont certains ont des visées très politiques de déstabilisation des démocraties, ont profité des angoisses légitimes des populations générées par la pandémie de Covid-19 pour pousser leurs pions avec succès. Résultats : seul un jeune Français sur trois (33 %) estime aujourd’hui que « la science apporte à l’homme plus de bien que de mal » alors qu’ils étaient plus d’un sur deux à le penser il y a cinquante ans (55 % en 1972). Les jeunes se montrent aussi nettement plus sensibles que leurs aînés à des superstitions à caractère occulte – 49 % estiment même que l’astrologie est une science !

Cet essor en des croyances complotistes ou infondées s’explique, entre autres, par une immense défiance à l’égard de l’information verticale issue des autorités et des médias, à laquelle les jeunes préfèrent l’horizontalité de celle circulant sur les réseaux sociaux. Cette situation est aussi inquiétante que dangereuse : comment faire société sans l’acceptation par tous d’une base commune de faits incontestés et vérifiés ? Elle appelle en tout cas une réponse forte et claire de la part des décideurs du débat public pour en finir avec les concessions, les accommodements, les lâchetés qui abîment notre démocratie et le pacte social qui la supporte.

Il n’est plus acceptable de voir certains politiques, par un cynique calcul électoraliste, apporter crédit à certaines figures complotistes. Il n’est plus acceptable de voir certains médias, et particulièrement des chaînes d’information en continu, mettre sur le même plan la parole de vrais experts et celle d’hurluberlus au nom du buzz, du clash et de la course à l’audience. Il n’est plus acceptable, enfin, que les plateformes des géants du numérique laissent diffuser – et parfois amplifient – des propos trompeurs et dangereux. Il ne s’agit en aucun cas de brider la liberté d’expression, mais de tout simplement faire respecter les règles qui permettent à chaque citoyen, loin de toute pression et manipulation, d’exercer son libre arbitre.

Enfin, le rappel de ces règles ne saurait se faire sans un réarmement massif de l’Education nationale. Celle-ci n’a certainement pas besoin d’un énième débat sur le port de l’uniforme, mais de moyens humains et financiers pour remplir correctement sa mission, particulièrement dans l’enseignement des sciences.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du dimanche 22 janvier 2023)

Alternatives

manifestation

La mère des batailles contre la mère des réformes. Ce scénario prévisible depuis des mois se joue aujourd’hui en France avec un mouvement de manifestations et de grèves contre la réforme des retraites voulue par Emmanuel Macron. Sans préjuger de la mobilisation qui devrait être très importante voire historique ce jeudi – puisque le front syndical est uni pour la première fois depuis douze ans et qu’une écrasante majorité de Français est opposée à cette réforme – et sans pronostiquer de quelle façon la contestation pourra s’inscrire ensuite dans la durée, il n’y a aucune surprise à voir s’installer ce bras de fer attendu qui en rappelle bien d’autres sur le même sujet des retraites, et ce depuis les grandes grèves de 1995.

Personne pour l’heure ne peut dire comment finira cette bataille : les opposants pourront-ils faire reculer l’exécutif qui peine à convaincre et ne dispose que d’une majorité relative à l’Assemblée nationale où il a besoin d’au moins 39 suffrages venus des autres bancs pour faire passer son texte ? Ou, comme veut le croire Emmanuel Macron, la lassitude gagnera-t-elle les Français face à un texte qui, selon lui, serait inéluctable pour sauver le système des retraites prochainement déficitaire, alors que lui-même expliquait doctement en 2019 que « tant qu’on n’a pas réglé le problème du chômage dans notre pays, franchement ça serait assez hypocrite de décaler l’âge légal »….

Ce bras de fer où chacun joue son avenir – et le chef de l’État plus encore son second quinquennat – où les positions sont pour l’heure irréconciliables laisse en tout cas le sentiment d’un immense gâchis : la France n’a pas été capable de dégager sereinement une véritable réflexion consensuelle sur son système de retraites et plus largement sur son système social à l’heure des grandes mutations du monde du travail et de la société. La pandémie du Covid-19 n’a pas été qu’une crise sanitaire, elle a aussi bouleversé notre rapport au travail, au sens de celui-ci dans nos vies personnelles et à son rôle dans l’organisation de la société et le fonctionnement de notre République sociale. Tout cela aurait pu et dû nourrir une véritable réflexion en y associant les Français avant toute nouvelle réforme. En 2019, Emmanuel Macron avait eu l’audace de proposer une large mais complexe remise à plat du système avec la retraite par points ; en 2022, le même s’est recroquevillé sur une énième et classique réforme paramétrique jugée injuste par les Français. Une réforme que le chef de l’État présente aujourd’hui en reprenant le credo libéral de Margaret Thatcher : « Tina » (there is no alternative), il n’y a pas d’alternative.

Et pourtant, il existe bien des alternatives. D’autres réformes des retraites sont possibles comme l’ont montré ces dernières semaines le Conseil d’analyse économique, le think tank Terra Nova et même le Haut-commissariat au plan piloté par François Bayrou. Du développement de l’emploi des seniors à la suppression de certaines exonérations de cotisations accordées aux employeurs, de la contribution des retraités à la majoration des cotisations sociales, de multiples curseurs sont activables pour imaginer une autre réforme, plus juste et donc plus acceptable par une majorité de Français.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 19 janvier 2023)


Droits et devoirs

rsa

Le changement dans la continuité. Tel était peu ou prou la promesse très giscardienne d’Emmanuel Macon lorsqu’il s’est déclaré candidat à sa succession pour un second mandat présidentiel. Mais depuis sa réélection à l’Elysée, il y a tout au contraire une discontinuité profonde entre la philosophie qui a porté sa candidature en 2017 et sa pratique du pouvoir depuis mai 2022.

En 2017, le candidat Macron voulait libérer puis protéger les Français en mettant l’accent sur l’émancipation individuelle, meilleur gage, selon lui, pour lutter contre les assignations à résidence sociales et remettre en marche un pays présenté comme divisé et ankylosé avec un taux de chômage encore trop important. Le premier quinquennat fut ainsi marqué par des réformes du marché du travail, une réduction des prestations chômage, et une réforme des retraites à points systémique qui s’est fracassée ensuite sur la crise du Covid. En 2022, après avoir mis en place d’importantes mesures d’aide (le fameux « quoi qu’il en coûte »), Emmanuel Macron entend revenir au respect des règles budgétaires européennes et, pour cela, a choisi de donner un tour de vis sur les dépenses sociales, ce « pognon de dingue » qu’il avait autrefois fustigé.

Quatre réformes en ce sens sont ainsi mises en chantier : une nouvelle diminution de l’assurance chômage en fonction de la situation nationale de l’emploi, une réforme des retraites qui décalera à 64 ou 65 ans l’âge de départ et/ou allongera la durée de cotisation (réponse le 10 janvier), la réforme du service public de l’emploi, rebaptisé France Travail et enfin la mise sous condition d’activité du Revenu de solidarité active (RSA), héritier du RMI de Michel Rocard.

Le ministre du Travail Olivier Dussopt a beau marteler qu’ «il n’a jamais été question ni de travail gratuit, ni de bénévolat obligatoire », un malaise s’est installé avec cette réforme du RSA qui fait passer les devoirs avant les droits et reprend la vieille antienne de la droite sur « le cancer de l’assistanat », comme si les bénéficiaires du RSA se satisfaisaient de leur situation de précarité, alors même que 600 000 foyers éligibles ne font pas les démarches pour l’obtenir. La réforme du RSA pose problème car le contrôle des ressources et des obligations des allocataires, notamment en termes de formation, existent déjà. Là où le bât blesse, c’est bien davantage sur les moyens humains et financiers à octroyer au RSA – et notamment aux Départements qui ne se sont pas précipités pour participer à l’expérimentation du nouveau RSA – pour mettre en place des formations réellement solides et efficaces.

En l’occurrence, l’Allemagne, qui ne peut passer pour une économie laxiste, l’a parfaitement compris puisqu’elle prend le chemin inverse de celui de la France en faisant primer les droits sur les devoirs. Elle s’éloigne ainsi des lois Hartz IV qui, sous Gerhard Schröder, avaient imposé un système très dur de sanctions, de contrôles tatillons et de convocations humiliantes des chômeurs qui aboutissaient à l’obligation d’accepter tous les jobs jugés « raisonnables » ou de devoir déménager en cas de logement trop cher… Le gouvernement d’Olaf Scholz veut mettre l’accent désormais sur le soutien individuel et la formation et s’en donne les moyens.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 2 janvier 2023)