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Éditos

Sous la pression d'Omicron

omicron

Avec un nom qui fleure bon la science-fiction ou qui pourrait être celui d’un super-vilain dans un film de superhéros de Marvel, Omicron a fait souffler en quelques jours un vent de panique mondial, provoquant ici la suspension des vols en provenance d’Afrique du Sud et des pays d’Afrique australe et là, la fermeture de leurs frontières décidée préventivement par plusieurs pays. Il est encore trop tôt pour savoir si ce nouveau variant du coronavirus SARS-Cov-2 est plus contagieux et plus dangereux que le variant Delta auquel nous nous sommes habitués depuis un an. Mais une chose est sûre : l’apparition d’Omicron constitue pour la communauté internationale un sévère avertissement pour nous rappeler les caractéristiques de la pandémie de Covid-19.

Et la première d’entre elles est qu’il s’agit bien d’une épidémie mondiale contre laquelle il faut une stratégie mondiale. La fermeture des frontières décidée par certains pays – qui venaient d’ailleurs à peine de les rouvrir – pour rassurer à bon compte les populations, est à cet égard illusoire. Dans un monde globalisé et de plus connecté par des milliers de lignes aériennes, tout virus est amené à se déplacer. « Le virus ne connaît pas de frontières » avait d’ailleurs dit, à raison, Emmanuel Macron en avril 2020. Et le chef de l’Etat avait poursuivi en expliquant que « la gestion de cette crise appelle une réponse internationale forte, guidée par un impératif de solidarité et de responsabilité partagée. Seule une victoire totale, incluant pleinement l’Afrique, pourra venir à bout de cette pandémie. » Presque vingt mois plus tard, le constat vaut toujours car la situation n’a guère évolué.

Alors que les pays riches en sont à la dose de rappel dans leurs campagnes de vaccination, l’Afrique est à la traîne. En Afrique du Sud où est apparu Omicron, seuls 24 % de la population sont complètement vaccinés. Le mécanisme international Covax, fondé notamment par l’Alliance du vaccin et l’Organisation mondiale de la santé, et censé permettre à 92 États et territoires défavorisés de recevoir gratuitement des vaccins financés par des nations plus prospères, a péniblement franchi la barre des 500 millions de doses la semaine dernière. Quand 143 doses ont été administrées pour 100 habitants dans les pays à haut revenus, seulement 7 l’ont été dans les pays pauvres. Autant dire qu’avec une Afrique à ce point sous-vaccinée, le virus continuera à circuler et donc à muter en de nouveaux variants, potentiellement plus dangereux ou résistants aux vaccins. Se pose dès lors la question de la stratégie de la 3e dose au niveau mondial ou encore celle de la levée des brevets sur les vaccins.

Omicron nous rappelle également que nous sommes loin d’en avoir fini avec cette épidémie qui garde une part de mystère, et que la 5e vague épidémique qui frappe l’Europe pourrait, hélas, ne pas être la dernière. Cela conforte toute la stratégie de lutte contre la propagation du virus, patiemment bâtie au fil des mois : gestes barrière, pass sanitaire et évidemment vaccination constituent la porte de sortie, non seulement pour notre pays, mais surtout pour le monde.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 30 novembre 2021)

On est tous SAM

 

SAM
Photo Pierre Challier

La décision du tribunal de commerce de Toulouse de liquider la Société aveyronnaise de métallurgie (SAM) était attendue. Elle n’en constitue pas moins un coup dur pour les quelque 340 salariés de la fonderie qui voulaient croire jusqu’à la dernière minute – et avec eux la population – à un ultime délai pour pouvoir trouver une solution et ainsi préserver leur avenir.

Mais la liquidation de la fonderie aveyronnaise ne peut pas en rester là car elle va beaucoup plus loin que la triste chronique économique que vivent certaines entreprises. Elle pourrait même devenir, comme l’usine Whirlpool d’Amiens en 2017, un symbole à quelque mois de l’élection présidentielle de 2022.

Symbole, d’abord, du mépris des grandes entreprises pour leurs sous-traitants dont elles sont le client principal. Renault a fait savoir par communiqué qu’il ne jugeait pas « crédible » le projet de reprise de son sous-traitant porté par Alty-Sifa en dépit des garanties apportées notamment par la Région et l’Etat. Le constructeur était pourtant moins regardant quand il s’agissait de vérifier la crédibilité des dépenses pharaoniques de son ancien PDG Carlos Ghosn… On aurait attendu d’une entreprise française, surtout lorsqu’elle est porteuse d’une part du patrimoine industriel du pays, qu’elle donne une chance à la SAM.

Symbole ensuite de la duplicité de la parole publique. On sait depuis Lionel Jospin – qui réagissait alors à la fermeture de l’usine belge de Renault à Vilvorde – que « l’Etat ne peut pas tout ». Certes, nous ne vivons plus dans une économie administrée et l’Etat s’est souvent montré piètre gestionnaire. Mais quand même, lorsque d’une part on est actionnaire de Renault et que d’autre part on martèle matin, midi et soir, sa volonté de réindustrialiser la France et de faire de la souveraineté économique une priorité, le devenir de la SAM ne méritait-il pas d’être davantage défendu ? L’État a récemment réussi à convaincre Ascoval, sous pavillon allemand, de ne pas rapatrier des activités de son usine des Hauts-de-France et il ne pourrait pas convaincre une entreprise dont il est actionnaire de revoir sa position ? Difficilement… crédible.

Enfin, la liquidation de la SAM est le symbole de cet insupportable deux poids deux mesures dont souffrent encore trop de territoires qui subissent des décisions brutales concernant leur avenir et leur développement sur les transports, le médical ou l’économie, sans y être pleinement associés. Après les déboires de l’usine Bosch de Rodez, l’Aveyron est de ces territoires durement éprouvés. L’amertume concernant la SAM est d’autant plus vive que cette fonderie s’inscrit dans l’histoire économique douloureuse du bassin minier de Decazeville, où s’est construite une part de l’identité économique, politique, syndicale et sociale de la France.

Toutes ces raisons expliquent qu’à l’abattement des salariés succèdent désormais la colère et l’indignation légitimes de toute une région qui refuse d’écrire le mot fin à l’histoire et crie aujourd’hui « on est tous SAM. »

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 27 novembre 2021)

La France de l'après-Covid

 

immobilier

Vingt mois désormais après le début de l’épidémie de Covid-19, il est peut-être encore trop tôt pour savoir comment va évoluer le marché de l’immobilier en France, quelles seront les dispositions des banques et les taux des prêts immobiliers ou quelle forme prendra la reprise. Car avant l’épidémie, ce secteur nous a souvent habitués à jouer du yoyo. Pour autant la pandémie mondiale a bouleversé notre rapport au logement. L’assignation à résidence pour freiner l’épidémie lors des confinements de 2020 et 2021 a, d’évidence, fait cogiter tous ceux qui ne disposaient pas d’une agréable maison avec jardin mais d’un appartement trop exigu et parfois sans balcon. La possibilité du télétravail a permis à certains de se projeter ailleurs, dans une maison hors du centre-ville, voire dans ces villes moyennes longtemps victimes de l’exode vers les métropoles et aujourd’hui redécouvertes pour leur qualité de vie. De nouveaux critères ont émergé pour imaginer son chez-soi : un coin pour jardiner, un coin pour télétravailler ou un coin pour bricoler.

Dans cette nouvelle donne immobilière, les régions tirent incontestablement le marché comme vient de le montrer l’Insee. Au 3e trimestre de cette année, la hausse annuelle des prix de l’ancien s’est établie à 7,4 %, avec, en province, une envolée de 9,4 % des maisons, contre 4 % en Île-de-France. Un tel écart ne s’était plus vu depuis les années 90. Cet attrait pour la province saute aux yeux sur la carte que nous publions à partir des données de Meilleurs Agents : la façade atlantique connaît un boom spectaculaire – merci l’effet TGV – le littoral méditerranéen et la grande agglomération toulousaine qui déborde sur le Tarn-et-Garonne aussi.

Cet état des lieux de l’immobilier dessine peu à peu une France de l’après Covid, comme la dépeignent Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely dans leur livre « La France sous nos yeux » (Ed. Seuil). Ainsi, à la « France périphérique » et oubliée analysée par le géographe Christophe Guilluy en 2014 et après « l’Archipel français » décrypté en 2019 par Jérôme Fourquet, on passe à une France « hybride » dans laquelle de nouvelles connexions se font jour. Les frontières ne s’estompent pas encore totalement entre les territoires, mais les définitions de la métropole, de la banlieue, de la campagne, des zones périurbaines et de ceux qui y vivent deviennent plus complexes et plus mouvantes.

Accompagner ces mutations – qui inquiètent les uns et enthousiasment les autres – constitue un vrai défi pour les décideurs publics en termes d’aménagement du territoire. Repenser l’offre de transports et de mobilité, le partage de l’espace entre toutes les activités, l’urbanisme à rendre plus harmonieux et plus respectueux de l’environnement, la place des services publics, les besoins énergétiques et la transition écologique, ou encore la couverture numérique… Autant de dossiers qui devraient être au cœur de la campagne présidentielle qui s’annonce. On en est encore loin.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 25 novembre 2021)

Le cas Castex

 

castex

D’aucuns y verront une coupable désinvolture avec les règles sanitaires imposées à tous les Français, d’autres ce sentiment de supériorité qui étreint nombre de politiques sur le ton du « faites ce que je dis pas ce que je fais », et les derniers, peut-être les plus indulgents et les plus nombreux, considéreront que l’erreur est humaine. En tout cas l’annonce, lundi soir, que le Premier ministre Jean Castex venait de contracter le coronavirus permet à tous de prendre à nouveau conscience de ce qu’est l’épidémie de Covid-19 en se rappelant quelques fondamentaux appris depuis mars 2019. Cela devrait être bien utile alors que la France se prépare à affronter une 5e vague de l’épidémie, annoncée comme « fulgurante ».

Premier rappel : l’importance des gestes barrière et du port du masque. Santé publique France a récemment tiré le signal d’alarme sur le relâchement de leur respect depuis l’été. Un relâchement qui a aussi atteint l’exécutif puisqu’on a vu, mardi 16 novembre en marge du congrès de l’Association des maires de France, Jean Castex et Gérald Darmanin, tout sourire et sans masque, serrer les mains de nombreux élus. Emmanuel Macron lui-même a plusieurs fois pris quelques libertés avec les règles sanitaires ces derniers mois. Le Premier ministre est à cet égard comme tous les Français, épuisés de devoir se masquer le visage et de se tenir à distance de leurs interlocuteurs. Et pourtant, ces gestes-là, si pénibles soient-ils, sont bel et bien capitaux dans la lutte contre le coronavirus.

Deuxième rappel : le vaccin n’empêche pas d’être contaminé. Contrairement à ce que Jean Castex, vacciné à l’Astrazeneca, avait dit en juillet – une personne doublement vaccinée « n’avait plus de chance d’attraper la maladie » si elle croisait une personne malade, selon lui – on peut être vacciné et contracter le Covid. Le vaccin empêche les formes graves de la maladie ; mais on peut parfaitement être contaminé et donc contaminant même en étant vacciné.

Ce n’est pas la première fois que Jean Castex commet une gaffe ; on se souvient de son passage en direct sur France 2 où il avait avoué benoîtement ne pas avoir téléchargé l’application StopCovid que le gouvernement promouvait matin, midi et soir comme indispensable pour freiner l’épidémie… Paradoxalement, le Covid de Jean Castex peut être un atout dans la communication du gouvernement pour annoncer un retour de restrictions sanitaires plus strictes. À l’image du Premier ministre, nous sommes nombreux à avoir un jour relâché notre vigilance, fait moins attention que d’habitude, ou même s’être cru protégé de tout une fois vacciné. À tort évidemment.

Pour affronter la 5e vague, à l’heure de nouvelles annonces et dans un contexte où les restrictions sont de plus en plus contestées partout en Europe, le gouvernement doit plus que jamais faire preuve d’humilité, convaincre les Français de revenir aux bases qui ont marché les fois précédentes, leur rappeler les bons gestes, leur expliquer l’importance du vaccin qui n’est pas l’alpha et l’oméga de la lutte contre l’épidémie mais reste notre meilleure arme pour surmonter l’épreuve qui vient.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 24 novembre 2021)

Avec modération

ecran

Des bébés que l’on met devant la télévision, des enfants qui ne lâchent pas leurs tablettes ou jouent sur le smartphone des parents, des adolescents qui passent plus de temps sur les réseaux sociaux qu’avec leurs amis à l’extérieur... L’étude menée par l’institut de sondages GECE, qui vient de paraître, montre combien les écrans et le numérique sont présents dans nos vies, de la toute petite enfance – 96 % des enfants sont connectés aux écrans dès 6 ans – aux portes de l’âge adulte. Une addiction qui s’est encore accentuée avec les confinements imposés par l’épidémie de Covid-19 qui a amené les élèves à utiliser davantage les écrans avec l’école à distance… Pour nombre de parents, d’enseignants et de médecins, il y a lieu de tirer le signal d’alarme car cette addiction aux écrans n’est pas sans conséquences sur la santé physique et mentale, et bien sûr sur les résultats scolaires des élèves.

La littérature scientifique sur le sujet est désormais bien établie, montrant ici combien le temps passé devant un écran plutôt que dans des activités physiques conduit à une sédentarité qui peut provoquer surpoids et obésité, sans parler des problèmes de vue. C’est bien pour cela que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) recommande de limiter à une heure maximum par jour le temps d’écran des enfants de 2 à 5 ans.

À ces problèmes de surexposition aux écrans s’ajoute aussi l’impact de ce qui est fait devant les écrans. Les réseaux sociaux, dont les algorithmes sont conçus pour passer toujours plus de temps avec eux, provoquent chez certains adolescents de graves problèmes psychologiques, une mauvaise estime de soi ou laissent se développer un insupportable cyberharcèlement contre lequel Emmanuel Macron lui-même s’est élevé ce jeudi à l’occasion de la Journée nationale contre le harcèlement scolaire. Là aussi, les révélations sur les pratiques des géants du web ont montré cette réalité.

Les divulgations de la lanceuse d’alerte Frances Haugen, ex-ingénieure de Facebook, ont révélé que la firme de Mark Zuckerberg savait qu’Instagram accentue les complexes corporels de 32 % des adolescentes utilisant l’application. Aux Etats-Unis, les procureurs généraux de huit Etats ont d’ailleurs annoncé jeudi une enquête sur la manière dont Instagram attire et influence les jeunes…

Il serait toutefois vain de ne voir derrière les écrans, les jeux vidéo ou les réseaux sociaux que des monstres menaçant la santé des enfants. Le numérique, lorsqu’il est maîtrisé, peut être une source d’épanouissement, une chance pour apprendre, découvrir, surmonter sa timidité, nouer des relations d’un continent à l’autre, développer de nouvelles compétences... L’étude du GECE montre d’ailleurs que les adolescents utilisent les écrans avec plus de modération qu’on ne le croit et sans négliger leur vie personnelle.

Dès lors, il appartient aux autorités, et particulièrement à l’école, de définir un cadre réglementaire aussi protecteur que stimulant, et aux parents d’être dans l’accompagnement pour que les enfants maîtrisent plutôt que subissent les écrans.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 20 novembre 2021)

Réconcilier deux mondes

chasse

À cinq mois de l’élection présidentielle, la chasse – et ses quelque 1,1 million de pratiquants-électeurs… – va-t-elle s’inviter dans la campagne électorale ? En tout cas elle est de nature à occuper le débat public avec la question de sa régulation qui revient sur le devant la scène après la survenue, ces dernières semaines, de plusieurs accidents de chasse très médiatisés.

Pour les écologistes, les associations de défense de l’environnement et de la faune et plus largement de simples citoyens adeptes de promenades en forêt ou de cueillette de champignons, la limitation des risques ne peut se faire qu’avec de nouvelles règles plus coercitives que celles incluses dans la réforme de 2019. L’interdiction de la chasse certains jours, le mercredi ou les week-ends, de meilleurs contrôles des armes et de leur utilisation sont des propositions qui rencontrent un certain écho dans l’opinion. Pour preuve, la pétition lancée par le collectif « Un jour un chasseur » a récolté plus de 100 000 signatures, provoquant l’ouverture d’une mission sénatoriale sur le sujet.

Pour les chasseurs, dont le nombre de permis a augmenté après un assouplissement de leur délivrance, les règles actuelles sont bien suffisantes et leur renforcement potentiel est vécu comme une véritable agression. Tout comme les décisions du Conseil d’Etat concernant l’interdiction des marginales chasses traditionnelles, décisions vécues comme une insulte à des traditions solidement ancrées dans les territoires ruraux.

Le Sénat, qui va auditionner tous les acteurs, aura bien du mal à faire émerger un consensus. Concilier la protection des espèces chassables dont certaines font l’objet d’inquiétudes quant à leur statut de conservation selon la liste rouge des espèces menacées de l’UICN (Union internationale pour la conservation de la nature) et la nécessaire régulation de certaines espèces comme les sangliers qui prolifèrent. Concilier la possibilité pour les Français de se promener dans la nature sans risquer d’être blessés ou tués par des tirs de chasse, et le droit de chasser qui, faut-il le rappeler, est devenu un acquis du peuple depuis la Révolution de 1789… Concilier enfin des fortes personnalités qui, à l’approche de la présidentielle, poussent leur revendication aussi loin que possible, quitte à jouer de la surenchère et des provocations.

Souvent présenté comme le Président des villes et des start-up, sans ancrage ni relais locaux dans la ruralité, Emmanuel Macron s’était très tôt rapproché des chasseurs, quitte à susciter l’incompréhension et une tonitruante démission de Nicolas Hulot. Mais le 4 octobre dernier à l’occasion de la Journée mondiale des animaux, le chef de l’Etat avait expliqué : « Tout le monde est attaché à la condition animale mais en même temps, nos compatriotes sont attachés à la ruralité et à des traditions ». Et Emmanuel Macron de refuser « d’opposer deux mondes »

C’est cet « en même temps » très macronien que la mission sénatoriale va devoir maintenant rechercher. Elle aura fort à faire pour trouver ce chemin de crête : ne pas banaliser les accidents de chasse qui ont légitimement ému l’opinion, et ne pas lancer des anathèmes contre des chasseurs dont la grande majorité respecte les règles.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 12 novembre 2021)

Tôt ou tard ?

 

macron

Le 15 mars 2021, lors d’un sommet franco-espagnol à Montauban, Emmanuel Macron, qui s’est toujours voulu « maître des horloges » depuis son accession à l’Elysée, le concédait : « Le maître du temps, c’est le virus, malheureusement ». Aujourd’hui, à cinq mois de l’élection présidentielle et alors qu’approche une 5e vague de l’épidémie de Covid – qui pourrait faire 500 000 morts cet hiver en Europe selon l’Organisation mondiale de la santé – c’est encore le virus qui pourrait fixer l’agenda politique des prochaines semaines. Cette 5e vague est évidemment contrariante pour Emmanuel Macron qui souhaitait parler d’autres choses que de la crise sanitaire : plan de relance, écologie, réindustrialisation, pouvoir d’achat. Bref avenir et monde d’après. Las ! Le voilà contraint de renouer dès demain soir avec les allocutions solennelles qui ont rythmé la 2e partie de son quinquennat et de reparler vaccin et restrictions sanitaires.

Pour autant, s’il n’est plus – pour l’instant – le maître des horloges, le président de la République est arrivé à l’heure des choix qu’ont connue tous ses prédécesseurs : à quel moment annoncer sa candidature à un second mandat, qui ne fait plus guère de doute ? Tôt ou tard ?

Tôt pour entrer dans l’arène et répondre aux attaques, parfois outrancières, de ses adversaires. Notamment celles – critique classique – accusant le Président, qui a effectué 28 déplacements depuis la rentrée, de faire campagne aux frais de l’Etat et de sortir abondamment le carnet de chèque pour une kyrielle de mesures. Dans la majorité présidentielle, certains trépignent de livrer bataille, défendre le bilan et le Président, et rendre coup pour coup. En attendant, les appétits s’aiguisent pour occuper les postes clés de la campagne, sous l’œil attentif d’Emmanuel Macron qui a toujours été adepte du darwinisme en politique… Mais partir trop tôt, c’est descendre du piédestal qu’offre à Emmanuel Macron l’Elysée et renoncer à la situation forcément confortable d’être au-dessus de la mêlée. Une mêlée marécageuse, dont on ne connaît pas encore tous les protagonistes, mais qui brasse déjà bien des idées nauséabondes quand ce n’est pas du vent.

Partir tard alors à la façon d’un François Mitterrand en 1988 qui se déclare le 22 mars un mois avant le scrutin ? Une campagne éclair d’un mois à peine, en mode Blitzkrieg, façon seul contre tous avec l’idée de rassembler un camp de la raison face aux populistes et aux démagogues. Périlleux, car 2022 n’est pas 1988 : l’évidence mitterrandienne ne peut être dupliquée à l’heure des réseaux sociaux et des chaînes d’information en continu qui imposent un rythme effréné entre clashs et buzz, et une communication tous azimuts épuisante… Parti tard le 15 février 2012, Nicolas Sarkozy, qui avait voulu s’inspirer de François Mitterrand, avait estimé qu’il lui avait manqué 15 jours…

Tôt ou tard ? Certains tablent sur une fenêtre de tir fin janvier-début février, après le lancement de la présidence française de l’Union européenne. À moins qu’Emmanuel Macron ne suive ce qui a fait sa marque de fabrique, : être là où on ne l’attend pas…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 8 novembre 2021)

Le défi de l'avion vert

 

A319

Sans préjuger de ce que provoquera la 5e vague de l’épidémie de Covid-19, on constate pour l’heure que l’économie mondiale a amorcé une reprise après des mois de paralysie provoquée par le coronavirus et entrevoit la fin d’une période qui aura mis genoux nombre de secteurs. Parmi ceux-ci, celui de l’aviation aura payé un lourd tribut, que ce soit pour les compagnies aériennes qui ont subi une chute historique du trafic aérien – – 66 % de baisse, du jamais vu depuis le 11-Septembre – ou les constructeurs qui ont enduré l’annulation de commandes. Pour tous les métiers qui, de près ou de loin, travaillent pour l’aérien, le choc a été redoutable et sans doute les aides publiques en France – chômage partiel, prêts garantis par l’Etat et plan de soutien à la filière aéronautique (15 milliards d’euros mobilisés) – ont permis d’éviter un crash socio-économique pour les quelque 300 000 emplois directs et indirects dans notre pays.

Aujourd’hui, la situation s’améliore, le trafic reprend et les constructeurs retrouvent le sourire, du moins chez Airbus. Les résultats du constructeur européen présentés le 28 octobre – un bénéfice net de plus de 2,6 milliards d’euros au 30 septembre et 424 avions commerciaux livrés au cours des neuf premiers mois – constituent de belles promesses pour la suite. Chez Boeing en revanche, l’espoir suscité par la reprise des livraisons du 737MAX est assombri par de nouveaux déboires, ceux du 787 Dreamliner. Pour autant nous ne sommes pas revenus à la situation pré-Covid, le retour à la normale n’étant pas attendu avant 2024 au mieux.

D’ici là, le secteur aérien va se trouver confronté à deux défis majeurs : celui de la consolidation et celui du réchauffement climatique. Après la phase de survie face au Covid, la consolidation, c’est-à-dire l’intégration d’activités, apparaît indispensable et s’amorce lentement via le fonds Aéro Partenaires créé en juin 2020 par l’Etat, Airbus, Safran, Dassault Aviation et Thales.

Le défi du réchauffement climatique, autrement dit la diminution des gaz à effet de serre dont la COP26 montre à nouveau la nécessité, est autrement plus complexe et n’offre que deux choix : la sobriété, c’est-à-dire moins de trajets aériens et donc la reconversion de milliers de salariés, ou l’innovation, c’est-à-dire l’avion vert. Deux choix pas forcément incompatibles d’ailleurs mais qui supposent du consensus et de l’audace.

L’Europe, qui vise la neutralité carbone d’ici 2050 et une réduction de 45 % des émissions de CO2 de tous les vols domestiques et au départ de l’UE d’ici 2030, ne manque pas d’ambition ; elle a même créé une Alliance européenne pour « l’aviation zéro émission ». C’est que dans la course mondiale à cet avion vert pour l’heure utopique – qu’il soit électrique, hybride, à hydrogène ou avec des biocarburants –, derrière l’objectif environnemental se trouvent des enjeux économiques et géopolitiques colossaux. Mieux vaut ne pas rater ce rendez-vous et comme disait Saint-Exupéry ne pas essayer de prévoir l’avenir mais bien de le rendre possible.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 5 novembre 2021)

Éviter que tout recommence

 

masque

La perspective de voir les écoliers de 39 départements, dont six en Occitanie, être obligés de porter à nouveau le masque à partir de lundi prochain doit résonner comme un avertissement pour les Français. Le franchissement du taux d’incidence de 50 cas positifs au Covid pour 100 000 habitants, qui devrait déclencher le niveau supérieur du protocole sanitaire dans les écoles, illustre, en effet, un rebond épidémique latent depuis plusieurs semaines et qui pourrait devenir une cinquième vague de l’épidémie de Covid. Cette vague-là est déjà à l’œuvre dans plusieurs pays et, depuis la Chine et l’Asie, a commencé à gagner l’Europe. L’Allemagne, le Royaume-Uni, les Pays-Bas ou le Danemark voient leurs taux d’incidence et leur nombre d’hospitalisation augmenter…

Pour l’heure il convient toutefois de rester prudent car si les résultats des tests de dépistage du Covid-19, comme ceux de la surveillance des eaux usées, montrent bel et bien un début de rebond épidémique en France, la fin de la gratuité des tests biaise un peu l’analyse de la situation. De plus, depuis la quatrième vague - souvent considérée comme celle des non-vaccinés -, la couverture vaccinale s’est encore améliorée en France ; 88 % de la population éligible est vaccinée soit 76 % de la population totale.

Mais depuis la fin de l’été, un retour à la vie un peu plus normale s’est opéré et chacun a commencé à être moins vigilant avec les gestes barrière qui étaient notre quotidien depuis mars 2020. On a laissé tomber le masque, on se lave moins souvent les mains avec le gel hydroalcoolique et certains ont recommencé à serrer des mains et à se faire la bise… Cette reprise de la vie sociale « comme avant » inquiète les autorités à l’heure où, de plus, les virus hivernaux - grippe ou bronchiolite - recommencent à circuler… « Aujourd’hui, l’enjeu majeur est de continuer à agir pour diminuer la circulation du virus et ses conséquences pour l’hôpital et pour les personnes qui peuvent tomber gravement malades » a rappelé, à raison, le ministre de la Santé Olivier Véran, hier dans nos colonnes, inquiet qu’une cinquième vague ne vienne saturer le système hospitalier à l’approche des fêtes.

Dès lors, si l’immunité collective est évidemment l’objectif à poursuivre dans la lutte contre la pandémie, elle doit être accompagnée par les gestes barrière, le port du masque, le pass sanitaire. Il faut utiliser tous les outils dont nous disposons, pour mettre toutes les chances de notre côté. C’est la meilleure chose à faire pour éviter que tout recommence.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 3 novembre 2021)

Stopper le fléau

carcassonne


On pensait jusqu’à présent que les règlements de comptes entre bandes rivales sur fond de trafics de stupéfiants ne concernaient que les grandes agglomérations, Marseille en tête. D’ailleurs, la cité phocéenne a, une nouvelle fois, été marquée ce week-end par la mort d’un homme de 30 ans, tué par balles dimanche soir dans une rue du 15e arrondissement, au nord de la ville. Le drame qui s’est joué dans le quartier Grazailles à Carcassonne, dimanche soir aussi, et s’est soldé par la mort de deux jeunes âgés de 18 et 20 ans, nous rappelle – si tant est que l’enquête en apporte la démonstration dans les heures à venir – que ces vendettas entre malfaiteurs peuvent survenir partout. Des vendettas de plus en plus violentes et parfois meurtrières qui se déroulent sous les yeux de riverains impuissants. Ces derniers subissent au quotidien les conséquences dramatiques de ces trafics qui ont foncièrement évolué.

« Il existe un lien très fort entre la violence et les stupéfiants. L’an passé, les violences entre trafiquants ont fait plus de 250 blessés, dont la moitié ont moins de 25 ans, et 60 morts », détaillait au printemps le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin, qui a fait de la lutte contre la drogue – « cette merde » selon l’expression qu’il emploie souvent – une priorité du gouvernement.

C’est que, selon les statistiques du ministère de l’Intérieur qui permettent de dresser un état des lieux des règlements de comptes en France depuis 1996, on constate une augmentation du nombre de morts par règlement de comptes depuis 2010 : de 45 cette année-là, on est passé à 100 en 2020. Cette violence souvent cyclique s’explique par divers facteurs – guerre de territoires entre cités, luttes d’influence internes – qui ont toutefois tous à voir avec le poids économique croissant du trafic de drogue : la rentabilité des points de deal qui brassent entre 20 000 et 80 000 euros en liquide par jour et la « militarisation » du trafic avec des dealers qui se sont beaucoup armés ces dernières années. « En novembre 2019, quand on démantelait un trafic, 8 % des personnes interpellées étaient porteuses d’armes à feu. Aujourd’hui, c’est 22 % », expliquait Gérald Darmanin à l’heure où acheter une Kalachnikov ne présente aucune difficulté pour certains sur le DarkWeb ou dans la rue…

Comment endiguer ce fléau, casser la dynamique de ces violences ? Il n’existe pas de solution toute faite, mais tous les acteurs s’accordent à dire qu’il faut à la fois des moyens et une meilleure coordination. Des moyens en termes d’effectifs de police sur le terrain, de douaniers pour les saisies, de magistrats pour faire appliquer la loi – le maire de Marseille propose un parquet national dédié – mais aussi de soutien aux associations qui, dans des quartiers souvent frappés par un fort chômage, tentent d’offrir aux jeunes de vraies perspectives autres que l’économie souterraine de la drogue. Enfin, cette mobilisation devra aussi se faire avec la prise de conscience chez les consommateurs que derrière leurs stupéfiants, il y a non seulement de ravageuses addictions mais aussi un trafic qui aujourd’hui tue…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 2 novembre 2021)

Question d'éthique

 

dissection
Photo Pierre Challier

Un scandale est parfois nécessaire pour qu’éclate au grand jour une vérité jusqu’alors tue, fût-elle bien connue d’un grand nombre d’acteurs, et que de salutaires changements s’opèrent, des réformes trop longtemps repoussées ne voient enfin le jour. Celui qui a touché le Centre du don des corps de l’Université Paris-Descartes en novembre 2019, lorsqu’un charnier a été découvert en son sein, est incontestablement de ceux-là. Pendant des années – l’instruction judiciaire déterminera depuis quand – les corps de défunts qui avaient choisi de leur vivant de se donner à la science ont été maltraités. Plusieurs documents, notamment photographiques, ont montré que cette maltraitance était devenue au fil des ans normalisée, voire institutionnalisée, au mépris de toutes les exigences éthiques et juridiques, au mépris, surtout, de la dignité que l’on se fait du corps humain et du respect que l’on doit à tout homme, y compris après sa mort.

L’affaire a profondément choqué l’opinion publique, mais aussi une large part de la communauté médicale, car le don de corps à la science revêt une forte charge symbolique et le respect du corps un caractère sacré. Maltraiter le corps d’un homme ou d’une femme, lui manquer de respect constituait dès lors la trahison de la confiance mise par ces défunts et leurs familles dans l’institution médicale. La tache sur la réputation de l’Université Paris-Descartes a de plus rejailli sur tous les Centre du don des corps français – qui accueillent chaque année quelque 2 500 corps – tous désormais confrontés à la défiance voire à l’opprobre. Retrouver la confiance demandera du temps mais aussi des actes, à commencer par une réforme en profondeur des procédures, de nouvelles règles, une meilleure information et un meilleur accueil des familles avant, pendant et après les actes de dissection, et l’octroi de moyens financiers et humains suffisants pour mener à bien ces missions irremplaçables.

Car depuis la Renaissance et les découvertes de Leonard de Vinci, l’acquisition de connaissances médicales s’est faite historiquement grâce à la dissection de cadavres. Et aujourd’hui, en dépit des progrès considérables réalisés ces dernières années, la modélisation des corps en 3D, la réalité virtuelle et la simulation numérique restent insuffisantes pour un bon enseignement de la chirurgie et une recherche de qualité par rapport à un travail réalisé sur des corps morts. Travail indispensable mais qui a souvent suscité le rejet. 

« Qu’on sauve mes restes d’une sacrilège autopsie, qu’on s’épargne le soin de chercher dans mon cerveau glacé et dans mon cœur éteint le mystère de mon être. La mort ne révèle point les secrets de la vie », disait Chateaubriand dans ses Mémoires d’outre-tombe. Mais la mort peut être au service de la vie. C’est le sens moral qu’attribuent à leur don ceux qui décident de confier leur corps à la médecine, un acte de générosité qui oblige dès lors tous ceux qui en sont les dépositaires à un devoir moral.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 1er novembre 2021)