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Éditos

Petite musique

impots

L’arrivée des premiers avis de taxe foncière est un coup dur pour les ménages et met clairement le gouvernement en mauvaise posture à l’heure de la préparation du Budget 2024. La taxe foncière va, en effet, subir cette année une hausse minimale de +7,1 % en raison de la revalorisation forfaitaire des valeurs locatives, votée lors de la dernière loi de finances. Une taxe qui peut par ailleurs augmenter si les communes – dont l’autonomie fiscale s’est réduite ces dernières années, notamment avec la suppression de la taxe d’habitation voulue par Emmanuel Macron – décident de jouer sur les taux. À Paris la hausse est de 51,9 %, à Grenoble de 25 %…

Peu importe pour les Français que le gouvernement et les collectivités se renvoient la responsabilité de la hausse finale. Le résultat pour eux constituera bien une hausse de la fiscalité qui tombe mal pour le gouvernement. Depuis des semaines, en effet, Elisabeth Borne et Bruno Le Maire ne cessent de marteler qu’il n’y aura pas de hausses d’impôts, tant pour les ménages que pour les entreprises.

Mais l’exécutif a beau vouloir stopper « la petite musique sur les hausses d’impôts » selon l’expression d’Emmanuel Macron, il joue, d’évidence, sur les mots. Car s’il ne touche effectivement pas à l’impôt sur le revenu, celui sur les sociétés ou la TVA, il s’apprête bien à opérer un certain nombre de choix qui vont directement ou indirectement peser sur le budget des Français et particulièrement ceux des classes moyennes. Les diverses taxes à venir sur les transports aériens et autoroutiers se répercuteront au final sur les Français. Et que dire du doublement des franchises médicales que l’opposition a tôt fait de qualifier de « nouvel impôt qui ne dit pas son nom. » La hausse de la taxe foncière ne fait qu’ajouter une note à la « petite musique »…

Avec une croissance attendue autour de 1 % en 2023, des recettes fiscales moins dynamiques qu’en 2022 et une dette publique de plus de 3 000 milliards d’euros, le Budget 2024 est évidemment compliqué à bâtir. L’exécutif cherche à économiser 15 milliards d’euros pour arriver à ramener le déficit public à 2,7 % du PIB en 2027, sans renier l’ADN libéral du macronisme.

Alors que le taux de prélèvements obligatoires en France atteint des sommets à 45,4 % de la richesse nationale, et que l’inflation, notamment alimentaire, ampute toujours le pouvoir d’achat des Français, le gouvernement doit faire des choix pour répondre finalement à un double objectif : redresser les comptes publics lestés par les aides du « quoi qu’il en coûte » né pendant la crise du Covid-19, et en même temps trouver les ressources pour financer l’indispensable mais très coûteuse transition écologique du pays.

En appelant à la retenue fiscale des collectivités qu’il a bousculées, en choisissant de jouer sur des taxes et en s’interdisant de créer de nouveaux impôts – notamment sur les plus aisés comme le préconisait l’économiste Jean Pisani-Ferry pour financer la transition écologique – le gouvernement fait ses choix. Mais pour les Français, quelles que soient les circonlocutions et les dénominations, ils se traduisent bien par des hausses d’impôts.

(Editorial publié dans La Dépêche du jeudi 31 août 2023)

Sous surveillance

attal

Après le technicien de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer, et l’universitaire Pap Ndiaye, Emmanuel Macron a décidé, lors du remaniement de juillet, de confier l’Éducation nationale à un pur politique, Gabriel Attal, fidèle d’entre les fidèles et l’un des premiers à avoir rejoint En Marche en 2016. Charge au plus jeune ministre installé rue de Grenelle, à 34 ans, de faire oublier les errements de ses deux prédécesseurs : le dogmatisme et les obsessions de Blanquer, dont la réforme du baccalauréat a mis sous tension des enseignants avec lesquels le dialogue s’était rapidement et durablement rompu ; l’effacement de Ndiaye, qui n’a pas su trouver sa place et a dû endurer, avec une solidarité gouvernementale quasi-inexistante, les attaques souvent odieuses de l’extrême droite et d’une partie de la droite sur sa personne plutôt que sur son action.

Pour faire oublier ses prédécesseurs et imprimer sa patte sur un ministère réputé difficile, l’ambitieux Gabriel Attal a bien compris qu’il fallait marquer les esprits et gagner des points dans l’opinion à l’occasion de sa première rentrée scolaire.

D’où les deux annonces principales qui émergent d’une kyrielle de nouveautés pour cette rentrée scolaire : la révision en profondeur de la réforme Blanquer du baccalauréat et l’interdiction des abayas à l’école.

La première, habile, permet à Gabriel Attal de répondre aux revendications et aux inquiétudes des parents d’élèves et des enseignants qui alertaient depuis longtemps sur l’aberration de passer des épreuves de spécialités au mois de mars plutôt qu’en juin. La seconde permet au ministre d’affirmer fermement son positionnement sur le respect de la laïcité à l’école, aujourd’hui malmené, et de répondre à une demande d’interdiction majoritaire dans l’opinion, qui considère l’abaya comme un vêtement religieux. Politiquement, elle lui permet aussi de faire d’une pierre deux coups : envoyer un signal à la droite et notamment aux Républicains dont la Macronie espère toujours le soutien et mettre en difficulté la gauche, très divisée sur la question et toujours prête à s’invectiver sur le sujet.

Gabriel Attal pourrait toutefois rapidement se rendre compte que ces deux « coups » politiques vont avoir des conséquences en cascade. Si les épreuves de spécialités se passent en juin, Parcoursup ne pourra plus intégrer leurs notes et sera donc plus dépendant encore du contrôle continu. Sauf à engager de nouveaux ajustements aussi complexes que périlleux qui rouvriront l’épineuse question de savoir à quoi doit servir le bac. Sur l’interdiction de l’abaya, le ministre s’expose à de multiples recours qui pourraient faire traîner le dossier et à des polémiques à répétition.

En devenant capitaine du paquebot Éducation nationale, deuxième budget de l’État, Gabriel Attal va mesurer combien il est délicat à manœuvrer, entre revendications de l’équipage, les enseignants, et attentes des passagers, les élèves et au-delà la société. Surtout quand l’armateur, le président de la République, vient de décider, six ans après son entrée à l’Elysée, de faire de l’Éducation son nouveau « domaine réservé ».

Face à ce superministre qui l’a, de fait, placé sous surveillance, Gabriel Attal aura-t-il encore des marges de manœuvre ou saura-t-il en trouver ?

(Editorial publié dans La Dépêche du mardi 29 août 2023)

Etre sur ses gardes

 

masque

Le rebond du nombre de contaminations au Covid-19 cet été, notamment avec le fulgurant variant Eris, nous a rappelé que si la fin de la pandémie en tant qu’urgence sanitaire mondiale avait bien été actée au printemps par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), elle n’en restait pas moins une menace pour la santé partout dans le monde. Le coronavirus continue, en effet, de circuler dans tous les pays, il continue de tuer les plus fragiles et il continue à changer, de variant en variant.

La question maintenant est de savoir si le rebond du Covid-19, qui est considéré comme une maladie chronique à l’instar de la grippe saisonnière, pourrait être plus fort qu’attendu à la rentrée.

Ce n’est pas un hasard si l’OMS, qui surveille de près l’apparition de tout nouveau variant du coronavirus, a incité les pays à mettre à jour leur stratégie de lutte contre le Covid. Surveillance, information transparente, poursuite de la vaccination si besoin, soutien à la recherche scientifique pour mieux comprendre la maladie, facilitation de l’accès aux soins, aux traitements et aux vaccins sont quelques-unes des préconisations listées par le docteur Tedros Adhanom Ghebreyesus, patron de l’agence onusienne, qui martelait récemment que « l’OMS n’oubliera pas le Covid-19, et les gouvernements non plus ».

En France, le nouveau ministre de la Santé Aurélien Rousseau a pris bonne mesure de ces recommandations. « On n’a pas désarmé notre système de suivi mais on a basculé dans un système plus classique comme pour la grippe », a-t-il rappelé alors que le décompte des contaminations est désormais différent qu’au plus fort de l’épidémie. Le ministre a aussi indiqué qu’il fallait que les Français retrouvent les bons réflexes acquis au début de l’épidémie, c’est-à-dire renouent avec les fameux gestes barrière qu’on a tous un peu oubliés. Tousser dans son coude, garder une distanciation sociale et porter le masque si besoin. La simple évocation de ce dernier, symbole de l’épidémie, a bien sûr de quoi inquiéter.

Si le ministre de la Santé ne peut pas exclure de le rendre un jour à nouveau obligatoire – ce qui posera débat puisque la France est sortie de l’état d’urgence sanitaire – il se veut rassurant. « Je pense qu’il y a une étape intermédiaire : la banalisation du masque quand vous avez des symptômes respiratoires. Il faut qu’on se dise tous que porter le masque c’est quelque chose de banal qui doit être un réflexe », assure Aurélien Rousseau, qui se défend de toute infantilisation des Français, l’une des critiques qui avaient été émises contre les campagnes de communication à répétition des gouvernements Philippe et Castex…

Remettre le masque en cas de besoin, retrouver les gestes barrière pourquoi pas. Mais il reste encore d’autres actions à envisager comme recourir à des capteurs et purificateurs d’air, notamment dans les écoles, mettre en place un rappel vaccinal pour les plus fragiles ou conforter des urgences hospitalières aujourd’hui au bout du rouleau.

Bref, être sur ses gardes face au Covid, qui pourrait surfer sur une nouvelle vague à l’automne, comme face à tous les virus respiratoires.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 28 août 2023)


Derrière les hausses


electricité

C’est la mauvaise nouvelle au cœur de l’été : de nombreux Français ont reçu une facture de régularisation de leur consommation d’électricité et se voient réclamer des centaines d’euros supplémentaires. Pour beaucoup, c’est d’autant plus incompréhensible qu’ils avaient fait des efforts de sobriété ces derniers mois et que leur consommation a baissé d’une année sur l’autre. Mais pas suffisamment pour compenser une électricité dont le prix a augmenté de 15 % en février et de 10 % le 1er août dernier.

Cette dernière hausse a mis le gouvernement dans l’embarras, accusé par les oppositions d’avoir menti, lui qui avait promis de plafonner la hausse à 15 % sur l’année. Sauf que cette hausse était prévisible puisqu’elle traduit une baisse de la prise en charge par l’État du bouclier tarifaire, qui a permis d’éviter une augmentation des factures d’électricité des Français de 35 % en 2022 et de 100 % en 2023. Le bouclier va continuer à prendre en charge 37 % de la facture réelle, contre 43 % précédemment, fait remarquer Bercy, qui rappelle que la Commission de régulation de l’énergie (CRE) préconisait une augmentation de 74,5 % pour compenser la hausse des coûts énergétiques, ce qu’a refusé d’entériner le gouvernement.

Aussi logiques soient ces calculs, ils n’en restent pas moins douloureux pour des Français qui subissent toujours une forte inflation, particulièrement dans l’alimentaire. Cette électricité très chère impacte durement les foyers les plus modestes et les précipite vers une insupportable précarité énergétique. 27 % des Français ont déclaré avoir rencontré des difficultés pour payer certaines factures de gaz ou d’électricité, un taux qui monte à 50 % chez les 18-34 ans, selon les chiffres du Médiateur de l’énergie, qui réclame, à raison, l’instauration d’un « droit à une alimentation minimale en électricité » tout au long de l’année et non plus seulement pendant la trêve hivernale.

Mais ce qui est peut-être le plus insupportable pour les Français, c’est la formation même des prix de l’électricité. « Ces niveaux de prix ne sont pas cohérents avec les projections sur l’état de tension du système électrique français et apparaissent, en résumé, problématiques », euphémise RTE dans sa dernière note de perspective pour cet hiver. Les ménages et les entreprises paient, en effet, le kilowattheure au prix auquel il est produit dans la dernière centrale, souvent à gaz, mise en service pour répondre à la demande au niveau européen. Un prix qui serait bien différent s’il ne dépendait que de l’électricité produite sur notre sol, issue majoritairement du nucléaire et des renouvelables et très peu des hydrocarbures… contrairement à l’Allemagne qui a décidé de sortir du nucléaire en 2011 et tout miser sur le renouvelable et des énergies fossiles.

La France et l’Allemagne s’affrontent ainsi depuis des mois autour de deux visions de la réforme du marché européen de l’électricité qui veut contenir la volatilité des prix de l’électricité décarbonée. La France veut pouvoir financer la modernisation de son parc nucléaire quand l’Allemagne redoute de perdre sa compétitivité économique et pèse pour que les prix de l’électricité restent élevés.

Derrière la hausse des factures se joue ainsi une bataille politique franco-allemande à l’issue inconnue...


Enlisement

ukraine

En découvrant il y a quelques mois les images des tranchées creusées par les Russes et les Ukrainiens de part et d’autre de la ligne de front, chacun a pensé aux images de Verdun. Comme sur les photos prises lors de la Première guerre mondiale, on découvrait à la télévision ou sur les réseaux sociaux des soldats vivant dans la boue, le froid et l’angoisse de la mort au combat. On voyait aussi la détermination des Ukrainiens à tenir coûte que coûte. On mesurait surtout combien cette guerre allait s’installer dans la durée.

Dix-huit mois après le lancement de l’ «opération spéciale » de Vladimir Poutine qui, en 48 heures, devait « dénazifier » l’Ukraine et renverser son gouvernement, la guerre est effectivement toujours là avec son cortège d’horreurs sur le front et à l’arrière où les civils sont tués par des bombardements et des drones. La contre-offensive lancée en juin par Kiev semble à la peine, incapable, faute d’appui aérien, de venir à bout des défenses russes pour percer la ligne de front. Si la découverte des tranchées rappelait la bataille de Verdun en 1916, cette guerre d’usure aux portes de l’Europe rappelle désormais l’enlisement de 1917 et l’échec de l’offensive du Chemin des Dames qui déclencha des mutineries et instilla le doute.

Plus d’un siècle après, la contre-offensive ukrainienne, qui récupère au prix fort chaque kilomètre carré occupé par les Russes, est sans doute décevante par sa lenteur, mais elle n’est pas encore un échec. La population soutient toujours massivement son gouvernement et son président Volodymyr Zelensky. Et, malgré l’âpreté des combats et les pertes humaines, il n’y a pas de mutineries, les militaires étant focalisés sur le seul objectif résumé cette semaine par le chef de la diplomatie ukrainienne, Dmytro Kouleba : la victoire et le rétablissement de la souveraineté de l’Ukraine dans ses frontières de 1991, c’est-à-dire avec la Crimée annexée par Vladimir Poutine en 2014.

L’objectif est légitime, mais pourra-t-il se réaliser ? Des voix s’élèvent parmi les alliés de l’Ukraine pour estimer que des négociations avec la Russie sont inévitables et que l’Ukraine, qu’on ne pourrait soutenir indéfiniment, devra « abandonner » certains de ses territoires à son voisin contre, par exemple, une adhésion à l’Otan. Ces propositions faites souvent en coulisses et parfois au grand jour – comme celle, stupéfiante de cynisme, de l’ancien président Nicolas Sarkozy – ne sont finalement que des ballons d’essai pro-russes qui ne proposent rien d’autre que d’entériner l’invasion de Vladimir Poutine. C’est-à-dire d’accepter que la force prime sur le droit international, que la signature des traités n’a aucune valeur, que le mensonge et les fake news supplantent les faits, qu’une démocratie soit attaquée non pas pour ce qu’elle aurait fait mais pour ce qu’elle est.

La perspective de négociations est évidemment inacceptable pour les Ukrainiens, elle n’est pas plus envisageable pour les Européens qui connaissent le prix de la guerre et dont les valeurs sont aujourd’hui défendues par Kiev.

En 1917, les Américains entraient en guerre et impulsaient un tournant décisif au conflit mondial. En 2023, les Ukrainiens attendent aussi des Américains et de leurs alliés, plus que des promesses, l’impulsion qui les aiderait à sortir de l’enlisement et décrocher la victoire.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 19 août 2023)

Anticiper et s'adapter

soleil

S’il y a bien un épisode qui a traumatisé la classe politique française, c’est bien celui de la canicule de 2003. Il y a vingt ans, en effet, aux prémices de cet épisode identifié plus tard comme la vague de chaleur la plus forte qu’a connue la France métropolitaine depuis le début des mesures en 1947 et qui fera 15 000 morts, le ministre de la Santé Jean-François Mattéi était apparu à la télévision décontracté, en polo depuis son lieu de vacances, pour expliquer que le gouvernement n’avait nullement manqué d’anticipation. Peu importaient finalement les justifications, le décalage à l’image entre un ministre en vacances et ce que vivaient les Français était ravageur. Depuis, chaque gouvernement est sur le qui-vive tous les étés et lorsque Météo-France a annoncé la pire vague de chaleur ce mois d’août en France, le gouvernement a immédiatement réagi, la Première ministre Elisabeth Borne convoquant hier une réunion de crise interministérielle.

D’aucuns y verront bien sûr une opération de communication – c’en est une – mais en vingt ans, l’État comme les collectivités, Météo-France comme notre système de santé ont appris de la canicule 2003 pour améliorer notre appréhension de ces phénomènes. Dès 2004, Météo-France intègre le phénomène canicule dans ses bulletins de vigilance et peaufinera les années suivantes la prévision de température maximale pour la journée du surlendemain, qui est aujourd’hui aussi bonne que celle que l’on faisait il y a dix ans pour la journée du lendemain. Les collectivités ont multiplié les actions d’informations envers les séniors, les Ehpad ont mis en place des pièces rafraîchies, etc. En juin dernier, le gouvernement a présenté un nouveau plan national de gestion des vagues de chaleur pour en limiter les impacts sur la vie quotidienne des Français, assurer la continuité des services publics essentiels et de la vie économique, et protéger les milieux et les ressources naturels.

Un plan évidemment utile mais qui ne constituera vraisemblablement que la première étape d’une inéluctable adaptation du pays à ces vagues de chaleur qui vont se multiplier. En dépit des climatosceptiques et autres complotistes qui trouvent les cartes météo « trop rouges » à la télévision, le consensus scientifique mondial est implacable : le réchauffement climatique va conduire à de plus en plus d’épisodes de forte chaleur et de sécheresse. L’Organisation météorologique mondiale a établi que l’Europe se réchauffe deux fois plus que la moyenne mondiale depuis les années 1980, ce qui a des répercussions considérables sur le tissu socio-économique et les écosystèmes.

L’humanité est face à un double défi : tout faire pour limiter la hausse des températures et tout faire pour s’adapter à des changements qui ont déjà commencé. Et qui ont fait dire au secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, que l’humanité avait quitté l’ère du réchauffement climatique pour entrer dans celle de « l’ébullition mondiale ».

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 18 août 2023)

Solidarité et vigilance

feu

Des images d’habitants et de vacanciers fuyant de gigantesques flammes, d’impressionnants paysages calcinés que l’on découvre le lendemain après une âpre lutte des sapeurs-pompiers, sur terre et dans le ciel. Ce scénario-là, cet été, a été vécu en Grèce comme à Hawaï. Ce lundi, ce sont les Pyrénées-Orientales qui en ont été le théâtre avec ce premier grand feu de l’été français, qui a ravagé quelque 480 hectares et contraint à l’évacuation de près de 3 000 personnes.

Après l’effroi lundi devant la progression spectaculaire du feu, c’est la compassion qui nous étreignait hier, d’abord pour les habitants qui ont vu leur maison ou leur entreprise partir en fumée en quelques heures, mais aussi pour les vacanciers dont le séjour a viré au cauchemar. La solidarité nationale, régionale et locale s’est rapidement mise en place pour accueillir les sinistrés. Elle se poursuivra sans nul doute dans les jours et les mois à venir pour panser les plaies à Argelès-sur-Mer, Saint-André ou Sorède.

Ce premier grand incendie de l’été en France est aussi l’occasion de saluer le professionnalisme des sapeurs-pompiers, leur expertise et leur savoir-faire pour combattre et maîtriser le feu, souvent au péril de leur vie. Lundi, plusieurs ont été blessés dont un gravement.

Après une année 2022 marquée par d’historiques incendies dans le sud-ouest et la destruction de quelque 72 000 hectares en France, les moyens ont été renforcés comme l’a indiqué Emmanuel Macron le 2 juin lors de sa visite à la base de la Sécurité civile de Nîmes-Garons. Dans un contexte de réchauffement climatique qui augmente les conditions favorables au déclenchement des incendies, la lutte contre les feux de forêt – et leur prévention – est devenue une priorité pour la France comme pour d’autres pays méditerranéens. L’Europe a assurément un rôle à jouer dans la lutte contre les feux de forêt.

Enfin, l’incendie des Pyrénées-Orientales doit aussi être l’occasion d’appeler encore une fois habitants et vacanciers à la prudence et à la vigilance. Si la nouvelle météo des forêts permet à chacun de mesurer le degré de danger de feux, il faut encore travailler à ce que tout le monde acquière les bons réflexes, surtout en période de sécheresse, et évite les comportements à risques comme allumer un barbecue trop près de la végétation. En France, 9 feux sur 10 sont d’origine humaine…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 16 août 2023)

Photo : L'Indépendant.

Piqûre de rappel

moustique

Il y a quatre ans, en répondant à la question « Que faire si l’on est antispéciste et que l’on est attaqué par des moustiques ? », le journaliste défenseur de la cause animale Aymeric Caron, aujourd’hui député La France insoumise de Paris, avait déclenché une belle polémique en prenant le parti du moustique et en expliquant qu’il s’agissait avant tout d’ « une mère qui risque sa vie pour ses enfants en devenir… » Buzz et empoignades assurés sur les réseaux sociaux. En plein été où les vacanciers veulent profiter de leur soirée, l’heure est rarement à la pitié envers ces satanés moustiques, notamment le moustique tigre qui conquiert l’hexagone, et tous ces insectes qui suscitent dégoût voire phobie chez certains.

Le moustique à la robe rayé noir et blanc n’est d’ailleurs pas la seule espèce invasive à laquelle nous faisons désormais face. Frelons asiatiques, mouches noires, tortues de Floride causent d’importants dégâts aux écosystèmes, y compris marins avec le crabe bleu, l’anodonte chinoise ou l’écrevisse de Louisiane qui prolifèrent, notamment en raison du réchauffement climatique qui bouleverse les milieux naturels, mais aussi des activités humaines. Les espèces exotiques envahissantes (EEE) introduites volontairement par l’homme, parfois par accident, parfois en enfreignant les réglementations, sont ainsi devenues « l’une des causes majeures d’appauvrissement de la biodiversité », selon le ministère de la Transition écologique. Pire, certaines espèces véhiculent des maladies comme le chikungunya, la dengue et Zika et soulèvent d’importants défis en termes de santé publique.

Mais derrière les problèmes des espèces invasives on trouve un sujet plus vaste, celui de l’effondrement de la biodiversité, cruciale pour l’alimentation et l’agriculture. Un million d’espèces animales et végétales, sur un total estimé à 8 millions, pourraient disparaître de la Terre dans les prochaines décennies si aucune mesure n’est prise pour freiner cette tendance selon la Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES). En France, sixième pays à héberger le plus grand nombre d’espèces menacées inscrites sur la liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), sur plus de 12 500 espèces évaluées, plus de 2 300 espèces sont menacées, dont 660 espèces endémiques strictes.

Fin juillet, le gouvernement a détaillé sa nouvelle feuille de route pour préserver ma biodiversité, avec 264 millions d’euros de crédits supplémentaires à la clé en 2024. Ce plan doit permettre de mettre en œuvre l’accord historique – le Cadre mondial de la biodiversité de Kunming – signé par près de 200 pays en décembre à Montréal, accord qui veut protéger au moins 30 % des terres et des mers d’ici à 2030.

Pour éviter un effondrement global que redoutent certains scientifiques, comme la crise d’extinction Permien-Trias, survenue il y a environ 252 millions d’années, et qui avait conduit à la perte de 95 % des espèces vivantes sur notre planète, il est urgent d’agir. La piqûre du moustique est avant tout une piqûre de rappel…

(Editorial publié dans La Dépêche du mardi 15 août 2023)

Pris en tenaille

 

immobilier

« Faire de la France un pays de propriétaires ». On se souvient de l’engagement qu’avait ainsi pris l’ancien président Nicolas Sarkozy tout au long de sa campagne électorale en 2007. Déjà à l’époque, cette promesse, qui substituait à la priorité de trouver un logement celui de le posséder, semblait difficilement réalisable, la France accusant un net retard sur ces voisins européens en termes d’accession à la propriété. Seize ans plus tard, elle s’éloigne encore un peu plus pour de nombreux Français, notamment ceux-là mêmes qui s’étaient retrouvés confinés dans de petits logements durant la crise sanitaire du Covid-19 et qui aspiraient légitimement à déménager pour un chez soi plus vaste, plus confortable voire plus économe et si possible avec un jardin.

Ce rêve de devenir propriétaire apparaît aujourd’hui de plus en plus compromis pour de nombreux ménages, comme pris en tenaille par des réalités implacables : d’un côté les taux de crédit ont singulièrement augmenté et durci les conditions des banques, et de l’autre le marché immobilier est toujours très cher.

Les crédits immobiliers restent pourtant le passage obligé pour qui veut devenir propriétaire. Comme le rappelle l’Insee, depuis 20 ans, les ménages recourent au crédit dans une proportion de 85 %, plus encore quand ils sont primo-acquéreurs (95,8 % d’entre eux y ont recouru entre 2002 et 2006). L’essor du crédit a donc accompagné celui des acquisitions dans les dix dernières années. Mais que faire lorsque les taux ne cessent d’augmenter ? On est passé de 1 % en 2021 à 4 % sur 25 ans aujourd'hui et cela pourrait continuer à augmenter.

Avec un crédit plus cher, les Français ont dû revoir leur projet à la baisse. Selon une étude de Meilleurtaux publiée fin juin, ils ont perdu en moyenne 5 mètres carrés dans les 20 plus grandes villes de France en six mois. La chute atteint même 25 mètres carrés entre janvier 2020, avant la crise du Covid, et juin 2023…

Mais il y a aussi les Français qui ont renoncé à leur projet car leur dossier, qui serait passé comme une lettre à la poste il y a trois ans, est aujourd’hui recalé par des banques frileuses qui ont très fortement serré la vis dans un contexte où l’inflation chamboule tout.

Second point, le niveau des prix du marché immobilier qui reste encore très fort. Les prix des biens immobiliers sont parfois très élevés au regard des revenus des habitants, limitant ainsi leur capacité d’achat, indique l’Insee qui note, par exemple pour l’Occitanie, que l’accès à la propriété est particulièrement difficile dans l’aire de Montpellier, plus encore que dans celle de Toulouse.

Au final, selon Eurostat, la direction générale de la Commission européenne chargée de l’information statistique dans l’Union, la France est bien en dessous de la moyenne européenne pour la proportion de propriétaires : 64,7 % de Français sont propriétaires contre 69,9 en moyenne en Europe, 75,8 % en Espagne, 78,3 % au Portugal et 95,3 % en Roumanie.

Si l’on ajoute l’immense défi de la transition écologique que va devoir affronter le parc immobilier français, on mesure qu’en matière de logement, il faudrait une politique très ambitieuse d’accompagnement. Pour l’heure, on peine à la voir…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 14 août 2023)

Urgence pour les urgences

 

docteur

Les étés se suivent et se ressemblent pour les services des urgences hospitalières en France. Comme en 2022 un certain nombre d’entre eux sont fermés le soir ou le week-end. Le nouveau ministre de la Santé, Aurélien Rousseau, a beau dire que « la crise estivale a été mieux anticipée » avec une régulation perfectible via le 15, force est de constater qu’il y a encore bien trop de fermetures. À telle enseigne que le docteur Patrice Pelloux, président de l’association des médecins urgentistes de France, estime que « c’est du jamais vu ». Il reste 18 mois pour corriger le tir et arriver, comme l’a promis Emmanuel Macron en avril dernier, à « désengorger les urgences d’ici fin 2024 ». Cela ne pourra se faire que lorsque tous les acteurs auront mesuré et pris leurs responsabilités.

Au premier rang, l’État. En concluant en mai dernier le Conseil national de la refondation (CNR) Santé, l’ex-ministre de la Santé François Braun estimait que la promesse faite aux Français en 1945 d’une santé « accessible à tous, sans distinction, pour tous les citoyens de la République », n’était plus tenue. Juste constat, mais alors pourquoi avoir rajouté aux difficultés des urgences un plafonnement des gardes des intérimaires qui les handicapent un peu plus pour trouver du personnel ? On entend bien qu’il fallait en finir avec les abus et la concurrence à laquelle se livraient certains hôpitaux, mais cette décision a, d’évidence, eu un impact cet été dans de multiples hôpitaux, ceux de grandes agglomérations comme ceux des petites villes. On comprend dès lors la mobilisation des habitants et des élus – comme récemment à Bagnères-de-Bigorre – qui demandent simplement à l’État de respecter la loi de 2013 qui stipulait que tout Français doit être à 30 minutes maximum d’une structure d’urgence…

Pour éviter que l’été 2024 ne soit comme celui de 2023, il faudra mettre des moyens financiers, assurer l’attractivité et la reconnaissance des métiers, mais aussi permettre de nouvelles collaborations, par exemple avec les Régions dont beaucoup, comme en Occitanie, sont prêtes à contribuer à des Maisons de santé. Et enfin, plus largement revoir l’organisation et le rôle de chacun, et notamment des médecins généralistes.

Mais la responsabilité pour avoir des urgences efficaces incombe aussi aux Français, à chacun d’entre nous. Renouveler une ordonnance, réaliser une vaccination, prolonger un arrêt de travail, effectuer des radios sans prescription, soigner les petits accidents domestiques… : tout cela ne doit pas être traité par les urgences. Et pourtant, ces demandes et cette « bobologie » encombrent les services et peuvent avoir des conséquences dramatiques pour les Français qui ont vraiment besoin des urgences. Des campagnes de sensibilisation du grand public ont déjà été conduites depuis l’an dernier. Il faut assurément aller plus loin pour que les Français prennent conscience de la spécificité des urgences et comprennent que le respect des parcours de soins contribue à ce que chacun puisse bénéficier des bons accès aux soins au bon moment.

En déplacement en Dordogne fin juillet, Aurélien Rousseau a promis « la reconstruction totale des urgences ». Il est plus que temps parce qu’il y a urgence pour les urgences…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 12 août 2023)

Repenser le vin

vigne

Voilà une perspective qui va peut-être remettre du baume au cœur des vignerons français alors que les premiers coups de sécateurs des vendanges 2023 viennent d’être donnés dans les Pyrénées-Orientales. La France pourrait, en effet, redevenir la plus grande productrice de vin au monde, un titre que la vigne tricolore n’avait pas obtenu depuis 2015, se faisant devancer par la viticulture italienne. Selon les premières estimations établies au 1er août par Agreste, le service de statistique et de prospective du ministère de l’Agriculture, la production viticole française se situerait cette année dans une fourchette comprise entre 44 et 47 millions d’hectolitres, en baisse toutefois de 3 % par rapport à 2022. Elle devrait donc atteindre, voire dépasser, la moyenne des récoltes 2018-2022.

Si la France devance l’Italie, c’est que cette dernière s’attend à l’une de ses pires années, marquée par d’importants aléas climatiques (tempêtes, grêle, pluies…) et l’expansion du mildiou, qui devraient faire baisser de 14 % la production de vin. Baisse également de 12 % de la production espagnole dont les vignes affrontent de sévères vagues de chaleur.

Si la France récupère son titre, sa viticulture n’en reste pas moins fragile. La première des difficultés cette année est la propagation du mildiou. Ce champignon, qui se développe dans un contexte appuyé d’humidité et de pluie, affecte particulièrement les vignobles du Bordelais et du Sud-Ouest dans des proportions jamais vues – 90 % des vignes touchées en Gironde. La détresse des viticulteurs s’est accrue avec le refus d’indemnisation des assureurs, le mildiou étant exclu des contrats multirisques climatiques… Comme en Italie et en Espagne, la vigne française doit faire face aussi aux événements climatiques avec notamment une « sécheresse persistante » dans le Languedoc-Roussillon selon Agreste. S’ajoutent également d’autres problèmes comme la surproduction ou la réglementation sur l’usage des pesticides.

Mais la plus grave menace à long terme reste le réchauffement climatique. La hausse de 2° des températures, inéluctable d’ici 2050, va provoquer de profonds bouleversements : floraison et vendanges plus précoces, augmentation du niveau alcoolique, difficulté à irriguer en raison de la multiplication des sécheresses, etc. Les vignerons se préparent à faire face et à s’adapter à ces nouvelles contraintes en travaillant sur les cépages ou les techniques de culture. Dans les Corbières comme ailleurs, on expérimente ainsi de nouveaux cépages, on rappelle ceux qui avaient été écartés il y a 50 ans ou on redécouvre des cépages oubliés.

Gardien du cahier des charges des appellations d’origine, l’Institut national de l’origine et de la qualité (INAO), qui doit arbitrer depuis plusieurs années entre conservation de la tradition et nécessité de s’adapter, a fait un pas pour assouplir les règles. L’Institut a annoncé que 10 % des volumes issus de cépages expérimentaux pourraient être utilisés dans des assemblages au sein des appellations. Face au réchauffement climatique, il faut, d’évidence, repenser le vin pour qu’il continue de rester en France un élément essentiel de notre patrimoine gastronomique et de notre art de vivre.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 11 août 2023)

Se préparer

covid

Voilà un type de courbe que l’on n’avait pas vu depuis longtemps concernant le Covid-19 : une hausse, celle du nouveau variant du coronavirus EG.5. Baptisé Eris, ce cousin d’Omicron croît de façon vertigineuse dans le séquençage de cas positifs au Covid-19 en France comme dans d’autres pays. Beaucoup plus contagieux que ses prédécesseurs, Eris pourrait ainsi s’imposer et devenir majoritaire. Au point de relancer une pandémie mondiale que nous pensions derrière nous ? Nous n’en sommes évidemment pas là, mais l’apparition de ce nouveau variant, tout comme la possibilité de voir survenir des clusters de contamination comme cela vient de se produire aux fêtes de Bayonne, nous interroge légitimement. Même si la couverture vaccinale est bonne en France, la crainte de devoir revivre les conséquences sanitaires et socio-économiques d’un retour de la pandémie est bien dans les esprits.

Peut-être aurions-nous dû écouter plus attentivement les spécialistes comme le directeur général de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) qui a décrété la fin de la pandémie. « Il y a trois mois, j’ai déclaré la fin du Covid-19 en tant qu’urgence sanitaire mondiale, même si j’ai dit qu’il restait une menace pour la santé mondiale. Il ne fait aucun doute que le risque de maladie grave et de décès est considérablement plus faible qu’il y a un an, grâce à l’augmentation de l’immunité de la population contre la vaccination, l’infection ou les deux, et grâce à un diagnostic précoce avec de meilleurs soins cliniques. Malgré ces améliorations, l’OMS continue d’évaluer le risque de Covid-19 pour la santé publique mondiale comme étant élevé. Le virus continue de circuler dans tous les pays, il continue de tuer et il continue de changer », a expliqué hier le docteur Tedros Adhanom Ghebreyesus à Genève, où se tenait un Comité d’examen concernant les recommandations permanentes pour la Covid-19.

L’OMS, qui a d’ailleurs annoncé surveiller le variant Eris, incite, en effet, les pays à mettre à jour leur stratégie. Surveillance, information transparente, poursuite de la vaccination si besoin, soutien à la recherche scientifique pour mieux comprendre la maladie – on pense au Covid long –, faciliter l’accès aux soins, aux traitements et aux vaccins. « L’OMS n’oubliera pas le Covid-19, et les gouvernements non plus », assure le Dr Ghebreyesus.

Car il y a là un enjeu de santé publique mondiale évident. La mise en œuvre des recommandations de l’OMS aidera non seulement à se protéger contre le Covid-19, mais aidera également les pays à prévenir et à répondre à d’autres maladies, d’autres épidémies qui pourraient se déclencher, par exemple à la faveur du réchauffement climatique. Le Covid-19 a été une terrible épreuve mais il a aussi constitué un test de notre capacité collective à l’entraide, à la solidarité et à la résilience. Tâchons de ne pas l’oublier pour préparer l’avenir.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 10 août 2023)

Derrière les chiffres

inflation

Une bonne nouvelle au cœur de l’été ? Le pic de l’inflation semble passé et le niveau des prix s’achemine, peut-être, vers un plateau. Tel est l’enseignement de la dernière note de conjoncture de l’Insee. Sur un an, selon l’estimation provisoire réalisée par les statisticiens à la fin du mois de juillet, les prix à la consommation augmenteraient de +4,3 % en juillet 2023, après +4,5 % le mois précédent. Pour le quatrième mois consécutif, les prix dans l’alimentaire – ceux qui impactent très fortement le budget des ménages – sont en recul. Le 26 juillet, la Première ministre Elisabeth Borne avait d’ailleurs assuré aux Français que « le pic de l’inflation est sans doute derrière nous » et indiqué « attendre beaucoup des négociations en cours entre les industriels et la grande distribution », censées faire baisser les prix.

Un enthousiasme rapidement tempéré par Michel-Edouard Leclerc. Le patron des hypermarchés éponymes estimait lui qu’il «n’y aura pas de septembre vert, il n’y aura pas de baisses massives. Il y aura vraisemblablement des promotions qu’on est allé chercher avec les dents… » Car depuis la fin des négociations annuelles entre la grande distribution et les industriels de l’agro-alimentaire – qui s’étaient conclues en mars par une hausse annuelle des prix de 10 % – ces derniers sont sous pression pour renégocier leurs prix sans attendre le prochain round annuel. Les grandes enseignes comme le gouvernement veulent ainsi un retour à la table des négociations mais les industriels, accusés de profiter de la crise, semblent traîner des pieds. Là où les patrons des supermarchés plaident pour une négociation en continu tout au long de l’année, comme l’explique à La Dépêche Dominique Schelcher, PDG de Système U, Jean-Philippe André, président de l’Association nationale des industries agroalimentaires (Ania) rétorque que les industriels n’ont « pas de leçon à recevoir sur le niveau de hausse à passer » évoquant « une logique de réalité économique : vous avez une hausse de coûts, vous devez les passer », et donnant rendez-vous en mars 2024…

Les Français apprécieront. Car derrière les chiffres officiels, leur perception de l’inflation est bien différente quand ils passent à la caisse. Si l’Insee démontre un recul réel de l’inflation, il reste encore de l’inflation, particulièrement marquée dans l’alimentaire : +12,6 % de hausse des prix sur un an en juillet dont +10,4 % pour les produits frais et 13 % sur le reste de l’alimentation. La hausse des prix par rapport à la situation d’avant la guerre en Ukraine pèse donc toujours autant. Une part croissante de la population se trouve ainsi en précarité alimentaire et recourt aux structures d’aide, comme l’a montré une étude du Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (Crédoc) publié en mai dernier. Une précarité alimentaire qui touche surtout les jeunes, les femmes et les pauvres.

Ce qui fait dire à Stéphane Troussel, président du conseil départemental de Seine-Saint-Denis, que l’inflation de l’alimentation est « une bombe sociale très préoccupante pour les familles populaires ». Ce Département vient de créer un chèque alimentaire de 50 €. D’autres élus, comme le député MoDem Richard Ramos, plaident pour créer une Sécurité sociale de l’alimentation, seule à même de garantir une alimentation saine et durable pour tous, surtout par temps d’inflation…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 9 août 2023)

Voyager léger

bagage

La perte de bagages est un véritable fléau pour les voyageurs du monde entier et leurs nerfs avaient été particulièrement mis à rude épreuve l’an passé. La reprise du trafic aérien après l’épidémie de Covid-19 avait, en effet, engendré de multiples problèmes dans les grands aéroports internationaux. On se souvient, l’été dernier, de ces océans de valises en perdition stockées cahin caha dans les couloirs des terminaux. En 2022, 26 millions de valises avaient ainsi été perdues, endommagées ou retardées, selon une étude de Sita, qui fournit des services informatiques pour le secteur aérien. Soit un ratio de 7,6 valises pour 1 000 passagers… A Paris, 35 000 bagages avaient été perdus l’an dernier à l’aéroport Roissy Charles-de-Gaulle.

Cette année, les professionnels de l’aérien promettaient une amélioration et début juillet le PDG d’Aéroports de Paris (ADP), Augustin de Romanet, se disait « prêt » à affronter les départs en vacances, annonçant un renforcement de 20 % des effectifs de maintenance. Las ! Début août à Orly, une panne sur le système de tri des bagages, qui achemine sacs et valises jusqu’à l’avion, avait impacté près de 10 000 passagers.

Les aéroports et les compagnies tentent évidemment de remédier à ces dysfonctionnements, inventent de nouvelles façons de sécuriser les flux, d’identifier les bagages, en les prenant en photo par exemple, mais le risque zéro n’existe pas. Les passagers eux-mêmes prennent les choses en main et glissent dans leur valise un AirTag, cette petite balise d’Apple qui permet de localiser l’objet dans lequel elle se trouve. À défaut de récupérer son bagage, on sait au moins où il se trouve… Quant aux indemnisations, si elles sont activées, elles constituent souvent pour les voyageurs un insupportable parcours du combattant, à telle enseigne que des sociétés spécialisées se sont créées pour monter les dossiers de demande de compensation en naviguant dans le maquis des réglementations internationales et européennes.

Mais le risque de perdre son bagage est peut-être l’occasion de réfléchir à la façon dont nous voyageons… et à l’impact environnemental de nos trajets en avion. Car chaque bagage embarqué représente des émissions de CO2. À l’heure où le secteur aérien planche sur un avion vert qui est encore très loin de voir le jour, alléger le poids transporté en soute est une option à effet immédiat sur l’empreinte carbone.

Certains voyageurs ont ainsi décidé de ne prendre qu’un bagage cabine et de renoncer à une grosse valise. Ne prendre que l’essentiel pour retrouver de la souplesse, l’idée fait son chemin. Japan Airlines pousse même plus loin la réflexion et propose à ses passagers de leur louer des vêtements mis à disposition à leur arrivée dans leur hôtel ou leur location.

Voyager léger et sans bagage ? Et si c’était ça la solution ?

(Editorial. publié dans La Dépêche du Midi du lundi 7 août 2023)

Internet pour tous

satellite

Elon Musk peut-il être à l’internet par satellite ce que Xavier Niel a été, en France, pour la téléphonie mobile et l’internet avec Free : un trublion qui rebat les cartes ? En tout cas, depuis 2018, le fantasque milliardaire américain s’est donné les moyens pour déployer Starlink, une constellation de quelque 12 000 mini-satellites en orbite basse – 42 000 à terme – à même de fournir partout dans le monde tous les services que l’on attend d’une connexion à internet moderne.

Son offre d’abonnement à prix cassé qui bouscule un marché balbutiant mais très prometteur, en France comme à l’étranger, sera regardée avec grand intérêt par tous ceux qui résident dans une zone blanche ou grise, inaccessibles à l’internet à très haut débit par une classique liaison fibre ou un réseau mobile 4G ou 5G.

Ces exclus d’une France que le gouvernement souhaite 100 % connectée au très haut débit en 2025 voient une porte de salut dans le satellite, dont la connexion a un débit encore modeste mais qui monte en puissance. En montagne ou dans les campagnes reculées pas ou mal desservies, le satellite, jadis très cher, apparaît désormais comme une bonne solution. Les offres de liaison satellite qui vont se multiplier – Orange prépare la sienne – relèvent bien d’un enjeu sociétal : ne laisser personne déconnecté à l’heure où la numérisation de la société s’accélère. Les aides de l’État à l’achat du matériel ou à son installation sont dès lors une bonne chose pour permettre au plus modestes de profiter de ces dispositifs.

Mais la connexion à internet par satellite relève aussi d’enjeux industriels, géopolitiques et environnementaux. Industriels car il s’agit de conduire les recherches scientifiques pour améliorer les satellites, leur zone de couverture, leur débit, leur capacité à résister à des cyberattaques, etc. La France et l’Europe ont dans ce domaine un incontestable savoir-faire, notamment avec Airbus.

Enjeu géopolitique et de souveraineté ensuite. De la même façon que l’Europe a créé Galileo pour ne pas avoir à dépendre exclusivement du GPS américain qui peut s’arrêter du jour au lendemain si les États-Unis le décidaient, il faut qu’elle se dote ou soit un partenaire incontournable d’infrastructures pour ne pas avoir à dépendre de sociétés privées extra-européennes. Si Elon Musk a bouleversé le secteur avec sa constellation de mini-satellites, l’Europe envisage elle aussi de déployer la sienne. La connexion par satellite doit aussi être l’opportunité de connecter les millions d’habitants qui ne le sont pas encore ; un tiers de la population mondiale n’a toujours pas accès à internet…

Enjeu environnemental enfin, et non des moindres. Car la multiplication des satellites dans l’espace, le déploiement de milliers de mini-satellites comme ceux de Starlink, Oneweb, Kuiper… et les nombreux projets encore dans les cartons pour amener internet sur toute la surface du globe soulèvent d’importantes questions sur la multiplication du nombre potentiel de débris spatiaux et sur un accroissement de la pollution lumineuse du ciel nocturne qui perturbent les astronomes.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 4 août 2023)

La guerre des drones

drone


Depuis le début de l’invasion de l’Ukraine par la Russie le 22 février 2022, nous sommes confrontés à un nouveau type de guerre. À la fois conventionnelle avec ses chars, ses mortiers, ses bombes, ses snipers et même ses tranchées dans le Donbass, qui rappellent celles de Verdun durant la Première Guerre mondiale. Les actes de résistance héroïques des Ukrainiens face à une armée russe théoriquement tellement plus puissante, la souffrance des civils qui descendent dans les caves ou le métro à Kiev, Kherson ou Kharkiv pour se protéger des bombardements, les villes rasées après des semaines de combats, les massacres de Boutcha ou d’Izioum, les milliers d’exilés fuyant le malheur convoquent les images de la seconde Guerre mondiale.

Mais cette guerre est aussi hybride et technologique avec un rôle déterminant d’internet, tant dans la déstabilisation informationnelle sur les réseaux sociaux que dans les communications entre les troupes, la diffusion d’images en temps réel et celle des réactions de Volodymyr Zelensky et Vladimir Poutine, et bien sûr l’usage massif de drones. Rarement conflit moderne aura autant mobilisé des drones, appareils grand public modifiés ou armes sophistiquées turques ou iraniennes. Les Ukrainiens sont devenus des experts dans l’utilisation de tous les types de ces appareils qui, aujourd’hui, sont un élément crucial des combats. Et Russes et Ukrainiens multiplient de plus en plus leur usage pour frapper des cibles toujours plus éloignées.

Les attaques de drones sur Moscou constituent une nouvelle étape dans le conflit. Non seulement par leur potentiel destructeur de cibles militaires mais aussi, et peut-être surtout, dans leur capacité à briser le mur du mensonge que Vladimir Poutine a bâti autour de son « opération militaire spéciale ». Bernant visiblement les systèmes d’autodéfense russes dont Moscou vante pourtant les mérites, des drones ont pu atteindre la capitale russe et causer des dégâts mesurés mais tangibles sur des bâtiments. Des dégâts qui pourraient dessiller une population qui, malgré les sanctions internationales, poursuit son quotidien et ne mesure pas – ou ne veut pas voir – ce qui se joue à quelques centaines de kilomètres.

« Progressivement, la guerre revient sur le territoire de la Russie, dans ses centres symboliques et ses bases militaires, et c’est un processus inévitable, naturel et absolument juste », a déclaré le président ukrainien Volodymyr Zelensky. Mais ces actes qui relèvent du droit à l’Ukraine de se défendre contre son agresseur sont à double tranchant.

D’un côté, en instillant la peur, ils peuvent effectivement provoquer un déclic dans la population russe dont une partie – les familles qui ont perdu un soldat ou les opposants politiques au régime emprisonnés – a déjà pris conscience de la guerre qui se déroule avec le pays voisin. Le soutien populaire à Vladimir Poutine pourrait alors s’effriter, des troubles traverser le pays lassé par cette guerre qui ne dit pas son nom. Mais de l’autre, ces attaques, si elles devenaient trop nombreuses, pourraient aussi susciter un regain d’adhésion autour de Vladimir Poutine. À un an de la présidentielle, le chef d’État russe n’attend rien moins que d’apparaître comme le leader irremplaçable d’une nation attaquée.

C’est en naviguant sur cette ligne de crête que Volodomyr Zelensky doit maintenant agir s’il veut gagner la guerre des drones et la guerre tout court.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 3 août 2023)

Photo AFP : immeuble attaqué par un drone à Moscou.