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Éditos

Cyberguerres

hacker


En va-t-il des guerres comme des révolutions industrielles qui ont cadencé l'histoire moderne des Hommes ? Il y a quelques jours, nous commémorions le 75e anniversaire du Débarquement de Normandie. Cette bataille qui libérera l'Europe du joug nazi se joua dans le fracas de bombardements, de tirs d'artillerie et de fusils. Le fracas des combats, le bruit et la fureur d'armes lourdes, autant dire une guerre visible aux conséquences flagrantes. Le nouvel ordre mondial qui en découla conduisit à un nouveau genre de guerre : la guerre froide, l'escalade de la course aux armements entre le bloc de l'Est et celui de l'Ouest, l'espionnage généralisé dessinant, déjà, un entrelacs d'intérêts opaques, d'enjeux géostratégiques masqués dont le grand public ignora souvent les tenants et aboutissants. La chute du Mur de Berlin, la fin du bloc soviétique sera alors le théâtre d'un troisième type de guerre, potentiellement aussi violente que pouvaient l'être les combats de la Seconde Guerre mondiale, mais aussi secrète que pouvait l'être l'affrontement entre l'Est et l'Ouest : la cyberguerre.

Cette guerre numérique est d'autant plus complexe à approcher et à concevoir qu'elle mobilise tout un aréopage d'acteurs qui dépasse les seuls militaires : hackers, mercenaires digitaux, services secrets, officines diverses. Tous évoluent sur l'immense terrain des réseaux informatiques entre notre internet en surface et un colossal «dark web» en profondeur. Jusqu'à présent, les pirates n'étaient essentiellement motivés que par des buts mercantiles, escroquant ici des particuliers naïfs, rançonnant là des entreprises mal préparées. Mais depuis une dizaine d'années, ce sont les états qui sont de plus en plus visés par ces cyber menaces. Et ces attaques peuvent avoir des conséquences très graves sur le fonctionnement de nos sociétés de plus en plus numérisées et sur l'architecture même des démocraties qui peuvent être déstabilisées. Hôpitaux, centrales nucléaires, réseaux informatiques vitaux… les cibles sont de plus en plus nombreuses, les attaques de plus en plus sophistiquées.

Pour y faire face, il existe trois leviers d'action. Le premier, c'est la réponse des états bien sûr. Le renforcement des services de sécurité informatique, la création de nouvelles forces militaires au sein des armées, la coopération entre nations face à des cyber menaces qui se jouent des frontières, et bien sûr l'entraînement régulier de tous via des simulations à grande échelle est un premier levier qui se concrétise, mais qui doit éviter l'écueil de la surveillance de masse attentatoire aux libertés.

Le second concerne les entreprises du numérique qui doivent chasser au maximum les bugs de leurs infrastructures.

Enfin, le troisième levier concerne chacun d'entre nous, utilisateurs d'ordinateurs ou de smartphones connectés. La compréhension des réseaux informatiques, d'Internet, l'importance des bons comportements pour sécuriser ses donnés ou sa box et la connaissance des bons gestes sont un levier important contre les piratages. Plus que la formation au code informatique à l'école, c'est bien cette compréhension du monde numérique et ses règles qui doivent être enseignées et diffusées. Car l'erreur humaine constitue très souvent une faille fatale…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 29 juin 2019)

Combattre ou débattre

incendie


Les voitures d'EDF incendiées la semaine dernière à Grenoble sont le nouvel épisode d'un mauvais feuilleton qui dure depuis plusieurs années. Régulièrement, des véhicules de service d'EDF ou d'Enedis, des locaux de sous-traitants mais aussi de gendarmeries, de presse voire des chantiers de projets industriels controversés sont la cible d'attaques, de sabotages et, donc, d'incendies, qui – pour l'heure – n'ont pas fait de blessés. De l'Île-de-France à la région grenobloise, de la Drôme aux Pyrénées-Orientales, du Tarn à l'Ariège, de telles actions violentes sont perpétrées sans que l'on en comprenne tous les tenants et aboutissants. Certaines sont revendiquées par des groupes anarchistes, des collectifs qui clament «beaucoup de rage et quelques flammes», d'autres restent non résolues et s'apparentent plutôt à des actes locaux isolés aux revendications opportunistes. Ces différentes affaires ne sont évidemment pas toutes reliées entre elles, mais leur survenue crée un certain climat auquel les autorités sont très attentives et pour lequel elles affichent une très grande prudence lorsqu'il s'agit d'évoquer, notamment, la mouvance de l'ultra-gauche.

C'est que personne ne veut revivre le fiasco de l'affaire de Tarnac, du nom de ce groupe présenté comme proche de l'ultra-gauche, soupçonné d'être à l'origine de sabotages de lignes SNCF en 2008. Ses membres, dont l'arrestation avait été très médiatisée, notamment par le gouvernement Fillon de l'époque, ont été blanchis dix ans plus tard... Désormais, à l'image du parquet de Grenoble, c'est la retenue qui est de mise.

Pour autant, les actes violents de l'ultra-gauche sont une réalité sur laquelle les services de renseignement travaillent, particulièrement depuis la loi Travail de 2016. Et ces derniers mois, à la faveur du mouvement des Gilets jaunes, sont apparues des violences commises par l'ultra-gauche... comme par l'ultra-droite, cette dernière faisant l'objet d'un rapport parlementaire sur «la lutte contre les groupuscules d'extrême droite en France.» Ces mouvances extrémistes qui s'en prennent souvent aux forces de l'ordre, parfois aux symboles de l'Etat, n'ont heureusement pas basculé dans les actions terroristes comme cela a été le cas en Grèce ou en Italie. Mais ce phénomène appelle une réponse aussi claire que ferme de l'Etat à deux niveaux.

Le premier est évidement de ne rien tolérer de ces actes violents qui s'étendent désormais des ultras vers d'autres mouvements radicaux, écologistes, animalistes ou antispécistes. Rien ne peut justifier ces violences dans notre démocratie.

Le second niveau auquel l'Etat doit scrupuleusement veiller, c'est de permettre justement l'expression de toutes les sensibilités, de toutes les idées. Le mouvement des Gilets jaunes ou le référendum d'initiative partagée (RIP) sur la privatisation d'Aéroports de Paris ont d'ailleurs montré ce besoin d'expression, de démocratie participative des citoyens. Toutes les idées, dans notre démocratie, doivent pouvoir s'exprimer, à la condition expresse que celles-ci s'inscrivent dans le cadre républicain. Dès lors, chacun admettra que débattre vaut mieux que combattre.

(Editorial publié dans La Dépêche du jeudi 27 juin 2019)

Agir maintenant

pollution


Lorsque l'on évoque la pollution, la première chose qui vient souvent à l'esprit, ce sont des rivières souillées par des déchets en plastique, des décharges sauvages aux multiples détritus, des plages où s'échouent nos déchets ménagers, ou encore d'anciens sites industriels dont les sols suintent encore de produits toxiques des années après l'arrêt de leur fonctionnement, etc. La pollution de l'air, elle, est beaucoup moins visible bien que tout aussi invasive. Au contraire des grandes mégalopoles comme Pékin, Sao Paulo ou parfois Londres, les épisodes de «smog» qui avalent les cités sont encore rares en France. Mais les effets de la pollution de l'air sur l'environnement ou la santé se font de plus en plus sentir : si 59 % des Français jugeaient la qualité de l'air bonne en France en 2018, c'était 10 points de moins qu'en 2017…

Car les choses sont en train de changer, notamment grâce à trois leviers. Le premier, c'est le travail méticuleux de mesure des pollutions réalisé par de nombreux organismes partout en France. Car pour mieux appréhender ce qui se voit mal, rien ne vaut la réalité de preuves scientifiques. Airparif dans la Capitale ou Atmo Occitanie dans notre région font ainsi un remarquable travail qui permet de mesurer au quotidien les émissions de polluants. Particules fines, oxyde d'azote, ozone présentes dans l'atmosphère font l'objet d'un suivi régulier essentiel et permettent ainsi de déterminer les zones les plus polluées, notamment par l'impact du trafic routier ou les pics de pollution qui imposent réglementairement aux autorités de réagir via des mesures de restriction de circulation, et poussent les collectivités à imaginer de nouveaux scénarios de transports ou d'aménagements urbains pour réduire la pollution de l'air.

Le second levier consiste en une meilleure information du grand public. Les organismes de mesures ont très tôt compris l'intérêt de souscrire à la démarche d'ouverture de leurs données. Sites web ou applications pour smartphone, ou encore capteurs domotiques permettent ainsi de proposer aux Français une météo de l'air en temps réel qui permet de savoir s'il est opportun ou pas d'aller faire son footing à l'extérieur ou de se promener avec ses enfants, et si l'on a le droit ou non d'utiliser sa voiture.

Cette bonne information participe, enfin, au troisième levier du changement de vision sur la pollution de l'air : un appel à lutter contre ce fléau qui cause la mort de plusieurs milliers de Français chaque année. Les différentes marches pour le climat et les pétitions comme celle de l'Affaire du siècle illustrent ce changement profond des mentalités. L'épisode caniculaire de cette semaine qui agit comme un booster de la pollution atmosphérique, tout comme la décision de justice reconnaissant la «faute» de l'état à l'égard d'une mère et de sa fille qui vivaient près du périphérique parisien ne disent qu'une chose : il faut agir, maintenant.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 26 juin 2019)

Courage et dévouement

pompiers


La nuit dernière, les pompiers de Béthune, appelés pour un enfant en détresse respiratoire, se sont retrouvés victimes, sitôt arrivés sur place, de violences et de jets de projectiles (cendriers, ciseaux, couteaux…) les contraignant à prendre la fuite en abandonnant du matériel. À 48 heures d'un préavis de grève des quelque 40 000 pompiers professionnels, ce grave incident illustre, mieux que de longs discours, les nouvelles difficultés auxquelles peuvent faire face les soldats du feu, dont ces scandaleuses attaques. Ces violences restent relativement rares – c'est heureux – mais elles sont en constante augmentation : +23 % en 2017, après une hausse de 17,6 % en 2016, ce qui représente tout de même 2 813 pompiers agressés…

Ces agressions illustrent non seulement les difficultés pour les pompiers à remplir leur mission de secours mais aussi combien ces missions ont évolué au fil des ans. De l'urgence à intervenir pour sauver des vies, on est passé à des interventions qui ne nécessitent parfois même pas de gestes de secours et relèvent bien souvent davantage de la médecine de ville voire des services sociaux. C'est que les pompiers sont devenus l'ultime recours pour une partie de la population, constituée de tous ceux qui sont en grande détresse sociale, mais aussi de ceux qui se sentent trop éloignés de services publics ou de services d'urgences eux-mêmes en difficulté.

La conséquence de cette évolution des missions est le risque de la désaffection, de la diminution des vocations, particulièrement en zone rurale. La question du recrutement avait déjà été posée en septembre dernier pour les pompiers volontaires qui représentent 80 % des effectifs.

Lors du 125e congrès des sapeurs-pompiers à Bourg-en-Bresse, le gouvernement via le ministre de l'Intérieur, Gérard Collomb, avait alors lancé un «plan d'action» pour relancer le volontariat en stagnation depuis plusieurs années, plan qui succédait à un «engagement national» pris par François Hollande en 2013… 37 mesures plutôt bien accueillies avaient été déclinées et seront mises en place d'ici 2021. Nécessaires, mais insuffisantes au vu de l'urgence.

Car les difficultés que rencontrent les pompiers doivent mobiliser toute la société. L'État, les collectivités territoriales, les entreprises et les citoyens. Il ne suffit plus de louer le professionnalisme, la bravoure, le sens du devoir et de l'intérêt général – bien réels – et parfois le sens du sacrifice des pompiers de France comme on l'a fait, par exemple, lors de l'incendie de Notre-Dame de Paris. Il faut maintenant un élan national, autant humain que financier, qui soit à la hauteur de la reconnaissance que les Français doivent aux pompiers.

En somme, pour reprendre la devise des sapeurs-pompiers, que «courage et dévouement» soient, de manière réciproque, aussi ceux des Français envers leurs pompiers.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 25 juin 2019)

Principe de réalité

lignetht


L'avis de l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail (Anses) sur les effets sanitaires liés à l'exposition aux champs électromagnétiques basses fréquences, et plus particulièrement sur les liens potentiels de l'exposition aux champs produits par les lignes à très haute tension et les leucémies des enfants, fera date.

D'abord parce que sur la forme, il montre que les agences, pour peu qu'elles aient le temps et les moyens de mener leurs investigations, en toute indépendance et en étant imperméables aux lobbys, font œuvre utile pour l'intérêt général. Ce rappel est d'autant plus important que le gouvernement a affiché sa volonté de réduire, en les supprimant ou en les fusionnant, les instances, commissions, agences ou opérateurs rattachés au gouvernement qui n'auraient pas « la taille critique », soit 100 emplois. En remettant le travail sur l'ouvrage pour tenir compte des dernières avancées scientifiques, l'Anses a mené un remarquable travail qui lui a permis de confirmer les premières recommandations émises en 2010.

De fait, sur le fond du dossier, l'Anses réitère ce qu'elle disait il y a huit ans sur une « association possible entre l'exposition aux champs électromagnétiques basses fréquences et le risque à long terme de leucémie infantile ». Les chiffres avancés sont clairs : 40 000 enfants sont exposés chez eux et 8 000 sont scolarisés dans une école exposée à un niveau plus élevé que le seuil de 0,4 microteslas. Mais l'Anses va plus loin et fait également des recommandations sur la santé des travailleurs dont certains sont surexposés et sur les femmes enceintes.

Enfin, et surtout, l'Agence affiche sa prudence en rappelant, notamment, que « les études épidémiologiques sont trop hétérogènes pour établir un lien entre l'exposition professionnelle et l'apparition de pathologies chroniques », ou encore que les recherches doivent se poursuivre. Elle définit ainsi un chemin de crête, difficile mais essentiel, sur lequel chacun – et le gouvernement en premier lieu – devrait se retrouver. Entre d'un côté le principe de précaution absolu au nom duquel il faudrait empêcher toute forme de recherche scientifique (sur les OGM par exemple), toute innovation potentielle ; et de l'autre des industriels ou des scientifiques qui réclament d'aller aussi vite que le déploiement à venir de la 5G sans en connaître suffisamment l'impact, il y a un juste milieu qu'on pourrait appeler le principe de réalité. Un principe qui s'articulerait autour d'une meilleure information des populations, de la révision des seuils en fonction des avancées de la recherche, et de la définition de nouveaux cadres réglementaires qui préservent à la fois la santé publique et notre capacité à innover.

À l'heure où la France, patrie de Pasteur, est la championne du monde de la défiance envers les vaccins, où les fake news sur la santé pullulent sur les réseaux sociaux, où les craintes légitimes des Français sont parfois instrumentalisées par des groupuscules, il devient urgent de remettre la science au centre des débats.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 22 juin 2019)

Rendre justice

justice


La reconstitution dans l'affaire du meurtre d'Alexia Daval, qui a eu lieu hier matin, aura été déterminante. Son mari Jonathann, qui avait reconnu en janvier 2018 avoir tué son épouse trois mois plus tôt, a admis hier que c'était bien lui qui avait « procédé à la crémation partielle du corps » de sa femme. Devant les parents d'Alexia qui lui imploraient de dire toute la vérité, il a reconnu pour la première fois avoir brûlé le corps de la jeune femme, après « l'avoir battue et étranglée pendant quatre minutes ». Des aveux qui signent comme le dernier épisode d'une affaire qui a d'abord horrifié la France, puis intrigué les Français tant les rebondissements ont été nombreux entre le mari éploré aux obsèques d'Alexia et les revirements de celui-ci, qui accusa un temps ses beaux-parents et son beau-frère d'avoir joué un rôle dans ce meurtre.

Hier, une étape a été franchie dans l'affaire Daval, une vérité a fini par émerger, qui permettra aux parents d'Alexia d'entamer leur travail de deuil et, on l'espère, de retrouver l'apaisement après ces mois si éprouvants, qui ne seront définitivement clos qu'avec la tenue d'un procès d'assises dans quelque temps.

L'issue de cette reconstitution met aussi en lumière l'opiniâtreté, le professionnalisme et le sang froid des enquêteurs comme des magistrats. Le temps de la justice n'est pas – on le sait – celui de l'émotion et de l'opinion. Aux réseaux sociaux aux avis tranchés aussi expéditifs qu'adeptes de la loi du Talion, notre système judiciaire oppose le sérieux de procédures contradictoires, que l'on peut trouver très lentes – et qui sont certainement améliorables pour éviter de dépasser les délais raisonnables d'un jugement – mais qui sont essentielles à la bonne administration de la justice dans un Etat de droit. Ceux qui ont minutieusement travaillé sur l'affaire Daval, comme tous ceux qui travaillent sur d'autres affaires, pénales ou non, médiatiques ou non, montrent combien Victor Hugo avait raison lorsqu'il disait que « faire justice est bien ; rendre justice est mieux. »

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 18 juin 2019)

Esprit pionnier

bourget


Le 53e Salon aéronautique du Bourget qui ouvre ses portes aujourd'hui et jusqu'au 23 juin, reste un rendez-vous incontournable de tout un secteur. Avec près de 2 500 exposants qui ont confirmé leur présence – soit près de 40 % de plus qu'au salon britannique rival de Farnborough – le Bourget constitue toujours le premier salon aéronautique mondial et une fierté française. Cette édition 2019, qui coïncide avec les 50 ans d'Airbus fêtés il y a quelques jours, sera à coup sûr marquée par de mirifiques commandes d'avions en milliards de dollars, d'impressionnantes démonstrations en vol et l'engouement toujours renouvelé du grand public qui pourra arpenter les allées de cette ville éphémère le week-end prochain.

Mais cette 53e édition se distingue des précédentes car elle se tient dans un contexte particulier : une crise sans précédent chez Boeing et la pression de l'urgence climatique, qui feraient presque oublier que 2018 a été marquée par une croissance record des revenus et de la rentabilité des acteurs aéronautiques et que la croissance du trafic aérien, notamment en Asie, devrait connaître un doublement de la flotte d'avions dans le monde d'ici 20 ans.

La crise née des déboires techniques du B737Max, l'avion vedette de Boeing dont deux exemplaires se sont crashés en Indonésie et en Ethiopie, impacte, de fait, toute la filière car elle pose une question cruciale : celle de la sécurité aérienne, élément clé pour s'assurer de la confiance des passagers.

Le second fait marquant cette année est l'urgence climatique. L'aéronautique est sous le feu des critiques pour son empreinte carbone jugée trop importante – certains veulent carrément interdire les liaisons aériennes intérieures – et sous la menace de nouvelles taxes, notamment sur le kérosène.

Face à la crise chez Boeing et à cette pression climatique, la réponse de l'aéronautique, au-delà des rapprochements industriels de consolidation, ne peut être que dans l'innovation : biocarburants, avions plus économes, voire électriques, nouveaux modes de transports comme les taxis volants d'Airbus, etc. Autant dire prolonger l'esprit des pionniers qui ont fait de l'avion l'une des plus belles aventures humaines.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 17 juin 2019)

Le revers de la médaille

Château de Ripaille à Thonon-les-Bains
Château de Ripaille à Thonon-les-Bains

Les gagnants de la seconde édition du Loto du patrimoine ont été dévoilés mardi par le ministre de la Culture Franck Riester. 103 projets ont ainsi été retenus sur 835 candidats, et s'ajoutent aux dix-huit déjà annoncés en mars dernier. Cette multiplication de candidatures, cet engouement populaire souligne, si besoin en était, l'attachement des Français à leur patrimoine. Un attachement que l'on mesure d'ailleurs chaque année en septembre lors des Journées du patrimoine – initiative française lancée en 1984 et devenue depuis européenne – qui battent à chaque édition des records de fréquentation. Attachement au patrimoine que l'on retrouve de la même façon lors des émissions de radio ou de télévision consacrées à l'histoire et aux monuments, qui apportent régulièrement de très belles audiences aux chaînes.

Enfin, l'attachement des Français au patrimoine a connu un retentissant éclat lors de l'incendie du toit de Notre-Dame de Paris. L'élan de générosité pour rebâtir ce que les flammes ont dévoré a permis de constater que l'amour du patrimoine français recélait aussi quelque chose d'universel puisque les dons ont afflué de l'étranger pour ce qui était alors apparu comme Notre-Dame du Monde.

Le Loto du patrimoine s'inscrit dans cette passion française mais a, toutefois, eu un mérite particulier : donner un coup de projecteur sur le « petit » patrimoine. Vernaculaire, très local, souvent rural, ce patrimoine-là mobilise au quotidien à son chevet de petites associations qui font un long travail de restauration ou de préservation. Souvent sans beaucoup de moyens, parfois avec quelques subventions, ces associations se donnent sans compter, ici autour d'un moulin, là d'une petite chapelle, ailleurs autour d'un site archéologique. Les bénévoles se mobilisent avec le seul intérêt de faire connaître leur patrimoine de cœur et, surtout, transmettre la mémoire du lieu comme de ceux qui y ont vécu. Ils assurent ainsi une continuité historique au nom de l'intérêt général. La sélection de ces sites par la Mission patrimoine confiée à Stéphane Bern et les subsides que ces derniers recevront via le Loto du patrimoine est assurément une bonne chose.

Ce dispositif, éminemment sympathique et populaire, est, on le voit, nécessaire pour beaucoup des lieux sélectionnés, mais il ne saurait être suffisant. Il ne faudrait pas, en effet, que la lumière faite sur ces petits chefs-d'œuvre en péril ne fasse oublier qu'une politique patrimoniale digne de la France demande beaucoup plus de moyens, beaucoup plus de rigueur aussi, notamment dans le choix des sites à préserver sur lesquels historiens et spécialistes doivent avoir leur mot à dire. Tout miser sur le Loto du patrimoine, comme tout attendre des dons pour Notre-Dame de Paris – dont seulement 9 % ont été collectés pour l'heure – peut s'avérer contre-productif car leur généralisation conduirait à une philanthropie à l'américaine dont le bon vouloir se substituerait à l'impartialité de l'Etat dans ses choix comme dans ses priorités.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 15 juin 2019)

Conquête

mars2020
NASA/JPL-Caltech
Sept ans après l'envoi du robot Curiosity sur la planète rouge, la nouvelle mission Mars 2020, qui sera lancée l'année prochaine, illustre à nouveau cet esprit de conquête qui ne cesse d'animer l'Homme lorsqu'il s'agit d'espace. Année après année, patiemment, méticuleusement, avec opiniâtreté et passion, surmontant toutes les difficultés et les imprévus, les scientifiques et ingénieurs de la NASA, de l'Agence spatiale européenne ou du Centre national d'études spatiales ont fait leurs les mots d'Albert Einstein, le prix Nobel de physique qui estimait que « la plus belle chose que nous puissions éprouver, c'est le mystère des choses ».

Car c'est bien pour percer le mystère de la vie sur Mars, cette planète qui a si souvent inspiré la littérature et le cinéma, que les missions s'enchaînent depuis plus de cinquante ans. Le premier survol de Mars avec Mariner 4 en 1965, les premiers laboratoires automatiques avec Viking 1 et 2 à partir de 1976, le premier robot Mars Pathfinder en 1996, puis les premières découvertes, de glace avec Mars Odyssey en 2001, de traces de méthane avec Pheonix en 2007. Et enfin en 2012, le rover Curiosity puis l'année dernière la mission InSight.

Et dans cette aventure digne de Jules Vernes, Toulouse joue un rôle important. En 2012, elle avait équipé Curiosity de sa ChemCam ; l'an dernier c'est son sismomètre SEIS qui a embarqué sur InSight et dans un an c'est la SuperCam qui sera du voyage pour arriver sur Mars en février 2021.

La mission Mars 2020 ajoutera une nouvelle dimension à l'exploration spatiale en faisant voler un hélicoptère, et surtout collectera des échantillons qui seront ramenés sur Terre par une future mission, poussant toujours plus loin notre compréhension de la planète rouge, et renforçant cet esprit de conquête dont la finalité sera un jour l'envoi d'un Homme sur Mars et l'occupation de l'espace par l'Humanité.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 12 juin 2019)


Repenser le paysage

champ


Le rapport publié lundi 6 mai par les experts de l'ONU sur les menaces qui pèsent sur la biodiversité – un million d'espèces animales et végétales risque la disparition en raison de l'activité humaine – a remis en lumière un phénomène qui touche tous les pays et donc la France : l'« artificialisation des terres » (agricoles ou non). Derrière cette expression, qui correspond à un changement d'utilisation du sol engendrant une perte de ressources, se trouvent par exemple la transformation d'une forêt en champ, d'une zone humide en parking de supermarché, d'un pré en ferme photovoltaïque ou en centre commercial, et d'autres projets, parfois inutiles, comme le bétonnage d'un chemin pour remplacer une haie délimitant deux parcelles. Cette artificialisation menace clairement la biodiversité puisqu'en modifiant ou détruisant l'habitat de certaines espèces, on les condamne à fuir, à mourir et finalement disparaître. Sur le million d'espèces menacées, « 500 000 sont en danger parce que l'on bouleverse leur habitat », a rappelé Yann Wehrling, ambassadeur de France chargé des questions d'environnement dans les négociations internationales. Mais elle menace aussi notre propre autonomie alimentaire.

Il y a donc urgence. « La France a perdu un quart de sa surface agricole sur les cinquante dernières années », avait rappelé Emmanuel Macron lors de sa visite au Salon de l'agriculture. Aujourd'hui, l'équivalent de la superficie d'un département moyen est bétonné tous les 7 à 10 ans… Et la hausse de l'artificialisation dépasse celle de la démographie (13 % contre 5 %.) Selon les estimations de l'Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri), si la France continue à ce rythme, d'ici la fin du siècle, 18 % de son territoire sera artificialisé contre 9,7 % aujourd'hui.

Le sujet impose donc des mesures fortes et il est heureux qu'Emmanuel Macron en personne ait annoncé entre autres sa volonté d'«une réhabilitation des 20 à 25 % des sols agricoles dégradés par l'utilisation passée des phytosanitaires ». Mais le chemin sera long car lutter contre l'artificialisation des terres suppose de remettre à plat non seulement notre modèle agricole productiviste mais également notre mode de vie moderne où le besoin d'espace est toujours plus grand. L'enjeu est donc d'avoir une vision globale d'aménagement du territoire où la construction de nouveaux logements, de complexes commerciaux, des réseaux routiers soit repensée avec le souci permanent de l'équilibre écologique. « Construire, disait Marguerite Yourcenar, c'est collaborer avec la terre : c'est mettre une marque humaine sur un paysage qui en sera modifié à jamais. » Il faut aujourd'hui que l'Homme ait pleinement conscience de la marque qu'il laisse.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 10 juin 2019)

Le scandale de trop

steak


Cette nouvelle affaire de faux steaks vendus à des associations caritatives résonne davantage encore en Occitanie qu'ailleurs dans le pays car notre région reste marquée par le scandale des lasagnes de bœuf à la viande de cheval qui avait éclaté en 2013 et éclaboussé non seulement une entreprise audoise jusqu'ici réputée, mais l'idée même que l'on se fait du bien-manger si cher au sud-ouest.

Ce nouveau scandale monte d'un cran dans l'ignominie et le cynisme et souligne deux aspects qui mériteront des réponses autant judiciaires que politiques.

Le premier concerne bien sûr les consommateurs finaux de ces produits, victimes de la tromperie d'un fournisseur français. En livrant des steaks polonais sans viande mais avec du gras, sans muscle mais avec de la peau à La Croix Rouge, aux Restos du Cœur, au Secours Populaire Français et à la Fédération française des banques alimentaires qui tous viennent en aide aux plus démunis d'entre nous, cet industriel ne peut qu'inspirer le dégoût tant il s'attaque ainsi à ce qui fait l'humanité et la dignité de chaque Français puisqu'il considère que les plus pauvres mériteraient moins que les autres des produits de qualité.

Le second aspect que soulève ce scandale est particulièrement problématique pour les autorités. À la faveur de l'affaire des lasagnes, on avait découvert que le marché international de la viande n'avait rien à envier... à celui des armes avec de multiples intermédiaires, l'intervention de «traders» opérant à Chypre, aux Pays-Bas ou en Roumanie, dans un contexte d'intense guerre des prix. L'opinion publique avait même découvert l'existence du «minerai de viande», terrible expression désignant un aggloméré de bas morceaux hachés pour plats préparés, tellement éloigné de la bonne viande de qualité. Les pouvoirs publics avaient affiché leur détermination à éclairer d'une lumière crue ce système très opaque, et promis un renforcement des contrôles pour mettre fin à ces pratiques. à l'ouverture du procès des lasagnes, l'ONG Foodwatch redoutait pourtant qu'un autre scandale du même type soit possible. Nous y voilà...

«Il est hors de question que ce type d'attitude se reproduise», a martelé hier la secrétaire d'état à l'économie Agnès Pannier-Runacher en annonçant que l'État allait saisir la justice et interpeller les autorités polonaises. Nécessaire mais loin d'être suffisant. Ce scandale impliquant, là encore, plusieurs pays, c'est bien à l'échelon de l'Union européenne qu'il faut agir pour tout remettre à plat, revoir les procédures d'agrément et de contrôle, réviser et augmenter les sanctions pénales pour dissuader les fraudes. Bref, rebâtir tout un système qui permette aux professionnels vertueux de ne pas subir les fautes de quelques uns, et aux consommateurs – quelle que soit leur situation sociale – de retrouver la confiance.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 8 juin 2019)

Signal

foot
Photo FFF.

La Coupe du monde féminine de football qui commence ce soir en France constitue un signal. Un signal, adressé autant au monde sportif qu'à la société tout entière, qui signifie que les temps ont bel et bien changé, que nous sommes entrés dans une nouvelle ère où la femme, et a fortiori la sportive, ne peuvent – et ne doivent – plus être enfermées dans les stéréotypes conservateurs et patriarcaux d'un autre âge.

Après l'affaire Weinstein, après la vague immense du mouvement #MeToo de libération de la parole des femmes victimes de propos ou d'agressions sexistes, la question de l'égalité entre les femmes et les hommes n'a jamais été autant prégnante. Que ce soit dans l'entreprise, dans la politique, dans l'armée ou l'université, ce combat pour l'égalité a pris, ces derniers mois, de l'ampleur, voyant les pionnières de la lutte féministe, longtemps isolées et parfois caricaturées, rejointes par de nouveaux bataillons dans lesquels, d'ailleurs, des hommes s'impliquent.

Dès lors, il est donc logique que ce combat de longue haleine concerne aussi le sport. L'organisation du Mondial féminin apparaît ainsi clairement comme l'occasion pour la France de rattraper son retard sur certains de ses voisins européens et d'en finir avec les clichés misogynes qui collent encore aux sportives.

Considérées comme de second ordre, les disciplines féminines ont souvent été peu médiatisées, ignorées ou alors prises en compte a minima à condition que le sport en question ne nuise pas à une féminité fantasmée par des hommes pétris de machisme – et qui excluent toujours aujourd'hui des femmes de certaines disciplines… N'entend-on pas d'ailleurs encore certains de ces messieurs se concentrer sur la longueur du short d'une footballeuse ou le maillot d'une volleyeuse et ignorer ostensiblement les performances sportives qui sont pourtant bien réelles…

Heureusement, les choses bougent. L'engouement populaire pour les Bleues, mesuré par plusieurs sondages, est incontestable. Dès l'annonce de l'attribution de l'organisation de la Coupe du monde, la Fédération française de football a bien mesuré le cap qui pouvait être franchi. Et conscients que le sport féminin pouvait lui aussi générer de l'audience, les médias ont embrayé en mettant en place les mêmes dispositifs que ceux pour le Mondial masculin. C'est un premier pas qui en appelle d'autres sur les chemins de l'égalité. Les Bleues en sont aujourd'hui les actrices et, avec le soutien de tout le pays, on a envie de leur dire qu'on rêve avec elles de bâtir aussi une égalité avec les hommes, purement sportive celle-là : remporter la Coupe !

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 7 juin 2019)

Les leçons du D-Day

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Chief Photographer's Mate (CPHoM) Robert F. Sargent — National Archives and Records Administration


Peut-on seulement imaginer ce qu'ont ressenti ces milliers de jeunes soldats britanniques, américains, canadiens lorsqu'ils ont débarqué sur les plages de Normandie le 6 juin 1944 pour délivrer le continent européen du joug nazi ? Peut-on se représenter un instant combien, sur ces barges visées par les bunkers allemands du Mur de l'Atlantique, il leur a fallu de bravoure pour affronter l'enfer, dominer leur peur et toiser la mort qui frappa tant et tant d'entre eux ? Peut-on concevoir que ces très jeunes soldats, pétrifiés au pied des falaises françaises, avaient laissé de côté l'insouciance de leur jeunesse pour s'engager corps et âme, prêts à donner leur vie pour un dessein qui les dépassait ?

En Normandie aujourd'hui, comme hier à Portsmouth, des vétérans, de moins en moins nombreux, sont encore là, 75 ans plus tard, pour témoigner, transmettre et faire en sorte que ne soient pas oubliées les leçons du D-Day.

Leçon politique en premier lieu. Seule l'alliance de Nations libres était à même de concevoir ce Débarquement, première étape pour mettre fin à la Seconde Guerre mondiale. Eisenhower, Churchill mais aussi De Gaulle ne manquaient pas de divergences, mais ont su les aplanir autour de l'essentiel.

Leçon technologique ensuite. L'idée même du Débarquement, la conception du port d'Arromanches, la logistique incroyable et l'organisation minutieuse de l'opération Overlord ont mobilisé des mois durant, dans le plus grand secret, scientifiques et ingénieurs comme aucun autre projet auparavant. L'impensable était devenu réalisable ; la prouesse, réalité.

Leçon d'humanité enfin. Le Débarquement est sans doute, avant tout le reste, une extraordinaire aventure humaine où des hommes qui ne se connaissaient pas se sont retrouvés autour d'un destin commun, où des soldats venus des Etats-Unis ont sympathisé avec des Résistants normands, où des combattants anglais se sont fait aider par des maquisards français. Tous différents, mais tous égaux et solidaires lorsqu'il s'est agi de défendre la liberté, la démocratie, la paix.

Ces trois valeurs humanistes rétablies ont ouvert une nouvelle ère, celle du bonheur retrouvé, celle de la prospérité, celle des Nations unies ou de l'Union européenne. Des valeurs que les jeunes générations pensent immuables et qui, pourtant, sont si fragiles dès lors que surgissent en Europe les héritiers nationalistes de ceux qui, hier, ont précipité le continent dans la guerre et le malheur.

Dès lors, en saluant aujourd'hui le courage des vétérans, les jeunes générations devraient faire leurs les mots d'Albert Camus lorsqu'il reçut son prix Nobel de Littérature : « Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu'elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. »

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 6 juin 2019)

Le bio pour tous

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C'est incontestablement un cap que vient de franchir l'agriculture française. En annonçant hier que la production agricole biologique a enregistré une «année record» en France en 2018, tandis que 10% des agriculteurs travaillent désormais en bio dans notre pays, l'Agence Bio acte clairement qu'il y a désormais une nouvelle donne agroalimentaire en France. Celle-ci devrait permettre d'atteindre l'objectif de 15% de la surface agricole en bio d'ici fin 2022. L'Occitanie est d'ailleurs en pointe pour y contribuer, puisqu'elle dispose du plus grand nombre de producteurs bio – les aides mises en place par la Région n'y sont certainement pas étrangères – et des départements comme le Gers sont devenus de véritables modèles.

Ce succès du bio concerne toute une filière qui a mis du temps à se structurer : les producteurs bien sûr, les PME de transformation et de distribution dont la croissance, très forte, se traduit par des retombées économiques et des créations d'emplois, et les consommateurs en bout de chaîne. Le bio, longtemps promu par des agriculteurs «alter», soutenu par quelques rares politiques visionnaires et par des consommateurs trop vite caricaturés hier en babacool ou aujourd'hui en bobos, a conquis les esprits. Les scandales sanitaires liés à l'usage intensifs de pesticides, l'envie d'une alimentation plus naturelle et le souhait de miser sur des circuits courts ont contribué, d'évidence, à créer un choc psychologique, une prise de conscience aujourd'hui partagée par de plus en plus de Français.

Cependant, il convient de ne pas céder à un enthousiasme béat et de considérer plusieurs écueils qui concernent les trois niveaux que sont les producteurs, les distributeurs et les consommateurs. Il serait ainsi particulièrement injuste de mettre à l'index les 90% de producteurs qui sont en agriculture conventionnelle. Les produits non-bio qu'ils proposent – et donc qui peuvent avoir recourt avec escient à l'aide de la chimie – peuvent parfaitement être de grande qualité, parfois dûment labellisés, et même s'inscrire davantage dans des circuits courts que des produits bio importés depuis le bout du monde...

Second écueil avec la distribution des produits bio. Ce marché de 10 milliards d'euros suscite la convoitise de la grande distribution. Entre rachat de réseaux pionniers, production et vente hors saison via des cultures sous serres, certaines enseignes, qui investissent massivement un marché marqué par une demande croissante des consommateurs, modifient en profondeur les pratiques du bio, au risque de fragiliser tout le secteur.

Enfin dernier écueil, pour le consommateur, qui se retrouve parfois perdu et freiné face à des prix souvent plus élevés et à la nébuleuse de labelsbio qui recèlent des zones d'ombre. Certains labels tolèrent, par exemple, jusqu'à 0,9 % d'OGM dans les produits bio, d'autres ne certifient pas que tel ou tel produit est dénué de tout pesticide, mais que le producteur a mis en œuvre les conditions pour y parvenir.

On voit que pour que le bio soit pour tous, des garde-fous sont nécessaires pour accompagner le formidable développement du secteur et faire en sorte que chaque consommateur puisse y accéder.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 5 juin 2019)

Réguler

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L'attentat de Christchurch fera date. Pas seulement parce que cet acte terroriste perpétré le 15 mars dernier par un militant d'extrême droite en Nouvelle-Zélande contre deux mosquées, faisant 51 morts et des dizaines de blessés, a ému le monde entier, mais aussi parce qu'il constitue peut-être un tournant dans la lutte contre les contenus haineux et violents sur internet. Le fait que l'attaque terroriste a été filmée par celui-là même qui la commettait et que les images ont été diffusées en direct sur Facebook pendant 17 minutes avant que la vidéo ne soit retirée – laissant de fait largement le temps de la voir se dupliquer des milliers de fois – y est pour beaucoup.

Cette prise de conscience s'est traduite le 15 mai par l'Appel de Christchurch pour agir contre le terrorisme et l'extrémisme violent en ligne, lancé à Paris par la Première ministre néo-zélandaise Jacinda Ardern et le président Macron. Ce texte non-contraignant – prélude d'ailleurs à une charte des pays du G7 – signé par plusieurs Etats et géants du Net sera-t-il suffisant ? Permettra-t-il d'endiguer le flot de haine, de racisme, d'homophobie, d'images violentes et d'activités délictueuses qui prospèrent sur les réseaux sociaux ?

Le succès dépendra de la mobilisation de trois acteurs. Le premier, ce sont bien sûr les Etats qui doivent afficher une volonté politique commune. Leur tâche est de créer un cadre réglementaire clair, des textes de loi précis et applicables. C'est possible : l'an dernier l'Union européenne a voté le Réglement général sur la protection de données (RGPD) des internautes qui fait école maintenant. Les Etats ne peuvent jouer les Ponce Pilate et confier aux seules plateformes numériques le soin d'organiser la suppression de tel ou tel contenu selon leurs critères. Mais la recherche du consensus est difficile. Les Etats-Unis de Donald Trump n'ont pas signé l'Appel de Christchurch…

Le second acteur, ce sont les géants du Net, les fameux GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft). Sous la pression de l'opinion, ils ont fait de louables efforts ces dernières années pour combattre les contenus haineux. Mais leur modération est encore insuffisante et surtout soumise à certains biais. Les algorithmes mis en œuvre pour supprimer les contenus violents restent secrets, les critères de suppression mouvants voire incompréhensibles. Il manque clairement de la transparence et de la cohérence. Il manque aussi la possibilité d'associer à la réflexion les plateformes plus modestes, qui peuvent vite devenir le repaire des groupes terroristes…

Enfin, troisième acteur et non des moindres, les utilisateurs eux-mêmes. Car si des contenus haineux deviennent viraux, c'est bien parce qu'ils sont relayés, repostés, retweetés par des internautes. Certains – à tort – le font de bonne foi pour partager leur indignation mais d'autres rediffusent sciemment textes, photos ou vidéos violentes. Les internautes doivent bien sûr être aidés pour signaler facilement ce type de contenus mais il est de leur responsabilité de ne pas les amplifier ; et cette responsabilité-là doit s'apprendre dès l'école.

La lutte contre les contenus violents, on le voit, ne sera efficace que si ces trois acteurs trouvent un équilibre entre l'extraordinaire liberté d'expression que permettent les réseaux sociaux et les limites légales sans lesquelles nous ne faisons plus société.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 3 mai 2019)