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Éditos

Dépister et guérir

 

cancer

Il suffit parfois que la parole se libère pour que ce qui était tu soit mis en pleine lumière, pour que ce qui était tabou reçoive l’attention méritée, pour que ceux qui vivaient dans la peur du regard des autres redressent la tête pour mieux faire front. En prenant la parole le 22 mars dernier pour annoncer publiquement qu’elle souffrait d’un cancer, qu’elle avait entamé une chimiothérapie et qu’elle allait se battre contre la maladie, la princesse de Galles, Kate Middleton, sous pression des tabloïds et des réseaux sociaux depuis des semaines, a eu le courage de parler. Avant elles son beau-père le roi Charles III, avait lui aussi communiqué sur son cancer. D’autres personnalités, chanteurs, acteurs, artistes, au Royaume-Uni, aux États-Unis, en France ont pris la parole ces dernières années pour annoncer leur maladie, parfois raconter leur vie bouleversée puis leur rémission.

Si la déclaration de la princesse a autant marqué les esprits, c’est bien sûr parce qu’elle a été très médiatisée, comme toujours lorsqu’il s’agit de la couronne britannique, mais aussi parce qu’elle n’a que 42 ans. À cet égard, elle a battu en brèche la tenace idée reçue selon laquelle on ne contracterait un cancer qu’après le mitan de sa vie, pas avant 50, 60, 70 ou 80 ans. Il n’en est rien, le cancer frappe tout le monde, hommes et femmes, et même ceux de moins de 50 ans comme l’a montré l’année dernière une étude préoccupante publiée le BMJ Oncology. Ces trente dernières années, le nombre de personnes de moins de 50 ans chez qui un cancer a été diagnostiqué a augmenté d’environ 80 %, expliquait l’étude qui s’est focalisée sur la trentaine de cancers les plus répandus. D’autres travaux plus anciens avaient aussi montré qu’on observait chez les sujets plus jeunes une recrudescence de cancers (intestin, estomac, sein, utérus, pancréas) que l’on considérait jusqu’alors comme spécifiques à des groupes plus âgés. Pour l’heure, les scientifiques n’avancent pas d’explication unique à l’augmentation du nombre de cancers chez les moins de 50 ans. La génétique, le mode vie peuvent jouer dans ces apparitions précoces.

« Les cancers constituent un ensemble de pathologies dont la fréquence, le pronostic et l’évolution sont très variables » relevait en juillet dernier Santé publique France, qui estimait que « tous cancers confondus, les évolutions du taux d’incidence combinées aux évolutions démographiques ont conduit à un doublement du nombre de nouveaux cas de cancers depuis 1990 chez l’homme et la femme. » L’Organisation mondiale de la Santé estimait début février que « plus de 35 millions de nouveaux cas de cancer devraient être enregistrés en 2050, soit une augmentation de 77 % par rapport aux 20 millions de cas estimés en 2022. »

Face à ce défi mondial, face à ces cancers qui brisent des familles, la réponse doit être double. D’un côté faire progresser la recherche qui a fait des bonds spectaculaires ces dernières années entre radiothérapie plus ciblée et moins invasive, immunothérapies, nouveaux traitements et vaccins. Dans cette bataille, la France est incontestablement en pointe. De l’autre côté, il faut muscler la prévention, sensibiliser les plus jeunes, améliorer les diagnostics et pour cela simplifier et rassurer.

La Fance doit mieux penser ses campagnes de prévention et mieux alerter sur les facteurs de risque connus (tabac, alcool, alimentation trop salée, sucrée et grasse). Il n’y a pas de fatalité, on peut réduire les cancers évitables (40 %) et au final faire baisser les 150 000 décès annuels.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 30 mars 2024)


D'une guerre à l'autre

caesar

Deux guerres mais un même constat. Lorsqu’Emmanuel Macron apparaît le 16 mars 2020 à la télévision pour une allocution solennelle alors que les contaminations au coronavirus sont exponentielles, il lance un martial « Nous sommes en guerre » face à ce virus ennemi, face à cette épidémie de Covid-19 dont on ne sait pas encore qu’elle va mettre l’économie mondiale à genoux et éprouver nos sociétés avec d’épuisants confinements. Dans cette guerre-là, nous sommes alors apparus bien démunis, en manque de masques chirurgicaux, de blouses ou de médicaments basiques, produits depuis des années en Asie et particulièrement en Chine.

C’est que la France, comme de nombreux pays, s’est reposée sur une économie en flux tendu permise par la globalisation, où l’efficacité et la réduction des coûts étaient privilégiées au détriment de la capacité de réaction rapide en cas d’urgence. La mondialisation a permis des économies d’échelle, mais elle nous a aussi rendus vulnérables à des ruptures de stock critiques en période de crise. Cette prise de conscience a fait émerger des projets de relocalisation industrielle, en France comme en Europe, et cette « guerre au virus » a montré que lorsque l’UE est unie, elle peut relever tous les défis.

Avec la guerre en Ukraine, le constat est le même pour les Européens que celui fait au début de l’épidémie de Covid. Vivant en paix depuis plus de sept décennies après une meurtrière Seconde guerre mondiale et incapables d’imaginer voir revenir une guerre sur le Vieux continent, nous avons toujours procrastiné pour mettre en œuvre une défense commune européenne, devenue une véritable Arlésienne. Le parapluie protecteur de l’Otan, les coûts faramineux pour construire cette défense commune mais aussi les divergences de vues sur ce qu’elle doit être et quelle doit être la participation de chacun a achevé de gripper le projet.

La survenue de la guerre en Ukraine, aux portes de l’Europe, à moins de 1 500 km de Strasbourg, a révélé nos fragilités et notre impréparation à faire face à une guerre conventionnelle ou – pire – de haute intensité. Plusieurs rapports parlementaires et études ont montré que la France, seule puissance nucléaire de l’UE et seule à disposer d’une armée complète, tiendrait à peine quelques jours un front limité en cas d’attaque.

Redémarrer une production d’armes et de munitions pour aider l’Ukraine à se défendre, mais aussi pour muscler nos propres armées pour faire face à de potentiels combats est apparu évident, mais bien sûr plus simple à dire qu’à faire. Emmanuel Macron a appelé à mettre la France en mode « économie de guerre » il y a deux ans, mais retrouver les outils de production, les savoir-faire de jadis pour « produire plus vite et en plus grandes quantités » prend du temps. La prise de conscience en tout cas est là que ce soit en France – où la loi de programmation militaire 2024-2030 permet un budget en forte hausse avec près de 400 milliards d’euros de dépenses sur 7 ans – qu’en Europe.

Car comme pour le Covid, la meilleure défense sera européenne. La présentation début mars par l’Europe de la première stratégie industrielle de défense et d’un nouveau programme pour l’industrie de la défense est un premier pas qui nous permettra d’affronter les défis de demain.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 29 mars 2024)

"Pas de vagues"

lycee

 Le hasard aura voulu que l’affaire du départ du proviseur du lycée Maurice-Ravel, à Paris, qui avait demandé à des élèves de retirer leur voile au sein de son établissement fin février et avait ensuite été la cible de menaces de mort proférées en ligne, intervienne au moment où sort au cinéma le film "Pas de vagues".

rDans ce long métrage, tiré d’une histoire vraie vécue par le réalisateur Teddy Lussi-Modeste, François Civil incarne un professeur de lettres dévoué qui se retrouve, à la suite d’un malentendu, pris dans un engrenage, accusé à tort de harcèlement envers l’une de ses élèves. Déterminé à prouver son innocence, il se heurte aux menaces de la famille de son élève, au manque de soutien de ses collègues et à l’apathie de sa hiérarchie qui, surtout, veut que l’affaire ne fasse "pas de vagues". Malheureusement, la fiction ne dépasse pas la réalité, elle la suit…

Car ce "pas de vagues"-là, évoqué par plusieurs responsables politiques hier pour l’affaire du lycée Ravel, rappelle celui qui a été à l’œuvre dans d’autres affaires, et notamment celle de Samuel Paty qui, pour avoir montré des caricatures du prophète Mahomet à ses élèves, a été victime de menaces et d’une campagne de haine sur les réseaux sociaux jusqu’à ce qu’il soit assassiné, décapité le 16 octobre 2020 par un terroriste islamiste.

Ce "pas de vagues"-là s’est aussi retrouvé dans les témoignages recueillis par la commission d’enquête parlementaire créée en juin 2023 à la demande de Mickaëlle Paty, la sœur du professeur Paty. En rendant leur rapport le 6 mars dernier, les sénateurs François-Noël Buffet (Les Républicains) et Laurent Lafon (Union centriste) ont raconté le "terrible sentiment de solitude" et la "peur" des enseignants auditionnés, qui ont demandé que leurs propos soient anonymisés.

Ce rapport, qui fait suite à de nombreuses enquêtes sur les difficultés que rencontrent les professeurs à enseigner certaines matières ou les chefs d’établissements à faire appliquer la loi, notamment celle sur l’interdiction des signes religieux à l’école, aurait dû se traduire par un électrochoc et mobiliser largement autour des 38 recommandations proposées. L’affaire du lycée Ravel sera peut-être l’étincelle qui suscitera cela, un vrai sursaut, non seulement de l’école, mais de toute la société.

Car l’affaire du lycée Ravel et avant elle celles, dramatiques, de Samuel Paty et Dominique Bernard, et toutes celles qui n’ont aucun écho médiatique mais qui nourrissent les statistiques des pressions, menaces et agressions des professeurs, montrent que l’école n’est plus le sanctuaire qu’elle devrait être, menacée par ceux qui en contestent sans cesse la mission, les valeurs – au premier rang desquelles la laïcité – et l’autorité, au nom de croyances religieuses ou d’idéologies d’évidence incompatibles avec la République.

Que ces contestations viennent des élèves qui défient leurs professeurs ou de leurs parents qui s’arrogent le droit de remettre en cause le contenu des cours ou l’autorité du corps enseignant ; que ces attaques viennent de l’extérieur et s’en prennent physiquement ou numériquement à l’intégrité des établissements et des personnels.

Avant même d’installer son contesté "choc des savoirs", Gabriel Attal – qui avait dit vouloir amener avec lui la cause de l’École à Matignon après son passage éclair rue de Grenelle marqué par sa décision d’interdire l’abaya – doit urgemment répondre au choc que ressentent les enseignants, réaffirmer leur prééminence face aux desiderata communautaristes et, enfin, en finir avec le "pas de vagues."

(Editorial publié dabs La Dépêche du Midi du jeudi 27 mars 2024)

Fleuron à préserver

meteo

S’il est bien un sujet qui passionne les Homme depuis l’Antiquité, c’est bien le temps qu’il fait et tenter de savoir celui qu’il fera demain. Mais depuis la publication des Météorologiques d’Aristote trois siècles avant notre ère, que de chemin parcouru pour comprendre comment fonctionne le ciel et que de progrès réalisés depuis le XVIIe siècle où la démarche scientifique entama sa longue marche. L’invention du baromètre et du thermomètre, l’exploration verticale de l’atmosphère à l’aide de montgolfières, la création de l’Observatoire de Paris en 1863, l’invention du ballon-sonde embarquant des instruments enregistreurs, la création à Paris de l’Organisation météorologique mondiale (OMM) en 1951, l’arrivée des ordinateurs, puis des satellites. Assurément l’histoire de la météo – dans laquelle la France a toujours joué un rôle moteur – est une véritable épopée à la fois scientifique, technologique et populaire.

Sans forcément connaître les coulisses scientifiques qui permettent les prévisions météo, les Français sont, en effet, toujours aussi en demande de connaître et comprendre le temps qu’il va faire, demain, après-demain, dans dix jours ou dans trois mois. Et s’ils se sont contentés pendant longtemps de lire les prévisions dans leur quotidien préféré ou de suivre les bulletins à la radio ou à la télé, ils sont de plus en plus nombreux à scruter le temps à venir sur internet ou directement sur leur smartphone. Un rapport de Médiamétrie l’été dernier montrait d’ailleurs que nous sommes au quotidien quelque 7,9 millions à consulter les prévisions météo en ligne, soit 12,4 % de la population.

Dès lors on comprend mieux la panique et la colère des Français lorsque, ces dernières semaines, l’application de Météo-France, pourtant la première en France, a délivré des prévisions totalement fantaisistes, annonçant de la pluie quand il ne pleut pas, de la neige par 9 °C ou en ne l’anticipant pas lorsqu’elle paralyse des autoroutes franciliennes. Ce pataquès est imputé par les syndicats de Météo-France à un nouveau système qui, depuis novembre, délivre ses prévisions de façon automatique. Ces erreurs manifestent constituent un coup dur pour la réputation de la vénérable institution et un coup au moral pour les personnels qui alertent de longue date sur la dangereuse baisse des effectifs – quelque 1 500 postes supprimés en 15 ans – et des budgets.

Une situation à laquelle l’État – dont le ministère de la Transition écologique supervise Météo-France – serait bien inspiré d’apporter des réponses. Car on ne peut d’un côté se faire l’apôtre fanfaronnant de la souveraineté technologique française et en même temps ne pas donner les moyens, humains et financiers, au fleuron qu’est Météo-France d’exercer ses missions. À l’heure où le gouvernement se lance dans des coupes budgétaires pour faire face à la dégradation des comptes publics – 10 milliards en 2024 dont 2 sur le budget « écologie, développement et mobilité durable » – il y a de quoi s’inquiéter.

Pour que la France continue à jouer un rôle majeur dans la météorologie mondiale, intègre pleinement les bouleversements que provoque l’irruption de l’intelligence artificielle et apporte des données fiables pour se préparer aux conséquences du changement climatique, il convient de ne pas affaiblir Météo-France ni plus généralement le travail des scientifiques qui préparent la France aux défis de demain.

(Editorial publié dans La Dépêcher du dimanche 24 mars 2024)



Les raisons de la colère

agriculteurs

Les photos sont sagement alignées sur les murs blancs d’une immense salle. Des photos qui montrent ici un champ, là une ferme ou une étable. Des photos un peu vides, où, d’évidence, pèse une absence. À côté de chacune d’elles, un court texte explicatif : l’agriculteur qui tenait la ferme a mis fin à ses jours et l’on apprend la situation dans laquelle il était et qui l’a conduit à cette terrible extrémité. Ici le soutien d’une banque qui fait défaut pour financer un projet de développement qui tombe alors à l’eau, là l’impasse d’un Gaec où la mésentente s’est installée entre les membres, ailleurs l’impossibilité de se résoudre à se séparer de ses bêtes ou à imaginer une reconversion loin de ses terres aimées. Tous ces destins bouleversants sont regroupés dans l’une des salles du musée des Abattoirs, à Toulouse, où se tient depuis le 1er mars l’exposition "Artistes et paysans. Battre la campagne" ; 150 œuvres et 50 artistes qui rendent hommage aux agriculteurs et construisent un pont entre culture et agriculture.

Découvrir les histoires de ces paysans poussés au suicide permet de mieux comprendre la détresse qui étreint beaucoup d’agriculteurs en France et qui les a poussés, fin janvier, à se mobiliser fortement depuis l’Occitanie pour un mouvement de colère parmi les plus intenses de ces dernières années. Ces vies brisées expliquent aussi l’impatience qu’affichent les syndicats agricoles depuis le mouvementé Salon de l’agriculture pour que le gouvernement accélère la mise en œuvre des 62 engagements pris par Gabriel Attal. Dans l’entourage de l’exécutif – où on aimerait vite tourner la page pour ouvrir une autre "séquence" politique à moins de trois mois des élections européennes – on s’agace à mi-mot de ces agriculteurs qui "quoi qu’on fasse, ne sont pas contents".

Le gouvernement, il est vrai, a réagi très vite. Gabriel Attal, dont c’est la première crise, a su mesurer rapidement la colère et il a décliné une kyrielle de mesures de simplification, d’aides, de remises à plat qui étaient devenues indispensables pour assurer cette souveraineté alimentaire devenue enjeu national. Et la France a su donner de la voix à Bruxelles pour que la Commission européenne infléchisse son Pacte vert, fustigé dans nombre de capitales européennes par les agriculteurs. L’exécutif n’a ni compté son temps – on ne dénombre plus les réunions à l’Elysée ou à Matignon – ni son argent, les mesures prises avoisinant les 400 millions d’euros, ce qui n’est pas rien à l’heure de la réduction des dépenses publiques.

Si les agriculteurs restent toujours mobilisés et laissent planer la menace de la reprise des blocages la semaine prochaine, avant la présentation de la loi d’orientation agricole en Conseil des ministres, c’est que nombre d’entre eux attendent toujours le versement sonnant et trébuchant des aides qui leur sont dues, où l’effectivité des mesures annoncées sur le GNR, les jachères etc. À l’heure de la dématérialisation, beaucoup ne comprennent pas pourquoi les paiements ne sont toujours pas effectués.

Mais derrière cette colère légitime, toujours soutenue par une large majorité de Français, il existe aussi d’autres enjeux internes au monde agricole : les prochaines élections professionnelles début 2025. La colère paysanne de 2024 est d’abord née de la base, hors des syndicats, et on a vu ces derniers, et notamment la FNSEA, vouloir revenir dans la course pour ne pas être dépassés et, depuis, tout faire pour ne pas apparaître comme cédant le moindre centimètre devant le gouvernement. Il serait dommage que ces stratégies électorales fassent oublier les raisons de la colère. Celles qui s’affichent dans une salle du musée des Abattoirs…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 21 mars 2024)


Irritants palmarès

lycees

Surtout ne dîtes pas "classement" ou "palmarès" des collèges et des lycées. La simple évocation de ces mots agace au plus haut point le ministère de l’Éducation nationale qui doit dévoiler aujourd’hui les nouveaux "Indicateurs de valeur ajoutée" 2023 de ces établissements du secondaire, publics et privés sous contrat. Hélas, il en va des lycées et des collèges comme des hôpitaux ou des restaurants étoilés : qui dit évaluation dit possibilité de classement et donc palmarès. Ce n’est bien sûr pas nouveau, le "palmarès" des lycées existe d’ailleurs depuis trois décennies, lorsque l’hebdomadaire L’Express en avait publié un, en 1993, dans un numéro spécial titré "Le classement secret du ministère". Un ministère alors occupé par François Bayrou, qui avait rallumé une guerre scolaire public-privé en voulant réformer la loi Falloux. En 1994, l’actuel maire de Pau avait rendu publiques les évaluations – qui n’avaient rien de "secret" – et déjà, à l’époque, derrière les chiffres se trouvait la rivalité public-privé.

Trente-et-un an plus tard, l’appréhension des indicateurs ministériels peut toujours se lire sous ce prisme. Les syndicats enseignants évoquent ainsi chaque année combien ces indicateurs servent, selon eux, à créer de la concurrence entre établissements et à établir artificiellement des hiérarchies entre lycées. Ils dénoncent les inégalités que provoquent les palmarès nés des indicateurs et notamment le plus connu, le taux de réussite au baccalauréat, pour lequel les établissements qui sélectionnent leurs élèves – très souvent des lycées privés – sont avantagés au détriment des lycées publics qui accueillent, eux, tous les profils d’élèves sans distinction. Les lycées privés peuvent ainsi se targuer de meilleurs résultats, attirant ainsi une population d’élèves déjà favorisée, dans un cercle vertueux qui ne fait qu’accroître les inégalités.

Pour autant, comme le recommande à la presse le ministère de l’Éducation nationale, il convient de regarder tous les indicateurs et pas seulement le taux de réussite au bac. Le taux d’accès au baccalauréat des élèves de seconde, de première ou de terminale, ou le calcul de valeur ajouté qui mesure les résultats obtenus et les résultats qui étaient espérés, compte tenu des caractéristiques scolaires et sociologiques des élèves, sont des données qui peuvent être utiles pour les chefs d’établissements comme pour les équipes pédagogiques.

Mais une forme d’incompréhension a fini par s’installer entre ministère et enseignants, particulièrement depuis 2017, avec la multiplication des évaluations, en nombre et en fréquence. Le premier ministre de l’Éducation nationale d’Emmanuel Macron, Jean-Michel Blanquer, avait fait du pilotage par l’évaluation son mantra et créé un Conseil d’évaluation de l’école à sa main. Cet effort de diagnostic censé anticiper les résultats des classements internationaux – où la France a clairement décroché, notamment en maths et en français – s’est heurté à des résistances du monde enseignant, qui dénonce des évaluations stigmatisantes et ne prenant pas assez en compte les besoins.

S’entendre sur le constat pour que l’école – et particulièrement l’école publique – puisse progresser semble pourtant indispensable. Mais pour cela il faut de la confiance. Entre la controversée réforme Blanquer du bac, la réforme à marche forcée du collège avec les groupes de niveaux ou le retour du redoublement que ne valide aucune étude, la confiance n’est pas là. Les évaluations, et leurs palmarès, ces miroirs déformants, constituent dès lors davantage un irritant qu’un moteur.

Turbulences sans fin

Boeing

Des mécaniciens de Spirit Aerosystems utilisant une carte-clé d’hôtel pour vérifier le joint d’une porte, d’autres appliquant du savon liquide Dawn sur un joint de porte « comme lubrifiant dans le processus d’installation ». Voilà deux exemples stupéfiants que l’on peut lire dans le rapport de la Federal Aviation Administration (FAA), l’agence gouvernementale chargée des réglementations et des contrôles de l’aviation civile aux États-Unis, déclenché après qu’un Boeing 737 Max de la compagnie Alaska Airlines a perdu une porte en plein vol le 5 janvier. Ce rapport accablant a mobilisé pendant six semaines jusqu’à 32 auditeurs de la FAA dans l’usine de Boeing à Renton (Washington), où est fabriqué le B737 Max, et chez les sous-traitants de l’avionneur américain.

Le rapport, qui a révélé des dizaines de problèmes tout au long du processus de fabrication chez Boeing et donc chez Spirit Aerosystems, est un nouvel épisode des déboires que rencontre le B737 Max. Cet avion, dérivé du Boeing 737 Next Generation, devait concurrencer l’avion star d’Airbus, l’A320 Neo, mais deux crashs successifs, celui du vol Lion Air 610 le 29 octobre 2018 (189 morts) et celui du vol Ethiopian Airlines 302 le 10 mars 2019 (157 morts) ont précipité Boeing dans une tempête dont il n’est toujours pas sorti. Après la longue immobilisation de dizaines d’avions – on se rappelle des spectaculaires images de B737 Max alignés sur les tarmacs – Boeing a repris l’exploitation de son avion maudit mais accumule toujours les incidents au point que ces difficultés incessantes posent la question de savoir s'il va pouvoir redresser la barre et si tous ses malheurs ne vont pas profiter à Airbus.

Pour l’avionneur de Seattle, par ailleurs confronté à des retards sur les programmes 777X et MAX-10, la route de la rédemption va être encore longue car elle passe par une refonte complète de ses méthodes : remplacer les processus défaillants, restructurer la gouvernance interne, redévelopper les technologies de sécurité et, surtout, rebâtir une image de marque écornée, auprès des compagnies aériennes – qui conservent leur confiance à Boeing – et auprès du grand public, troublé et inquiet. Une tâche herculéenne…

Pour autant, les malheurs de Boeing ne font pas forcément le bonheur d’Airbus, qui observe la situation sans triomphalisme. Confronté à un carnet de commandes saturé, l’avionneur européen pourrait voir dans les déboires de son éternel rival l’opportunité de renforcer sa position sur le marché, mais il rencontre lui aussi des difficultés – certes moins préoccupantes – pour tenir sa cadence, entre la pénurie de pain d’œuvre et les problèmes d’approvisionnement. De plus certains de ses sous-traitants travaillent aussi pour Boeing et pourraient donc être impactés par les turbulences que rencontre Boeing. Des turbulences qui affectent l’aéronautique mondiale et qui ne sont pas encore derrière Boeing. Vendredi, un 737 d’United Airlines a été obligé d’atterrir en urgence. Il avait perdu une pièce en plein vol…

Le gouvernement américain ne laissera bien sûr jamais tomber son fleuron aéronautique, mais pour Boeing il y a urgence à établir un solide plan d’action – où les exigences industrielles et de sécurité passent avant la course à la rentabilité maximale – pour retrouver enfin des cieux plus cléments.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 18 mars 2024)

Prendre soin des soignants

médecin


L’enquête que vient de réaliser l’Union Régionale des Professionnels de Santé (URPS) des médecins libéraux en Occitanie sur les violences qu’ils subissent est édifiante et préoccupante. 75,9 % des médecins ont ainsi été victimes de violence durant ces trois dernières années, dont 30 % plusieurs fois par an. Les trois quarts de ces violences sont des atteintes à la personne.

Cette violence n’est d’ailleurs pas l’apanage des grands centres urbains puisqu’elle se joue aussi en cabinet de groupe (+14 %) et en milieu rural (+5,1 %). Ces chiffres ne font que confirmer ceux qui ont été établis au niveau national et qui sont en forte hausse. Selon l’Observatoire de la sécurité des médecins, en 2022, pas moins de 1 244 incidents ont été signalés, marquant une hausse alarmante de 23 % par rapport à l’année précédente ; 71 % concernent des médecins libéraux.

Ces chiffres, aussi glaçants que révélateurs, ne sont, hélas, que la partie émergée de l’iceberg, car nombre d’entre eux restent dans l’ombre, non déclarés par les praticiens, par empathie ou par résignation – six médecins sur dix ne déposent pas plainte.

Face à cette violence, le gouvernement a lancé en septembre dernier un plan interministériel pour la sécurité des professionnels de santé, qu’ils exercent à l’hôpital ou en médecine de ville. Élaboré à partir d’un rapport remis en juin 2023 par deux personnalités qualifiées, le docteur Jean-Christophe Masseron, président de SOS Médecins France et Nathalie Nion, cadre supérieure de santé à l’APHP, ce plan d’actions présenté par Agnès Firmin le Bodo s’articulait autour de trois axes : sensibiliser le public et former les soignants, prévenir les violences et sécuriser l’exercice des professionnels, et déclarer les agressions et accompagner les victimes.

Parmi les 42 mesures, la création d’un délit unique d’outrage pour couvrir tous les professionnels de santé, ou encore des dispositifs d’alerte notamment pour les professionnels libéraux les plus exposés, afin de faciliter l’alerte et la demande d’assistance de façon discrète grâce à un bracelet ou un bouton caché dans une poche ou autre.

Face à l’escalade de ces violences, ces mesures étaient nécessaires mais seront-elles suffisantes pour endiguer un phénomène qui prend racine dans un mal-être social profond ? Car ce sujet ne concerne pas que les soignants mais la société tout entière. Les Français étaient capables d’applaudir à leurs fenêtres les soignants chaque soir pendant l’épidémie de Covid ; les mêmes doivent aujourd’hui montrer le même respect et ne pas reporter sur leurs médecins leur impatience, leurs frustrations ou les rendre responsables de tous les dysfonctionnements du système de santé, au risque de décourager ceux qui exercent la médecine ou qui aspirent à le faire.

Il est temps, collectivement, de prendre soin des soignants pour que la médecine reste une mission et non un sacerdoce à risques.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 15 mars 2024)

La tenaille et le dogme

 bercy



Voilà un « en même temps » administré par la Cour des comptes dans son rapport annuel dont Emmanuel Macron se serait sans doute bien passé… D’un côté, une montagne de dettes qu’il faut absolument faire diminuer ; de l’autre un mur d’investissements pour adapter la France au réchauffement climatique qu’il faut urgemment réaliser.

Ce constat en forme de casse-tête pour l’exécutif se double d’une sévère alerte des magistrats de la rue Cambon qui met à mal le "sérieux budgétaire" – cette « rigueur » qui ne dit pas son nom – dont se targue sans cesse le gouvernement. La Cour des comptes déplore ainsi le trop grand optimisme du gouvernement tant pour sa prévision de croissance que pour la trajectoire pluriannuelle 2023-2027 des finances publiques. "Nous venons de passer une année blanche sur la réduction du déficit", s’agace Pierre Moscovici, premier président de la Cour des comptes, qui évoque 50 milliards d’économies nouvelles entre 2025 et 2027.

Certes, on pourra toujours objecter que la France reste convalescente de la période du Covid-19, que le très dispendieux "quoi qu’il en coûte" a permis au pays de plutôt bien traverser la pandémie en limitant la casse et que le gouvernement s’est engagé à sortir de la politique des chèques, même si c’est évidemment difficile, on l’a encore vu avec les mesures – légitimes mais onéreuses – prises pour répondre à la colère agricole. Mais la France reste à la traîne des autres pays européens dans sa maîtrise des comptes publics. François Fillon avait évoqué un « État en faillite » en 2007 alors que la dette atteignait plus de 1 000 milliards d’euros ; elle a désormais franchi le seuil des 3 000 milliards… Ce qui a fait dire à Edouard Philippe qu’ "aujourd’hui, le problème, c’est qu’on ne réforme pas grand-chose."

Aux rodomontades – attendues – sur la dette et les déficits, la Cour des comptes ajoute cette fois un volet inédit sur l’action publique en faveur de l’adaptation au changement climatique. En 16 chapitres – des transports à l’agriculture, de l’énergie au rôle des banques – les magistrats constatent que s’il y a une "prise de conscience" de l’urgence, il manque à l’État une stratégie et un chiffrage clair des efforts budgétaires nécessaires. Si la Cour se refuse à donner des chiffres des investissements pour cette transition écologique, on sait qu’ils seront colossaux. L’Institut de l’économie pour le climat (I4CE) estime ainsi à au moins 2,3 milliards par an les quelques mesures d’adaptation "incontournables" et "mûres" à prendre dès maintenant, sachant qu’il y aura ensuite d’autres besoins au coût "potentiellement bien plus important". Selon les études la France devrait investir entre 20 et… 100 milliards d’euros par an.

C’est peu dire que pour franchir ce mur d’investissements, le gouvernement ne pourra pas compter que sur la seule baisse des dépenses publiques ; il va devoir trouver de nouvelles recettes et donc se défaire d’un dogme érigé en tabou absolu : créer un impôt ponctuel qui cible les plus riches. En mai dernier, à la faveur d’un rapport sur "les incidences économiques de l’action pour le climat", Selma Mahfouz et Jean Pisani-Ferry – qui fut le rédacteur du programme économique d’Emmanuel Macron en 2017 – ne disaient pas autre chose. Pour financer quelque 66 milliards d’euros par an pour la transition écologique, ils préconisaient un "prélèvement exceptionnel et non récurrent sur le patrimoine financier des ménages les mieux dotés". Après la crise financière de 2008, Nicolas Sarkozy s’était résolu à augmenter les impôts. Pris en tenaille par la maîtrise des comptes publics et la nécessité d’investir pour la crise climatique qui est foncièrement inégalitaire, Emmanuel Macron pourra-t-il refuser longtemps une contribution exceptionnelle des plus aisés ?

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 13 mars 2024)

Se préparer

eau

À quoi doit-on nous attendre cet été quant à la disponibilité de l’eau ? Cette question est devenue aujourd’hui cruciale et plus seulement pour les agriculteurs. La hausse de l’intensité des sécheresses que l’on observe depuis plusieurs années sous le coup du réchauffement climatique inquiète à juste titre les Français qui s’interrogent : les pluies des dernières semaines, qui ont parfois provoqué de violentes inondations dans le nord de la France, sont-elles suffisantes pour recharger les nappes phréatiques et nous assurer des réserves pour l’été ? Pour l’heure, le Bureau de Recherches Géologiques et Minières (BRGM) qui surveille le niveau des nappes, se montre mesuré. Si, en janvier, l’intensité de la recharge des nappes phréatiques a diminué, la situation reste généralement satisfaisante par rapport à l’année dernière mais se dégrade légèrement avec 46 % des niveaux au-dessus des normales mensuelles. Les niveaux des nappes étaient en hausse pour 51 % des points d’observation en janvier, contre 69 % en décembre.

Mais tout le monde n’est pas logé à la même enseigne. Dans notre région, les niveaux sont satisfaisants, de modérément hauts à très hauts en Haute-Garonne, en Ariège, dans le Tarn et le Tarn-et-Garonne. Et en même temps, nous avons observé des niveaux très bas en Lozère, dans l’Hérault, dans l’Aude et, surtout, dans les Pyrénées-Orientales. Ce dernier département, marqué l’été dernier par une sécheresse historique et de nombreuses restrictions d’eau, a connu des températures élevées cet hiver sans précipitations notables et une sécheresse des sols digne d’un plein été. L’hiver 2023-2024 – qui est déjà le troisième plus chaud jamais mesuré dans le pays d’après Météo-France – est le septième le plus sec enregistré depuis le début des données en 1959 dans les Pyrénées-Orientales. Et le BRGM alerte : certains points des nappes du Roussillon et du massif des Corbières observent des niveaux en baisse continue depuis mai 2022 et atteignent des niveaux historiquement bas.

Ce manque d’eau déjà présent ou envisagé pour l’été prochain impose à tous les acteurs de l’eau d’anticiper et de se préparer à tous les scénarios, même les pires. Au-delà des compensations financières pour les agriculteurs c’est bien le partage de l’eau qui reviendra, à nouveau, sur la table dans un contexte de rareté. À la faveur de la colère paysanne qui s’est levée fin janvier depuis l’Occitanie, le gouvernement a dégainé 62 engagements dont certains concernent l’eau. Ainsi, le projet de loi pour une agriculture souveraine devrait comprendre une réduction des délais de contentieux des projets relatifs à la gestion de l’eau par la suppression d’un niveau de juridiction et par l’application de la présomption d’urgence qui permet de réduire les délais à 10 mois.

Mais ces mesures d’urgence, aussi nécessaires soient-elles, seront-elles suffisantes pour le futur ? Pour réussir la souveraineté alimentaire que tous les Européens souhaitent, il va falloir inventer une nouvelle agriculture ; pour s’assurer d’un partage équitable de l’eau, il va falloir trouver un consensus et, chacun à son niveau, faire des compromis. Contre l’avancée inéluctable du réchauffement climatique, le temps presse...

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 9 mars 2024)

L'attente

MH370



Dix ans se sont écoulés depuis que le vol MH370 de Malaysia Airlines a disparu des radars, le 8 mars 2014 au sud de l’océan Indien, emportant avec lui 239 personnes et laissant derrière lui un sillage de questions sans réponses et une multitude d’hypothèses. Ce Boeing 777, qui s’est volatilisé peu après son départ de Kuala Lumpur pour Pékin, reste ainsi l’un des plus grands mystères de l’aviation civile moderne.

Pendant toutes ces années, les hypothèses ont été nombreuses et variées, allant de la défaillance technique à l’acte délibéré, en passant par la théorie d’un détournement potentiellement terroriste ou d’une interception militaire. La journaliste Florence de Changy a soulevé dans son livre-enquête « La disparition », publié en 2021, l’hypothèse d’un abattage par l’armée américaine, une théorie controversée qui, comme les autres, manque de preuves tangibles. Patrick Blelly, ancien pilote de long-courriers chez Air France que nous avons interrogé, a, lui, échafaudé une hypothèse plausible d’un acte délibéré du pilote Zaharie Ahmad Shah, dont les données récupérées sur un simulateur de vol qu’il avait utilisé avant le vol fatidique paraissent suspectes. Mais là encore, aucune certitude. Depuis dix ans, le vol MH370 constitue un terreau pour les théories du complot, alimentées par ce manque de preuves et les déclarations parfois contradictoires qu’ont eues les autorités.

Les données satellitaires du 8 mars 2014 ont tracé un chemin fantôme à travers l’océan Indien, mais l’épave est toujours restée introuvable, malgré les recherches les plus coûteuses de l’histoire de l’aviation, qui ont été étendues sur des millions de kilomètres carrés. L’épave de l’appareil n’a jamais été localisée, et les boîtes noires, censées détenir les secrets de telles tragédies, demeurent introuvables.

Dix ans après, le voile du mystère reste donc entier. Les données d’Inmarsat, les débris retrouvés à des milliers de kilomètres du dernier contact radar, les témoignages et les analyses techniques se sont accumulés et n’ont fait qu’épaissir le brouillard entourant cette disparition.

Si la disparition du MH370 a à ce point marqué l’opinion, c’est aussi parce qu’elle est rapidement devenue une affaire d’États, impliquant des négociations diplomatiques et des opérations de recherche internationales délicates et complexes. Les familles des disparus, suspendues à un fil d’espoir avec l’éventuelle reprise des recherches, ont été et sont toujours confrontées à une attente interminable et à un deuil impossible tant qu’elles ne sauront pas ce qui a pu se passer.

L’anniversaire de cette disparition nous rappelle que, malgré les avancées technologiques, certaines tragédies demeurent insaisissables. Le MH370 est ainsi devenu plus qu’un avion disparu ; le symbole d’une énigme qui défie notre compréhension. Et si l’aviation reste le moyen de transport le plus sûr, la disparition de ce Boeing nous renvoie à notre vulnérabilité.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 7 mars 2024)

Duel de mal-aimés

usa2024
 

À l’issue des primaires du Super Tuesday hier, il ne devrait plus faire de doutes que Donald Trump et Joe Biden s’affronteront bien pour l’élection présidentielle américaine de novembre 2024. S’il était attendu, ce match retour entre le président sortant démocrate et son rival républicain battu en 2020 ne satisfait ni les électeurs ni les observateurs, tant il révèle le manque de renouvellement politique dans les deux grands partis. Avec Joe Biden, 81 ans, et Donald Trump, 77 ans, les Américains se retrouvent en tout cas à choisir entre deux hommes âgés, qui incarnent davantage le passé que l’avenir.

Une situation paradoxale pour un pays qui a souvent misé sur la jeunesse et le renouveau, comme avec John Fitzgerald Kennedy en 1960, Bill Clinton en 1992 ou Barack Obama en 2008. Voir se transformer un peu plus la démocratie américaine en une gérontocratie pourrait décourager la participation électorale, notamment chez les jeunes et les minorités, qui peuvent se sentir exclus d’un système politique aujourd’hui plus polarisé que jamais. Sauf accident, Trump et Biden les mal-aimés devraient être investis cet été et, plus encore qu’il y a quatre ans, portent la vision de deux Amériques aux antipodes, quasiment irréconciliables et dont on se demande comment elles pourront encore faire nation après l’élection de novembre, quel que soit le vainqueur.

D’un côté, Donald Trump a réussi à écarter tous ses rivaux potentiels au sein du parti républicain, qu’il domine désormais de sa personnalité autoritaire et clivante. Malgré les scandales, les mensonges, les provocations et une kyrielle d’affaires judiciaires dont celle concernant son implication dans la tentative de coup d’État du 6 janvier 2021, l’ex-président semble insubmersible, soutenu par une base de fidèles qui le suivent depuis 2016 et le voient comme le seul défenseur des valeurs conservatrices et du rêve américain, quitte à verser dans le culte de sa personnalité.

Trump ne s’encombre d’ailleurs pas de bâtir un programme électoral et enchaîne les meetings avec un seul objectif : prendre sa revanche sur Joe Biden qui, selon lui et sans avoir jamais avancé la moindre preuve, lui a volé sa réélection en 2020. À la promesse de procéder à une vaste purge de tous ceux qui ne l’ont pas soutenu, Donald Trump envisage son nouveau mandat sous le signe d’un néo-isolationnisme dont il a donné un aperçu récemment en expliquant qu’il ne défendrait pas les pays membres de l’Otan…

De l’autre, Joe Biden, 82 ans, tente de se faire réélire après avoir rompu sa promesse de ne faire qu’un seul mandat. Le vétéran de la politique a lui aussi écarté ses rivaux presque sans coup férir, car dans un parti démocrate très divisé entre une aile gauche radicale et une aile plus modérée, il est apparu comme le plus petit dénominateur commun. Se rappelant combien la division avait été délétère par le passé, les démocrates ont préféré se ranger derrière Biden en dépit des questions qui se posent sur son état de santé en raison des bourdes récurrentes du président sortant.

En retard dans les sondages, Biden, qui reste le tenant d’une Amérique défenseure du multilatéralisme et du libre-échange, compte sur son bilan économique plutôt bon et les premiers effets de son vaste plan d’investissements. Mais si autrefois cela aurait suffi pour emporter l’adhésion, cette fois-ci, l’élection – qui n’est pas à l’abri de manipulations numériques ou d’ingérences étrangères – se jouera sur autre registre marqué par l’irrationnel.

Au final tout dépendra de la mobilisation des Américains – et notamment des jeunes – dans cette élection surveillée par le monde entier.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 6 mars 2024)

Guerres froides

espion


C’est un spectaculaire coup de projecteur que des enquêtes de presse viennent de donner sur une période qui n’est finalement pas si lointaine et qui résonne fortement avec l’actualité du moment : la Guerre froide et comment pendant cette période d’affrontement des blocs de l’Est et de l’Ouest, des personnalités françaises ont trahi leur pays pour le compte de l’URSS et de ses pays satellites. Il y a quelques semaines, l’hebdomadaire L’Express a ouvert le bal en révélant que Philippe Grumbach, son ancien directeur, proche de François Mitterrand et Valéry Giscard d’Estaing, avait été trente-cinq années durant un agent zélé travaillant pour le KGB, à qui il a livré, moyennant d’importantes rémunérations, des informations sur des personnalités politiques et participé à de subtiles opérations de déstabilisation.

Ce mois-ci, c’est le livre-choc de Vincent Jauvert, « A la solde de Moscou » (Ed. Seuil), qui révèle qu’une trentaine de personnalités françaises – journalistes, hommes politiques, hauts fonctionnaires, policiers… – ont espionné pour l’Est et notamment pour les services secrets tchèques de la StB. L’ouverture récente des archives de ce service d’espionnage, des années 1960 à la fin des années 1980, a permis de mettre au jour l’étendue du réseau d’agents – recrutés in fine pour l’URSS – mis en place au cœur des sphères de pouvoir en France. L’œil de Moscou n’ignorait ainsi rien des choix politiques, militaires, stratégiques, diplomatiques de notre pays.

Ces pratiques qui ont été méthodiquement développées par le KGB – qui avait même élaboré en 1969 un manuel de formation détaillant les étapes et les principes du recrutement d’agents étrangers – n’ont, d’évidence, pas disparu avec la chute de l’URSS en 1991, qui a mis fin à la Guerre froide. Le SFB, successeur du KGB, dans lequel Vladimir Poutine a été maître-espion, n’a en rien abandonné ses célèbres méthodes de recrutement. D’autres pays comme la Chine sont également aux avant-postes de l’espionnage politique ou industriel en recrutant des personnalités françaises de premier plan.

Mais à la différence de l’après-Seconde Guerre mondiale, les « services » disposent d’une palette d’outils bien plus large et plus puissante : le numérique. Compte tenu de l’hyperconnectivité des sociétés du monde entier, le cyberespace est devenu un terrain de jeu où l’espionnage se déploie avec une redoutable aisance. La surveillance de téléphones mobiles, y compris ceux de chefs d’État et de gouvernement, l’écoute des communications électroniques, y compris entre alliés, les opérations d’influence et de désinformation orchestrées sur les réseaux sociaux via des fermes à trolls, l’ingérence dans des processus électoraux au point de bousculer les scrutins…

Les exemples sont de plus en plus nombreux, qui ciblent d’ailleurs prioritairement les démocraties occidentales. Les prochaines élections européennes et américaines, la tenue des Jeux olympiques de Paris apparaissent d’ores et déjà comme les plus menacées par ces opérations. Et l’irruption de l’intelligence artificielle pourrait accentuer un peu plus encore les manipulations de tous ordres. Face à ces défis, les démocraties doivent sortir de la naïveté et, puisque le mot est à la mode, se réarmer pour se préparer à ces guerres informationnelles, ces nouvelles guerres froides.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 4 mars 2024)

Esprit européen

  

Parlement européen



Dans 100 jours, les citoyens des 27 pays membres de l’Union européenne vont être appelés à renouveler les membres du Parlement européen, qui installeront ensuite une nouvelle Commission et c’est peu dire que ce scrutin est plus capital que jamais pour l’avenir de l’UE. La construction européenne se poursuivra-t-elle ou va-t-elle se gripper, enrayée par des élus nationalistes europhobes qui n’ont cessé de gagner du terrain ces cinq dernières années ? Cette poussée des partis d’extrême droite devrait sérieusement bousculer les trois grands groupes, Parti populaire européen (PPE), Alliance progressiste des socialistes et démocrates (S&D) et Renew. Reste à savoir jusqu’où…

Selon l’European Council on Foreign Relations (ECFR), qui a compilé les sondages dans les 27 pays de l’Union, 33 des 40 partis d’extrême droite recensés vont améliorer leur score par rapport au précédent scrutin de 2019. Neuf arriveront même en tête dans leur pays, notamment en France – où le Rassemblement national est désormais crédité de 30 % d’intentions de vote loin devant la liste macroniste – mais aussi en Autriche, Belgique, République tchèque, Hongrie, Italie, Pays-Bas, Pologne et Slovaquie. Une coalition populiste de droite et d’extrême droite pourrait ainsi émerger pour la première fois dans l’histoire du Parlement. Un scénario encore hypothétique qui aurait évidemment des conséquences sur les politiques européennes, notamment celles sur l’environnement ou la défense.

Au repli nationaliste, à la remise en cause des règles de l’État de droit et des valeurs démocratiques, au chacun pour soi et finalement à « moins d’Europe » que propose une extrême droite obsédée par l’immigration, il faudrait au contraire opposer les vertus de la solidarité, les avantages de la coopération, la démonstration que l’union fait toujours la force et qu’on peut être « unis dans la diversité » selon la devise de l’UE. Bref opposer aux europhobes que le continent a besoin de « plus d’Europe ». Hier, l’UE a permis le marché commun, la monnaie unique, des programmes scientifiques, éducatifs (Erasmus), industriels (Airbus, Ariane), la Politique agricole commune aussi décriée soit-elle aujourd’hui, la citoyenneté européenne, etc. : autant de réalisations qui ont profité à tous et dont on ne se passerait plus. Et depuis 2019, seule l’Europe a permis aux 27 États membres de faire face à la pandémie de Covid-19 en obtenant suffisamment de vaccins, de surmonter la crise économique en dérogeant aux sacro-saintes règles budgétaires de Maastricht pour lancer de vastes plans d’aides et d’investissements, de faire face à la crise énergétique et au retour de l’inflation consécutifs au déclenchement de la guerre en Ukraine.

Demain, d’autres défis attendent les Européens : la crise climatique qui s’accélère pour laquelle il faudra réussir une transition écologique qui ne laisse personne de côté, la souveraineté industrielle et alimentaire qu’il faut retrouver et conforter, l’intelligence artificielle, la construction d’une défense commune à l’heure où le devenir de l’Otan est incertain et où l’Europe est la cible de campagnes massives de cyberattaques et de déstabilisation tandis qu’une guerre est à ses portes en Ukraine.

Certes l’Europe n’est pas n’est pas exempte de défauts. Son fonctionnement technocratique, sa complexité bureaucratique, ses dispositifs insuffisamment démocratiques et le poids de politiques économiques libérales méritent une sérieuse mise à jour. Mais face au repli nationaliste et aux solutions simplistes et mensongères que proposent les populistes – dont on a vu le résultat avec le Brexit – il est temps de retrouver et préserver l’esprit européen, celui porté par Victor Hugo qui imaginait des États-Unis d’Europe ou Jean Monnet qui voulait « unir les hommes. »

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 1er mars 2024)