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Éditos

Une affaire de trop

massage

Alors que va s’ouvrir le mois prochain devant les assises du Tarn-et-Garonne, le procès d’un hypnothérapeute accusé d’agressions sexuelles et d’un viol sur cinq femmes durant des séances à Montauban – l’homme, écroué durant 15 mois, nie la contrainte – d’aucuns seront peut-être tentés de penser « encore une affaire de viols ». Mais c’est peut-être justement parce que l’affaire qui sera jugée constitue non pas une affaire de plus mais une affaire de trop qu’il faut y donner la juste publicité. Les faits que nous relatons, le témoignage digne et puissant que nous publions montrent bien qu’il reste encore du chemin à faire, au moins dans deux domaines.

Le premier est bien sûr l’accueil que l’on doit aux victimes. Depuis le mouvement #MeToo, décliné en France en #Balancetonporc, la parole des femmes victimes d’agressions sexuelles ou de viols s’est enfin libérée. Aux dénonciations excessives que fustigent certains hommes – et même quelques femmes – nostalgiques d’une époque où le patriarcat se croyait tout permis, de la blague lourdingue aux viols à répétition, répondent aujourd’hui des femmes qui, avec beaucoup de courage, osent parler, parfois des années après des faits qui ont brisé leur vie et dont elles souffrent encore aujourd’hui, que les auteurs soient de parfaits inconnus ou des stars des médias qui se croyaient intouchables. Même si les faits sont alors prescrits, la justice a raison d’ouvrir des enquêtes qui sont comme une marque de considération.

Mais lorsque les faits ne sont pas prescrits il faut que ces femmes puissent déposer plainte en confiance. Les plaintes pour viols, agressions, harcèlement sont en hausse de 33 % par rapport à 2020, +82 % depuis 2017 selon les chiffres du ministère de l’Intérieur mais une enquête intitulée « payetaplainte » menée en 2018 par des associations a montré que 60 % des personnes ayant témoigné disaient avoir fait face à un refus de prendre leur plainte. La prise en compte puis le traitement judiciaire des plaintes, dans le cadre de violences conjugales ou non, doit être améliorée. Cela suppose formation et moyens budgétaires.

Le second domaine où l’affaire de Montauban montre que des améliorations doivent être apportées est celui du contrôle de tout ce qui relève des « médecines alternatives ». Ostéopathie, chiropraxie, hypnose, mésothérapie, auriculothérapie, acupuncture… Ces pratiques de soins dites non conventionnelles (PSNC) – qu’on les appelle médecines alternatives, complémentaires, naturelles ou douces – ont un point commun, comme le rappelle, le ministère de la Santé : « elles ne sont ni reconnues, au plan scientifique, par la médecine conventionnelle, ni enseignées au cours de la formation initiale des professionnels de santé. » Autant dire que si parmi ceux qui prodiguent ces « médecines » il y a évidemment des gens bien intentionnés, dans leurs rangs se glissent de parfaits charlatans, passés maîtres dans la déstabilisation mentale, ou de vrais escrocs prêts à profiter de la faiblesse de leurs clients. C’est pour cela qu’en cas de problème il ne faut pas hésiter à saisir la mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes), la direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) ou s’en ouvrir à son médecin traitant.

L’affaire de Montauban montre donc qu’il faut poursuivre les efforts et appeler à la vigilance.

(Editorial publié dans. La Dépêche du Midi du dimanche 27 février 2022)

Il est temps

 

macron

À un mois et demi du premier tour de l’élection présidentielle il est maintenant temps que le président de la République, dont la candidature à un second mandat est un secret de Polichinelle, arrête de jouer avec nos nerfs, cesse de tergiverser et mette sans plus attendre un terme à ce faux suspense en se déclarant officiellement candidat. On peut comprendre que le Président sortant ait voulu, comme certains de ses prédécesseurs, rester dans les habits du chef de l’Etat le plus longtemps possible, en surplomb d’une précampagne qui ne passionne pas (encore) les Français. Ces derniers, à raison, pointent la médiocrité de certains des impétrants, l’omniprésence étouffante de l’extrême droite à la télévision, les polémiques à répétition sur des questions identitaires ou secondaires, les sempiternelles petites phrases montées en épingle ou le feuilletonnage des ralliements et des trahisons des uns et des autres. Autant de bruits médiatiques et de politique politicienne qui empêchent de parler des priorités que les Français listent depuis des semaines, de sondage en sondage : le pouvoir d’achat, la santé et l’environnement.

En n’entrant pas en lice, en ne descendant pas dans l’arène démocratique par excellence que constitue l’élection suprême, Emmanuel Macron fige la campagne et laisse non seulement accroître l’idée qu’il fuirait le débat, nécessaire, sur le bilan de ses cinq années au pouvoir, mais aussi que, fort d’intentions de vote qui le placent en favori du scrutin, il voudrait finalement enjamber la campagne, snobant ses adversaires, pour obtenir un nouveau mandat comme par tacite reconduction.

À l’heure où le risque d’abstention s’annonce historiquement élevé, où de nombreuses enquêtes montrent que certains de nos concitoyens font sécession avec notre système démocratique, se mettant en marge de la cité pour ne pas dire de la société, il est temps de retrouver le sens du débat et pour le chef de l’Etat de se montrer à la hauteur de l’enjeu démocratique qui attend le pays. Les prétextes de la crise sanitaire ou de la crise russo-ukrainienne pour différer son annonce officielle de candidature ne tiennent plus. À une semaine de la fin de la collecte des parrainages, Emmanuel Macron doit faire preuve de clarté, de responsabilité, de respect des électeurs même, en s’engageant pleinement dans la campagne électorale qui n’attend plus que lui, et dire pourquoi il sollicite un nouveau mandat.

Car une fois sa déclaration faite – peu importe d’ailleurs sous quelle forme – il restera cinq semaines pour enfin parler du fond dans une campagne qu’on espère la plus digne possible. Les Français doivent pouvoir comparer sereinement les différents projets des candidats, être entendus et compris par ceux qui aspirent à les représenter et dessiner ainsi la France qu’ils souhaitent pour les cinq ans qui viennent.

(Editorial publié dans La Dépêche du jeudi 24 février 2022)

Le sourire de Poutine

poutine

La crise entre l’Ukraine et la Russie, qui pourrait se traduire dans les prochaines heures par l’invasion de l’une par l’autre, est aussi une bataille d’images. Mais bien plus que les images satellites montrant quelque 190 000 soldats russes, leurs chars, leurs camions ou leurs hélicoptères stationnés depuis plusieurs jours le long de la frontière entre les deux pays ; bien plus que celles montrant les populations ukrainiennes s’attendant au pire et se préparant à fuir la région du Donbass ou au contraire à résister pour défendre l’intégrité de leur territoire national ; ce sont les images diffusées par la télévision russe lundi soir qui permettent de mesurer toute la duplicité calculée de Vladimir Poutine.

Lundi soir, donc, dans l’immense salle Sainte-Catherine du Kremlin, celle-là même où il avait signé en 2014 l’annexion de la Crimée, Vladimir Poutine recevait son conseil de sécurité. Chacun des membres se présentait devant le président russe pour lui délivrer ses préconisations, d’évidence dictées au préalable. Lorsque le chef du Service des renseignements extérieurs, Sergueï Evguenievitch Narychkine, se présente face à Poutine, on le voit tétanisé, bafouillant, bredouillant et lâchant dans un incroyable lapsus « Je soutiens la proposition d’unir les Républiques populaires de Donetsk et de Lougansk à la fédération de Russie » au lieu de simplement recommander, comme prévu, à Vladimir Poutine de reconnaître l’indépendance des deux républiques…

Pendant toute la séquence, on voyait Poutine sourire, visiblement satisfait de la peur qu’il inspirait à son subordonné, comme il doit sourire devant la naïveté de l’Occident, qui croyait encore à sa volonté de désescalade lorsqu’il avait accepté la veille un sommet avec Joe Biden sous la houlette d’Emmanuel Macron.

Une fois recueilli pour la forme les « recommandations » de son conseil de sécurité, Vladimir Poutine a donc pu signer son « pacte d’amitié » avec les présidents des deux républiques du Donbass convoqués pour l’occasion, puis tenir pendant 55 minutes un discours virulent à la télévision, réécrivant volontiers l’histoire de l’Ukraine, l’accusant de perpétrer un génocide ou de vouloir se doter de l’arme nucléaire.

Face à un tel discours complotiste, « une sorte de dérive idéologique » mêlant des considérations « rigides et paranoïaques » selon les mots cinglants d’Emmanuel Macron, il est désormais temps pour la communauté internationale de faire ce qu’elle a eu le tort de ne pas faire en 2014 lors de l’annexion de la Crimée : mettre un coup d’arrêt aux ambitions hégémoniques de Vladimir Poutine, qui entend d’évidence contester toutes les frontières nées de l’effondrement d’une Union soviétique dont il voudrait retrouver les contours.

Car dans cette crise, au-delà de la vie des citoyens ukrainiens, l’enjeu est bien celui de l’ordre mondial bâti sur le droit international et les droits de l’Homme. Un ordre multilatéral qui ne saurait s’aplatir devant les coups de force d’un pays qui ne respecte pas ses engagements internationaux et la brutalité d’un homme qui sourit.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 23 février 2022)

Relever le défi climatique

agriculture


Samedi prochain, porte de Versailles à Paris, s’ouvrira ce que l’on appelle communément la plus grande ferme de France, le salon international de l’agriculture. Ce grand rendez-vous du monde agricole, après l’année blanche imposée par le Covid-19, devrait accueillir dans ses allées quelque 500 000 à 600 000 visiteurs et, cette année, tous les candidats à l’élection présidentielle qui viendront présenter leurs propositions pour conforter la France comme premier pays producteur agricole de l’Union européenne et pour soutenir des filières qui sont à l’aube d’une nouvelle révolution.

Des révolutions, l’agriculture française en a justement beaucoup connu par le passé. Au XVIIIe siècle, c’est la première révolution agricole, basée sur la suppression de la jachère et une meilleure articulation entre élevages et cultures. Au XIXe siècle, c’est la révolution industrielle qui va mécaniser l’agriculture ; c’est aussi l’apparition des premiers engrais chimiques. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, c’est la révolution de l’agriculture intensive nécessaire pour nourrir les citoyens : la mécanisation, l’usage d’engrais, de pesticides, la recherche de nouvelles variétés s’accélèrent. Puis au XXe siècle, c’est la révolution de la mondialisation des échanges mais aussi celle de nouvelles façons de produire, OGM d’un côté, filière bio de l’autre. C’est aussi le défi de surmonter des épizooties comme la vache folle et de répondre aux exigences du public de plus en plus sensible à sa propre santé comme à l’état de l’environnement et au bien-être animal.

Toutes ces révolutions, l’agriculture française a su s’y adapter, parfois dans la colère de manifestations contre des décisions nationales ou européennes, parfois dans la douleur lorsque de petits exploitants dans la difficulté ont été acculés au suicide ou lorsqu’ils ont essuyé un insupportable agribashing, mais aussi dans la joie de voir les produits made in France reconnus dans le monde entier pour leur qualité.

Aujourd’hui, l’agriculture va devoir relever ce qui est peut-être son plus grand défi : le défi climatique. Le réchauffement du climat sur la planète va, en effet, bouleverser des équilibres que l’on croyait intangibles : la hausse des températures, mesurée depuis un demi-siècle n’est hélas pas terminée et les agriculteurs vont devoir faire face à des événements météorologiques difficiles, entre sécheresses plus intenses ou phénomènes cévenols plus soudains et violents.

Relever cet immense défi va passer par un changement de cultures dans certaines régions, par de nouvelles pratiques, par l’utilisation d’innovations numériques entre imagerie satellite et intelligence artificielle, robots agricoles et traçage des produits par la blockchain. La « French AgriTech » et ses plus de 200 start-up sont prêtes. Mais c’est bien toute la société qui doit se mettre en mouvement aux côtés des agriculteurs pour cette révolution qui vient.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 21 février 2022)

Révolution en vue

 

essence

Depuis plusieurs semaines, les prix des carburants ont entamé une hausse qui bât des records historiques. Le litre de super, voire de gazole, frôle les 2 € et a, en tout cas, dépassé les niveaux atteints à l’automne 2018 où, déjà, une augmentation des prix à la pompe avait nourri le mouvement de colère des Gilets jaunes. Plus de trois ans après, la situation ne semble pas s’être améliorée. Conséquence d’une demande mondiale en pétrole qui est repartie à la hausse avec la reprise économique – après des mois de perturbations dus à l’épidémie de Covid – et d’une offre qui ne suit pas complètement, le prix du baril explose et finit par se répercuter sur la facture finale payée par le consommateur. Certains experts tablent sur des problèmes d’approvisionnement qui pourraient durer toute l’année 2022… Et contrairement à 2018, la situation est cette fois davantage tendue en raison du retour de l’inflation.

Face à cette situation, les gouvernements doivent jouer sur deux tableaux.

Le premier, de court terme, consiste à soulager les ménages pour lesquels le poste carburants est l’un des plus importants de leur budget, particulièrement lorsqu’ils n’ont aucune autre alternative pour se déplacer que d’utiliser leur voiture, spécialement dans les territoires ruraux isolés. Pour faire baisser le prix final du litre d’essence, le gouvernement a opté pour un chèque énergie, un dispositif complexe mais moins dispendieux pour les caisses de l’Etat que la taxe flottante qu’avait mise en place Lionel Jospin. Le géant Total, dont le résultat net ajusté a quintuplé à 6,8 milliards de dollars au quatrième trimestre contre 1,3 un an plus tôt, a, lui, décidé d’octroyer une ristourne de 5 € pour un plein de 50 litres, 2 € pour 20 litres. Une aumône pour certains candidats à la présidentielle qui veulent bloquer les prix ou baisser les taxes. On verra quelle sera la réforme de la fiscalité des carburants qui sera mise en œuvre dans le prochain quinquennat.

Le deuxième tableau sur lequel l’exécutif devra jouer est autrement plus complexe car il s’agit de préparer la France à une vraie révolution européenne des transports : l’abandon des voitures thermiques et le grand basculement vers des voitures électriques. Le plan Fit for 55 (Ajustement à l’objectif 55) présenté par la Commission européenne en juillet dernier souhaite qu’en 2035, les voitures n’émettent plus de CO2, ce qui revient à ne plus vendre de voitures thermiques essence ou diesel. Il reste donc un peu plus d’une décennie pour faire basculer les Européens vers la voiture électrique.

Un défi colossal qui va supposer des investissements majeurs pour créer et recycler les batteries, faire baisser le coût aujourd’hui élevé des véhicules électriques et créer un réseau de bornes de recharge actuellement anémique, particulièrement hors des agglomérations et des grands axes. Avec une inconnue de taille : si l’on sera bien sorti de notre dépendance au pétrole, rien ne dit que le « plein » d’électricité ne connaîtra pas lui aussi des variations de prix…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 18 février 2022)

Traumatisme

explosion
(Photo L'Indépendant)

La tragédie qui s’est jouée la nuit dernière à Saint-Laurent-de-la-Salanque, cette ville de quelque 10 000 habitants à une quinzaine de kilomètres de Perpignan, a provoqué une vive émotion dans la région, dans le pays et jusqu’au sommet de l’Etat, le département du drame, les Pyrénées-Orientales, étant celui du Premier ministre Jean Castex, élu de Prades. C’est d’ailleurs à la demande de ce dernier et du président de la République Emmanuel Macron que le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, averti dans la nuit, s’est rendu sur place hier matin pour saluer l’action de la centaine de sapeurs-pompiers, sauveteurs et agents des forces de l’ordre qui ont été mobilisés et, surtout, pour témoigner aux proches des victimes et à la population de Saint-Laurent-de-la-Salanque, sous le choc, de la solidarité de la nation.

Car ce drame appartient à ceux qui, par leur ampleur autant que par leur terrible bilan humain – 7 morts et une trentaine de blessés – sont de nature à traumatiser longtemps tout un quartier ou une ville entière. Réveillés par une meurtrière explosion qui peut faire penser à un attentat, les Laurentins ont, hier, vécu des heures sombres d’angoisse quant au sort des personnes disparues dans les décombres des habitations éventrées.

Dans d’autres circonstances, cette angoisse a étreint les habitants de la rue d’Aubagne, dans le quartier populaire de Noailles à Marseille, dans laquelle des immeubles très vétustes s’étaient effondrés le 5 novembre 2018. Huit morts avaient été retrouvés ensevelis dans les décombres. Même angoisse pour les habitants de la rue de Trévise à Paris, où, le 12 janvier 2019, une violente explosion due à une rupture de canalisation de gaz avait détruit une boulangerie en faisant au moins 20 blessés et par miracle aucun mort.

Les proches des victimes, les témoins directs ou indirects de ces drames vont revivre longtemps cette Saint-Valentin tragique. La nation, notamment via les cellules d’aides psychologiques idoines, doit être à leur côté pour faire ce deuil. Viendra ensuite le temps de l’enquête pour comprendre ce qui a pu se passer et, le cas échéant, prendre les mesures pour qu’un tel drame ne se reproduise plus.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 15 février 2022)

L'impôt en héritage

 

legacy

L’élection présidentielle a la capacité de mettre en lumière des thèmes que l’on pensait secondaires face aux enjeux que doit relever le pays. Les droits de succession, sujet important mais pas capital, en sont la parfaite illustration, qui ont vu se positionner ces dernières semaines quasiment tous les candidats. Tous estiment, en effet, urgent de réformer cet « impôt sur la mort », objet d’agacements quand on estime que le montant des droits à régler au fisc est bien trop important, voire de franches disputes dans les familles au moment de partager le règlement d’une succession amputée par l’impôt.

Avec seulement 13 % des Français qui bénéficient d’un héritage de plus de 100 000 euros et 40 % qui reçoivent moins de 8 000 euros, une telle réforme ne concernerait certes pas toute la population, mais toucher à l’héritage convoque chez chacun de nous notre rapport au patrimoine familial.

Si petit soit l’héritage que l’on peut toucher ou que l’on veut transmettre à ses enfants, il y a une puissante notion de passation entre génération, qui participe aussi de notre place dans la société. Il y a dans tout héritage un aspect très personnel, intime, affectif lorsqu’il s’agit de s’inscrire dans une continuité familiale. L’héritage, « c’est une manière d’allonger son être » disait Montaigne. Chacun aussi se souvient de la fable de La Fontaine, « Le laboureur et ses enfants ». « Gardez-vous […] de vendre l’héritage que nous ont laissé nos parents. Un trésor est caché dedans », ordonnait le vieil homme sur son lit de mort. Autant dire que l’héritage, fruit du travail d’une vie, de la sueur et du sang de nos parents et grands parents, écrit notre histoire et nos souvenirs. Et voir l’Etat intervenir dans cette transmission pour la ponctionner avec des taux parmi les plus élevés des pays de l’OCDE est pour certains insupportable et injuste.

Mais poser la question de l’héritage c’est aussi soulever celle de l’inégalité devant le patrimoine – bien supérieures à celles des revenus du travail selon le Conseil d’analyse économique (CAE) – ou encore celle des niveaux de taxation du travail et du capital. Ceux qui ont les patrimoines les plus importants savent d’ailleurs jouer de l’optimisation pour payer le moins possible de droits de succession. C’est la raison pour laquelle les propositions des candidats à la présidentielle sont particulièrement clivées entre la gauche et la droite. À droite, la priorité est d’alléger au maximum les droits de succession, voire de les supprimer et de faciliter les donations. À gauche, l’allègement ne serait réservé qu’aux classes moyennes, les plus aisés se voyant surtaxés. « Au-delà de 12 millions, je prends tout », martèle Jean-Luc Mélenchon.

Entre ces deux extrémités, entre ce « tout ou rien » se dessine certainement un juste milieu, une réforme vertueuse et conforme à la nécessaire solidarité nationale, dont les grandes lignes déjà ont été proposées par le CAE et des économistes. Une réforme qui permette à tous les Français de se constituer et de transmettre un patrimoine plutôt que ce ne soit que l’impôt qui soit en héritage…

(Edtorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 14 février 2022)

Nouveaux gourous

gourou

Lorsque l’actualité met au jour des dérives sectaires d’ampleur, immanquablement, nous repensons à toutes ces affaires qui ont marqué les esprits. À commencer par celle du Temple du Peuple, la secte fondée par le révérend Jim Jones en 1955 aux États-Unis, et qui s’acheva le 18 novembre 1978, à Georgetown, au Guyana, par la mort de 923 adeptes poussés au suicide collectif par leur gourou. Nous repensons aux suicides-massacres des membres de l’Ordre du Temple Solaire au Canada, en Suisse et en France entre 1994 et 1997. Nous repensons aussi à l’affaire des reclus de Monflanquin, onze membres d’une famille de notables bordelais tombés pendant dix ans sous la coupe d’un manipulateur hors pair qui, du Lot-et-Garonne à Oxford en Angleterre, va dépouiller ses proies sur lesquelles il exerçait une implacable emprise mentale. Toutes ces affaires, spectaculaires, hors normes, constituent néanmoins comme la partie émergée d’un iceberg car les phénomènes sectaires, l’emprise d’un homme ou d’une femme sur son semblable ou sur un petit groupe sont malheureusement très – trop – nombreux.

Car les gourous, pour préserver leur « business », savent parfaitement jouer avec les autorités sur la corde sensible en mettant en avant la liberté d’expression ou celle de croire. Le premier rapport sur le sujet remis par le député André Vivien en 1983 ne s’appelait-il pas « Les sectes en France. Expression de la liberté morale ou facteurs de manipulation ? » Face à la cohorte des manipulateurs, isolés ou parfaitement structurés dans de prétendues « églises », des hommes et des femmes se sont levés comme les députés Alain Gest et Jacques Guyard qui publièrent en 1996 un rapport sur l’Ordre du Temple solaire. À côté de remarquables associations qui aident les familles de proches sous emprise, on peut aussi citer l’engagement de Jean-Pierre Brard, Nicolas About, Catherine Picard, Georges Fenech, Philippe Vuilque, etc.

Leur implication dans la lutte contre les sectes a permis la création de l’Observatoire interministériel sur les sectes en 1996, puis de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) en 2002. Le transfert de la celle-ci de Matignon vers le ministère de l’Intérieur, au sein d’un secrétariat spécialisé dans la radicalisation (le CIPDR, Comité Interministériel de Prévention de la Délinquance et de la Radicalisation), fin 2019, a inquiété à juste titre de voir disparaître un outil plus nécessaire que jamais avant que le Premier ministre n’apporte des garanties.

Car le phénomène sectaire n’a cessé de croître : on estime à 500 le nombre de groupes sectaires, 500 000 le nombre d’adeptes et 60 000 à 80 000 le nombre d’enfants élevés dans un contexte sectaire. Selon la Miviludes, un quart des Français dit avoir été personnellement contacté par une secte et 20 % connaissent personnellement une ou plusieurs personnes victimes de dérives sectaires. La pandémie de Covid-19 avec ses confinements qui ont provoqué questionnements et peurs, n’a hélas pas arrangé les choses. Délaissant le spirituel au profit de la santé, du bien-être ou du développement personnel, de nouveaux gourous sont apparus, agissant de plus en plus au sein de communautés virtuelles sur internet. Autant dire que le combat de la société contre ces mouvements sectaires aliénant l’être humain sera de longue haleine.

(Editorial publié dans La D2pêche du Midi du dimanche 13 février 2022)

Mauvais calcul

 

maths

« Récoltes et semailles ». Tel est le titre d’un pavé de 2 500 pages que viennent de publier les éditions Gallimard au terme d’une folle épopée commencée en 1983. Il s’agit de l’œuvre posthume d'Alexandre Grothendieck, considéré comme l’un des plus grands mathématiciens du XXe siècle, qui révolutionna la géométrie algébrique comme Einstein la physique. Retiré en Ariège et vivant comme un ermite, ce géant des maths disparaît en 2014 dans une quasi-indifférence. Mais celui qui reçut la médaille Fields – le « Nobel » des maths – en 1966, laisse derrière lui quelque 70 000 pages manuscrites à déchiffrer et qui pourraient renfermer la clé de problèmes jusqu’ici restés insolubles.

L’histoire d’Alexandre Grothendieck illustre le paradoxe qui frappe la France. D’un côté, notre pays peut s’enorgueillir d’avoir 13 lauréats de la médaille Fields, de disposer de structures reconnues à l’international comme l’École normale supérieure de Paris ou l’institut Henri-Poincaré, et d’avoir donné à l’Histoire mondiale des sciences de grands noms comme Descartes, d’Alembert, Blaise Pascal, Condorcet ou plus récemment Laurent Lafforgue ou Cédric Villani. Et de l’autre côté, année après année, la France plonge dans les classements internationaux, Pisa ou Timms, en affichant des résultats calamiteux en mathématiques, bien en deçà de nos voisins européens ou loin de la moyenne des pays de l’OCDE…

Les raisons de cette baisse de niveau chez les élèves sont bien sûr multiples entre formation insuffisante de professeurs, manque de moyens et aussi développement d’un fort sentiment d’autodépréciation très répandu, tant chez les élèves que chez les adultes. Une récente enquête a bien montré que 85,9 % des jeunes interrogés disaient aimer les mathématiques… mais un élève sur deux ajoute qu’il en a peur.

Pour conjurer cette peur, refuser la fatalité et redonner le goût des maths à ceux qui n’en ont pas forcément la bosse, le rapport Villani-Torossian a proposé, en 2018, 21 mesures pour l’enseignement des mathématiques. De la priorité dans le premier degré à la formation continue des professeurs, du renforcement des échanges avec les autres disciplines à la volonté d’ériger les maths en priorité nationale, le rapport était ambitieux pour redresser la barre.

C’était sans compter sur la réforme du bac. Soucieux de briser une sélection par les maths que certains dénonçaient depuis des lustres, Jean-Michel Blanquer a invisibilisé les mathématiques en les sortant du tronc commun d’enseignement. Le résultat, catastrophique aux yeux de l’ensemble des sociétés savantes et associations de mathématiques, ne s’est pas fait attendre sur les élèves qui font de moins en moins de maths et notamment les filles. Jean-Michel Blanquer vient d’admettre son mauvais calcul et entend mettre « plus de mathématiques » sans toutefois préciser comment. Il y a urgence car pour construire le monde de demain, celui de l’intelligence artificielle, des algorithmes, de la robotique ou de la réindustrialisation, nous aurons besoin d’ingénieurs, de mathématiciens qu’il nous faut former maintenant.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 9 février 2022)

Le combat du siècle

scanner

La Journée mondiale contre le cancer, qui se déroule aujourd’hui, constitue incontestablement un utile rappel pour l’humanité qui, depuis deux ans, concentre tous ses efforts sanitaires contre l’épidémie de Covid-19. Car si chacun imagine bien que la pandémie, comme toutes celles qui l’ont précédée, finira par s’éteindre – peut-être cette année, espère prudemment l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) – la lutte contre le cancer, qui a coûté la vie à 10 millions de personnes en 2020 selon l’OMS, demeure bel et bien le combat du siècle. Un combat de longue haleine, rendu difficile par la multiplicité des cancers, mais un combat qu’il ne faut pas lâcher car la recherche avance à grand pas, certains cancers sont désormais guérissables, et la fatalité laisse place pour les malades à l’espoir.

Ce combat-là a été singulièrement freiné par l’épidémie de Covid-19, qui a provoqué d’importantes perturbations dans les services de soins pour le cancer et exacerbé les inégalités existantes en matière de santé partout dans le monde, tant dans le suivi des soins pour les malades que pour la réalisation des diagnostics. Le professeur Axel Kahn, président de la Ligue contre le cancer, s’alarmait ainsi à l’automne 2020 de constater qu’on n’avait pas pu détecter 30 000 cancers en France. Ces diagnostics précoces permettent, en effet, de détecter des lésions précancéreuses avant qu’elles n’évoluent en cancer, et donc de les traiter avec des thérapeutiques moins lourdes et moins agressives.

Cette Journée mondiale est donc l’occasion d’appeler à la mobilisation pour dépister mieux et davantage, voire d’élargir ces diagnostics comme vient de le préconiser la Haute autorité de santé pour le cancer du poumon, l’un des plus meurtriers. Diagnostiquer davantage, faire en amont un travail de prévention de la population – 40 % des cancers dus à notre hygiène de vie ou à notre environnement sont évitables – font donc pleinement partie des plans de lutte contre le cancer que mettent en place de nombreux pays, dont la France qui a mis à jour le sien l’an passé pour les dix ans qui viennent.

À côté de cette activité de terrain, la recherche scientifique avance à grand pas, aussi discrètement que sûrement et la Journée mondiale est aussi l’occasion de saluer le travail réalisé par tous ces chercheurs qui explorent de nouvelles pistes, à la fois plus efficaces et moins invasives pour les malades. Ainsi ces dernières années, de nouveaux médicaments, des thérapies cellulaires et géniques, ont bouleversé notre approche. Et le fameux ARN messager, que l’on a découvert à l’occasion de la mise au point des vaccins anti-Covid, ouvre de nouvelles perspectives.

La lutte contre le cancer, deuxième cause de décès dans le monde, est un enjeu de santé publique pour l’humanité. Aujourd’hui plus que jamais, elle nécessite une mobilisation internationale du même niveau que celle qui nous venons de vivre contre le Covid-19 et qui a permis de trouver un vaccin en un temps record. L’objectif d’un monde sans cancer est encore éloigné mais à portée de main.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 4 février 2022)

Nouvelle ère

Airbus

Dans le monde de l’après-Covid que tout le monde attend impatiemment et qui peine encore à émerger, un secteur illustre particulièrement les bouleversements à venir parce qu’il a sans doute été le plus touché par la pandémie : l’aviation. Aujourd’hui, à l’heure où il faut imaginer la suite, le secteur aérien est sans doute celui qui doit relever le plus de défis, socio-économiques, environnementaux, industriels et technologiques.

Socio-économique en premier lieu car l’aérien a payé un très lourd tribut au Covid-19 qui a cloué au sol les avions dès mars 2020. Que ce soit pour les compagnies aériennes qui ont subi une chute historique du trafic aérien – – 66 % de baisse, du jamais vu depuis les attentats du 11-Septembre – ou les constructeurs qui ont enduré l’annulation de commandes. Pour tous les métiers qui, de près ou de loin, travaillent pour l’aérien, le choc a été redoutable et, sans doute, les aides publiques en France – chômage partiel, prêts garantis par l’Etat et plan de soutien à la filière aéronautique (15 milliards d’euros mobilisés) – ont permis d’éviter un crash socio-économique pour les quelque 300 000 emplois directs et indirects dans notre pays. La situation s’améliore ; le géant européen Airbus retrouve des commandes et ré-embauche. Mais le secteur reste fragile pour affronter les défis à venir.

L’environnement constitue justement pour l’aviation un défi de taille du monde d’après : comment réinventer l’avion pour les années à venir ; comment tenir l’objectif de réduire de 45 % des émissions de CO2 de tous les vols domestiques et au départ de l’UE d’ici 2030 ; comment rendre les aéroports plus verts, mais aussi comment inscrire ces préoccupations dans les nouvelles réflexions sur les mobilités entre ceux qui prônent la sobriété absolue en supprimant certains vols au profit du train – encore faut-il que les lignes ferroviaires existent – et ceux qui veulent permettre à tous la possibilité de voyager à coût raisonnable ?

Pour assurer l’équilibre économique du secteur et répondre aux enjeux environnementaux qui n’étaient pas par le passé sa priorité, le secteur aérien doit donc innover, retrouver cet esprit pionnier qui a toujours été sa marque, cette audace qui a fait passer pour des fous Clément Ader ou les frères Wright, Alberto Santos-Dumont ou Charles Lindbergh. L’avion « zéro émission », électrique ou à hydrogène, l’usage de biocarburants ou de kérosène de synthèse et demain, qui sait, l’avion solaire cher à Bertrand Piccard.

L’explorateur suisse, qui fut l’an dernier le parrain du forum Le Monde nouveau organisé par le Groupe Dépêche, exhorte le secteur aérien à sortir de ses habitudes, à rompre avec les conservatismes pour imaginer dès maintenant l’aviation de demain. La « déclaration de Toulouse » qui doit être signée par les acteurs européens peut constituer une étape importante, le signal d’une nouvelle ère.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 3 février 2022)


Remise à plat

peage

Ce n’est pas la première fois que la renationalisation des autoroutes s’invite dans le débat public. Avant chaque 1er février, date de révision des tarifs selon les contrats signés entre l’Etat et les sociétés concessionnaires d’autoroutes (SCA), le débat refait surface. Cette année n’échappera pas à la règle d’autant plus qu’elle intervient dans un contexte social et politique tendu. D’un côté, les Français sont confrontés à un retour de l’inflation, à la flambée des prix à la pompe qui semble ne pas pouvoir s’arrêter de sitôt. Et de l’autre la campagne électorale pour la présidentielle suscite de la part des candidats de nombreuses propositions pour redonner du pouvoir d’achat aux Français, dont la renationalisation.

Mais si cette hausse de 2 % en moyenne, appliquée aujourd’hui par les quelque 23 sociétés privées qui gèrent 9 000 kilomètres d’autoroutes sur 12 000 existants, passe si mal, c’est parce qu’elle est la plus importante depuis 2012. L’an passé elle n’était que de 0,44 % ; les concessionnaires ayant répondu partiellement à l’appel à la modération que le gouvernement avait lancé après la crise des Gilets jaunes – celle-là même qui avait vu incendiés quelques péages… Las, après deux années, retour à des hausses sans « ristourne ».

Les sociétés d’autoroutes auraient tort de ne pas en profiter car elles sont tout simplement dans leur bon droit, profitant à fond des clauses de contrats de concessions signés en 2006 par Dominique de Villepin (pour 14,8 milliards d’euros) puis révisés en 2015 par un gouvernement dont le ministre de l’Economie était un certain Emmanuel Macron. Des contrats qui leur sont très favorables et qui leur ont permis ces dernières années de réaliser des bénéfices records, faisant des autoroutes de véritables poules aux œufs d’or pour les actionnaires de ces grands groupes avec 20 à 24 % de marges. Et gare à l’Etat s’il veut tenter de réguler les tarifs. En 2015, Ségolène Royal souhaitait un gel des prix… mais en contrepartie, l’État a dû accepter de compenser intégralement ce gel par des hausses de tarifs additionnelles ultérieures, les 1er février de chaque année de 2019 à 2023… Au final, le « gel » ponctuel aura entraîné un surcoût de 500 millions d’euros pour les usagers, selon les évaluations de l’Autorité de régulation des transports ferroviaires et routiers (Arafer).

La renationalisation que proposent plusieurs candidats à la présidentielle et qui recueillait en octobre dernier l’approbation de 87 % de Français, serait-elle une bonne chose ? La rupture des contrats de concessions – que certains experts jugent mal rédigés – qui courent jusqu’entre 2031 et 2036 obligerait l’Etat à verser aux sociétés de lourdes indemnités (15 milliards d’euros). À cela s’ajouterait « la reprise de la dette des sociétés concessionnaires, soit 30 milliards d’euros incluant les obligations d’investissements et de travaux prévus dans les contrats d’origine », souligne une étude de l’Ifrap, qui ajoute ensuite le coût annuel d’entretien du réseau autoroutier (1,6 milliard). Au final, la renationalisation serait donc potentiellement très coûteuse pour l’Etat.

Entre le statu quo de plus en plus intenable et une très chère renationalisation, une remise à plat s’impose avec de nouvelles mesures, à commencer par une nouvelle formule d’indexation du tarif des péages.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 1er février 2022)