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Éditos

Le débat à l’envers

docteur

Voilà bien deux rapports très embarrassants dont le gouvernement se serait sans doute bien passé et qui, chacun, pourrait porter atteinte à sa crédibilité dans la gestion des finances publiques, alors que le déficit et la dette de la France se sont envolés.

Le premier, publié hier, vient de la commission des comptes de la Sécurité sociale (CCSS). Il pointe qu’en 2024, le déficit de la Sécu pourrait être supérieur de 6 milliards d’euros aux prévisions de la loi de financement de la Sécurité sociale pour 2024, qui tablait sur un solde négatif de 10,5 milliards d’euros. Le déficit pourrait ainsi atteindre 16,6 milliards. En cause, l’évolution des « recettes de prélèvements sociaux sur les revenus d’activité » et des ressources fiscales bien moins dynamique que ce que le législateur prévoyait à l’automne 2023…

Le second rapport, publié mercredi, est celui de la Cour des comptes sur la Sécurité sociale. Les magistrats de la rue Cambon, cinglants, estiment qu’il y a une « perte de maîtrise des comptes sociaux ». Et de pointer que les prévisions actuelles du gouvernement « montrent une dégradation continue » et « non maîtrisée » du déficit de la Sécu, « qui atteindrait 17,2 milliards d’euros en 2027, sans plus de perspective de stabilisation et encore moins de retour à l’équilibre ». « Il y a des gisements importants » d’économies, assure le président de la Cour Pierre Moscovici, ancien ministre socialiste de l’Économie et ex-commissaire européen, mais il faudra de la « volonté politique » pour les mettre en œuvre, prévient-il, laissant entendre que l’exécutif en aurait manqué jusqu’à présent. Cette sortie – que d’aucuns jugeront politique – a dû être appréciée à l’Elysée et à Bercy, à moins de dix jours des élections européennes qui s’annoncent catastrophiques pour la majorité présidentielle.

Si la Cour de comptes proposera fin juin « des pistes d’économies concrètes », elle en a d’ores et déjà lancées qui constituent autant d’irritants. Elle propose ainsi de s’attaquer aux exonérations de cotisations sociales sur les compléments de salaire, de mieux réguler les médicaments innovants, puis, surtout, de ne plus indemniser les arrêts maladie de moins de 8 jours ou réduire à deux ans la durée maximale d’indemnisation…

Remettre sur le tapis les arrêts maladie comme seule variable d’économie replonge ainsi les Français dans les débats de l’automne lorsque le gouvernement s’était lancé dans une chasse aux arrêts de travail « de complaisance » qui avait ulcéré les syndicats de médecins. L’exécutif avait notamment prévu la multiplication des contrôles, l’encadrement des prescriptions d’arrêts de travail en téléconsultation pour stopper le coût des arrêts maladie, chiffré en juin 2023 à 14 milliards d’euros.

« Coupable d’être malade, levez-vous », fustigeait le Dr Marty, président de l’UFML. D’autres déploraient que ne soient pas pris en compte la hausse du nombre de personnes en emploi, notamment des seniors, le nombre encore trop élevé d’accidents du travail ou l’impact persistant de la crise Covid sur les salariés qui expliquent aussi le poids des arrêts de travail et leur réalité. Devant le tollé, Pierre Moscovici a rétropédalé hier, assurant que la Cour des comptes imaginait que ce soit aux entreprises, plutôt qu’à l’Assurance maladie, de prendre en charge le salaire des malades pendant les 8 jours… Trop tard, la polémique est lancée et pose le débat à l’envers. Car plutôt que de chercher à faire des économies à tout prix sur la santé, il faudrait au contraire avoir une vraie réflexion sur les dépenses de santé qui, au vu du vieillissement de la population, vont inéluctablement augmenter dans les années à venir…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 31 mai 2024)

Mal français

 

medicaments

De toutes les revendications et motifs de colère des pharmaciens qui ferment leurs officines pour une grève historique par son ampleur ce jeudi, la lutte contre les pénuries de médicaments est celle qui intéressera sans doute le plus le grand public. Car depuis des mois, des millions de Français ont été confrontés à des médicaments manquants, avec parfois de grandes difficultés pour trouver des solutions alternatives.

Antibiotiques, anticancéreux, vaccins, voire Doliprane : la liste des produits en rupture de stock ou distribués au compte-gouttes s’est inexorablement allongée. En 2023, l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) a ainsi recensé près de 5 000 signalements de ruptures ou de risques de rupture, un chiffre en constante augmentation depuis une décennie. Cette situation est d’autant plus préoccupante que certains médicaments touchés sont indispensables pour certains patients, mettant en péril des traitements vitaux.

Les causes de ces pénuries sont évidemment multiples, mais la perte de notre capacité industrielle à produire des médicaments sur notre sol est l’un des aspects clé de ce dossier. Depuis plusieurs années, la mondialisation a profondément transformé l’industrie pharmaceutique et la recherche de coûts de production toujours plus bas pour maintenir les profits conséquents des laboratoires a entraîné une délocalisation massive de la fabrication des principes actifs vers des pays asiatiques, notamment la Chine et l’Inde, qui produisent aujourd’hui près de 80 % des principes actifs utilisés dans les médicaments européens. Cette concentration géographique rend la chaîne d’approvisionnement vulnérable aux aléas politiques, économiques et sanitaires. La pandémie de Covid-19 en a été une triste illustration : les chaînes de production et de distribution ont été gravement perturbées, exacerbant les pénuries, que ce soit pour les médicaments comme pour les masques dont nous nous sommes aperçus avec effarement qu’ils étaient quasi totalement produits en Chine.

La pandémie a ainsi constitué un révélateur de nos fragilités nous poussant à agir pour relocaliser les productions de médicaments jugés essentiels. Cette prise de conscience d’une souveraineté sanitaire à reconquérir, en France comme en Europe, était essentielle mais pas suffisante car la relocalisation est aussi complexe que coûteuse. Elle nécessite des investissements colossaux pour reconstruire des usines, recruter et former du personnel qualifié, et garantir la compétitivité des sites de production, le tout en respectant des normes très exigeantes et des contraintes administratives, fiscales et financières qui peuvent être lourdes.

La France a lancé ce vaste chantier avec les fonds de France 2030 ; elle a aussi su attirer des investissements étrangers avec Choose France (2 milliards d’euros). Mais à ce plan de relocalisation qui va prendre plusieurs années, il faut ajouter des mesures plus immédiates pour sécuriser l’approvisionnement des médicaments.

À cet égard, la mobilisation doit nous impliquer tous pour en finir avec ce mal français : les patients en modérant s’ils le peuvent leur consommation de certains médicaments, les médecins en évitant les prescriptions superflues, les pharmaciens en ayant un système de gestion plus fin et la possibilité de réaliser des substitutions thérapeutiques.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 30 mai 2024)

Pluralisme

europe

Trente-huit listes se présentent aux prochaines élections européennes du 9 juin, quatre de plus qu’en 2019. Un record que la France partage cette année avec l’Espagne. Et un casse-tête pour les communes qui sont donc tenues de préparer trente-huit panneaux électoraux pour accueillir les affiches des candidats.

Et pourtant, ces emplacements resteront souvent vides, car ces « petites listes », souvent inconnues des Français et montées spécifiquement pour ce scrutin, n’ont pas les moyens d’imprimer des affiches, ni même des professions de foi ou des bulletins de vote. Si elles ne visent évidemment pas la barre illusoire des 5 % des suffrages à partir desquels on obtient des députés, elles ne visent pas non plus le seuil de 3 % pour se faire rembourser les frais de campagne. Avec quelques dizaines de milliers de voix espérées, leur objectif est simplement d’utiliser la caisse de résonance des élections européennes pour faire entendre et connaître leurs idées.

La logistique d’organisation des élections européennes avec trente-huit listes amène à s’interroger sur la nécessité d’établir à l’avenir quelques règles de candidature. Il a suffi, pour se présenter aux européennes, de réunir 81 personnes sans aucun critère de représentation géographique là où les candidats à l’élection présidentielle doivent réunir 500 parrainages d’élus issus d’au moins 30 départements ou collectivités d’outre-mer différents. Et lorsque l’on regarde ce que font nos voisins, on constate qu’à la règle commune imposée aux 27 États membres (suffrage direct à la proportionnelle), certains pays ont ajouté des critères comme la parité hommes-femmes sur les listes, des interdictions de cumul de mandat ou la possibilité de panacher les listes. Trois pays ont opté pour des circonscriptions régionales et non pas nationales, ce que la France a pratiqué en 2009 et 2014. Autant de pistes pour « filtrer » les listes sans pour autant censurer la diversité de l’expression politique.

On peut évidemment être tenté de se gausser de ces listes aux dénominations parfois pompeuses et dont certaines ne défendent qu’une seule idée, sans aucun programme global. Mais, après tout, ce foisonnement n’est-il pas l’essence même de la démocratie, son pluralisme, que rêveraient d’avoir certains habitants dans le monde qui vivent sous le joug de dictatures où l’on ne vote pas ou pas librement ? Cette profusion de listes ne montre-t-elle pas aussi qu’en dépit de la désaffection chronique des citoyens pour la politique, qui se traduit par des taux d’abstention importants et une défiance envers les grands partis, certains veulent encore s’engager, débattre, convaincre et se soumettre au verdict des urnes ? En ce sens, ces 38 listes disent quelque chose de la France, racontent l’état démocratique du pays, son paysage politique archipélisé, ses obsessions, ses craintes comme ses espoirs.

Au soir du 9 juin, les responsables politiques seraient bien inspirés de regarder les scores des « petites listes » en ayant à l’esprit le mot de Camus, qui estimait que « la démocratie, ce n’est pas la loi de la majorité, mais la protection de la minorité. »

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du 29 mai 2024)

Contrechoc

école

Le 5 décembre dernier, Gabriel Attal, alors ministre de l’Éducation nationale, avait voulu couper l’herbe sous le pied de l’OCDE qui publiait ce jour-là son classement PISA présentant un bilan des compétences des élèves de 15 ans dans des domaines fondamentaux comme les mathématiques ou la compréhension écrite. C’est que pour le jeune ministre, il s’agissait de montrer qu’il entendait agir vite face aux résultats catastrophiques des élèves français, notamment une chute historique du score de la France en mathématiques (-21 points), trois fois plus élevée que dans les évolutions observées dans les enquêtes antérieures.

Au choc de ces mauvais résultats, Gabriel Attal a donc théorisé un « choc des savoirs ». Derrière le slogan facile, une kyrielle de mesures comme le retour du redoublement, de l’autorité, les groupes de niveaux au collège, un diplôme national du Brevet qui conditionne le passage en seconde, de nouveaux programmes dans l’élémentaire, la fin du correctif académique du brevet et du baccalauréat et même un outil d’Intelligence artificielle de remédiation ou d’approfondissement en français et en mathématiques. Un catalogue très fourni, bienvenue pour enfin relever le niveau des élèves selon les partisans de la majorité présidentielle – pourtant au pouvoir depuis alors six ans et donc comptable de ces mauvais résultats. Les opposants, dont la majorité des syndicats d’enseignants mis devant le fait accompli, y ont vu une tentative de diversion face au constat accablant de l’étude Pisa avec des mesures fleurant souvent bon les vieilles lunes et les marottes de la droite.

Au « choc des savoirs », les enseignants opposent donc depuis décembre au gré de manifestations – la dernière ce samedi – un contrechoc en disant leur opposition à ces mesures et à leur philosophie, particulièrement les « groupes de niveau » qui signifient, à leurs yeux, le démantèlement du collège unique. L’actuelle ministre de l’Éducation nationale, Nicole Belloubet, les qualifiait d’ailleurs en 2016 de « fariboles »… Rebaptisés « de besoin » par cette dernière, ces groupes vont séparer les élèves de 6e et de 5e dès la rentrée prochaine en maths et français, puis ceux de 4e et de 3e à la rentrée 2025. Le gouvernement a beau promettre de la souplesse, les enseignants voient mal comment ces groupes « de tri des élèves » pourraient fonctionner sans le recrutement préalable de nouveaux professeurs, jugé impossible à budget constant avec la loi de programmation budgétaire 2023-2027.

La question du « retour » du redoublement, jusqu’alors exceptionnel, fédère, là aussi, les mêmes colères des enseignants qui déplorent que le gouvernement passe outre toutes les études sur le sujet qui montrent autant l’inefficacité des redoublements que leur côté stigmatisant.

Au final, faute de dessiner une vision d’ensemble cohérente, ce « choc des savoirs », par ailleurs rejeté par le Conseil supérieur de l’Éducation, est assimilé par les enseignants et certains parents comme la réforme de trop, qui passe en force en évitant de répondre aux vrais défis de l’Éducation nationale, notamment en termes de rémunération et de recrutement des professeurs, de lutte contre les inégalités et les assignations sociales entre les élèves et de différence de traitement entre le public et le privé sous contrat. Contre ce séparatisme scolaire qu’illustra l’éphémère ministre Amélie Oudéa-Castera, sa prédécesseure Najat Vallaud-Belkacem et le sociologue François Dubet viennent de lancer un appel dans un livre contre les ghettos scolaires et pour davantage de mixité sociale à l’école dont les études montrent qu’elle est bénéfique pour tous les élèves.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 27 mai 2024)

Esprit critique

cyber


« La désinformation est une drogue, que le patron du KGB Iouri Andropov comparait à la cocaïne : la priorité devrait donc être autant de s’attaquer à sa production et à son trafic, que d’apprendre à ses usagers à s’en défaire et à la population de s’en prémunir », rappelle David Colon, professeur à Sciences Po, historien et spécialiste de la propagande, qui a récemment publié « La guerre de l’information » (Ed. Tallandier). Cette définition, née pendant la Guerre froide, montre que la désinformation, les opérations de manipulation, de déstabilisation, les ingérences d’un pays dans les affaires d’un autre ne sont pas nouvelles. Mais dans des sociétés de plus en plus connectées, où le numérique irrigue des pans entiers de leur fonctionnement dans les domaines économiques, médiatiques, de la santé, de la sécurité, de l’énergie… cette désinformation est désormais démultipliée, peu coûteuse et simple à réaliser. Et d’autant plus facile à mettre en œuvre dans des sociétés démocratiques ouvertes, où les libertés publiques ne sont pas entravées.

En matière d’ingérences, la Russie est bel et bien aujourd’hui la menace la plus importante pour la France et l’Europe. Le rapport de la commission spéciale sur l’ingérence étrangère (ING2n) du Parlement européen, présidée par Raphaël Glucksmann, l’a parfaitement démontré. Tout comme l’imposant rapport de l’Institut de Recherche Stratégique de l’École Militaire sur « Les opérations d’influence chinoises » de Paul Charon et Jean-Baptiste Jangène-Vilmer avait montré l’étendue des actions de la Chine. Mais il y a bien d’autres acteurs, secondaires mais déterminés, comme on l’a vu avec les ingérences de l’Azerbaïdjan ces derniers jours en Nouvelle-Calédonie.

S’attaquer à la production et au trafic de la désinformation doit être érigé en priorité nationale si l’on veut préserver les fondements de notre démocratie. Si la France et l’Europe ont pris du retard, par naïveté parfois, par manque d’organisation souvent, elles sont en train de mieux se structurer, de mieux collaborer. En France, la DGSE, la DGSI, Tracfin, l’ANSSI et Viginum se coordonnent mieux pour détecter, suivre, surveiller, arrêter les menaces – notamment les cybermenaces – et ceux qui les pensent et les propagent. Et demain, peut-être, riposter si besoin.

Apprendre aux usagers des outils numériques – nous tous ! – à se défaire de la désinformation ambiante que l’on subit et qui nous piège parfois, et à la population à s’en prémunir constitue le second volet d’action contre les ingérences. À cet égard, l’affaire des Mains rouges sur le mur du Mémorial de la Shoah montre que l’on est sur le bon chemin. Calibrée pour indigner – à raison – et diviser, l’opération n’a pas fonctionné. Instruits de la précédente affaire des étoiles de David peintes sur les murs de Paris en octobre et orchestrée par les services secrets russes, les internautes comme la classe politique se sont cette fois méfiés, ont douté, ont attendu que l’enquête avance. Bref ont exercé leur esprit critique de citoyen qui est une arme face à tous les manipulateurs.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du dimanche 26 mai 2024)

Signal d’alarme

interpol


Les images sont de mauvaise qualité mais elles persistent sur nos rétines. Car si elles rappellent celles de jeux vidéo ou de séries télévisées américaines, elles montrent hélas pourtant bien un terrible drame survenu en France et une réalité de la criminalité : l’attaque sanglante d’un fourgon pénitentiaire au péage de l’A13 à Incarville, la semaine dernière, au cours de laquelle deux surveillants, Fabrice Moello et Arnaud Garcia, ont perdu la vie. À l’heure de l’hommage national qui leur sera rendu ce mercredi par Gabriel Attal, la solidarité de la Nation entourera leurs familles, dignes et courageuses.

Si ce drame terrible – jamais vu en France depuis 1992 – nous émeut, il doit aussi constituer un signal d’alarme pour la société car il soulève des questions graves qui ne peuvent rester sans réponses durables. Cette attaque met ainsi d’abord en lumière les failles de la sécurité autour des transferts de détenus. Si une révision complète des protocoles de transfert s’impose, avec peut-être l’introduction de mesures technologiques plus avancées et une meilleure coordination avec les forces de l’ordre pour prévenir de telles tragédies, on peut aussi imaginer que certains actes d’audition pourraient davantage se faire en visioconférence sans attenter en rien aux droits de la défense.

Ensuite, ce drame pose la question de ce qui se passe dans les prisons, comment certains détenus peuvent se radicaliser et/ou continuer à diriger depuis leur cellule leurs trafics à l’extérieur. S’interroger sur ces aspects, c’est aussi s’interroger sur la surpopulation carcérale. Avec 76 766 détenus au 1er mars, la surpopulation carcérale a atteint un niveau sans précédent en France qui, d’un côté, constitue un terreau fertile pour la violence et le désespoir des détenus, et de l’autre crée des conditions extrêmement difficiles pour les surveillants pénitentiaires. À la suite du drame d’Incarville, ces derniers ont engagé mouvement de blocage des prisons. Ils ont obtenu d’Eric Dupond-Moretti, « des avancées » sur l’armement des surveillants, la sécurisation, le renouvellement des véhicules, la limitation des transferts. Des mesures bienvenues et nécessaires. Mais seront-elles suffisantes à long terme si la surpopulation carcérale continue à faire des prisons des cocottes-minute ? Il y a matière à interroger en profondeur notre politique pénale.

Enfin, et c’est peut-être le sujet le plus important que soulève le drame d’Incarville, la violence de cette attaque meurtrière doit nous alerter sur l’évolution de la criminalité liée au trafic de drogue. Certains politiques désireux d’instrumentaliser ce drame à quelques jours des élections européennes ont parlé de « mexicanisation » en référence aux règlements de compte sanglants auxquels se livrent les narcotrafiquants en Amérique centrale et du Sud. Nous n’en sommes pas là mais l’intensification de la violence qui entoure les trafics de drogue est une réalité largement soulignée dans le récent rapport de la Commission d’enquête sénatoriale sur l’impact du narcotrafic en France.

Un narcotrafic qui ne représente que la partie émergée de l’iceberg d’une criminalité organisée plus large. Obnubilée par le trafic de stupéfiants, la France ne regarde pas avec attention cette problématique, souligne la chercheuse Clotilde Champeyrache, spécialiste des mafias. Avant que ces narcotrafiquants ne s’infiltrent dans l’économie légale, il y a urgence, comme le recommande le Sénat, à sortir des opérations de communication et à frapper le « haut du spectre », c’est-à-dire la tête de ces réseaux criminels.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 22 mai 2024)

L'usure d'un régime

 

iran

La mort brutale du président iranien Ebrahim Raïssi dans le crash de son hélicoptère est-elle de nature à changer la politique de l’Iran, à l’intérieur comme à l’extérieur de ses frontières ? Pour l’heure, c’est surtout un statu quo qui se dessine, car le détenteur véritable du pouvoir n’est pas le président de la République mais bien le Guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, qui dirige le pays depuis 1989 d’une main de fer dans un gant de crin, avec les Gardiens de la Révolution islamique comme garde prétorienne militaire et religieuse.

La présidente en exil du Conseil national de la Résistance iranienne a beau estimer que la mort du « boucher de Téhéran » est un « coup stratégique monumental et irréparable porté au guide suprême des mollahs et à l’ensemble du régime, connu pour ses exécutions et ses massacres », le régime va justement tout faire pour contenir la moindre contestation, comme il le fait depuis que la jeunesse iranienne scande « Femme, vie, liberté » en hommage à Mahsa Amini, morte fin 2022 pour un voile mal porté.

L’Iran reste ainsi « une kleptocratie doublée d’une thanatocratie, une klepthanatocratie, c’est-à-dire un régime corrompu qui s’approprie les richesses d’un pays et se maintient au pouvoir en régnant par la mort et par la peur des mises à mort », selon la définition qu’en a faite François-Henri Désérable dans son récent livre « L’usure d’un monde » (Ed. Gallimard). Sur les traces de Nicolas Bouvier qui traversa l’Iran et en tira un chef-d’œuvre de la littérature de voyage, « L’usage du monde » en 1963, Désérable a pu rencontrer la jeunesse iranienne d’aujourd’hui, de Téhéran à Ispahan jusqu’aux confins du Balouchistan. Son constat est double : un immense désir de liberté à la hauteur d’un pays grandiose d’un côté, une République islamique aux abois qui réprime dans le sang toute dissidence.

L’opposition en exil veut croire que la mort de Raïssi va être un catalyseur du mécontentement et « va inciter la jeunesse rebelle à l’action ». Les scènes de joie publiées sur les réseaux sociaux à l’annonce de la disparition du président montrent bien que, derrière la peur, bout toujours le courage, en dépit des risques d’arrestation, de prison, de torture et d’exécution. Mais la mort brutale de Raïssi pourrait tout aussi bien raidir encore un peu plus un régime vulnérable dont le Guide suprême, âgé de 85 ans, vient de perdre celui qui aurait pu être son successeur, en dépit d’un mauvais bilan économique et d’une impopularité massive.

Dans la période incertaine qui s’ouvre pour l’Iran jusqu’à la présidentielle, plusieurs scénarios sont possibles, du renforcement des conservateurs au retour des réformistes, en passant par l’émergence d’un candidat populiste. Des choix cruciaux pour un pays de 88 millions d’habitants, qui seront observés à la loupe par les voisins de l’Iran, alliés et rivaux, par les mouvements terroristes que parrainent les mollahs, par la Russie et la Chine, et par l’Occident.

Reste à savoir si l’usure du régime est suffisante pour imaginer qu’advienne un tout autre Iran dont le rôle central dans la région et dans le monde pourrait changer le Moyen-Orient.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 21 mai 2024)

Prévenir et guérir

cancer

Prévenir vaut mieux que guérir. L’adage populaire n’est pas qu’une phrase de grand-mère, elle a aussi une réalité scientifique, et notamment en ce qui concerne les cancers. La publication ce mois-ci d’un rapport de l’Organisation européenne du cancer (ECO), qui épingle la France pour son immobilisme et son retard criant en matière de prévention, doit servir d’électrochoc. Car on estime qu’environ 40 % des cancers seraient évitables en agissant sur les principaux facteurs de risque désormais bien connus : consommation de tabac, d’alcool, alimentation déséquilibrée, inactivité physique, surpoids, exposition aux UV ou aux polluants environnementaux et professionnels…

Le chantier est vaste à condition d’y mettre des moyens financiers et humains et une volonté politique qui reste aujourd’hui insuffisante. Certes, le ministère de la Santé est devenu aussi celui de la Prévention avec le Covid et l’ancien ministre François Braun s’y montrait très sensible. Certes, il serait faux de dire que le gouvernement n’a rien fait et certains chiffres du rapport de l’ECO montrent que la France n’a pas à rougir sur les dépistages de certains cancers, proches de la moyenne européenne. Mais l’ECO pointe un réel manque de moyens, de coordination et de vision d’ensemble. Il est vrai que la prévention a longtemps été la parente pauvre des plans cancer successifs, éclipsée par les aspects curatifs et la recherche.

Des pistes d’amélioration de la prévention sont en tout cas sur la table sur au moins quatre axes. Le premier consiste à relancer de solides campagnes d’information et de sensibilisation auprès de la population, notamment sur le tabagisme, l’alcool, et l’obésité. L’absence de soutien du gouvernement au Dry January, cette opération incitant à être sobre en janvier après les fêtes, où l’annulation d’une campagne-choc de Santé Publique France ne doivent plus être possibles. Il faut au contraire multiplier les campagnes et notamment sur les supports numériques pour toucher les jeunes.

Le second axe de travail est l’amélioration du dépistage précoce, par ailleurs préconisé par le Plan européen de lutte contre le cancer. Il faut améliorer l’accès aux programmes de dépistage, notamment en réduisant les inégalités sociales et territoriales – 30 % des Français vivent dans un désert médical pointe l’ECO. L’instauration de rappels systématiques via les technologies numériques pourrait également augmenter la participation.

Le troisième axe est la promotion de la vaccination contre les infections oncogènes, telle que le papillomavirus (HPV) dont la vaccination est trop faible en France (42 % chez les filles contre 90 % en Europe). Il faut muscler les campagnes de sensibilisation dans les écoles et garantir l’accès gratuit à la vaccination pour tous les adolescents.

Enfin le dernier axe est celui de la recherche. Au-delà de celle sur les traitements où la France est en pointe, il faut mieux connaître les mécanismes de cancérisation afin de déboucher sur une médecine plus personnalisée.

La combinaison de ces leviers pour une meilleure prévention est évidemment complexe, mais elle porte en elle l’espoir de sauver des milliers de vies.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 16 mai 2024)

Apprendre à s'adapter

nuages

Un très long week-end du 8-Mai et de l’Ascension ensoleillé ; un week-end de Pentecôte sous la grisaille. Des températures dignes d’un mois d’été dans un cas, une fraîcheur plus conforme aux moyennes de saison dans l’autre. Ainsi va la météo, qui semble jouer au yo-yo… et avec nos nerfs. Une météo capricieuse qui donne ainsi du grain à moudre aux climato-sceptiques, ceux-ci trouvant toujours matière à rebondir lorsqu’un épisode de froid survient après un autre plus chaud pour contester le réchauffement climatique.

Et pourtant, au-delà des aléas de la météo du moment, le réchauffement climatique est bien là, poursuivant son inquiétante course vers des températures de plus en plus élevées. Début janvier, l’Organisation météorologique mondiale (OMM) a officiellement confirmé que 2023 avait été – et de loin – l’année la plus chaude jamais enregistrée avec une hausse des températures de +1,45 °C par rapport aux niveaux pré-industriels de 1850-1900. Une hausse qui se rapproche de la limite de +1,5 °C fixée par l’accord de Paris en 2015.

En mars dernier, l’OMM sonnait même « l’alerte rouge dans le monde » en publiant son rapport annuel. Et, le 10 mai, l’Organisation constatait que le mois d’avril 2024 avait été le plus chaud jamais enregistré avec une température moyenne de 15,03 °C, soit 1,58 °C plus élevée qu’un mois d’avril normal. Le mois dernier était le onzième mois consécutif de températures mondiales record, selon le service européen Copernicus sur le changement climatique (C3S).

Les conséquences de ce réchauffement sont désormais bien connues par les scientifiques comme par le grand public ou les agriculteurs qui y sont exposés. Canicules, inondations, sécheresses, incendies géants, villages en pénurie d’eau – y compris en Occitanie – ou encore cyclones tropicaux représentent autant d’événements extrêmes qui, partout dans le monde, entravent le développement et mettent en danger les populations. Le nombre de personnes ayant souffert d’insécurité alimentaire a, par exemple, plus que doublé entre 2019 et 2023, passant de 149 à 333 millions personnes dans 78 pays suivis par le Programme alimentaire mondial.

Ces phénomènes, pas forcément plus nombreux mais plus intenses, ne sont malheureusement pas près de s’arrêter. Et on a encore vu que ces dernières semaines ont été marquées par des vagues de chaleur extrêmes en Asie, de l’Inde au Vietnam, tandis que le sud du Brésil subissait des inondations meurtrières.

Autant de signaux qui doivent nous inciter à agir pour réduire nos émissions de CO2 en opérant une transition écologique forcément difficile mais indispensable pour les générations futures. Autant d’alertes aussi qui doivent nous amener à nous préparer, à nous organiser pour faire face aux événements extrêmes. À côté de ces enjeux, notre déception pour la météo maussade du week-end prochain paraît ainsi bien futile, mais elle peut aussi nous amener à prendre conscience que le temps de demain sera peut-être bien plus difficile et qu’il faudra bien apprendre à s’y adapter.

Tenir

ukraine

Les sénateurs américains républicains, partisans de Donald Trump, qui ont bloqué pendant des mois le vote d’une aide militaire à l’Ukraine trouvent-ils le sommeil depuis ce week-end ? Certains des Européens qui se sont perdus en tergiversations ces derniers mois pour savoir si l’Ukraine avait le droit ou non de cibler les bases de missiles et drones russes qui tirent vers elle ou de la doter de systèmes de défense aérienne performants se regardent-ils facilement dans leur miroir le matin ? Car si l’offensive terrible que mène depuis quelques jours l’armée de Vladimir Poutine dans la région de Kharkiv est si menaçante – avec une trentaine de villages du nord-est de l’Ukraine sous le feu hier et déjà près de 6 000 habitants évacués – c’est bien parce que la Russie profite d’un côté de sa supériorité numérique et de l’autre côté du manque de munitions et de matériel de Kiev.

Comme depuis le début de la guerre, le 24 février 2022, l’armée ukrainienne résiste de toutes ses forces, ses soldats se terrent dans les tranchées pour se protéger des nuées de drones russes et livrent courageusement « des batailles défensives et des combats acharnés » selon les mots du président ukrainien Volodymyr Zelensky. L’Ukraine a reconnu que la Russie engrangeait des « succès tactiques » à même de « saper le moral » de son armée, mais elle s’était préparée à cette offensive. Depuis des semaines, en effet, Kiev prévenait que Moscou pourrait ouvrir un nouveau front et tenter d’attaquer les régions frontalières du nord-est, alors que l’Ukraine est confrontée à des retards de livraison de l’aide occidentale promise et qu’elle manque de soldats. En décembre dernier déjà, au cours de sa conférence de presse annuelle, Volodymyr Zelensky peinait à masquer l’échec de sa contre-offensive entamée à l’été 2023 et, même si l’armée ukrainienne a marqué des points dans le contrôle de la mer Noire, anticipait une année 2024 « difficile ». Nous y sommes…

Cette offensive russe intervient aussi à quelques semaines d’un sommet pour une « paix globale, juste et durable » en Ukraine que va organiser la Suisse et auquel devraient participer 80 à 100 pays dont l’Ukraine, mais pas la Russie. Pour certains observateurs, Poutine pousserait ainsi son avantage aujourd’hui en cherchant à conquérir un maximum de territoires et de villes ukrainiennes qui lui serviraient de monnaie d’échange dans l’éventualité, non pas de la paix, mais d’un cessez-le-feu.

On n’en est pas encore là. Hier Volodymyr Zelensky en a appelé, une fois encore, au courage de ses soldats et à la résilience de son peuple. Gagnés par la lassitude après plus de 800 jours guerre, le découragement sans doute d’attendre l’aide militaire, et désormais la peur de bombardements russes incessants qui contraignent à l’exil, les Ukrainiens tiennent bon. Debout comme au premier jour...

(Editorial publié dans La Dépêche du mardi 14 mai 2024)

Vacances pour tous

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La pandémie de Covid-19, avec ses confinements, ses obligations sanitaires et ses fermetures de frontières qui avaient mis un coup d’arrêt brutal au tourisme en 2020 et 2021, est bel et bien derrière nous et les Français, comme tous ceux qui viennent visiter la France, ont retrouvé le goût des vacances et du voyage. Déjà, l’an passé, le taux de départ en vacances des Français de 15 ans et plus, que ce soit pour « au moins un » long séjour marchand de loisir avec hébergement payant ou pour un long séjour non marchand de loisir (hébergement chez la famille, des amis, ou en résidence secondaire), s’était élevé, selon le Baromètre Opodo 2024 publié le mois dernier, à 60,3 % en 2023, contre 59,6 % un an auparavant. Nul doute que cette année poursuivra sur cette voie si l’on en juge par l’engouement des locations suscité par les ponts de ce mois de mai.

À deux mois des grandes vacances, ceux qui n’ont encore rien prévu cherchent ainsi où passer l’été et font face aux sollicitations nombreuses tant de la part des grandes plateformes de réservations et de location qui multiplient les campagnes de publicité à la télévision ou sur les réseaux sociaux, que des comités régionaux de tourisme qui entendent bien capitaliser sur l’effet attendu des Jeux olympiques de Paris.

Dans ces recherches de vacances, la France séduit toujours autant. En 2023, pour leurs différents séjours, 77 % des Français avaient choisi l’Hexagone et 49 % l’étranger ou l’outremer. C’est que depuis le Covid, les vacances « à la maison » ont la cote. Un été bleu-blanc-rouge, c’est l’occasion de découvrir ou redécouvrir en famille ou entre amis les trésors de notre patrimoine culturel et naturel, la beauté de nos montagnes, des petites criques ou des grands espaces.

Et ce qui s’applique à la France s’applique aussi à notre région. Quatrième région touristique de France, avec ses 10 sites inscrits au Patrimoine mondial de l’Unesco, ses deux parcs nationaux, ses huit parcs naturels régionaux, ses 41 grands sites Sud de France et ses 50 ports de plaisance, l’Occitanie, entre Pyrénées, Massif Central et Méditerranée, dispose d’une offre d’une incroyable richesse à même de satisfaire tous les types de vacanciers. Les sportifs comme les familles, les adeptes de la randonnée comme ceux de la plage. Et pour tous les types de budget, ce qui est évidemment primordial alors que l’inflation est toujours là.

Car si certains préparent d’ores et déjà leurs vacances d’été, 40 % des Français ne partiront pas, empêchés la plupart du temps par des raisons financières. Face à ces inégalités, on ne peut que saluer l’énorme travail des structures d’éducation populaire héritières de Léo Lagrange – notamment le Secours populaire ou l’Union nationale des associations de tourisme et de plein air – qui œuvrent pour permettre au plus grand nombre de pouvoir partir afin que les vacances soient vraiment pour tous.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 10 mai 2024)

Parlons d'Europe

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Ce vendredi est la Journée de l’Europe, qui commémore la Déclaration Schuman du 9 mai 1950, discours fondateur prononcé avant la naissance de la Communauté économique européenne, l’ancêtre de l’Union européenne. L’occasion, à un mois des élections européennes, de se rappeler ce qui a conduit des pays autrefois ennemis, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, d’unir leurs destins pour assurer une paix durable en même temps qu’une nouvelle prospérité profitable à tous. Dans « Une Europe fédérée », Jean Monnet, l’un des pères de l’Europe avec Robert Schuman, expliquait alors « Nous ne coalisons pas des États, nous unissons des Hommes », forgeant là un idéal européen, rêvé à la fin du XIXe siècle par Victor Hugo comme des États-Unis d’Europe.

Année après année, l’Union a marqué des points pour avoir trouvé, souvent au terme de rudes négociations entre ses membres, des solutions que seule une communauté d’États était en mesure de mettre en place. Le marché commun, la monnaie unique, des programmes scientifiques, éducatifs (Erasmus), industriels (Airbus, Ariane), la Politique agricole commune, la citoyenneté européenne, etc. : autant de réalisations qui n’ont été possibles que parce que l’union fait la force. Un état d’esprit que l’on a encore vu à l’œuvre lors la législature qui s’achève : les 27, unis, ont pu collectivement surmonter la pandémie de Covid, faire face à la crise énergétique, mieux réguler les géants du numérique ou l’intelligence artificielle.

De la même manière, cette Europe – si souvent prise comme bouc émissaire facile des difficultés intérieures de ses membres – est face à d’immenses défis : quelle place face aux États-Unis, à la Chine, au Sud Global ? Quelles coopérations nouvelles développer, quelles protections de notre souveraineté mettre en place ? Comment réussir la transition écologique et numérique sans laisser personne sur le bord du chemin, ni les agriculteurs, ni nos industriels, ni les plus modestes ? Quel rôle dans les nouvelles technologies émergentes comme l’intelligence artificielle, le quantique, le new space, etc. ? Comment défendre nos régimes démocratiques de plus en plus menacés par des ingérences étrangères, une guerre informationnelle, et une guerre tout court qui frappe à nos portes, en Ukraine ?

Tout cela devrait occuper nuit et jour la campagne électorale et mobiliser l’opinion pour dessiner notre destin. Las ! Depuis des semaines, on assiste à une campagne franco-française qui n’est pas à la hauteur, où s’enchaînent polémiques stériles, invectives personnelles, tambouilles politiciennes, stratégies du coup d’après, c’est-à-dire 2027. Le gouvernement et le président de la République – dont la candidate est à la peine – n’arrangent rien par leurs interventions qui brouillent un peu plus le débat, faisant du 9 juin un scrutin national qu’il n’est pas. Pas étonnant que moins d’un électeur sur deux envisage d’aller voter. Pas étonnant non plus que l’extrême droite, qui tient un double discours entre Paris et Bruxelles, ait le vent en poupe, surfant sur les peurs et les idées simplistes.

Il reste un mois de campagne. Il est temps, collectivement, de se ressaisir pour parler de l’essentiel, parler, vraiment, de l’Europe et des projets que les eurodéputés français défendront avec leurs homologues. Et retrouver l’esprit européen des pères fondateurs de l’Europe.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 9 mai 2024)

LGV Toulouse-Bordeaux : enfin !

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Enfin ! Le projet de ligne à grande vitesse (LGV) entre Toulouse et Bordeaux a tellement joué l’Arlésienne ces dernières années pour ne pas dire ces dernières décennies ; la perspective de voir un jour un TGV en gare Matabiau qui rejoindrait Paris en trois heures dix a tellement viré au feuilleton fait d’avancées et de reculades que nous ne pouvions bouder notre plaisir, hier, pour le lancement symbolique des travaux de l’aménagement nord de Toulouse par les élus locaux et l’État.

Enfin, ce chantier à 14,3 milliards d’euros, financés à 40 % par l’État, 40 % par les collectivités et 20 % par l’Europe, se concrétise même s’il reste encore sur le chemin des opposants déterminés, notamment en Nouvelle-Aquitaine. Certains d’entre eux sont évidemment de bonne foi dans leur volonté de préserver la biodiversité – elle le sera majoritairement – ou dans leur peine de voir disparaître un patrimoine ou une maison – les indemnisations doivent dès lors être à la hauteur et nul doute qu’elles le seront.

D’autres, en revanche, sont de très mauvaise foi, qui, d’appels en tribunes, nous expliquent encore aujourd’hui, à l’heure du réchauffement climatique qui impose de développer des modes de transport moins émetteurs de CO2, que le TGV vers Toulouse serait un non-sens, un projet coûteux ou du passé et que les Occitans, finalement, pourraient se contenter d’une remise à niveau des trains Intercités ou de leur réseau TER. Des propos bien spécieux quand ils sont prononcés par des Bordelais, au premier rang desquels le maire EELV Pierre Hurmic, qui bénéficient, eux, des retombées socio-économiques du TGV Bordeaux-Paris qui – faut-il le rappeler – a été financé aussi par les contribuables occitans.

La réalité est qu’il était grand temps de réaliser la LGV Toulouse-Bordeaux. Comment justifier que Toulouse, l’une des métropoles les plus dynamiques du pays, que l’Occitanie et ses 6 millions d’habitants, que ses centaines d’entreprises et ses milliers de touristes qui nous rendent visite ne disposent pas d’un TGV pour rejoindre Paris et se connecter au réseau à grande vitesse qui passe à Bordeaux, Lyon, Lille ou Marseille ? Réaliser la LGV Toulouse-Bordeaux est, au-delà de la question du transport lui-même, une question d’équité et de considération envers une Occitanie qui a été souvent oubliée et parfois un peu méprisée par Paris.

Les habitants de la Région l’ont d’ailleurs parfaitement compris et, année après année, ont sans cesse réitéré leur volonté de voir le TGV se faire. Le dernier sondage Odoxa-GPSO, publié dans nos colonnes début avril, ne disait pas autre chose. La future LGV Toulouse-Bordeaux est plébiscitée par 78 % des Français et 95 % des Espagnols. 79 % des premiers et 95 % des seconds sont persuadés que cette nouvelle ligne à grande vitesse permettra de mieux connecter l’Europe, du Nord au Sud, et de l’Ouest à l’Est, et sera bénéfique pour voyager, pour l’environnement, pour l’économie et pour le tourisme.

Avec le TGV, articulé à la poursuite du développement des TER dans la Région et éventuellement avec un service express régional métropolitain (SERM), l’Occitanie entrera dans une nouvelle ère. Enfin !

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 8 mai 2024)