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Éditos

Défaites



« Dans une guerre civile, la victoire même est une défaite », disait le poète latin Lucain. En Syrie, après sept ans d'une guerre sanglante qui fut d'abord une insurrection et, pour beaucoup, une révolution dans le sillage des Printemps arabes de 2011, on voit bien que la victoire du régime de Bachar al-Assad – qui est encore loin d'être définitivement acquise – sera assurément une défaite pour ce pays de quelque 18 millions d'habitants aujourd'hui, après l'exil de près de 5 millions de Syriens...

Une défaite pour le président syrien quand bien même se proclamerait-il victorieux. Jadis dirigeant moderne, laïque, protecteur des minorités en Orient, Bachar al-Assad était un acteur clé de la région progressivement apprécié par l'Occident. Il s'est mué en un dictateur impitoyable, autorisant la répression et la torture à une échelle rarement vue et vraisemblablement l'emploi d'armes chimiques pour garder à tout prix un pouvoir clanique.

Une défaite pour l'opposition syrienne, ensuite. Appelée au début «Armée syrienne libre» (ASL), elle n'aura jamais réussi à se constituer en une force coordonnée et centralisée. De plus, trop dépendante de l'aide extérieure pour son financement et son équipement, elle est apparue trop morcelée et a été dominée petit à petit par des islamistes plus ou moins radicaux, éloignant de fait la perspective d'une transition politique.

Une défaite pour les Occidentaux aussi qui ont naïvement cru que le vent de révolte qu'avaient fait souffler des collégiens à Deraa en mars 2011 était le même que celui de la révolution de Jasmin en Tunisie. Et qui ont par la suite multiplié les erreurs d'appréciation et affiché leur incapacité à avoir une position commune claire au-delà de la seule dénonciation des atteintes aux droits de l'Homme. Tout le contraire des Russes qui, grâce à leur très bonne connaissance de la région, sont revenus au premier plan tant sur le terrain que sur la scène internationale. Tout le contraire aussi d'autres pays comme l'Iran, l'Arabie saoudite ou la Turquie pour lesquels la Syrie est devenue un jeu d'échecs.

À ces défaites s'ajoute celle – en trompe-l'œil – des jihadistes de l'Etat islamique. Certes, sous les coups des forces kurdes syriennes au sol et de l'appui de la coalition internationale menée par les Etats-Unis dans les airs, Daech a subi de lourdes défaites et le califat n'est plus qu'un souvenir. Mais son idéologie a essaimé partout dans le monde, Daech revendiquant de nombreuses actions terroristes.

Ces défaites qui bouleversent la géopolitique font peut-être oublier l'essentiel : ce que vivent réellement les Syriens. Qu'est devenu leur quotidien après des années de conflit et quelque 350 000 morts ? Qui sont ceux qui sont restés en dépit de tout quand 5 millions de Syriens ont fui le pays pour devenir des réfugiés ? Quelles sont les aspirations d'un peuple essoré par cette guerre sans fin ?

Pour répondre à ces questions et comprendre cet Orient compliqué où se jouent les mécaniques du chaos, la presse reste essentielle pour recueillir sur place, parfois au péril de la vie de ses journalistes mais loin des propagandes et des fake news, les témoignages de ceux qui vivent en Syrie et qui, au-delà de toutes les défaites, nous racontent l'espoir et leur envie de paix.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 29 octobre 2018)

Tout bio, tout bon ?

bio


Il y a parfois des coïncidences étonnantes. Le nouveau ministre de l'Agriculture, Didier Guillaume, demande aux scientifiques de « faire la preuve » des conséquences des pesticides sur la santé. Comme si les chercheurs ne s'étaient jamais penchés sur le sujet et comme si la loi n'imposait pas au producteur du pesticide, et à lui seul, de prouver que son produit n'a pas d'effet sur la santé. Au même moment, une étude scientifique, française qui plus est, vient de paraître démontrant que l'alimentation bio réduit significativement les risques de cancer.

Publiée lundi 22 octobre dans la revue JAMA Internal Medicine, cette étude épidémiologique est ainsi la première à pointer de tels risques dans la population générale, s'agissant du cancer. Surtout, c'est son amplitude qui impose qu'on s'y arrête avec attention : un échantillon de 68 946 participants à la cohorte NutriNet-Santé a été suivi pendant 7 années de 2009 à 2016. Les résultats sont édifiants : une diminution de 25 % du risque de cancer (tous types confondus) a été observée chez les consommateurs «réguliers» d'aliments bio comparés aux consommateurs plus occasionnels. Cette association était particulièrement marquée pour les cancers du sein chez les femmes ménopausées (-34 % de risque) et les lymphomes (-76 % de risque).

Faut-il dès lors en conclure qu'il y a moins de cancers chez les consommateurs bio ? Non. Les scientifiques qui ont réalisé l'étude se gardent bien de tenir une affirmation aussi frontale, et préfèrent parler de plausibilité. Attitude sage car l'étude, aussi exceptionnelle soit-elle, comporte des biais comme le fait que les participants ont généralement un niveau d'éducation plus élevé que la moyenne et un style de vie plus sain, et qu'on n'a pas quantifié de manière précise la quantité de produits bio qu'ils ont ingérés.

Au-delà, si les bénéfices du bio sont évidemment tangibles, il convient aussi de rappeler que ce marché de 8 milliards d'euros qui suscite la convoitise de la grande distribution, présente aussi des zones d'ombre, particulièrement en ce qui concerne les labels. Le label européen, par exemple, ne certifie pas que tel ou tel produit est dénué de tout pesticide mais que le producteur a mis en œuvre les conditions pour y parvenir. Le label AB, bien connu, tolère pour sa part jusqu'à 0,9 % d'OGM… Et que dire par ailleurs des produits cultivés sous une mer de serres de plastique en Espagne : bio peut-être, mais pas vraiment écolo…

Dès lors, si la demande bio est légitime de la part des consommateurs et si elle mérite l'encouragement des pouvoirs publics, particulièrement avec des circuits courts, il faut se garder de stigmatiser les produits qui ne sont pas bio et ceux qui les produisent, parfois dans des conditions difficiles. La publication de l'étude NutriNet-Santé montre qu'il faut d'une part que les scientifiques poursuivent leurs recherches et d'autre part que les consommateurs bénéficient de l'information la plus transparente possible sur ce qu'ils ont dans leur assiette.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 24 octobre 2018)

Engagements

EmmanuelMacron


En se rendant hier dans l'Aude au chevet des sinistrés des inondations historiques qui ont frappé le département il y a une semaine, Emmanuel Macron est venu, d'évidence, signifier trois engagements.

Engagement, d'abord, de la Nation auprès des Audois qui, pour certains, ont tout perdu dans les crues qui ont dévasté 126 communes aujourd'hui concernées par un arrêté de catastrophe naturelle. Père de la nation et donc garant de la fraternité de notre devise, le chef de l'Etat se devait d'aller réconforter nos concitoyens, fut-ce une semaine après le drame, pour leur dire la solidarité du pays. Avec gravité, chaleur et compassion, Emmanuel Macron a su trouver les mots, les gestes pour chacun et assurer tous les sinistrés que l'Etat serait à leur côté pour qu'ils soient indemnisés.

Engagement ensuite en faveur des territoires meurtris et donc des collectivités qui vont désormais s'atteler à une longue reconstruction pour effacer quelque 200 millions d'euros de dégâts. En annonçant un fonds de 80 millions d'euros, Emmanuel Macron a su trouver le geste adéquat susceptible de montrer toute la considération que l'Etat porte aux collectivités territoriales. Alors que la colère de ces dernières contre sa politique est allée crescendo ces derniers mois, il y a, là aussi, un message d'apaisement. Le même qui s'est esquissé lors du remaniement avec la création d'un grand ministère de la Cohésion des territoires, ou vendredi autour du Premier ministre avec les présidents de Région.

Engagement, enfin, plus personnel, de re-présidentialisation de sa fonction. Après un été catastrophique marqué par l'affaire Benalla, le départ de deux poids lourds – l'iconique Nicolas Hulot et le premier marcheur Gérard Collomb – et les petites phrases qui passent mal, il devenait urgent pour Emmanuel Macron de restaurer son image.

Le déplacement dans l'Aude, le premier en province depuis le remaniement, a été à la conjonction de ces trois engagements qui apparaissent véritablement comme la première étape de l'an II du quinquennat. Ils étaient nécessaires. Reste à savoir s'ils seront suffisants à Emmanuel Macron pour remonter des courbes de popularité qui ont beaucoup baissé et entamer la reconquête.

(Editorial publié dans La Dépêche du mardi 23 octobre 2018)

Redynamiser et reconnecter

mairie


Le démarrage encourageant de l'opération « Action cœur de ville », qui vient de passer le cap des six mois d'existence, illustre deux choses.

La première, c'est qu'en matière d'aménagement du territoire, il n'y a jamais de fatalité. On pourrait même dire que là où il y a une volonté, il y a un chemin. Car face à la métropolisation galopante qui opère partout en France – comme en Europe d'ailleurs – face au développement de grands centres commerciaux en périphérie des villes ou de l'extension de zones commerciales qui assèchent les centres de leurs commerces, des élus locaux, tous les jours, font preuve d'une solide volonté pour endiguer un phénomène qui touche fortement les villes moyennes de 10 000 à 100 000 habitants. Face à un tissu socio-économique fragile, un déséquilibre concurrentiel entre les commerces de périphérie et ceux du centre-ville, la perte d'équipements structurants ou de services du quotidien, mais aussi des modes de vie qui ont énormément changé ces dernières années, les élus réfléchissent, imaginent des projets de rénovation, de développement ou d'embellissement de leur centre-ville en mobilisant des moyens souvent conséquents au terme de nombreuses heures de concertation avec les habitants. On peut d'ailleurs citer d'autres opérations similaires à «Action cœur de ville» qui, à une autre échelle que celle des villes moyennes, œuvrent à la redynamisation comme les opérations centre-bourg ou cœur de village. Ces initiatives restent souvent complexes mais elles marchent.

Le second enseignement que l'on peut tirer des débuts d'Action cœur de ville – et qui vaut aussi pour les autres programmes – est que tous les acteurs travaillent de concert : l'Etat et ses services, les élus des municipalités, des conseils départementaux et régionaux. Autrement dit, il y a là un exercice de collaboration, de co-construction qui donne tout son sens à ce que peut être une décentralisation fructueuse et qui peut être le point de départ d'une nouvelle relation entre l'Etat et les collectivités.

Car depuis plusieurs mois, la colère des élus locaux ne faiblit pas contre la politique d'Emmanuel Macron, accusé, à tort ou à raison, d'être un « Président des villes » qui malmène les territoires. La grogne a visiblement été entendue puisque lors du dernier remaniement, pas moins de trois ministres ont été nommés pour occuper le ministère de la Cohésion des territoires et des relations avec les collectivités. Et vendredi, Edouard Philippe a réuni les présidents de Région avec plusieurs ministres pour redéfinir une méthode de dialogue. Reste maintenant à passer de la parole aux actes.

Pour son premier déplacement en province depuis le remaniement, Emmanuel Macron est aujourd'hui en Province, dans l'Aude, après l'épisode dramatique des inondations de la semaine dernière. Le chef de l'Etat exprimera très certainement la solidarité nationale mais il aura aussi l'occasion de montrer dans le même temps sa volonté de reconnecter la relation entre l'Etat et les collectivités, voire de la réparer.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi lundi 22 octobre 2018)

S'adapter et prévoir

inondations


Trois jours après les inondations historiques qui ont frappé l'Aude, un double sentiment nous étreint. D'abord la fierté de voir que dans une société souvent décriée pour son individualisme, la solidarité, la fraternité de notre devise nationale, ne sont pas de vains mots. Solidarité avec les sinistrés au sein des familles elles-mêmes qui ont tout perdu, solidarité entre voisins de galère, solidarité entre des gens qui ne se connaissaient pas la veille et qui partagent aujourd'hui un destin commun, solidarité entre villages sinistrés et ceux qui ont été épargnés. Solidarité plus large des habitants de la région et notamment ceux qui, très nombreux, ont répondu avec une incroyable générosité à l'appel aux dons relayé par notre groupe de presse. Solidarité, enfin, des institutions locales, départementales, régionales et nationales pour aider, soulager, et indemniser au plus vite en vue de la reconstruction. Face au drame des inondations de l'Aude, c'est bien tout un pays qui s'est senti concerné, touché, et, après le Premier ministre Édouard Philippe lundi, Emmanuel Macron viendra dire sur place dans quelques jours toute la solidarité de la nation.

Le second sentiment qui nous étreint est la conviction qu'au-delà de l'émotion qui forcément s'émoussera, il va falloir d'urgence s'adapter, sans attendre qu'un nouvel épisode orageux ne vienne endeuiller un autre territoire de France ou d'Outremer. Adapter nos modes de vie, nos territoires, nos constructions pour faire face à ces phénomènes météorologiques de plus en plus intenses doit être notre boussole. Il nous faut prendre plus que jamais toute la mesure de la vulnérabilité de nos territoires, car l'urbanisation intense dans des espaces naturels fragiles participe évidemment à la saturation des sols et l'aggravation des dommages. Il existe bien depuis plusieurs années des Plan de Prévention des Risques d'Inondation (PPRI) qui empêchent de construire en zones inondables, mais qui ne touchent pas à l'existant, celui-là même qui peut, demain, être frappé.

Pour améliorer la sécurité des personnes et limiter les dégâts en cas de crue, c'est donc bien un vaste travail de réflexion qui doit être mené sous l'égide de l'État : revoir les modalités d'aménagement sans entraver le développement socio-économique, stabiliser des zones à risques existantes en tenant compte des particularités locales, et informer, sensibiliser beaucoup mieux que jusqu'à présent les populations en les dotant d'outils de diagnostic et de système d'alerte plus performants. Relever ce défi immense, qui nécessite une vraie volonté politique, sera la meilleure façon de rendre hommage aux victimes et sinistrés de l'Aude.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi jeudi 18 octobre 2018)

Equations

gouvernement


On connaît depuis longtemps l'appétence d'Emmanuel Macron pour le théâtre, la littérature, l'histoire ou la philosophie. Mais depuis deux semaines, le président de la République s'astreint à une discipline bien plus rugueuse de mathématique politique pour résoudre l'équation du remaniement. Un remaniement qui s'est imposé à lui après un été cauchemardesque commencé avec l'affaire Benalla et une rentrée catastrophique se soldant par le départ de deux ministres d'État, l'iconique et populaire Nicolas Hulot et le marcheur de la première heure et son père politique Gérard Collomb. Et c'est peu dire qu'Emmanuel Macron, qui déteste se faire imposer son agenda, a dû retrousser ses manches pour résoudre cette équation à multiples inconnues. Car aux questions habituelles de tout remaniement – quel périmètre, qui faire partir, qui faire entrer ? – le Président a dû trouver des solutions à des problématiques consubstantielles à sa propre histoire politique et celle de son jeune mouvement La République en marche où les poids lourds sont rares. Respecter la parité hommes-femmes, redonner des gages à l'allié Modem négligé, assurer l'équilibre «et de droite et de gauche», trouver le juste accord entre personnalités expertes issues de la société civile et élus madrés, politiquement capables de monter au créneau pour le défendre si besoin, etc. Pour celui qui se revendique maître des horloges, la tâche relevait de la haute horlogerie pour retrouver cet esprit de «en même temps» qui avait tant séduit les Français et été le moteur de la victoire de mai 2017.

Le résultat est tombé hier après une interminable attente. Et au final, le remaniement est moins large qu'attendu. On sent bien que chaque nomination a été pesée au trébuchet. Récompenser des alliés avec Marc Fesneau (Modem) ou Franck Riester (Agir-Les Constructifs, ex-LR) ; promouvoir des fidèles avec Christophe Castaner au ministère stratégique de l'Intérieur ; saluer des compétences avec Jacqueline Gourault ; introduire des experts comme Laurent Nuñez, ex-patron de la DGSI ; réaliser quelques prises de guerre avec l'ex-socialiste Didier Guillaume à l'Agriculture ; et surtout solder les erreurs de castings devenus les boulets qu'étaient Françoise Nyssen, mal à l'aise à la Culture et lestée de ses affaires immobilières et Jacques Mézard, incapable de retisser les liens avec les territoires...

Cette nouvelle équipe permettra-t-elle à l'exécutif à la popularité en berne de prendre un nouveau départ ? De trouver un nouveau souffle pour poursuivre les réformes à sept mois d'élections européennes à risques ? Les mois qui viennent le diront et cette équipe va pouvoir – et devoir – faire rapidement ses preuves… en poursuivant la même action que la précédente au nom de la cohérence politique et de la conviction que les résultats finiront bien par venir d'ici la fin du quinquennat.

Nouvelle équipe, même cap : voilà donc la solution à l'équation proposée par le Président qui paraphrase l'écrivain Giuseppe Tomasi di Lampedusa « Il faut que tout change pour que rien ne change… » Mais il reste une équation à résoudre. Celle, personnelle, du chef de l'État dont le style, les mots, l'attitude, le rapport avec les Français ont, ces derniers mois, agacé souvent, exaspéré parfois et même inquiété jusque dans sa majorité. Car dans ce régime présidentiel de la Ve République ou tout remonte vers le chef de l'État et tout découle de lui, plus encore dans ce quinquennat, Emmanuel Macron doit – enfin – se garder de tout excès de confiance pour espérer renouer avec les Français. Pour résoudre cette équation-là, l'alchimie entre un Président et son peuple, Emmanuel Macron est seul à pouvoir trouver la solution.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 17 octobre 2018)

Solidarité d'abord

inondations


Des pluies torrentielles, des maisons inondées, des voitures emportées comme des fétus de paille par des rivières en furie qui charrient tout, détruisent habitations, routes et ponts, laissant un paysage de désolation, des populations sinistrées, meurtries, et parfois endeuillées. Ce n'est pas la première fois que l'Aude est ainsi frappée par des pluies diluviennes ; et chacun garde en mémoire les inondations de 1999. Mais hier, ces intempéries violentes qui se sont abattues sur ce département d'Occitanie, ont franchi un cap historique. Jamais depuis 1891 on n'avait, en effet, vu un tel déluge.

Face au bilan humain terrible, qui pourrait s'alourdir encore dans les heures qui viennent, c'est bien sûr toute notre solidarité qui doit s'exprimer envers les populations affectées. Solidarité des habitants de la région mais aussi solidarité nationale. Face à un tel drame, il était bien normal que le Premier ministre Edouard Philippe – qui est aussi encore quelques heures celui de l'Intérieur – effectue hier un déplacement dans l'Aude pour réconforter nos concitoyens et les assurer du soutien sans failles de l'Etat.

À cette solidarité il convient d'ajouter la gratitude que chaque citoyen doit avoir envers les secours qui se sont rapidement et efficacement mobilisés. Pompiers, gendarmes, militaires, secouristes, hôpitaux ont été comme toujours en première ligne avec courage et efficacité pour aider les populations et appuyer les élus locaux. Cette solidarité, cette gratitude vont perdurer pendant les jours qui viennent, le temps de panser les plaies, de faire le deuil des disparus. Viendra ensuite le temps de l'analyse, des questions et peut-être des polémiques.

Car cet épisode cévenol historique interroge sur l'évolution du climat et notre façon d'y faire face. Plus que la fréquence, c'est l'intensité de ces intempéries qui questionne. Des intempéries qui sont l'une des conséquences d'un réchauffement climatique désormais difficilement contestable. Face à de tels phénomènes, il convient de mieux se préparer, d'imaginer des politiques publiques plus ambitieuses, des solutions nouvelles en termes d'urbanisme, de constructions, d'aménagement et d'adaptation du territoire, d'alerte des populations. Ces réflexions sont souvent déjà en cours et communes, départements, régions, ont déjà mené nombre d'actions avec le soutien de l'État. Le drame de l'Aude nous oblige à redoubler d'efforts, à aller plus loin pour s'adapter à cette nouvelle donne climatique.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du 16 octobre 2018)

Visionnaire ?

hyperloop


En janvier dernier, le milliardaire américain Elon Musk lançait un défi sur Twitter : s'il réussissait à vendre 50 000 casquettes 20 $ à l'effigie d'une de ses sociétés, The Boring company, il vendrait alors… un lance-flammes ! Buzz immédiat, incrédulité mais projet bien réel. Vidéo à l'appui où il se mettait en scène, le PDG annonce la commercialisation de sa «superbe terrible idée» à 500 $ pièce. Les casquettes vendues, la production de lance-flammes, malicieusement baptisés «Pas un lance-flammes», démarre. 20 000 appareils – fournis gracieusement avec un extincteur – partent en quatre jours et rapportent 10 millions de dollars.

Toute la philosophie d'Elon Musk semble résumée dans cette anecdote : d'un côté le sérieux – la Boring company réfléchit à construire des tunnels pour lutter contre les embouteillages des grandes villes – et le fantasque, avec des idées folles empruntées à la culture geek, des défis improbables comme ceux que les enfants se lancent. Et entre les deux des réussites spectaculaires que peut afficher ce PDG-Jules Vernes, visionnaire pour les uns, illuminé pour les autres.

Qui aurait parié en 2002 sur la réussite de Space X qui, en moins de 15 ans, est devenu un acteur majeur des lanceurs spatiaux en diminuant fortement les coûts de mise en orbite ? Qui aurait parié, en 2003, que Tesla allait révolutionner la voiture 100 % électrique, face aux mastodontes de l'industrie automobile mondiale, et continue encore, malgré des difficultés, à bousculer les idées reçues sur ce que peut être l'automobile de demain ? En sera-t-il de même avec Hyperloop, ce projet de capsules transportant à 1 000 km/h voyageurs ou marchandises dans des tubes ? En tout cas, l'idée d'un tel moyen de transport – pour lequel Elon Musk n'a déposé aucun brevet, privilégiant l'open source collaboratif – a déclenché une course, de vitesse bien évidemment, entre plusieurs sociétés. Hyperloop One, Hyperloop Transportation Technologies (HTT), et Transpod accélèrent pour être les premières à démontrer la faisabilité technique et le bien-fondé commercial. Et il est heureux de voir que la France, pays pionnier de la grande vitesse qui avait expérimenté dans les années 60 l'Aérotrain de Jean Bertin entre Paris et Orléans, est de la partie : HTT s'est installé à Toulouse-Francazal, Transpod dans le Limousin pour bâtir des tubes d'essais…

Pour l'heure, nul ne sait si les capsules Hyperloop seront un jour réellement opérationnelles à grande échelle, si elles peuvent être compétitives face à des rames de TGV permettant d'atteindre un trafic de 15 000 voyageurs par heure sur un tronçon donné, là où les petites capsules de 40 personnes n'autoriseraient que 4 800 voyageurs par heure. «Hyperloop est un projet à la fois allumé et visionnaire» résumait Guillaume Pépy, président de la SNCF.

Un projet qui pousse la recherche scientifique et technologique à se dépasser et qui doit, aussi, nous interroger sur les conséquences de cette course à la vitesse qui réduit le temps au seul présent. «Le progrès de la vitesse réduit la grandeur du monde», estimait l'urbaniste Paul Virilio, qui avait créé la dromologie, l'étude de la vitesse dans la société. Au-delà de la prouesse technologique, Hyperloop pose ainsi notre rapport à la grandeur du monde.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du 13 octobre 2018)

Equité

senior


En 1889, lorsqu'il s'apprêtait à mettre en place en Allemagne le premier système de retraites par répartition, le chancelier Bismarck aurait demandé à l'un de ses conseillers : « A quel âge faut-il fixer l'âge de la retraite pour qu'on n'ait jamais à la verser ? » « À 65 ans », lui aurait-il répondu… faisant sourire Bismarck qui avait alors 74 ans. Derrière l'anecdote, c'est toute la problématique des retraites qui était – déjà – posée et qui, presque 130 ans plus tard se pose à nouveau à Emmanuel Macron à l'heure où son gouvernement va engager une réforme de notre système des retraites fondé par le général de Gaulle en 1945, sur la base du programme du Conseil national de la Résistance. Une problématique qui se résume en une question. Comment continuer à avoir un système par répartition pérenne qui ne mette pas en péril les deniers publics, alors que, d'une part, il va y avoir 1,5 actif pour 1 retraité à l'horizon 2030 (contre 2,5 pour 1 en 1970), et que, d'autre part, l'espérance de vie a fortement augmenté ?

À cette question, les gouvernements de droite et de gauche ont chacun apporté ces dernières années des réponses dont au final on retient surtout le recul de l'âge de départ à la retraite. Emmanuel Macron, tout à sa volonté disruptive, a décidé d'engager le big bang que ses prédécesseurs, par électoralisme ou manque de courage politique, n'ont pas osé faire. Il s'agit de mettre en place, de façon progressive, un nouveau système universel avec un «principe d'égalité» stipulant que pour chaque euro cotisé, il y aurait le même droit à pension pour tous ; et un principe de maintien de l'âge de départ à la retraite, fixé actuellement à 62 ans.

Reste que ce « principe d'égalité » mis en avant et martelé par l'exécutif n'est pas – en l'état des concertations – un principe d'équité. Si l'on peut déplorer le maquis des quelque 40 régimes de retraites différents en France, on ne peut pas passer par pertes et profits le fait qu'ils ont été mis en place justement pour tenir compte et corriger des situations professionnelles particulières. Un seul régime universel assurera-t-il vraiment un traitement équitable de tous ? Et si l'on s'achemine vers une retraite à points, forcément très individualisée, en remplacement du système actuel par trimestre, est-on sûr que l'esprit de solidarité et de péréquation sera bien maintenu, par exemple avec les carrières longues ou les métiers pénibles ?

La vaste remise à plat que souhaite Emmanuel Macron, on le voit, soulève questions et inquiétudes, notamment de la part des syndicats. Bien plus que la réforme du Code du travail ou celle de la SNCF, celle des retraites est hautement risquée pour l'exécutif et il faudra tout le doigté du haut-commissaire Jean-Paul Delevoye, et probablement quelques concessions, pour que le pari d'Emmanuel Macron réussisse.

Car le président, en difficulté depuis l'été, joue gros sur ce dossier : à la fois sa capacité à «transformer» l'une des clés de voûte de notre système social à la française, mais aussi la possibilité de renouer avec ceux qui sont déjà retraités et qui, se sentant malmenés depuis le début du quinquennat, demandent, là aussi, un peu plus d'équité.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 11 octobre 2018)

Remaniement

airbus


Des difficultés inattendues qui atteignent jusqu'au chef et font tanguer un édifice qu'on pensait inébranlable, des ego qui se bousculent de plus en plus, des ambitions qui s'affirment, des envies d'ailleurs qui se font jour au sein de l'équipe, et des départs en cascade depuis plusieurs mois qui inquiètent les partenaires et réjouissent les concurrents. Le tout dans un contexte international difficile où se dessine un nouveau monde qui fait éclater les pratiques anciennes. Alors pour retrouver un nouveau souffle, prendre un nouveau départ, une seule solution : le remaniement. Du gouvernement ? Raté. Le remaniement dont il s'agit n'est pas celui que préparent Emmanuel Macron et Édouard Philippe et qui occupe réseaux sociaux et chaînes d'informations en continu depuis une semaine. Cet autre remaniement, c'est celui qui est en cours chez Airbus dont le conseil d'administration, réuni ce lundi 8 octobre, a désigné le successeur de Tom Enders, en poste depuis 2012.

Guillaume Faury, ex-président d'Airbus helicopters devenu il y a quelques mois président d'Airbus aviation commerciale (AAC), qui était évoqué pour le poste, deviendra donc bien le président exécutif d'Airbus en mai prochain. Au terme d'un parcours fulgurant qui aura vu l'élimination de tous ses rivaux pourtant autrement plus madrés que lui, notamment Marwan Lahoud, parti en février 2017, Fabrice Brégier, le numéro deux qui a quitté le groupe en février dernier et Harald Wilhelm, directeur financier qui devrait quitter le géant aéronautique avec Enders au printemps.

Cette accélération dans le choix du successeur de Tom Enders s'explique sans doute par la volonté de rassurer les marchés après des mois de tensions internes marqués par la guerre des chefs Enders-Brégier. Une guerre qui s'était ouverte en 2016 lorsqu'Airbus s'est retrouvé au centre d'enquêtes ouvertes en Grande-Bretagne puis en France pour des faits de corruption présumée concernant des irrégularités dans les contrats d'avions commerciaux. Tom Enders avait lui-même affiché publiquement fin 2017 sa volonté d'en finir avec ces pratiques anciennes consistant à faire appel des intermédiaires difficilement contrôlables. Ce faisant, il savait que son sort était scellé et que son mandat ne pourrait être renouvelé au printemps 2019.

Au-delà de l'apaisement à retrouver en interne, les chantiers, les défis du futur président d'Airbus sont, en tout cas, d'autant plus immenses que le groupe aéronautique aux 129 000 salariés – succès industriel européen et symbole de la coopération franco-allemande – doit impérativement se renouveler. Bien sûr pour faire face à la concurrence de Boeing, l'éternel rival, mais aussi pour affronter une nouvelle donne, la révolution du «new space» qui a vu émerger des acteurs agiles en Inde, en Chine ou aux États-Unis (comme Space X) et aux objectifs ambitieux (cap vers la Lune, vers Mars). Au Congrès international de l'astronautique jeudi dernier, Tom Enders a d'ailleurs appelé l'Europe à ne pas rater le rendez-vous de cette «société orbitale.» Une «recommandation» qui sonnait, déjà, comme le testament du bientôt ex-président d'Airbus.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 9 octobre 2018)

Éviter l'État Big Brother

camera


Les années passent et le débat sur la vidéosurveillance persiste, opposant deux camps qui semblent irréconciliables. D'un côté les partisans de tels systèmes de sécurité, rebaptisés vidéoprotection, qui assurent que l'installation de caméras permet réellement de prévenir voire de réduire la délinquance sous toutes ses formes (agressions, cambriolages, etc.) et de lutter contre les actes terroristes. Les élus, qui souhaitent légitimement répondre à des demandes expresses de leurs administrés ou qui font de la vidéosurveillance l'alpha et l'oméga de leur politique de lutte contre la délinquance, ont ainsi développé, dans les grandes villes mais aussi dans des bourgs, de tels systèmes. Et depuis les premières installations réalisées dans les années 90, les caméras se sont multipliées sur la voie publique au point que l'objectif de 60 000 caméras qu'avait fixé en 2007 la ministre de l'Intérieur Michèle Alliot-Marie dans son plan national de vidéoprotection a été largement dépassé. Nombre d'habitants réclament d'ailleurs des caméras avec des arguments : si ces dispositifs empêchent ne serait-ce qu'un délit ou un crime, ne sont-ils pas pertinents ?

De l'autre côté, les opposants aux caméras dénoncent un coût non négligeable pour les finances publiques, l'atteinte à la vie privée de citoyens qui se retrouvent filmés parfois sans le savoir et, surtout, une efficacité qui reste à démontrer. Faute de statistiques officielles en France hormis un audit controversé publié en 2009 par le ministère de l'Intérieur, il fallait jusqu'à présent regarder à l'étranger pour constater que les résultats étaient finalement bien maigres. Une récente étude réalisée pour la première fois en France par le sociologue Laurent Mucchielli dans trois villes de tailles différentes confirme que les résultats escomptés sont loin des promesses et que la vidéosurveillance sert de plus en plus d'autres fins, comme la vidéoverbalisation.

Si la CNIL gardienne des libertés publiques, a décidé de tirer la sonnette d'alarme il y a quelques jours, c'est parce que la vidéosurveillance est en train de changer de nature. Associée à des bases de données biométriques, combinée à de puissants algorithmes, transformée en dispositif portatif et collaboratif, la vidéosurveillance a profondément évolué. Elle est désormais plus présente dans nos vies, plus puissante, et plus intrusive. Les technologies ont fait des bonds de géant, la réalité a rattrapé la fiction, celle du film fascinant et inquiétant Minority Report de Steven Spieberg dans lequel Tom Cruise est reconnu et traqué par des caméras où qu'il aille. Cette vision d'un monde technologique totalement sous contrôle, dénoncé par George Orwell dans son livre 1984, et dont on a eu un premier aperçu en Allemagne de l'Est où la Stasi surveillait tout, est déjà à l'œuvre en Chine, en passe de devenir un État «Big Brother » avec ses 176 millions de caméras…

Face à cette nouvelle donne, il y a effectivement urgence, comme le réclame la CNIL à ouvrir un débat démocratique, non pas pour interdire la vidéosurveillance mais pour bien en mesurer les enjeux et trouver le juste équilibre entre les impératifs de sécurisation et la préservation des droits et libertés de chacun.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 8 octobre 2018)

Esprit critique

cerveau


C'est, avec les Journées du patrimoine, l'un des rendez-vous les plus prisés des Français, petits et grands : la Fête de la science, initiée par Hubert Curien en 1991, entame pour une semaine sa 27e édition ce samedi. Presque une génération de partage, de découvertes, de questionnements, d'étonnements entre des scientifiques qui, exceptionnellement, ouvrent leurs laboratoires avec l'envie de montrer et d'expliquer leurs travaux, et un grand public fasciné et curieux de voir ce qui se fait derrière les portes d'institutions qui intimident toujours le citoyen lambda. Entre les deux, de nombreux passeurs de sciences comme les appelait le Nobel de physique Georges Charpak, qui font, tout au long de l'année d'ailleurs, une remarquable œuvre de vulgarisation scientifique, de médiation à coups d'ateliers ou de conférences, notamment dans les écoles, partout en France et bien sûr en Occitanie, notre région riche de 29 400 chercheurs.

Mais cette année, la fête se fait aussi plus grave en mettant l'accent sur une mission essentielle au point d'en faire son thème principal : la lutte contre les idées fausses. Alors que la société n'a jamais été aussi technologique, que l'information n'a jamais autant circulé, 79 % de la population française croiraient au moins à une théorie du complot selon une récente enquête de la fondation Jean-Jaurès. Ces théories, qui assurent que la Terre est plate, que l'Homme n'a jamais marché sur la Lune ou que son origine se trouve dans un fumeux « intelligence design » ne se cantonnent plus à quelques cercles complotistes très actifs sur les réseaux sociaux. Elles sont parvenues au cœur du pouvoir aux Etats-Unis avec l'élection de Donald Trump. Outre-Atlantique, climatosceptiques et créationnistes sont, désormais, à des postes clés de l'administration, comme l'Agence de l'énergie, coupant là le budget de certains laboratoires, imposant partout une chappe de plomb sur les scientifiques. Des scientifiques qui ont – c'est heureux – trouvé le soutien de citoyens pour organiser d'inédites et historiques Marches pour la science.

Ces marches ont connu un réel succès aux Etats-Unis, mais aussi ailleurs dans le monde. Car le fait scientifique est de plus en plus contesté, attaqué frontalement comme avec les opposants aux vaccins, ou, plus indirectement, quand des lobbys tentent d'influer l'action politique avec des études biaisées. Il est donc urgent de replacer au cœur de la société la démarche scientifique, qui fait, elle, la différence entre un fait et une opinion, une rumeur ou une croyance. À l'heure des « fake news » – désormais rebaptisées infox –, le gouvernement a donc eu raison, cette année, de mettre l'accent sur la lutte contre ces idées reçues qui constituent un réel danger pour la démocratie.

La Fête de la science est, dès lors, non seulement un moment festif, mais aussi un outil pour développer l'esprit critique, le doute raisonné, le progrès éclairé contre tous les obscurantismes.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 6 octobre 2018)