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Éditos

Le juste prix

gaz

Avec un prix de gros du gaz naturel en Europe qui est tombé à son plus bas niveau en deux ans, la crise du gaz déclenchée par la guerre en Ukraine est-elle derrière nous ? Ou ne s’agit-il que d’une parenthèse avant un nouveau rebond, un scénario du pire comme vient de l’esquisser pour l’Europe – non sans arrière-pensées pour ses sociétés pétrolières et gazières – le ministre de l’Énergie du Qatar, qui nous a prédit des pénuries de pétrole et de gaz ? Pour l’heure, bien malin qui pourrait assurer quel sera l’avenir d’un marché du gaz plus volatil que jamais.

La crise énergétique consécutive à la guerre en Ukraine et à la volonté des Européens de se passer du gaz russe a d’ores et déjà bouleversé le marché de l’énergie. Et comme lors de la crise Covid lorsqu’il s’est agi d’obtenir les vaccins contre le coronavirus, on ne peut que se réjouir de la capacité de l’Union européenne à trouver des solutions communes et solidaires pour les 27. La diversification des approvisionnements en gaz et la reconstitution des stocks avant l’hiver prochain sont de bonnes nouvelles. Le fait que vingt-cinq fournisseurs aient répondu à l’appel d’offres international lancé par l’Union européenne pour des achats groupés de gaz aux meilleurs prix pour reconstituer les stocks avant l’hiver 2023-2024 est de bon augure.

Mais pour les consommateurs, ces stratégies de long terme, si précieuses et bien menées soient-elles, sont lointaines. Pour l’heure, ils attendent que les baisses des prix du gaz sur les marchés se répercutent le plus rapidement possible sur leur facture, qui a connu une inflation substantielle, heureusement rabotée grâce au bouclier tarifaire mis en place par le gouvernement. Mais l’arrêt de celui-ci à la fin de l’année et la fin du tarif réglementé de vente du gaz le 1er juillet ne laissent pas d’inquiéter les Français.

En lieu et place du tarif réglementé par les pouvoirs publics, la Commission de régulation de l’énergie (CRE) propose un prix repère calculé peu ou prou de la même façon et qu’elle présente comme un outil « boussole » pour que les consommateurs puissent faire un choix éclairé entre tous les fournisseurs. Mais l’association de défense des consommateurs UFC Que Choisir estime que ce prix repère « n’est pas protecteur pour les consommateurs puisqu’il ne sera imposé à aucun fournisseur de gaz, qu’il n’existe pas pour les offres à prix fixe et qu’en l’état actuel, il an’est prévu que sur un an. »

Ce prix repère semble en tout cas bien insuffisant pour s’orienter dans la jungle des tarifs entre des fournisseurs qui font tout pour recruter de nouveaux clients, avec parfois des communications agressives qui ont jadis donné lieu à de détestables dérives. Ce prix repère pourrait même créer des disparités entre ceux qui comprennent le nouveau système et les Français les plus fragiles ou ceux qui peinent à s’approprier le nouvel indicateur pour trouver une offre compétitive correspondant à leurs besoins.

Sur l’énergie, comme sur l’éducation ou la santé, on voit bien que c’est l’État, garant de l’intérêt général, qui doit s’assurer que tous les Français soient également traités et soient bien accompagnés pour choisir leur fournisseur de gaz au juste prix.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 29 mai 2023)

Vote symbolique

assemblee

Après avoir tout fait pour contraindre les débats parlementaires dans un temps très limité, le 16 mars dernier, par crainte de ne pas disposer à l’Assemblée nationale de la majorité nécessaire pour faire adopter son projet de réforme des retraites – massivement rejeté par les Français – le gouvernement choisissait de dégainer l’article 49.3 qu’il avait pourtant juré ne pas vouloir utiliser. Moins de trois mois plus tard, l’exécutif tente à nouveau d’empêcher par tous les moyens procéduraux la tenue d’un vote sur une proposition de loi du groupe Liot – à qui il manqua 9 voix pour faire chuter le gouvernement avec sa motion de censure transpartisane – qui propose d’abroger la réforme des retraites et sa mesure de report de l’âge de départ de 62 à 64 ans.

Tout ce que compte la Macronie de chapeau à plumes fustige depuis des semaines une proposition de loi a priori contraire à l’article 40 de la Constitution, mais qui a pourtant été enregistrée fin avril comme recevable par le bureau de l’Assemblée, et échafaude depuis des jours, en coulisses comme dans les médias, tous les chemins réglementaires possibles pour faire capoter un vote, y compris en envisageant d’aller jusqu’à faire la même obstruction parlementaire qui était dénoncée lorsqu’elle venait de la Nupes…

Emmanuel Macron lui-même se disait pourtant prêt, cette fois, à laisser les députés voter. « Le Parlement examinera la proposition de loi. Pour la majorité, ce sera l’occasion de continuer à expliquer notre projet. […] Il devra d’abord y avoir un débat où chacun devra prendre ses responsabilités et expliquer comment on finance ! On ne peut s’affranchir du débat quand on est une force politique républicaine » disait le chef de l’État le 15 mai dans L’Opinion… avant de changer d’avis. Une volte-face que son entourage justifie péniblement par le fait qu’au moment où il s’exprimait, « la question de la recevabilité n’existait pas encore ». On a connu défense plus solide.

Le vote de la proposition de loi Liot, par ailleurs soutenue par 67 % des Français selon un sondage Elabe, ne débouchera pourtant pas sur l’abrogation de la réforme, partiellement validée par le Conseil constitutionnel et promulguée, et ne menace donc pas le gouvernement. Car, d’évidence, ce texte n’a aucune chance d’aboutir faute de pouvoir trouver une majorité au Sénat, dominé par la droite favorable à la réforme des retraites.

Si l’exécutif tente de phagocyter le texte du groupe Liot, c’est avant tout pour une question de symbole. Et en politique, c’est peu dire que les symboles comptent. Voir une proposition de loi de l’opposition adoptée pour détricoter une réforme-phare du gouvernement à peine entérinée constituerait un camouflet pour Emmanuel Macron.

Au-delà et quel que soit finalement le sort qui sera réservé le 8 juin à la proposition de loi Liot, cet épisode risque de laisser aux Français la désagréable impression qu’aucune leçon n’a été tirée des élections législatives de 2022. Emmanuel Macron n’a, d’évidence, toujours pas intégré qu’il n’a pas de majorité absolue à l’Assemblée pour faire adopter sans coup férir ses projets de loi comme dans son précédent quinquennat, qu’il doit composer avec le Parlement pour chercher des majorités texte par texte – ce qui fonctionne d’ailleurs – et que, logiquement, comme dans toute démocratie, il faut aussi admettre, lorsque l’on est « une force politique républicaine », que l’on puisse perdre un vote…

Bien manger

nutriscore

C’est un petit logo qui nous est devenu familier lorsque nous faisons nos courses. Impulsé par un règlement européen (INCO) de 2014, établissant des règles pour informer les consommateurs sur la déclaration nutritionnelle ou la liste des ingrédients d’un produit, le Nutri-Score, ses cinq lettres de A à E et ses cinq couleurs de vert à rouge, est désormais bien ancré dans le paysage. De plus en plus présent sur le devant des emballages, on peut même dire que c’est un succès européen puisqu’il est présent non seulement en France, qui l’a introduit en 2017, mais également en Belgique, en Allemagne, au Luxembourg, aux Pays-Bas, en Espagne et même en Suisse, qui ne fait pourtant pas partie de l’Union européenne.

Face à des étiquettes qui livrent la composition des produits écrite en tout petits caractères difficilement lisibles, certains consommateurs s’étaient déjà tournés vers des applications comme Yuka. Avec un smartphone, il suffit alors de scanner le code-barres d’un produit pour en avoir sa composition et ainsi obtenir une information claire sur l’impact du produit sur sa santé, voire découvrir un produit plus vertueux. L’avantage du Nutri-Score est qu’il ne nécessite aucun appareil et est accessible au plus grand nombre : en un coup d’œil on voit ce qu’il en est.

Le Nutri-Score est ainsi devenu un compagnon des Français, notamment les plus vulnérables, et un outil utile pour les pouvoirs publics en matière de santé publique pour prévenir les maladies chroniques et lutter contre l’obésité. Les études scientifiques démontrent d’ailleurs que disposer de ces informations nutritionnelles aide les consommateurs à faire des choix plus sains. Enfin, le Nutri-Score a eu un impact sur les industriels de l’agro-alimentaire car il les a incités à modifier leurs recettes et améliorer la valeur nutritionnelle de leurs produits.

Mais le Nutri-Score a ses limites. D’abord, il n’est pas obligatoire mais facultatif et on voit dans les rayons des produits de grande marque – presque les deux tiers ! – qui en sont dépourvus. Or quand le Nutri-Score est peu affiché, la piètre qualité nutritionnelle des rayons stagne, comme le déplore l’association de défense des consommateurs UFC-Que Choisir, qui plaide pour que la France fasse pression sur l’Europe et que la Commission européenne le généralise. Pas si simple, des industriels n’en veulent pas, de même que certains pays comme l’Italie et d’autres qui bloquent toute généralisation du Nitri-Score au nom de la gastronomie et pour la défense de leur industrie alimentaire.

Il est vrai que le Nutri-Score met à l’index certains produits en leur attribuant les notes D ou E, alors même que ces produits font partie du patrimoine gastronomique et bénéficient d’Appellation d’origine protégée, comme le roquefort. A raison, les producteurs montrés du doigt crient à l’injustice et s’insurgent qu’on demande de moins consommer leurs produits pour d’autres, étiquetés A ou B et qui sont des produits ultra-transformés.

Si le Nutri-Score est indéniablement utile, il est bon de rappeler qu’il ne doit être vu que comme un outil. Il n’interdit pas de consommer, de façon raisonnable, des produits D ou E qui nous font plaisir. Le régime méditerranéen, les produits de nos terroirs font aussi partie de notre culture gastronomique. Car le secret du bien manger, c’est avant tout la diversité.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du XX)

Coupable silence

papillon

Un monde où les insectes, la biodiversité, la richesse de la nature auraient disparu, tués par la pollution, une catastrophe climatique ou nucléaire : de tels scénarios dystopiques nourrissent depuis longtemps la fiction. Il y a cinquante cette année sortait ainsi le film culte « Soleil vert » de Richard Fleischer. Sur une planète écrasée par la surpopulation, la pollution et la chaleur, l’un des personnages, vieux professeur âgé qui a connu le monde d’avant, décide de se faire euthanasier, ce qui lui permet de revoir avant sa mort les images de ce qu’était la Terre autrefois, entre paysages magnifiques, vie sauvage luxuriante et beauté de la nature. Cette année, Apple TV +, le service de vidéo à la demande par abonnement d’Apple, a sorti une excellente série d’anticipation, « Extrapolations » où, la aussi, la Terre est épuisée par le réchauffement climatique et où des scientifiques tentent désespérément de sauver des espèces en voie d’extinction. Ces œuvres nous interpellent et on ressort de leur visionnage content qu’elles ne soient pas la réalité. Et pourtant, la réalité a déjà rejoint la fiction…

Les conséquences du réchauffement climatique – inondations, mégafeux, sécheresses… – se font de plus en plus nombreuses et intenses, et la flore et la faune souffrent, notamment les insectes qui déclinent de façon alarmante dans un silence coupable. Un silence qui n’est pourtant pas nouveau. En 1962 la biologiste américaine Rachel Carson publiait « Printemps silencieux », qui documentait pour les dénoncer les dramatiques conséquences de l’usage massif des pesticides sur des colonies d’insectes. Ce livre-choc, qui lança le mouvement écologiste mondial, parvint à faire interdire le DDT et d’autres pesticides aux États-Unis, qui créèrent ensuite l’Environmental Protection Agency (EPA), puissante agence de protection de l’environnement.

Soixante ans plus tard, le biologiste Dave Goulson tire à son tour la sonnette d’alarme en publiant « Terre silencieuse : empêcher l’extinction des insectes », paru le 8 février dernier aux éditions du Rouergue. Cet ouvrage permettra-t-il une nouvelle prise de conscience alors que, ces dernières années, les études scientifiques s’accumulent pour établir un inexorable déclin des insectes : 41 % auraient disparu, deux fois plus que de vertébrés sans soulever l’indignation.

Le drame des apiculteurs face aux néonicotinoïdes tueurs d’abeilles a bien sensibilisé l’opinion, mais comment mobiliser pour les autres insectes, petites bestioles qui ne reçoivent que notre indifférence ou notre agacement, alors même qu’elles sont indispensables à l’humanité et jouent un rôle-clé dans la bonne marche du monde ? Coccinelle, abeilles, papillons constituent un maillon essentiel de la vie sur Terre. La perte de 3 à 5 % de la production de fruits et légumes, la surmortalité de quelque 500 000 décès par an sont imputables au déclin des insectes.

Il est temps d’agir pour éviter de se retrouver dans le sinistre scénario d’un film ou d’une série où les générations futures ne découvriraient la beauté et la richesse de la nature qu’au travers de vieux documentaires sur un monde d’avant que nous n’avons pas voulu sauver.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 15 mai 2023)

Derrière l'uniforme

 police


La pandémie de Covid-19, qui avait imposé confinements et télétravail, s’était soldée par le phénomène de la grande démission : des salariés, souvent des cadres, qui remettaient complètement à jour leur rapport au travail et quittaient leur emploi pour changer de vie. La police et la gendarmerie nationales connaissent, elles aussi, une grande démission, mais bien plus subie que choisie et bien loin du changement idyllique vanté outre-Atlantique.

Policiers et gendarmes – mais aussi agents de l’administration pénitentiaire – décident de quitter leur métier qui, pour beaucoup, était pourtant une véritable vocation et un sacerdoce au service des Français et de l’intérêt général. Le nombre de départs a ainsi augmenté de 33 % en quatre ans chez les policiers, de 25 % chez les gendarmes. Une grande démission, mais une démission silencieuse qui passerait presque inaperçue sans un rapport de la Cour des comptes qui tire la sonnette d’alarme ici ou, là, des témoignages poignants d’ex-policiers et gendarmes qui expliquent les raisons de leur départ et leur reconversion parfois très éloignée de l’univers des forces de l’ordre.

Pour contrer cette grande démission et vu les besoins à venir pour la Coupe du monde de rugby cette année ou les Jeux olympiques de Paris en 2024, les recrutements dans la police et la gendarmerie ont été augmentés, avec parfois une exigence revue à la baisse sur les qualités requises des candidats et ensuite des formations moins complètes qu’autrefois.

Mais ces recrutements ne semblent pas freiner le nombre de départs, qui illustrent une crise qui devrait interroger la société.

Le manque de respect aux représentants de l’État, verbalement ou physiquement lorsque des barrages routiers sont forcés avec des conséquences parfois mortelles, les insultes et les menaces récurrentes jetées à la figure de ces hommes et de ces femmes et parfois de leur famille, les risques toujours plus grands en intervention, mais aussi la pression de la hiérarchie sur les services, la politique du chiffre imposée par la place Beauvau au gré de l’actualité et des ambitions politiques d’un ministre obnubilé par sa présence médiatique, les critiques récurrentes mais légitimes sur les violences policières – qui existent mais restent heureusement minoritaires – les ordres et contre-ordres au nom d’une stratégie de maintien de l’ordre qui, d’évidence, on l’a vu lors du mouvement des Gilets jaunes ou des dernières manifestations, est à revoir : tout cela pèse sur le moral des policiers et des gendarmes qui sont, on l’oublie un peu trop, des hommes et des femmes, des pères et des mères, des sœurs et des frères, des fils et des filles derrière leur uniforme, qui aspirent sans doute davantage à être gardiens de la paix que gestionnaires de tous les maux de la société.

Les départs des policiers et gendarmes font aussi écho à d’autres démissions parmi les fonctionnaires, par exemple les enseignants, les pompiers ou les soignants. Il serait temps de prendre à bras-le-corps le malaise de tous ces fonctionnaires car sans eux, comment tiendrait la République ?

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 15 mai 2023)

Martingale

macron

La photo, prise lundi 8 mai, est saisissante. Sur une place de l’Étoile déserte, un écran géant projette le visage fermé d’Emmanuel Macron. Seul. Aucun Français n’est présent pour participer aux cérémonies commémorant la Victoire de 1945, du jamais vu. La distance presque glaçante que montre cette photo, prise par Denis Allard, entre le chef de l’État et la population, illustre toute la solitude dans laquelle se trouve le président de la République depuis qu’il a fait adopter sans vote une réforme des retraites massivement rejetée par les Français.

Sans alliés politiques au Parlement où il est minoritaire depuis juin 2022, et parfois avec des alliés remuants comme peuvent l’être ceux du MoDem et d’Horizons, sans partenaire syndical puisque tous se sont unis contre la réforme des retraites, sans soutien populaire, sa cote de popularité étant au plus bas, sans même la satisfaction de voir les milieux économiques saluer son inflexibilité, l’agence Fitch ayant dégradé la note de la France, s’inquiétant du blocage politique et du climat social en France, Emmanuel Macron est plus isolé que jamais et seule sa majorité croit encore que le Président reste audible des Français, alors que ses déplacements sur le terrain tiennent davantage de visites de villages Potemkine où les casserolades sont tenues à bonne distance…

Comment sortir de ce bourbier dans lequel il s’est enlisé tout seul, et dans lequel il a précipité le pays ? Comment retrouver l’allant qui l’avait porté à l’Elysée en 2017 ? Emmanuel Macron assure qu’il veut avancer et s’est donné cent jours, jusqu’au 14 juillet, pour tourner la page des retraites – ce qui est encore loin d’être acquis avec la journée de mobilisation de l’intersyndicale le 6 juin et l’examen de la proposition de loi Liot d’abrogation de ce texte deux jours plus tard. Elisabeth Borne a été chargée de piloter une feuille de route pour répondre aux préoccupations du quotidien, mais celle-ci est tellement touffue et pléthorique, mélangeant grands projets et mesures de niveau préfectoral, que rien n’a finalement imprimé dans l’opinion.

Alors Emmanuel Macron fait ce qu’il sait faire le mieux : s’emparer lui-même des sujets, quitte à griller la politesse à ses ministres, et les porter tous, sachant pertinemment que, dans notre monarchie républicaine, c’est bien à lui et à lui seul de renouer le fil avec les Français. La réindustrialisation sera-t-elle la martingale du Président ? En tout cas, en s’investissant sur ce thème pendant plusieurs jours, Emmanuel Macron joue sur du velours, fort d’avoir enrayé la chute des emplois industriels depuis 2017, d’en avoir créé 90 000, d’avoir su attirer des investisseurs étrangers et de nouvelles usines. La dynamique est incontestable et à l’heure où les questions de souveraineté sont devenues cruciales, exacerbées par la crise Covid et la guerre en Ukraine, la réindustrialisation est un thème porteur. D’autant plus que la désindustrialisation a saigné – et saigne encore parfois – de nombreuses préfectures et des territoires qui se sentent abandonnés.

La réindustrialisation est donc nécessaire, mais sera-t-elle suffisante pour donner le souffle et la vision qui manquent à ce second quinquennat ? S’il veut avancer seul pour aller vite, comme à son habitude, Emmanuel Macron doit aussi comprendre qu’il faut avancer ensemble pour aller plus loin. Retrouver le sens du collectif, avec les partenaires sociaux, les élus locaux, et les Français est indispensable. Quatre ans ne seront pas de trop pour tenter d’y parvenir...

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 11 mai 2023)

Rituel

impots

C’est un rituel qui perdure mais qui devrait progressivement disparaître. Cette année encore, 40 millions de foyers fiscaux sont appelés à déclarer leurs revenus de l’année passée ; d’autres plus chanceux bénéficient de la déclaration automatique qui évite questionnements, agacements et stress. Car remplir sa déclaration de revenus provoque encore chez beaucoup de nos compatriotes de l’angoisse : un quart des Français selon une enquête Hellosafe. La crainte d’oublier quelque chose, de se tromper de case et dans quelques mois de recevoir un redressement fiscal. Insupportable pour des Français qui, dans leur immense majorité, sont de parfaits contribuables.

Il est temps pour eux de déstresser pour plusieurs raisons. D’abord, le droit à l’erreur est désormais entré en vigueur. Le contribuable de bonne foi a la possibilité de régulariser sa situation, sans payer de pénalité, quand il a commis une inexactitude ou une omission dans sa déclaration fiscale. Ensuite, l’administration des impôts est aux côtés des contribuables et à l’heure où certains pratiquent le bashing facile des fonctionnaires, il faut saluer la disponibilité, le professionnalisme et la rapidité de réponse des agents de l’administration fiscale. Physiquement, par téléphone ou sur le site des impôts, ils répondent présents et font face au coup de feu de la période des déclarations de revenus. Une qualité de service public reconnue puisque 93 % des particuliers sont satisfaits de la qualité de l’accueil qui leur est réservé, comme l’a indiqué le ministre des Comptes publics Gabriel Attal.

Service public efficace d’un côté, contribuables civiques de l’autre : de quoi remonter le consentement à l’impôt, indispensable préalable à une vie démocratique saine pour le pays. Si ce consentement a parfois été – et est encore parfois – malmené, c’est parce que d’une part certains Français ne percevaient plus le « retour sur investissement » pour eux-mêmes des impôts qu’ils paient et d’autre part parce qu’ils ne supportaient plus – et ne supportent toujours pas, particulièrement en période d’inflation – ceux qui fraudent ou pratiquent évasion et optimisation fiscales de haut vol.

Pour répondre à la question « à quoi servent mes impôts », le gouvernement a lancé un site « En avoir pour mes impôts ». Initiative utile mais perfectible, incomplète, trop généraliste, le tout avec une petite musique qu’entonnent toujours ceux qui hurlent au poids des prélèvements mais oublient de lister tout ce à quoi ils servent…

Pour muscler le consentement à l’impôt, il faut, au-delà des explications pour savoir à quoi ils servent, mieux lutter contre les fraudeurs qui minent la confiance. « Lutter contre toutes les fraudes qu’elles soient sociales ou fiscales sera au cœur de l’action du gouvernement » a promis Emmanuel Macron le 17 avril. « Nous devons être plus efficaces sur les fraudes d’en haut et d’en bas », rajoutait Gabriel Attal. Fort bien si ce n’est que les unes sont considérablement plus élevées que les autres : entre 80 et 100 milliards d’euros de fraude fiscale estimée, entre 1,7 et 10 milliards de fraude estimée aux cotisations sociales et aux prestations sociales de la CAF. « Nos compatriotes en ont ras-le-bol de la fraude sociale », s’agaçait le ministre de l’Économie Bruno Le Maire. Qu’il se rassure, ils ont aussi ras-le-bol de la fraude fiscale...

(Éditorial publié dans La Dépêche du Midi du dimanche 7 mai 2023)



La baisse de la hausse

courses

Une inflation qui a continué d’augmenter en France en avril à +5,9 % sur un an selon la dernière note de l’Institut de la statistique et des études économiques (Insee), note qui sera affinée le 12 mai prochain. Et surtout des prix dans l’alimentaire qui ne sont toujours pas orientés à la baisse avec +14,9 % sur un an en avril (contre +15,9 % en mars), +10,2 % sur les produits frais et +15,8 % sur les autres produits alimentaires. Confrontés à ce « jour sans fin » où les prix, depuis le début de la guerre en Ukraine le 24 février 2022, ne cessent de gonfler, les Français ont de plus en plus de mal à boucler leurs fins de mois et usent de toutes les astuces pour tenter de faire baisser leur budget courses. Promotions des grandes enseignes qui rivalisent entre elles d’inventivité, points fidélités soigneusement accumulés pour alléger la fin de mois, choix des marques distributeurs moins chères que les grandes marques, etc. Mais cela ne suffit pas et certains tombent dans le vol des produits pour tout simplement manger pour vivre. Terrible situation de voir des magasins contraints de mettre des antivols jusque sur des boîtes de sardines comme La Dépêche le racontait samedi dernier.

Dans l’immédiat rien ne semble devoir freiner cette hausse des prix – qui frappe d’ailleurs tous les pays européens – d’ici l’été, d’autant plus que les grandes enseignes vont progressivement appliquer les hausses de prix négociées avec les industriels. Ces derniers ont, en effet, obtenu +10 % en moyenne lors des négociations annuelles qui se sont achevées le 1er mars. Autant dire que d’ici juillet certains prix bondiront jusqu’à +20 ou +25 %. Intenable pour les Français et intenable aussi pour le gouvernement qui sent bien qu’après la réforme des retraites – toujours aussi massivement rejetée – la colère gronde contre ces hausses de prix dans l’alimentaire désormais injustifiables puisque la baisse des matières premières ne se répercute pas sur le prix final.

Pour calmer les esprits, tous les ministres montent au créneau pour afficher leur détermination et leur espoir, quitte à trop user de méthode Coué sur l’air d’ «après la pluie vient le beau temps ». La ministre du Commerce Olivia Grégoire veut croire qu’il y aura « une baisse visible des prix » en septembre, la Première ministre Elisabeth Borne espère « des baisses concrètes, tangibles » des prix « d’ici la fin du mois de juin ». Pour l’heure des vœux pieux, car le nœud du problème tient dans la réouverture des négociations entre distributeurs et industriels. Le ministre de l’Économie Bruno Le Maire pousse les industriels dans ce sens. Il leur a écrit et va les convoquer la semaine prochaine à Bercy, mais n’a guère de moyen de pression sur ces grands groupes. « Il faut que les industriels participent à la baisse des prix » martèle-t-il. Les industriels ne sont pas opposés à faire des efforts mais ils ont d’ores et déjà écarté toute renégociation générale.

Seul un changement de la loi instituant des négociations en temps réel toute l'année pourrait changer la donne. Pour l’heure, le gouvernement, qui a renoncé au chèque alimentaire, ne peut que prolonger son « trimestre anti-inflation » aux effets insuffisants. Et en se gardant de promettre l’impossible, il ne peut que croiser les doigts pour qu’arrive une baisse non pas des prix mais de la hausse des prix…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 4 mai 2023)

Nouveau tournant ?

Ukraine

Sans doute fallait-il une grande voix de la République, celle de Robert Badinter, pour nous sortir un instant d’une actualité dominée par le conflit des retraites et nous rappeler que, si elle a parfois déserté les unes des journaux et les plateaux des chaînes d’information en continu, la guerre en Ukraine est hélas toujours là. La guerre et ses crimes. Car si à 95 ans, l’ancien garde des Sceaux de François Mitterrand, qui a fait de l’abolition de la peine de mort en France le combat de sa vie, s’est longuement exprimé la semaine passée, c’est pour conduire son ultime combat : traduire Vladimir Poutine devant un tribunal pénal international pour crimes de guerre, comme les Nazis à Nuremberg.

Des crimes que les Ukrainiens documentent méticuleusement depuis le début de l’invasion russe le 24 février 2022, des crimes qui sont attestés par des documents mis au jour régulièrement. Dans un livre « Vladimir Poutine, l’accusation » (Ed. Fayard), co-écrit avec Bruno Cotte et Alain Pellet, Robert Badinter dresse un réquisitoire implacable contre le maître du Kremlin mais aussi remet en perspective ce conflit qui frappe l’Europe après 70 ans de paix. « La première question, c’est la paix et la guerre » dit Badinter. Ramener la paix et arrêter la guerre, mais comment ?

Après 16 mois d’un conflit meurtrier, la guerre en Ukraine semble être à un tournant avec l’imminence de la contre-offensive de Kiev pour reconquérir les territoires occupés dans l’Est et le Sud par la Russie. Soutenue par les livraisons d’armes occidentales, cette contre-offensive est annoncée de si longue date que certains experts n’osent y croire, préférant parier sur un gel du conflit. Dans la guerre informationnelle à laquelle se livrent aussi la Russie et l’Ukraine, les coups de com et de bluff, il est vrai, ont aussi fait partie des armes des deux camps ces derniers mois. Mais la multiplication des attaques ukrainiennes sur des positions russes et notamment Sébastopol, le port d’attache de la flotte russe de la mer Noire en Crimée annexée, leur volonté de briser la logistique de l’armée de Poutine et l’inquiétude d’un homme aussi pétri de certitudes que le patron de la milice Wagner montrent que cette contre-offensive devrait bel et bien avoir lieu et, peut-être, ouvrir une nouvelle phase de la guerre.

Sur le front diplomatique, l’intervention de la Chine, dont le président Xi Jinping a enfin pris au téléphone Volodymyr Zelensky, ouvre aussi une nouvelle phase même s’il serait vain de voir dans la deuxième puissance mondiale un médiateur déterminant et désintéressé. La Chine n’a pas varié d’un iota dans sa position sur le conflit et n’a toujours pas reconnu qu’il y avait un agresseur, la Russie, et un agressé, l’Ukraine. Accusant l’Occident de « profiter » de la guerre, Pékin entend reconfigurer l’ordre international selon ses vues et pour ses intérêts. Mais cet appel illustre aussi la gravité de la situation – Xi Jinping craignant une escalade nucléaire – et l’isolement politique de Vladimir Poutine. Face à la contre-offensive ukrainienne, qui sait comment réagira le maître du Kremlin ?

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 2 mai 2023)

Photo AFP : Des soldats ukrainiens.