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Éditos

Transparence

 

prix

La parole politique aurait-elle finalement encore du poids contrairement à ce que pensent certains déclinistes ? En tout cas, les menaces du ministre de l’Économie et des Finances Bruno Le Maire semblent avoir porté leurs fruits sur les industriels de la grande distribution, qui ont décidé de bouger pour baisser leurs prix.

Après d’âpres négociations annuelles avec la grande distribution, ces derniers avaient obtenu fin mars une hausse de leurs prix de 10 %. Mais avant même que cette hausse ne se répercute sur les produits en magasin, les Français ne pouvaient que constater que l’inflation galopante, qui poursuit sa course depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine, faisait toujours augmenter leurs courses.

Si en France l’inflation est dans la moyenne de la zone euro et plus basse que chez certaines de nos voisins, Allemagne ou Italie, dans l’alimentaire, on est largement au-dessus de 12 %. Bruno Le Maire a donc multiplié les appels aux industriels et à la grande distribution pour qu’ils fassent « un effort » sur les prix. Si le gouvernement a renoncé au chèque alimentaire après des mois de tergiversation, il a poussé son « trimestre anti-inflation » qui a fait baisser le prix de certains produits. La grande distribution, qui multiplie depuis des mois promotions et opérations spéciales, notamment sur ses marques propres, a joué le jeu.

En revanche, les industriels de l’agroalimentaire ont traîné les pieds pour revenir à la table des négociations – ce que rien légalement ne les obligeait à faire. Il aura fallu que Bruno Le Maire menace de publier le nom des grandes marques dont les marges sont anormalement élevées - selon l’efficace technique du « name and shame » (nommer pour couvrir de honte) - et qu’il évoque la possibilité d’une taxe sur ces marges pour que les industriels bougent enfin. 200 à 300 produits de grandes marques vont baisser leur prix de « 7,5 à 10 % » pendant trois mois a annoncé l’Association nationale des industries alimentaires (Ania). Ces baisses ponctuelles et éphémères seront-elles à la hauteur de l’attente des Français dont 56 % font du pouvoir d’achat leur priorité n° 1 ?

Dans cette affaire les industriels ont endossé le mauvais rôle, celui de profiteurs de crise. Il faut dire que certains d’entre eux, depuis le retour de l’inflation, n’ont pas hésité à gonfler plus que de raison leurs marges et, par exemple, à pratiquer la « shrinkflation », c’est-à-dire réduire la quantité de produits dans un emballage sans changer le prix affiché, ce qui revient évidemment à une hausse déguisée. La méfiance s’est ainsi installée, s’ajoutant à l’effet psychologique qui veut qu’en période d’inflation, on cherche à débusquer ceux qui en profiteraient.

Les industriels de l’agro-alimentaire ont perdu là l’occasion de faire oeuvre de transparence avec les Français, et leur expliquer que la hausse des coûts des matières premières et de l’énergie qu’ils ont subie a été bien réelle. Mais comme l’a relevé l’Insee, il y a eu « une reconstitution marquée des marges » des industries agroalimentaires à partir du deuxième trimestre 2022, alors que 2021 avait été marquée par une « compression » de ces marges. Si un retour aux prix d’avant crise semble illusoire, 2023 doit marquer une baisse significative et le début d’une réflexion sur des négociations des prix en continu toute l’année pour coller au plus près de la réalité des marchés.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 26 juin 2023)

Chien de guerre

 

Prigojine


Le mot tournant a été utilisé tellement souvent depuis le début de la guerre en Ukraine, suscitant craintes ou espoirs, qu’il convient de rester prudent. Toutefois, la rébellion totalement inédite enclenchée vendredi soir par Evgueni Prigojine, l’ombrageux et ambitieux patron du groupe paramilitaire russe Wagner, en dit long sur l’état de déliquescence et finalement la faiblesse du pouvoir de Vladimir Poutine. Même si, au final et presque in extremis, Prigojine a fait machine arrière hier soir en interrompant la colonne de véhicules de ses quelque 5 000 hommes qui fondaient sur Moscou barricadé, pour éviter de faire « couler du sang » en Russie, l’épisode va laisser des traces. Il dessine même peut-être les prémices de l’après-Poutine après 23 ans d’un pouvoir brutal et sans partage.

En arrivant à la tête de la Russie, Vladimir Poutine, ancien agent du KGB, avait tout fait pour verrouiller et sécuriser sa position, évinçant les oligarques qui ne lui étaient pas favorables – nombreux sont ceux qui sont morts dans de malheureux « accidents » – en promouvant d’autres dans une Russie post-soviétique en pleine recomposition, nommant à tous les postes clés de l’État des hommes à lui qui lui doivent tout et dont il s’assurait la fidélité par la menace ou des prébendes. Evgueni Prigojine était jusqu’à vendredi soir de ces hommes-là et peut-être un peu plus encore. Le petit délinquant de Leningrad qui a fait 10 ans de prison doit tout à Vladimir Poutine, rencontré à l’orée des années 2000, qui a fait sa fortune via de mirifiques contrats d’État. Mais vendredi, d’évidence, la créature a échappé à son maître.

Vladimir Poutine aurait pourtant dû se méfier de cet ami bien efficace pour conduire les basses œuvres de son régime en Afrique, en Syrie ou en Ukraine avec ses mercenaires redoutables. Depuis des mois, Prigojine ne cessait de multiplier les critiques contre l’état-major de l’armée, fustigeant les erreurs commises en Ukraine, poussant ses coups de gueule sur Telegram, se mettant en scène en tenue de combat en prenant à témoin l’opinion russe de ses exploits. Faute d’avoir tenu la bride courte à son chien de guerre, Poutine se rend compte, un peu tard, que celui-ci s’est émancipé. Reste maintenant à savoir, dans ce duel, lequel des deux peut sortir vainqueur.

En renonçant à entrer dans Moscou, et donc finalement en renonçant à mener à terme le coup d’État qui semblait se dessiner, Prigojine reste en position de force pour faire valoir ses exigences et obtenir de nouveaux avantages en attendant le moment opportun pour retenter sa chance. Il constitue comme une épée de Damoclès au-dessus de la tête de Vladimir Poutine. Mais ce dernier, si usé et fatigué soit-il après deux décennies de pouvoir, peut tout aussi bien ressortir renforcé de cette séquence s’il conserve le soutien des oligarques, effrayés par la violence brute du nationaliste Prigojine qui les voue aux gémonies.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du dimanche 25 juin 2023)


Bascule

orage


La France s’est depuis longtemps habituée à vivre des épisodes cévenols, ces pluies intenses nées de la rencontre de l’air chaud et humide de la Méditerranée avec l’air froid des dépressions océaniques venues du golfe du Lion, qui se traduisent par de fortes précipitations et des inondations parfois spectaculaires et meurtrières dans le sud de la France. L’intensité de ces phénomènes s’est d’ailleurs accentuée ces dernières années. En revanche, la France est moins habituée à voir de violents orages la frapper sur plusieurs jours, sur plusieurs régions, accompagnés parfois de chutes de grêle dévastatrices, notamment pour les cultures, voire de mini-tornades.

Ces phénomènes peuvent-ils s’expliquer par le réchauffement climatique ? Oui et non. Oui car les différents rapports du Giec indiquent qu’une augmentation du risque de précipitations extrêmes au cours du XXIe siècle est probable. L’Organisation météorologique mondiale rappelle de son côté que « les précipitations journalières extrêmes s’intensifieront d’environ 7 % pour chaque degré de réchauffement planétaire supplémentaire ».

Non, car concernant spécifiquement les orages, la grêle ou les tornades, les scientifiques manquent de données. « Concernant la potentielle augmentation du risque d’orages du fait du réchauffement climatique, il n’y a pas encore aujourd’hui d’éléments scientifiques qui permettraient de le conclure », a récemment déclaré Virginie Schwarz, PDG de Météo-France.

Si l’influence du réchauffement climatique sur des phénomènes météorologiques comme les ouragans, les canicules ou les fortes pluies fait l’unanimité parmi les scientifiques, une inconnue persiste donc sur les orages, dont la prévision et la localisation sont un véritable défi tant ce phénomène est complexe, même si l’amélioration constante des modèles numériques permettra d’être de plus en plus précis et de pouvoir alerter de plus en plus finement les populations.

Les scientifiques ont toutefois l’intuition que les orages violents de ces derniers jours constituent « une sorte d’avant-goût de ce qui nous attend », selon l’expression de François Gemenne, expert du Giec, qui estime que la France va passer irréversiblement d’un climat tempéré à un climat méditerranéen. C’est cette bascule qu’il faut avoir à l’esprit pour se préparer dans les années à venir à adapter notre économie, notre agriculture, notre urbanisme, nos modes de vie.

Cette réflexion pour le long terme doit aussi s’accompagner sur le court terme d’une solidarité sans faille envers tous ceux qui sont victimes de phénomènes météo extrêmes, comme ces derniers jours les habitants du Gers ou du Tarn-et-Garonne.*

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 22 juin 2023)

Le prix et le coût

medecin

La santé n’a pas de prix, elle a un coût. Le vieil adage populaire ne s’est jamais autant vérifié que lorsque la crise sanitaire du Covid-19 s’est déclenchée. Face à cette pandémie inédite, la solidarité nationale s’est exprimée sans compter. Un « quoi qu’il en coûte » qui a mobilisé des sommes colossales et indispensables pour faire face au choc, mais qui a fait exploser la dette de la France et fait plonger les déficits publics. Trois ans après, mis sous la pression des agences de notation dont l’une, Moody’s, a dégradé la note de la France, et sous celle de l’Union européenne, désireuse de voir les Vingt-Sept renouer avec les critères de Maastricht, le gouvernement s’est lancé dans une quête aux économies.

Lundi, lors des Assises des finances publiques, l’exécutif a assuré avoir identifié « au moins 10 milliards d’euros d’économies » possibles, notamment dans le domaine de la Santé. Dans le collimateur de Bercy, « les dérives » des dépenses en médicaments trop généreusement remboursés et l’explosion des arrêts maladie, trop facilement octroyés par certains médecins.

En hausse de 8 % sur un an, les arrêts maladie ont concerné un salarié sur deux selon le baromètre Malakoff Humanis et pourraient coûter 23 milliards d’euros en 2027 si rien n’est fait. Pour stopper cette dérive, l’Assurance maladie a d’ores et déjà lancé des opérations de contrôle contre des milliers de médecins généralistes, que ces derniers vivent particulièrement mal. Car cette opération survient dans un contexte de vive tension entre les médecins d’un côté, l’Assurance maladie, le gouvernement, et le monde politique de l’autre. Pour les médecins, qui n’ont pas obtenu les revalorisations des tarifs des consultations escomptées et sont menacés par des initiatives parlementaires sur les déserts médicaux qui voudraient encadrer leur installation, les contrôles sur les arrêts maladie sont la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Ils estiment que ces contrôles stigmatisants non seulement ne tiennent pas compte de la réalité de la société qui a profondément changé en trois ans mais pourraient au final décourager les vocations…


En s’attaquant aux arrêts maladie comme il s’est attaqué aux fraudes fiscales et sociales, le gouvernement envoie, d’évidence, des signaux politiques vers une partie de l’opinion exaspérée par les fraudes, quitte à se couper d’un corps électoral, celui des médecins, qui était a priori plutôt favorable aux Marcheurs, et d’une majorité de Français pour qui la santé reste une préoccupation majeure. Surtout, l’exécutif semble tailler à la serpe dans les dépenses de santé – médicaments, frais dentaires… – plutôt que dans d’autres secteurs, sans s’interroger sur la raison de la hausse des arrêts de travail. Ces derniers ne sont pas tous imputables à des médecins ou des assurés indélicats mais reflètent bien une réalité du monde du travail post-Covid sur laquelle on attend toujours une vraie réflexion du gouvernement.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 21 juin 2023)


Double défi

A350

En ouvrant ses portes ce matin sur l’aéroport parisien du Bourget, la 54e édition du Salon International de l’Aéronautique et de l’Espace va réunir tous les acteurs d’une filière qui ne s’étaient plus vus depuis 2019 en France. Covid-19 oblige, le rendez-vous de 2021 avait été annulé. Ce sont donc bien des retrouvailles cette année qui permettront aussi de mesurer combien, en quatre années, la donne a changé. Fortement soutenu par des aides publiques, le monde aéronautique a pu surmonter la pandémie qui avait mis à un coup d’arrêt à sa croissance et cloué les avions au sol, et peut même aujourd’hui se réjouir que sa résilience lui permette de renouer avec une réelle reprise et un trafic aérien qui retrouve son niveau d’avant Covid. Mais les défis des années qui viennent semblent colossaux : comment concilier la hausse exponentielle de la demande de transport aérien au niveau mondial tout en engageant la titanesque décarbonation de l’avion ?

D’un côté, selon les prévisions d’Airbus et de Boeing, le besoin d’avions passagers et cargo dans le monde va doubler d’ici 2042, l’avionneur européen tablant sur un besoin de 40 850 avions neufs d’ici à 2042 tandis que son concurrent américain estime que 48 575 appareils seront en service en 2042, contre 24 500 l’année dernière. Il faudra bien répondre à cette demande qui émane notamment de pays émergents dont le développement dépend davantage de l’avion que d’autres infrastructures de transport, absentes ou défaillantes. De l’autre côté, la décarbonation de l’avion paraît, elle aussi, capitale. Même si le transport aérien ne représente que 2,5 % des émissions de CO2 globales, ces dernières ne sont générées que par une toute petite partie de la population mondiale alors qu’elles impactent l’humanité entière. Décarboner l’avion est donc un impératif, presque une responsabilité morale.

Concilier ces deux défis relève du casse-tête d’autant que grossit la pression de ceux qui estiment qu’il faut repenser la façon dont on prend l’avion, certains imaginant même mettre en place des quotas individuels de vols… Le secteur aérien planche pourtant depuis plusieurs années sur la décarbonation et a déjà dégagé plusieurs pistes : carburants bio ou durables, hydrogène, amélioration des performances des avions, etc. Autant d’innovations autour de « l’avion vert » qui mettront du temps à se concrétiser mais qui mobilisent toutes les énergies… et qui soulèvent aussi des questions de souveraineté.

En visite vendredi dans une usine de Safran, Emmanuel Macron a présenté un plan de 2,1 milliards d’euros pour encourager le développement d’un avion « zéro émission » et a annoncé une enveloppe annuelle de 300 millions d’euros entre 2024 et 2030 dédiée à la décarbonation de l’aviation. Pour l’Europe, être leader sur ce sujet est essentiel. Alors que la Chine prend le leadership sur la voiture électrique au détriment de l’Europe qui avait fait de l’automobile sa chasse gardée, alors que l’Union européenne est à la peine dans l’Intelligence artificielle face aux Etats-Unis, conforter son rôle majeur dans l’aéronautique doit être une priorité stratégique.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 19 juin 2023)


Ténacité

karine

Le dénouement dans l’affaire de la disparition de Karine Esquivillon était attendu et redouté. Il s’est précipité dans la nuit de jeudi à hier lorsque le mari Michel Pialle, poussé en garde à vue dans les retranchements de ses contradictions et de ses mensonges par les enquêteurs, a avoué le meurtre et indiqué où il avait dissimulé le corps de la mère de famille de 54 ans disparue le 27 mars dernier.

Depuis cette date, les soupçons n’avaient cessé de grandir à l’égard du mari. D’une part, les témoignages de la famille et des amis de Karine Esquivillon étaient suffisamment nombreux pour battre en brèche l’idée d’un départ volontaire et précipité de la quinquagénaire que Michel Pialle était presque seul à distiller. D’autre part, les découvertes des enquêteurs ont progressivement et inéluctablement resserré les filets sur le mari devenu le principal suspect. Les enquêteurs ont ainsi pu prouver qu’à chaque fois que le téléphone de la disparue retrouvé fortuitement était activé, il avait borné exactement aux mêmes endroits que celui de Michel Pialle. Ils ont également estimé que la tentative de connexion sur une application bancaire du portable de Karine, après sa disparition, ne pourrait très certainement émaner que du mari.

Enfin, les témoignages sur la vie et la personnalité de Michel Pialle récoltés au fil de l’enquête, notamment auprès de son ex-femme, sa mythomanie, son humeur changeante et parfois agressive, ses mensonges invraisemblables sur son métier d’agent secret ou ce juteux contrat de « 15 millions de francs avec le groupe Dassault » annulé « au dernier moment » ont contribué à faire de cet homme aux mille vies le protagoniste clé du dossier.

En fermant toutes les portes, en resserrant toutes les pistes, les enquêteurs n’avaient plus qu’à tenter de faire craquer Michel Pialle en garde à vue, ce qui était loin d’être gagné compte tenu de la personnalité mouvante de l’individu. Mais leur professionnalisme déployé depuis le début de l’enquête a permis de franchir cette étape terrible. La vérité reste encore à cerner, la version d’une mort accidentelle avancée par le mari reste à vérifier, des éléments semblant accréditer la thèse d’une préméditation. Aux enquêteurs, aux experts, à la justice ensuite de comprendre comment ce drame a pu se nouer, quels en sont le mobile et les ressorts intimes.

Chaque dossier est évidemment différent, mais cette enquête rondement menée va redonner l’espoir à toutes les familles qui vivent dans l’inquiétude de savoir ce qu’est devenu un proche disparu. Le temps qui passe est alors souvent l’ennemi de la manifestation de la vérité et complique le travail des enquêteurs. Et pourtant ces derniers, qui sont souvent marqués par les affaires qu’ils ont à traiter, n’abandonnent pas. Tout comme la société ne veut pas abandonner face aux quelque 18 000 disparitions de majeurs et 42 000 disparitions de mineurs inscrites au Fichier des personnes recherchées (FPR) du ministère de l’Intérieur. La création en 2022 d’un pôle « cold case » dédié aux affaires non élucidées participe de cette volonté collective de résoudre ces énigmes.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 17 juin 2023)

Nécessaire équité

Bercy

En lançant à quelques semaines d’intervalles deux plans de lutte contre la fraude fiscale et douanière, puis contre la fraude sociale, le gouvernement répond à deux défis économiques et politiques qui sous-tendent le consentement à l’impôt des Français. Dans un pays qui a l’un des taux de prélèvements parmi les plus élevés de l’Union européenne, la question n’est évidemment pas anodine.

Défi économique d’abord évident. La fraude, quelle qu’elle soit, c’est autant de recettes en moins pour l’État et la Sécurité sociale, donc autant de marges de manœuvre en moins pour financer les services publics, les grands chantiers de la transition écologique, de la réindustrialisation, des transports, de la défense, mais aussi tout ce qui relève des fonctions de l’État, police, justice, éducation, etc. La lutte contre les fraudeurs est d’autant plus devenue une nécessité que l’État a déployé un « quoi qu’il en coûte » très dispendieux – mais ô combien indispensable – pour faire face aux conséquences de la pandémie de Covid-19, puis de la crise énergétique due à la guerre en Ukraine, et enfin des effets de l’inflation, notamment dans l’alimentaire. La dette de la France, qui approche des 3 000 milliards d’euros, a ainsi explosé et l’heure est plus que jamais à la maîtrise des comptes publics, ce que comprennent d’ailleurs parfaitement les Français dont 76 % jugent urgent de réduire la dette publique.

Mais les plans anti-fraude participent aussi d’une problématique éminemment politique, car la politique fiscale d’un gouvernement relève de choix assumés qui seront différents selon que l’exécutif est de droite ou de gauche. À cet égard, la ligne d’Emmanuel Macron et de ses gouvernements depuis 2017 – hormis la parenthèse du quoi qu’il en coûte – est davantage marquée à droite qu’à gauche. La suppression de l’Impôt de solidarité sur la fortune, la baisse des APL, le refus systématique – et parfois à contre-courant de certains élus de la majorité présidentielle – de taxer ponctuellement les superprofits des multinationales, ou encore la baisse des impôts de production des entreprises sont quelques-uns des traits de la politique fiscale d’Emmanuel Macron, auquel colle toujours l’étiquette de « Président des riches ».

Le fait de présenter sur le même niveau les fraudes fiscales et sociales alors que les premières sont sans commune mesure avec les secondes participent aussi au sentiment qu’ont les Français que tout le monde n’est pas égal devant l’impôt, les ultra-riches, passés maîtres dans l’optimisation fiscale, contribuant proportionnellement beaucoup moins que la majorité des Français. Pas étonnant dès lors que lorsqu’Emmanuel Macron a récemment annoncé vouloir baisser les impôts des classes moyennes, 57 % des Français ont jugé cette proposition pas crédible.

La recherche de l’équité devant l’impôt est pourtant bien indispensable car elle est garante de la cohésion nationale et renforce le consentement à l’impôt qui permet à l'Etat de faire face aux grands défis du pays.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 16 juin 2023)


Patate chaude

voiture

Après le mouvement des bonnets rouge en 2013 qui enterra à la taxe carbone et ses portiques, après le mouvement des Gilets jaunes, né en 2018 de la contestation de la hausse des prix des carburants et, là encore, de la taxe carbone, s’achemine-t-on vers une nouvelle fronde ayant pour cible les ZFE, les zones à faibles émissions qui excluent des grandes villes les véhicules les plus polluants ? Nous n’en sommes pas encore là, mais la colère couve alors que de 11 ZFE, la France doit passer à 43 au 31 décembre 2024.

Cette extension des ZFE se justifie parfaitement pour répondre à une question majeure de santé publique : le fléau de la pollution de l’air aux particules fines. Selon une étude de Santé publique France, celle-ci est responsable de quelque 40 000 décès prématurés en France par an et d’une baisse de l’espérance de vie pour les personnes exposées. Le trafic routier étant responsable de 57 % des émissions d’oxydes d’azote et d’une large part des particules fines, prendre des mesures pour le limiter en ciblant les véhicules les plus polluants paraît donc non seulement logique mais parfaitement légitime pour que les habitants des grandes agglomérations respirent mieux. Instaurer des ZFE pour un certain type de véhicules anciens semble être d’autant plus une bonne idée qu’elle a déjà fait ses preuves en Europe, où il existe environ 200 zones de ce type.

Reste que, comme la taxe carbone, l’instauration des ZFE se heurte à la réalité du terrain en impactant fortement la vie quotidienne des millions de Français propriétaires de véhicules anciens et/ou trop polluants. Des Français qui, faute de disposer d’une offre de transports en commun suffisante et attractive, ou faute d’aide à l’achat de véhicules plus propres, ne peuvent pas se passer de leur voiture actuelle et craignent dès lors légitimement de se retrouver exclus des centres-villes. Sauf à payer des amendes qui rappellent l’octroi d’autrefois…

Ce sentiment de relégation – l’association 40 millions d’automobilistes parle de zone à exclure – s’est de plus accentué avec l’impression des « territoires » que l’idée des ZFE a été imaginée depuis Paris par quelques technocrates déconnectés du terrain, comme l’abaissement de la limitation de vitesse sur les routes secondaires de 90 à 80 km/h avait été décidé sans aucune concertation.

Cette fois pourtant, les territoires font entendre leur voix. L’exécutif – qui a tiré les leçons de ses erreurs passées – a pris soin de missionner le maire de Toulouse Jean-Luc Moudenc sur le sujet. L’édile a mis en garde contre des ZFE « pas assez sociales », plaidant pour en changer les modalités de mise en œuvre. Hier, le Sénat a remis un rapport préconisant notamment un meilleur soutien de l’État aux élus, le décalage du calendrier très serré et la nécessité de développer l’offre de transports collectifs et les aides à l’achat de véhicules propre.

L’exécutif va devoir se saisir de ce dossier, véritable patate chaude après le long conflit des retraites. Même si toute une série d’aides a été mise en place pour permettre de changer de véhicule, même si les ZFE ont été appuyées par la Convention citoyenne pour le Climat, on sent bien qu’il faut aller plus loin et que le nerf de la guerre sera l’argent. Il faut, d’évidence, un plan Marshall dès à présent pour que tous les Français soient égaux devant la transition écologique à laquelle on n’échappera pas.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 15 juin 2023)

L'échec n'est pas une option

ukraine

La parole est d’argent, le silence est d’or. Dans la guerre qui l’oppose à la Russie depuis le 22 février 2022, Kiev a toujours fait de la communication une arme de conviction massive pour rallier à sa cause les opinions internationales et, surtout, convaincre les Occidentaux de lui fournir les armes dont les Ukrainiens ont besoin pour résister. Passé maître dans l’utilisation des réseaux sociaux, Volodymyr Zelensky a opéré un virage à 180° au moment de lancer sa contre-offensive pour reconquérir les territoires du Donbass occupés par les Russes. Ce silence de plomb inédit a pu faire douter un temps de la réalité de cette opération militaire qu’on disait imminente depuis des semaines. Et la destruction du barrage de Kakhovka, qui a provoqué des inondations sur le Dniepr et à Kherson, ville-clé de la contre-offensive, a ajouté à l’inquiétude.

Mais la contre-offensive est désormais bel et bien lancée et plusieurs villages ont d’ores et déjà été libérés par les Ukrainiens depuis dimanche. La progression, qui semble pour l’heure lente et modeste, laisse entrevoir combien les combats doivent être durs et meurtriers entre des Ukrainiens qui bénéficient d’armes occidentales sophistiquées, aptes à mener des attaques nocturnes, et des Russes qui ont massivement fortifié la ligne de front avec champs de mines, tranchées et dents de dragon. Dans les deux camps, d’évidence, l’échec n’est pas une option.

Pour les Ukrainiens, le succès de cette contre-offensive est capital, pour retrouver bien sûr toute la souveraineté territoriale du pays, y compris sur la Crimée perdue en 2014, mais aussi pour démontrer aux Occidentaux qu’ils ont eu raison de soutenir et d’aider militairement l’Ukraine en lui fournissant des armes pour se défendre, notamment des chars Leopard, et en formant des soldats. Pour les Russes, la conquête de l’Ukraine – objectif initial de l’opération militaire spéciale – a laissé place à la défense des républiques autoproclamées du Donbass. Empêcher leur reconquête constituerait presque une victoire pour Vladimir Poutine, qui pourrait alors relancer ce conflit devenu « gelé » dès que son armée se serait renforcée.

Ce conflit d’un nouveau genre, informationnel comme de haute intensité, qui mobilise massivement des drones mais tout autant des armes conventionnelles, semble être à un moment clé entre guerre de position, avec ses tranchées qui rappellent celles de Verdun durant la Première Guerre mondiale, et guerre de mouvement, avec ses combats intenses d’infanterie.

Impossible de dire ce qui se passera dans les jours et les semaines à venir, laquelle des déterminations, l’Ukrainienne ou la Russe, prendra le dessus sur l’autre. Qui aurait pu prédire la destruction d’un barrage pour inonder la ligne de front, au mépris de la convention de Genève ? Qui nous dit que demain, après la stratégie de la terreur et ses crimes de guerre, puis celle de la terre inondée, Vladimir Poutine, qui brandit régulièrement la menace nucléaire, ne choisirait pas la stratégie de la terre irradiée ?

(Editorial publié dans La Dépêche du mardi 13 juin 2023)

Photo Clément Cros.

Tous concernés

harcelement

Ils s’appelaient Ambre, Lucas ou Lindsay. Ils avaient la vie devant eux mais celle-ci s’est brisée lorsqu’ils se sont donné la mort. Morts pour ne plus souffrir, morts pour ne plus subir les moqueries dans la cour de récréation ou les sarcasmes sur les réseaux sociaux. Morts parce que notre société n’a pas su protéger ces adolescents du harcèlement scolaire, de l’homophobie, des insultes qu’ils enduraient quasi quotidiennement… Ces multiples affaires, qui émaillent l’actualité depuis des semaines, des mois, des années devraient nous révolter, collectivement et nous pousser à agir.

Comment une société avancée comme la nôtre peut laisser se développer, à l’école, mais aussi hors de l’école, ces comportements toxiques qui poussent des jeunes garçons et des jeunes filles à commettre l’irréparable ? Reçue par le ministre de l’Éducation nationale Pap Ndiaye, la famille de la jeune Lindsay, cette jeune fille de 13 ans victime de harcèlement scolaire et de cyberharcèlement dans son collège de Vendin-le-Vieil qui a mis fin à ses jours le 12 mai dernier, a trouvé le ministre « pas sincère » dans ses explications. La mère de l’adolescente réclame, à raison, « des actes » plutôt que des paroles.

Des actes, il y a en pourtant : le programme Phare de lutte contre le harcèlement, les campagnes médias de sensibilisation, la mise en place de numéros d’urgence, une Journée nationale, des formations pour les enseignants et les personnels de l’Éducation nationale… Mais cela n’est pas suffisant. 89 % des Français – quelles que soient leurs appartenances sociale ou politique – considèrent que l’Éducation nationale n’en fait pas assez en matière de lutte contre le harcèlement scolaire. Et les enquêtes montrent que les jeunes eux-mêmes redoutent de tomber dans les rais de camarades harceleurs. 60 % des 10-15 ans pensent ainsi qu’ils pourraient être victimes de harcèlement selon une enquête de l’institut CSA pour Milan Presse. 40 % ont été témoins de faits de harcèlement et 20 % en ont été directement victimes. Effarant. Insupportable.

Face à cette situation, il est temps de passer à la vitesse supérieure, d’aller au-delà de la seule compassion envers les familles et les victimes ou de l’engagement personnel de l’épouse du chef de l’État sur le sujet, aussi sincère soit-il, qui ne saurait tenir lieu de politique. Elisabeth Borne a annoncé mardi dernier vouloir « faire de la lutte contre le harcèlement la priorité absolue de la rentrée 2023. » Initiative louable à condition qu’elle s’accompagne de moyens financiers et humains conséquents.

À condition aussi qu’elle embrasse toutes les problématiques que soulèvent les faits de harcèlement et toutes les difficultés que rencontrent les établissements pour les détecter et les traiter. À condition aussi qu’elle se montre beaucoup plus ferme à l’encontre des plateformes américaines des réseaux sociaux. Dans une société de plus en plus numérisée, on sait combien la socialisation des jeunes se développe sur leur smartphone ou leur ordinateur et donc combien ces outils peuvent prolonger en ligne ou précéder un harcèlement physique.

La lutte contre le harcèlement scolaire, la lutte contre le harcèlement tout court, avec ses violences verbales ou physiques, est un enjeu qui doit tous nous intéresser et nous mobiliser.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 12 juin 2023)

Espoirs

scanner

Lorsque l’on évoque Chicago, la grande ville de l’Illinois, beaucoup d’entre nous convoquent le souvenir d’Al Capone et des organisations mafieuses qui mirent la ville industrielle en coupe réglée au temps de la prohibition, d’autres mettent en avant l’incroyable richesse architecturale d’une mégapole aujourd’hui dynamique et souvent citée en exemple de développement urbain. Demain, peut-être que parler de Chicago nous fera penser aux spectaculaires avancées de la recherche dans la lutte contre le cancer. Car Chicago accueille, en effet, depuis plusieurs années le plus grand congrès international de cancérologie du monde. Sous la houlette de la Société américaine d’oncologie clinique (ASCO), 40 000 oncologues, chercheurs et salariés des laboratoires pharmaceutiques du monde entier – dont de nombreuses équipes de recherche françaises – se réunissent chaque année pour partager leurs travaux et annoncer les résultats de leurs essais.

Et c’est peu dire que l’édition 2023 a été riche en annonces porteuses d’espoir pour les malades du cancer, qui reste l’une des principales causes de mortalité dans le monde avec, selon les chiffres de l’organisation mondiale de la Santé (OMS), 10 millions de décès en 2020, soit presque un décès sur six. Dans le centre de congrès qui borde le lac Michigan, l’enthousiasme était ainsi palpable tant les progrès dans les thérapies se sont accélérés. S’il n’y a pas eu de grande annonce révolutionnaire, le congrès a présenté de nombreux traitements innovants pour les patients atteints de cancers précoces non métastasés et des thérapies personnalisées selon le profil de la tumeur des malades.

Sur le cancer du poumon par exemple, l’un des plus meurtrier au monde avec 1,8 million de décès chaque année, une étude a montré qu’un médicament ciblé, administré en plus de la chimiothérapie dans les cancers opérables, divise par deux la mortalité avec cinq ans de recul. Ce qui signifie un bond de l’espérance de vie d’un à quatre ans. Concernant le cancer du sein, un médicament administré en complément d’une hormonothérapie standard permet de réduire le risque de récidive d’un peu plus de 25 % chez les femmes diagnostiquées à un stade précoce de la maladie.

Des traitements personnalisés, ciblant mieux les tumeurs et s’attaquant à de plus en plus à de cancers, moins répandus voire rares, mais aussi des vaccins anti-cancer qui se développent par exemple contre le papillomavirus humain 16 (HPV-16) ou certains cancers ORL et qui bénéficient parfois des travaux sur l’ARN messager : voilà à quoi travaillent les chercheurs du monde entier pour remporter ce combat du siècle, que l’épidémie de Covid-19 avait partiellement entravé.

Un combat qui doit mobiliser, au-delà de la seule communauté scientifique et médicale, l’ensemble de la société. Diagnostiquer davantage, faire en amont un travail de prévention de la population – 40 % des cancers dus à notre hygiène de vie ou à notre environnement sont évitables – accompagner les malades et leurs proches dans leur vie quotidienne mais aussi adopter des politiques volontaristes pour lutter contre les substances cancérigènes. Avec l’espoir que l’objectif d’un monde sans cancer n’est pas illusoire mais à notre portée.


(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 8 juin 2023)

Triple crime

ukraine

Alors que l’on attend depuis des semaines la contre-offensive ukrainienne avec laquelle Kiev espère reconquérir ses territoires occupés par la Russie, la destruction du barrage hydroélectrique de Kakhovka rebat les cartes d’un conflit qui se durcit. Pour l’heure, Russes et Ukrainiens se renvoient la responsabilité de cette explosion qui a partiellement détruit l’ouvrage, même si, lorsque l’on se demande à qui profite le crime, on voit bien que la Russie a tout à y gagner. L’inondation d’une grande partie de la zone du Dniepr, ce vaste fleuve sur la ligne de front, empêche, d’évidence, les soldats Ukrainiens de partir à la reconquête de Kherson, cette ville-clé coupée en deux, verrou des territoires du Donbass envahis par les Russes. Les inondations consécutives à l’explosion, traumatisantes pour des dizaines de villages qui ont dû être évacués face à la montée des eaux, réactivent aussi dans l’opinion ukrainienne et internationale la peur d’une catastrophe sur la centrale nucléaire de Zaporijia, la plus grande d’Europe…

Ce n’est pas la première fois dans l’Histoire que des inondations sont provoquées pour ralentir l’ennemi. Durant la Première Guerre mondiale, fin octobre 1914, pour freiner les Allemands, les Belges et les Français déclenchent une vaste inondation au cours de la bataille de l’Yser. Les zones ainsi inondées resteront infranchissables quatre ans durant… En 1938, pour arrêter l’avancée japonaise vers l’Ouest et le Sud de la Chine, Tchang Kaï-chek décide d’ouvrir les digues du fleuve Jaune près de Zhengzhou et provoque des inondations qui feront quelque 800 000 victimes. Et le 18 août 1941, les Soviétiques détruisent la centrale hydroélectrique du Dniepr, tuant de 20 000 à 100 000 compatriotes civils et militaires qui n’avaient pas été avertis…

En 1949, au sortir de la Seconde Guerre mondiale sont édictées les conventions de Genève dont plus tard l’article 56 du Protocole additionnel convient que « les ouvrages d’art ou installations contenant des forces dangereuses, à savoir les barrages, les digues et les centrales nucléaires de production d’énergie électrique, ne seront pas l’objet d’attaques, même s’ils constituent des objectifs militaires, lorsque de telles attaques peuvent provoquer la libération de ces forces et, en conséquence, causer des pertes sévères dans la population civile ».

Cela fait longtemps que Vladimir Poutine ne s’encombre pas de ces règles de la guerre. Depuis le déclenchement de son « opération spéciale », le maître du Kremlin a ainsi multiplié les crimes de guerres, bombardant des cibles civiles ou commettant des massacres comme à Boutcha ou Izioum. Les Ukrainiens espèrent bien que le président russe répondra un jour de ses actes devant un tribunal pénal international.

« Les terroristes ne pourront pas arrêter l’Ukraine avec de l’eau, des missiles ou quoi que ce soit d’autre », a réagi hier le président ukrainien Volodymyr Zelensky face à ce triple crime, de guerre, environnemental et humanitaire. Car si la montée des eaux après la destruction du barrage va compliquer et peut-être retarder la contre-offensive militaire ukrainienne, elle a déjà provoqué une catastrophe environnementale majeure et irréversible, bouleversant les écosystèmes du Dniepr, et rajouté des drames humains avec l’évacuation de nombreux villages le long du fleuve, devenu aujourd’hui l’épicentre de la guerre.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 7 juin 2023)

Derrière les chiffres

inflation

Depuis 18 mois que la France est confrontée à une inflation galopante, on peut apprécier la situation selon le principe du verre à moitié vide ou à moitié plein. Côté positif, la France subit une inflation moindre que celle de ses voisins européens et les dispositifs d’aides mis en place par le gouvernement ont permis de limiter les hausses de prix, notamment dans l’énergie. Sur un an, selon l’estimation provisoire réalisée par l’Insee fin mai, les prix à la consommation augmenteraient de +5,1 % en mai 2023, après +5,9 % le mois précédent. De bon augure, certains estiment même que le pic de l’inflation est peut-être derrière nous.

Mais il y a aussi le verre à moitié vide car si la hausse de l’inflation ralentit, il s’agit bien tout de même d’une hausse des prix qui pèse de plus en plus sur le budget des ménages. Sur un an en mai, l’Insee estime l’inflation dans l'alimentaire à +14,1 % (après +15 % en avril), dont +10,4 % sur les produits frais… Des hausses corroborées par le panier constitué par Franceinfo et NielsenIQ : au niveau national, ce panier coûte en moyenne 109,66 € en mai, avec une inflation de +16,7 % sur un an, soit +1,50 € de hausse depuis avril. On est donc loin de l’accalmie.

Les prix restent élevés et ne semblent pas près de vouloir baisser, particulièrement sur les grandes marques. Sommés de revenir à la table des négociations avec les distributeurs, les géants de l’agro-alimentaire (qui avaient obtenu fin mars +10 % de hausse de leurs prix) semblent traîner des pieds et être insensibles aux menaces de Bercy. Les consommateurs peuvent toujours se tourner vers les marques premiers prix ou celles des distributeurs, le sentiment reste que les courses sont toujours aussi chères, même s’il existe de significatives disparités d’un département à l’autre.

Mais derrière ces chiffres qui occupent les économistes, encourageants pour les uns, préoccupants pour les autres, il y a aussi une réalité humaine qui devrait interpeller tous les acteurs politiques et économiques. Une enquête Ifop vient de révéler combien l’inflation pesait non seulement sur le porte-monnaie des Français mais aussi sur leur moral et leur santé. Plus d’un Français sur deux (58 %) a ainsi réduit ses dépenses alimentaires pour des motifs financiers, un sur deux (51 %) en vient même à « sauter des repas » régulièrement ou occasionnellement quand d’autres renoncent à certaines dépenses aussi banales que d’aller chez le coiffeur ou, plus inquiétant, reportent des dépenses de santé, prenant le risque d’aggraver leur état. L’Ifop pointe aussi qu’au 10 du mois, c’est-à-dire après le prélèvement des dépenses « contraintes », un Français sur trois (31 %) se retrouve avec un « reste à vivre » de moins de 100 € sur son compte en banque ; 10 % sont déjà à découvert…

Pour ces Français en difficultés financières et psychologiques, hanté pour certains par un possible déclassement, parler de baisse de l’inflation passe mal. Deux Français sur trois trouvent que leur pouvoir d’achat s’est dégradé ces douze derniers mois et les trois quarts d’entre eux estiment que le gouvernement n’en fait pas assez pour lutter contre la hausse des prix…

À l’heure où l’exécutif, qui veut en finir avec le « quoi qu’il en coûte », estime pouvoir tourner la page des retraites pour partir réformer le travail, l’immigration ou les conditions d’attribution du RSA, il ne devrait pas oublier combien le pouvoir d’achat reste la préoccupation numéro 1 des Français et combien l’inflation pèse toujours très lourdement sur la vie des citoyens.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 6 juin 2023)


Sparadrap

macron

Faudrait-il, comme l’appellent de leurs vœux les juristes Marie Gren et Julien Padovani dans une récente tribune au Monde, diffuser une plus grande culture constitutionnelle par une formation offerte dès le plus jeune âge à l’école ? En tout cas la question se pose depuis que les Français ont découvert, à l’occasion de l’examen devant le Parlement du projet de loi de réforme des retraites, les subtilités des articles de la Constitution et les méandres obscurs et pointilleux du règlement de l’Assemblée nationale. Article 47.1, vote bloqué, article 49.3, motion de censure, amendements et sous-amendements, commission mixte paritaire, etc. N’en jetez plus !

Bien conscient de ne pas disposer de majorité à l’Assemblée, le camp présidentiel, depuis la présentation en janvier de cette réforme toujours massivement rejetée par les Français, a usé de tous les articles et de toutes les procédures possibles – parfois au mépris des usages et des jurisprudences de la vie parlementaire – pour escamoter le débat, en limiter le temps et, surtout, empêcher un vote au palais Bourbon qu’il savait qu’il perdrait…

Le dépôt d’une proposition de loi Liot pour abroger la loi promulguée mi-avril a remis une pièce dans la machine et, la semaine dernière, nous avons eu droit aux mêmes prises de becs et prises de tête entre la Macronie et ses oppositions, la première voulant tout faire pour empêcher et un débat et un vote qu’elle est assurée de perdre, tandis que les secondes, à l’unisson des syndicats, estiment qu’un vote est nécessaire sur une réforme de cette ampleur. Pour l’heure les députés partisans de la réforme sont parvenus à supprimer en commission des Affaires sociales l’article 1 qui veut abroger le report de l’âge de départ à 64 ans. Article qui devra donc être réintroduit dans l’hémicycle jeudi 8 juin par le groupe Liot… avant vraisemblablement d’être stoppé net par la présidente de l’Assemblée nationale, au prétexte qu’il contreviendrait à l’article 40 de la Constitution qui veut qu’un amendement ne peut créer de nouvelles charges financières pour l’État non compensées par d’autres ressources. Plus de débat, plus de vote… Yaël Braun-Pivet, mise sous pression depuis des jours par l’exécutif, va-t-elle céder ou défendre comme elle le prétend les prérogatives de l’Assemblée face aux injonctions du pouvoir exécutif ?

Quoi qu’il se passe, cette réforme des retraites apparaît de plus en plus comme un sparadrap dont Emmanuel Macron va avoir du mal à se débarrasser. En brusquant les partenaires sociaux comme les députés, c’est-à-dire en bousculant la démocratie sociale et la démocratie parlementaire, le chef de l’État, convaincu d’avoir raison seul contre tous, s’est aliéné une majorité de la population, les syndicats et de potentiels alliés politiques. L’exécutif est persuadé que, le temps faisant, la lassitude l’emportera et que la page des retraites finira par se tourner pour passer à autre chose. Certes mais quoi ? La feuille de route des « cent jours », aussi pléthorique soit-elle avec des mesures concrètes, peine à dessiner un projet de société à même d’entraîner les Français.

À l’heure des grandes transformations du monde, géopolitiques, numériques, écologiques, il manque une vision d’ensemble. Celle qu’Emmanuel Macron n’a pas su ou voulu développer pendant la campagne présidentielle. Celle qu’il devra pourtant bien formuler le 14 juillet, terme des « cent jours », pour remettre sur les rails un quinquennat qui semble toujours aussi enlisé.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 5 juin 2023)

Les guerres de demain

drone

C’était en mai 1987. Mathias Rust, jeune aviateur allemand de 19 ans, entame un périple à bord de son Cessna 172. Il décolle de l’aéroport d’Uetersen, près de Hambourg, pour se rendre en Islande, en Norvège, en Suède et en Finlande, sa dernière étape avant de rentrer au pays. Mais le 28 mai, il s’écarte de son plan de vol et se dirige vers l’URSS. À 19 h 24, après 800 km au-dessus du territoire soviétique, il survole la place Rouge de Moscou puis atterrit le long du Kremlin devant une population médusée, au nez et à la barbe des autorités, humiliées. Cet exploit, sans doute permis par un relâchement de la sécurité aérienne en raison de la fête officielle des gardes-frontières ce jour-là, donne l’occasion à Mikhaïl Gorbatchev de limoger son ministre de la Défense, le responsable de la défense aérienne et quelque 2 000 officiers récalcitrants face à la glasnost et la perestroïka que voulait mettre en place le jeune Secrétaire général du Parti communiste de l’Union soviétique.

37 ans plus tard, ce 30 mai 2023, les attaques de drones qui ont frappé Moscou au cœur, tout aussi humiliantes, peuvent-elles être ce grain de sable à même de faire basculer la guerre en Ukraine ? On n’en est évidemment pas là et on ne compte plus d’ailleurs les « tournants » dans cette guerre qui se sont, au final, révélés n’être que les nouveaux chapitres de ce terrible conflit aux portes de l’Europe. Toutefois, cet épisode des attaques de drones sur Moscou, qui ont touché notamment des immeubles d’habitation, semble avoir provoqué comme un électrochoc dans une partie de la population russe, encalminée depuis un an et trois mois dans la propagande du Kremlin qui martèle toujours le récit de son « opération militaire spéciale » pour « dénazifier » l’Ukraine.

Si l’on ne saurait évidemment cautionner des attaques sur des cibles civiles, force est de constater que ces bombardements par drones, à Moscou comme dans la région de Belgogrod, permettent – davantage que de galvaniser le moral des Russes et de renforcer leur soutien à Vladimir Poutine – d’instiller le doute et de faire ouvrir les yeux de l’opinion russe sur la réalité de ce que veut lui cacher le Kremlin : une guerre qu’il mène depuis le 22 février 2022, marquée par d’incessants bombardements par drones et missiles sur des villes ukrainiennes, de Kiev à Marioupol, de Kharkiv à Bakhmout…

Tout en se félicitant de l’efficacité des forces anti-aériennes, Vladimir Poutine a pris soin de s’exprimer publiquement, sans doute bien conscient de l’impact psychlogique d’attaques au cœur de la Russie, pour annoncer un renforcement de la défense de Moscou... preuve qu’elle n’est pas si efficace que cela face à des drones devenus des armes déterminantes dans la suite du conflit.

Car c’est l’autre enseignement des attaques des derniers jours : la prééminence des drones. Drones de reconnaissance, de combat ou kamikazes, ils jouent depuis 15 mois un rôle déterminant dans les combats. Ils ont pour partie assuré la résilience et l’incroyable résistance ukrainiennes, permis aux Russes d’économiser des missiles. Ils redéfinissent la vision du champ de bataille comme la façon dont les guerres vont se mener. L’irruption de l’intelligence artificielle dans les drones de nouvelle génération, toujours plus autonomes, dessine les contours des guerres de demain, plus complexes, hybrides et de haute intensité. Des guerres qui soulèvent d’importants questionnements éthiques sur la place de l’homme et le contrôle qu’il ne saurait abandonner à des intelligences informatiques.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 2 juin 2023)

Nouvelle donne

c919

Le premier vol commercial d’un avion conçu en Chine constitue assurément un tournant pour le secteur chinois du transport aérien, qui souhaite rivaliser depuis longtemps avec ses concurrents occidentaux Boeing et Airbus, mais également pour l’aéronautique mondiale tant la Chine constitue toujours la locomotive du secteur. Au cours des vingt prochaines années, en effet, le trafic aérien chinois devrait croître de 5,3 % par an, soit nettement plus rapidement que la moyenne mondiale estimée à 3,6 %. Cela se traduira par une colossale demande de 8 420 avions passagers et cargo d’ici 2041, soit plus de 20 % de la demande mondiale totale d’environ 39 500 nouveaux avions au cours des deux prochaines décennies.

Cet eldorado-là attise évidemment depuis longtemps les appétits des deux géants américain et européen Boeing et Airbus. Depuis les années 90, ce dernier a entrepris de nouer des partenariats avec les Chinois au point de co-créer une usine de montage d’A320 à Tinajin, usine qui va prochainement doubler ses capacités. Méfiant quant au partage de ses technologies, Boeing s’est finalement rallié lui aussi à l’idée de nouer des partenariats pour conquérir une partie du mirifique marché de l’aviation chinoise.

Si le C919 est un tournant pour la Chine, qui cherche à devenir autonome dans le secteur des technologies et a beaucoup investi dans la production de ce premier avion de ligne, il est encore loin de constituer une menace pour l’A320 neo ou le B737 Max 8, les deux appareils qu’il entend défier. Car si cet avion est bien construit par l’entreprise d’État chinoise Comac, de nombreuses pièces de l’engin proviennent d’autres pays, des États-Unis, de France, d’Allemagne ou du Royaume-Uni. D’évidence, cet appareil n’aurait pu voir le jour sans le savoir-faire des Occidentaux en matière aéronautique. D’autre part, le C919 ne volera qu’en Chine et dans quelques pays d’Afrique : l’appareil n’a pas été certifié par la FAA (Federal Aviation Administration) ni par l’EASA (European Aviation Safety Agency). Reste que le C919 peut faire mal à Airbus et Boeing sur son marché domestique. Les compagnies chinoises vont jouer à fond la carte patriotique et Pékin a d’ores et déjà demandé à Comac de réduire le nombre de pièces étrangères, ce qui prendra toutefois un certain temps.

Cette stratégie d’autonomisation technologique doit être prise très au sérieux car elle ne concerne pas que l’aéronautique. Elle s’applique avec succès dans d’autres domaines où la Chine est devenue leader ou en passe de l’être. Elle est ainsi devenue en quelques années le principal acteur mondial du solaire, représentant près des deux tiers des investissements mondiaux, et détenant 75 % du marché mondial… Pour les voitures électriques, le pays est le seul au monde à maîtriser la totalité de la chaîne avec une situation de quasi-monopole dans certains domaines pour les batteries. 54 % des voitures électriques sont produites en Chine et le pays est pour la première fois devenu le premier exportateur mondial d’automobiles au 1er trimestre 2023, supplantant les Européens dont l’automobile était pourtant le grand domaine industriel.

Aéronautique, automobile, énergies renouvelables, mais aussi espace, défense, télécoms, informatique quantique, intelligence artificielle… La Chine, qui n’est plus le pays le plus peuplé du monde, accélère tous azimuts. Une nouvelle donne qui doit particulièrement réveiller les Européens sur la réindustrialisation, la recherche-développement et l’innovation, gages de leur souveraineté.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 1er juin 2023)