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Éditos

Quelle école ?

 

école

À l’été 2023, dans une interview au Point, Emmanuel Macron annonçait que « l’école est devenue un sujet régalien. C’est dans les salles de classe que se murmure la France et que s’apprennent nos valeurs ». Et le chef de l’État d’indiquer que, « compte tenu des enjeux », « l’éducation fait partie du domaine réservé du Président. » Un domaine réservé qui s’appliquait traditionnellement jusqu’alors à la défense et aux Affaires étrangères.

Que le chef de l’État érige ce domaine essentiel pour le pays en priorité nationale n’était en soi pas une mauvaise idée, mais le revers de la médaille est qu’en faisant cela Emmanuel Macron a dès lors court-circuité son ministre de l’Éducation nationale – mais n’était-ce pas déjà le cas avant ? – et substitué une volonté de favoriser les initiatives du terrain, sans cesse mise en avant, à des injonctions venues de Paris. Au risque de paralyser un système éducatif déjà bien grippé.

Surtout, six après son accession à l’Élysée, Emmanuel avait un peu plus brouillé son message sur l’Éducation. Au point que tous les acteurs se demandent toujours qu’est-ce que l’école pour Emmanuel Macron ? Celle du dogmatique Jean-Michel Blanquer, qui réforma à la hussarde le baccalauréat ? Celle de Pap Ndiaye, son exact contraire nommé pour apaiser le corps enseignant mais qui n’a rien pu réellement faire, sans cesse accusé de « wokisme » par la droite et l’extrême droite ? Celle de l’ambitieux Gabriel Attal, éphémère ministre et as de la communication, qui n’aura jamais eu à mettre en place son « choc des savoirs » opportunément présenté le jour de la publication de résultats PISA catastrophiques pour la France ? Celle de la suffisante Amélie Oudéa-Castera, qui s’est noyée dans ses polémiques, faute d’en mesurer les dégâts ? Celle de Nicole Belloubet, sans doute la plus compétente de tous, nommée pour éteindre l’incendie et qui n’a pas eu le temps d’imprimer sa marque ? Ou peut-être celle de Brigitte Macron, l’ancienne professeure de lettre du lycée privé La Providence d’Amiens, très présente auprès de tous ces ministres ?

Le monde enseignant en était là de ses interrogations avant de découvrir, médusé, le nom de la nouvelle ministre de l’Éducation nationale du gouvernement Barnier le 21 septembre : Anne Genetet. On ne pouvait faire plus éloigné du monde de l’Éducation : cette députée des Français de l’étranger est spécialisée dans les questions de Défense, sa méconnaissance du monde éducatif est vécue comme une provocation par les syndicats enseignants. Tout comme celle de son ministre délégué Alexandre Potier, ardent défenseur de l’enseignement privé… On est, à l’évidence, très loin des ministres poids lourds comme le furent François Bayrou ou Lionel Jospin, qui, au moins, avait montré un intérêt certain pour l’école et dessiné une vision, qu’on la conteste ou qu’on y adhère.

Si la nomination d’Anne Genetet inquiète, c’est aussi parce que les chantiers sont nombreux, au premier rang desquels l’insupportable pénurie d’enseignants. Dans un contexte de déficit budgétaire abyssal où chaque ministre va se battre pour ses crédits, Mme Genetet – qui ne doit sa nomination qu’à sa proximité avec Gabriel Attal – peut-elle tenir tête au droitier ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau, devant elle dans l’ordre protocolaire ? Il n’y a plus qu’à espérer qu’au sommet de l’État, on se souvienne du mot de Victor Hugo – « Ouvrez des écoles, vous fermerez des prisons » – et qu’on donne les moyens humains et financiers à des enseignants mieux considérés pour que l’école publique réalise vraiment la promesse émancipatrice de la République.

(Editorial publié dans La Dépêche du lundi 30 septembre 2024)


Guerres et paix

Liban

La guerre menace encore une fois le Pays du Cèdre, tant de fois meurtri par des crises à répétition. Les frappes israéliennes contre le sud du Liban et les positions du Hezbollah ravivent, en effet, le spectre d’un nouveau conflit dans cette Terre millénaire de brassage culturel et religieux. Après quinze années de violence qui ont profondément marqué le pays et ses habitants (1975-1990), la paix est toujours restée fragile, constamment menacée par les ingérences étrangères, les divisions communautaires et une classe politique corrompue. La crise économique sans précédent qui frappe le pays depuis 2019, puis l’explosion dévastatrice du port de Beyrouth en 2020, symbolisant l’effondrement d’un État rongé par des décennies de mauvaise gouvernance, ont rajouté au malheur de ce petit pays de moins de 6 millions d’habitants, jadis considéré comme la Suisse du Moyen-Orient.

Victime d’une spectaculaire opération d’explosion de ses bipeurs et talkies-walkies attribuée à Israël, le Hezbollah – « État dans l’État » qui, depuis les pogroms du 7 octobre, ciblait à basse intensité Israël en soutien à Gaza – brandit la menace d’une riposte massive en cas d’intervention terrestre israélienne. Mais cette organisation, soutenue par l’Iran, en a-t-elle encore les moyens ? Israël, de son côté, n’hésite plus à frapper en territoire libanais, jusqu’au sud de Beyrouth hier, au risque d’embraser toute la région. Mais l’État hébreu – qui joue de son avantage et de sa supériorité militaire et technologique, notamment son protecteur dôme de fer – a-t-il les moyens d’entretenir deux fronts simultanément : Gaza et le sud Liban, où le Hezbollah est autrement plus redoutable que le Hamas palestinien ?

Le pays se retrouve « au seuil d’un tunnel noir, dans l’obscurité, sans aucune visibilité quant à la fin de ce tunnel », titrait hier le quotidien libanais An-Nahar, inquiet de voir advenir une troisième guerre entre le Liban et Israël, qui provoquerait des milliers de victimes, de déplacés et de réfugiés. Face à ce danger imminent – qui serait un « un autre Gaza » comme le craint le secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres – la communauté internationale se mobilise pour éviter l’escalade que constituerait une invasion terrestre par Tsahal. Mais peut-elle être entendue ?

Ancienne puissance mandataire et « amie » traditionnelle du Liban, la France peine à se faire entendre. Il est vrai que les liens historiques entre Paris et Beyrouth, forgés par des siècles d’échanges culturels et diplomatiques, se sont largement distendus depuis l’ère Chirac. Empêtrée dans ses propres contradictions et affaiblie sur la scène internationale, la France n’a plus le poids d’autrefois pour peser sur le cours des événements dans la région et les interventions pressantes d’Emmanuel Macron restent vaines. L’Iran et es États-Unis parviendront-ils à lancer un appel à la retenue qui soit entendu par le Hezbollah et par Benyamin Netanyahou – ce dernier semblant exclure toute possibilité de solutions négociée ?

Les stratégies des deux parties sont aussi brumeuses et incertaines que les conséquences d’un conflit apparaissent claires quant à la déstabilisation durable et irréversible de la région. Face à cette guerre imminente, et alors que l’anniversaire des massacres du 7 octobre interviendra dans douze jours, existe-t-il encore un chemin pour la paix ? « C’est notre regard qui enferme souvent les autres dans leurs plus étroites appartenances et c’est notre regard qui peut aussi les libérer », estime l’écrivain libanais Amin Maalouf. Il est encore temps que les regards changent au Proche-Orient.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 25 septembre 2024)

Ambiguïtés

 

barnier

 

En regardant attentivement la composition du gouvernement de Michel Barnier annoncée samedi, soixante-seize jours après les élections législatives, un poste ministériel interpelle. Si le Premier ministre disposera comme ses prédécesseurs d’une ministre déléguée chargée des Relations avec le Parlement – poste capital avec une Assemblée nationale divisée comme jamais pour un gouvernement sans majorité absolue – il aura également à ses côtés une autre ministre déléguée chargée… de la Coordination gouvernementale. Cette nouveauté en dit long sur la fragilité de ce gouvernement accouché au forceps entre les macronistes et les Républicains. Missionner Marie-Claire Carrère-Gée pour mettre de l’huile dans les rouages gouvernementaux et créer du liant entre les 39 ministres souligne combien cette équipe, née de formations sanctionnées aux législatives, présente des failles et des incohérences.

Difficile, en effet, de trouver plus éloignés que des marcheurs comme Agnès Pannier-Runacher ou des centristes pro-européens comme Jean-Noël Barrot de figures de la droite conservatrice et réactionnaire proche de la Manif pour tous comme Bruno Retailleau ou Laurence Garnier. Pendant des années les seconds ont mis en scène leur opposition frontale, outrancière parfois, à Emmanuel Macron, jurant ne pouvoir travailler avec des macronistes au nom du mandat confié par leurs électeurs ; et les voilà aujourd’hui dans une même équipe avec leurs adversaires d’hier. Entre des ministres macronistes pour l’essentiel sans poids politique, inconnus des Français et parfois nommés à des postes pour lesquels ils n’ont montré aucune compétence particulière – comme à l’Éducation nationale – et des élus LR qui ont accepté un maroquin – celui de la dernière chance parfois pour certains – pour pouvoir revenir aux affaires après douze ans d’absence, le dénominateur commun paraît bien mince. Marier la carpe et le lapin, surtout en politique, est toujours périlleux…

Mais au-delà de la forme, c’est bien le fond qui paraît le plus fragile dans cet attelage gouvernemental. Quelle politique sera réellement menée sur l’économie, la fiscalité, l’immigration, la sécurité, les droits des femmes et des LGBT, l’Europe, l’industrie, le numérique, etc. ? Le flou domine et personne ne sait réellement et précisément quel est le programme du gouvernement.

L’arrivée en force des très droitiers soutiens de l’ancien Premier ministre François Fillon a surpris à gauche bien sûr mais aussi dans le camp présidentiel, dont certains historiques ne cachent pas leur malaise voire leur effroi face aux positions et visées politiques des ministres LR. Au point que Gabriel Attal est monté au créneau hier, assurant à ses troupes que le groupe Ensemble pour la République (EPR, ex-Renaissance) restera « fidèle à ses valeurs et libre dans ses prises de position ». Et l’ex-Premier ministre de demander à Michel Barnier « d’affirmer clairement dans sa déclaration de politique générale qu’il n’y aura pas de retour en arrière sur la PMA, le droit à l’IVG, les droits LGBT ». N’aurait-il pas fallu s’en inquiéter avant de nouer une alliance ?

On ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment, disait le cardinal de Retz. À force d’avoir trop entretenu les ambiguïtés, Michel Barnier, de plus en plus menacé par des motions de censure, va devoir en sortir, rassurer ses alliés, dire sa position face au RN, et expliquer enfin clairement aux Français – qui lui ont donné une bonne cote de popularité – ce qu’il veut faire… si l’Assemblée lui en laisse le temps.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 23 septembre 2024)

 

A droite toute

barnier


Lorsqu’il s’agit de commenter la vie politique française, on peut sans hésiter faire appel à François Hollande qui trouve toujours la formule qui fait mouche pour résumer une situation. Anticipant la formation du gouvernement Barnier dont les noms de plusieurs ministres fuitaient déjà, l’ancien Président expliquait samedi dans nos colonnes « On attendait un changement et on découvre une restauration. » Et de fait, le retour aux affaires de la droite, qui en était éloignée depuis la défaite de Nicolas Sarkozy en 2012, s’apparente bien à une restauration, non pas de l’ancien monde qu’Emmanuel Macron voulait remplacer il y a sept ans, mais du monde d’avant-hier, celui d’une France sépia, libérale économiquement et ultraconservatrice sur le plan des mœurs.

En choisissant des figures de la droite dure comme le président du groupe LR au Sénat Bruno Retailleau, des soutiens de l’ancien Premier ministre François Fillon, souvent très proches de la Manif pour Tous et de son émanation politique Sens commun, opposés au mariage pour tous ou à l’inscription de l’IVG dans la constitution, Michel Barnier s’éloigne largement du collectif « équilibré, représentatif, pluriel » qu’il avait promis et du « gouvernement de rassemblement » que souhaitait Emmanuel Macron.

Si on devine que l’ancien négociateur du Brexit pour l’Union européenne a eu maille à partir avec les macronistes et les membres de sa famille politique pendant deux semaines de tractations marquées par les coups de pression, de menton et de bluff, force est de constater que son gouvernement est le plus à droite de tous les gouvernements d’Emmanuel Macron. Et s’éloigne de fait un peu plus encore du résultat des élections législatives qui ont vu l’alliance de gauche du Nouveau Front populaire arriver en tête et un large front républicain se constituer pour faire barrage à l’extrême droite. « Qu’est-ce que ce serait si la droite avait gagné les élections » a ironisé l’ancien ministre de la Santé et député apparenté PS Aurélien Rousseau.

Le coup de barre à droite est tel qu’il pourrait d’ailleurs achever de fracturer un camp présidentiel sonné par sa défaite aux européennes et aux législatives comme par les ambitions qui s’aiguisent entre Philippe, Attal ou Darmanin en vue de 2027. Le malaise est d’ailleurs palpable tant au MoDem, l’allié historique, que chez de plus en plus de marcheurs historiques. Que valent en effet les valeurs portées par Emmanuel Macron en 2017 – le dépassement, le progressisme, la bienveillance, la recherche du pragmatisme – si le gouvernement accueille en son sein des ministres désormais adeptes des pires théories xénophobes de l’extrême droite comme « le grand remplacement » ou « les Français de papier » ? La couleuvre pourrait être trop dure à avaler pour les macronistes de l’aile gauche qui vont devoir sérieusement s’interroger.

En attendant de voir quelle sera la durée de vie de ce gouvernement Barnier, sans poids lourds, placé sous la « surveillance » du Rassemblement national et la menace de motions de censure, la gauche – à qui Emmanuel Macron a refusé Matignon au mépris de la tradition républicaine et de la logique institutionnelle – a tout intérêt à préserver son unité, et surtout réfléchir urgemment à élargir son socle et renouveler ses idées si elle veut incarner l’alternance en 2027, ou avant.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du dimanche 22 septembre 2024)

L’urgence de s’adapter

inondations

Sécheresses à répétition, toujours plus intenses, inondations dévastatrices comme encore récemment dans la vallée d’Aspe, coulées de boues, tempêtes destructrices, phénomènes cévenols, typhon et ouragans… En France comme au bout du monde, le changement climatique n’est plus une menace lointaine, mais le quotidien de millions d’hommes et de femmes. Et ces aléas climatiques ont un coût, que nous payons tous chaque année un peu plus cher. Les primes d’assurance, en effet, s’envolent sous le poids des catastrophes naturelles qui se multiplient. Un cercle infernal qui met à rude épreuve le système assurantiel français.

Les chiffres de France Assureurs donnent effectivement le vertige. En 2023, les catastrophes climatiques ont coûté 6,5 milliards d’euros aux assureurs. De 1989 à 2019, ces derniers ont indemnisé 12,9 millions de sinistres pour 74,1 milliards d’euros ! Et ce n’est que le début. Les experts estiment que la facture pourrait doubler d’ici 2050. Face à cette réalité implacable, les assureurs n’ont d’autre choix que d’augmenter les primes. Une hausse qui pourrait atteindre 130 à 200 % dans les trente prochaines années. Le système, d’évidence, est à bout de souffle. Le régime d’indemnisation des catastrophes naturelles, dit Cat-Nat, fierté française depuis 1982, montre ses limites. Basé sur la solidarité nationale, il permet une couverture large des risques naturels, mais jusqu’à quand ? Les réassureurs, ces assureurs des assureurs qui tenaient congrès à Monaco récemment, tirent la sonnette d’alarme. Certains se retirent déjà du marché, jugé trop risqué.

Pris en étau entre l’explosion des sinistres et la nécessité de rester rentables, les assureurs cherchent des solutions, mais la tâche est ardue. Comment maintenir une couverture large tout en maîtrisant les coûts ? Comment inciter à la prévention sans exclure les plus vulnérables ? Face à ce défi colossal, un rapport pour « Adapter le système assurantiel face aux risques physiques posés par le changement climatique », remis en avril, a émis 37 recommandations. Parmi elles, renforcer la prévention, ce qui passe par une meilleure information du public, des normes de construction plus strictes et des incitations financières pour adapter les logements ; et repenser le financement du régime Cat Nat. Il faut aussi innover : l’intelligence artificielle peut améliorer la modélisation des risques ; la prévision des catastrophes peut être affinée.

Des mesures évidemment nécessaires mais qui ne suffiront sans doute pas, car c’est tout notre modèle de développement qu’il faut repenser en profondeur, tant dans l’aménagement urbain qui doit tenir mieux compte des zones à risques, les techniques de construction des bâtiments qui doivent être mieux adaptées aux aléas climatiques et plus généralement notre mode de vie et de déplacement qui doit autant que faire se peut éviter d’aggraver le changement climatique.

Le troisième Plan National d’Adaptation au Changement Climatique (PNACC 3), mis sur pause avec la dissolution, offre une opportunité unique de repenser notre approche. Les urgences ne manquent certes pas pour Michel Barnier, mais celui qui fut ministre de l’Environnement et artisan du principe de précaution ne peut être insensible à l’adaptation de la France au réchauffement climatique.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 16 septembre 2024)


Tout réinventer

Ehpad

Deux ans et demi après la sortie du livre choc de Victor Castanet « Les Fossoyeurs », rien ne va plus dans les Établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes, les Ehpad. Pendant plusieurs années des dizaines d’affaires de maltraitance et de dysfonctionnements dans des maisons de retraite ont émaillé l’actualité, parfois sanctionnées en justice, des centaines de témoignages de personnels ou de familles ont été recueillis dans la presse, et notamment dans nos colonnes, des dizaines de livres ont été publiés plus alarmants les uns que les autres, mais l’enquête au long cours de Victor Castanet début 2022, avait suscité un tel électrochoc qu’on aurait pu penser qu’une remise à plat totale du système allait s’opérer. Elle n’a pas eu lieu : les Ehpad, exsangues, sont en quête d’un nouveau modèle économique et les Français ont perdu patience et confiance.

Le scandale qui a touché le groupe Orpéa a contraint celui-ci à une profonde réorganisation, mais il a aussi eu des conséquences en chaîne sur un secteur déjà très durement bousculé par la crise du Covid puis par celle de l’inflation. Né dans les années 2000, le modèle économique des Ehpad qui repose sur trois sources de financement – le résident pour la partie hébergement, le Conseil départemental pour la partie dépendance et l’Agence régionale de santé pour la partie soins – est désormais à bout de souffle, que les Ehpad soit publics, associatifs ou privés.

En 2022, 60,3 % des établissements publics et privés non lucratifs étaient en situation de déficit contre 49,3 % en 2021, selon une étude de la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA) publiée en juillet. Et dans le privé, les scandales ont fait fuir les investisseurs. Les pouvoirs publics ont bien débloqué des enveloppes supplémentaires mais ces sommes sont insuffisantes tant pour financer les investissements nécessaires que pour rendre attractif les métiers des Ehpad, alors que ces derniers auraient besoin de quelque 120 000 infirmières !

Le cri d’alarme lancé cette semaine lors des Assises nationales des Ehpad par les directeurs rejoint celui des familles de résidents : tous deux disent l’urgence d’inventer un nouveau modèle. Et le temps presse car la société française vieillit. Selon l’Insee, d’ici à 2070, le nombre des 75 ans ou plus devrait croître de 5,7 millions. En 2040, il y aurait 51 personnes de 65 ans ou plus pour 100 personnes de 20 à 64 ans, contre 37 en 2021. Et la France n’est pas prête à faire face à ce bouleversement.

La crise des Ehpad, fruit de décennies de sous-investissement et d’une vision court-termiste de la prise en charge du grand âge, doit être l’opportunité de repenser en profondeur notre approche de la dépendance. Cette révolution ne se fera pas sans un engagement fort de l’État. La tant attendue loi Grand âge, promise par Emmanuel Macron en 2017 et maintes fois repoussée, doit enfin voir le jour – Michel Barnier semble y être sensible. Elle devra être à la hauteur des enjeux pour répondre finalement à la question de savoir quel modèle de société nous voulons, quelle place nous accordons à nos aînés. La façon dont nous les traitons en dit long sur nos valeurs et sur notre vision de l’humanité ; la dignité des personnes âgées ne saurait être une option, elle doit être une priorité absolue.

(Éditorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 14 septembre 2024)


L'Europe au pied du mur

electric car

En décidant de fixer à 2035 la date à partir de laquelle plus aucune voiture thermique neuve ne sera vendue en Europe, l’Union européenne s’est-elle tirée une balle dans le pied ? Cette décision, prise au nom de la transition écologique et énergétique vers la voiture électrique a-t-elle précipité le secteur automobile qui, avec les États-Unis, a dominé le XXe siècle dans un océan de difficultés ? En tout cas, l’euphorie des dernières années autour de la voiture électrique semble marquer le pas. Les chiffres d’immatriculations en France pour août 2024 sonnent comme une première alerte : – 32,4 % par rapport à août de l’an dernier. Un coup de frein qui invite à s’interroger sur l’avenir de cette technologie, longtemps présentée comme la panacée pour décarboner nos transports et sur les raisons de la baisse d’intérêt des automobilistes. Voitures trop chères ? Aides trop complexes ou revues à la baisse ? Manque de bornes de recharge ?

Le rapport de Mario Draghi sur la compétitivité économique du Vieux continent, remis à Ursula von der Leyen lundi, vient de plus jeter un pavé dans la mare. Très critique, l’ancien patron de la BCE appelle à un plan d’action industriel spécifique à l’automobile et préconise de revoir le calendrier de l’interdiction des véhicules thermiques neufs. Une remise en question qui fait grincer des dents à Bruxelles, mais qui trouve un écho favorable dans plusieurs capitales européennes et chez les constructeurs.

Il est vrai que les enjeux sont colossaux, d’autant que la transition vers l’électrique ne se résume pas à une simple question technologique. Elle soulève des problématiques géopolitiques majeures, notamment autour de l’approvisionnement en minerais critiques. Lithium, cobalt, nickel : l’Europe se retrouve dépendante de pays tiers, parfois instables, pour ces ressources stratégiques. La République démocratique du Congo, qui concentre plus de 60 % des réserves mondiales de cobalt, cristallise les inquiétudes. Les conditions d’exploitation, souvent opaques, posent question. Sans parler des risques de déstabilisation politique que fait peser cette manne sur la région. Une enquête implacable, « Barbarie numérique, une autre histoire du monde connecté » de Fabien Lebrun va d’ailleurs être publiée aux éditions de L’Échappée.

Dans ce paysage, la Chine a, d’évidence, pris une longueur d’avance : en s’assurant le contrôle de gisements clés à travers le monde, en subventionnant massivement le secteur, en investissant fortement en recherche et développement, le pays domine la chaîne de valeur, de l’extraction à la production de batteries et à la fabrication de voitures aux prix défiants toute concurrence.

L’Europe, prise de court, tente de rattraper son retard et impose des taxes douanières mais le chemin sera encore long pour retrouver le leadership d’antan. Les déboires de Volkswagen, qui va fermer une usine pour la première fois depuis 87 ans, en sont l’illustration : au manque d’anticipation sur l’électrique du géant allemand s’est ajoutée la facture du scandale du dieselgate.

Pour autant rien n’est perdu pour l’Europe à condition de repenser son approche. Elle doit diversifier ses sources d’approvisionnement, accélérer la recherche sur les technologies alternatives (hydrogène ou carburants de synthèse) et repenser ses modèles de mobilité dans leur ensemble à l’heure où se profilent, déjà, les nouvelles générations de batteries.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 11 septembre 2024)

Débat Harris-Trump : tout peut arriver...

harris trump

À la question de savoir si un débat télévisé dans le cadre d’une élection présidentielle peut tout changer, la réponse est évidemment oui. La preuve la plus éclatante a d’ailleurs été donnée cette année avec le débat entre Joe Biden et Donald Trump le 27 juin dernier. La prestation catastrophique du président démocrate sortant a ainsi conduit à son retrait de la course et son remplacement express par sa vice-présidente Kamala Harris. Un spectaculaire rebondissement survenu quelques jours après l’attentat dont avait été victime Donald Trump et qui laissait dire que ce dernier était quasi-élu. Grave erreur : dans cette folle campagne pour conquérir la Maison Blanche, tout semble possible et tout peut arriver à tout instant. Le débat de ce soir entre Donald Trump et Kamala Harris sera-t-il lui aussi un moment de bascule ?

En tout cas cet exercice, inauguré à la télévision en 1960 par John F. Kennedy qui était opposé à Richard Nixon, et suivi tous les quatre ans par des dizaines de millions d’Américains, a souvent bouleversé le cours des campagnes électorales. Kennedy montrera sa maîtrise de la caméra face à un Nixon mal à l’aise et transpirant. En 1976, en pleine Guerre froide, en affirmant qu’ « il n’y a pas de domination soviétique en Europe de l’Est et il n’y en aura jamais sous une administration Ford », le président sortant Gérald Ford commet une bourde qui laisse des traces. Il sera battu par le démocrate Jimmy Carter. En 1984, le républicain Roland Reagan, 73 ans, est confronté à une question sur son âge pour solliciter un second mandat. L’ex-acteur s’en sort avec humour : « Je ne ferai pas de la question de l’âge un élément de cette campagne. Je n’exploiterai pas, pour des raisons politiques, la jeunesse et l’inexpérience de mon adversaire », lance-t-il face à son concurrent de 56 ans, le démocrate Walter Mondale, qui racontera des années plus tard qu’il a su à ce moment-là qu’il avait perdu l’élection.

À 78 ans, Donald Trump aura tout de même du mal à suivre les traces de Reagan face à Kamala Harris, 59 ans. Nul ne sait sur quoi ce débat va déboucher entre les deux candidats qui vont se parler face à face pour la première fois. Distancé légèrement dans les sondages et très fortement dans les levées de fonds, Donald Trump va creuser son sillon en diabolisant son adversaire, cette radicale d’extrême gauche « devenue noire pour des raisons électorales », souvent qualifiée de « folle » ou de « menteuse ». Reprenant son mantra de 2016 – Make America Great Again – maniant les fake news et les arguments simplistes du « moi ou le chaos », le républicain espère conquérir les abstentionnistes. L’ex-vedette de téléréalité n’aura pas de mal à faire le show devant la caméra, on se rappelle encore son attitude machiste lors du débat avec Hillary Clinton en 2016.

Pour Kamala Harris, ce débat est capital. Bien que portée par un réel enthousiasme, la candidate est encore méconnue d’une partie des Américains et doit se distinguer de Joe Biden qui s’érigeait en rempart pour défendre la démocrate et avait tout misé sur une élection-référendum contre Trump. Sans abandonner cet argument, Harris veut aussi se reconnecter avec une working class tentée par Trump et qui ne voit pas les bons résultats économiques de Biden dans son quotidien. Moins à l’aise en interview ou en débat, l’ex-procureure de Californie sait toutefois manier le sens de la réplique et a promis de ne rien lâcher face au « délinquant » Trump.

Qui va marquer des points ? Verdict demain.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 10 septembre 2024)

Linky, compteur sous tension

 

linky

Il y a dix ans, Enedis lançait en grande pompe le déploiement des compteurs communicants Linky. Aujourd’hui, alors que 35,6 millions de foyers en sont équipés, le bilan est positif mais mitigé. Entre promesses pas toutes tenues, débats récurrents, histoires parfois rocambolesques d’installation et polémiques persistantes, Linky n’a toujours pas totalement convaincu. Il suffit pour s’en convaincre de regarder le nombre important de commentaires que suscitent les articles et dossiers que nous avons déjà consacrés au compteur intelligent.

Certes, Linky a tenu certaines de ses promesses et au premier rang de celles-ci, les interventions à distance qui ont simplifié la vie des clients et des techniciens. La détection des pannes s’est améliorée. Mais quid du suivi en temps réel de notre consommation ? Cette fonctionnalité phare, promise dès le lancement pour permettre aux Français de devenir acteurs de la sobriété énergétique, reste insuffisante. Les données des compteurs sont transmises avec un décalage de 24 heures, bridant de fait notre capacité à agir sur nos habitudes.

Linky n’a ensuite pas totalement su lever les inquiétudes d’une partie de l’opinion sur son impact sanitaire. Malgré les études rassurantes de l’ANSES, la peur des ondes électromagnétiques persiste dans une partie de la population. Les tribunaux ont même reconnu l’électrosensibilité de certains plaignants, obligeant Enedis à prendre des mesures. La question de la protection des données personnelles, un enjeu passé au second plan mais capital, n’a pas non plus trouvé de réponse satisfaisante. Qui peut garantir que nos habitudes de consommation ne seront pas un jour monétisées ? La CNIL reste vigilante, mais le doute s’est installé.

Pour autant, à l’heure où la transition énergétique s’impose comme une nécessité, Linky pourrait jouer un rôle crucial. Sa capacité à gérer l’intermittence des énergies renouvelables et à optimiser la distribution est un atout indéniable, particulièrement en prévision de l’électrification du parc automobile qui va aller grandissante à partir de 2035, lorsque les véhicules thermiques neufs seront interdits de vente dans l’Union européenne.

Dix ans après le début de son installation, les consommateurs ne se sont pas approprié réellement l’outil. Combien d’entre nous consultent régulièrement leur compte Enedis pour suivre leur consommation ? L’annonce d’une tarification pour les récalcitrants à partir de 2025 – même si elle est logique et légitime – risque de raviver certaines tensions. Alors qu’il reste 2 millions de foyers à équiper, cette mesure pourrait apparaître non comme une pénalité mais bien comme une punition plutôt qu’une incitation pour les réfractaires.

Linky reste finalement l’incarnation ambivalente de notre rapport à la technologie et à la science, que l’on peut aussi observer sur les vaccins anti-Covid ou l’intelligence artificielle. D’un côté, une innovation potentiellement utile pour la collectivité. De l’autre, des craintes individuelles et une défiance persistantes, parfois exacerbées par des infox. Pour que Linky tienne enfin toutes ses promesses, il faudra plus que la seule révolution technique qu’il représente : un vrai travail de pédagogie et de transparence. Sans quoi, le compteur vert risque de symboliser une modernité imposée plus que choisie.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 9 septembre 2024)

Responsabilités

Bercy

S’il y a bien un mot dont les responsables politiques usent – et parfois abusent – à tout bout de champ, c’est bien celui de « responsabilité », qui caractériserait forcément leur action ou dont ils appellent leurs adversaires et les Français à faire preuve en toutes circonstances. Hier, il a pourtant semblé faire défaut aux ministres démissionnaires de l’Économie Bruno Le Maire et des comptes publics Thomas Cazenave lorsqu’il s’est agi pour eux d’expliquer le nouveau dérapage des comptes publics dont le déficit pourrait s’établir à 5,6 % du PIB à la fin de l’année contre 5,1 % prévus.

La première explication fournie aux parlementaires des Commissions des Finances de l’Assemblée et du Sénat – qui pressaient les ministres de leur communiquer les éléments préparatoires à l’élaboration du prochain Budget 2025 – est que le dérapage est imputable, notamment, à l’« augmentation extrêmement rapide des dépenses des collectivités ». Ce surcroît de dépenses pourrait « dégrader les comptes 2024 de 16 milliards d’euros » par rapport à la trajectoire de déficit envoyée à Bruxelles au printemps, estiment les ministres qui ont, sans surprise, déclenché la colère des élus locaux.

Les représentants des communes et intercommunalités, départements et régions sont montés au créneau pour dénoncer des accusations infondées et la « techno-dinguerie » de Bercy pour reprendre l’expression du président du Conseil départemental de Haute-Garonne Sébastien Vincini. Les élus locaux, qui réclament régulièrement depuis 2017 à Emmanuel Macron davantage de décentralisation, un vrai « droit à la différenciation », l’élargissement de leurs compétences et les budgets pour y parvenir, rappellent au gouvernement démissionnaire qu’eux présentent chaque année des budgets à l’équilibre, que sur 3 100 milliards de dette, les collectivités ne représentent que 9 % du total et qu’en 2023, le déficit public des collectivités n’était que de 5,5 milliards d’euros contre 157 pour les administrations d’État.

La seconde explication fournie par le duo ministériel de Bercy est que les recettes fiscales sont inférieures aux prévisions, ce qui revient tout de même à dire que le gouvernement, péchant par optimisme, s’est bel et bien trompé dans ses prévisions et notamment celles sur la croissance, qui dépend pour partie de la politique économique qui est conduite. Les oppositions ne s’y sont pas trompées et ont dénoncé hier le manque de sérieux budgétaire et l’échec de la politique de l’offre mise en place par Emmanuel Macron, qui vaut à la France la dégradation de sa note par plusieurs agences de notation et une procédure pour déficit excessif déclenché par la Commission européenne.

Face à cette situation inquiétante – déficit qui se creuse et dette colossale – que dénonce la Cour des comptes, on voit mal comment l’épineux prochain Budget pourrait n’être uniquement que la continuation des choix politiques menés jusqu’ici ou un budget exclusivement d’austérité. Une inflexion nette est plus que nécessaire ; et cette alternative-là a d’ailleurs été réclamée par les Français lors des dernières législatives.

La responsabilité serait de ne pas l’oublier…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 4 septembre 2024)