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Éditos

Effet domino

airbus


"La survie d’Airbus est en jeu si nous n’agissons pas maintenant". En une phrase, le président-directeur général d’Airbus, Guillaume Faury, a donné le ton dans un courrier adressé vendredi à ses 135 000 salariés, pour les préparer aux mois difficiles que va vivre l’avionneur européen, emporté dans les turbulences de l’épidémie du Covid-19 et qui "perd de l’argent à une vitesse folle". Car contrairement aux crises précédentes qu’il a su surmonter, celle du coronavirus, redoutable, est à triple détente.

Le premier effet de la pandémie, à court terme, est sanitaire. Il a contraint Airbus à bouleverser ses chaînes de montage, ralentir sa production, et mettre en place des mesures de chômage partiel. Le second effet, à moyen terme, va être le choc du Covid-19 sur le transport aérien. En clouant au sol plus de 90 % de la flotte mondiale, le coronavirus a mis dans le rouge les compagnies aériennes ; certaines vont droit vers la faillite, celles qui survivront vont drastiquement revoir à la baisse l’achat de nouveaux appareils, au mieux les reporter, au pire les annuler. Une étude du cabinet Archery Strategy Consulting, publiée le 9 avril, évalue ainsi la baisse de la demande d’avions neufs de – 40 à – 60 %, soit la livraison de 3000 à 5000 avions contre 8 000 prévus… Et le déconfinement très progressif que commencent à mettre en œuvre les pays touchés par l’épidémie ne permettra pas de retrouver avant plusieurs mois voire plusieurs années le niveau de dynamisme du transport aérien d’avant. Enfin, le troisième effet du coronavirus va être à plus long terme : voyagera-t-on autant qu’auparavant dans le monde d’après ? Est-il pertinent de passer des vacances à prix cassés au bout du mode en courant un risque sanitaire ? Et à l’heure du boom de la visioconférence, les voyages d’affaires ont-ils encore tout leur sens ? Des questions qui se poseront aussi avec la pression de la lutte contre le réchauffement climatique, éclipsée par le Covid-19, mais toujours là…

Si Airbus va devoir trouver des réponses à cette crise hors normes – avec un plan structurel de grande ampleur comme le fut Power 8, redoutent déjà les syndicats – c’est aussi tout le tissu industriel de la région qui va être impacté par un terrible effet domino. 160 000 emplois dépendent de l’aéronautique en Occitanie, la majorité en Haute-Garonne (110 000) et dans la métropole toulousaine. Quand Airbus tousse, ce sont bien tous ses sous-traitants qui s’enrhument. Certains sont déjà en grande difficulté et la filière pourrait perdre 80 000 emplois directs et indirects.

Revient alors la question, lancinante, de la mono-industrie dans les mains de laquelle se sont mises Toulouse et la région. A-t-on eu raison de tout miser sur l’aéronautique – qui a fait et fait toujours notre fierté – au risque de voir l’économie s’écrouler en cas de problème ? Une récente note pronostique pour Toulouse un destin à la Détroit, la ville jadis capitale de l’automobile américaine, tombée en faillite et en décrépitude. On évoque la sidérurgie lorraine et les mines du Nord… Les images sont fortes, mais comparaison n’est pas raison, car d’une part la filière aéronautique a des savoir-faire solides et d’autre part la région a des atouts dans l’agriculture et le numérique. En revanche, cette crise donne des arguments aux partisans – longtemps peu écoutés – d’une diversification qu’il reste à inventer urgemment.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 30 avril 2020)

Le savant et le politique

vaccin


La semaine qui s’annonce constituera sans doute le tournant du quinquennat d’Emmanuel Macron. Plus encore que la crise des Gilets jaunes qui avait sérieusement bousculé les certitudes libérales du Président et de sa majorité ; plus encore que la réforme des retraites présentée comme la réforme phare de son mandat – celle sur laquelle tous les gouvernements précédents s’étaient cassé les dents et qui semble désormais d’un autre siècle – l’épidémie du Covid-19 apparaît comme un momentum inédit et historique qui a imposé au Président de penser contre lui-même. Emmanuel Macron, Président-réformateur, a d’ailleurs très tôt compris qu’il lui faudrait se muer en Président-protecteur.

En annonçant aux Français le 16 mars dernier le confinement du pays pour endiguer la propagation du coronavirus meurtrier, le chef de l’Etat concédait déjà, très lucidement et de façon prémonitoire, qu’avec la pandémie "beaucoup de certitudes, de convictions, [étaient] balayées, [seraient] remises en cause". En promettant que "le jour d’après" ne serait pas "un retour au jour d’avant" comme cela avait pu être le cas après la crise de 2008, Emmanuel Macron a compris que l’heure était au retour de l’Etat-providence, à une forme de souveraineté industrielle pour une France au sein de l’Europe, et pour tout dire, à une politique plus social-démocrate que sociale-libérale, "quoi qu’il en coûte".

Le plan de déconfinement que va présenter son Premier ministre Edouard Philippe mardi devant l’Assemblée nationale esquissera-t-il les prémices de cette "refondation" sanitaire, économique, sociétale et politique qu’Emmanuel Macron appelle de ses vœux ?

En tout cas, ce plan, dont la construction complexe aura mis à rude épreuve l’appareil d’Etat et les nerfs du gouvernement, aura, au-delà des mesures présentées, deux rôles clés. Le premier sera d’en finir avec les nombreux couacs qui ont émaillé la gestion de la crise par le pouvoir. Sur les masques ou sur les tests, les zigzags et les contorsions de la communication gouvernementale et élyséenne – gênants mais pas étonnants compte tenu de l’incroyable complexité de l’épidémie – doivent cesser pour redonner confiance aux Français et ouvrir une perspective pour les mois qui viennent. L’exécutif l’a bien compris qui a accéléré la présentation de son plan de déconfinement.

Le second rôle de ce plan sera de rappeler une règle d’airain de notre démocratie : le politique doit primer. En créant le conseil scientifique puis le comité d’Analyse, de recherche et d’expertise pour éclairer ses décisions, Emmanuel Macron – à mille lieues d’un Donald Trump ou d’un Jair Bolsonaro – avait expliqué "Un principe nous guide pour définir nos actions : c’est la confiance dans la science. C’est d’écouter celles et ceux qui savent." Ces instances n’ont pas manqué de livrer leurs préconisations, en les rendant publiques. Et pourtant Emmanuel Macron a décidé de rouvrir les écoles en dépit des difficultés logistiques et sanitaires que cela supposait.

En refusant ainsi une "République des experts", le Président a pris ses responsabilités et illustré ce que disait Max Weber dans "Le savant et le politique" : le savant se doit d’être neutre quand le politique est, lui, déchiré entre éthique de conviction et de responsabilité...

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 27 avril 2020)

Mobilisation nationale

restaurant


Le plan de relance initié hier par le président de la République pour les secteurs de l’hôtellerie et de la restauration, du tourisme et des espaces de loisirs était très attendu par tous les professionnels. Car ceux-ci sont peut-être parmi les entrepreneurs les plus frappés par la crise du coronavirus et ils n’ont pas pour l’heure la perspective d’une réouverture rapide après la date du 11 mai, début de la phase du déconfinement. Cette date clé ne sera annoncée que fin mai, en même temps que les détails d’un plan de reprise forcément très complexe à mettre en œuvre compte tenu de la diversité des établissements et des défis sanitaires auxquels ils vont devoir faire face pour offrir à leur clientèle la sécurité, seule à même de créer la confiance.

L’élargissement du fonds de soutien, l’augmentation des aides annoncées hier par l’exécutif sont évidemment une bonne chose pour éviter que ne disparaissent ces cafés, ces bars, ces restaurants, ces hôtels ou ces structures de loisirs, aujourd’hui au bord de l’asphyxie, qui font l’âme de la France, permettent ces moments de convivialité qui nous manquent tant depuis le début du confinement et portent haut la réputation de notre pays partout dans le monde pour sa gastronomie et son sens de l’accueil.

"Ce virus n’aime pas l’art de vivre à la française", a résumé hier Emmanuel Macron avant d’assurer de son soutien les professionnels conviés en visioconférence. Le chef de l’Etat a ainsi repris la balle au bond lancée cette semaine par le Collège culinaire de France qui l’implorait de rouvrir rapidement des établissements prêts s’adapter. Le Président estime, lui aussi, que cette période difficile peut être " une opportunité pour l’ensemble du secteur pour réussir les transformations qu’on n’avait pas toujours réussi à faire à temps."

Faire de l’épreuve une chance est effectivement un objectif ambitieux pour sauver l’industrie du tourisme, mais qui ne pourra se faire qu’avec une mobilisation nationale, et le soutien de tous les Français. Car pour sauver la restauration et plus largement le tourisme, chacun d’entre nous aura un rôle à jouer. Ainsi, les prochaines vacances d’été donnent l’occasion de manifester notre soutien aux professionnels du tourisme. Des séjours lointains à l’étranger semblant très compromis, les Français vont pouvoir (re) découvrir les beautés de leur pays et de leur région. À cet égard, l’Occitanie dispose de tous les atouts pour rebondir en offrant à chacun de nous, entre Pyrénées et Méditerranée, la possibilité de passer un été aussi agréable que solidaire.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 25 avril 2020)

Pari périlleux

ecole


En annonçant lors de sa quatrième allocution devant les Français la réouverture progressive des crèches, écoles, collèges et lycées à partir du 11 mai, Emmanuel Macron a suscité, chez les parents, les enseignants et les élus locaux, de sérieuses interrogations sur la faisabilité d’un tel projet. Une semaine plus tard, celles-ci sont loin d’être toutes levées, en dépit des premières mesures dévoilées hier par le ministre de l’Education nationale, Jean-Michel Blanquer.

Deux logiques semblent avoir été à l’œuvre pour décider de la réouverture des établissements scolaires.

La première – et officiellement la seule – invoquée par l’exécutif est une logique éducative. Elle consiste à dire que la réouverture des écoles était nécessaire pour empêcher le creusement des inégalités entre élèves. "Trop d’enfants, notamment dans les quartiers populaires et dans nos campagnes, sont privés d’école sans avoir accès au numérique et ne peuvent être aidés de la même manière par les parents. Dans cette période, les inégalités de logement, les inégalités entre familles sont encore plus marquées", observait, à raison, Emmanuel Macron le 13 avril. De fait, la continuité pédagogique qu’ont maintenue dans leur grande majorité et non sans difficultés les enseignants – inventifs et professionnels – et les parents – patients et attentifs – a laissé sur le carreau un certain nombre d’enfants. Il était donc normal que l’Education nationale fasse tout pour récupérer ces décrocheurs.

La seconde logique, mise en avant par l’opposition et certains enseignants, est purement économique. Elle consiste à dire que la reprise de l’école est essentiellement faite pour permettre aux parents de reprendre dès que possible leur travail et contribuer ainsi à amoindrir la période de récession économique historique à venir que chacun redoute.

La question n’est finalement pas de savoir laquelle des deux logiques a forgé la décision de l’exécutif – sans doute un peu des deux – mais plutôt pourquoi ce dernier n’a pas suivi la logique sanitaire des scientifiques de l’Inserm qui n’envisageaient pas une réouverture des écoles avant septembre et estimaient, à l’instar d’autres pays, que le principe général est de déconfiner dans l’ordre inverse du confinement...

Contraint désormais de tenir cette date du 11 mai – qui constitue aussi un horizon pour les Français qui subissent le poids du confinement – l’exécutif se heurte à la complexité de la mise en œuvre de la réouverture et à la difficulté d’offrir suffisamment de garanties sanitaires à la communauté éducative et aux maires qui se retrouvent en première ligne.

Autant dire que la reprise est un pari périlleux.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 22 avril 2020)

Notre art de vivre

restaurant


Il y a quelques mois, le monde de la gastronomie française se divisait pour savoir si les étoiles du fameux Guide Michelin étaient pertinentes, si leur attribution se faisait sur les bons critères, si elles contribuaient bien à faire connaître de jeunes chefs talentueux ou si, au contraire, elles introduisaient dans les cuisines une épuisante et insupportable pression sur les chefs étoilés et leurs brigades. Bref, derrière les fourneaux comme en salle, la France, pays de la gastronomie, se passionnait pour ce qui fait l’une de ses caractéristiques reconnues dans le monde entier et contribue à son art de vivre. Un art de vivre aujourd’hui autrement plus menacé…

Depuis l’arrivée du coronavirus et la fermeture, le 14 mars au soir, de tous les bars et restaurants du pays, en prélude au confinement instauré trois jours plus tard, c’est bien tout un secteur qui est en souffrance et qui voit de sombres nuages obscurcir son avenir. Car si la phase de déconfinement démarrera bien le 11 mai prochain, les cafés et restaurants resteront encore fermés pour une durée indéterminée.

Cette incertitude ajoute à l’angoisse de milliers d’établissements déjà privés depuis un mois de clientèle. 40 % pourraient in fine ne jamais se relever de cette épreuve. En interpellant hier dans une tribune Emmanuel Macron pour lui demander la réouverture des cafés et restaurants le plus rapidement possible, les chefs du Collège culinaire de France lancent un SOS qui doit être écouté et, mieux, entendu. En proposant cinq engagements pour sécuriser sanitairement les établissements et rassurer la clientèle, le Collège montre combien la profession est prête à se réinventer. Et d’ailleurs, depuis le début de l’épidémie, nombre de restaurateurs poursuivent leur activité en proposant vente à emporter ou livraison de leurs repas.

Mais il faudra sans doute plus que cette farouche volonté de porter haut les couleurs de la gastronomie française dans toute sa diversité. Car si les gros établissements pourront toujours réaliser les investissements nécessaires, combien de petits ne pourront pas suivre, soit parce qu’ils n’auront pas les financements, soit parce que leur café ou restaurant ne sera tout simplement pas réaménageable pour respecter de nouvelles règles sanitaires ?

Les aides promises par le plan de relance du gouvernement ou celles des collectivités vont dans le bon sens, mais il faudra aussi une mobilisation de toute la société pour sauver notre art de vivre, et tous ceux, grands ou petits, qui ont contribué à le créer.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 21 avril 2020)

Compte à rebours

edouardphilippe
Edouard Philippe et Jérôme Salomon. Photo gouvernement.fr


"La première victime d’une guerre, c’est la vérité." L’assertion de Rudyard Kipling peut-elle s’appliquer à la "guerre" contre le coronavirus qu’Emmanuel Macron avait martialement évoquée lors de son allocution du 16 mars ? En tout cas, la pandémie du Covid-19 charrie son lot de mensonges depuis son apparition. Mensonges d’abord à Wuhan, l’épicentre initial de l’épidémie, sur l’origine même du virus, sur le début de la contagion et le nombre réel de victimes. Mensonge aux Etats-Unis où l’on voit Donald Trump inciter ses propres concitoyens à braver les consignes de confinement pourtant cruciales, décidées par des gouverneurs démocrates, dans le seul but de faire "redémarrer" l’économie américaine dont il espère tirer un bénéfice électoral pour la présidentielle de novembre. Mensonge en Grande-Bretagne où Boris Johnson se vantait de continuer à serrer des mains au lieu de mettre en place un confinement qui lui aurait sans doute évité d’être contaminé. La conséquence de ces mensonges ou de ces approximations est double : méfiance des populations envers les discours des autorités et prolifération inquiétante des fausses informations.

Dans ce contexte, la France n’est pas en reste puisque, selon un récent sondage, 76 % des Français pensent que le gouvernement leur a menti "en les dissuadant de porter des masques parce qu’il n’y en avait pas suffisamment pour les soignants" et une large majorité estime qu’on lui cache des choses. L’exécutif, qui a hérité d’une situation de pénurie de masques, a beau mettre en avant sa volonté de transparence et marteler que chacune de ses décisions est prise à l’aune d’un conseil scientifique, sa communication n’a cessé d’être brouillée par des propos à l’emporte-pièce sur l’arrivée de l’épidémie en France, le bien-fondé de masques pour tous ou plus récemment sur le confinement prolongé des seniors, dont l’idée a été rapidement enterrée par Emmanuel Macron.

C’est dire si la conférence de presse du Premier ministre hier était très attendue. Pour Édouard Philippe, qui a dû parfois rattraper les couacs de ses ministres, il s’agissait de redonner confiance. Après l’allocution générale toute en humilité du chef de l’Etat lundi dernier, il fallait hier, dans la perspective de l’après-11 mai, dire que le gouvernement maîtrise une situation aussi complexe que mouvante en dépit de toutes les difficultés, des dysfonctionnements soulignés par Emmanuel Macron et des polémiques.

Pour Edouard Philippe, la tâche était donc ardue : rassurer les Français sans pouvoir rien leur dire des mesures du plan de déconfinement du gouvernement qui sera présenté d’ici 15 jours. En balayant très – trop ? – longuement une grande diversité de sujets mais en n’évoquant que les grands principes du déconfinement à venir, Édouard Philippe a lancé le compte à rebours en jouant la carte de la transparence. Quitte à laisser les Français sur leur faim.

(Editorial publié dans La Dépêche du lundi 20 avril 2020)

Éviter un été meurtrier

festival


Jusqu’au bout ils ont voulu y croire. Jusqu’à ces derniers jours encore, les organisateurs des grands festivals qui font la renommée de la France et la joie de nos étés ont voulu croire qu’il serait encore possible de se retrouver ensemble en juillet et en août pour célébrer nos retrouvailles d’après confinement. Les espoirs ont été vite douchés par la dernière allocution d’Emmanuel Macron. "Les lieux rassemblant du public, restaurants, cafés et hôtels, cinémas, théâtres, salles de spectacles et musées, resteront fermés [après le 11 mai]. Les grands festivals et événements avec un public nombreux ne pourront se tenir au moins jusqu’à mi-juillet prochain", déclarait lundi dernier le chef de l’Etat, déclenchant dès lors une série d’annulations, au pire, ou de reports, au mieux. Aix-en-Provence, Orange, Montpellier, Solidays, Hellfest, Francofolies, Avignon, etc. : autant de rendez-vous familiers qu’il faut désormais retirer de nos agendas.

Pour les festivals, l’été 2020 risque donc d’être un été meurtrier. Mais surtout, victimes du Covid-19, certains d’entre eux ne s’en relèveront pas. Et ce n’est pas l’étonnant concept de "petits festivals" évoqué par le ministre de la Culture Franck Riester – autant dire une fête de village ou une réunion familiale raillent les professionnels – qui changera la donne. Car depuis plusieurs années, partout en France, les festivals ont grandi, gagnant en maturité comme en notoriété, en professionnalisme comme en succès populaire, et ils se sont ancrés dans le paysage des territoires dont ils constituent un volet économique important en même temps qu’ils poursuivent un objectif de démocratisation de l’accès à la culture et de création de lien social. Car les festivals, ce sont non seulement des artistes qui brillent sur scène, mais aussi des techniciens, des organisateurs, des compagnies, des responsables de lieux et des intermittents du spectacle qui se retrouvent aujourd’hui plongés dans des difficultés insondables. Et aussi d’importantes retombées économiques.

L’État – à raison – a enclenché un vaste plan d’urgence pour soutenir l’économie, sauver des filières comme l’aérien ou le tourisme. Il est aussi urgent que l’Etat, aux côtés de Régions qui se sont déjà mobilisées pour certaines, comme l’Occitanie, offre un soutien à la hauteur de la crise au monde de la culture. Car à l’heure où le monde d’après s’invente, on a plus que jamais besoin de la culture qui, disait André Malraux, "est ce qui répond à l’homme lorsqu’il se demande ce qu’il fait sur terre…"

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du dimanche 19 avril 2020)

"Dans ma zone"

supermarche


À quoi reconnaît-on une crise majeure ? Sans doute à la propension des populations à se ruer dans les supermarchés pour faire des stocks de produits essentiels. Pâtes, riz, farine, papier toilette… chacun anticipe, à l’aube de jours difficiles, une pénurie, fut-elle fantasmée. Première guerre du Golfe, état d’urgence lors des attentats de 2015, et donc maintenant épidémie du coronavirus. La peur – légitime – de manquer pour soi et ses proches est partagée d’ailleurs par tous les pays touchés par la pandémie de Covid-19.

Mais une fois les premiers jours passés, lorsque la crise s’installe dans la durée, en l’occurrence avec un confinement inédit qui touche aujourd’hui un tiers de l’humanité, ce sont nos comportements de consommateurs qui changent et toute la chaîne de l’agroalimentaire qui s’adapte.

Cette épidémie historique permet ainsi de mettre au jour au moins deux choses.

La première, c’est la robustesse de notre système. Des hypermarchés aux petites supérettes en passant par les supermarchés, sans oublier les marchés, tout le monde a répondu présent pour permettre la continuité de la vie quotidienne. À cet égard, il convient de saluer tous ceux qui sont en "deuxième ligne" après les soignants selon l’expression d’Emmanuel Macron : chauffeurs routiers, livreurs, magasiniers, caissières… Autant de professionnels jusqu’ici invisibilisés voire ignorés ou méprisés et qui reçoivent, aujourd’hui, les remerciements très mérités des Français. Même s’il leur reste encore à faire des efforts dans la juste rémunération des producteurs, les grandes enseignes ont également fait des gestes importants comme le blocage des prix de certains produits.

La seconde conséquence de l’épidémie concerne chacun d’entre nous. Depuis le début du confinement, nos habitudes ont changé pour remplir notre frigo et nous prenons plus que jamais conscience de notre responsabilité de consommateur. Est-il pertinent d’acheter des produits venant de très loin, certes bon marché mais peu qualitatifs ? N’est-il pas préférable d’acheter – et de cuisiner – des produits locaux qui vont permettre à des agriculteurs de poursuivre leur activité au bénéfice du territoire sur lequel nous vivons ? Autrement dit, acheter "dans ma zone" plutôt que sur Amazon pour reprendre le slogan malin de la Région Occitanie.

Ce retour à la proximité, la volonté de relocaliser, de soutenir des circuits courts plus vertueux sera, n’en doutons pas, l’une des conséquences du coronavirus qui pourrait bien rester après la crise.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 18 avril 2020)

L’école et les inégalités

ecole


La perspective d’une réouverture lundi 11 mai prochain, même progressive, des crèches, écoles, collèges et lycées, annoncée lundi soir par Emmanuel Macron lors de sa quatrième allocution solennelle devant les Français, constitue sans nul doute une bonne nouvelle pour tous les parents contraints de faire classe à leurs enfants depuis le 16 mars dernier. Durant ces semaines confinées, la continuité pédagogique a pu être assurée aussi bien que possible par des enseignants qui ont déployé des trésors de professionnalisme et d’inventivité devant leurs classes virtuelles, et des parents qui ont dès lors mesuré combien l’école est tout sauf une garderie. Certes le 11 mai reste encore un objectif à atteindre, certes la réouverture sera progressive en fonction de la situation de l’épidémie du Covid-19, certes il reste encore beaucoup à faire pour réorganiser cette reprise, notamment en termes de sécurité sanitaire pour les personnels et les élèves, et certes, commencer le déconfinement avec les enfants peut légitimement inquiéter. Mais la perspective de voir les écoles rouvrir contribue à cet "espoir qui renaît" de retrouver une partie importante de la vie d’avant.

Cette décision présidentielle, éminemment politique, procède également d’une prise de conscience capitale – et nouvelle – de la part de l’exécutif sur la façon dont le coronavirus attaque le corps social du pays et révèle – ou réveille – des inégalités sociales devenues insupportables. "La situation actuelle creuse des inégalités. Trop d’enfants, notamment dans les quartiers populaires et dans nos campagnes, sont privés d’école sans avoir accès au numérique et ne peuvent être aidés de la même manière par les parents", a déclaré Emmanuel Macron qui a semblé découvrir que la réussite de la scolarité des enfants dépend évidemment de la situation sociale, financière et matérielle de leurs parents. Une louable prise de conscience qui n’avait pas eu l’heur de toucher le gouvernement au moment de généraliser le contrôle continu dans la récente réforme du baccalauréat ou d’y introduire une épreuve orale pour laquelle les élèves les plus modestes ne sont pas forcément les mieux armés, faute de disposer d’un environnement familial fécond.

On ne sait si Emmanuel Macron a relu Condorcet qui expliquait en 1792 que "l’inégalité d’instruction est une des principales sources de tyrannie", mais il est allé puiser aux sources de la République la conclusion de son allocution en évoquant l’article 1er de la déclaration des Doits de l’Homme et du Citoyen de 1789. "Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune", a ainsi rappelé le Président, actant l’importance qu’il faudra accorder à l’avenir à toutes ces professions (soignants, enseignants, caissières, livreurs…) qui n’étaient jusqu’à présent pas les variables principales du logiciel macronien et de la "start-up nation."

En invitant chacun de nous à se réinventer, Emmanuel Macron promet d’opérer pour lui-même un inattendu changement qui sonne comme le rappel que notre République, dont l’école est le cœur, est bien une République sociale…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 15 avril 2020)

Le jour d'après

macron


Lors de la campagne présidentielle, Emmanuel Macron avait sans doute été l’un des candidats qui avait le plus théorisé ce que devait être la fonction du chef de l’Etat. Après l’hyperprésidence tout en rupture de Nicolas Sarkozy et la présidence "normale" mais bavarde de François Hollande, le candidat s’était ainsi longuement référé à la théorie d’Ernst Kantorowicz sur "les deux corps du roi". Selon cet historien allemand, le roi possède un corps terrestre et mortel comme n’importe lequel d’entre nous, mais également un corps politique, immortel, dépositaire de l’âme du pays. Dans la plupart des démocraties d’Europe, ces deux corps sont séparés : d’un côté un roi, une reine ou un président sans pouvoirs et de l’autre un Premier ministre qui dirige les affaires du pays. Mais en France – cette monarchie républicaine voulue par le général de Gaulle – les deux corps sont incarnés par la même personne : le président de la République.

Ainsi, Emmanuel Macron doit à la fois prendre du recul, de la hauteur, se hisser au niveau de l’histoire du pays ; et en même temps régler les contingences de la vie politique. L’épidémie du Covid-19 montre toute la difficulté de tenir les deux rôles à la fois. Le Président ne s’exprimerait que pour inscrire son action dans le temps long – à l’image de la reine Elizabeth II – qu’on lui reprocherait d’être déconnecté de ses concitoyens. Il ne s’occuperait que des dossiers politiques et techniques qu’on lui reprocherait, a contrario, de n’avoir aucune vision de long terme pour le pays et la place de la France dans le monde.

Depuis le début de la crise du coronavirus, Emmanuel Macron cherche donc à placer le curseur au bon endroit, une tâche d’autant plus ardue que cette épidémie est mouvante et qu’il ne dispose pas dans son gouvernement de poids lourds politiques indispensables en temps de crise. Dès lors, autant les prises de paroles solennelles d’Emmanuel Macron ont été bien accueillies par les Français, qui adhérent toujours à l’union nationale indispensable face à l’épidémie, autant ses nombreux déplacements, avec ou sans masque, ont brouillé le message du gouvernement dont la communication s’est révélée chaotique et contradictoire (sur les masques ou les tests), ce qui fait douter les Français sur sa capacité à gérer l’épreuve.

En s’exprimant hier pour la quatrième fois, Emmanuel Macron devait donc à la fois répondre aux critiques, préciser l’action de l’exécutif et fixer un cap, ouvrir un horizon sur le monde d’après. Le 16 mars, il avait parfaitement pressenti le choc qu’allait représenter l’épidémie en estimant que "beaucoup de certitudes, de convictions sont balayées, seront remises en cause" et que "le jour d’après, quand nous aurons gagné, ce ne sera pas un retour au jour d’avant." Il promettait d’en tirer "toutes les conséquences".

Son intervention d’hier a effectivement esquissé des pistes pour les mois à venir mais il reste beaucoup à faire pour répondre aux attentes des Français, et adopter une politique bien différente de celle menée jusqu’à présent. Après trois ans de réformes libérales, c’est aujourd’hui le besoin de l’Etat providence qui se fait sentir, la nécessité de relocaliser certaines productions clés, de retrouver une certaine souveraineté de la France et de l’Europe, de sanctuariser certains secteurs, de soutenir les services publics. Autant dire une révolution pour les Marcheurs, une "refondation" toutefois parfaitement identifiée hier par le President : "Sachons nous réinventer, moi le premier." Emmanuel Macron saura-t-il, sans se renier, passer de Président réformateur à Président protecteur, et en convaincra-t-il les Français ? C’est toute la question de la sortie du confinement, la clé du jour d’après.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 14 avril 2020)

Le tourisme à réinventer

vacances


S’il est bien un secteur d’activité qui est très durement touché par l’épidémie du coronavirus, c’est bien celui du tourisme. Déjà, dès la découverte du Covid-19 à Wuhan, en Chine, c’est tout le trafic aérien mondial qui a été perturbé puis stoppé, poussant certaines compagnies à la faillite et hypothéquant l’avenir de toutes les autres si elles ne reçoivent pas un fort soutien financier et politique. Au fur et à mesure que le virus se propageait sur la planète, ce sont ensuite les mesures de confinement adoptées par de nombreux pays qui ont placé le secteur du tourisme face à l’immense défi de voir plus de trois milliards de personnes bloquées chez elles pour plusieurs semaines. L’Organisation mondiale du tourisme (OMT) a fait ses comptes et estime que les arrivées de touristes internationaux dans le monde en 2020 pourraient être en baisse de 20 à 30 %, alors que l’on tablait début janvier sur une croissance comprise entre 3 et 4 %. Une situation dramatique qui pourrait se traduire par un manque à gagner de 30 à 50 milliards de dollars dans le monde. De son côté le World Travel and Tourism Council (WTTC) annonce que 50 millions d’emplois pourraient être supprimés dans le monde.

Première destination touristique mondiale, la France, qui perdrait au moins 5 à 6 milliards dans ce secteur, est elle aussi frappée de plein fouet et les professionnels, qui ont déjà dû essuyer des annulations en série pour la période de Pâques, nourrissent les plus vives inquiétudes pour l’été à venir.

Il y a pourtant matière à espérer pour deux raisons. La première est que le secteur touristique a toujours su trouver des solutions pour répondre aux crises si dures soient-elles, et satisfaire ainsi une clientèle qui ne perd pas le goût des vacances. Si les Français ne pourront pas se déplacer autant qu’ils l’auraient voulu – certains pays comme l’Espagne envisagent de fermer leurs frontières – les professionnels vont redoubler d’effort pour séduire la clientèle nationale devenue captive. La seconde raison est évidemment la formidable richesse touristique du pays. À cet égard, l’Occitanie, entre Pyrénées et Méditerranée, dispose d’atouts incontestables aux premiers rangs desquels figurent la diversité des lieux et la qualité des infrastructures touristiques que nous pouvons (re) découvrir.

Le tourisme va cependant radicalement changer. La pandémie du Covid-19 est sans doute l’occasion de réfléchir à la régulation d’un tourisme globalisé qui a eu ses avantages – démocratisation des voyages, développement économique de nombreux pays… – et ses travers – pollution, dégradations de sites fragiles, ubérisation... Le Covid-19 constitue l’opportunité pour un nouveau tourisme, plus responsable, plus durable, respectant davantage le patrimoine naturel et culturel, et promouvant des activités plus proches de chez soi. L’avenir n’est donc peut-être pas si sombre pour peu que l’on repense ce que disait Marcel Proust "le véritable voyage de découverte ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages, mais à avoir de nouveaux yeux."

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 11 avril 2020)

Monde nouveau

drapeaufrance


On dit parfois que la forme, c’est le fond qui remonte à la surface. Il est à espérer que l’adage n’est pas tout à fait vrai car sur la forme, la communication de l’exécutif depuis le début de la crise du coronavirus est pour le moins chaotique et parfois contradictoire. Il y a eu la déclaration de l’ex-ministre de la Santé Agnès Buzyn assurant que le risque de voir ce virus qui paralysait Wuhan arriver chez nous était "pratiquement nul" ; les moqueries de la porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye sur les mesures drastiques de confinement prises par l’Italie et qui finiront par être appliquées pareillement en France ; l’explication sur l’inutilité du port généralisé du masque – qui s’est avéré un mensonge pour couvrir une pénurie imputable au précédent quinquennat – qui évolue maintenant vers un masque pour tous ; le maintien du premier tour des élections municipales invitant à la fois les Français à aller voter et à rester chez eux, etc. Si l’on ajoute à ces volte-face des prises de paroles ministérielles nombreuses et parfois précipitées, notamment sur le déconfinement alors que le pic épidémique n’était pas atteint, ces embrouillaminis ont été de nature à troubler les Français.

Mais à la décharge d’Emmanuel Macron et du gouvernement, qui peut dire, notamment dans les oppositions, qu’il aurait pu faire mieux ? Ces tâtonnements face à une crise mouvante n’étaient-ils pas logiques, dès lors que le chef de l’Etat a pris ses décisions en fonction de comités scientifiques dont les avis ont été changeants ? Et à la différence d’un Trump ou d’un Johnson pétris de certitudes, Emmanuel Macron ne s’est-il pas toujours montré réfléchi et prudent face à une épidémie d’ampleur historique ? Enfin, si son langage s’est montré martial – "Nous sommes en guerre" – le Président n’a-t-il pas su enclencher une dynamique d’union nationale et son gouvernement n’a-t-il pas apporté très tôt des réponses, économiques et sanitaires, à la crise ? La façon dont l’exécutif a géré l’épidémie de Covid-19 donnera lieu plus tard, n’en doutons pas, à un examen approfondi, notamment par le Parlement où les oppositions joueront leur rôle légitime.

Mais là n’est sans doute ni l’essentiel, ni la priorité pour Emmanuel Macron qui doit s’exprimer pour la 4e fois lundi devant les Français. Pour le chef de l’Etat, s’il s’agit d’insister sur l’importance du confinement, il s’agit surtout de dresser des perspectives et dévoiler sa stratégie pour "l’après". Car pour celui qui a porté ces trois dernières années des réformes libérales, le Covid-19 a d’ores et déjà bouleversé la donne, signant le retour de l’Etat providence et soulignant les aspects sombres de la mondialisation.

L’effet de blast du coronavirus sur la société impose de tout revoir, de tout réinventer comme en 1945 au sortir de la guerre. Emmanuel Macron en a très tôt été convaincu puisque dès le 16 mars, il assurait que "beaucoup de certitudes, de convictions sont balayées, seront remises en cause. Le jour d’après, ce ne sera pas un jour d’avant", et promettait d’en tirer "toutes les conséquences". Autant dire que se dresse devant le Président marcheur du "nouveau monde" de 2017 un défi immense : inventer pour la France, enfin, un monde nouveau.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 10 avril 2020)

Trompe l'oeil

police


Effet collatéral du confinement : les chiffres de la délinquance sont en forte baisse. Coups et blessures volontaires, violences sexuelles, vols avec ou sans armes, avec ou sans violences, vols de voitures ou à l’intérieur des véhicules, escroqueries : tous les voyants semblent au vert avec des baisses d’un mois sur l’autre de – 33 % à – 51 % selon les chiffres publiés lundi par le Service statistique ministériel de la sécurité intérieure (SSMSI). Si on ajoute combien la fermeture des frontières pénalise le trafic de drogues et notamment celui de cannabis, on pourrait presque penser que le confinement est venu à bout de tous les maux qui minent le quotidien de milliers de Français chaque année.

Mais pour spectaculaires que soient ces chiffres, il convient d’être très mesuré, au moins autant que les spécialistes du SSMSI qui estiment que l’interprétation de ces pourcentages "s’avère très complexe."

Il faut en effet noter, d’abord, que les chiffres sont ceux des crimes et délits "enregistrés" par la police et la gendarmerie. Or, le confinement de la population a fort logiquement influencé les conditions de dépôt de plaintes, tant pour les victimes que les forces de sécurité. Des faits pourtant commis sont sans doute statistiquement ignorés.

Second point, la délinquance n’a pas disparu, mais elle s’est adaptée au confinement : certains faits ne peuvent plus être commis, notamment sur la voie publique, quand d’autres se multiplient. Violences intrafamiliales sur les femmes ou les enfants facilitées par le huis clos du confinement ; multiplication des cyber-escroqueries à l’heure de l’explosion du télétravail ; abus de confiance au domicile de personnes âgées ou fragiles inquiètes face au coronavirus ; cambriolages d’entrepôts ou de commerces fermés ; ou encore agressions particulièrement odieuses de personnels soignants sur leur trajet domicile-travail. On peut même y ajouter la délinquance routière avec de grands excès de vitesse sur des routes moins fréquentées…

Il convient donc de regarder avec sang froid les chiffres exceptionnels de la délinquance à l’aune de la situation exceptionnelle du confinement. Et aussi se préparer à un possible rebond lors du déconfinement.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 8 avril 2020)

Il était une fois demain

japan
Des cerfs à Nata au Japon


Son nom est peu connu du grand public mais les photographies de Chris MorinEitner ont fait le tour du web à l’occasion de son projet « Il était une fois demain. »

L’artiste imaginait un monde où l’Homme, pour une raison non précisée, avait déserté les villes, laissant la nature envahir monuments et avenues. Arc de triomphe dévoré par la végétation au sommet duquel un lion a fait son domaine, embouteillage de voitures recouvertes de plantes à Time square dans un New York abandonné, etc. Les photos sont saisissantes de réalisme et on repense à cette phrase d’Alfred de Vigny, « Ne me laisse jamais seul avec la Nature, car je la connais trop pour n’en pas avoir peur »…

La fiction rattrapera-t-elle la réalité ? En tout cas, l’épidémie du Covid-19 qui s’étend sur la planète entière, où la moitié de l’humanité est confinée, se double de deux phénomènes.

Le premier est une baisse notable de la pollution. Les mesures recueillies par les satellites montrent que les émissions de dioxyde d’azote, entre autres, ont fortement diminué dans les zones urbaines, en Chine, à Paris, Madrid ou en Italie du Nord, apportant la preuve que les activités humaines ont un impact incontestable sur la pollution atmosphérique, qui contribue au dérèglement climatique. Le second phénomène est que dans les grandes villes désertées par leur population confinée, la nature a comme repris ses droits : des canards devant NotreDame à Paris, un puma à Santiago du Chili, des dauphins dans les eaux redevenues cristallines de Venise, des cerfs dans les rues de Nara au Japon… Les exemples se multiplient qui montrent l’extraordinaire résilience du monde sauvage, trop souvent malmené par l’Homme. Dès lors ce coronavirus redoutable qui nous tétanise tous porte aussi en lui l’espoir d’un autre monde, respectueux de l’environnement et en harmonie avec la nature. Un monde nouveau qu’il restera à inventer après la crise.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 6 avril 2020)

Vérité

hacker


Le travail remarquable que mène depuis plusieurs années l’Observatoire du conspirationnisme, notamment avec la fondation Jean Jaurès, pour analyser décrypter et démonter toutes les théories du complot, prend cette année une tournure particulière. La pandémie mondiale du Covid-19 montre, en effet, combien ce virus, qui frappe le monde entier, s’accompagne aussi du virus de la désinformation, des manipulations qu’elles viennent d’Etats, de hackers mercenaires, de religieux obtus, et de tous ceux qui veulent sans vergogne tirer profit du malheur des uns. Jouant sur la peur légitime des populations, sur la prudence des scientifiques dont les analyses sont quelques fois contradictoires, sur les erreurs, aussi, de certains gouvernements qui font parfois de spectaculaires volte-face dans leur prise de décisions, et bien sûr sur la crédulité des foules, les tenants des complots en tout genre jubilent.

Jusqu’à présent, leurs thèses complotistes étaient restées circonscrites à quelques cercles d’hurluberlus, particulièrement aux Etats-Unis où, au nom du premier amendement de la Constitution qui garantit une absolue liberté d’expression, tout un tas de théories ont pu se développer, sur la Terre plate, les extraterrestres, les attentats du 11-Septembre ou un gouvernement mondial secret. Depuis quelques années, inondant les réseaux sociaux, elles ont trouvé un spectaculaire relais dans les sphères politiques et médiatiques. Des promoteurs du Brexit en 2016 à l’élection de Donald Trump et ses "faits alternatifs" – clairement des mensonges – les théories du complot prolifèrent, inventant un monde de "post-vérité" qui menace les démocraties.

Celles-ci doivent urgemment réagir en mobilisant tous les acteurs du débat public. Les politiques,en premier lieu, doivent restaurer la confiance en étayant leurs décisions par des faits établis et en optant pour une réelle transparence, meilleur moyen de contrer les complotistes. Ils doivent aussi établir la formation et l’éducation des citoyens aux enjeux numériques, dès l’école. Les réseaux sociaux, qui se nourrissent des clashs, doivent enfin prendre la mesure de leur responsabilité dans la diffusion des fake news et mettre en œuvre les moyens de les contrer, en donnant plus de place à des médias sérieux. Enfin, les citoyens ont tous un rôle à jouer en ne relayant pas tout et n’importe quoi et en repensant à ce que disait Blaise Pascal : "La vérité est si obscurcie en ces temps et le mensonge si établi, qu’à moins d’aimer la vérité, on ne saurait la reconnaître".

(Editorial publié dans La Dépêche du Dimanche du 5 avril 2020)

Bas les masques

masque


Le masque deviendra-t-il le symbole de l’épidémie du Covid-19 ? En tout cas, à travers lui, se révèlent tous les aspects de la crise du coronavirus qui secoue le monde depuis fin décembre : sanitaire, politique, diplomatique, économique. La problématique des masques confirme aussi combien, lors de toute crise humanitaire d’ampleur, ressortent le pire et le meilleur de l’Homme, les comportements les plus vertueux, comme les magnifiques solidarités citoyennes envers les soignants que l’on voit dans la plupart des pays, et les pratiques les plus détestables de ceux qui veulent tirer profit du malheur des uns.

Les déboires que vient de raconter Renaud Muselier, président de l’Association des Régions de France (ARF), appartiennent sans nul doute à la seconde catégorie. Alors que les régions ont été autorisées par l’Etat à importer de Chine des masques et bataillent depuis pour en trouver, M. Muselier assure qu’une commande française a vu sa cargaison entière de masques, pourtant dûment commandée, détournée in extremis sur le tarmac d’un aéroport chinois par des Américains prêts à tout pour l’obtenir et surtout à payer cash trois fois son prix… Cette ruée vers l’or blanc des masques, désormais mondiale, ne respecte visiblement pas d’autres lois que celles du far west et du chacun pour soi. Venant des Etats-Unis de Donald Trump – qui n’a de cesse depuis son élection de mettre à bas les règles du commerce mondial – de telles pratiques ne sont finalement pas étonnantes. Elles interrogent autrement quand on voit un pays membre de l’Union européenne, la République tchèque, voler des centaines de milliers de masques envoyés par la Chine pour l’Italie…

Ces stratégies nationales – pour ne pas dire nationalistes – qui concernent les masques, les tests voire certains aspects des recherches de traitement, sont particulièrement contre-productives, car face à un ennemi commun, planétaire, seule la bonne coopération des Etats, comme le réclame le secrétaire général de l’ONU António Guterres, permet d’avancer plus vite.

Cette guerre des masques à laquelle se livrent tous les pays, de gré ou de force, révèle aussi, par contraste, les faiblesses et les erreurs, notamment d’anticipation, de chacun d’entre eux. En France, la pénurie de masques, imputable au quinquennat précédent, s’est doublée d’une série de cafouillages, de décisions contradictoires voire contestables et d’une communication si spécieuse et zigzagante que certains évoquent un mensonge d’Etat… À l’heure où quatre pays européens viennent de rendre le port du masque obligatoire dans les lieux publics, la mission d’information de l’Assemblée nationale sur la gestion de la crise par l’exécutif, a passé à la question Edouard Philippe mercredi sur le sujet. Un temps courtois d’explication qui, n’en doutons pas, cédera la place à la recherche plus musclée des responsabilités, sitôt la crise passée…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 3 avril 2020)

Solidarités

hopital
Photo ARS Occitanie


Tous les soirs à 20 heures, les Français se mettent à leur fenêtre ou sortent sur leur balcon pour applaudir toujours plus fort les personnels soignants, engagés dans la « guerre » contre le coronavirus avec un courage et une abnégation qui forcent le respect. Ce soutien inconditionnel des citoyens n’a d’égal que la solidarité qui anime aujourd’hui la communauté médicale. Depuis que l’épidémie fait rage dans la région Grand Est – la plus touchée de toutes par le Covid-19 – une solidarité remarquable s’est mise en place dans le monde médical.

Solidarité humaine d’abord. Élèves infirmiers, étudiants en médecine ou en pharmacie, médecins récemment partis en retraite, vétérinaires, etc. : tous répondent présents lorsqu’il s’agit de partir prêter main-forte aux personnels hospitaliers, en première ligne, mobilisés au plus près des malades, dans des services de réanimation sous tension, ou d’aider à l’organisation des dispositifs Covid dans tous les départements.

Solidarité institutionnelle ensuite. Après un temps de calage, l’hôpital public et les cliniques privées travaillent de concert, une collaboration particulièrement exemplaire en Occitanie et saluée par la Fédération des Hôpitaux de France (FHF) et celle de l’Hospitalisation Privée (FHP).

Solidarité territoriale enfin. C’est sans doute la plus remarquable et la plus spectaculaire, puisqu’elle se traduit par des transferts de patients entre les régions les plus touchées et celles pour l’heure encore préservées. Par avion, comme à Toulouse hier, par hélicoptère ou par train avec des TGV médicalisés – une première en Europe – ces transferts relèvent de la prouesse médicale et logistique. Ils soulignent aussi combien les hôpitaux en France disposent d’un niveau de compétences équivalent quelle que soit la région, ce que peuvent assurément nous envier d’autres pays européens.

Ces solidarités que les Français applaudissent attestent de l’excellence de ceux qui font l’hôpital aujourd’hui, et imposent de fait à l’Etat de leur être redevable en leur donnant enfin, une fois la cris

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 2 mars 2020)