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Pression

inflation

« On n’a pas le choix, on s’équipe. C’est terrible. » Comme un cri du cœur, Thierry Cotillard, président du groupement « Les Mousquetaires », commentait le mois dernier la décision de son enseigne d’équiper certains produits alimentaires d’antivols. Terrible de voir, effectivement, que certains Français, écrasés par une vertigineuse hausse des prix qui dure depuis le début de la guerre en Ukraine il y a 16 mois, sont réduits à commettre des vols, non pas pour mieux manger mais pour manger tout court. Une situation qui pourrait malheureusement continuer puisqu’hier on apprenait que l’inflation a rebondi à 5,9 % sur un an en avril en France, après avoir ralenti à 5,7 % en mars. Et si la hausse des prix des produits alimentaires a en revanche été moins rapide qu’au mois de mars, puisque leurs prix ont progressé de 14,9 % sur un an après avoir tutoyé les 16 % le mois précédent, l’inflation alimentaire est devenue en 2023 le principal moteur de l’inflation, supplantant l’énergie. Et les prix devraient continuer à augmenter jusqu’à l’été. « Le pronostic est entre 23 et 25 % sur l’alimentaire et la droguerie, la parfumerie et l’hygiène d’ici la fin du mois de juin », estimait récemment Dominique Schelcher, PDG de Système U.

Alors que les Français placent toujours le pouvoir d’achat en tête de leurs priorités, le gouvernement - qui a renoncé à son chèque alimentaire - ne peut pas en rester à la seule mise en place de son trimestre anti-inflation. Ce panier lancé mi-mars n’a, d’évidence, pas assez rempli son rôle pour faire baisser le prix des courses des Français. Le ministre de l’Économie Bruno Le Maire a récemment demandé que les grands industriels de l’agro-alimentaire reviennent à la table des négociations avec les distributeurs pour revoir à la baisse les contrats qui les lient. La Première ministre Elisabeth Borne a appelé jeudi les industriels à « répercuter » la baisse de leurs coûts de production dans les prix de vente de leurs produits, afin que cela se traduise par des « baisses concrètes, tangibles » sur les tickets de caisse d’ici à la fin juin.

Des appels restés lettre morte, des vœux pieux surtout puisque les négociations annuelles se sont achevées le 1er mars et que les industriels ont obtenu une hausse moyenne des prix de 10 % que les distributeurs vont progressivement répercuter. Les industriels de l’agroalimentaire « feront leur part », a assuré Jean-Philippe André, président de l’Association nationale des industries alimentaires, tout en excluant une renégociation « généralisée ». Comment en serait-il autrement puisque les industriels ont la loi de leur côté ?

Interrogé par des Français lors de ces déplacements, entre deux casserolades, Emmanuel Macron a concédé que la situation serait difficile « jusqu’à la fin de l’été » concernant les prix des produits alimentaires. N’est-il dès lors pas temps que l’exécutif s’engage dans une révision de la loi pour que les négociations se déroulent à flux continu tout au long de l’année pour mieux coller au marché et soulager la pression sur le porte-monnaie des Français ?

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 29 avril 2023)

Des paroles aux actes

espagne

Deux mois avant l’été, nous voilà confrontés à de fortes températures et la poursuite de sécheresse hivernales dont l’Espagne apparaît ces derniers jours comme l’avant-poste européen, ce qui n’augure rien de bon pour juillet et août prochains. Hier encore, une étude scientifique expliquait que la sécheresse historique qui frappe la Grande Corne de l’Afrique est la conjonction inédite d’un manque de pluie et de fortes températures qui n’aurait pas pu se produire sans les conséquences des émissions humaines de gaz à effet de serre. De l’autre côté des Pyrénées, le thermomètre dépasse allègrement les 30, 35, 37 °C, notamment dans la vallée du fleuve Guadalquivir, en Andalousie. Une catastrophe pour le secteur agricole espagnol qui a déjà anticipé une réduction de 60 % de la culture céréalière, voire une « production zéro » dans certaines zones pour certains fruits et légumes.

Rapport après rapport – et notamment ceux du Giec – étude après étude, observations satellites ou au sol, la réalité du réchauffement climatique – que certains s’échinent encore à nier – est bel et bien là. Elle impose à tous d’agir car la procrastination, entretenue cahin-caha de COP en COP, n’est plus tenable si nous voulons un monde vivable dans les années à venir.

Cette transition pour limiter la hausse des températures – ce qui reste encore possible – et/ou pour s’adapter à la nouvelle donne climatique et météorologique, ne se fera pas sans mal. Elle provoquera des perdants, créera des conflits notamment sur le partage de la ressource en eau, et jettera sur les routes des réfugiés climatiques par milliers. Cette transition nécessaire remettra aussi en cause notre mode de vie, notre confort quotidien et donnera lieu à d’homériques batailles entre lobbies, Etats et citoyens lorsqu’il faudra faire des arbitrages.

Plus tôt nous nous confronterons à ces problèmes, plus tot nous pourrons imaginer des solutions et adapter de nouveaux comportements qui ne laissent personne sur le bord du chemin. Jeudi en déroulant sa longue feuille de route des « cent jours », Elisabeth Borne a promis « une planification écologique ambitieuse », « une accélération dans tous les secteurs et à tous les niveaux ».

Pour l’heure, l’accumulation de mesures peine à constituer un grand dessein national qui manque cruellement d’incarnation. Après six ans à l’Elysée, il est temps pour Emmanuel Macron, qui proclamait fièrement « Make your planet great again » de passer des paroles aux actes.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 28 avril 2023) 

Un pari à confirmer

poleemploi

De tous les sondages qui ont été publiés ces dernières semaines, notamment depuis l’adoption sans vote de la réforme des retraites, et qui le placent dans les abîmes d’une impopularité historique, Emmanuel Macron peut retirer au moins un motif de satisfaction, donné par BVA : 60 % des Français estiment que le président de la République « a des convictions profondes », seule qualité en hausse dans le questionnaire. Et l’une de ses convictions, chevillée au corps depuis 2017, est que la France peut revenir au plein emploi, cet eldorado qui fleure bon les Trente glorieuses, et qui ne signifie pas la fin du chômage mais l’existence d’un « chômage frictionnel incompressible », soit un taux inférieur à 5 %.

À 7,2 % en France au 4e trimestre 2022 et (8,6 % en Occitanie), le pays, incontestablement, est sur la bonne voie : le taux de chômage était de 10,5 % au 2e trimestre 2015 avant d’entamer sa baisse, à peine contrariée par l’épidémie de Covid-19. Dès lors, on parle moins aujourd’hui de la « courbe du chômage » que François Hollande voulait « inverser » – ce qu’il réussit à faire, mais trop tard pour en tirer un crédit politique – que du retour au plein emploi. Cet objectif, fixé par Emmanuel Macron depuis six ans, se retrouve jusque dans l’intitulé du poste d’Olivier Dussopt – ministre du Travail et du plein emploi – et bientôt dans un projet de loi plein emploi qui pourrait être présenté en Conseil des ministres fin mai, avec la mesure phare de transformer Pôle emploi en France Travail.

On ne peut évidemment que se réjouir de cette baisse du chômage. Emmanuel Macron y voit bien sûr une conséquence de sa politique économique, des ordonnances travail de 2017 à la si contestée réforme des retraites censée booster l’emploi des séniors, en passant par la réforme de l’assurance chômage. Un résultat sur lequel le Président entend bien capitaliser ; il a d’ailleurs écrit lundi aux 200 000 militants de Renaissance pour leur demander d’aller sur le terrain pour vanter « six années de réussites ».

Mais si le plein emploi est « à notre portée » en France, selon l’expression d’Elisabeth Borne qui en fera aujourd’hui l’un des chantiers des « cent jours », il est aussi dû à une conjoncture favorable en Europe. « La reprise après la crise sanitaire a pris l’allure d’un V, et les principaux indicateurs du marché du travail sont à leur plus haut niveau depuis le début du siècle », a souligné un rapport d’Eurofound, l’agence de l’Union européenne chargée de l’amélioration des conditions de vie et de travail. « Pour la première fois depuis une génération, les pénuries de main-d’œuvre plutôt que le chômage – c’est-à-dire l’offre de travail plutôt que la demande – sont la préoccupation politique la plus urgente. » De fait, le chômage est plus faible aujourd’hui qu’avant la pandémie dans 19 pays sur 27 et 10 États membres sont déjà en situation de plein-emploi. Mieux, la baisse du chômage s’accompagne d’une hausse du taux d’emploi alors que la croissance reste timorée.

Ce plein emploi est donc différent de celui des années 70 tout comme le travail et le rapport que nous avons avec lui a radicalement changé dans notre société numérisée et archipélisée. La structure même des emplois a changé entre des emplois bien payés hyperqualifiés d’un côté et des emplois moins qualifiés de l’autre, dont certains ne permettent pas de sortir de la pauvreté. C’est cette articulation entre plein-emploi et niveau de vie qu’Emmanuel Macron doit résoudre pour que son pari de « pacte de la vie au travail » devienne vraiment un succès.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 26 avril 2023)

Casseroles

inflation


Les casseroles qui accompagnent désormais chaque déplacement ministériel ou présidentiel – à condition que ces « dispositifs sonores portatifs » ne soient pas interdits par un préfet trop zélé – ne sont pas seulement le moyen pour les manifestants opposés à la réforme des retraites de se faire entendre par l’exécutif, même si ces charivaris s’inscrivent dans l’Histoire pour cela depuis la monarchie de juillet en 1830. Non, ces casseroles vides qui tintinnabulent aux oreilles d’Emmanuel Macron lui rappellent que derrière la réforme des retraites, le sujet de l’inflation et de la spectaculaire hausse des prix dans l’alimentaire est toujours là.

Car si l’Insee a calculé qu’au mois le mars l’inflation avait progressé de +5,7 %, elle a bondi de +15,9 % en 12 mois sur l’alimentaire avec des hausses de +16,5 % sur la viande. Et ce n’est pas fini puisque certains, comme le PDG de Système U, prévoient une hausse comprise entre 23 et 25 % sur l’alimentaire (mais aussi la droguerie, la parfumerie et l’hygiène) d’ici la fin du mois de juin…

Autant dire que la crainte de voir les casseroles rester vides est bien là. Pour les prochaines années du quinquennat, les Français attendent d’ailleurs en priorité, selon un sondage BVA paru hier, que le Président s’attelle à améliorer leur pouvoir d’achat. Pour les deux tiers d’entre eux (64 %), c’est même la priorité absolue. Quel que soit son âge, sa classe sociale ou sa préférence politique, cet enjeu est devenu n° 1 auprès de toutes les catégories de la population et retrouve son niveau de juillet 2022, moment où le Parlement avait voté la loi d’urgence pour la protection du pouvoir d’achat.

Celui-ci, d’évidence, est devenu la casserole du gouvernement, et plus particulièrement de Bruno Le Maire. Après des mois de tergiversation, le gouvernement s’est résolu à abandonner son « chèque alimentaire » pour lui préférer un « panier anti-inflation » trimestriel censé éviter un « mars rouge » sur les étiquettes. Las, ce panier peine à s’installer d’autant plus que depuis longtemps toutes les enseignes de la grande distribution ont rivalisé d’inventivité pour contenir les prix et conserver leur clientèle avec bons d’achat, prix bloqués sur certains de leurs produits, multiplication des points sur les cartes de fidélité.

Mais cela aujourd’hui ne suffit plus et tous les regards se tournent vers les industriels de l’agro-alimentaire accusés de gonfler indûment les prix et qui viennent d’obtenir une hausse des prix de 10 % au sortir des négociations annuelles avec les distributeurs. Certes, ces industriels sont confrontés à la hausse des coûts des matières premières et de l’énergie et il n’est pas illogique que cela se répercute sur les prix de leurs produits, mais certaines hausses sont parfois injustifiables et en tout cas difficilement attribuables à la guerre en Ukraine qui a bon dos. On passera aussi sur la technique de la shrinkflation employée par certaines marques : le prix affiché ne bouge pas mais l’emballage a été subtilement revu pour faire baisser la quantité de produit, ni vu ni connu. Les Français ne sont pas dupes face à ces profiteurs de crise qui entachent tout le secteur.

Pour sortir de cet épineux dossier, Bruno Le Maire veut rouvrir les négociations. À terme, celles-ci pourraient se dérouler toute l’année, pour coller au mieux à la réalité et au final éviter la crise sociale que craignent les associations de consommateurs.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 22 avril 2023)

"France retraites"

retraites

Convaincu qu’il peut tourner la page de la réforme des retraites dont il a promulgué la loi vendredi, Emmanuel Macron s’est fixé, lors de son allocution lundi soir, cent jours pour relancer son quinquennat autour de trois vastes chantiers dont celui du travail. Le président de la République envisage notamment de créer France Travail, une nouvelle entité qui devrait remplacer Pôle emploi à partir de 2024 et améliorer la formation, l’insertion professionnelle et la recherche d’emploi. Mais avant cela peut-être faudra-t-il créer France retraites, car la mise en œuvre de la nouvelle réforme des retraites et son report de l’âge légal de départ de 62 à 64 ans donnent déjà des sueurs froides tant aux services administratifs chargés de calibrer un système à la complexité folle qu’aux Français.

La course contre la montre est, en effet, engagée pour respecter le délai inscrit dans le texte de loi, à savoir le 1er septembre. Une date qui paraît de plus en plus difficile à tenir compte tenu des étapes à franchir. Il va falloir rédiger les décrets d’application de la nouvelle loi – une trentaine – qui fixent très précisément les modalités des nouvelles mesures (carrières longues, pénibilité, retraite minimale, etc.).

« Entre la loi et les décrets, il y a un monde », rappelait d’ailleurs le secrétaire de la CFE-CGC Jean-Philippe Tanghe. Des décrets que les syndicats ont promis d’examiner à la loupe et si besoin de les attaquer devant le Conseil d’État, rajoutant de fait des délais supplémentaires à l’entrée en vigueur de la réforme.

Une fois les décrets pris, il faudra encore former les milliers de salariés des caisses de retraite et mettre à jour les logiciels informatiques. Autant dire qu’il va y avoir à la rentrée une période de grand flottement. Emmanuel Macron ne s’y est d’ailleurs pas trompé, évoquant lundi soir une mise en place progressive à partir de l’automne.

La complexité de la bascule de l’ancien système au nouveau frappera aussi les Français, particulièrement ceux qui étaient tout près de la retraite ou qui avaient déjà préparé la liquidation de leurs droits. Un salarié né au premier semestre 1961 n’aura pas à travailler plus que ses 168 trimestres ; celui qui est né au second semestre, devra, lui, travailler un trimestre supplémentaire. Un salarié de 1964 fera deux trimestres de plus, son collègue né en 1965 trois… On mesure dès lors un élément clé de toute réforme des retraites sur lequel le gouvernement, noyé sous ses éléments de langage et ses approximations, n’a pas été capable de communiquer clairement et simplement : il y a autant de situations différentes que de salariés et si l’âge légal est fixé à 64 ans, les départs varient d’un salarié à l’autre, d’une situation à l’autre. Dès lors, pas étonnant que les Français, qui peinent parfois à obtenir des explications sur leur situation, continuent à rejeter cette réforme des retraites aussi « injuste » qu’illisible même après sa promulgation.

Alors que les syndicats appellent à poursuivre le combat et à ne pas tourner la page, le doute étreint jusqu’au sein de la majorité. Nostalgique de la réforme des retraites par points de 2017 – comme beaucoup de Marcheurs – François Bayrou, président du MoDem, concède qu’ « une autre réforme des retraites était possible. » D’autant qu’une étude assure que le régime des retraites restera déficitaire d’ici 2030 et même après avec un « trou » compris entre 7 et 20 milliards d’euros par an. Tout ça pour ça…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 20 avril 2023)

Deux visions

ours

L’ours des Pyrénées pourrait-il un jour disparaître ? Cette question pourrait paraître incongrue puisque depuis le lâcher de l’ourse slovène Ziva, le 19 mai 1996 sur la commune de Melles, en Haute-Garonne, la réintroduction du plantigrade dans le massif a rempli ses objectifs. Actuellement on compte, en effet, quelque 76 ours entre Pyrénées occidentales et centrales selon le dernier rapport de l’Office français de la biodiversité (OFB) ; un nombre en hausse par rapport à 2021 (74) et 2020 (64) qui montre une dynamique démographique positive. Mais cette population souffre d’un mal identifié depuis plusieurs années : la consanguinité. Le célèbre ours Pyros, introduit en 1997, a longtemps été le père de tous les oursons jusqu’à sa disparition en 2017. Une situation qui a augmenté le taux de consanguinité qui, selon les spécialistes aujourd’hui, a doublé quinze ans. Conséquence pour la population de plantigrades: des risques concernant la baisse de la fertilité et une fragilité accrue face aux épidémies.

Le remède : veiller à ce qu’il y ait de nouveaux ours pour renouveler le patrimoine génétique, et donc, à minima, remplacer chaque ours tué par l’homme. Simple, basique ... mais théorique.

Car depuis vingt-cinq ans, le dossier ours est miné par les oppositions entre les pro et les anti, chacun campant sur sa logique et sur deux idées que l’on se fait de la place de l’homme dans la montagne. D’un côté, fortes du soutien d’une opinion publique qui méconnaît souvent l’économie de la montagne et le quotidien des éleveurs qui y vivent à l’année, des associations de défense de l’environnement et de la biodiversité : à l’heure où les alertes se multiplient sur l’effondrement de la biodiversité dans le monde, préserver l’ours, estiment-elles à raison, doit être, comme pour d’autres espèces menacées, un devoir. C’est aussi un engagement international fort de la France.

De l’autre, des éleveurs qui veulent tout simplement vivre dans la montagne et n’en peuvent plus des déprédations attribuées aux ours qui, même si elles sont correctement indemnisées, constituent un stress permanent. Car ces éleveurs sur le pont toute l’année pour leurs bêtes ont consenti de nombreux efforts pour sécuriser leurs troupeaux avec des chiens Patou ou réalisé des aménagements. Ils sont aussi engagés dans des démarches de valorisation et de labellisation de leur production qui participent à la renommée de la région, autant que l’image de l’ours peut en être un emblème porteur pour le tourisme.

Depuis vingt-cinq ans ces deux mondes, où les positions nuancées restent rares, s’affrontent avec au milieu l’Etat, qui n’a jamais réussi à faire émerger un dialogue constructif, semblant donner tantôt raison aux uns, tantôt aux autres. Et parfois, l’exaspération gagne les esprits de certains, prêts à prendre les armes façon commando du FLNC, promettant l’ouverture de la chasse à l’ours - ce qui leur vaut de comparaître devant la justice.

Comment concilier deux visions de la montagne au XXIe siècle, à la fois source d’activité économique et écrin de biodiversité ? Personne n’a encore trouvé la solution miracle pour répondre à cette question. Mais ce jeudi, la Région Occitanie installe son nouveau Parlement de la Montagne, une instance de concertation qui peut créer les conditions d’un dialogue apaisé au service de tous.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 19 avril 2023)

Cauchemar bleu

eau

L’or bleu va-t-il virer au cauchemar bleu ? En tout cas en moins de quinze jours, plusieurs événements viennent rappeler combien la ressource en eau est fragile, et combien les activités humaines sont en très grande partie responsables de sa dégradation. Guerre autour des usages de l’eau, pollution de l’eau potable, nappes phréatiques historiquement basses : trois fléaux qui mettent en danger notre accès à l’eau, trois périls qui ne sont plus réservés comme autrefois aux pays lointains mais qui, année après année, deviennent un réel problème chez nous.

La guerre des usages, d’abord, s’est illustrée avec la polémique des mégabassines et notamment celle de Sainte-Soline où se sont déroulés des affrontements entre des manifestants radicaux et les forces de l’ordre. Si cette bataille rangée avec cocktail molotov et grenades lancées depuis des quads, qui s’est soldée par des dizaines de blessés de part et d’autre, a donné lieu à des images spectaculaires et une polémique politique, elle a occulté le vrai débat : l’intérêt de ces mégabassines qui puisent dans les nappes phréatiques l’hiver (si elles sont à un certain niveau) pour le compte exclusif de quelques agriculteurs. Devrait-on changer les cultures pour d’autres moins gourmandes en eau et si oui comment aider les agriculteurs ? Quel impact sur le paysage, la biodiversité ? Le débat a été escamoté.

La pollution de l’eau ensuite. Alors qu’on demande aux Français, pour lutter contre la pollution plastique de préférer l’eau du robinet, un rapport accablant de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) montre qu’un tiers de l’eau potable distribuée en France est non conforme à la réglementation, les experts ayant détecté la présence d’un métabolite du chlorothalonil R471811, un fongicide interdit depuis 2020. L’Anses a aussi demandé l’interdiction d’un autre produit phytosanitaire, le S-Métalochlore, responsable d’une pollution massive des nappes phréatiques. Là encore, le débat vire à la foire d’empoigne entre des agriculteurs confrontés à la concurrence internationale qui ont besoin de préserver leur culture et des impératifs de santé publique et de protection de l’environnement et de la biodiversité, le tout sur fond de souveraineté alimentaire. Le ministre de l’Agriculture Marc Fesneau estime, concernant les produits phytosanitaires, qu’il faut « poser correctement le débat et changer de méthode pour avancer ». À condition que ce changement de méthode ne consiste pas à remettre en cause l’indépendance de l’Anses, ni les travaux scientifiques très clairs sur le sujet.

Enfin, le niveau historique des nappes phréatiques est le troisième sujet d’inquiétude. Avec 75 % des nappes à des niveaux modérément bas à très bas, le spectre d’une sécheresse estivale se renforce pour la moitié des départements français. Quatre villages sont d’ores et déjà privés d’eau potable dans les Pyrénées-Orientales…

Emmanuel Macron a présenté le 30 mars un plan « pour une gestion résiliente, sobre et concertée de la ressource en eau », riche de 53 mesures. Un premier pas, jugé timide par certains, qu’il faudra poursuivre et accentuer. Mais la France ne peut agir seule car le problème de l’eau est mondial. « Une surconsommation et un surdéveloppement vampiriques, une exploitation non durable des ressources en eau, la pollution et le réchauffement climatique incontrôlé sont en train d’épuiser, goutte après goutte, cette source de vie de l’humanité », a lancé le secrétaire général de l’ONU António Guterres lors de la Journée mondiale de l’eau, qui craint une crise « imminente ». Mais il n’est pas trop tard pour éviter ce cauchemar...

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du dimanche 16 avril 2023)

Apprendre à anticiper

epidemie

Une femme morte en Chine cette semaine de la grippe aviaire H3N8, un virus en circulation depuis 2002 qui n’avait fait jusqu’à présent aucune victime connue chez l’homme. Voilà un décès qui nous interpelle et nous inquiète car il nous rappelle les débuts de l’épidémie de Covid-19 en Chine fin 2019 sur un marché de Wuhan. Si l’origine du SARS-Cov2 prête toujours à discussions, l’hypothèse la plus probable reste bien une contamination animale qui finit par infecter l’Homme. Et ce sont aujourd’hui ces zoonoses qui inquiètent car elles pourraient se multiplier puisque les scientifiques estiment entre 500 000 et 800 000 le nombre de virus d’origine animale qui pourraient toucher l’Homme.

Et que dire de ces scientifiques qui sont parvenus à ramener à la vie des « virus zombies » vieux de 48 500 ans jusqu’à présent enfermés dans le sol gelé de Sibérie mais libérables au fur et à mesure que le pergélisol fond en raison du réchauffement climatique… D’évidence, l’humanité doit se préparer à faire face dans les années à venir à de nouvelles épidémies, provoquées par la résurgence de virus ou bactéries anciens ou de nouveaux agents pathogènes jusqu’ici inconnus.

Ces scénarios de grandes épidémies nourrissent depuis des années des œuvres de fiction, la littérature, le cinéma et désormais les séries. Elles sont parfois prémonitoires comme le film Contagion de Steven Soderbergh sorti en 2011 et qui s’était retrouvé propulsé en tête des plateformes de vidéo à la demande au début de l’épidémie de Covid tant les similitudes entre fiction et réalité étaient fortes. Mais ces scénarios de pandémies ont aussi été pensés par les scientifiques et les services de renseignements. En 2008, les analystes de la CIA dans leur rapport sur l’état du monde en 2025 craignaient déjà l’émergence d’une pandémie semblable à celle du Covid-19, imaginant « l’apparition d’une nouvelle maladie respiratoire humaine virulente, extrêmement contagieuse ».

Il aura peut-être fallu que l’Humanité soit confrontée au Covid-19 pour qu'elle prenne à bras-le-corps cette question de santé publique mondiale. Depuis 2021, sous l’égide de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), un traité international sur la prévention des pandémies est ainsi en préparation. Mais la tâche est ardue car les questions soulevées, qui doivent tenir compte des erreurs commises avec le Covid, sont complexes. Elles touchent à la souveraineté des États, au nécessaire partage de l’information, à la coopération logistique et scientifique, à la propriété intellectuelle des brevets et des vaccins. Concilier autant d’intérêts souvent frontalement contradictoires relève de la gageure.

Cette coopération multilatérale est pourtant la seule option pour une Humanité que ne se demande plus si de nouvelles épidémies vont apparaître, mais quand. Le temps presse d’autant plus que les activités humaines, la démographie et le réchauffement climatique constituent comme un bouillon de culture propice à l’émergence de nouvelles pandémies… Se préparer à ces futures épidémies, apprendre à anticiper, c’est aussi réfléchir au concept d’une seule santé (One Health), où celle de l’Homme, des animaux et de l’environnement sont intimement liées.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 13 avril 2023)


Clarté et respect

maire

En tirant ce mois-ci le signal d’alarme sur la hausse inédite des démissions d’élus municipaux - 238 maires, 773 adjoints et 2 976 conseillers - depuis les dernières élections de 2020, David Lisnard, le président de l’Association des maires de France (AMF), soulève un problème qui n’a cessé de s’accroître ces dernières années. Les maires, dont les sondages nous disent régulièrement qu’ils sont les élus préférés des Français, sont, en effet, confrontés à des difficultés aussi nombreuses que diverses : baisse des dotations d’État et bouleversement de l’arrêt de la taxe d’habitation, multiplication des normes et règlements, notamment concernant l’urbanisme, judiciarisation croissante de leur action, difficultés des relations avec l’État voire au sein des intercommunalités, décentralisation imparfaite mais aussi polarisation de la vie politique, consumérisme des administrés, abstention chronique et incivilités croissantes. À ce tableau se sont ajoutées la crise sanitaire du Covid-19 et maintenant la crise énergétique qui bousculent des budgets toujours complexes à bâtir. Pas étonnant que certains élus décident de jeter l’éponge avant même la fin de leur mandat quand 55 % d’entre eux expliquaient en novembre dernier qu’ils ne solliciteraient pas un nouveau mandat en 2026…

En estimant aujourd’hui que la cote d’alerte est atteinte, David Lisnard veut marquer les esprits car le découragement des vocations est un réel danger pour la vitalité de notre démocratie. Si personne ne s’engage au premier échelon politique, celui de la commune, comment continuer à faire Nation dans un pays comme le nôtre dont les quelque 36 000 communes représentent près de 40 % de toutes les municipalités de l’Union européenne ; 36 000 communes, villes et villages, qui constituent la colonne vertébrale du pays et sa spécificité ? Il y a urgence à agir pour endiguer cette désaffection civique des mairies, mais il ne faudrait pas confondre vitesse et précipitation.

Ainsi certains élus - notamment ceux de Renaissance, le parti présidentiel qui peine depuis 2017 a s’ancrer localement - prônent l’abandon d’une des grandes lois du quinquennat Hollande : celle sur le non-cumul des mandats, invoquant tantôt le besoin des députés d’être liés à un territoire, tantôt celui des élus locaux d’avoir des relais nationaux. Le rétablissement de baronnies n’est, d’évidence, pas ce qu’attendent les maires, et il paraît d’autant plus daté que rien n’empêche un député d’être proche du terrain et des élus de sa circonscription, et inversement rien n’empêche un élu local de trouver les bons interlocuteurs nationaux.

Non, les solutions à la hauteur pour répondre à la crise de vocation des maires réclament, plus sûrement que des postures politiciennes, de la clarté et du respect. La clarté, c’est celle qui concerne les compétences de l’État et des collectivités locales. Elle ne se fera qu’avec une décentralisation réelle et efficace que réclament les élus locaux à un État très jacobin et toujours jaloux de ses prérogatives, et sans doute aussi avec un vrai statut de l’élu.

Le respect, c’est celui que l’ensemble de la Nation doit à ses élus engagés 24 heures sur 24 toute l’année au service de l’intérêt général. Respect du sommet de l’État - où depuis six ans Emmanuel Macron rechigne à reconnaître pleinement le rôle des élus locaux - au simple citoyen qui ne doit pas céder à l’insulte ou l’invective.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 11 avril 2023)

Droit au très haut débit

fibre

Tous les Français auront-ils un accès à l’internet haut débit en 2025 ? À deux ans de l’échéance, une réponse positive à cette question semble pour l’heure bien hasardeuse. La promesse du plan France Très Haut Débit, lancé par François Hollande en février 2013, visait à couvrir l’intégralité du territoire en très haut débit en 2022. Une date repoussée ensuite à 2025 voire 2030 pour certaines régions. Des délais rallongés qui s’expliquent par la complexité et l’immensité du chantier où interviennent de multiples acteurs : État, opérateurs, collectivités qui elles-mêmes ont parfois investi dans des réseaux locaux. Pour atteindre ces ambitieux objectifs de couverture, le secteur a parfois confondu vitesse et précipitation, au détriment des usagers finaux.

Les témoignages comme ceux que nous avons recueillis sont toujours nombreux : sous-traitants qui réalisent mal les raccordements, frais supplémentaires pour les consommateurs, pressions des opérateurs pour « vendre » la fibre qui confinent parfois au harcèlement. Et puis aussi complexité technique pour les abonnés des territoires ruraux... et parfois urbains. Certains Toulousains ont attendu des années pour avoir la fibre faute de pouvoir être raccordés comme leurs voisins de quartier…

Résultat : le secteur internet fixe génère nettement plus de plaintes et d’insatisfactions que celui du mobile comme vient de le démontrer l’Observatoire des plaintes et insatisfactions dans les télécoms conduit par l’Association française des utilisateurs de télécommunications (Afutt). Le taux de conflictualité sur le fixe est aujourd’hui 7 fois supérieur à celui du mobile, note l’association de défense des consommateurs, qui déplore qu’aucun des quelque 126 opérateurs d’infrastructures en fibre optique ne satisfait à l’ensemble des critères de qualité de service définis par l’Arcep, le gendarme des télécoms. Les opérateurs télécoms ont, en effet, largement confié l’effort de raccordement fibre à des sous-traitants en cascade, avec parfois jusqu’à quatre rangs de sous-traitance.

Face à cette situation, le ministre chargé du Numérique, Jean-Noël Barrot, a réuni en septembre dernier les opérateurs pour mettre en place un train de mesures afin d’améliorer la situation, notamment la formation des sous-traitants avec un label à la clé et la réduction de la sous-traitance. Le ministre a également plaidé pour un New Deal Fibre avec les opérateurs, à l’image du New Deal Mobile signé en 2018. En échange du bouclage du chantier de la fibre, le ministre est prêt à réviser la taxe Ifer (Imposition forfaitaire sur les entreprises de réseaux).

L’aboutissement du plan très haut débit est, d’évidence, un enjeu pour le pays, les particuliers comme les entreprises, d’autant plus que depuis la crise Covid, la numérisation de la société s’est accélérée, et que le réseau cuivre va prochainement disparaître. En dépit des difficultés, la France n’a pas à rougir : elle figure dans le Top20 de l’OCDE des pays fibrés. Le défi va désormais consister à s’assurer que tous les citoyens, quel que soit l’endroit où ils résident (zone rurale ou montagneuse) puissent prétendre, avec un coût raisonnable, à un « droit au très haut débit » devenu incontournable.*

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 10 avril 2023)

Redresser la barre

passeport

Des Français contraints d’attendre jusqu’à trois mois pour obtenir ou renouveler leur passeport ou leur carte nationale d’identité, d’autres effectuant des centaines de kilomètres pour espérer décrocher un rendez-vous dans une autre mairie très éloignée de leur domicile, des mairies insuffisamment équipées en matériel, notamment de collecte biométrique, et noyées sous un flot de demandes… La délivrance des titres d’identité en France subit de multiples dysfonctionnements indignes d’un grand pays comme le nôtre, surtout si on compare nos délais moyens avec ceux en vigueur chez nos voisins comme l’Espagne.

Le gouvernement invoque les effets de la pandémie de Covid-19 qui avait mis un coup d’arrêt aux procédures. En mai dernier, il avait lancé un plan d’urgence pour essayer d’absorber les demandes. L’augmentation du nombre de dispositifs permettant de recueillir des demandes de titres (+15 %), l’incitation des Français à faire une pré-demande en ligne pour faciliter le travail des agents de l’état-civil, le déblocage d’une dotation exceptionnelle de 14 millions d’euros pour les mairies disposant de dispositifs de recueil, et la création de 29 centres temporaires d’accueil ont permis de raccourcir les délais, de 90 à 50 jours en moyenne. Mais pas encore assez…

La ministre déléguée chargée des collectivités, Dominique Faure, a fait de nouvelles annonces en janvier, notamment l’installation de 500 nouveaux dispositifs de recueil pour les mairies et une hausse de 20 millions d’euros supplémentaires pour les communes au titre de la dotation pour les titres sécurisés. Cela sera-t-il suffisant pour faire face à des demandes exponentielles ? Car on est passé de 9,7 millions de demandes en 2019 à 14,2 millions estimées en 2023, soit +56 % de demandes supplémentaires en janvier 2023 par rapport à janvier 2022, +60 % en février 2023 par rapport à 2022.

Le gouvernement évoque toujours le contrecoup du Covid et l’envie des Français de voyager à l’étranger, mais aussi le fait que les documents d’identités sont désormais exigés pour de plus en plus de démarches. Voire, car côté syndical on souligne d’une part que le passage à la carte d’identité sécurisée a compliqué les choses plutôt que de les simplifier, notamment pour les communes non équipées de machines d’enregistrement, et d’autre part que l’administration subit la baisse du nombre de guichets.

Face à cette situation qui conforte tous ceux qui dénoncent la déréliction des services publics ces dernières années, la ministre, qui en appelle judicieusement à la solidarité intercommunale, se veut rassurante et promet de substantielles améliorations. Gageons qu’elles seront au rendez-vous car la France doit faire face à un autre chantier tout aussi complexe : celui de l’identité numérique. L’application France identité que les citoyens pourront installer sur leur smartphone pour prouver facilement leur identité auprès de services administratifs sur internet a pris du retard. Dans ce domaine, la France est loin derrière l’Estonie qui fait figure de pionnier et d’exemple dans le monde entier. Papiers physiques ou numériques, sur cette mission régalienne, il est temps pour l’Etat de redresser la barre.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 3 avril 2023)