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Éditos

Regrets et vérité

 

Monique Olivier

Jogging et regard noirs, large pull et cheveux blancs, elle s’avance lentement dans le box vitré des accusés de la cour d’assises des Hauts-de-Seine à Nanterre, hier, hésitante, comme apeurée par le crépitement des flashs des journalistes auxquels elle a consenti d’apparaître. Elle s’assoit, seule pour la première fois, sur le banc et baisse la tête, avant que son procès ne démarre. Cette fragilité apparente pourrait presque faire passer cette femme de 75 ans pour une pauvre petite chose, elle qui a jadis longtemps été considérée comme la victime soumise et manipulée de son mari.

Mais Monique Olivier est aujourd’hui dans le box pour répondre de ses actes, accusée de complicité de Michel Fourniret dans les enlèvements et les meurtres de trois jeunes filles, Estelle Mouzin, Marie-Angèle Domèce et Joanna Parrish. Année après année, les enquêteurs ont acquis la conviction que si Fourniret, décédé en 2021, était l’ogre des Ardennes, elle en était bien l’ogresse, s’il était le baril de poudre, elle en était la mèche. Ce duo infernal, ce couple diabolique – comme d’autres hélas qui ont marqué la chronique judiciaire – était bel et bien inséparable.

Car au fil ans, Monique Olivier, qui s’est d’abord murée dans le silence, a changé de versions à de multiples reprises, a tergiversé pour négocier sa collaboration, a fini par livrer des informations cruciales aux enquêteurs, contredisant les alibis de son mari, reconnaissant son rôle dans la séquestration d’Estelle Mouzin, indiquant des lieux de sépulture. Aveux tardifs qui ont permis de relancer les investigations, aveux parcellaires qui ont suscité la légitime colère et exacerbé l’insondable désespoir des familles des victimes.

Le procès de Monique Olivier est aujourd’hui essentiel à plus d’un titre et d’abord pour ces familles qui attendent depuis si longtemps de connaître la vérité et qui savent combien les audiences des jours à venir seront éprouvantes, angoissantes et peut-être décevantes. Ce procès est pour elles sans doute le dernier espoir de savoir ce qui s’est vraiment passé et de pouvoir ensuite – si c’est possible – faire leur deuil. Leur courage et leur dignité jamais démentis depuis toutes ces années forcent notre respect et notre empathie à leur égard.

Ce procès est aussi important pour tous ceux qui ont enquêté sur le parcours macabre du couple Fourniret-Olivier. Depuis 1987 et toutes les années suivantes, des défaillances, des ratés ont eu lieu et la justice a été parfois bien trop lente pour appréhender l’étendue des crimes et en saisir toutes les connexions. Les affaires Fourniret ont constitué, d’évidence, un dossier hors normes ; le procès de celle qui a accompagné cet itinéraire criminel pourra peut-être permettre de mesurer ce qui a été manqué, ce qu’il faudrait corriger.

Ce procès est important, enfin, pour l’institution judiciaire elle-même. À l’heure où des groupuscules d’ultra-droite appellent les Français à faire justice eux-mêmes, à l’heure où des personnalités d’extrême droite fantasment une France face à face au bord de la guerre civile, les juges et jurés de Nanterre ont la lourde tâche de montrer combien un procès équitable est la condition même d’un État de droit.

« Je regrette tout ce qu’il s’est passé », a lancé hier Monique Olivier. Ira-t-elle plus loin et livrera-t-elle, enfin, la vérité ? C’est tout l’espoir de ce procès.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 29 novembre 2023)


Les déserts et le dogme

medecin

Les déserts médicaux ont-ils vocation à rester des marronniers, ces sujets d’actualité qui reviennent chaque année à la même période ? On serait tenté de le croire tant les déserts médicaux s’invitent régulièrement dans la presse, notamment chaque automne à l’occasion de l’examen du projet de loi de finances de la Sécurité sociale ou ailleurs dans l’année lorsque des populations se mobilisent pour sauver ici une maternité, là un service d’urgence dans des départements isolés, ou lorsque des associations de patients ou d’élus publient enquêtes et rapports sur une situation qui s’enlise.

Cette année 2023 ne fait, hélas, pas exception à la règle et deux grandes enquêtes viennent de montrer coup sur coup la persistance des déserts médicaux pour la médecine générale ou spécialisée. La première vient de l’Association des maires ruraux de France (AMRF). Après deux études sur les ruraux qui pâtissent d’une surmortalité (avril 2023) et d'un accès à la médecine de ville assez rare (novembre 2022), l’association révèle dans sa nouvelle enquête « des écarts de consommation de soins hospitaliers qui se creusent et s’amplifient entre les espaces urbains denses et le milieu rural très peu dense, marquant le signe d’une prise en charge trop tardive. » Les habitants du rural très peu dense consomment ainsi 16 % de soins hospitaliers en moins que la moyenne nationale. Ceux du rural isolé consomment 20 % de soins hospitaliers en moins et jusqu’à 30 % de séances en moins pour certains soins comme les dialyses en centre et les chimiothérapies.

Seconde étude publiée cette année, celle de l’association UFC-Que Choisir, qui enquête sur le sujet depuis 10 ans et déplore aujourd’hui l’aggravation criante des inégalités entre territoires. 83 % des Français résident dans un désert médical pour au moins l’une des spécialités analysées. L’UFC-Que Choisir, qui promeut depuis 2012 la mise en place de mesures concrètes visant à résorber la fracture sanitaire, a décidé de muscler son action : elle vient de lancer une pétition « Accès soins – J’accuse l’État » et elle a déposé un recours devant le Conseil d'État pour que la plus haute autorité administrative constate et sanctionne l’inaction du gouvernement, et lui enjoigne de prendre sans délai des mesures contre les déserts médicaux.

Des mesures contre ce fléau ont pourtant déjà été mises en place par le passé, de la loi Hôpital, patients, santé et territoires (HPST) de 2009, au Plan territorial d’accès aux soins de 2017, du Pacte Territoires-Santé de 2012 au Plan Ma Santé 2022. On peut aussi saluer l’engagement des collectivités locales et notamment les régions qui, comme en Occitanie, développent des maisons de santé pluridisciplinaires. Mais, à l’évidence, tout ce qui a été fait jusqu’à présent – n’en déplaise au ministre de la Santé Aurélien Rousseau qui se dit «énervé» qu’on l’accuse d’inaction – n’a jamais été au niveau pour résorber cette fracture sanitaire qui fait décrocher la France des autres pays de l’OCDE, avec une densité médicale dans les zones rurales françaises plus faible que la moyenne.

Le nœud du problème est pourtant connu : c’est celui de la liberté d’installation des médecins, que défendent bec et ongles leurs syndicats. La régulation de l’installation a fait l’objet de plusieurs propositions de loi, toujours systématiquement écartées par les gouvernements. Il est peut-être temps de sortir de ce dogme à l’heure où les besoins de soins vont augmenter avec le vieillissement de la population française.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 27 novembre 2023)

Un tournant

CICR

Les images émouvantes des premières libérations d’otages israéliens détenus depuis le 7 octobre par le Hamas, apportent un immense soulagement pour leurs familles et leurs proches qui attendaient ardemment ce moment, mais aussi pour le monde. Car de nombreux pays ont, à un moment de leur histoire, été suspendus au destin d’un ou plusieurs otages. En France, chacun se rappelle des libérations des journalistes Philippe Rochot, Jean-Louis Normandin, Georges Hansen et Aurel Cornea, de Marcel Carton et Marcel Fontaine, Jean-Paul Kauffmann, Florence Aubenas, Sophie Pétronin ou Olivier Dubois. … L’insoutenable attente, la mobilisation de l’opinion, le retour en France sur le tarmac d’un aéroport et l’accueil par le président de la République ont toujours marqué, à raison, l’opinion.

La libération des otages israéliens est toutefois différente par la barbarie qui en est à l’origine, par les conditions inédites qui la permettent et parce que seule une partie des 240 hommes, femmes et enfants kidnappés par le Hamas le mois dernier – dont huit de nos compatriotes, franco-israéliens – a recouvré hier la liberté. L’angoisse continue ainsi pour les familles de ceux qui restent entre les mains des islamistes, mais l’espoir demeure de les retrouver bientôt libres. Notre compassion et notre solidarité doivent ainsi aller à tous ces otages, dont de si jeunes enfants, certains orphelins et qui ne le savent pas…

Si nous nous focalisons sur leur délivrance, il faut aussi mesurer qu’elle ne se fait qu’en contrepartie de la libération de dizaines de prisonniers palestiniens – près de 6 700 Palestiniens sont emprisonnés par Israël. Cet échange entre otages et prisonniers auquel Benyamin Netanyahou a fini par se résoudre sous l’influence internationale et la pression légitime et grandissante de son opinion publique – qui le tient pour responsable du fiasco du 7 octobre – pourrait se transformer pour lui en un piège sans retour. Car c’est bien le Hamas qui tire bénéfice de cette séquence et donne le tempo : il apparaît comme celui qui a permis la libération, qui a récupéré des prisonniers, qui a obtenu une trêve dans les bombardements de la bande de Gaza. En acceptant cette pause, Benyamin Netanyahou montre aussi qu’un arrêt des combats est possible et donc que la guerre peut ne pas reprendre au terme des quatre jours âprement négociés.

La libération des otages apparaît ainsi comme un tournant, l’élément qui pourrait remettre la diplomatie devant les armes. Ce chemin-là paraît évidemment long, difficile, plein de chausse-trappes et à l'issue incertaine. Et les radicaux des deux camps qui n’ont que la vengeance à la bouche et qui sont opposés à ce qu’on l’emprunte sont bien plus nombreux que les hommes de bonne volonté. Ces derniers, héritiers de Menahem Begin et d’Anouar el-Sadate, d’Yitzhak Rabin et de Yasser Arafat, doivent plus que jamais se mobiliser pour que le cessez-le-feu perdure et que s’ouvre le long chemin vers la paix.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 25 novembre 2023)

Entaché

cahuzac

Dix ans après son départ du gouvernement Ayrault, Jérôme Cahuzac, l’ancien ministre du Budget de François Hollande, envisage-t-il son retour en politique ? En tout cas l’intéressé, condamné en appel à deux ans de prison pour fraude fiscale et blanchiment de fraude fiscale, et frappé de cinq années d’inéligibilité, était hier sur le marché de Monsempron-Libos, non loin de Villeneuve-sur-Lot, la ville dont il a été le député et le maire.Fin octobre déjà il participait à une réunion, organisée à huis clos, quelques semaines après le lancement d’une association politique «Les amis de Jérôme Cahuzac».

Récemment interrogé par Sud-Ouest pour savoir s’il préparait son retour politique, le septuagénaire, qui avait élu domicile en Corse où il pratiquait la médecine à l’hôpital de Bonifacio, s’est borné à répondre que «tout est une question de circonstances», faisant remarquer qu’ «on fait de la politique pour être élu et agir» et qu’il n’y avait pas d’élections avant 2026, date des prochaines municipales. L’an dernier pourtant, après des années de silence, Jérôme Cahuzac assurait que «ce serait manquer de lucidité» que d’envisager un tel retour en politique. On n’en est, d’évidence, plus là...

Le retour potentiel de l’enfant du pays, du maire apprécié, du ministre qui était si brillant pour pourfendre la fraude et expliquer les méandres du budget de la Nation, suscite pourtant un certain malaise. Certes, Jérôme Cahuzac a purgé sa peine et a donc recouvré tous ses droits. Comme tout citoyen, il peut donc jouer un rôle dans la cité en tant qu’électeur, candidat ou détenteur d’un mandat s’il venait à être à nouveau élu. Ce principe, essentiel en démocratie et dans un Etat de droit, doit être rappelé et fermement défendu, pour Jérôme Cahuzac comme pour tous les condamnés qui ont dûment purgé leur peine.

Mais cette réhabilitation en droit n’interdit en rien aux citoyens de porter une appréciation sur un parcours et les ambitions d’un homme politique qui aspire à les représenter et qui, plus qu’eux-mêmes, est soumis à un devoir d’exemplarité républicaine. Jérôme Cahuzac, qui dit s’être «amendé» en cherchant «la rédemption», ose filer la métaphore sur Valjean et Javert, se plaignant qu’on s’acharnerait sur lui et qu’on tenterait de lui infliger une «mort sociale et civique». Rien n’est plus faux et cette tentative de victimisation, «indécente» pour certains, paraît bien vaine. Car l’ancien ministre semble oublier un peu vite les raisons de sa disgrâce et de sa condamnation, qui devraient l’appeler aujourd’hui à un peu plus d’humilité.

Lui qui était censé lutter contre la fraude fiscale a été un fraudeur patenté pendant plusieurs années, se soustrayant à l’impôt, lésant ainsi l’Etat et trahissant donc ses citoyens. Lui qui était, comme ministre, un représentant de la République a sciemment menti au président de celle-ci mais aussi aux députés au cœur même de la démocratie, dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale. Les yeux dans les yeux, Jérôme Cahuzac s’est enferré dans le déni, dans un sentiment d’impunité, et a martelé crânement ses mensonges.

Ses délits ont été condamnés par la justice, mais la tache qu’ils ont faite sur la démocratie française, l’affaiblissant, et sur le lien de confiance entre les citoyens et leurs élus, reste indélébile. Cette tache-là, Jérôme Cahuzac le sait bien, aucune réélection ne pourra l’effacer.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 24 novembre 2023)


Toujours là

virus

La pandémie de Covid-19 ne fait plus la une des médias depuis bien longtemps, supplantée par d’autres urgences, d’autres drames, d’autres enjeux géopolitiques, climatiques, économiques partout sur la planète. Pour autant le coronavirus –et sa kyrielle de variants dont le petit dernier JN.1 vient d’apparaître en France – est toujours là et continue à circuler dans le monde. Et s’il est désormais pris en compte comme une maladie chronique à l’instar de la grippe saisonnière, il continue à contaminer des milliers de personnes, notamment les plus fragiles. Bientôt quatre ans après son apparition, ce virus, qui a mis l’économie mondiale à genoux pendant de longs mois et bouleversé notre vie quotidienne avec ses confinements, ses couvre-feux et l’apprentissage des gestes barrière, continue à mobiliser les communautés médicale et scientifique.

La première rappelle l’importance de la vaccination de rappel. Fin septembre, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) s’inquiétait face au faible nombre de personnes à risque ayant reçu une dose de vaccin. « Notre message : ne tardez pas à vous faire administrer une dose supplémentaire si elle vous est recommandée », martelait le docteur Tedros Adhanom Ghebreyesus, directeur général de l’Organisation, qui avait mis à jour à destination des pays membres son Plan stratégique de préparation et de riposte et ses recommandations pour lutter contre le Covid-19. Au début du mois, l’OMS a d’ailleurs à nouveau actualisé ses lignes directrices sur les traitements contre le Covid, qui présentent des recommandations révisées pour les patients atteints d’une forme bénigne de la maladie.

La seconde continue à travailler pour trouver les bons traitements, les bons moyens. « La Covid-19 ne disparaîtra pas, et le monde continuera d’avoir besoin d’outils pour la prévenir, la détecter, et la traiter », assure l’OMS qui a mis en place le Groupement d’accès aux technologies contre la maladie (C-TAP), un partenariat multipartite visant à faciliter le partage de la propriété intellectuelle, des connaissances et des innovations.

Mais ces deux volets ne seraient rien sans l’adhésion des populations. À cet égard, une enquête CoviPrev menée mis septembre montre l’état d’esprit des Français : 74 % des personnes interrogées éligibles à la nouvelle dose de vaccin automnale en raison de leur âge ou de leur particularité (grossesse, comorbidités, obésité) déclaraient avoir l’intention de la recevoir et 49 % étaient prêts à faire la double vaccination grippe et Covid.

Mais à côté de ces chiffres, les Français semblaient s’être relâchés sur les gestes barrière. 15 % des participants déclaraient porter le masque de façon systématique en présence de personnes vulnérables et 31 % des répondants ayant eu des signes de Covid-19 depuis janvier 2023 expliquaient ne pas avoir fait de test de dépistage à la suite de leurs symptômes…

L’approche des fêtes – et donc des réunions familiales – pourrait toutefois changer la donne. À la fois sur la vaccination de rappel et sur les gestes barrières qui, comme l’a rappelé le ministre de la Santé Aurélien Rousseau, ne sont « pas qu’une histoire de Covid. Ce sont des réflexes quotidiens qui sont la première barrière contre les épidémies, la plus simple et efficace des réponses. »

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 20 novembre 2023) 

Les diaboliques

diaboliques

En qualifiant Marie-José Montesinos et Jean-Paul Vidal d’ « amants diaboliques » dans l’affaire des disparus de Mirepoix – ils comparaissent à partir d’aujourd’hui devant la cour d’assises de l’Ariège, accusés des meurtres de Christophe Orsaz et de sa fille, Célia – l’opinion s’est immédiatement rappelé le film d’Henri-Georges Clouzot, « Les diaboliques », magistrale histoire d’une machination dans laquelle s’enfoncent Simone Signoret, Véra Clouzot et Paul Meurisse. S’il ne s’était pas librement inspiré du roman de Boileau-Narcejac, « Celle qui n’était plus », le film aurait tout aussi bien pu s’appuyer sur de vraies affaires criminelles. Car il y a eu de nombreux « amants diaboliques » au fil des ans, en France comme à l’étranger.

En 1953, un an après la publication du roman – sans qu’il y ait un lien – à Arreau dans les Hautes-Pyrénées, un couple tue un homme qu’il hébergeait depuis six mois et évite de justesse la peine capitale. En 1956, autre affaire : le procès « des amants de Vendôme », qui ont commis un infanticide, s’ouvre et soulève de nombreuses interrogations dans un contexte d’après-guerre. La femme est condamnée aux travaux forcés à perpétuité, son amant à 20 ans de la même peine. En 1972, Bernard Cousty fut, lui, condamné à mort par la cour d’assises de Haute-Vienne pour avoir tué, deux ans plus tôt, sa femme et le mari de sa maîtresse. L’affaire de ces « amants diaboliques » de Bourganeuf est si retentissante qu’elle inspirera en 1973 le film de Claude Chabrol « Les Noces rouges », avec Michel Piccoli et Stéphane Audran dans le rôle des amants.

En 2001, l’Allemand Peter-Uwe Schmitt et sa compagne belge Aurore Martin ont été condamnés à respectivement 20 et 15 ans de réclusion par la cour d’assises de Bruxelles, pour avoir tué Marc Van Beers en provoquant un faux accident de voiture en Corse en 1995, afin de toucher d’importantes assurances-vie. En 2016, un couple est jugé à Toulouse pour un « meurtre en bande organisée » commis le 28 septembre 2011 près de Cazères-sur-Garonne : la femme et son amant écopent de 18 mois de prison. Et tant d’autres affaires.

Ces « amants diaboliques », partenaires de crimes, n’ont, à dire vrai, rien de romantique. Par cupidité, vengeance, jalousie, voire cruauté – la terrible banalité du mal – ils additionnent leur violence pour la déchaîner contre leurs femmes, leurs maris ou leurs proches au terme de plans alambiqués ou minutieusement préparés, qui ne résistent heureusement pas à la persévérance des enquêteurs. Ainsi dans l’affaire des disparus de Mirepoix, il aura fallu sept mois aux enquêteurs pour remonter méticuleusement la piste de Marie-José Montesinos et Jean-Paul Vidal et mettre au jour le scénario d’un double meurtre dont ils répondent désormais devant la justice.

Une justice qui ne juge pas un couple mais bien deux individus dont il va falloir déterminer les responsabilités personnelles et leur degré de complicité en décortiquant leurs mobiles, leurs relations, le potentiel degré d’emprise de l’un sur l’autre. Cet exercice est évidemment une terrible épreuve pour les proches des victimes qui craignent de les voir salies après avoir longtemps attendu le procès. Mais il est indispensable pour que la justice fasse son travail, rende une décision au nom du peuple français et que les familles puissent enfin faire leur deuil.

Mauvais calculs

maths

Les classements internationaux se ressemblent année en année et les évaluations du ministère de l’Éducation nationale le montrent : le niveau des élèves français en mathématiques est préoccupant pour ne pas dire insuffisant voire mauvais. Dans la dernière évaluation scientifique TIMSS publiée en 2019 ou encore le fameux classement PISA, dont la nouvelle édition 2022 est attendue le mois prochain, la France est à la peine. À l’école élémentaire, au collège ou au lycée, les petits Français décrochent alors que la France reste l’un des pays phare de la discipline. La médaille Fields, le Nobel des mathématiques, a déjà été décernée à 13 lauréats français, notre pays dispose de structures d’enseignement et de recherche reconnues dans le monde entier pour leur excellence comme l’École normale supérieure de Paris ou l’institut Henri-Poincaré, et la France a donné à l’Histoire des mathématiques de grands noms comme Descartes, d’Alembert, Blaise Pascal, Fermat, Condorcet ou, dans la période contemporaine, Alexandre Grothendieck ou Cédric Villani. Comment un tel paradoxe a-t-il pu s’installer et se creuser à ce point ?

Pour sortir de cette ornière, des pistes ont déjà été maintes fois évoquées comme celles du rapport Villani-Torossian qui a proposé, en 2018, 21 mesures pour réformer l’enseignement des mathématiques. En septembre dernier, le Conseil scientifique de l’Éducation nationale, qui s’alarmait du niveau des élèves entrant en 6e quant à leur compréhension des chiffres et leur maîtrise des fractions, préconisait une introduction plus précoce des concepts mathématiques, dès le début de l’école élémentaire.

Mais les mauvais résultats des élèves s’expliquent aussi peut-être parce que la discipline est malmenée depuis plusieurs années avec un manque de moyens, des professeurs insuffisamment formés, des programmes mouvants et peu ouverts aux méthodes d’enseignements pratiquées avec succès à l’étranger. Sans oublier les décisions politiques erratiques. La suppression des maths du tronc commun au lycée par Jean-Michel Blanquer a eu des conséquences catastrophiques avant que la discipline ne soit réintégrée. S’ajoute à cela le sentiment ancien et toujours très répandu d’autodépréciation chez les élèves face à une discipline plus redoutée qu’appréciée.

Pour le nouveau ministre de l’Éducation nationale Gabriel Attal – qui a promis comme nombre de ses prédécesseurs, un retour aux fondamentaux en français et en mathématiques – il y a là un vrai défi. Mais attention aux mauvais calculs qui font passer les coups politiques de court terme avant l’efficacité de long terme. En évoquant la création de groupes de niveaux au collège, le ministre – qui a fait toute sa scolarité dans le privé – laisse à penser qu’il faudrait en finir avec le collège unique – rebaptisé en 1994 « collège inique » par François Bayrou. Instauré en 1975 il a pourtant démocratisé l’enseignement.

La segmentation des classes qui inquiète les syndicats serait, d’évidence, une fausse bonne idée, celle du renoncement à donner aux jeunes adolescents un socle commun de connaissances indispensables pour devenir les citoyens responsables de demain.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 16 novembre 2023)

Sortir de la naïveté

cyber



Ce n’est pas la première fois qu’un rapport alerte sur les vulnérabilités de la France aux ingérences étrangères. Mais parce qu’il est le dernier à le faire, celui de la délégation parlementaire au renseignement, publié le 2 novembre, permet de mesurer la croissance exponentielle de ces opérations d’influence et de déstabilisation qui visent la France et l’Europe et dont plusieurs affaires ont montré ces derniers mois l’ampleur et la sophistication.

En 2021, un imposant rapport de l’Institut de Recherche Stratégique de l’École Militaire (Irsem) avait ainsi détaillé « les opérations d’influence chinoises », qui mobilisent tout l’appareil d’État chinois avec des moyens considérables pour imposer le narratif positif voulu par Xi Jinping. En juin dernier, le rapport de la commission d’enquête sur « les ingérences politiques, économiques et financières de puissances étrangères visant à influencer ou corrompre des relais d’opinion, des dirigeants ou des partis politiques français », avait mis en exergue comment la Russie, la Chine, mais aussi l’Iran, le Maroc, le Qatar et la Turquie ciblent la France, ses organisations, ses entreprises voire des personnes privées. Le panorama annuel de la cybermenace de l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (Anssi) montre enfin la montée en puissance des campagnes de déstabilisation et de manipulation.

Le rapport présenté par le député Sacha Houlié, qui espère provoquer un vaste débat public sur le sujet, offre une vision synthétique et critique des opérations d’influence et insiste sur l’émergence de menaces « hybrides », entre l’ingérence classique qui passe par des opérations d’espionnage traditionnelles et l’ingérence moderne qui se déroule essentiellement sur le terrain numérique – et qui peuvent parfois provenir de pays pourtant amis de la France. « Les menaces hybrides créent de l’ambiguïté dans un contexte géopolitique où les limites entre guerre et paix sont de plus en plus floues, donnant lieu à une zone grise où s’entremêlent les notions de compétition, contestation et d’affrontement », estime la délégation parlementaire.

Face à ces menaces, la France dispose bien sûr d’un réseau de services de renseignement efficace ; elle a musclé ses outils et la loi de programmation militaire 2024-2030, adoptée au Parlement en juillet, va dédier 5 milliards d’euros au renseignement et à la contre-ingérence. Mais le rapport juge qu’il existe encore trop de failles au premier rang desquelles « une forme de naïveté et de déni qui a longtemps prévalu en Europe ». Le rapport propose alors 22 recommandations qui vont de la formation des élus locaux après chaque élection locale à la surveillance des partenariats avec les universités étrangères en passant par un meilleur contrôle des investissements étrangers dans les entreprises françaises.

Des mesures fortes mais complexes à mettre en œuvre car elles doivent être « compatibles avec les valeurs d’un système démocratique que sont notamment la liberté d’expression, le pluralisme des médias, la libre concurrence, la transparence, la protection des données personnelles… » Dit autrement, les démocraties doivent répondre aux attaques des ennemis de la démocratie en trouvant des réponses qui préserveront leurs valeurs fondamentales. Un vrai défi qui doit tous nous mobiliser.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 15 novembre 2023)

La guerre et l'oubli

Ukraine

Ce samedi 11 novembre, devant les monuments aux morts de toutes les communes de France, comme devant la tombe du soldat inconnu sous l’arc de Triomphe, le président de la République comme les élus, associations d’anciens combattants, écoliers et simples citoyens commémoreront la fin de la Première guerre mondiale. Il y a 105 ans, un armistice mettait fin à quatre années d’un terrible conflit qui fit plus de 9 millions de morts et disparus dont 1,4 million pour la France, et plus de 21 millions de blessés dont 4 millions de Français. Un siècle plus tard, à quelques milliers de kilomètres à l’Est de l’Hexagone, aux portes de l’Europe, une autre guerre a lieu depuis plus de 20 mois, qui entre dans son second hiver.

Face à l’agression russe, l’Ukraine connaît la dureté et les horreurs d’une guerre dont les tranchées renvoient à celles du Chemin des Dames, dont les blessés au front du Donbass sont les frères d’armes, à travers le temps, des gueules cassées de 14-18, dont les bombardements incessants qui rasent les villages et défigurent les villes et les paysages sont autant de Verdun du XXIe siècle, dont la chappe de plomb, enfin, pèse sur toute la vie d’un pays qui résiste. Un pays galvanisé par son présiden-courage Volodymyr Zelensky et qui s’oppose de toutes ses forces, de toute son âme aux desseins tragiques de Vladimir Poutine, mais qui s’oppose aussi à un autre ennemi désormais, insidieux et redoutable : la lassitude et l’oubli.

Car si l’Ukraine tient, c’est bien sûr grâce à l’immense résilience de son peuple, mais aussi grâce au soutien des Occidentaux ; soutien diplomatique, humanitaire et militaire. Soutien parce que l’Ukraine défend nos valeurs démocratiques de liberté, d’égalité, de fraternité, de respect du droit international. Mais ce soutien n’est pas inébranlable et, depuis les États-Unis jusqu’en Europe et même en France, des voix – certes minoritaires – se font entendre pour dire qu’il y a d’autres priorités, d’autres urgences. Ces voix cyniques, drapées dans la Realpolitik, estiment qu’on ne peut pas aider sans fin l’Ukraine, qui n’a pas obtenu les résultats espérés avec sa contre-offensive, et que, finalement, Zelensky n’a qu’à s’asseoir à la table des négociations avec Poutine pour laisser à ce dernier la Crimée qu’il a annexée en 2014 sans réaction internationale et les territoires conquis et aujourd’hui occupés.

Ces Cassandre sont servis par l’actualité qui en chasse une autre. Ces dernières semaines, le conflit entre Israël et le Hamas, et ses répercussions partout dans le monde, occupe le devant de la scène médiatique et politique, ravalant l’Ukraine au second rang, mais pas encore dans la terrible catégorie de toutes ces guerres oubliées qui se poursuivent à bas bruit, de ces conflits qui tuent, depuis parfois des années et dans l’indifférence, du Yémen à l’Éthiopie, du Myanmar à la Syrie en passant par l’Afghanistan.

Rien ne serait pire, particulièrement en ce 11-Novembre, que d’oublier la guerre en Ukraine. Rien ne serait pire que de laisser ses habitants à leur sort. Rien ne serait pire que de délaisser cette guerre, car ce qui se joue là-bas n’est pas seulement l’avenir de l’Ukraine, mais aussi celui des principes du droit international et de l’Europe dont l’Ukraine partage déjà les valeurs.

Oublier l’Ukraine serait nous oublier nous-mêmes.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 11 novembre 2023)


Culture démocratique

vote


Ce n’est pas le moindre des paradoxes de voir d’un côté le gouvernement multiplier le recours à l’article 49-3 de la Constitution pour faire adopter sans vote – et avec le moins de débats possible – les projets de loi budgétaires, et de l’autre voir le président de la République inviter prochainement les chefs des partis politiques à réfléchir à élargir le champ du référendum voire à réformer le très verrouillé référendum d’initiative populaire (RIP), qui, depuis 2008, n’a jamais été à son terme. Brutalisation de la démocratie parlementaire d’un côté, appel à recourir à davantage de démocratie directe de l’autre…

Ce vertigineux « en même temps » illustre toute la difficulté qu’a Emmanuel Macron à accepter le traditionnel cadre institutionnel de la Ve République dans lequel s’inscrivent pourtant depuis 1958 droite et gauche. Élu pour la première fois en 2017 sur le mandat le plus important de la République – la présidence – avec la promesse du dépassement, Emmanuel Macron n’a pas eu les clés de ces prédécesseurs qui, tous, ont été préalablement députés ou maires. Dans leurs mandats locaux ils avaient ainsi appris les rudesses, les chausse-trappes, les bonheurs et les déconvenues, la recherche de consensus aussi, bref les subtilités de la politique « à portée d’engueulade ». Arrivé à l’Elysée sans avoir ce bagage, Emmanuel Macron a d’emblée snobé les élus locaux, estimant qu’ils constituaient un frein à sa volonté réformatrice. Il aura fallu fin 2018 le mouvement des Gilets jaunes, qui portaient la revendication du Référendum d’initiative citoyenne (RIC), pour que le président-Jupiter renoue avec les élus locaux et donc avec les territoires qu’ils représentaient.

Mais toujours convaincu qu’il fallait dépasser des institutions qu’il jugeait trop ankylosées et pas assez représentatives, Emmanuel Macron n’a eu de cesse depuis de se lancer dans un concours Lépine démocratique pour reconnecter les citoyens avec leurs élus. On a ainsi eu le Grand débat national grâce auquel le chef de l’État s’est extrait de sa première grande crise sociale, bluffant des salles entières composées d’élus locaux. On a eu la convention citoyenne sur le climat, format totalement inédit de démocratie participative, réitéré pour la fin de vie. On a eu le Conseil national de la refondation, objet démocratique non identifié annoncé en pleine campagne des élections législatives, dont la création s’apparentait pour les oppositions à la volonté de court-circuiter une Assemblée où le président allait perdre sa majorité absolue ; et, enfin, on a eu les réunions de Saint-Denis auxquelles sont conviés les chefs de partis pour dialoguer les yeux dans les yeux avec le président.

À chaque fois, ces initiatives, parce qu’elles ne sont pas allées au bout de leur logique, ont déçu : les cahiers de doléances du Grand débat méticuleusement noircis par les Français sont tombés dans les oubliettes des archives nationales ; plusieurs des mesures de la convention climat qui devaient être toutes reprises sans filtre ont été expurgées ; le CNR n’a pas eu l’effet escompté en dépit de la qualité des débats notamment en région. Et la prochaine rencontre de Saint-Denis essuie déjà le boycott de plusieurs partis.

Dès lors faut-il modifier l’article 11 de la constitution pour permettre des référendums sur les toujours sensibles et clivants sujets de société, au risque d’ouvrir une dangereuse boîte de Pandore ? Faut-il simplifier le RIP pour tendre vers le système Suisse des votations, modèle de démocratie directe ? Ou amener un peu plus de numérique pour mieux consulter des Français de plus en plus nombreux à s’abstenir aux élections ?

La question reste bien sûr ouverte et des évolutions sont toujours possibles, mais pour une France qui pointe au 16e rang mondial de l’Indice de la démocratie, derrière l’Uruguay ou le Costa Rica, redonner du souffle aux instances existantes – du Parlement aux conseils municipaux, départementaux et régionaux– paraît le meilleur moyen de renouer avec une indispensable culture démocratique.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 9 novembre 2023)

Drame sans fin

jubillar

La disparition de Delphine Jubillar, survenue dans la nuit du 15 au 16 décembre 2020 à Cagnac-les-Mines, dans le Tarn, n’a toujours pas été résolue mais est déjà entrée dans l’histoire des grandes affaires judiciaires françaises. Le mystère reste, en effet, entier sur les circonstances de la disparition de la jeune infirmière et l’absence de découverte de corps rappelle le souvenir terrible d’autres dossiers emblématiques qui ont passionné les Français : de l’affaire Seznec au début du XXe siècle jusqu’à l’affaire Viguier à Toulouse dans les années 2000 en passant par l’affaire Le Roux, qui s’étalera sur plus de trois décennies.

Autant d’affaires qui attestent que l’absence de corps n’empêche pas la tenue d’un procès. Le réquisitoire du parquet de Toulouse, qui a demandé le 3 novembre le renvoi de Cédric Jubillar devant les assises pour le meurtre de son épouse, vient une nouvelle fois de le démontrer. Les enquêteurs ont, en effet, accumulé, en bientôt trois années, un faisceau d’indices graves et concordants contre l’artisan. Les témoignages des enfants du couple évoquant une dispute, ceux de voisins ayant entendu des cris, une paire de lunettes que portait Delphine le soir de sa disparition retrouvée brisée, des traces de sang détectées dans la maison, etc. Et aussi le comportement de Cédric Jubillar lui-même, qui clame toujours son innocence, mais dont on peine à cerner le profil.

Quelle est la personnalité de ce père de deux enfants qui avait participé activement aux battues pour retrouver son épouse ? Qui est ce peintre-plaquiste dont on a découvert, au printemps 2021, qu’il avait une nouvelle compagne avec laquelle il a échangé de nombreux courriers dans lesquels il écrivait « On ne peut avoir confiance en personne, sauf entre nous deux au final… ». Quel est cet homme qui a confié à son co-détenu avoir tué et enterré sa femme ? Est-ce un redoutable manipulateur ? Ou alors un homme sous pression, injustement accusé, alors que l’enquête, qui a connu des ratés, n’a pas fait émerger l’élément capital à même de faire basculer l’affaire et d'emporter les convictions ? Cédric Jubillar dispose encore de recours possibles. Et si un procès finit par se tenir à Albi fin 2024 ou début 2025, il pourra toujours espérer bénéficier du doute raisonnable, celui-là même qui pourrait lui éviter la réclusion criminelle à perpétuité.

En attendant un hypothétique aveu, le mystère reste entier et la vérité dans le brouillard. Ce qui avive la douleur des proches de Delphine, qui continuent de lui rendre hommage et qui réclament justice. Pour l’heure, l’affaire Jubillar est un drame sans fin.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 8 novembre 2023)

Combien de scandales ?

ehpad

Combien faudra-t-il de scandales touchant des établissements d’hébergement de personnes âgées dépendantes (Ehpad) ? Combien faudra-t-il de témoignages de familles désemparées face à la maltraitance, physique et psychologique, dont sont victimes leurs parents dans ces structures aux coûts sans cesse croissants ? Combien faudra-t-il de témoignages de directeurs ou de personnels qui, courageusement, dénoncent, année après année avec une terrible régularité et un amer goût de déjà-vu, le manque de moyens, l’implacable réduction des coûts et donc des prestations ou les pressions de groupes privés au comportement de rapaces de la finance ? Combien faudra-t-il de livres accablants, d’enquêtes de presse sérieuses ? Combien faudra-t-il de condamnations judiciaires et de rappels à l’ordre ? Oui, combien faudra-t-il de tout cela pour qu’enfin, le gouvernement et au-delà toute la société, prennent enfin la pleine mesure des dysfonctionnements qui minent le grand âge en France ?

Deux ans après la sortie du livre-choc de Victor Castanet, « Les fossoyeurs : révélations sur le système qui maltraite nos aînés » (Ed. Fayard), on aurait aimé dire que tout avait changé, que cette enquête-fleuve avait constitué un électrochoc salvateur, mais il n’en est rien. L’auteur a d’ailleurs publié en début d’année une mise à jour de son livre qui montre que non seulement les problèmes qu’il dénonçait perdurent, mais aussi que les groupes mis en cause ont davantage dépensé leur énergie à décrédibiliser son travail plutôt qu’à chercher à corriger leurs graves manquements. Désespérant…

Les Français ne s’y trompent pas et, sondage après sondage, expriment leurs craintes. L’enquête du Crédoc sur « La perception de la maltraitance », publiée fin 2022, montrait déjà que sept Français sur dix se disaient inquiets des risques de maltraitance pour eux-mêmes ou leurs proches. 42 % des proches de personnes âgées bientôt concernées par l’entrée en structure d’accueil indiquaient n’avoir pas osé aborder le sujet et six Français sur dix estimaient qu’on ne parlait pas assez des faits de maltraitance envers les personnes âgées ou handicapées.

Dans une société française amenée à être de plus en plus âgée – le nombre des 75 ans et plus serait en augmentation de 5,7 millions à l’horizon 2070 selon l’Insee, 3,7 millions de Français seront en perte d’autonomie en 2030, 4,8 millions en 2050 et 108 000 seniors de plus seraient attendus en Ehpad d’ici à 2030 – ces chiffres devaient conduire les pouvoirs publics à prendre à bras-le-corps le sujet du grand âge.

À son arrivée à l’Elysée en 2017, Emmanuel Macron avait semblé en mesurer tout l’enjeu, mais à part la création en 2020 d’une nouvelle branche de la Sécurité sociale, un cinquième risque de l’autonomie, la promesse d’une loi sur le grand âge se faisait toujours attendre. Au point qu’au printemps, la députée macroniste Monique Iborra, pourtant spécialiste du sujet, a renoncé à être la rapporteure du projet de loi rebaptisé « Bien vieillir » – au Parlement à la fin du mois – dénonçant un texte « pas adapté » aux urgences actuelles.

Les urgences sont effectivement nombreuses, de la revalorisation des financements publics à la régulation des tarifs des opérateurs privés, de l’harmonisation des normes de qualité à la promotion de l’autonomie et de la citoyenneté des personnes âgées. Il y a pourtant derrière ce sujet qui devrait faire consensus toute l’idée que l’on se fait de la société dans laquelle nous voulons vivre : une société où le respect des aînés qui ont contribué à la bâtir devrait en être la pierre angulaire.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 6 novembre 2023)

Confiance numérique

identity

Une petite inattention qui a de grandes conséquences, une anodine fausse manipulation qui entraîne de graves et parfois inextricables difficultés. Voilà comment l’on pourrait résumer ce que vivent quelque 500 000 à 1,2 million de Français qui, à des degrés divers, sont chaque année victimes d’escroquerie en ligne et d’usurpation d’identité. Cliquer sans se méfier sur le lien dans un courriel que l’on vient de recevoir de sa banque… alors qu’il s’agit d’un message frauduleux parfaitement imité qui conduira à l’installation d’un logiciel espion verrouillant son ordinateur et réclamant une rançon. Répondre à un SMS que l’on croit venir d’un service de livraison et compléter ensuite un formulaire en ligne sans prendre garde, car le numéro du vrai expéditeur a été préalablement piraté. Dans certains cas, il faudra payer pour retrouver, sans garantie aucune, l’accès à ses données. Dans d’autres, on s’apercevra bien trop tard que quelqu’un se fait passer pour soi et a accumulé des contraventions ou souscrit des prêts…

L’usurpation d’identité peut ainsi avoir des conséquences dévastatrices pour les victimes, qui se retrouvent alors noyées dans des problèmes financiers, juridiques et administratifs complexes, qui peuvent mettre des années à être résolus. Leur crédibilité est mise en doute, leur réputation ternie, et elles doivent faire face à un long chemin pour restaurer leur identité.

L’avènement du numérique et la dématérialisation de plus en plus de démarches administratives et commerciales a, d’évidence, facilité l’accès aux informations personnelles, rendant les individus plus vulnérables aux attaques. La multiplication de ces transactions en ligne, l’explosion de l’usage des réseaux sociaux et la création de multiples bases de données centralisées expose nos données personnelles à un risque constant et croissant de piratage. Mais la méconnaissance des procédures de sécurité et le manque de vigilance des citoyens-consommateurs contribuent aussi à faciliter la tâche des pirates et des escrocs.

Pour lutter efficacement contre l’usurpation d’identité, et plus généralement contre les escroqueries en ligne, il est essentiel de renforcer les mesures de prévention et de répression. Les autorités doivent sensibiliser la population aux risques liés à la divulgation d’informations personnelles sur internet ou par téléphone et l'informer des démarches à suivre en cas de suspicion d’usurpation. Il faut éviter de divulguer ses données personnelles, vérifier régulièrement ses relevés bancaires, signaler toute anomalie ou perte de ses documents d’identité et porter plainte en cas de soupçon ou de constatation d’usurpation. Même si, selon une enquête du Crédoc, plus de 9 victimes sur 10 d’escroquerie sur internet n’ont jamais rencontré physiquement l’auteur, et que 20 % ne savent pas dans quel pays il se situe. L’acquisition de cette culture numérique du risque, de ces bons réflexes est déterminante et devrait être acquise dès l’école.

Ensuite, il faut renforcer la collaboration entre les différents acteurs impliqués, banques, administrations et entreprises, et donner suffisamment de moyens aux forces de l’ordre et à la justice pour enquêter et poursuivre les escrocs. Enfin, il faut poursuivre l’amélioration des dispositifs de contrôle et de vérification des identités. L’identité numérique en France ou l’EU Digital ID Wallet qui se finalise au niveau européen sont de bons outils pour créer de la confiance.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du dimanche 5 novembre 2023)

Surmonter la crise

 

bio

Le bio est-il à un tournant, entre crise de croissance et crise de foi, tant du côté des producteurs, des distributeurs que des consommateurs ? En tout cas, après des années de croissance, le marché des produits bio connaît un net ralentissement en France. Selon une étude de l’Agence bio, la consommation de produits bio a ainsi baissé de 5 % en 2022, passant de 13 milliards d’euros en 2020 à 12,4 milliards en 2022. Une baisse qui s’explique par plusieurs facteurs, liés à la crise sanitaire du Covid et à l’envolée de l’inflation dans l’alimentaire.

La pandémie de Covid-19 a, en effet, bouleversé les habitudes alimentaires des Français. Avec les confinements successifs, les fermetures des restaurants et des cantines et la généralisation du télétravail, les consommateurs ont privilégié des produits souvent moins chers et plus accessibles que les produits bio. Les circuits courts, qui représentent près de 30 % des ventes de produits bio, ont également souffert des restrictions de déplacement et des mesures sanitaires.

Après la crise du Covid, le retour de l’inflation a, d’évidence, pesé sur le pouvoir d’achat des ménages. Les Français ont réduit leurs dépenses alimentaires et se sont tournés vers des produits moins onéreux que les produits bio qui restent plus chers que les produits conventionnels, avec un surcoût moyen de 36 %. Selon un sondage Ifop, 62 % des Français estiment d’ailleurs que le prix est le principal frein à l’achat de produits bio.

Enfin, l’organisation de la filière elle-même a érodé la confiance des consommateurs dans le label bio. Les controverses sur la qualité des produits bio importés ou transformés, notamment, ont rendu les Français de plus en plus méfiants vis-à-vis du logo AB. 54 % d’entre eux doutent de la fiabilité du label bio et 49 % pensent que les produits bio ne sont pas meilleurs pour la santé que les produits conventionnels.

Cette baisse de la consommation de produits bio est évidemment une mauvaise nouvelle pour les distributeurs et pour les agriculteurs biologiques, qui représentent près de 12 % des exploitants, et font de la France le premier pays européen en termes de surfaces bio. Chez les premiers, de nombreux magasins ont dû fermer leurs portes. Chez les seconds, confrontés de plus à une concurrence étrangère souvent moins respectueuse des normes environnementales et sociales, beaucoup ont jeté l’éponge pour revenir à une agriculture conventionnelle.

Face à cette situation, pour relancer le marché des produits bio, il faut d’abord soutenir ces agriculteurs bio en leur garantissant notamment un prix rémunérateur. L’élaboration en Occitanie, première région bio de France, d’un nouveau plan Bi’O pour la période 2023-2027 est à cet égard une bonne chose.

Autre levier, le renforcement des contrôles et de la traçabilité des produits bio. Enfin il faut continuer à sensibiliser les consommateurs aux bénéfices du bio, bon pour leur santé, pour l’environnement et pour l’économie locale. La première Semaine de l’Agriculture Bio en Occitanie qui s’est tenue fin septembre participe de cet effort en faveur du bio qui, en préservant la biodiversité et la souveraineté alimentaire, doit rester un moteur de la transition agroécologique.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 2 novembre 2023)