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Éditos

Besoin de clarté

"Mal nommer les choses, c’est participer au malheur du monde" disait Albert Camus. Mais il n’est pas toujours aisé de bien nommer les choses, et c’est tout l’enjeu de cette notion complexe de "radicalisation" – et son corollaire de "déradicalisation" – lorsqu’on l’applique à l’islam, à des jihadistes confirmés ou apprentis. Car deux écoles, pour le coup radicalement en désaccord, ont développé leur analyse du phénomène, récemment ravivé par la publication de deux livres. D’un côté, l’école de Gilles Kepel, qui estime que le jihadisme procède d’une "radicalisation de l’islam". Cette radicalisation passe par des figures tutélaires salafistes, des réseaux, des filières comme celle de Toulouse, des quartiers comme celui des Izards. Cette option est largement défendue par le livre d’Hugo Micheron "Le Jihadisme français : quartiers, Syrie, prison" (Ed. Gallimard). Le chercheur que nous avions récemment interviewé montre d’ailleurs combien les prisons françaises sont devenues des espaces de structuration, voire d’amplification de ce militantisme jihadiste.

De l’autre côté, on a la thèse d’Olivier Roy, qui estime, lui, que le jihadisme procède d’une "islamisation de la radicalité", c’est-à-dire que certains choisissent l’islam pour exprimer leur radicalité. Cette thèse est soutenue dans le dernier livre collectif dirigé par Bernard Rougier "Les Territoires conquis de l’islamisme" (Ed. PUF) qui veut montrer que la désagrégation des liens sociaux et politiques dans certains quartiers de banlieues constitue le terreau de la radicalisation islamiste.

Adhésion à une idéologie religieuse dans ses aspects les plus rigoristes ou révolte face à un environnement social donné, les deux pour s’orienter vers le jihad ? La guerre d’idées et la querelle d’analyses sont évidemment loin d’être réglées. Elles mettent aussi en exergue l’épineux dossier de la place de l’islam en France et sa compatibilité avec les principes de la République, qui constituent pour l’Etat, depuis plusieurs années, un vrai casse-tête. Un casse-tête qui, comme un aimant, attire toutes les polémiques et les outrances, celles de ceux qui crient à l’islamophobie à la moindre critique de la religion musulmane comme celles de l’extrême droite, qui fustige les prétendus dénis et naïveté des gouvernements successifs qui, pourtant, ont multiplié ces dernières années les lois pour lutter contre le terrorisme et les dispositifs pour endiguer la radicalisation dans et hors les prisons. Au centre, faut-il le rappeler, une large majorité de citoyens musulmans veulent vivre tranquillement leur foi comme doit le leur garantir l’Etat et la loi de 1905 de séparation des Eglises et de l’Etat.

La radicalisation, quelle que soit la version de la définition qu’on en prendra, sera, on s’en doute, un thème du débat public dans les mois, les années qui viennent. Emmanuel Macron a promis d’embrasser tous ces sujets, assurant vouloir "dire sans diviser", mais refusant de faire un grand discours sur la laïcité, au prétexte qu’il l’aurait fait "40 fois". La 41e sera-t-elle celle de la clarté que les Français attendent quant à la vision présidentielle de la laïcité ?

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 30 janvier 2020)

Du déni aux défis

virus

"L’histoire est un perpétuel recommencement" : cette affirmation attribuée à l’historien et stratège grec Thucydide peut laisser penser qu’à l’avenir nous connaîtrons vraisemblablement d’autres crises sanitaires d’ampleur mondiale que celle du coronavirus 2019-nCoV. Pour autant, l’appréhension de ces crises a évolué et se fait désormais de plus en plus précise, la réaction de plus en plus forte, la recherche d’un vaccin de plus en plus rapide. Tout simplement parce que dans un monde globalisé, l’exigence légitime de transparence réclamée par les populations devient la norme face au déni et son cortège de rumeurs.

Depuis la crise du Sras il y a 17 ans, la Chine a ainsi incontestablement progressé. En 2002, l’Empire du milieu, qui fait de toute épidémie un secret d’Etat, s’était muré dans le déni et avait longtemps dissimulé l’ampleur de la contamination, déclenchant ainsi un préjudiciable retard de près de trois mois dans la recherche mondiale d’un traitement. Cette fois, les choses sont allées beaucoup plus vite, même si la pesanteur bureaucratique d’un régime autoritaire et pyramidal a fait que les autorités locales – pour ne pas déplaire – ont attendu le feu vert des autorités supérieures pour communiquer. Quitte à faire arrêter ceux qui voulaient informer du danger la population et quitte à laisser voyager des habitants contaminés… Ces atermoiements ont de fait laissé place à toutes les rumeurs et à des débats sur le mensonge d’Etat au point que sur les réseaux sociaux, pourtant soumis à une implacable censure, certains ont fait des rapprochements avec la situation vécue en 1986 à Tchernobyl.

Xi Jinping a bien compris cela et est désormais en première ligne. "L’épidémie est un démon. Nous ne permettrons pas au démon de rester caché", a promis le président chinois à l’Organisation mondiale de la santé (OMS), qui, en retour, a estimé que "le gouvernement chinois a fait preuve d’ouverture, de transparence et de responsabilité afin de diffuser dans les plus brefs délais les informations sur l’épidémie." La crise sanitaire recèle aussi des dimensions diplomatiques…

Le déni derrière eux, la Chine et le monde doivent désormais relever les défis du coronavirus. Défi immédiat en sécurisant les zones contaminées via de colossales – et controversées – mise en quarantaine de millions de Chinois, défi du rapatriement des ressortissants étrangers – lui aussi controversé – dans lequel la France va s’impliquer, et, surtout, défi scientifique afin de trouver rapidement un vaccin.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 29 janvier 2020)

Rouge passion

michelin


La gastronomie, on le sait, est une véritable passion française. Depuis le Gargantua de Rabelais jusqu’aux multiples concours des émissions télévisées, nous cultivons avec la cuisine des liens uniques, quasi charnels, si forts qu’ils font notre renommée partout dans le monde, une "French touch" née bien avant celle des start-up. Mais qui dit passion dit parfois aussi déraison, emportements, colères et mauvaise foi. La publication du nouveau Guide Michelin 2020 en a donné une parfaite illustration cette année.

Le célèbre Guide rouge était déjà dans la tourmente l’an passé après avoir rétrogradé d’une étoile Marc Veyrat. Le chef savoyard au chapeau n’a pas digéré l’affront, au point de porter l’affaire devant les tribunaux. Débouté, il déverse depuis son courroux à longueur d’interviews contre les "voyous", les "fous" du Michelin et ne veut plus entendre parler d’étoiles. Il y a quelques jours, la révélation que le Guide 2020 allait enlever une étoile au restaurant de feu Paul Bocuse, l’auberge de Collonges-au-Mont-d’Or – triplement distinguée depuis 55 ans – a déclenché une tempête. Comment ose-t-on s’attaquer à un monument de la cuisine française, au pape de la soupe aux truffes, au prince de la poularde ? Michelin démission, a-t-on presque entendu chez quelques critiques gastronomiques.

Et pourtant, ceux-là mêmes qui sont les plus virulents avec le Guide rouge soulignent, à leur corps défendant, combien il constitue une institution, une bible qui œuvre non pas à distinguer ad vitam aeternam des chefs talentueux – à l’image d’une Légion d’honneur dont on ne peut que gravir les grades – mais bien à saluer, à un instant T, le degré d’exceptionnel et d’authentique qu’ils mettent dans leur cuisine et leur restaurant. "Les étoiles ne s’héritent pas, elles se méritent", a rappelé, à raison, Gwendal Poullenec, le directeur du Guide Michelin. Mais il oublie toutefois un peu vite que si les étoiles qu’il décerne amènent la reconnaissance, elles portent aussi en elles une forte pression psychologique dont dépend parfois la pérennité économique future des restaurants étoilés. Raison pour laquelle certains chefs, à l’instar de l’Aveyronnais Sébastien Bras, souhaitent ne plus être référencés pour gagner en tranquillité d’esprit et préserver de toutes contraintes leur créativité.

Ceci étant, le Michelin, aussi attendu et prestigieux soit-il, n’est plus le Guide du début du XXe siècle. Aujourd’hui, il est une offre parmi d’autres pour tous ceux qui veulent découvrir une bonne table. Il existe, en effet, d’autres guides généralistes ou spécialisés, de nombreuses plateformes d’avis en ligne – Michelin s’est d’ailleurs allié avec l’une d’elles – les réseaux sociaux ou tout simplement le bon vieux bouche-à-oreille. Ainsi chacun selon ses envies et ses moyens peut trouver LE restaurant qui lui convient et qui transformera cette passion française pour la gastronomie en un plaisir unique.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 28 janvier 2020)

Retrouver confiance

artisan


Une grande majorité de Français est sans doute en mesure de raconter une mauvaise expérience vécue avec un artisan – certains en ont même fait des livres comme le prix Goncourt Jean-Paul Dubois avec son savoureux "Vous plaisantez M. Tanner". Un devis où des prestations connexes ont été "oubliées", un montant final à payer qui a subitement gonflé, mais aussi des prestations qui ne sont pas à la hauteur et qui imposeront plus tard de refaire ce qui a été mal fait, etc. Le sentiment de s’être fait arnaquer est d’autant plus fort lorsque l’appel à l’artisan s’est fait dans une situation d’urgence ou de faiblesse : une fuite d’eau qui menace d’importants dégâts un appartement, un accident qui prive l’usage de sa voiture, et bien sûr un problème de serrure qui vous bloque à l’extérieur de votre logement ou vous empêche de bien le fermer… Ces comportements ne sont bien évidemment pas ceux de tous les artisans, mais les agissements de quelques brebis galeuses nuisent à toutes les professions et installent la défiance entre les Français et leurs artisans, serruriers en tête, suivis des garagistes, des plombiers, des chauffagistes, des artisans du bâtiment et des électriciens, à en croire un récent sondage IFOP.

Pour retrouver la confiance, des leviers d’action peuvent être activés. Le premier est sans doute de muscler la réglementation. Un arrêté du 2 mars 1990, révisé en 1999, encadre les pratiques des serruriers mais également de nombreuses autres professions du bâtiment. Et il concerne aussi les professionnels intervenant dans l’équipement de la maison (informatique, antennes télé, alarmes, petit électroménager, etc.). Cet arrêté peut sans doute être mis à jour pour tenir compte des évolutions de la société.

Le second levier est de solliciter les fédérations d’artisans qui sont à même de proposer des entreprises sérieuses, parfaitement référencées, et qui font peut-être moins de publicités tapageuses que des artisans peu scrupuleux.

Enfin le dernier levier est de faire appel à ces nouvelles plateformes numériques qui, jouant le rôle de tiers de confiance, mettent en relation particuliers et artisans sérieux. Une version 2.0 de l’ancestral bouche-à-oreille, qui reste souvent la meilleure façon d’éviter les abus.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 27 janvier 2019)

Le voyage de demain

airbus



En parvenant à faire décoller automatiquement, sans intervention humaine, un A350, Airbus a réalisé une première mondiale et un exploit technologique. À l’heure où Boeing est englué depuis des mois dans la crise de son 737-MAX, cloué au sol pour des défaillances logicielles, le contraste est évidemment saisissant, même si cet accident industriel n’obère en rien les capacités d’innovation de l’avionneur américain. La réussite de ce premier décollage (presque) sans pilote est aussi un élément de fierté pour tous les ingénieurs qui travaillent sur le projet ATTOL (Autonomous Taxi, Take-Off and Landing – roulage, décollage et atterrissage autonomes), lancé en 2018, et au-delà pour tous les compagnons de l’avionneur.

La prouesse d’Airbus montre en tout cas que dans l’aéronautique, peut-être plus que dans tout autre domaine, l’innovation, la recherche, l’expérimentation constituent une constante consubstantielle de la grande aventure imaginée par Léonard de Vinci et concrétisée par Clément Ader et ses successeurs. Guillaume Faury, le nouveau patron d’Airbus, ne disait d’ailleurs pas autre chose lors du dernier salon du Bourget. "Il est très probable qu’après 50 ou 60 ans de stabilité dans l’architecture des avions, nous voyions des changements radicaux. Ils ne sont pas loin, (mais) les technologies ne sont pas encore matures. Nous avons le privilège d’être la génération qui devra lancer ces technologies, et probablement les prochains programmes avec ces technologies."

Quels seront demain les nouveaux modes de transports ? Comment répondre au défi du réchauffement climatique en construisant des avions sans émissions polluantes ? Comment avoir suffisamment de pilotes pour absorber la croissance du trafic aérien ? Autant de questions qui sont de véritables défis pour Airbus comme pour tout le secteur aéronautique. Des questions forcément exaltantes qui imposent des choix audacieux, des prises de risques, des décisions difficiles aussi quand il s’agit de stopper un programme qui va dans la mauvaise direction, mais aussi une bonne dose d’intuition pour dessiner ce que sera le voyage de demain. Bref, de suivre le conseil d’un des pionniers de l’aérien, Antoine de Saint-Exupéry : "Pour ce qui est de l’avenir, il ne s’agit pas de le prévoir, mais de le rendre possible."

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 25 janvier 2020)

En quête de bonheur

Rodez, première au palmarès des villes où il fait bon vivre, catégorie 20 à 50 000 habitants.


Assisterait-on à la revanche des villes moyennes ? À la riposte des bourgs ? Au sursaut des petits villages contre ces grandes métropoles dont le pouvoir d’attraction se fait parfois au détriment des territoires qui les entourent ? En tout cas le palmarès des "villes et villages où il fait bon vivre", dévoilé dimanche dernier par la toute jeune association éponyme présidée par le communicant Thierry Saussez, fera chaud au cœur des élus locaux comme des habitants de ces 1 814 communes distinguées.

On pourra toujours arguer que ce baromètre n’a pas la rigueur scientifique de nos économistes et statisticiens, mais en se construisant sur pas moins de 180 critères parfois très terre à terre dans huit grandes catégories, ce palmarès met le doigt sur quelque chose de diffus et forcément difficilement mesurable : la qualité de vie là où l’on habite. Ce palmarès fait d’ailleurs penser à l’indice du bonheur national brut, imaginé au Bouthan dans les années 70, pour s’affranchir du seul Produit national brut. Ce BNB s’est prolongé par l’indice du Bonheur intérieur brut, un indicateur de l’OCDE agrégeant onze thématiques (logement, emploi, santé, sécurité, éducation, environnement…) et qui établit, justement, un classement des pays où il fait "bon vivre".

Le palmarès des "villes et villages où il fait bon vivre" atténue également le regard très sombre qui avait été porté par des géographes comme Christophe Guilluy sur cette France périphérique délaissée, en souffrance socio-économique ; cette France qui est également celle des ronds-points des Gilets jaunes. Certes, les difficultés de ces territoires à l’heure où la France vit une forte métropolisation sont toujours là, mais le palmarès contrebalance la froideur des indicateurs par la chaleur de la réalité dans laquelle les villes moyennes et les villages se battent pour rester dans la course et proposer à leurs habitants un environnement agréable pour la vie personnelle et professionnelle de chacun.

Le palmarès met également le doigt sur quelque chose qui sera forcément au cœur des prochaines élections municipales : le besoin de proximité. S’il fait bon vivre dans sa ville et son village, c’est évidemment parce que tout ce dont on a besoin est tout près, de l’école à la maternité, de la boulangerie au parc, du plombier au pharmacien. Dans un monde globalisé, cette proximité est aujourd’hui précieuse et inspire même… les grandes métropoles. Ainsi, Carlos Moreno, professeur à l’université Paris-I et spécialiste de la "ville intelligente", a développé le concept de "ville du quart d’heure". C’est-à-dire définir au sein des grandes métropoles des zones où les habitants ont accès en 15 minutes à six fonctions clés (habitat, travail, approvisionnement, bien-être, éducation et loisirs) pour être heureux. Les élus des grandes villes – d’Anne Hidalgo à Jean-Luc Moudenc – s’intéressent au concept, qui montre combien nos villes et villages peuvent être des modèles inspirants.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 24 janvier 2020)

Maîtriser la peur

virus


Ce n’est pas la première fois que le monde est confronté à une pandémie massive. Ces vingt dernières années, deux épidémies mortelles de coronavirus ont ainsi durement touché l’Asie et le Moyen-Orient, causant la mort de quelque 1 600 personnes. Si autrefois ce type d’épidémie pouvait rester circonscrit à une petite zone ou, comme la peste noire, se diffuser lentement en Europe, de nos jours, avec des moyens de transport accessibles au plus grand nombre, la dissémination d’un virus peut se faire rapidement, en quelques semaines. L’épidémie de SRAS (syndrome respiratoire aigu sévère) survenue en 2002 et 2003 en Chine – et dont l’actuel nouveau coronavirus serait proche – avait ainsi infecté plus de 8 000 personnes dans 26 pays, avec un taux de mortalité proche de 10 %.

Si pour l’heure, on n’est qu’au début d’une potentielle crise sanitaire mondiale, il est bien normal que les événements de ces derniers jours inspirent dans les populations une légitime peur. Une peur qui grossit parfois de façon exagérée ou disproportionnée à coups de rumeurs ou de fake news relayées sur les réseaux sociaux.

"Dans ce moment de panique, je n’ai peur que de ceux qui ont peur", relevait en son temps Victor Hugo. Mais pour peu que l’on garde raison, cette peur peut devenir aussi une arme pour résoudre les crises ; et la gestion de ces crises une vraie leçon de collaboration internationale. Ainsi, à l’heure où certains dirigeants ne rêvent l’avenir de leur pays que bunkérisés derrière leurs frontières, une crise sanitaire comme celle que nous vivons montre que le multilatéralisme, la solidarité entre nations, l’entraide entre chercheurs, la coordination de mesures prophylactiques décidées et acceptées par tous, ça marche.

Preuve en est l’attitude de la Chine. Il y a quinze ans pour l’épidémie de SRAS, elle avait pratiqué une certaine rétention d’informations quant à la réalité des infections, faisant ainsi perdre près de trois mois à la communauté internationale pour s’attaquer au virus. Cette fois, le pays s’est montré plus réactif et plus transparent en reconnaissant l’existence de la crise sanitaire en seulement trois semaines.

Si la circulation de la bonne information et la prise de bonnes décisions politiques sont capitales pour surmonter une crise sanitaire mondiale, la communauté internationale devrait aussi s’interroger plus globalement sur les raisons pour lesquelles apparaissent de nouveaux virus ou réapparaissent d’anciennes maladies qu’on croyait éradiquées. Poser ces questions, c’est s’intéresser à la façon dont l’Homme se retrouve en contact avec des espèces animales réservoirs de virus. Cette proximité-là découle essentiellement des nouvelles activités humaines comme la déforestation, les rassemblements de population, la mondialisation des échanges, le tourisme, et plus généralement le réchauffement climatique qui bouleverse les écosystèmes et sur lesquels l’Homme a sa part de responsabilité.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 23 janvier 2020)

Défi climatique

meteo


Face aux déchaînements de la nature - séisme, inondation, orages, neige ou mouvements de terrain - nous nous retrouvons souvent démunis. L’arrivée de la tempête Gloria sur les côtes de notre région ne fait évidemment pas exception à la règle, même si cet « épisode Méditerranéen », selon la terminologie de MétéoFrance, a été annoncé suffisamment tôt pour que des actions d’alerte et de sécurisation puissent être entreprises.

La violence des éléments et ses conséquences sur les personnes et les biens imposent dans un premier temps une solidarité sans faille avec les secouristes comme avec les victimes. Une solidarité qui se prolongera dans les semaines à venir lorsqu’il faudra évaluer puis indemniser et réparer les dégâts de Gloria.

Mais cette tempête doit être aussi l’occasion de nous projeter dans l’avenir. Un avenir où les phénomènes météorologiques notamment seront plus intenses que ceux que nous avons pu connaître, comme l’indiquent toutes les études scientifiques de ces dernières années. Car si le réchauffement climatique est une tendance de fond incontestable, cela ne veut pas dire qu’il n’y aurait plus d’épisodes de froid… Face à cette nouvelle donne, nous devons nous préparer et nous adapter en changeant substantiellement notre approche en termes d’aménagement du territoire, de bonnes pratiques en cas de catastrophes naturelles, de respect des consignes de sécurité, mais aussi, d’évidence, de choix politiques et économiques.

Hier à Davos, le président américain climatosceptique Donald Trump fustigeait les « éternels prophètes de malheur » qui entravent selon lui le développement de l’économie capitaliste mondiale en se souciant trop de l’évolution du climat. Et pourtant, même le Forum économique mondial devant lequel il s’exprimait - et qui ne saurait être accusé d’être une réunion de bobos écolos - a pris acte du changement auquel nous assistons. Pour la première fois, le forum de Davos a indiqué dans son rapport annuel que les cinq principaux risques qui pèsent sur l’économie mondiale en 2020 sont tous liés à des questions environnementales. Les tempêtes sont ainsi les illustrations de ce défi climatique que l’humanité va devoir relever.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 22 janvier 2020)

Savoir-faire savoir

madeinfrance


Lorsqu’en octobre 2012, Arnaud Montebourg, ministre du Redressement productif de François Hollande, endosse une marinière Armor Lux et brandit un robot ménager Moulinex sur fond de drapeau tricolore en Une du Parisien Magazine, afin de vanter le "Made in France", beaucoup se gaussent et dénoncent un coup de com’. Il est vrai que le turbulent Montebourg n’a jamais rechigné tout au long de sa carrière aux envolées lyriques ni aux buzz médiatiques ; il s’était d’ailleurs transformé en VRP de la Renault Zoe électrique devant les caméras de BFMTV. Et pourtant, derrière cette Une qui fera beaucoup causer, il y avait, d’évidence, un engagement sincère, politique et personnel. Politique puisqu’il s’agissait d’engager une stratégie de reconquête industrielle en valorisant et en soutenant les productions françaises. Personnelle ensuite, puisqu’une fois retiré de la politique active, Arnaud Montebourg s’est investi dans la production de miel et d’amandes avec sa marque Bleu Blanc Ruche.

Il est heureux de voir que cette "Bataille du made in France" que Montebourg a lancée a été poursuivie par son successeur devenu chef de l’Etat, Emmanuel Macron. En accueillant aujourd’hui sous les ors de l’Elysée des produits fabriqués en France, il ne s’agit pas de verser dans le chauvinisme franchouillard, le nationalisme détestable ou le protectionnisme étriqué, mais bien, avec ce patriotisme économique, de faire savoir l’existence de savoir-faire dont la France peut s’enorgueillir. Des savoir-faire qui répondent aujourd’hui à des enjeux capitaux. Enjeux économiques bien sûr avec le maintien d’emplois industriels dans notre pays, notamment dans des territoires en difficulté, et avec l’ambition d’attirer des investisseurs étrangers qui veulent miser sur la qualité à la française. Enjeux écologiques ensuite. À l’heure où les conséquences du réchauffement climatique se font de plus en plus ressentir, peut-on continuer à faire fabriquer au bout du monde par des salariés sous-payés des produits dont la qualité médiocre leur donnera une très faible durée de vie ? Il devient urgent de revoir nos modes de consommation en favorisant des circuits plus courts pour réduire notre empreinte carbone, et en donnant évidemment les moyens à chacun de pouvoir compenser à l’achat le surcoût des produits made in France.

Défendre la marque "fabriqué en France" doit ainsi être l’affaire de tous. Celle de l’état et des collectivités pour impulser les bonnes politiques et soutenir les entreprises. Celle des acteurs de la société civile, à l’instar de la Fondation du Groupe La Dépêche, qui a lancé en 2010 "Métiers d’Occitanie", à la fois base documentaire et outil d’orientation pour les élèves. Et celle, bien sûr, des consommateurs que nous sommes tous.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 18 janvier 2019)

L'amour vachette

vachette


La nostalgie, c’est le bonheur d’être triste" disait Victor Hugo. Mais à la télévision, la nostalgie, c’est surtout l’occasion de réaliser, souvent à moindre coût, de très jolis succès d’audience en revisitant les émissions phares du passé. Et plus particulièrement celles d’un "âge d’or" où Netflix et Youtube n’existaient pas encore et où la télé régnait en maîtresse dans les foyers pour divertir les familles réunies ensemble au salon… Cette télé-nostalgie a même sa propre émission, "Les enfants de la télé", qui se plaît à diffuser et re-re-diffuser les extraits cultes des shows de Maritie et Gilbert Carpentier, de Midi Première ou de Monsieur Cinéma. Pas étonnant dès lors que les producteurs veuillent surfer sur l’effet "vintage" pour ressusciter les émissions cultes des années 70, 80 ou 90. Les exemples ne manquent pas : relancer "Avis de recherche", renouveler "La carte aux trésors", rebooster "Burger Quiz", ranimer "C’est mon choix"… N’en jetez plus. Certaines renouent avec leurs succès d’audimat d’antan, d’autres font un petit tour et puis s’en vont.

Mais ces nouvelles versions doivent parfois être maniées avec précaution. La future édition d’"Intervilles", dont Nagui a annoncé mi-décembre le retour cette année, après 11 ans d’absence, avec le groupe Banijay à la manœuvre, pourrait l’apprendre à ses dépens. Car "Intervilles" n’est pas une émission comme les autres. Elle fait quasiment partie du patrimoine télévisuel français pour ne pas dire du patrimoine tout court. Lancée en 1962 par Guy Lux, cette émission bon enfant qui oppose deux villes ou villages dans de multiples jeux mêlant "la tête et les jambes" a toujours maintenu au fil des ans une épreuve-reine : celle des vachettes, inspirée des courses landaises. Une épreuve qui ne devrait pas être au programme des jeux cette année, le producteur Nagui, ardent défenseur de la cause et du bien-être animals, s’y étant semble-t-il opposé. "Il n’y aura plus de vachettes !" a d’ailleurs confirmé Olivier Minne qui présentera l’émission avec Valérie Bègue et Bruno Guillon.

Il n’en fallait pas plus pour déclencher la colère des aficionados d’"Intervilles", dans les Landes comme dans le Gers. Sur l’air du "Ce n’est plus Intervilles s’il n’y a plus de vachettes", les groupes Facebook, les tribunes et pétitions se sont multipliés pour dénoncer cet "Intervilles" aseptisé, passé au tamis du débat sur la condition animale comme si une course landaise – dont la tradition est ancrée de longue date dans le Sud-Ouest – était du même registre que les animaux de cirque en souffrance ou la corrida… Pour l’heure, Nagui s’est contenté d’un mystérieux "la vachette oui, les animaux non." Tout n’est donc pas perdu…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 17 janvier 2019)

L'année charnière

macron


Un an après l’émergence du mouvement des Gilets jaunes, Emmanuel Macron passe le cap d’une nouvelle année en pleine crise sociale avec la controversée et inextricable réforme des retraites, qui a dépassé en longueur le conflit de référence de 1995. Cette année 2020 est pour le chef de l’Etat plus capitale sans doute que les autres, une année charnière car elle correspond au mitan de son quinquennat, ce moment où l’on a normalement déjà accompli beaucoup dans la foulée de la victoire et où l’on doit, déjà, dessiner les perspectives qui permettront une nouvelle candidature à la prochaine présidentielle.

Les prédécesseurs d’Emmanuel Macron sont tous passés par là, avec, pour deux d’entre eux, Nicolas Sarkozy et François Hollande, d’immenses désillusions ; le premier ne parvenant pas à se faire réélire, le second à n’être même pas en mesure d’être à nouveau candidat…

Emmanuel Macron, qui n’aime rien tant regarder les leçons que l’on peut tirer de l’Histoire que se distinguer radicalement de ses prédécesseurs, l’a bien compris et y a d’ailleurs fait directement référence lors de ses vœux. "D’habitude, c’est le moment du mandat où on renonce à agir avec vigueur, pour ne surtout plus mécontenter personne à l’approche des futures échéances électorales – municipales, sénatoriales, départementales, régionales puis présidentielles. Nous n’avons pas le droit de céder à cette fatalité. C’est l’inverse qui doit se produire", estime Emmanuel Macron qui ne sera pas le "roi fainéant" que Nicolas Sarkozy évoquait cruellement en parlant de Jacques Chirac.

Reste à savoir quelle orientation veut donner le chef de l’Etat pour la seconde partie de son quinquennat, cet acte II qui devait, avait-il promis, être marqué par davantage d’écoute, de concertation, pour ne pas dire de bienveillance. Cette bienveillance qui fut son mantra durant sa campagne présidentielle et que sa majorité – notamment l’aile gauche – le presse aujourd’hui de vite retrouver. Car la réforme des retraites – bien que déjà riche de dérogations pour certaines professions – montre exactement l’inverse. Elle braque bien plus que les seuls opposants mais aussi les alliés potentiels comme la CFDT ; elle génère, à force de couacs de communication, de l’angoisse chez les Français ; et enfin elle alimente un peu plus cet anti-macronisme, parfois aussi primaire que haineux, qui de frein devient blocage.

Dès lors, si Emmanuel Macron – qui est attendu sur de nouveaux chantiers comme la bioéthique, la dépendance, l’environnement, la laïcité, etc. – veut surmonter les blocages et retrouver la confiance de ses concitoyens, il devra admettre que réformer, ce n’est pas passer en force et que, comme le disait son mentor Paul Ricoeur, "ce qui arrive est toujours autre chose que ce que nous avions attendu…"

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 6 janvier 2020)

Avec modération

alcool


Au pays qui a fait de la gastronomie et du vin, deux éléments de son patrimoine reconnu dans le monde entier, peut-on imaginer se passer complètement d’alcool durant un mois ? Posée quelques jours avant les réveillons de Noël et du Nouvel an, deux fêtes forcément très arrosées, cette question presque provocatrice n’a pas manqué de susciter le type de débats enflammés dont nous sommes coutumiers, mais aussi une polémique au sommet de l’Etat.

D’un côté, les professionnels du vin, qui dénoncent régulièrement les restrictions à la consommation, bataillent depuis presque 30 ans contre la loi Evin réglementant la publicité, et hurlent à la dictature hygiéniste ou puritaine quand on évoque cette opération "Janvier sans alcool". Défendant une filière qui représente des milliers d’emplois, ils mettent aussi en avant le côté culturel du vin à la table des Français. Difficile de leur donner tort sur ce point. Au pays de Rabelais, de Bocuse ou de Daguin, imaginerait-on un repas festif sans une goutte d’alcool ? Ce serait sans doute comme un été sans soleil.

De l’autre côté, le collectif d’associations qui promeut ce "Janvier sans alcool" – né au Royaume-Uni en 2013 et aujourd’hui présent dans 14 pays – réfute vouloir parvenir à la prohibition des vins et spiritueux. Ces associations souhaitent qu’après les fêtes chacun puisse faire le point sur sa propre consommation, de façon ludique en relevant ce défi de trente jours.

Entre ces deux camps difficilement conciliables, on aurait attendu de l’Etat qu’il fasse un intelligent "en même temps". Reconnaître bien sûr l’apport culturel incontestable du vin, mais admettre aussi que l’alcool est une question de santé publique majeure en France qui mérite une campagne d’information comme "Janvier sans alcool". Au lieu de cela, à force d’atermoiements, l’Etat s’est défaussé, renonçant à porter l’opération et laissant même accroire l’idée qu’Emmanuel Macron, qui se targue de boire du vin midi et soir, y avait mis son veto…

Au-delà de ce "Janvier sans alcool", afin d’éviter les fake news et les idées préconçues, il serait sans doute bon que chacun consulte simplement les chiffres de la consommation d’alcool en France et les conséquences de celle-ci. Si elle a énormément baissé en 80 ans et s’est stabilisée, la consommation des Français reste parmi les importantes au monde et l’alcool tue en France 41 000 personnes chaque année. Et parmi les principales victimes, les gros buveurs mais aussi les jeunes.

On sait depuis longtemps qu’il faut "consommer avec modération". Quand il s’agit de défendre le bonheur de boire un bon vin et de lutter contre les addictions, il serait bon qu’on arrive à débattre avec modération.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 4 janvier 2020)

Trésors de guerre

cagnotte


Lorsque l’on évoque une cagnotte, on convoque à coup sûr des souvenirs d’enfance, ces tirelires en forme de petit cochon rose où, consciencieusement, l’on glissait tout au long de l’année la pièce ou le billet donnés par un oncle ou une grand-mère. Avant, un jour, de casser la tirelire pour utiliser l’argent lors d’une grande occasion. La cagnotte, c’était aussi la collecte qu’amis et collègues organisaient pour offrir à l’un des leurs un cadeau de départ en retraite ou de bienvenue pour son nouveau-né.

Cette version-là de la cagnotte – même si elle continue à exister – est bel et bien dépassée car depuis quelques années, la cagnotte s’est numérisée. Grâce à la puissance de plateformes devenues particulièrement nombreuses sur internet au point de concurrencer certaines banques, les cagnottes en ligne se sont multipliées, épousant une multitude de causes et d’objectifs.

Les cagnottes amicales ou familiales restent bien sûr présentes, mais elles côtoient désormais des collectes marquées par l’engagement solidaire, citoyen ou politique. À l’instar des pétitions sur internet qui connaissent un engouement exponentiel, les cagnottes en ligne rassemblent ainsi de parfaits inconnus autour d’une cause à faire aboutir. Le dernier exemple en date est le rachat du zoo de Pont-Scorff dans le Morbihan par l’association de défense des animaux Rewild. En quelques jours, les 600 000 € nécessaires à ce projet ont été collectés. Mais on pourrait aussi citer les dons qui ont afflué avec une même rapidité pour la reconstruction de Notre-Dame de Paris.

Par leur simplicité de mise en œuvre et la facilité avec laquelle chacun peut participer selon ses moyens, les cagnottes en ligne ont connu une hausse spectaculaire de leur collecte de 113 %, passant de 155 millions d’euros en 2017 à 330 millions en 2018. Elles constituent désormais de vrais trésors de guerre pour les causes qu’elles veulent financer.

Ce succès se retrouve aujourd’hui dans les différentes cagnottes organisées en faveur des grévistes opposés à la réforme des retraites. Les montants collectés impressionnent, la diversité des donateurs, sociale, géographique, est établie. Alors qu’on entame aujourd’hui le 30e jour de mobilisation, le gouvernement, qui se félicitait ces jours derniers de la baisse du taux de grévistes à la SNCF ou à la RATP, serait bien inspiré de prendre en compte la participation à ces cagnottes. Car en versant leur obole, les Français soutiennent la mobilisation par procuration et permettent ainsi son prolongement.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 3 janvier 2020)

Une fierté et une leçon

airbus


Les chiffres ne seront officiellement annoncés que dans quelques jours. Mais le record de livraisons d’Airbus en 2019, qui permet à l’avionneur européen de supplanter son rival américain Boeing - enlisé dans les déboires de son 737 MAX - est évidemment une bonne nouvelle et de bon augure pour entamer la nouvelle année et les nouveaux défis - nombreux ! - du secteur aérien.
Voir Airbus redevenir numéro un mondial, une place qu’il n’avait plus occupée depuis 2011, suscite d’abord une immense fierté. C’est là la récompense du travail quotidien, acharné, passionné de tous les compagnons de l’avionneur, des ouvriers au PDG en passant par les ingénieurs, mais aussi de tous les sous-traitants qui œuvrent toute l’année à la réussite d’Airbus. Cette fierté rejaillit sur Toulouse, qui mérite plus que jamais son titre de capitale aéronautique, sur toute la région Occitanie et sur chacun d’entre nous.

Ce succès historique est aussi une leçon pour tous les Européens. À l’heure où la mise en œuvre du Brexit voit s’éloigner le Royaume-Uni, acteur majeur de l’aéronautique ; à l’heure où les poussées populistes conspuent l’Union européenne et font douter d’un avenir commun, le succès d’Airbus est le plus beau symbole que la collaboration entre nations européennes - « unies dans la diversité » pour reprendre la devise de l’Union - est une réalité concrète, qui donne du poids à l’Europe sur la scène internationale.

Surtout, au moment où une nouvelle Commission européenne vient de s’installer à Bruxelles, le succès d’Airbus montre que l’opiniâtreté paye et oblige les dirigeants européens à élever l’ambition de notre continent. Nous attendons ainsi l’émergence de nouveaux Airbus dans le numérique, le nouvel espace, le véhicule électrique, les énergies renouvelables, la santé, l’environnement, etc. L’Europe en a les talents et les capacités pour peu qu’elle cesse de douter d’elle-même. « L’avenir, tu n’as pas à le prévoir, mais à le permettre » disait un pionnier de l’aéronautique, Antoine de Saint-Exupéry. Aujourd’hui Airbus nous montre la voie.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 2 janvier 2020)

La nuit du tycoon

ghosn


Dans la nuit du 20 au 21 juin 1791, Louis XVI, Marie-Antoinette et leur famille fuient Paris pour rejoindre le bastion royaliste de Montmédy, à partir duquel le monarque espérait lancer une contre-révolution. On sait ce qu’il advint et l’entreprise fut stoppée net à Varennes-en-Argonne. Ettore Scola en fit un excellent film "La nuit de Varennes".

Deux siècles plus tard, c’est à la fuite du roi déchu de l’automobile mondiale que nous assistons, médusés. Au nez et à la barbe des autorités japonaises qui l’avaient assigné à résidence après un long séjour en prison dans des conditions très difficiles, voilà que l’ancien PDG de Renault-Nissan, Carlos Ghosn, réussit une spectaculaire "grande évasion" vers sa patrie de cœur, le Liban, où il est considéré comme un héros et où il ne risque pas l’extradition vers le pays du Soleil levant qui, jadis, l’adulait pareillement.

De Beyrouth, Carlos Ghosn espère ainsi conduire, non pas une contre-révolution, mais en tout cas une contre-attaque en règle contre un système judiciaire japonais qu’il estime de son propre chef partial.

Dès lors, les deux hypothèses qui nourrissent cette rocambolesque affaire depuis l’arrestation du PDG fin novembre 2018 vont à nouveau s’affronter.

Soit Carlos Ghosn est coupable de malversations financières et de fraude fiscale comme le disent les procureurs japonais. Sera ainsi mis au jour tout le système qu’avait mis en place l’ex-PDG dont l’avidité et la folie des grandeurs ont été couvertes, en France comme au Japon, aussi longtemps que ce brillant polytechnicien faisait fructifier le groupe qu’il dirigeait d’une main de fer.

Soit Carlos Ghosn est innocent de ce dont on l’accuse. Et il apparaîtra comme la victime d’un sombre complot ourdi par ses anciens collaborateurs qui fermaient les yeux sur son luxueux train de vie pour mieux lui porter l’estocade le moment venu, c’est-à-dire lorsqu’il a appelé de ses vœux une nouvelle étape dans la fusion Renault-Nissan qui aurait lésé les Japonais.

Dans un cas comme dans l’autre, l’affaire Ghosn ne va pas redorer le blason du capitalisme international, qui semble s’affranchir de toutes les règles démocratiques, fiscales ou judiciaires, pour ne pas dire de la décence la plus élémentaire. Le destin hors normes de Carlos Ghosn fera peut-être un jour l’objet d’un film, film historique ou farce cynique, à l’image de l’un des films d’Ettore Scola, "Les nouveaux monstres."

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 1er janvier 2020)