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Éditos

Nouvelle prohibition

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La décision de la ville de New York était attendue sans illusion par les producteurs. L'interdiction du foie gras votée hier dans la mégalopole américaine n'est donc pas une surprise, d'autant qu'elle fait suite à une autre interdiction prise en Californie. Et pourtant, cette décision, pour symbolique qu'elle soit, interroge car elle intervient dans un contexte particulier où les positions des uns et des autres se sont radicalisées au point d'être irréconciliables.

D'un côté, nous avons donc les défenseurs de la cause animale. Né dans les années 70 le mouvement antispéciste, c'est-à-dire ce courant de pensée philosophique et moral qui refuse de placer l'Homme au-dessus des autres espèces animales, est sorti de la confidentialité au fur et à mesure que se sont développés le végétarisme, le véganisme et la prise en compte du bien-être animal. Les divers scandales sanitaires qui ont touché l'agroalimentaire ces dernières années, les vidéos terribles des conditions d'élevage qui ont inondé les réseaux sociaux, mais aussi les nouveaux modes de vie et la volonté de surveiller davantage la provenance et la qualité des produits que l'on mange ont fait que la souffrance animale est devenue un important enjeu de société, ce dont on ne peut que se réjouir. Le foie gras, qui reste un produit de luxe, y ajoute aussi un côté lutte des classes susceptible de mobiliser un peu plus. Les associations comme Peta ou L214, passées maîtresses dans l'art du buzz, ont donc le vent en poupe pour peser sur le débat public. Elles ont le mérite d'avoir posé sur la table des problématiques qui étaient trop souvent tues et alimenté un vrai débat, qui quelquefois dérape en actions violentes.

De l'autre côté, nous avons des producteurs qui, pour la grande majorité, subissent les conséquences des mauvais comportements d'une minorité d'entre eux. Se conformant scrupuleusement à la loi, ces producteurs ont souvent au fil des ans revu leur façon de travailler, amélioré leur façon de traiter leur élevage, pris en compte le bien-être animal tout simplement pour répondre aux demandes des consommateurs. Ils vivent donc d'autant plus mal les critiques et cet insupportable agri-bashing qui fait des éleveurs et des paysans des boucs émissaires bien commodes.

Hier, la ville de New York a concédé la victoire, fort politique, aux premiers au détriment des seconds. Mais il s'agit d'une victoire à la Pyrrhus car en interdisant le foie gras, les élus new-yorkais prennent le risque de voir se développer des filières clandestines peu reluisantes qui n'ont que faire du bien-être des palmipèdes. Comme avec l'alcool dans les années 20, on sait d'expérience les limites de telles prohibitions… En attendant, peut-être, New York verra se rouvrir des speakeasy où les gourmets, à l'abri des regards, savoureront le foie gras, ce « suave mets, poids éperdu de nos délices » que chantait Pablo Neruda, dont l'« harmonie joue des cymbales sur nos langues et nous traverse tout entier d'un long frisson de volupté. »

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 31 octobre 2019)

Penser global, agir local

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Fonte des neiges et des glaces, élévation du niveau de la mer, épisodes caniculaires plus intenses et plus longs, sécheresses plus dures, etc. Les conséquences du réchauffement climatique sur les réserves en eau et donc sur la vie des millions d'humains sur la planète sont tangibles, soulignés régulièrement par les nombreux rapports des scientifiques dont ceux du Groupe intergouvernemental d'experts sur le climat (GIEC). Parallèlement à ces données climatiques, le constat humain est sans appel : 2,1 milliards de personnes n'ont pas accès à des services d'eau potable gérés de manière sûre, 340000 enfants de moins de cinq ans meurent chaque année de maladies diarrhéiques et la pénurie d'eau affecte quatre personnes sur dix, selon l'Unicef, l'Organisation mondiale de la Santé (OMS), l'Unesco et la FAO...

Des chiffres terribles que «Le droit de l'homme à l'eau et à l'assainissement», résolution adoptée par l'Assemblée générale des Nations Unies en juillet 2010, n'est pas encore parvenu à endiguer.

C'est dire s'il est urgent d'agir. Mais si cette action peut être impulsée au niveau mondial, elle ne peut être conduite qu'au niveau local, car les situations sont très différentes d'un endroit de la planète à l'autre : sécheresses d'un côté, inondations de l'autre... Dans son ouvrage «L'avenir de l'eau» (éd. Fayard), second volet de son «Petit précis de mondialisation», l'académicien Erik Orsenna avait entamé il y a 11 ans déjà un tour du monde de la gestion de l'eau et montré que, de l'Australie à la Chine, de l'Inde à Israël en passant par Singapour, seules des solutions locales permettaient de gérer au mieux l'eau, un bien qui est de moins en moins souvent un cadeau de la nature et de plus en plus un produit voire un service qui a un prix. «Mais quand il a l'importance de l'eau, c'est forcément une ressource qui doit être partagée, un bien commun», estimait, à raison, l'écrivain.

Cette réflexion locale sur un bien à partager, on la retrouve dans notre région au sein du comité et de l'agence de l'eau Adour-Garonne qui, depuis près d'un demi-siècle, œuvrent à trouver une gestion équilibrée et économe de la ressource en eau et des milieux aquatiques. En présentant hier un nouveau plan d'actions, l' «Entente pour l'eau» qui réunit les Régions Occitanie, Nouvelle Aquitaine, et l'agence Adour-Garonne, poursuit cet objectif, qui est plus que jamais l'affaire de tous. Gageons que ces bonnes pratiques perdurent face à certains tenants d'un libéralisme pur et dur.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 29 octobre 2019)

Anticiper


inondations
La Sorgues à Saint-Affrique (sud Aveyron)

Un peu plus d'un an après les terribles inondations qui ont frappé l'Aude, ravageant des villages entiers comme Villegailhenc et son pont emporté qui avait marqué les esprits ; brisant des vies lorsque des familles ont tout perdu ; et jetant dans le chagrin ceux qui ont vu des proches périr, voilà que de nouvelles intempéries ont frappé notre région et plus largement le sud de la France ces dernières heures. Ces épisodes pluvio-orageux suivis d'inondations ne sont pas nouveaux. Ces phénomènes cévenols sont même bien connus des habitants du littoral et de l'arrière-pays méditerranéen. Mais plus que leur nombre, c'est leur intensité qui interpelle, qui pourrait être liée au changement climatique.

Si l'on ne pourra bien sûr pas arrêter ces phénomènes météorologiques, il n'y a pas de fatalité lorsqu'il s'agit de les anticiper et de faire en sorte d'en limiter les conséquences sur les villes et villages.

La prévision a extraordinairement progressé ces dernières années. L'augmentation de la puissance informatique a permis de développer des modélisations plus fines, le déploiement de satellites d'observations plus puissants permet de suivre au plus près l'évolution des intempéries et de prédire leur formation avec une précision toujours plus importante. Ces avancées que l'on doit aux scientifiques doivent impérativement se traduire par une meilleure information des populations. À cet égard, des applications pour smartphone comme MyPredict, créée dans l'Hérault et soutenue par Météo France et par Airbus, apportent les alertes au plus près de ceux qui sont menacés par des intempéries.

Ces phénomènes cévenols doivent aussi nous inciter à mieux penser l'aménagement du territoire pour limiter l'étendue des dégâts causés par les pluies, les mini-tornades et les inondations. Il convient de corriger les erreurs du passé, imaginer de nouvelles politiques d'urbanisme, de nouvelles façons de construire. Ces réflexions sont en cours, elles doivent s'accélérer pour que nous soyons prêts à faire face à cette nouvelle donne climatique.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 24 octobre 2019)

IA, science et conscience

ai


C'est une révolution qui s'amorce et dont on ne mesure sans doute pas suffisamment les enjeux. Une révolution aussi importante que l'arrivée de l'imprimerie, de la machine à vapeur, celle de l'électricité ou de l'informatique, car elle transforme notre monde, ouvre des perspectives inédites pour l'humanité, et appelle dès à présent à relever de nouveaux défis. L'intelligence artificielle, puisque c'est d'elle dont il s'agit, n'en est qu'à ses débuts mais elle soulève déjà, particulièrement pour l'Europe et donc la France, de nombreuses questions politiques, éthiques, sociales, économiques, et de souveraineté numérique. L'intelligence artificielle, bâtie aujourd'hui sur des algorithmes fonctionnant avec les millions de données que nous produisons, suscite de l'inquiétude mais aussi de l'enthousiasme dans l'opinion, comme le montre le sondage Harris interactive réalisé pour Occitanie Data et Civiteo, dont nous publions les grandes lignes.

L'inquiétude, c'est celle, légitime, des citoyens de voir leurs données personnelles utilisées sans leur consentement, de façon opaque, transmises à des tiers publics ou privés pour des usages obscurs de ciblage publicitaire ou électoral, voire de surveillance. Les affaires de piratage de serveurs informatiques hébergeant des données confidentielles, le scandale Cambridge Analytica qui a touché des millions d'utilisateurs de Facebook, ou les projets de surveillance généralisée en Chine ou en Inde ont de quoi inquiéter.

Mais il y a aussi de l'enthousiasme chez ces mêmes citoyens, qui ne sont pas rétifs à la technologie et perçoivent bien l'intérêt de l'intelligence artificielle pour améliorer les transports, l'énergie, l'information ou la santé.

Dès lors, il convient de fixer un cadre dans lequel l'intelligence artificielle puisse se développer avec de solides garanties éthiques et de transparence. C'est tout le sens de la feuille de route de la nouvelle Commission européenne d'Ursula von der Leyen qui a fait du numérique un dossier prioritaire. Car l'Europe, face aux géants de la Tech américains et chinois, doit être en mesure de faire émerger ses champions technologiques et de porter une vision singulière de l'IA, conforme aux valeurs humanistes européennes. C'est aussi le sens de la stratégie française en faveur de l'intelligence artificielle qui, l'an passé, a placé ses objectifs sous le thème « L'IA au service de l'humain ». Et c'est aussi le sens, dans notre région, du nouvel institut de recherche toulousain Aniti, à la pointe de la recherche, et du travail d'Occitanie Data pour créer espace de confiance.

« Science sans conscience n'est que ruine de l'âme » disait Rabelais. L'intelligence artificielle est de ces avancées scientifiques qui ne peuvent se développer qu'avec une solide réflexion partagée sur les enjeux pour nos sociétés.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 23 octobre 2019)

Tournant

internet


En 1943, le PDG d'IBM Thomas Watson assurait « Je pense qu'il y a un marché mondial pour environ cinq ordinateurs. » Une phrase restée comme l'une des prédictions erronées parmi les plus célèbres, car le grand patron n'avait pas su voir le potentiel de ses machines. Le 29 octobre 1969, les chercheurs de l'université de Californie à Los Angeles, qui venaient d'échanger pour la première fois un message entre leur ordinateur et celui de leurs collègues de Stanford, auraient pu tout aussi bien affirmer qu'un tel échange ne resterait que dans le cercle universitaire. Ils s'en sont bien gardés et l'avenir leur a donné raison car leur exploit constituait le premier acte de la naissance d'internet.

Cinquante ans plus tard, internet connecte la moitié de l'humanité et s'est grandement éloigné des idéaux des pères fondateurs – le partage, l'échange, la gratuité, la collaboration – pour devenir non pas un village global mais un archipel d'espaces numériques qui ont amplifié la mondialisation. Car il y a finalement autant d'internets que de territoires ; territoires géographiques, linguistiques, culturels. Mais «si les conversations sont plurielles, les plateformes sont globales, et souvent américaines », relevait le chercheur Frédéric Martel, auteur de « Smart : enquête sur les internets » (Ed. Stock). Et de fait la fragmentation d'internet s'est aussi accompagnée de l'émergence des réseaux sociaux, de la plateformisation des usages.

Les sociétés qui en détiennent aujourd'hui les clés, les fameuses GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft), ont atteint des valorisations boursières jamais vues et une puissance telle qu'elles rivalisent avec les Etats au point de devenir dangereuses pour les démocraties. D'un côté, on a, en effet, des Etats avec des lois ; de l'autre des sociétés passées maîtresses dans l'art de l'optimisation fiscale pour payer le moins d'impôts possible, et qui fonctionnent avec des règles d'utilisation particulièrement opaques.

Jusqu'à présent, au nom de l'innovation ou du développement économique, ces géants du Net ont rencontré très peu d'obstacles. Les choses sont en train de changer, notamment depuis que Facebook a affiché sa volonté de lancer Libra, une monnaie virtuelle forcément concurrente des monnaies nationales dont la frappe est la fonction régalienne des Etats. Les pays du G7, sous présidence française, viennent de dire non à la cryptomonnaie. Le G20 soutient l'idée de la taxation du numérique. Aux Etats-Unis, le débat sur un démantèlement de Facebook ou Google s'invite dans la campagne présidentielle. En Europe, la prochaine Commission européenne a fait du numérique l'un de ses premiers chantiers avec la volonté de réguler très strictement le secteur avec des procédures pour anticoncurrence.

En mettant sous pression les géants du numérique, et en assurant ainsi que personne n'est au-dessus des lois, les Etats jouent finalement leur rôle de défenseur de l'intérêt général et, aussi, de l'idée qu'internet doit rester un espace ouvert. Clairement, un tournant.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 21 octobre 2019)

Défiance

linky


Quatre ans après le début de leur déploiement en France, les compteurs électriques communicants Linky suscitent toujours autant de questions, de méfiance et, parfois, de franches oppositions, dans les familles, dans les médias et devant les tribunaux. À deux ans de l'échéance d'installation de 35 millions de ces compteurs vert-jaune, qui doivent permettre à la France, à l'instar d'autres pays européens, de bâtir un réseau électrique performant et de mieux maîtriser la consommation, la polémique n'en finit toujours pas de durer. Ni les explications pourtant nombreuses d'Enedis, ni les études scientifiques ne parviennent à contenir une défiance populaire qui s'est installée durablement et qui pose question sur l'état de notre société.

D'un côté, plusieurs études scientifiques ont montré l'innocuité des compteurs Linky sur la santé humaine et l'absence de lien de causalité entre l'installation d'un compteur et des pathologies attribuées à une hypersensibilité aux champs électromagnétiques. Dernière étude en date, celle de l'Agence nationale des fréquences (ANFR). Mais les arguments des scientifiques, aussi documentés et vérifiables soient-ils, ne semblent plus suffisants aux yeux d'une opinion prise de doutes et marquée par de récents scandales sanitaires qui ont mis à mal le discours des autorités et des politiques… Comme pour les vaccins ou le réchauffement climatique, les scientifiques voient ainsi leur parole sans cesse mise en doute, et les faits précis qu'ils présentent mis sur le même plan que des opinions ; ces dernières étant démultipliées et amplifiées sans retenue sur les réseaux sociaux…

De l'autre côté, des particuliers de bonne foi mais aussi certaines communes saisissent la justice pour empêcher l'installation des compteurs Linky, réalisée parfois à la hussarde par des sous-traitants. Au nom du principe de précaution concernant la santé, ils réclament un moratoire, estimant qu'il faut poursuivre les recherches. Dans plusieurs cas, des tribunaux ont suivi les requérants détenteurs de certificats médicaux, quand d'autres juridictions les ont déboutés, selon que la causalité juridique l'emporte ou non sur la causalité scientifique. Ces jugements qui sèment le trouble s'appuient sur une décision de la Cour de cassation de 2008, selon laquelle une victime peut être indemnisée même sans certitude scientifique.

Après quatre ans de polémiques, peut-on passer de la défiance à la confiance ? Développer un réseau électrique performant indispensable et en même temps tenir compte de la souffrance, réelle, de nombreux Français ? Pour cela il appartient sans doute au gouvernement, comme il avait su le faire en 2009 avec le Grenelle des ondes, d'installer les conditions d'un dialogue transparent qui apporte de la sérénité et des garanties à toutes les parties.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 17 octobre 2019)

La tête et le cœur



En début d'année, Emmanuel Macron et Angela Merkel, fragilisés sur leur scène intérieure, entendaient bien redonner de la vigueur à la relation entre la France et l'Allemagne, en signant le traité d'Aix-la-Chapelle. Contesté dans les deux pays par l'extrême droite, qui y voyait une perte de souveraineté nationale, ce nouveau traité – qui prolongeait celui de l'Elysée conclu en 1963 entre de Gaulle et Adenauer – était censé renforcer la relation franco-allemande et envoyer un message de soutien à la construction européenne malmenée par la poussée des populistes et extrémistes. Politiques économique, étrangère, de défense, Assemblée parlementaire commune : le champ des collaborations était ambitieux.

Las, neuf mois plus tard, et après des élections européennes surtout marquées par une poussée verte, Emmanuel Macron et Angela Merkel apparaissent toujours fragilisés. Affectée par des interrogation sur sa santé, la chancelière Merkel, qui se prépare à laisser son poste à l'automne 2021, voit son pays confronté à un ralentissement économique et une crise identitaire inédite. Surfant sur la crise migratoire, l'extrême droite a fait son entrée au Bundestag et le pays a découvert la semaine dernière la violence de militants néonazis qui visaient une synagogue à Halle. À quelques jours du 30e anniversaire de la chute du Mur et de la réunification allemande, le pays doute de lui-même.

En France, la situation n'est guère meilleure pour Emmanuel Macron, confronté lui aussi à une extrême droite forte et à la crise sociale inédite des Gilets jaunes qui perdure. Le jeune président farouchement pro-européen n'a pas réussi à faire du groupe libéral Renaissance le pivot du Parlement et le fer de lance d'une nouvelle politique européenne, son ex-ministre gaffeuse Nathalie Loiseau n'a pas été en mesure d'en prendre la tête, et la candidature de Sylvie Goulard à la future Commission européenne a été massivement rejetée sur des questions d'éthique…

Dans ce contexte, le Conseil des ministres franco-allemand qui se tient aujourd'hui à Toulouse, ne peut être pour les deux dirigeants que l'occasion de rebondir afin de retrouver le souffle historique qui cimente au-delà des aléas politiques la relation franco-allemande. De Gaulle et Adenauer, Kohl et Mitterrand ont su surmonter craintes et différences pour transformer la défiance en confiance, la rivalité en amitié, et pour contribuer à lancer les grands projets aéronautique (Airbus), spatial (Ariane) ou éducatif (Erasmus). C'est cet état d'esprit-là qu'Emmanuel Macron et Angela Merkel doivent retrouver en repensant à ce que disait Victor Hugo : « La France et l'Allemagne sont essentiellement l'Europe. L'Allemagne est le cœur ; la France est la tête. »

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 16 octobre 2019)

Fatale imprudence

« La moindre imprudence peut nous coûter la vie, et pire encore : la liberté » disait Jacques Mesrine. Xavier Dupont de Ligonnès n'a peut-être rien d'un braqueur multirécidiviste, mais il pourrait faire sienne cette phrase de l'ex-ennemi public n° 1 de la France des années 70, car il était devenu depuis 2011 l'homme le plus recherché de France pour le meurtre de sa femme Agnès et de ses quatre enfants, Arthur, Thomas, Anne et Benoît. Hier, en Ecosse, loin de Nantes où il vécut, il a d'évidence commis une fatale imprudence, en entamant un voyage en avion sans se douter qu'il était frappé par une dénonciation anonyme.

Xavier Dupont de Ligonnès, le principal suspect du terrible quadruple meurtre, a été arrêté hier à l'aéroport de Glasgow, confondu par ses empreintes digitales. Lui qui avait changé d'identité et d'apparence en recourant semble-t-il à la chirurgie esthétique, a été interpellé grâce à la part la plus intime et la plus unique de chaque individu, puisqu'il n'y a qu'une chance sur 64 milliards que deux personnes aient les mêmes empreintes.

Pendant huit années, Xavier Dupont de Ligonnès se sera joué des enquêteurs, baladés entre fausses pistes et témoignages fantaisistes. Mais pendant huit ans, gendarmes et policiers, français et étrangers via le réseau Interpol, n'ont jamais abandonné. Cette fin de cavale souligne aussi combien, dans l'ombre, loin des projecteurs, tous les jours, ces hommes et femmes poursuivent avec un grand professionnalisme et une détermination sans faille la traque des criminels.

Maintenant commence une autre étape dans cette affaire qui a passionné les Français ; maintenant vient le temps des questions. Comment De Ligonnès a-t-il pu berner tout le monde dans notre société où il est de plus en plus difficile de ne pas laisser de trace ? A-t-il bénéficié de complicité ? Qui a protégé sa fuite ? Qui l'a dénoncé et pourquoi ?

L'affaire Dupont de Ligonnès vient de connaître un spectaculaire et inattendu coup de théâtre, mais la pièce est loin d'être terminée…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 12 octobre 2019)

Des explications 

L'éditorial ci dessus a été publié dans l'édition du samedi 12 octobre dont l'édition a été bouclée vers 23h15 la veille. À ce moment-là, vendredi 11 octobre au soir, la rédaction a réalisé deux pages spéciales pour rendre compte de cet incroyable rebondissement dans l'affaire Dupont de Ligonnès : l'arrestation du principal suspect disparu depuis huit ans.
Comme la plupart des médias français abonnés aux dépêches de l'Agence France Presse (AFP) La Dépêche a relayé les informations fournies par cette dernière. L'AFP a ainsi annoncé l'arrestation de De Ligonnès sur la foi de 4 sources distinctes proches de l'enquête française. Des sources qui confirmaient que la police écossaise avait établi une correspondance entre les empreintes digitales de l'individu arrêté et celles de Xavier Dupont de Ligonnès.
La Dépêche a également constaté vendredi soir que des médias écossais avaient repris tardivement ces informations sur leurs sites internet sans émettre le moindre doute sur la véracité de cette information.
Cette correspondance des empreintes annoncée comme certaine a été mise en doute puis finalement infirmée par des tests ADN samedi 12 octobre, jetant un trouble légitime parmi les lecteurs face à cette information qui s'est donc avérée étonnée.
Malgré les précautions prises, la rédaction a donc relayé en toute bonne foi une information qui, de certaine, s'est avérée erronée. Nous le regrettons vivement. Cette séquence nous invite à redoubler de vigilance à l'avenir pour préserver la qualité de nos informations et la confiance que vous nous témoignez. 

Art de vivre à la française

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Le village de Bozouls en Aveyron


Pour la troisième année consécutive, le Groupe La Dépêche a décerné hier à Toulouse les trophées de son concours « Mon beau village », organisé pour la première fois à l'échelle des treize départements d'Occitanie. Nature, patrimoine, insolite : trois catégories dans lesquelles les villages de la région ont été distingués. Et à chaque fois, des trophées qui ont récompensé des hommes et des femmes, des initiatives, des idées, un dynamisme et une farouche volonté de faire vivre la campagne.

Car si nombre de ces bourgs mettent tout en œuvre pour préserver leur patrimoine architectural et culturel auxquels les Français, villageois et citadins, sont très attachés – on le voit à chaque Journées du patrimoine –, les villages se battent avant tout pour rester des lieux de vie, défendant ici leurs écoles publiques, là leur boulangerie ou leur épicerie, ailleurs leurs services publics. À dire vrai, ces villages qui veulent aller de l'avant défendent une certaine idée de l'art de vivre à la française et de l'aménagement du territoire.

Avec opiniâtreté, ces petites communes et les maires qui les dirigent font leurs la sentence de Jules Renard « S'enfuir dans un village pour en faire le centre du monde. » Car à l'heure de la métropolisation, cette concentration des populations dans les grandes villes, les villages veulent incarner une alternative qui s'inscrive aussi dans la marche du monde.

Dès lors, les politiques publiques doivent favoriser et accompagner le développement de ces zones rurales en s'assurant qu'elles disposent, comme partout ailleurs pour tout citoyen français, des infrastructures nécessaires et modernes en termes de transports, d'accès aux soins, ou de connexion numérique. Le bonheur est dans le pré, selon la formule bien connue, mais ce sont bien tous les villages qui font battre le cœur de la France.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 10 octobre 2019)

Remises à niveau

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Cinq jours après l'attaque terroriste au cœur de la préfecture de police de Paris, qui s'est soldée par la mort de quatre fonctionnaires, la journée d'hier a été particulièrement importante car elle a opéré comme une remise à niveau indispensable après cette terrible affaire.

C'est d'abord une remise à niveau humaine. Depuis l'attaque de jeudi, en effet, l'emballement médiatique et politique autour de l'enquête et de la recherche des responsabilités – au premier rang desquelles celles du ministre de l'intérieur Christophe Castaner – avait comme effacé la réalité première de ces assassinats : c'est-à-dire la mort de quatre policiers dans l'exercice de leur fonction. Trois hommes et une femme qui étaient passionnés par leur travail, qui avaient à cœur de servir et protéger leur pays et les citoyens qui le composent ; qui étaient aussi des compagnons, compagne et parents aimants qui, aujourd'hui, laissent leurs proches dans la douleur. Il était plus que temps que l'on rende hommage à Anthony, Aurélia, Brice et Damien.

Et il était éminemment logique que cela se concrétise, au-delà d'une remise de Légion d'honneur à titre posthume, par un hommage national solennel présidé par Emmanuel Macron.

Ensuite, il s'agira pour l'Etat de remettre à niveau le dispositif de lutte contre le terrorisme. Car cette affaire au cœur de l'appareil sécuritaire de la France a mis en lumière des « failles », des « dysfonctionnements » aussi gravissimes qu'inimaginables. Comment le tueur a-t-il pu passer inaperçu au sein de la direction du renseignement, chargée de traquer les terroristes ? Sa radicalisation aurait-elle pu et dû être détectée ? Pourquoi les signaux faibles qui avaient été constatés n'ont débouché sur aucune suite ? Quelles données sensibles cet informaticien accrédité Secret-défense a-t-il pu consulter et peut-être transmettre à quelque cellule jihadiste ?

L'enquête devra répondre à toutes ces questions mais, au-delà, c'est bien toute l'architecture de l'antiterrorisme qu'il faudra peut-être revoir. « Resserrer les mailles du filet » comme le promet le Premier ministre Edouard Philippe est un premier pas, mais il faudra peut-être s'interroger sur le tissage du filet lui-même…

Enfin, la dernière remise à niveau qu'a impulsé la journée d'hier concerne la société tout entière face au terrorisme. Certains se sont étonnés du ton très fort, voire martial, du discours d'Emmanuel Macron hier. Mais le chef de l'Etat a eu raison d'appeler chacun, sans verser dans le soupçon permanent, à être plus vigilant, peut-être plus conscient de la menace de « l'hydre islamique » et du combat qu'il faut lui livrer. Car quatre ans après les attentas de Charlie Hebdo ou du Bataclan, trois ans après la tuerie de la promenade des Anglais à Nice, la France reste toujours sous la menace diffuse de Daech. Une épée de Damoclès dont nous protègent tous les jours des Anthony, Aurélia, Brice et Damien…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 9 octobre 2019)

Inflammable

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Régulièrement, Emmanuel Macron rappelle pour s'en désoler combien la parole officielle est devenue inaudible, combien les scientifiques peinent à être entendus et combien, a contrario, les fake news, les idées fausses pullulent sur les réseaux sociaux. Dans ces conditions fallait-il organiser à la va-vite un débat sur l'immigration au Parlement sans que ce dernier ne débouche sur un vote ? À l'heure où l'agenda parlementaire est surchargé fallait-il rajouter une telle séquence ? Enfin, y avait-il une impérieuse urgence à aborder ce thème qui – les sondages l'ont montré – n'est pas la priorité n° 1 des Français face au pouvoir d'achat ? Car s'il est un sujet qui concentre tous les fantasmes, toutes les approximations, toutes les contrevérités, tous les mensonges, toutes les peurs, toutes les haines, c'est bien celui de l'immigration.

Des anathèmes colportées depuis 40 ans par l'extrême droite – Front puis Rassemblement national dont c'est le fonds de commerce – aux élucubrations proférées par quelque Cassandre médiatiques xénophobes adeptes d'un illusoire Grand remplacement, l'immigration est devenue un sujet inflammable. Tellement inflammable que certains politiques ont cédé à la tentation de la surenchère démagogique pour de cyniques fins électoralistes ; sans que cela ne soit d'ailleurs couronné de succès. On se souvient, entre autres, du « bruit et l'odeur » de Jacques Chirac ou de la création du ministère de l'immigration et de l'identité nationale par Nicolas Sarkozy. Emmanuel Macron cède-t-il lui aussi à ces travers, au nom d'une triangulation politique, cette stratégie qui consiste à puiser dans les mots de l'adversaire pour le déstabiliser, quitte à renier son propre ADN ? On est en droit de s'interroger, car lorsque le Président oppose les « bourgeois qui ne croient pas à l'immigration » et « les plus pauvres qui en sont le réceptacle », il reprend peu ou prou le discours binaire d'une Marine Le Pen ou d'un Eric Zemmour.

Pour autant, là où le chef de l'Etat a parfaitement raison, c'est qu'il ne faut pas éviter la discussion sur l'immigration. Sachant, comme le disait Tocqueville, qu' « une idée fausse mais claire et précise, aura toujours plus de puissance dans le monde qu'une idée vraie mais complexe », il convient d'aborder l'immigration, éminemment complexe, de façon sérieuse, apaisée, en se basant sur des faits, des statistiques précises comme celles d'Eurostat. C'est là la meilleure façon de bâtir – en lien avec nos voisins européens – des réponses en termes d'accueil, d'asile, d'intégration ; de construire des politiques qui tiennent compte des dérives et des abus s'ils existent, et qui regardent avec sang-froid et bienveillance les besoins qui s'expriment différemment dans nos territoires, avec à l'esprit la tradition humaniste d'accueil qui est historiquement celle de la France.

Car si on cite souvent Michel Rocard et son fameux « La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde… », certains oublient souvent la :suite « mais elle doit savoir en prendre fidèlement sa part ».

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 7 octobre 2019)

Ensemble

chirac


L'émotion qui étreint les Français depuis l'annonce jeudi du décès de leur ancien Président Jacques Chirac a surpris par son ampleur ce week-end. L'hommage populaire voulu par la famille aux Invalides a, en effet, dépassé les attentes avec quelque 7 000 personnes venues s'incliner devant la dépouille de l'ancien chef de l'Etat jusqu'à tard dans la nuit. Cette ferveur, largement relayée sur les réseaux sociaux ou sur les chaînes d'information en continu, en a même agacé certains, goûtant peu que la mort de Jacques Chirac vire parfois à la chiracomania sans recul et éclipse toute autre actualité comme l'incendie de l'usine chimique de Rouen.

Si le décès de Jacques Chirac a pris autant d'ampleur, c'est parce qu'il illustre deux faits majeurs sur lesquels les Français s'accordent.

Le premier est que la disparition de Jacques Chirac est aussi celle d'une époque, presque d'un monde, « le monde d'hier » selon l'expression de Stefan Zweig. Un monde où les carrières politiques se construisaient sur plusieurs années, où un Président avait, avant de s'installer à l'Elysée, un très long parcours d'élu de terrain – voire de terroir – blanchi sous le harnais, fait de succès et d'échecs, de trahisons et de résurrections, de traversées du désert et de revirements. Jacques Chirac a été la quintessence de ces politiciens-là, le dernier Président « à l'ancienne » avec lequel la passion de la politique dévorait tout, une personnalité hors normes devenue familière, presque familiale pour plusieurs générations.

À l'heure de dire adieu à Jacques Chirac on repense alors au roman de Lampedusa : « Nous fûmes les guépards, les lions ; ceux qui nous remplaceront seront les petits chacals, les hyènes »… Le guépard Chirac s'en va, le vieux fauve laisse place, pour beaucoup, à une certaine nostalgie.

La seconde raison pour laquelle les Français se retrouvent autour de Jacques Chirac, c'est finalement leur immense besoin d'être ensemble, de faire nation. « Une nation est une âme, un principe spirituel » expliquait en 1882 Ernest Renan. « L'une est dans le passé, l'autre dans le présent. L'une est la possession en commun d'un riche legs de souvenirs ; l'autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l'héritage qu'on a reçu indivis. »

Aux Invalides comme à Saint-Sulpice, à Paris comme en Corrèze, Jacques Chirac nous laisse au final en héritage ce message de rassemblement, sans lequel rien n'est possible pour une nation.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 1er octobre 2019)