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Éditos

Principe de réalité

antenne

D’aucuns y verront la quintessence du « en même temps » appliquée à la 5G, la nouvelle norme de téléphonie mobile dont les antennes sont en cours de déploiement en France. Le 14 septembre dernier Emmanuel Macron fustigeait ceux qui réclamaient un moratoire sur ce sujet, estimant qu’on ne pouvait « relever la complexité des problèmes contemporains en revenant à la lampe à huile. » « Je ne crois pas que le modèle Amish permette de régler les défis de l’écologie contemporaine », rajoutait le chef de l’Etat, s’attirant les foudres d’associations et d’élus écologistes et de gauche. Mais quelques jours plus tard, le 29 septembre, le secrétaire d’Etat au Numérique, Cédric O, écrivait une lettre aux opérateurs, révélée début février, par L’Express, dans laquelle il leur demandait expressément de « communiquer un dossier d’information » – ce que prévoit d’ailleurs la loi – aux élus locaux un mois avant le déploiement du réseau, quitte donc à retarder l’installation des antennes.

Ce que certains pointent comme un double discours est sans doute plus sûrement l’illustration que sur la 5G comme sur d’autres sujets – OGM, nucléaire… – il est urgent de retrouver de la nuance et de la transparence plutôt que des positions binaires en tout ou rien. Ainsi sur la 5G, les questions – toutes légitimes – posées par les associations ou les élus locaux sur l’impact environnemental (pointé d’ailleurs du doigt par le Haut Conseil pour le climat), sur les risques potentiels pour la santé humaine, voire sur les usages sociétaux, méritent des réponses claires et transparentes, étayées par des faits et des études, plus que du mépris et de la condescendance. Tout autant, l’intérêt et les qualités de la 5G pour répondre aux besoins d’un monde de plus en plus connecté doivent être expliqués et replacés dans un contexte mondial où la France – qui ne vit pas dans une bulle – doit honorer des engagements européens et où les questions de souveraineté et de géopolitique industrielle et technologique comptent aussi.

Le temps étant davantage aux clashs qu’aux débats prenant en compte toute la complexité d’un sujet, la 5G continue ainsi à cristalliser les passions… comme avant elle la 4G. Celle-ci a fini par s’imposer, au nom d’un principe de réalité.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du dimanche 28 février 2021)

Sortir des déserts

 

medecin

Ce n’est pas la première fois que l’on parle des "déserts médicaux". Ces dernières années, ces territoires où les patients doivent parcourir plus d’une dizaine de kilomètres avant de trouver un médecin généraliste, ou souffrir de délais indécents pour obtenir un rendez-vous médical chez un spécialiste, ont souvent fait la une de l’actualité. Dénoncés par les élus locaux et les populations promptes à se mobiliser pour défendre ici un hôpital de proximité ou une maternité, là se mettre en quatre pour attirer un jeune médecin, les déserts médicaux agacent tout autant le corps médical qui déteste cette appellation, lui préférant l’expression d’"inégalités territoriales" en santé, certes plus juste mais qui reflète moins les difficultés des zones rurales.

Ces dernières, en effet, se sentent oubliées et injustement traitées comme le montre la dernière enquête sur le sujet de l’Association des maires ruraux de France (AMRF), qui alerte tant sur d’importantes disparités géographiques que sur le manque criant de médecins dans certaines zones où vivent des populations isolées et de plus en plus âgées.

Le constat n’est pourtant pas nouveau et les gouvernements ont tous tenté d’y remédier en adoptant plusieurs lois ces quinze dernières années : de la loi Hôpital, patients, santé et territoires (HPST) de 2009, au Plan territorial d’accès aux soins de 2017 qui s’insère dans le Plan Ma Santé 2022, en passant par le Pacte Territoires-Santé de 2012… Des plans qui n’ont, d’évidence pas atteint leur objectif. "La fracture sanitaire continue de s’accroître entre les territoires. Les déserts médicaux concernent aujourd’hui une commune sur trois" s’alarme un rapport sénatorial publié fin janvier, qui souligne que "la situation française apparaît plus dégradée que dans d’autres pays de l’OCDE, avec une densité médicale dans les zones rurales françaises plus faible que la moyenne". "Les tentatives d’ajustement de la répartition des professionnels de santé, en particulier des médecins, se heurtent à de fortes oppositions et le principe de liberté d’installation est insuffisamment mis en regard du principe d’égal accès aux soins et de la notion d’intérêt général", tacle le Sénat.

Le Ségur de la Santé l’été dernier a promis de donner les commandes aux territoires pour apprécier au plus près du terrain leurs besoins en santé et préparer les décisions d’investissement. Reste à espérer que dans un secteur de la santé très centralisé et bousculé par l’épidémie de Covid, il ne s’agisse pas là d’un énième vœu pieux, car on ne peut plus attendre…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 22 février 2021)

Trompe-l'oeil

masque

S’il fallait reprendre un vieil adage populaire pour illustrer la situation de l’épidémie de Covid-19 en France, ce serait celui qui dit qu’il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué… Car la tentation est grande chez certains – des restaurateurs au monde de la culture – de vouloir alléger les mesures de restrictions sanitaires comme certains pays voisins l’ont fait, puisque les chiffres de la situation épidémique en France n’affichent pas de flambée mais une relative stabilité, le fameux « plateau haut. »

Mais cette accalmie, qui redonne un peu d’espoir et justifie a posteriori le pari d’Emmanuel Macron de ne pas avoir décidé un troisième confinement, pourrait n’être qu’en trompe-l’œil. D’une part, la situation épidémique reste préoccupante avec la persistance de fortes tensions des services hospitaliers dans les régions de l’Est, avec aussi quelque 18 000 contaminations et près de 300 décès par jour. Ce n’est pas rien… Et d’autre part, la France reste sous la menace des très contagieux variants du coronavirus, anglais, sud-africain ou brésilien, dont la propagation pourrait être plus importante que prévue.

La perspective d’une troisième vague épidémique, redoutée par de nombreux épidémiologiste et qui avait d’ailleurs été modélisée dès mai 2020 par des chercheurs de l’université américaine du Minnesota, est donc toujours bel et bien présente, telle une épée de Damoclès au-dessus de nos vies.

Dès lors, à défaut de mettre en place une stratégie « zéro Covid » qui imposerait des mesures très (trop) strictes, le « plateau haut » français nous oblige à une vigilance haute. Une vigilance qui passe par le statu quo pour les mesures déjà en vigueur comme le couvre-feu à 18 heures et le respect de gestes barrière devenus notre quotidien depuis un an… En attendant que la vaccination fasse effet, il faut donc encore tenir pour espérer retrouver la vie d’avant et rester solidaires avec ceux d’entre nous qui sont les plus affectés par la crise. Un Français sur cinq pense, en effet, qu’il ne retrouvera jamais une vie normale. À côté du défi sanitaire, c’est bien cet immense défi humain de résilience auquel il faut nous préparer.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 19 février 2021)

L'autre virus



pirate

Les deux cyberattaques qui viennent de frapper coup sur coup deux hôpitaux français en pleine pandémie de Covid-19, paralysant complètement la quasi-totalité de leurs services sans heureusement faire de victimes, illustrent la grande vulnérabilité des institutions publiques. Car depuis plusieurs années, les pirates informatiques ne s’en prennent plus seulement aux entreprises mais ils visent désormais des institutions publiques, dont beaucoup ne sont pas suffisamment sécurisées pour contrer de telles attaques. Et surtout, les pirates disposent depuis ces dernières années d’un outil aussi simple que redoutable : le rançongiciel (ou ransomware), un virus informatique qui bloque et chiffre les données d’un ordinateur. Seul le paiement d’une rançon aux pirates permet aux victimes d’obtenir en échange la clé permettant de les déchiffrer – sans préjuger d’une nouvelle attaque ou de la vente frauduleuse des données…

En mai 2017, le virus WannaCry a ainsi été utilisé au cours d’une cyberattaque mondiale qui avait infecté plus de 300 000 ordinateurs dans plus de 150 pays. Depuis, le phénomène n’a cessé de prendre de l’ampleur. D’un côté les pirates se sont "professionnalisés" avec des plateformes de rançongiciels, utilisées par des centaines de malfrats, qui constituent de vrais réseaux criminels, agissant parfois pour le compte de certains Etats. De l’autre, de plus en plus d’organismes se retrouvent ciblés et déstabilisés. En 2020, l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI) a ainsi noté une augmentation de 255 % des signalements d’attaque par rançongiciel faits par des services de l’Etat, des administrations, et des opérateurs d’importance vitale (OIV)…

Face aux virus informatiques, il convient, comme pour le coronavirus, de mettre en place désormais rapidement des gestes barrière numériques… au premier rang desquels l’acquisition d’une véritable culture numérique en entreprise, dans les administrations comme dans la population. Si former les employés reste la meilleure façon de se protéger contre les cyberattaques, car le point faible de la sécurité réside souvent dans des vulnérabilités humaines exploitées par les pirates, il convient aussi d’investir dans des solutions de sécurité et de sauvegarde pour parer à ces attaques dont on met parfois longtemps à se relever. Dès lors, il est heureux que le plan de relance consacre des fonds en faveur de la cybersécurité, notamment 136 millions d’euros pour les collectivités. Mais face aux piratages dans une société de plus en plus numérisée, la cybersécurité doit devenir l’affaire de tous.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 17 février 2021)

Les mystères du virus

 

Covid

On les a parfois regardés de travers, certains ont mis en doute ce qu’ils ressentaient, pensant qu’ils exagéraient. Et pourtant, les malades atteints de Covid-19 dont les symptômes persistent des mois après leur infection sont bel et bien une réalité. Aux nombreux témoignages que ces malades ont livrés dans la presse, et notamment dans nos colonnes, la Haute autorité de santé (HAS) a ajouté une reconnaissance en livrant des préconisations pour que les professionnels de santé identifient et prennent en charge de façon personnalisée ces patients. Ces patients "Covid long" sont d’ailleurs loin d’être marginaux puisque la HAS estime à 10 % le nombre de malades qui ressentent au moins un des symptômes initiaux du Covid-19 six mois après le début de la maladie.

Ces patients, souvent inquiets et handicapés par leurs symptômes persistants dans leur vie quotidienne et leur activité professionnelle, devraient prochainement bénéficier de la reconnaissance du Covid long comme affection longue durée. C’est le combat de la députée de l’Hérault Patricia Mirallès, qui présente demain à l’Assembée nationale une proposition de résolution allant dans ce sens et qui devrait recueillir l’unanimité.

Enfin, au-delà de la juste et nécessaire prise en charge des Covid longs, la HAS préconise la poursuite de la recherche sur ce sujet. Une action nationale coordonnée de recherche a été créée sur l’épidémiologie des symptômes prolongés et sur les approches thérapeutiques. Des travaux qui vont permettre de mieux comprendre la maladie.

Car depuis un an et l’apparition du coronavirus, la recherche est confrontée aux mystères du SARS-CoV-2. Si la mobilisation internationale des scientifiques et des laboratoires publics et privés a permis d’obtenir des vaccins en un temps record, il reste encore beaucoup à apprendre de ce coronavirus. Les mutations qui se sont opérées pour déboucher sur des variants anglais, sud-africains ou brésiliens qui font craindre des flambées épidémiques un peu partout dans le monde, et notamment en France, montrent qu’il faut encore rester mobilisés pour comprendre comment fonctionne ce virus. Il le faut pour permettre de trouver, au-delà des vaccins, des traitements contre la maladie. Il le faut aussi parce que le monde sera sûrement confronté à l’avenir à d’autres coronavirus.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 16 février 2021)

Rassurer

 

vaccin

La campagne de vaccination contre le Covid-19 révèle – comme avant elle la question des masques, des tests ou du traçage des cas contacts – des faiblesses et des failles d’organisation, parfois des dysfonctionnements voire des erreurs d’anticipation qui ne sont pas toutes imputables au gouvernement. Les aléas de la campagne vaccinale française se retrouvent d’ailleurs dans d’autres pays européens : si la France est à la traîne avec seulement 3,27 % de sa population ayant reçu une première injection, l’Allemagne n’est qu’à 4,02 %, l’Italie à 4,46 %, et l’Espagne 4,64 %. Très loin, donc, des 67,38 % affichés par Israël.

La présidente de la Commission européenne Ursula Von der Leyen, qui a négocié au nom des 27 Etats membres le nombre de doses de vaccins auprès de plusieurs laboratoires, l’a d’ailleurs admis mercredi : l’Union a non seulement tardé à conclure ces contrats mais a aussi sous-estimé « les difficultés liées à la production de masse des vaccins », ce qui à terme posera la question de la souveraineté industrielle de l’Europe dans le secteur de la santé.

En attendant, faute de disposer de suffisamment de doses, le gouvernement se trouve face à une campagne au ralenti, dont les disparités entre territoires inquiètent les Français. 68 % d’entre eux se montrent ainsi sceptiques devant la capacité de l’État à vacciner tous les Français d’ici la fin de l’été, comme promis par Emmanuel Macron. Après avoir réussi à convaincre une majorité de Français de se faire vacciner – ce n’était pas gagné, la France était le pays d’Europe le plus défiant face au vaccin en début d’année – l’exécutif doit maintenant rassurer : sur le nombre de doses qui va augmenter avec l’arrivée prochaine de nouveaux vaccins, et sur la capacité de l’Etat à dominer son labyrinthe administratif pour réaliser la vaccination de masse, qui reste la seule solution pour sortir de l’épidémie.

Mais le gouvernement doit rassurer aussi sur le contrôle de la situation épidémique. Avec près de 20 000 cas positifs par jour et 300 décès, l’épidémie est toujours bien là, qui plus est sous la menace des variants du coronavirus. Comme il l’avait fait en mai 2020 en décidant de rouvrir les écoles contre l’avis des scientifiques, Emmanuel Macron a refusé un éprouvant troisième confinement après avoir tenu le pays en haleine. Un choix politique en forme de pari, plus mûrement réfléchi qu’il n’y paraît et qui, pour l’heure, semble tenir la route. Sans tomber dans la « positive attitude », entre des vaccins qui vont arriver et une épidémie qui ne flambe pas, on peut espérer voir le bout du tunnel.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 12 février 2021)

La force du symbole

 

ecole

Depuis le début de la crise sanitaire du Covid-19, l’école est une question centrale dans la gestion de l’épidémie, car vers elle convergent des dimensions sanitaires, éducatives, socio-économiques et politiques.

Dimension sanitaire en premier lieu, naturellement. Depuis mars 2020, les contaminations des élèves dans les écoles ont fait l’objet de nombreuses études, aussi contradictoires au fil du temps que l’on perçait peu à peu les mystères du coronavirus SARS-CoV-2. Entre ces incertitudes et ces études, le gouvernement a dû tâtonner pour bâtir puis renforcer sans cesse des protocoles sanitaires dont l’efficacité a légitimement été questionnée par les parents et les enseignants. Le dernier protocole en date censé freiner la progression des variants, en vigueur depuis le 1er février, n’échappe pas à ces inquiétudes croissantes.

Aspect éducatif ensuite. Le premier confinement a imposé à l’école une réorganisation rapide et complète en distanciel à laquelle elle n’était pas préparée. "L’école à la maison" n’a tenu qu’avec la créativité et l’implication sans faille des enseignants pour maintenir le lien avec leurs élèves ; et parallèlement la mobilisation des parents qui se sont transformés en maîtres pour leurs enfants. Cette opération, qui était nécessaire, a constitué aussi un amplificateur des inégalités scolaires – qui étaient déjà là avant. La catégorie sociale et le niveau d’études des parents, l’environnement du foyer familial, la difficulté ou la facilité dans la maîtrise des outils numériques ont approfondi les inégalités entre élèves que l’école tente toujours de corriger. 4 % des élèves – soit 500 000 enfants – étaient ainsi passés "sous le radar" durant le premier confinement.

Enfin, la fermeture des écoles a impacté la vie socio-économique du pays. L’école n’est certes pas une garderie, mais elle s’insère dans une vie quotidienne où les enfants apprennent pendant que leurs parents, pour la majorité d’entre eux, travaillent.

C’est pour toutes ces raisons qu’Emmanuel Macron et Jean-Michel Blanquer ont fait et font tout pour que l’école fonctionne le plus longtemps possible et ne soit pas fermée, contrairement à ce que font d’autres pays en ce moment. Préserver le lien pédagogique présentiel, maintenir les écoles ouvertes le plus possible en les encadrant de protocoles sanitaires toujours plus stricts ; et à la rentrée, mobiliser des tests salivaires pour mieux détecter les cas positifs. Il y a là un choix politique assumé, qui recueille d’ailleurs un consensus chez les Français. Un choix qui renvoie à la force symbolique de l’école républicaine qui forme les citoyens de demain. Un choix dans lequel se dessine, aussi, l’idée de dire que si l’école tient, le pays tiendra.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 11 février 2021).

L'émotion et les droits

 

maison
Photo DDM - Adrien Nowak

Des propriétaires privés qui voient du jour au lendemain leur appartement ou leur maison occupés par des squatteurs et qui ne parviennent à récupérer l’usage de leurs biens qu’au prix de longues, coûteuses et incertaines procédures judiciaires : ce type de mésaventure n’est ni récent ni nouveau. Dernière en date, l’affaire de la maison squattée de Toulouse, révélée ce week-end par La Dépêche du Midi. La détresse de son propriétaire âgé de 88 ans a suscité une immense émotion allant bien au-delà de la Ville rose.

Comment se peut-il qu’au soir d’une vie de travail, des Français âgés se retrouvent ainsi du jour au lendemain dépossédés de leur logement ? Et comment admettre qu’il faille parfois des mois pour qu’ils retrouvent leur propriété, qui est souvent bien plus qu’un simple bâtiment mais l’accomplissement et le patrimoine familial de toute une vie ?

Face à ces situations dramatiques, la loi du 5 mars 2007 instituant le droit au logement opposable (DALO) avait été modifiée l’an passé pour justement éviter ces situations ubuesques. Une circulaire ministérielle en a même précisé les modalités fin janvier.

Mais sur le terrain, ces mesures sont aujourd’hui mises à l’épreuve, écartelées entre deux principes fondamentaux de notre droit : le droit de propriété et le droit à un logement. Pour faire respecter le deuxième, faut-il bafouer le premier ?

Pour certains militants d’associations qui luttent contre le mal-logement, la situation de crise du logement en France est telle qu’elle justifierait ces moyens. Il est vrai que le 26e rapport annuel de la Fondation Abbé Pierre sur le mal-logement, publié au début du mois, a listé plus de 300 000 personnes sans-domicile, à la rue ou dans des hébergements d’urgence plus que jamais inadaptés. Une situation d’autant plus aggravée par l’épidémie de Covid : 14 % des Français ont eu des difficultés liées au logement depuis mars 2020… Il est vrai aussi que l’association Droit au logement – qui craint un "tsunami social" avec une hausse des expulsions à la fin de la trêve le 1er juin – dénonce depuis des années une hausse de la paupérisation des locataires inversement proportionnelle à la hausse des loyers, une baisse répétée des APL et une production de logements sociaux bien trop insuffisante.

Mais il est vrai aussi que si cette réalité appelle la mobilisation de tous – gouvernement en tête –, elle ne peut se faire qu’à la condition de ne pas se tromper de cible. La colère légitime et la détresse réelle des mal-logés ne trouveront pas de solution en s’en prenant à de petits propriétaires…

(Editorial publia dans La Dépêche du Midi du mercredi 10 février 2021)

La fin d’une époque

 

téléphone

Cela fait bien longtemps qu’il n’a plus la cote, détrôné dans le cœur des Français par les téléphones mobiles et les smartphones si pratiques avec leurs multiples fonctions, presque relégué dans les livres d’histoire et la mémoire collective, entre le "22 à Asnières" de Fernard Reynaud ou le "Téléphone pleure" de Claude François. Et pourtant, le téléphone fixe n’a pas dit son dernier mot. S’il disparaît du paysage dans les cabines téléphoniques, il a connu chez les particuliers un retour en grâce à l’occasion des confinements. Derrière le boom des apéros WhatsApp ou des visioconférences Zoom, les Français ont redécouvert leur téléphone fixe et le goût des longues conversations. Pour les aînés d’ailleurs, il constitue un lien toujours important avec la famille et une sécurité vitale en cas d’accident.

Derrière ce regain d’intérêt, peut-être ponctuel, le téléphone fixe s’apprête pourtant à vivre une révolution aussi discrète que le débat sur l’arrivée de la 5G est électrique : la fin du vieillissant réseau cuivre. Annoncée en 2016, sa disparition progressive commencera en 2023 et s’échelonnera jusqu’en 2030. À cet horizon-là, le cuivre qui véhicule la voix mais aussi l’internet par ADSL laissera la place à la fibre, ce réseau ultra-rapide. Les téléphones fixes existeront cependant toujours, mais la voix transitera en numérique comme n’importe quelle donnée informatique et non plus en analogique.

En attendant cette nouvelle ère, Orange, l’opérateur historique qui gère non sans difficulté l’antique réseau cuivre, doit maintenir le service pour les quelque 5 à 6 millions de Français qui ne veulent que le téléphone. Il convient que les pouvoirs publics soient attentifs à ce que ces derniers, souvent des seniors peu au fait des dernières technologies, puissent continuer à bénéficier d’un accès au téléphone fixe fiable et à un coût similaire à celui en vigueur actuellement. Cela participe aussi de la solidarité et de la lutte contre la fracture numérique.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 8 février 2021)

Changer nos habitudes

plastique

Le plastique n’est définitivement plus fantastique. Même si l’épidémie de Covid-19 et ses mesures sanitaires ont pu laisser penser à certains que les objets à usage unique faits de plastique pourraient bénéficier d’un sursis, leur fin programmée est bel et bien enclenchée avec une date fixée à… 2040.

Échéance bien trop lointaine pour de nombreuses associations de défense de l’environnement, qui voient chaque jour les dégâts considérables que font gobelets, pailles, assiettes ou emballages en plastique jetés dans la nature sur la faune et sur la flore. En témoignent les spectaculaires images du "7e continent", ce vortex de plastique au milieu de l’océan, qui se désagrège en minuscules particules toxiques ingérées ensuite par les poissons. Mais nul besoin d’aller si loin pour se rendre compte des dégradations écologiques : il suffit à chacun de nous de se promener pour constater que notre environnement immédiat est pollué par ces plastiques. L’urgence d’agir peut-elle dès lors se contenter d’une échéance si lointaine – vingt ans – et d’un calendrier marqué par de multiples étapes ? Chacun a envie de répondre non, d’accélérer la cadence, mais notre dépendance au plastique est telle que pour s’en désaccoutumer, vingt ans ne seront sans doute pas de trop.

Car nous nous sommes tellement habitués à ces objets du quotidien, si pratiques, sitôt utilisés, sitôt jetés, que s’en passer est pour certains d’entre nous une insupportable contrainte. D’où la progressivité de l’abandon qui doit passer, en 2025, selon la promesse d’Emmanuel Macron, par 100 % de plastiques recyclés. Car la France a pris du retard sur ses voisins européens : selon une étude de PlasticsEurope, association professionnelle des producteurs européens de plastiques, notre pays affichait le piètre taux de recyclage de 26 % en 2016, contre 50 % pour l’Allemagne, 45,4 % pour l’Espagne ou 41 % pour l’Italie. Coût élevé du recyclage comparé au coût de production initial, et taux d’emballages triés par les consommateurs bien trop bas expliquent cela.

Pour effectuer cette transition vers moins de plastique il va falloir agir et se réinventer sur au moins trois domaines : renforcer en les facilitant tri, collecte et recyclage ; favoriser le développement d’alternatives au plastique avec des matériaux biodégradables ; et enfin réparer nos erreurs en luttant contre la pollution actuelle. À cet égard, les travaux scientifiques menés à Toulouse sont porteurs d’un immense espoir qui permettra d’éviter la prédiction du Forum économique mondial et de la fondation Ellen McArthur selon lesquelles si rien n’est fait, il y aura plus de plastiques que de poissons dans les océans d’ici 2050…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 6 février 2021)

Les bravos oubliés

 

merdecin

C’était pourtant hier, c’était il y a moins d’un an, mais autant dire un siècle sur l’horloge de cette interminable épidémie de Covid-19. Depuis leurs fenêtres ou balcons, sur le pas de leur porte ou sur leur terrasse des millions de Français confinés applaudissaient chaque soir à 20 heures les personnels soignants pour leur dévouement, leur abnégation et leur courage face à cette maladie qui submergeait leurs services. 

Ces médecins, infirmières et aides-soignantes, dans les hôpitaux mais aussi dans les Ehpads, parfois confrontés au manque criant de matériels – pas assez de masques, pas assez de surblouses – et de personnels, ne comptaient pas leurs heures pour soigner, soulager et accompagner aussi des patients isolés jusqu’à la mort. C’est peu dire que la Nation a une dette morale envers eux, un devoir de reconnaissance qui devra dépasser la remise d’une simple médaille… Et puis le temps a passé, le déconfinement est arrivé, puis un reconfinement est survenu à l’automne qui n’avait plus la même intensité que le premier. Les Français n’ont pas rouvert leurs fenêtres. Les bravos ont été oubliés… 

Mais le travail des soignants est resté le même, même s’ils connaissent mieux la maladie. La perspective d’une troisième vague replonge beaucoup d’entre eux dans l’angoisse de revivre les journées épuisantes pour faire face à l’afflux des malades. Dans les services de réanimation dont certains sont proches de la saturation, la fatigue et le découragement guettent les soignants qui sont aussi des pères et des mères, des maris et des épouses, des frères et des sœurs, des fils et des filles…

Beaucoup d’entre eux – qui ne vont pas sur les plateaux télé – témoignent de leur inquiétude, de leur désarroi parfois et aussi de leur incompréhension face au relâchement des gestes barrières. À défaut d’applaudissements, par respect pour leur travail, chacun devrait surmonter sa lassitude de l’épidémie et se dire que les restrictions qui nous pèsent sont aussi là pour soulager ceux qui, depuis un an, sont en première ligne. Pour nous.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 5 février 2021)

Coup de semonce

 

sécheresse

Le double coup de semonce – scientifique et juridique – sur le front du climat suffira-t-il à engager enfin les actions promises mais toujours retardées ou amoindries ?

Lundi, la vaste étude de Météo-France bâtie sur différents scénarios de hausse des émissions de gaz à effet de serre nous a montrés combien le réchauffement climatique pouvait, d’ici la fin du siècle, bouleverser le climat en France et donc notre vie quotidienne. Sans actions fortes maintenant, c’est un avenir sinon apocalyptique du moins infernal qui nous attend quant aux phénomènes dont nous avons à peine entr’aperçu les conséquences ces dernières années, particulièrement dans notre région qui se trouve en première ligne. La hausse des températures va s’accompagner de la hausse en nombre et/ou en intensité d’épisodes de canicule, de sécheresse, de nuits tropicales ; la neige et le gel ne seront plus que des souvenir ; et des phénomènes ponctuels  de pluies extrêmes seront aussi de mise. D’ici quelques décennies, le climat de Toulouse sera équivalent à celui d’Alger avec toutes les conséquences que cela entraîne pour l’agriculture, la viticulture, le tourisme, l’urbanisme, mais aussi la santé et tout simplement notre vie quotidienne.

Hier, le deuxième coup de semonce est venu du tribunal administratif de Paris. Saisie par le collectif d’associations l’Affaire du siècle, soutenu par 2,3 millions de Français, la justice a reconnu pour la première fois que l’Etat a commis une « faute » en se montrant incapable de tenir ses engagements : diminuer ses émissions de gaz à effet de serre de 40 % d’ici 2030 par rapport au niveau de 1990 et atteindre la neutralité carbone à l’horizon 2050. Une sévère piqûre de rappel pour l’exécutif et Emmanuel Macron alors que le projet de loi issu des propositions de la Convention citoyenne pour le climat paraît insuffisamment ambitieux.

L’espoir né en 2015 de l’accord de Paris sur le climat tarde plus que jamais à se concrétiser, en France comme chez les autres pays signataires. À l’heure où le monde est mobilisé pour venir à bout de l’épidémie de Covid-19, il serait inconscient de se détourner de la lutte contre le réchauffement climatique, ce dernier ayant des conséquences à long terme qui seront – on le sait – bien plus dramatiques.

Pour contenir la hausse des températures il reste sans doute encore une chance, un espoir de sursaut comme celui que vient d’impulser Joe Biden en faisant revenir les Etats-Unis dans l’accord de Paris et en nommant un Monsieur Climat. Pour gagner cette bataille, les Etats doivent clairement et sérieusement s’engager, ensemble comme en 2015, pour obtenir des résultats et l’adhésion, équitable, des populations qui ne sauraient être les seules à supporter tous les efforts.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 4 février 2021)

Reprise

entreprise

Il aura suffi d’un coronavirus pour mettre à genoux l’économie mondiale. La pandémie de Covid-19 a imposé aux chefs d’Etats et de gouvernements – en tout cas les plus soucieux de leur population – de faire passer la santé avant l’économie, les vies avant les profits. Ce faisant, entre couvre-feux et confinements, entre fermetures strictes et réouvertures très encadrées, l’activité économique a été profondément bouleversée. L’économie française a ainsi connu une récession historique en 2020 : le produit intérieur brut (PIB) a plongé de 8,3 % l’an passé, après une croissance de 1,5 % en 2019, selon une première estimation publiée vendredi par l’Insee. Et si les faillites et les licenciements ont pour l’heure été contenus, c’est grâce au soutien massif de l’Etat.

La crise sanitaire n’a toutefois pas annihilé l’économie, elle l’a profondément modifiée. "Il y a deux économies françaises et il va falloir en sortie de crise les réconcilier. Il y a une économie qui se porte très bien, qui crée des emplois, et puis il y a une autre économie qui prend le choc de plein fouet", admettait le ministre de l’Economie, des Finances et de la Relance Bruno Le Maire face aux lecteurs de La Dépêche la semaine dernière. Autrement dit, cette terrible crise sanitaire – comme celles que nous avons pu endurer par le passé au sortir de la Seconde Guerre mondiale ou lors de la crise financière de 2008 – a créé des opportunités, boosté des secteurs qui n’étaient qu’émergents et qui deviennent essentiels. Le numérique, les services domestiques, les métiers de la santé et de l’hygiène, du nettoyage et de la logistique s’ajoutent aux traditionnels secteurs de la construction ou de l’automobile dans la liste des métiers qui recrutent et préparent le monde d’après, l’économie française de demain.

Mais il conviendra aussi de ne pas oublier tous ceux dont l’activité a été détruite par la crise sanitaire. Les salariés des secteurs de la restauration, des transports de particuliers, de l’événementiel, etc. Les accompagner, les former, les aider à se reconvertir si besoin sera pour la France un devoir, de la même façon qu’il faut aider les quelque 750 000 jeunes qui devaient entrer sur le marché du travail. "Les temps sont durs, mais les possibilités de reprise sont réelles et puissantes", nous assurait Bruno Le Maire. Gageons que la reprise puisse profiter à tous.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 1er février 2021)