Technomedia

Numérique · médias · sciences · intelligence artificielle

Éditos

Cote d'alerte

lac de l'arrêt Darré

Ces images ont fait le tour du monde tant elles sont spectaculaires. Cet été, le lac Mead aux États-Unis, un lac artificiel qui s’étire sur 180 kilomètres entre les États du Nevada et de l’Arizona et constitue le plus large réservoir d’eau du pays, a atteint son plus bas niveau historique. Le 18 juillet dernier, le niveau de l’eau mesuré au barrage Dam était, en effet, de 317 mètres… contre 341 mètres en juillet 2000 ; le niveau maximal du lac étant de 372 mètres, seuil atteint pour la dernière fois en 1999 et en 1983. Si le niveau atteint 300 mètres, les turbines hydroélectriques ne pourront plus fonctionner. Une catastrophe car le lac alimente 40 millions d’Américains en eau et en électricité à travers sept États, et aussi le nord du Mexique. Si le niveau est si bas, c’est parce que le lac, dont le remplissage provient pour 10 % des précipitations et pour 90 % de la fonte des glaces des Rocheuses, est victime d’une sécheresse extrême dans la zone et d’un déficit d’enneigement sur le Colorado l’hiver précédent. Autrement dit, le réchauffement du climat va directement impacter les habitants qui auront moins d’eau à disposition.

Cette situation n’est, hélas, pas l’apanage de l’Ouest américain et se retrouve ailleurs dans le monde et notamment en France. Avec une sécheresse historique cet été, du niveau de celles de 1976 et 2003, la France se retrouve, elle aussi, avec des problèmes d’eau. Cet été les images du niveau très bas des gorges du Verdon avaient marqué l’opinion, mais c’est bien tout le réseau hydrologique qui a souffert. Dans le Grand Sud, 50 % des cours d’eau ont été en rupture d’écoulement selon le comité de bassin Adour-Garonne réuni au début du mois pour faire le point sur une situation qui pourrait ne pas s’améliorer. Car la sécheresse perdure cet automne avec les températures clémentes que nous connaissons et les projections sont particulièrement alarmantes.

Selon de nouvelles projections climatiques publiées le 4 octobre dans la revue Earth System Dynamics, le réchauffement climatique pourrait être jusqu’à 50 % plus intense au cours du siècle que ce que montraient les précédentes estimations. La température moyenne en France pourrait être supérieure de 3,8 °C en 2100 par rapport au début du XXe siècle. Et encore ces projections déjà inquiétantes sont celles d’un scénario « intermédiaire » dans lequel les émissions de gaz à effet de serre progresseraient avant de décroître. Dans le cas où les émissions continueraient à augmenter, on atteindrait jusqu’à + 6 °C l’été… Certes ce scénario reste très peu probable, mais il n’est pas impossible.

Mais même avec le scénario « intermédiaire », il faut, d’évidence, se préparer dès à présent aux conséquences d’un déficit d’eau. C’est-à-dire réfléchir à la préservation des ressources et à leur très épineux partage pour éviter un jour une « guerre de l’eau. »

Le 21 octobre, Elisabeth Borne a fait de l’eau l’un des 22 chantiers de « France nation verte », la feuille de route de la planification écologique du gouvernement. Gageons que des décisions vont être rapidement prises, notamment en s’appuyant sur les acteurs locaux, en évitant d’interminables concertations labyrinthiques. Car la cote d’alerte est déjà franchie…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 31 octobre 2022)

Photo : le lac de l'arrêt Darré en Hautes-Pyrénées, photo Pierre Challier

Opération relocalisation

medicament


En mettant à l’épreuve les pays du monde entier, l’épidémie de Covid-19 aura été un révélateur des forces et des faiblesses des uns et des autres. En France, mais aussi dans la plupart des pays européens, cette pandémie historique qui a mis à genoux les économies, a jeté une lumière crue sur ce qu’on peut appeler la face sombre de la mondialisation. Depuis plusieurs décennies, nous avions, en effet, pris l’habitude de sous-traiter ou délocaliser certaines productions industrielles dans des pays socialement moins-disants mais qui permettaient de livrer ce dont nous avions besoin à des coûts extrêmement avantageux et, souvent, en maximisant les profits. Le made in China, made in Vietnam ou made in Bangladesh connaissaient un développement fulgurant, porté un système à flux tendu bien huilé qui avait remplacé les stocks et des transports mondiaux par containers. Un système qui fonctionnait bien… jusqu’à ce qu’arrive le Covid.

Avec des transports et des usines à l’arrêt, le flux a été rompu et nous nous sommes rendu compte combien nous étions dépendants de pays tiers pour la fourniture de multiples matériels comme les masques chirurgicaux et même de médicaments aussi basiques que le paracétamol, mais aussi bien d’autres dont les principes actifs sont fabriqués en Chine ou en Inde – principes qui constituent 80 % de la matière première pharmaceutique mondiale, le façonnage et le conditionnement restant parfois menés en Europe.

La crise du Covid nous a donc ouvert les yeux sur la nécessité de relocaliser ces productions pour atteindre une certaine souveraineté pharmaceutique. De « France relance » à « France 2030 », le gouvernement a fait des relocalisations un axe majeur de sa politique économique. Et cela concerne aussi les médicaments, qui connaissaient d’ailleurs des pénuries avant la crise sanitaire du Covid-19. Le paracétamol, parce qu’il est le médicament le plus vendu en France – 500 millions de doses vendues par an – a été en tête de liste du plan de relocalisation des industries de santé, annoncé par le président de la République en juin 2020, avec l’idée de relocaliser sa production en trois ans.

Reste à savoir ce qu’il faut exactement relocaliser, entre des médicaments anciens et des innovations thérapeutiques, et qui doit en être le pilote. Les médicaments anciens, génériquables (anticancéreux, antibiotiques, corticoïdes, vaccins…) présentent une marge bénéficiaire faible et donc intéressent moins les laboratoires qui en ont largement délocalisé la production, mais ils représentent encore l’essentiel des traitements et les pénuries qui les touchent ont des conséquences directes sur les malades. Au contraire des innovations thérapeutiques très lucratives, qui ne sont pas dans le domaine public et qui font rarement l’objet de pénuries. L’urgence est donc bien de relocaliser les premiers.

Quant à savoir qui doit piloter cette relocalisation, il serait pour le moins paradoxal d’en confier les rênes, comme elle le réclame, à l’industrie pharmaceutique, qui porte la responsabilité d’avoir organisé les délocalisations pour maximiser ses profits. Comme l’a réclamé un collectif de professeurs de médecine, mieux vaut confier cette tâche à un établissement public à but non lucratif organisant des partenariats publics-privés.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du dimanche 30 octobre 2022)

Remise à plat

ehpad

Neuf mois après la déflagration qu’a constituée la publication du livre de Victor Castanet, « Les fossoyeurs : révélations sur le système qui maltraite nos aînés » (Ed. Fayard), nous voilà encore face à un scandale concernant les établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad). Certes, cette fois-ci, il ne s’agit pas de maltraitance physique ou psychologique envers les résidents des maisons de retraite, mais les faits n’en sont pas moins graves.

Contrôlés par la Direction générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des fraudes (DGCCRF), des Ehpad privés à but lucratif ont été épinglés entre 2019 et 2021, soit avant le scandale de janvier. Il en ressort qu’un établissement sur deux présentait des problèmes concernant les prestations qu’il propose souvent très chèrement. Contrats de séjour aux clauses déséquilibrées, modalités de résiliation désavantageuses, demande d’un dépôt de garantie exorbitant et mensonges sur les prestations vantées sur les dépliants publicitaires, tantôt enjolivées, tantôt carrément inexistantes. Ces contrôles ont donné lieu à des recommandations, des injonctions et trois saisines du procureur de la République pour les cas les plus graves, a annoncé le ministre des Solidarités. Nécessaire, mais certainement plus suffisant.

Car depuis maintenant plusieurs années, les témoignages ne cessent de s’accumuler sur des dysfonctionnements concernant les Ehpad. Qu’ils soient rédigés par des familles de résidents à bout, parfois obligées de dilapider l’héritage de leurs parents pour payer leur chambre en Ehpad, ou désemparées face aux maltraitances dont sont victimes leurs parents ; qu’ils soient rendus publics par de courageux anciens employés qui, malgré toute leur bonne volonté, ne peuvent plus supporter leurs conditions de travail et leurs conséquences et se muent en lanceurs d’alerte ; qu’ils soient écrits par d’ex-directeurs d’établissement, qui racontent combien la pression est forte pour qu’ils dégagent des bénéfices ; qu’ils soient relayés ou complétés par de solides enquêtes de presse, il y a tellement de récits glaçants – qui suscitent toujours autant l’indignation de l’opinion – que l’on se demande ce qu’il faudrait de plus pour enclencher une sérieuse remise à plat, corriger enfin ce qui ne va pas, mais aussi encourager ce qui marche. Que ce soit dans les Ehpad privés aujourd’hui sur la sellette – mais qui ne représentent que 24 % des établissements en France – dans les établissements publics ou associatifs.

Inutile pour cela de lancer une énième concertation. En 2018, les députées LREM Monique Iborra et LFI Caroline Fiat ont rendu un excellent rapport contenant 31 propositions qui devaient répondre à la crise des Ehpad, notamment en termes d’embauche et de formation, et dessiner un vrai changement de modèle. Un changement qui ne pourra se faire qu’avec un important financement pour le cinquième risque de la Sécurité sociale, lié à l’avancée en âge et à la perte d’autonomie, qui nous concerneront tous un jour. Ce chantier, entrouvert en 2008, n’est toujours pas achevé. Selon l’Insee, d’ici à 2070, les plus de 75 ans devraient croître de 5,7 millions de personnes, un vrai papy-boom. C’est donc bien aujourd’hui qu’il faut préparer cette société de demain.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 29 octobre 2022)

50 ans d'audace

Airbus A300B

Pour célébrer ses cinquante ans d’existence, le groupe Airbus avait choisi la date du 29 mai 1969, celle de l’accord gouvernemental entre Paris et Berlin pour lancer le premier programme de l’avionneur européen, l’A300B. Cette date avait évidemment du sens car elle concrétisait une incroyable ambition européenne en devenir. Moins de vingt-cinq ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, la France et l’Allemagne et ensuite le Royaume-Uni et l’Espagne, scellaient une alliance politique et industrielle historique pour que l’Europe ne soit pas absente d’un marché aéronautique alors dominé par les États-Unis. Cinquante ans plus tard, toute la flotte des avions d’Airbus accompagnée par la patrouille de France survolait Toulouse, le 29 mai 2019, pour marquer les débuts de cette aventure aéronautique européenne et les succès enregistrés depuis.

Mais pour tous les passionnés d’aéronautique, pour tous ceux qui – de l’ouvrier à l’ingénieur, du pilote d’essai au pilote de ligne, du personnel au sol à celui navigant – appartiennent à la famille d’Airbus et plus largement à celle de l’aviation, le « vrai » cinquantenaire est peut-être davantage aujourd’hui, car c’est le 28 octobre 1972 que s’est déroulé le premier vol de l’A300B. « Un vol de routine, un vol historique », notera Bernard Ziegler, le directeur des essais qui supervisait le vol du prototype numéro 1 de l’A300B. Sans imaginer peut-être que cet avion allait être le premier d’une incroyable lignée, s’imposant – non sans mal – aux États-Unis par ses qualités de construction et de pilotage, puis partant à la conquête du monde jusqu’en juillet 2007, date à laquelle le dernier exemplaire de l’A300 sortit des chaînes de montage. Entre-temps, Airbus était devenu un géant.

L’histoire de cet avion pionnier, dont on peut voir un exemplaire au musée Aeroscopia de Blagnac, est aujourd’hui riche d’enseignements, pour la France et pour l’Europe. Alors que le monde traverse une crise énergétique majeure exacerbée par la guerre en Ukraine et doit affronter l’immense défi du dérèglement climatique, nous avons plus que jamais besoin de retrouver l’audace de grands projets industriels, le courage d’imaginer de nouveaux horizons, l’aplomb de revendiquer une ambition partagée au niveau européen.

Lorsqu’Airbus est né, quelques mois avant le premier choc pétrolier, la situation internationale n’était pas moins compliquée qu’aujourd’hui, et l’état des connaissances scientifiques et techniques était bien moins avancé. Et pourtant, en dépit de toutes les difficultés et de toutes les Cassandre, des hommes visionnaires ont osé imaginer demain et, comme Saint-Exupéry, ne se sont pas contentés de prévoir l’avenir, mais de le rendre possible.

Aujourd’hui, à l’heure où l’on parle de réindustrialisation et de souveraineté économique, cet esprit pionnier doit nous animer à nouveau pour lancer d’autres « Airbus », dans la voiture électrique, dans la recherche scientifique et médicale, dans le new space ou le métavers, dans l’intelligence artificielle ou la robotique… Voilà la plus belle façon de célébrer les cinquante ans du premier Airbus.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 28 octobre 2022)

Terrible angoisse

tauriac

Alors que la France est encore sous le choc du meurtre sauvage de la petite Lola, notre attention se focalise sur l’inquiétante disparition d’une jeune majeure, Justine, 20 ans, dont la famille et les proches sont sans nouvelles depuis dimanche 23 octobre. La jeune Lotoise, mère d’un enfant de 2 ans et demi et qui habite dans la commune de Tauriac, s’était rendue samedi à Brive-la-Gaillarde, à 40 kilomètres de son domicile, pour passer une soirée avec des amis. À 1 heure du matin, alors qu’elle a quitté ses amis et croisé le chemin d’un homme – qui était hier en garde à vue – elle communique par SMS avec sa mère puis avec son petit ami, qu’elle devait rejoindre, jusqu’à 2 heures du matin. Son téléphone s’éteint le dimanche à 13 heures.

Depuis c’est le néant, plus de nouvelles de la jeune Justine, qui n’a pas pour habitude de laisser ses proches sans nouvelles. Cette disparition étant considérée comme inquiétante, compte tenu notamment des nombreuses zones d’ombre qui l’entourent, une enquête a été ouverte par le parquet de Brive lundi, et confiée au commissariat de la sous-préfecture corrézienne. La police nationale a lancé un appel à témoin et l’image de Justine se démultiplie depuis sur les réseaux sociaux pour tenter de recueillir le moindre témoignage susceptible d’éclairer l’enquête.

En attendant, on imagine l’angoisse dans laquelle vit la famille de la jeune femme. Une angoisse forcément intime, à laquelle doit répondre notre solidarité ; une angoisse qui fait aussi écho à celle de toutes ces familles qui, chaque année, sont confrontées à la disparition d’un proche, un père, une mère, un frère ou une sœur, un enfant. Disparition terrible lorsqu’il s’agit de celle d’un mineur ; disparition tout aussi dramatique lorsqu’il s’agit de celle d’un adulte. Si pour les premiers, des mesures ont été prises, du dispositif Alerte enlèvement au numéro 116000 géré par l’association Droit d’Enfance Fondation Méquignon, pour les seconds, la situation est forcément plus complexe car certains adultes décident de disparaître volontairement, de couper les ponts. Et lorsqu’ils sont retrouvés, ils restent libres d’entrer en contact ou non avec leurs proches. En France, selon l’association Assistance et recherche de personnes disparues (ARPD), qui plaide pour la création d’un organisme interministériel chargé de coordonner l’action des services publics dans le domaine de la recherche des personnes disparues, sur quelque 50 000 personnes qui disparaissent chaque année, 1 000 ne sont jamais retrouvées, laissant des familles dans la détresse et l’ignorance.

Tout le monde espère que la famille de Justine ne sera pas l’une d’elles et que l’on retrouvera rapidement la jeune femme saine et sauve. Rester mobilisé, garder l’espoir collectivement en un dénouement heureux : voilà l’objectif des prochaines heures.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 26 octobre 2022)

Révolution(s)

cancer

Le mot révolution est souvent galvaudé, appliqué au moindre produit que sort telle marque de voiture ou de smartphone. Il existe pourtant de vraies révolutions, celles qui changent radicalement le monde, révolutions des peuples contre l’injustice et pour la liberté, comme celles que mènent avec courage les Iraniennes contre l’obscurantisme religieux, révolutions scientifiques qui propulsent l’humanité vers de nouveaux horizons. Après l’inquiétante étude scientifique américaine publiée le 6 septembre dans la revue Nature Reviews Clinical Oncology qui révélait une importante hausse mondiale de quatorze types de cancers chez les moins de 50 ans, les annonces faites ce mois-ci par les fondateurs de BioNTech et les laboratoires Merck et Moderna autour d’un prochain vaccin contre le cancer constituent les prémices d’une révolution médicale et ont, d’ores et déjà, redonné de l’espoir dans cette lutte de longue haleine.

Ugur Sahin et Ozlem Tureci, le couple de scientifiques allemands qui ont cofondé la société de biotechnologie BioNTech, ont même fixé l’horizon 2030 pour qu’un vaccin contre le cancer soit opérationnel. Un vaccin thérapeutique et non plus préventif – comme ceux qui protègent contre des virus responsables du développement de certains cancers comme ceux ou du col de l’utérus – disponible dans moins de dix ans constituera, d’évidence, une étape capitale dans le traitement des tumeurs solides qui concernent 90 % des cancers. Avec les spectaculaires progrès réalisés dans le domaine de l’immunothérapie – thérapies géniques et cellulaires – nous disposerons comme jamais auparavant d’outils performants, puissants, personnalisés même en fonction des patients, pour combattre le cancer. De quoi donner du crédit aux récents propos du président américain Joe Biden qui, en annonçant vouloir réduire la mortalité liée au cancer de 50 % en 25 ans aux États-Unis, s’est dit persuadé que le rêve de « guérir les cancers une bonne fois pour toutes » était à notre portée. C’est de plus en plus vrai.

Ironiquement, l’avancée des scientifiques dans l’élaboration d’un vaccin contre le cancer a été accélérée par une calamité mondiale : la pandémie de Covid-19. Les scientifiques vont, en effet, pouvoir s’appuyer sur toute l’expérience acquise au moment de la mise au point en un temps record des vaccins à ARN messager contre le coronavirus pour endiguer l’épidémie de Covid-19. Des vaccins anti-Covid qui eux-mêmes avaient profité des travaux de longue date menés sur l’ARN messager. Comme un renvoi d’ascenseur du destin qui montre combien la recherche scientifique est importante et doit être correctement financée, et combien les chercheurs, les grands laboratoires et les jeunes sociétés biotech, les autorités sanitaires des États, lorsqu’ils collaborent ensemble, peuvent réaliser des avancées majeures pour le bien de l’humanité.

Un vaccin contre le cancer qui fait quelque 10 millions de morts par an selon l’Organisation mondiale de la santé sera une vraie révolution – pour peu qu’il soit accessible au plus grand nombre – mais pas une fin en soi. Car il reste encore bien des maladies à éradiquer, à commencer par le Virus de l’Immunodéficience Humaine.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 24 octobre 2022)

L'indécence et la dignité

lola

C’est sans doute parce qu’elle avait le souriant visage de l’enfance, cheveux blonds et yeux bleus, parce qu’elle aurait pu être notre fille ou notre nièce, notre petite sœur ou notre cousine, une camarade ou la petite voisine. C’est pour toutes ces raisons que le meurtre barbare de la petite Lola a ému à ce point la France. Voir le destin tragique de cette bientôt adolescente qui avait la vie devant elle basculer à 12 ans dans l’horreur inimaginable d’un crime gratuit a soulevé le cœur de chacune et chacun d’entre nous. Et nous avons tous pensé à ses parents, à sa famille, à ses proches, à ses camarades de classe, à leur incommensurable douleur que notre solidarité bienveillante réconfortera mais n’éteindra pas. Tous ? Non, hélas.

Dans les heures qui ont suivi le drame, certains ont instrumentalisé de façon odieuse la mort de cette enfant pour une basse récupération politique au prétexte que la suspecte du meurtre était de nationalité étrangère et visée par une obligation de quitter le territoire national. Le drame n’aurait-il pas été tout aussi horrible si le suspect avait été citoyen français ? C’est ainsi qu’on a vu les représentants de l’extrême droite se jeter comme des charognards sur ce drame, faisant fi de la volonté expresse des parents de Lola que la mort de leur fille ne fasse pas l’objet d’un tel traitement.

Revenu d’entre ses cuisantes défaites électorales, on a vu Eric Zemmour, président du mouvement d’extrême droite Reconquête, et ses sbires, squatter les plateaux télés, orchestrer des raids sur les réseaux sociaux et manifester piteusement dans la rue sous la pluie, pour expliquer qu’il s’agissait là d’un « francocide », nouvelle lubie après celle du « grand remplacement ». Et si Marine Le Pen et ses députés du Rassemblement national se sont «contentés» in extremis d’une minute de silence pour ne pas se mêler aux Zemouristes, leur récupération politique est tout aussi indigne et indécente.

Que ce drame soulève des questions sur les reconduites à la frontière, c’est possible ; que le gouvernement doive répondre à ces questionnements et proposer des corrections si besoin, non pas sur les plateaux télé mais au Parlement, c’est essentiel. Mais ces questions auront le temps d’être posées et les réponses viendront.

Aujourd’hui, l’heure n’est pas au débat politique, elle doit être à l’hommage pour cette petite fille et, comme l’a dit hier le président de la République, au respect et à l’affection de la nation envers la famille de Lola, dont la dignité dans les heures sombres qu’elle traverse est une leçon qui nous oblige, tous.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 22 octobre 2022)

Un cap clair

macron


Cet été – comme tous les étés – chacun pronostiquait une « rentrée chaude » sans forcément y croire. Mais cette rentrée 2022 est, d’évidence, autrement plus corsée pour l’exécutif que celles du précédent quinquennat. Une situation logique qui découle d’abord de la composition politique du pays née des législatives de juin. Sans majorité absolue à l’Assemblée, le gouvernement est, de fait, entravé dans son action et contraint de rechercher d’hypothétiques compromis avec ses oppositions, déterminées à ne faire aucun cadeau à Emmanuel Macron et qui pensent – déjà – à jouer le coup d’après de la présidentielle de 2027… Mais le gouvernement est aussi en difficulté avec sa propre majorité, bien plus « plurielle » que le bloc macroniste de 2017, et qui a des velléités d’émancipation. On l’a vu lors de l’examen du Budget avec les alliés MoDem et Horizons qui se sont sentis plus libres que loyaux pour paraphraser l’expression d’Edouard Philippe.

À cette nouvelle donne politique s’est ajoutée une multitude de crises découlant de la guerre en Ukraine et qui ont un impact direct sur la vie des Français. Crise énergétique, du gaz et de l’électricité dont les prix ont explosé, crise économique avec le retour d’une inflation galopante, certes plus faible en France que chez nos voisins mais qui frappe durement les Français. Crise climatique aussi. Et enfin, crise des carburants qui paralyse le pays depuis trois semaines et qui alimente une crise sociale où la question du partage des richesses – taxation des superprofits, hausse des salaires – est bel et bien centrale.

Dans ce tourbillon, le gouvernement peine à imposer son tempo et expliciter ses décisions. Non seulement les mesures de soutien qu’il a impulsées cet été avec le « paquet pouvoir d’achat » ne semblent pas être suffisamment portées à son crédit, mais le gouvernement apparaît même souvent à contretemps, tantôt sur la défensive, tantôt donnant l’image d’être dépassé par la situation. D’autant plus quand certains ministres affichent de sérieuses divergences comme sur la taxation des superprofits ou laissent un peu trop apparaître les ambitions personnelles qu’ils nourrissent pour 2027…

Ces couacs dans la majorité et dans son gouvernement qui minent son autorité agacent au plus haut point Emmanuel Macron. Le chef de l’État avait promis une « nouvelle méthode », le voilà contraint de s’impliquer, délaissant le Vulcain qu’il assurait vouloir être pour rendosser les habits de Jupiter. Rattrapé par les sujets nationaux quand il se concentre sur les dossiers internationaux – et vice versa – Emmanuel Macron se retrouve lui aussi à contretemps, comme si le maître des horloges était en décalage horaire. Ainsi sa volonté de rester sur sa politique de l’offre et de maintenir coûte que coûte des réformes clivantes comme celle des retraites se heurte à une majorité de Français qui réclament un plus juste partage des richesses et des efforts.

Hier, Emmanuel Macron célébrait le 40e anniversaire de la mort de Pierre-Mendès France, l’homme du « gouverner, c’est choisir ». L’occasion de se rappeler que cette figure de la gauche préconisait en 1929, face à une autre grande crise, un cap clair plus que jamais d’actualité : « L’heure est venue de substituer aux dogmes du laisser-faire, laisser-passer, le statut économique de l’avenir, celui de l’État contre l’argent fort. »

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 19 octobre 2022)

Des paroles aux actes

bois


Il y a trois mois, les Français découvraient avec effarement l’extrême fragilité de la forêt française avec des incendies majeurs qui ont ravagé plus de 65 000 hectares. Jusqu’à présent, nous n’avions vu ces images spectaculaires et angoissantes d’immenses flammes dévorant tout sur leur passage qu’en provenance des États-Unis, de l’Australie, de la Turquie ou de la Grèce lorsque ces pays avaient été confrontés à des mégafeux incontrôlables. Cette année, ce sont des paysages connus, la forêt landaise et la dune du Pilat, ou familiers dans l’Aude ou le sud Aveyron en Occitanie qui se sont retrouvés incendiés.

Ces drames, qui ont laissé dans le désarroi des familles et des entreprises qui ont tout perdu, ont déclenché une réelle prise de conscience tant sur l’insuffisance de nos moyens de lutte contre les incendies que dans notre façon de gérer la forêt à l’heure du dérèglement climatique qui provoque sécheresse, pénurie d’eau et températures caniculaires. En déplacement en Gironde Emmanuel Macron a dès lors eu raison de dire que refonder la forêt française relevait d’un « grand chantier national ». Tout remettre à plat ou du moins réfléchir à une meilleure gestion de nos forêts, privées à 75 %, qui couvrent 31 % du territoire et dont certaines dépendent d’un statut remontant au Moyen-Âge.

Mais l’actualité ayant filé, rattrapée par l’intensification de la guerre en Ukraine, la crise énergétique, l’inflation galopante et la pénurie de carburants, le sujet de la forêt est comme sorti des radars, éclipsé par d’autres préoccupations. Il faudrait pourtant transformer rapidement les paroles présidentielles en actes pour faire face aux étés prochains et préparer sans tarder les décennies à venir. Les pistes de réflexion sont d’ailleurs déjà sur la table, exprimées notamment par la mission d’information sénatoriale qui a rendu cet été un édifiant rapport « Feux de forêt et de végétation : prévenir l’embrasement. » Réalisé avant les feux dévastateurs de cet été, ce rapport formule 70 recommandations de court, moyen et long termes. Anticiper l’évolution du risque d’incendie élevé qui pourrait concerner près de 50 % des forêts françaises d’ici 2050, aménager des interfaces forêts-zones urbaines, mieux gérer les espaces forestiers et agricoles, renforcer la sensibilisation du public et mobiliser le monde agricole.

Autant de pistes qui supposent aussi des moyens humains et financiers. Au-delà de la lutte contre les feux pour lesquels ils préconisent entre autres d’atteindre d’ici 2027 l’objectif de 250 000 sapeurs-pompiers volontaires, les sénateurs ont aussi demandé à revenir sur les 500 suppressions supplémentaires de postes, prévues d’ici 2026 à l’Office national des forêts qui, en vingt ans, a perdu 40 % de ses salariés. Dans le projet de loi de finance 2023 actuellement en débat à l’Assemblée nationale, la section « gestion durable de la forêt et développement de la filière bois » bénéficie de 286,4 millions d’euros de crédits de paiement et 278,6 d’autorisations d’engagement soit respectivement +3,7 % et +0,6 % par rapport à 2022.

Est-ce suffisant pour refonder la forêt, financer la reconstitution de forêts plus résilientes après l’incendie, rechercher les meilleures essences pour affronter le réchauffement climatique ou repenser une gestion devenue trop complexe ? Car la forêt de demain se construit aujourd’hui…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 17 octobre 2022)

L'autre épidémie

grippe

On n’a pas fini de répertorier tous les bouleversements provoqués par l’épidémie de Covid-19 sur nos vies et nos sociétés. Conséquences économiques, sociales, sociétales et bien sûr sanitaires. Car cette pandémie inédite, qui a mis la planète à genoux et fait plus de 6,5 millions de morts dans le monde dont 152 000 en France, a bien souvent relégué au second plan d’autres maladies. Le cancer en premier lieu, dont les dépistages et la continuité des soins pour les malades ont été fortement perturbés, mais aussi la grippe saisonnière qui chaque année rythme nos hivers.

Ces deux dernières années, la grippe a, en effet, été comme tenue à distance, car les gestes barrière déployés pour lutter contre le coronavirus ont été aussi utiles pour lutter contre elle. Résultat : nous n’avons pas eu d’épidémie de grippe dramatique et les Français, tout entiers préoccupés par le Covid, se sont moins fait vacciner contre la grippe qu’habituellement. Cette moindre vaccination pose aujourd’hui problème car elle signifie que « notre immunité globale contre la grippe s’est probablement amoindrie » selon la professeure Brigitte Autran, présidente du COmité de Veille et d’Anticipation des Risques (Covars). Cette vaccination insuffisante ajoutée au relâchement du respect des gestes barrière et à la levée des mesures sanitaires est une mauvaise nouvelle pour affronter la grippe 2022-2023, qui s’est montrée virulente dans plusieurs pays de l’hémisphère sud. « La grippe est de retour et ne doit pas être prise à la légère », a alerté, à raison, le directeur général de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS).

Car à cette épidémie de grippe potentiellement plus virulente s’ajoute une huitième vague de Covid-19 dont on ne peut pour l’heure prévoir l’ampleur, ni si elle sera portée par l’apparition d’un nouveau variant plus virulent que les précédents… La combinaison des deux maladies inquiète en tout cas les spécialistes car elle pourrait aboutir « à un nombre très élevé d’hospitalisations » selon le professeur Fischer, le « Monsieur vaccin » du gouvernement.

Cette alerte des scientifiques avant que la grippe ne débarque en France métropolitaine se double dès lors d’un appel à la vaccination. Vaccination contre la grippe bien sûr, dont la campagne commence le 18 octobre pour les publics fragiles avant d’être étendue au reste de la population. « Les vaccins antigrippaux sont sûrs et réduisent efficacement le nombre de cas graves et de décès », a d’ailleurs rappelé l’OMS. Et vaccination contre le Covid-19 dont la nouvelle campagne de rappel a commencé le 3 octobre avec les vaccins bivalents adaptés aux variants d’Omicron. Et inutile de tarder : les deux vaccins peuvent être administrés au même moment car pleinement compatibles.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du Midi) 

Reprendre la lutte

scanner

Depuis le début du mois, le petit ruban rose symbole d’Octobre rose, la campagne annuelle de sensibilisation des femmes à l’importance du dépistage du cancer du sein, rappelle combien la lutte contre le cancer est un combat de longue haleine. Un combat qui s’était retrouvé estompé, écrasé même par la pandémie de Covid-19 ces deux dernières années. À telle enseigne que le professeur Axel Kahn, médecin généticien de renom qui fut président de la Ligue contre le cancer de juin 2019 à son décès en mai dernier, avait lancé un cri d’alarme sur la « dangereuse dégradation » de la situation des patients atteints d’un cancer, dont la continuité des soins avait été empêchée par la pandémie, et sur l’interruption des dépistages systématiques de certains cancers.

La crise sanitaire étant entrée dans une phase d’accalmie – même si une 8e vague menace toujours – la lutte contre le cancer peut pleinement reprendre et mobiliser non seulement les chercheurs, les médecins, les patients et leurs proches, mais aussi toute la société.

Car le cancer, qui est l’une des principales causes de mortalité dans le monde avec 10 millions de décès par an (dont quelque 150 000 en France), est un enjeu de santé publique majeur. La récente étude américaine publiée ce mois-ci dans la revue Nature Reviews Clinical Oncology l’atteste. Révélant que quatorze types de cancers étaient en augmentation chez les moins de 50 ans, cette étude souligne combien le régime alimentaire, le mode de vie, l’obésité, l’environnement, etc. pourraient tous jouer un rôle dans le risque d’avoir un cancer et ce dès le plus jeune âge. Si les modes de vie et les régimes alimentaires aux États-Unis et en Europe sont bien sûr différents, l’étude n’en reste pas moins pertinente sur la nécessité de continuer à faire non seulement des dépistages mais aussi davantage de prévention.

C’est tout le sens de la nouvelle campagne lancée ce moi-ci par l’institut national du cancer : « Pour éviter les cancers de demain, c’est aujourd’hui qu’il faut agir ». En évitant l’écueil de l’infantilisation, adopter les bons gestes au quotidien pour son alimentation, sa consommation d’alcool, son activité physique, etc. peut contribuer à limiter les risques de développer un cancer car 40 % des cancers dus à notre hygiène de vie ou à notre environnement sont évitables.

Dans la lutte contre le cancer, la brique de la prévention apparaît ainsi capitale, tout autant que celle du dépistage – où les tests sanguins seront en mesure de détecter un ou plusieurs cancers – de l’amélioration des soins – l’espoir de chimiothérapies injectées par voie sous-cutanée est là – et de la recherche sur des thérapies moins invasives, plus ciblées, personnalisées. La lutte contre le cancer avance d’année en année mais pourrait encore s’accélérer.

Face à la crise du Covid-19, le monde a montré qu’en s’alliant, des progrès spectaculaires pouvaient être accomplis comme trouver des vaccins efficaces en moins d’un an. Face au cancer, cette même volonté doit pouvoir être mise en œuvre pour , selon les récents mots du président des États-Unis Joe Biden – dont le fils aîné a été emporté par un cancer du cerveau en 2015 – « guérir les cancers une bonne fois pour toutes... »

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi  13 octobre 2022)

La fin d'une époque

timbre

Au cœur de l’été, l’annonce par La Poste de la disparition du célèbre timbre rouge, qui acheminait les lettres en 24 heures, et son remplacement par une lettre électronique, la e-Lettre rouge, ont signé la fin d’une époque et sans doute causé un pincement au cœur de nombreux Français. Car ce petit bout de papier dentelé, héritier du timbre « 1 franc vermillon » lancé en avril 1849, emporte avec lui un pan de l’histoire postale, bien sûr, mais aussi un morceau de l’histoire intime de chacun d’entre nous.

Qu’il soit apposé sur une carte de vœux, sur la carte postale que l’on envoie en vacances aux grands-parents ou sur des lettres personnelles ou professionnelles, le timbre rouge a longtemps rythmé nos communications avant que le téléphone, les textos, les courriels et les échanges par messageries électroniques – WhatsApp, Messenger, Télégram et consorts – ne ringardisent son usage. La crise sanitaire du Covid-19 avec ses confinements a accéléré un peu plus ces mutations, renvoyant les échanges épistolaires aux chefs-d’œuvre de la littérature, des lettres persanes de Montesquieu à « Inconnu à cette adresse » de Kressmann Taylor, des lettres philosophiques de Voltaire aux « Lettres à un jeune poète » de Rainer Maria Rilke en passant par celle de Diderot à Sophie Volland.

Face à la baisse constante du volume de courrier et au colossal déficit du service universel postal – 1,1 milliard d’euros en 2020 – pour lequel l’État va verser une indemnité compensatoire annuelle de 500 à 520 millions d’euros, La Poste a refondu son offre courrier. Si elle est contestée par les syndicats, la logique comptable semble imparable, d’autant plus que le courrier n’est pas la priorité des priorités de La Poste qui investit massivement dans sa numérisation, dans les colis dont le trafic a explosé depuis l’épidémie de Covid-19 marquée par le boom du cybercommerce, dans ses activités bancaires et de nouveaux services comme la téléphonie mobile ou les services à la personne (visites aux personnes âgées, portage de médicaments, etc.).

Pour autant, la fin du timbre rouge, programmée au 1er janvier, laisse un goût amer car elle symbolise, quoi qu’en dise La Poste, le recul d’un service au public ; recul qui vient s’ajouter à d’autres. Les dysfonctionnements dans la livraison du courrier ou des journaux, la fermeture de bureaux de poste en zones rurales ou le réaménagement drastique de leurs horaires d’ouverture désolent nombre de Français qui se sentent délaissés et pour certains abandonnés par une entreprise qui leur tient à cœur de longue date et avec les personnels de laquelle, facteurs en tête, ils entretiennent des liens très forts.

Le recours massif à la numérisation avec des automates ou le renvoi vers internet pour la nouvelle e-Lettre rouge et d’autres services vont peut-être dans le sens de l’histoire, mais ils nécessitent de répondre à tous ces Français, jeunes ou vieux, ruraux ou urbains, qui sont mal à l’aise avec le numérique. L’illectronisme touche en France quelque 13 millions de personnes qui ne sauraient être des citoyens de seconde zone, y compris pour La Poste.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 8 octobre 2022)

Déni de réalité

poutine

Vladimir Poutine peut-il perdre la guerre ? Cette question, incongrue au début de l’invasion de l’Ukraine par la Russie le 24 février, ne cesse de revenir depuis que son armée – que l’on croyait puissante et incomparablement supérieure en hommes et en armements face à celle de son voisin – s’est retrouvée confrontée à une résistance aussi inattendue qu’héroïque des Ukrainiens, galvanisés par leur président-courage, Volodymyr Zelensky, cet acteur comique devenu le symbole des valeurs démocratiques et de la lutte pour la liberté. L’ « opération militaire spéciale » russe devait être une Blitzkrieg permettant de prendre Kiev en quelques jours et de remplacer Zelensky par un gouvernement fantoche à la solde du Kremlin ; elle s’est transformée en un chemin de croix et parfois en une véritable Berezina.

Difficultés logistiques majeures autour de matériels vieillissants, problèmes de sécurisation des communications, pertes humaines : les soldats russes, dont beaucoup inexpérimentés, ont essuyé de nombreux échecs face à une armée ukrainienne fortement aidée par les livraisons d’armes des Occidentaux. Et si l’armée russe a pu conquérir partiellement les territoires de quatre régions, au prix parfois de terribles exactions, elle subit depuis quelques semaines une puissante contre-offensive ukrainienne qui a poussé Poutine dans ses retranchements. En décrétant la mobilisation partielle de 300 000 hommes fin septembre, en précipitant des référendums d’annexion à la Russie de quatre régions dont il ne contrôlait pas la totalité du territoire, et en brandissant une énième fois la menace nucléaire à l’adresse non seulement de l’Ukraine mais aussi des Occidentaux, Vladimir Poutine a clairement choisi une fuite en avant dont personne ne peut prédire l’issue et semble s’enferrer depuis dans une réalité alternative.

L’exil de milliers de Russes qui refusent d’être enrôlés pour aller se battre en Ukraine, les frémissements de l’opinion publique russe qui s’interroge de plus en plus ouvertement sur le bien-fondé de cette guerre condamnée par la communauté internationale, les soutiens habituels du Kremlin qui commencent à douter sur la télévision d’État et parlent désormais bien de « guerre », un mot qui était interdit par le pouvoir, les revers militaires cuisants sur le terrain et les pressions de plus en plus insistantes de la Chine ou de l’Inde qui l’invitent désormais à mettre fin au conflit : rien de tout cela ne semble ébranler Vladimir Poutine qui continue à dérouler son récit d’une Russie agressée et bientôt victorieuse.

Ce déni de réalité et son cortège de mensonges – qui ont poussé mercredi Andreï Kartapolov, président du Comité de Défense de la Douma, à demander à l’armée d’« arrêter de mentir » sur ses défaites – s’expliquent par le fait que Poutine n’a préparé aucun plan B dans son « opération militaire spéciale » et qu’il ne peut admettre une défaite militaire qui signerait pour lui sa propre fin. Dès lors, ce n’est pas tant la question de savoir si Poutine peut perdre la guerre qui compte, mais plutôt qui, dans les hautes sphères du Kremlin où les jusqu’au-boutistes sont nombreux, va pouvoir lui faire admettre cette défaite sans qu’il perde la face…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 7 octobre 2022)

L'âge du capitaine

Biden

Aux défis que doit relever le président des États-Unis – inflation, réchauffement climatique, guerre en Ukraine, tensions à Taïwan, crise énergétique, souveraineté technologique, polarisation extrême de la société… – Joe Biden en ajoute un autre, plus intime mais pas moins politique, celui de son âge. Devenu le 20 janvier 2021 le président le plus âgé à entrer à la Maison Blanche, le démocrate natif de Scranton (Pennsylvanie) fêtera son 80e anniversaire le 20 novembre prochain. Ce n’est certes pas la première fois que les Américains ont un président âgé – en 1989, le républicain Ronald Reagan achève son second mandat à l’âge de 78 ans et il y a un an, Donald Trump a dû quitter la présidence à l’âge de 75 ans. Mais dans un pays qui a porté au pinacle le culte du corps et de la jeunesse, et qui a la nostalgie d’un fringant John Fitzgerald Kennedy à la Maison Blanche, voire d’un Bill Clinton ou d’un Barack Obama, dont la jeunesse irradiait sur la scène internationale aux côtés de dirigeants plus vieux, l’âge de Joe Biden est devenu un sujet.

Les adversaires républicains et trumpistes de Joe Biden n’ont jamais cessé de se moquer de sa moindre faiblesse, du plus petit faux pas ou de la énième gaffe. Car le madré Joe Biden, qui connaît tout des arcanes du pouvoir à Washington au terme d’une impressionnante carrière politique commencée en novembre 1972 au Sénat, est un incroyable gaffeur. Ses bévues, ses méprises, ses couacs largement documentés au moment de la campagne électorale de 2020, lui ont souvent joué des tours et, l’âge venant, se sont doublés d’interrogation sur sa forme mentale et physique. La dernière en date, où il appelle lors d’un discours une ancienne élue républicaine décédée au mois d’août, a jeté le trouble jusque dans son propre camp et surtout fait les choux gras des soutiens de Donald Trump – qui a toujours moqué Biden en le qualifiant de « Sleepy Joe », Joe l’endormi – et les délices des réseaux sociaux.

Pour autant, derrière les ricanements qui confinent souvent à un détestable âgisme, rien n’indique que Joe Biden n’ait plus toute sa tête. Une démarche plus lente, quelques trous de mémoire, une butée sur un mot – Biden est un ancien bègue – ne préjuge en rien des capacités intellectuelles du président des États-Unis. Franklin Delano Roosevelt, le grand président aux quatre mandats, a autrement souffert dans sa chair de la polio sans que personne ne remette en doute sa capacité à prendre les bonnes décisions pour les États-Unis. Par ailleurs, contrairement aux régimes autoritaires où des potentats grabataires sont maintenus au pouvoir par leur entourage, les présidents américains subissent des examens médicaux bien plus poussés et transparents que n’importe où ailleurs.

Ce questionnement sur l’âge de Biden – que lui-même admet parfaitement d’ailleurs – est bien sûr légitime car le rythme effréné d’une présidence est plus usant que bien des métiers, mais il dit aussi beaucoup de la vision qu’ont nos sociétés de la vieillesse et de la place qu’elles veulent faire aux seniors alors que ceux-ci peuvent être des atouts. Henry Kissinger, 99 ans, Pierre Soulages, 102 ans, Édgar Morin, 101 ans, Barry Sharpless, double prix Nobel de chimie depuis hier, 81 ans, ont toujours à nous apprendre.

À trop se focaliser sur l’âge, on en oublie l’essentiel. En glosant sur le trou de mémoire de Biden, on a perdu l’important : le président des États-Unis venait de présenter un plan massif pour mettre fin à la faim aux États-Unis d’ici 2030…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 6 octobre 2022)

Ruptures

essenc

Des files de voitures qui s’étirent dès potron-minet devant certaines stations-service et des cuves de carburants qui se retrouvent très vite en rupture et qui parfois peinent à être réalimentées : telle est la situation inédite que vivent le groupe TotalEnergies et ses clients depuis plusieurs jours maintenant. Pour le pétrolier français, il s’agit là comme de la rançon de la gloire. Car cet engouement des Français pour les stations-service Total vient du fait qu’elles affichent aujourd’hui les prix parmi les plus bas de France puisqu’elles cumulent à la fois la ristourne gouvernementale de 0,30 €/L et la ristourne de Total de 0,20 €/L. En accordant une réduction dans ses 3 500 stations – comme il l’avait déjà fait à trois reprises depuis avril dernier avec des modalités toutefois un peu différentes – TotalEnergies martèle qu’il a à cœur de défendre le pouvoir d’achat des Français dans un contexte d’inflation galopante. Voire. Car ce cadeau si généreux en apparence – et qui agace les concurrents de Total – semble représenter la contrepartie tacitement garantie par le gouvernement de ne pas taxer les superprofits colossaux de Total Énergies (18,8 milliards de résultat net ajusté au premier semestre, 2,6 milliards de dividendes versés).

Ce « donnant-donnant » a d’ailleurs été confirmé par le PDG de TotalEnergies en personne lorsque celui-ci a été entendu à l’Assemblée nationale par la mission flash sur les entreprises pétrolières et gazières et celles du secteur du transport maritime qui ont dégagé des profits exceptionnels pendant la crise. Interrogé pour savoir si sa ristourne serait maintenue en 2023, le PDG Patrick Pouyanné a expliqué aux députés que tout dépendrait du niveau de la « contribution » que l’Union européenne va mettre en place.

Car si Bruno Le Maire a botté récemment en touche en expliquant ne pas savoir ce qu’est un « superprofit » tandis que les élus de la Nupes ont enclenché la longue procédure d’un référendum d’initiative populaire (RIP) pour créer une taxe, le sujet dépasse désormais le cadre national. Il est devenu européen, voire mondial. « Il n’est pas juste de réaliser des bénéfices extraordinaires grâce à la guerre et sur le dos des consommateurs. En ce moment, les bénéfices doivent être partagés et redirigés vers ceux qui en ont le plus besoin. Notre proposition lèvera plus de 140 milliards d’euros pour les États membres, pour amortir le choc directement », a rappelé la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen dans son discours sur l’État de l’Union. Plus direct encore, le secrétaire général de l’Onu, Antonio Guterres, estimait qu’ « il est immoral que les firmes du pétrole et du gaz engrangent des profits records grâce à la crise énergétique sur le dos des plus pauvres, le tout ayant un énorme coût pour le climat. J’exhorte tous les gouvernements à taxer ces profits excessifs. »

Faire que les superprofits des pétroliers profitent non seulement aux actionnaires mais aussi aux salariés et aux clients est donc bien dans l’air du temps. Mais ce juste et nécessaire partage pour permettre aux automobilistes de ne pas se ruiner en utilisant leur voiture doit aussi se doubler d’une réflexion accélérée sur la sortie des énergies fossiles. Car c’est bien là que se trouve la vraie rupture…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 4 octobre 2022)

Construire autrement

maison

Ceux qui doutaient encore des conséquences du dérèglement climatique sur leur quotidien, les pensant réservées aux populations de pays lointains, ont radicalement revu leur position cet été. Les épisodes nombreux de températures caniculaires en juillet et en août, l’intensité de la sécheresse qui a mis à sec certaines rivières, la pénurie d’eau qui a frappé certains villages du sud de la France et, surtout, ces spectaculaires incendies qui ont ravagé des milliers d’hectares de forêt ont montré combien nous étions exposés aux conséquences du réchauffement climatique et combien nous étions fragiles et pas aussi bien préparés qu’il le faudrait à ces nouveaux aléas. L’un de ceux-ci pourrait d’ailleurs provoquer des dégâts dont on ne mesure pas encore l’ampleur : les fissures dans les habitations.

Jusqu’à présent, ces déboires concernaient des maisons construites à proximité de mines ou de puits dont le terrain s’affaissait ou bien d’habitations secouées par des explosifs lors de chantiers de construction. Mais cette fois, les fissures pourraient toucher un nombre beaucoup plus important de maisons lorsqu’elles sont construites sur des terrains argileux. Le phénomène de retrait-gonflement des argiles (RGA) – rétractation des sols quand il fait sec, gonflement quand il pleut – a, en effet, été avivé par les sécheresses de cet été. Tant et si bien que des milliers d’habitations subissent des mouvements de terrains qui affectent leurs fondations. Depuis plusieurs semaines, des milliers de propriétaires témoignent de leur désarroi face aux fissures qui lézardent leur façade, aux portes et fenêtres déformées, aux sols soulevés.

Des dégâts pour l’heure évalués entre 1,6 et 2,4 milliards d’euros au régime des catastrophes naturelles selon la fédération France Assureurs, qui s’inquiète. Car non seulement le précédent record de 2003 (2,12 milliards d’euros) sera battu mais les perspectives ne sont pas à l’optimisme puisque l’évolution du réchauffement climatique pourrait conduire à ce que plus d’une maison sur deux (54%) soit concernée par de tels dégâts. Sont ainsi menacées de dommages conséquents 3,3 millions de maisons (16 % du parc) implantées « en zone à risque fort », dans le Sud-Ouest, le Sud-Est, le centre et le nord.

Si depuis 2020 les pouvoirs publics ont revu les normes de constructions et obligent les constructeurs à réaliser une étude des sols avant de lancer tout chantier, le défi de « sauver » les maisons existantes paraît colossal. Il existe bien sûr des solutions pour solidifier les habitations, entre renforcement structurel, régulation hygrométrique ou consolidation des fondations. Mais cela a un coût croissant :  le coût moyen des réparations des maisons endommagées par la sécheresse s’élève aujourd’hui à 17 300 euros…

La nouvelle donne qu’impose le réchauffement du climat, nous appelle plus que jamais à adapter nos politiques d’urbanisme et d’aménagement et nos techniques de construction. À cet égard la publication cette semaine par l’Institut géographique national (IGN) du premier Atlas de cartes de l’anthropocène, cette nouvelle période où l’être humain est devenu la principale force de changement, est une bonne nouvelle pour préparer l’avenir.

(Editoral publié dans La Dépêche du Midi du samedi 1er octobre 2022)