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Éditos

Une cause nationale

 

drogue

Un adolescent de 14 ans recruté comme tueur à gages par les réseaux criminels marseillais. L’affaire, qui a vu un chauffeur de VTC tué de sang-froid, a provoqué une onde de choc dans la société française, qui a découvert avec effroi combien le trafic de drogue se diffusait jusqu’à impliquer des mineurs. Ce dossier glaçant permettra-t-il une prise de conscience à tous les niveaux ? En tout cas l’affaire marque un tournant dans l’histoire déjà sombre du narcotrafic en France. De la French Connection des années 70 aux guerres de territoires actuelles, notre pays semble ne jamais parvenir à endiguer ce fléau qui gangrène nombre de quartiers populaires des banlieues françaises, mais pas seulement eux puisque le trafic se diffuse aussi vers les villes moyennes voire le monde rural.

Marseille, bien sûr, cristallise toutes les tensions. La cité phocéenne, jadis plaque tournante mondiale de l’héroïne, voit aujourd’hui ses quartiers nord transformés en quasi-zones de non-droit où les règlements de comptes sont devenus presque quotidiens. Les chiffres donnent le vertige : plus de 45 morts en 2023, des adolescents de plus en plus jeunes impliqués dans les trafics, des familles et des habitants terrorisés qui se sentent complètement abandonnés.

Face à cette situation explosive, les autorités semblent, de fait, désarmées. Les opérations « Place nette XXL », largement médiatisées, relèvent davantage du coup de communication que d’une stratégie cohérente de long terme. Ces interventions spectaculaires, si elles permettent bien sûr des saisies ponctuelles, ne s’attaquent pas aux racines du mal : la pauvreté endémique de ces territoires qui constituent le terreau idéal des réseaux criminels. Car c’est bien là que réside le nœud du problème : dans ces cités où le taux de chômage des jeunes dépasse parfois les 40 %, le trafic de drogue apparaît comme l’unique ascenseur social. Les « chouffeurs » de 12 ans peuvent gagner 100 euros par jour, les « vendeurs » plusieurs milliers d’euros par mois. Face à ces sommes mirobolantes, que pèsent les discours de prévention ?

L’arsenal juridique français montre également ses limites. L’absence d’un parquet national antidrogue dédié, sur le modèle de celui qui existe pour l’antiterrorisme, fragilise, d’évidence, la réponse judiciaire. Les magistrats, submergés par le nombre d’affaires, peinent à démanteler les réseaux dans leur globalité. Pendant ce temps, les organisations criminelles se professionnalisent, utilisant des technologies de pointe et diversifiant leurs activités. Nous sommes passés d’un trafic « artisanal », certes violent mais hiérarchisé, à une nébuleuse de gangs ultraviolents qui n’hésitent plus, on l’a vu, à recruter des mineurs comme tueurs.

Face à ce constat alarmant, une réponse globale s’impose. Invité pour répondre aux lecteurs de La Dépêche vendredi dernier, le nouveau ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau a dit vouloir faire du combat contre le narcobanditisme générateur d’hyperviolence une cause nationale. Il promet une nouvelle méthode plus précise, plus ciblée, la création d’un parquet national dédié et des campagnes d’information et de sensibilisation auprès des consommateurs. Cet arsenal policier et judiciaire actualisé est sans doute indispensable, mais il ne sera pas suffisant s’il ne s’accompagne pas d’une véritable politique de la ville qui fait aujourd’hui défaut pour apporter d’autres perspectives et chasser le narcotrafic des quartiers.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 28 octobre 2024)

Agir et attendre

retailleau


Emmanuel Macron et Bruno Retailleau se sont rencontrés lundi matin. Il s’agissait de la première entrevue entre les deux hommes depuis la nomination du gouvernement Barnier, il y a un mois. L’entretien, qui a duré une heure trente, s’est bien passé selon les entourages du président de la République et du ministre de l’intérieur qui, il faut bien le dire, sont aux antipodes l’un de l’autre sur la forme et le fond.

Rien de commun, en effet, entre le jeune président libéral adepte du en même temps, promoteur de la start-up nation disruptive et dont la déroutante plasticité le rend difficile à suivre y compris dans son propre camp, et l’ex-sénateur vendéen formé par Philippe de Villiers, aussi raide que courtois, tenant constant d’une droite dure mais claire, pétrie de certitudes et arc-boutée sur un corpus de valeurs conservatrices et catholiques. Et pourtant l’ancien banquier d’affaires citadin et le terrien rural attaché à son bocage et sa ferme de Saint-Malô-du-Bois sont dans le même bateau…

Aussi éloignés soient-ils politiquement et de tempérament, les deux hommes, aujourd’hui condamnés à se supporter, ont toutefois en commun la politique chevillée au corps et mise aux services de leurs idées. Bruno Retailleau en a fait, d’évidence, sa force et dans un gouvernement de novices macronistes ou de seconds couteaux inconnus de chez LR, cet élu expérimenté est immédiatement devenu aux yeux des Français un – sinon le seul – poids lourds de l’exécutif. Conscient que sa nomination improbable – il est issu du parti arrivé 4e aux législatives avec 47 députés – peut aussi être éphémère, Bruno Retailleau veut aller vite pour imposer ses idées, qui flirtent souvent avec celles de l’extrême droite sans jamais les épouser complètement. Même s’il n’a jamais été partisan du front républicain, il s’est ainsi toujours tenu à bonne distance du RN quand certains LR ont fini par pactiser avec lui. Foncièrement républicain, ce politique à l’ancienne est toujours respectueux mais coriace.

Depuis sa nomination place Beauvau, comme jadis Nicolas Sarkozy, le ministre multiplie les déplacements et les déclarations fracassantes pour faire bouger les lignes et imposer ses vues dans le débat public, au risque de heurter des principes aussi fondamentaux que l’État de droit. Qu’importe, Bruno Retailleau, qui se défend de toute idéologie et fustige « l’impossibilisme juridique », joue l’opinion contre les partis et déroule, de télés en radios, ses propositions, comme il l’a fait hier devant nos lecteurs, sur la restauration de l’ordre, le rôle de la police, la lutte contre la drogue, la maîtrise de l’immigration ou les OQTF – sans souvent en préciser les modalités. Cette précipitation lui a par le passé été préjudiciable. Les modifications qu’il voulait imposer dans la loi asile immigration de 2023 ont été sèchement retoquées par le Conseil constitutionnel. Un peu comme les hotspots albanais de Giorgia Meloni pour déplacer les migrants arrivés en Italie et que Bruno Retailleau imagine pouvoir reproduire en France, mais qui ont été invalidés de façon cinglante par un tribunal de Rome…

Pas de quoi décourager le ministre dont les propositions en la matière rencontrent de bons sondages qui le convainquent d’accélérer, même sans majorité à l’Assemblée. Bruno Retailleau, réputé grand bosseur, est aussi, dit-on, grand lecteur. Peut-être d’Alexandre Dumas qui donnait ce conseil : « Si tu deviens homme d’État, n’oublie pas que le grand secret de la politique est dans ces deux mots : savoir attendre. Si tu es ministre, souviens-toi qu’on se tire de tout avec ces deux mots : savoir agir. » Incontestablement, Bruno Retailleau veut agir, mais saura-t-il aussi attendre ?

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 26 octobre 2024)

Fragile accalmie

  

inflation

Après des mois de tempête inflationniste qui ont secoué le pouvoir d’achat des Français, une embellie arriverait-elle cet automne ? En tout cas, plusieurs indicateurs apportent un peu d’optimisme, notamment sur les prix de l’alimentaire. Le 15 octobre, l’Insee a ainsi publié son Indice des prix à la consommation définitif pour le mois de septembre : il baisse de 1,2 % sur un mois, soit la plus forte baisse mensuelle depuis 1990, et les prix de l’alimentation hors produits frais sont quasi stables sur un an (+ 0,1 %).

Ce mardi, RTL a annoncé de son côté que son « panier », composé de 13 produits du quotidien, comme les pâtes, les œufs ou le lait, affichait une baisse de 2,39 %, la première depuis sa création en octobre 2021. Autre motif de soulagement pour les ménages français : la baisse des prix de l’énergie. Les tarifs du gaz et de l’électricité, qui avaient flambé l’an dernier, retrouvent peu à peu des niveaux plus raisonnables avec des perspectives à la baisse pour les prochains mois selon les experts. Les carburants, eux aussi, connaissent une accalmie relative et, même si les prix jouent parfois le yo-yo, ils sont eux aussi orientés à la baisse.

Cependant, gardons-nous de tout triomphalisme hâtif. Cette décélération de l’inflation reste fragile et pourrait n’être que temporaire car le contexte international demeure toujours aussi incertain. Comment va évoluer la guerre en Ukraine, surtout après l’élection présidentielle américaine, le 5 novembre, qui pourrait voir Donald Trump revenir à la Maison Blanche ? Comment vont se poursuivre – ou s’arrêter – les guerres à Gaza et au Sud Liban entre Israël, le Hamas et le Hezbollah qui déstabilisent le Moyen-Orient ? Le conflit en Ukraine continue de peser sur les marchés des matières premières, et toute escalade pourrait rapidement se traduire par de nouvelles hausses de prix. Les tensions entre la Chine et les États-Unis constituent également une source d’inquiétude, susceptible de perturber les chaînes d’approvisionnement mondiales.

Les politiques monétaires restrictives menées par les banques centrales pour juguler l’inflation – même si la BCE a décidé de baisser ses taux – pourraient avoir des effets secondaires indésirables, peser sur l’emploi et créer de nouvelles pressions inflationnistes à moyen terme. Enfin, nos économies restent confrontées à d’importants défis structurels, comme la transition écologique, qui nécessiteront des investissements massifs dont le montant pourrait conduire à des hausses de prix dans certains secteurs.

On le voit, si l’inflation amorce un ralentissement ou une stabilisation, la volatilité pourrait être de mise. Dans ce contexte, les pouvoirs publics devront maintenir leurs efforts pour soutenir le pouvoir d’achat des ménages les plus vulnérables – qui peinent parfois à percevoir la baisse des prix – tout en maîtrisant les comptes publics qui ont gravement dérapé. Cet équilibre délicat à trouver est tout l’enjeu du Budget 2025 actuellement examiné par le Parlement.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 25 octobre 2024)

 

Des paroles aux actes

agriculteur

L’agriculture française vient de se confronter à un effet papillon, cette image qui illustre la théorie du chaos et qui veut qu’un battement d’ailes à l’autre bout du monde enclenche de lourdes conséquences à des milliers de kilomètres. L’effet papillon, c’est le traité de libre-échange entre l’Union européenne et le Mercosur (Argentine, Brésil, Uruguay, Paraguay et Bolivie) qui pourrait être sur la table du prochain sommet du G20 le 18 novembre à Rio. La perspective de la signature de ce traité – à laquelle s’oppose, bien seule, la France – constitue un casus belli pour les agriculteurs français et vient souffler sur les braises de la colère paysanne de janvier dernier que certains avaient un peu vite oubliée. Car rien n’est réglé…

Il y a dix mois, en effet, le monde paysan avait crié sa colère et sa détresse, au départ de l’Occitanie, en faisant monter des tracteurs à Paris, en bloquant les autoroutes ou en assiégeant des préfectures. Face à cette crise historique, le jeune Premier ministre Gabriel Attal avait dû sortir le carnet de chèques et multiplier les promesses pour apaiser un secteur capital pour la France. Simplification administrative, renforcement de la loi Egalim, suspension de la hausse de la redevance sur l’eau, moratoire sur les jachères obligatoires, etc. : son « plan d’urgence » pour l’agriculture se voulait ambitieux. Presque un an plus tard, force est de constater que si certaines avancées sont indéniables, le compte n’y est toujours pas pour nombre d’agriculteurs.

Certes, depuis janvier, le budget 2025 du ministère de l’Agriculture a été sécurisé dans un contexte d’économies budgétaires et il est même en hausse. Certes, Annie Genevard assure à tous ses interlocuteurs qu’elle sera « la ministre du respect des engagements de l’État ». Mais sur le terrain, les agriculteurs dénoncent la lenteur de mise en œuvre des mesures promises, englués qu’ils sont dans un maquis administratif kafkaïen. La simplification tarde à venir, les contrôles tatillons persistent, des prix enfin rémunérateurs face à la grande distribution et aux industriels se font attendre.

Cette impatience légitime se double d’inquiétudes persistantes. La concurrence déloyale de certaines importations reste une épine dans le pied de notre agriculture, les normes environnementales, si elles sont nécessaires, continuent de peser lourdement sur la compétitivité des exploitations françaises, les épidémies animales subsistent et l’épée de Damoclès du changement climatique n’a jamais semblé aussi menaçante, entre sécheresses à répétition et épisodes météorologiques extrêmes comme on l’a encore vu cette semaine.

Le Mercosur aura finalement été le déclencheur d’une remobilisation prévue le 15 novembre, mais qui couvait depuis plusieurs semaines. Le monde paysan, à bout de nerfs, va à nouveau se faire entendre sur fond de débat budgétaire, mais aussi d’élections professionnelles où le tandem FNSEA-JA se trouve bousculé par la radicalité de la Coordination rurale ou celle d’agriculteurs qui disent aujourd’hui n’avoir « plus rien à perdre ».

Rien ne serait pire pour le gouvernement que de jouer la montre. Sur un sujet aussi transverse qui mêle des questions de souveraineté alimentaire, d’aménagement des territoires, de compétitivité économique, de transition écologique, Michel Barnier doit passer des paroles aux actes forts.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 23 octobre 2024)

Menace invisible

pesticide

Chaque jour, des millions de Français sont exposés, à leur insu, à une menace invisible : un cocktail toxique de pesticides. Ces substances, censées protéger nos cultures, s’infiltrent insidieusement dans notre environnement, notre alimentation et finalement, dans nos corps. Et cela est particulièrement vrai pour les riverains de champs où se font des épandages et qui entendent faire bouger la réglementation avec une action collective défendue par l’ancienne ministre de l’Environnement, l’avocate Corinne Lepage.

Depuis plusieurs années, de nombreuses études scientifiques ont démontré les dangers de l’exposition chronique des populations à ces substances chimiques. Cancer, troubles neurologiques, perturbations endocriniennes : la liste des maux potentiellement liés aux pesticides s’allonge année après année. Malgré cela, l’industrie chimique persiste à minimiser les risques, s’abritant derrière le sacro-saint principe du « doute raisonnable ». Le lobby de l’industrie phytosanitaire consacre des moyens colossaux pour faire pression sur les décideurs politiques mais aussi sur les scientifiques et militants qui travaillent sur le sujet. Une enquête du Monde a récemment dévoilé l’existence d’une plate-forme américaine privée baptisée « Bonus Eventus » qui a accumulé et partagé des informations personnelles sur des scientifiques et des militants critiques des OGM ou des produits phytosanitaires pour mieux les décrédibiliser…

Objectif de toutes ces actions : retarder l’interdiction des pesticides les plus dangereux comme le glyphosate. En 2015, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) avait classé ce célèbre herbicide comme cancérogène probable pour l’homme et depuis les études controversées se succèdent. Mais en 2023, plutôt que d’appliquer le principe de précaution, la Commission européenne a annoncé le renouvellement de l’autorisation du glyphosate pour dix ans.

C’est que l’usage des pesticides ne soulève pas que des questions de santé publique. Il en va aussi de la souveraineté alimentaire. Ainsi pour revenir au glyphosate tant décrié, son efficacité et son faible coût en font un outil précieux pour de nombreux agriculteurs. Certains aimeraient pouvoir s’en passer mais que faire faute d’alternative plus respectueuse de l’environnement et de la santé ? Trouver ces alternatives viables à grande échelle est, d’évidence, un défi colossal, qui nécessite des investissements massifs en recherche et développement, des collaborations internationales fortes et évidemment une volonté industrielle au rendez-vous. Pouvons-nous vraiment faire l’économie de cet effort alors que la santé des générations futures et l’équilibre de nos écosystèmes sont en jeu ?

En attendant, l’Union européenne, malgré ses faiblesses, reste notre meilleur rempart contre les dérives de l’industrie agrochimique, notamment pour définir une harmonisation des réglementations plus stricte et plus transparente à l’échelle du continent, pour éviter une concurrence déloyale entre États membres et aussi pour muscler la recherche scientifique.

Pionnière en matière de réglementation des pesticides, la France peut et doit être une force motrice en Europe pour accompagner la transition de notre modèle agricole vers des pratiques plus durables. Le Premier ministre Michel Barbier, qui fut ministre de l’Agriculture, connaît bien la question : il avait lancé l’objectif de réduction de 50 % de la quantité de pesticides avec le plan Ecophyto ou fait la loi Barnier qui a établi le principe du pollueur payeur. Il faut aller plus loin.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 21 octobre 2024)

Peau de chagrin

 

dermato


Ce n’est pas la première fois que nous abordons dans notre journal les difficultés pour les Français de décrocher des rendez-vous médicaux chez un dermatologue, un ophtalmologiste, un cardiologue, voire un dentiste ou simplement un médecin généraliste. Si nous y consacrons à nouveau un dossier, c’est parce que nous recevons régulièrement de nombreux témoignages de lecteurs exaspérés de rencontrer de telles difficultés et accablés d’être confrontés très concrètement à cette pénurie de médecins qui créent des déserts médicaux bien réels.

Ce phénomène, qui semble s’aggraver d’année en année, touche particulièrement les dermatologues, ces spécialistes essentiels à notre bien-être cutané. Mais au-delà des problèmes de peau, c’est tout notre tissu médical qui s’effiloche, laissant de nombreux Français totalement démunis, comme l’a montré l’étude récente de la Fondation Jean Jaurès, intitulée « Cartes de France de l’accès aux soins ». Celle-ci, publiée en avril dernier, a dressé un constat alarmant en révélant des disparités criantes entre les territoires, avec des zones urbaines relativement bien dotées et des régions rurales en souffrance. Dans certains départements, obtenir un rendez-vous chez un dermatologue ou une autre spécialité relève de l’exploit, avec des délais d’attente pouvant atteindre plusieurs mois, voire plus d’un an. Cette situation ubuesque pousse certains patients à parcourir des dizaines de kilomètres pour consulter, quand d’autres renoncent tout simplement aux soins.

Comment en sommes-nous arrivés là ? Les raisons sont multiples et complexes. Le numerus clausus, longtemps trop restrictif, a limité le nombre de médecins formés. La féminisation de la profession, bien que positive à bien des égards, a entraîné une modification des pratiques avec davantage de temps partiel. L’attrait des grandes villes au détriment des zones rurales a accentué les déséquilibres territoriaux. Sans oublier le vieillissement de la population médicale, avec de nombreux départs de médecins à la retraite non remplacés.

Face à cette situation, il est vraiment urgent d’agir. Des initiatives prometteuses ont vu le jour, comme les maisons de santé pluridisciplinaires, notamment développées en Occitanie. Ces structures permettent de mutualiser les moyens et d’offrir une prise en charge globale aux patients. Elles constituent aussi un atout pour attirer de jeunes médecins dans des zones moins favorisées, en leur proposant des conditions d’exercice attractives et un cadre de vie agréable.

La télémédecine représente aussi une autre piste intéressante, permettant de désengorger les cabinets, de réduire les délais d’attente et d’offrir un accès aux soins dans les zones les plus reculées. Même si sa rentabilité reste à parfaire, l’arrêt des cabines H4D le montre. Cependant rien ne remplace totalement le contact humain et l’examen clinique en présentiel.

Depuis plusieurs années, ces problèmes sont sur la table et il est temps que l’État impulse enfin les bonnes solutions. Gageons que Michel Barnier, qui a assuré vouloir déployer plus rapidement « des bus de santé et les regroupements de professionnels de santé, la télémédecine, la télésurveillance » trouve les moyens de ces ambitions pour éviter que la santé ne devienne pour certains Français une peau de chagrin.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 14 octobre 2024)


Dangereuse saignée

 

ecole

Le choc a été d’autant plus rude que personne ne s’y attendait : le Budget 2025, présenté jeudi soir en Conseil des ministres et qui a commencé son marathon parlementaire hier à l’Assemblée nationale, acte la suppression de 4 000 postes d’enseignants. Alors qu’il y a quelques semaines à peine la communauté éducative déplorait un manque de quelque 3 000 enseignants, la voilà qui fait face à une véritable saignée, la plus grosse coupe en matière de personnels dans le nouveau Budget. Une décision qui va toucher essentiellement le premier degré public (maternelle et élémentaire) avec une baisse de 3 155 postes contre 660 dans le privé. Le second degré public (collèges et lycées) perd lui 180 postes contre 40 dans le privé.

Le gouvernement a beau jeu d’expliquer que le Budget de l’Éducation nationale reste le premier de l’État (63 milliards d’euros, en hausse de 800 millions), qu’il prévoit le financement de 2 000 AESH (accompagnants d’élèves en situation de handicap) supplémentaires et que cette diminution drastique se justifie par « la baisse du nombre d’élèves qui devrait s’accélérer avec 97 000 élèves en moins à la rentrée 2025 », cette annonce est terrible car elle signifie que l’école – et surtout l’école publique – est devenue une variable d’ajustement budgétaire, très loin du rôle ambitieux que les discours de ces dernières semaines semblaient lui assigner.

« L’école restera la priorité, nous voulons renforcer l’attractivité de la mission d’enseigner », disait ainsi le Premier ministre Michel Barnier il y a à peine 12 jours dans son discours de politique générale, lui qui, candidat à la primaire de la droite pour la présidentielle, appelait même dans une tribune en 2021 à « faire de l’éducation la grande cause nationale du prochain quinquennat »… « L’école restera bien la priorité du gouvernement, l’école de la République », assurait en quittant Matignon le 5 septembre, Gabriel Attal, éphémère ministre de l’Éducation nationale. Autant d’engagements que les enseignants peuvent légitimement estimer trahis aujourd’hui.

Cette annonce brutale qui confine au mépris souligne aussi combien la nouvelle ministre de l’Éducation nationale Anne Genetet – qui ne doit son poste qu’à des considérations de politique politicienne et pas à ses compétences, nulles en matière d’Éducation – pèse peu. Là où d’autres ministres ont sécurisé leur budget à l’heure où l’État cherche à faire des économies tous azimuts, elle a été dans l’incapacité de s’opposer à ces 4 000 suppressions. Son ministre délégué à la Réussite scolaire, Alexandre Portier, ardent défenseur de l’école privée, ne semble pas non plus avoir levé le petit doigt.

Anne Genetet écrit dans le document de présentation du Budget de son ministère que « le cœur de la bataille pour notre École, c’est d’élever le niveau de tous les élèves grâce à l’exigence pédagogique et à la transmission des savoirs fondamentaux à tous les niveaux de la scolarité. » Comment cette élévation du niveau pourrait-elle se faire avec moins d’enseignants, qui sont moins payés en moyenne que leurs homologues en Europe, font face aux classes les plus chargées, et qui doivent mettre en place une kyrielle de réformes controversées – chocs des savoirs, bac, groupes de niveau – pilotées par rien moins que six ministres en sept ans ? Il reste à espérer que le Parlement corrige ce budget et évite à l’école publique cette dangereuse saignée, ce sacrifice qu’elle ne peut se permettre.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 12 octobre 2024)

 

Les juges de la République

justice

 

Un meurtre sordide qui scandalise et émeut – à raison – l’opinion, un dossier d’évidence entaché d’un dysfonctionnement de la chaîne judiciaire et qui implique un ressortissant étranger sans papier qui aurait dû être expulsé ; un énième règlement de compte meurtrier sur fond de trafic de stupéfiants impliquant un mineur ; une attaque violente contre les forces de l’ordre, leur matériel comme leur intégrité physique, qui révolte les Français… Autant de dossiers – le meurtre de Philippine, le tueur à gage de 14 ans de Marseille, l’attaque du commissariat de Cavaillon – qui, cumulés avec d’autres, électrisent le débat public. Fortement médiatisés, notamment par certaines chaînes d’information en continu, ils suscitent aussi des déclarations politiques – particulièrement à droite et à l’extrême droite promptes à les instrumentaliser – sur l’habituel et prétendu laxisme de la justice et sur la nécessité qu’il y aurait à en finir avec les règles l’État de droit…

Ces politiques qui se précipitent pour réagir à l’emporte-pièce et jeter de l’huile sur le feu, devraient peut-être assister une après-midi de leur vie à une audience correctionnelle dans n’importe quel tribunal de France pour mesurer ce qu’est vraiment la justice française et comment elle se rend. Ils verraient alors la complexité des procédures, dont certaines s’étirent sur des mois et des années, la diversité des affaires qui sont minutieusement jugées souvent jusqu’au bout de la nuit, la mobilisation sans faille des magistrats du siège et du parquet, des greffiers, des policiers ou gendarmes bloqués la journée pour assurer l’escorte d’un prévenu, des avocats qui défendent avec rigueur une victime ou l’auteur des faits. Et ils verraient alors que la justice n’est pas laxiste mais qu’elle applique tout simplement le droit.

Le sentiment que la justice est laxiste, qu’elle donne plus de droits aux délinquants qu’aux victimes, est toutefois une réalité, partagée par une majorité de Français quelles que soient leurs opinions politiques. Opposer simplement les chiffres qui montrent le contraire ne sera pas suffisant, le nouveau ministre de la Justice le sait bien. Confronté aux sorties de son collègue de l’Intérieur, le très droitier Bruno Retailleau, Didier Migaud sait bien que pour redonner confiance aux Français dans leur justice – sa priorité dit-il dans l’interview qu’il nous accorde – il faudra davantage montrer que l’institution n’est pas enfermée dans une tour d’ivoire mais prête à répondre aux attentes des Français qui veulent une justice moderne.

Tout cela nécessite des moyens et une vision ambitieuse. Les moyens budgétaires ont été améliorés sous Eric Dupond-Moretti pour rattraper le scandaleux retard de la justice française par rapport à ses homologues européennes. La vision, qui ne saurait déroger aux règles de l’État de droit et aux engagements européens de la France, doit permettre d’adapter le droit aux nouvelles formes de délinquance.

Le fonctionnement de la justice, trop méconnu, et son évolution doivent être mieux expliqués aux Français pour être mieux compris. Alors, au lieu d’une République des juges fantasmée, ils verront des juges au service de la République, c’est-à-dire à leur service.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 11 octobre 2024)


L'union est un combat

NFP

Pour mieux analyser une situation politique, il est toujours intéressant de faire un pas de côté et prendre de la distance. Ainsi, on a vu la presse étrangère stupéfaite par la dissolution de confort décidée par Emmanuel Macron en juin, puis la désinvolture avec laquelle le chef de l’État a brusqué les institutions pour ne pas demander à la coalition arrivée en tête aux législatives, en l’occurrence le Nouveau Front populaire (NFP), de former un gouvernement et lui préférer une alliance fragile des partis sanctionnés dans les urnes – dont le sien – autour de Michel Barnier.

Pareillement, un regard extérieur est intéressant sur la coalition de gauche, bâtie dans l’urgence entre des partis qui ne s’étaient pourtant pas épargnés durant les élections européennes. Ce regard-là est arrivé avec Yannis Varoufakis, l’ex-ministre grec de l’Économie, tenant d’une gauche radicale proche de la France insoumise. Dans une interview à Libération, s’il se félicite que l’union à gauche ait pu se faire, il explique sans fard : « Ce que je n’aime pas, c’est le fait que le NFP n’ait pas dit aux Français, ni avant l’élection, ni après, que leur programme impliquait un conflit avec l’UE. Je n’ai pas de doute sur le fait que Mélenchon ira au clash avec l’UE, mais pas les socialistes, ce n’est pas dans leur ADN, pas plus que les Verts ». Et d’assener que, selon lui, « le Nouveau Front populaire est un mariage de convenance sans le degré d’honnêteté que les gens de gauche et les progressistes devraient adopter. »

En quelques phrases cash, Varoufakis renvoie ainsi la gauche française à ses contradictions et dit tout haut ce que beaucoup pensent – de moins en moins – tout bas : le NFP – comme son ancêtre la Nupes – est avant tout une alliance électorale avant d’être un programme commun réellement et complètement partagé. Électoralement parlant, Nupes et NFP ont parfaitement rempli leur rôle en limitant la casse et ont évité au Parti socialiste de se retrouver sans aucun député à l’Assemblée – ce qu’Olivier Faure ne manque pas de faire remarquer à ses nombreux opposants. Sur le fond, en revanche, les divergences persistent voire se creusent. Mises de côté pour bâtir la coalition, elles ressurgissent, que ce soit sur la politique étrangère, et singulièrement le conflit au Proche-Orient, ou encore sur la faisabilité d’un programme économique coûteux, rédigé avant qu’on ne découvre le dérapage abyssal des comptes publics laissé par les macronistes.

Pour préparer les prochaines élections – nouvelles législatives anticipées dans un an ou présidentielle de 2027 – les opposants de toujours à Jean-Luc Mélenchon espèrent faire renaître sans LFI une offre sociale-démocrate entr’aperçue aux européennes. Sur ce créneau, les chapelles socialistes se multiplient au risque de l’éparpillement : Delga, Bouamrane, Glusksmann, Cazeneuve et même Hollande. A contrario, Marine Tondelier ou Olivier Faure, âpres négociateurs du NFP, veulent respecter la parole donnée aux électeurs en juin et préserver l’union. Mais jusqu’à quand ?

Si la gauche veut à nouveau gouverner, elle va devoir rapidement trancher cette question. Et surtout, travailler, réfléchir enfin, remettre à jour son programme, ses idées, se reconnecter avec des classes populaires qui l’ont désertée et tenir compte de ce « peuple de gauche » qui réclame l’union sans exclusive. À défaut d’avoir un leader incontesté, peut-être la gauche devrait se rappeler ce que disait François Mitterrand dans ses mémoires. « Je crois pour demain comme hier à la victoire de la gauche, à condition qu’elle reste elle-même. Qu’elle n’oublie pas que sa famille, c’est toute la gauche. Hors du rassemblement des forces populaires, il n’y a pas de salut ».

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 9 octobre 2024)

Proche-Orient, année zéro

Israel

En 1948, Roberto Rossellini sortait le film "Allemagne, année zéro », dont le titre fait allusion à l’expression "Stunde Null" (l’heure zéro) qui décrit l’effondrement de l’Allemagne en 1945. Y aura-t-il un jour un film "Gaza, année zéro", ou "Proche-Orient, année zéro" ?

Le grand reporter Guillaume Auda, vient, lui, de publier "7 octobre 2023. Année zéro" (Ed. Le cherche Midi), une enquête de terrain en Israël et en Palestine sur le basculement qui s’est opéré il y a un an avec les attaques terroristes du Hamas palestinien contre Israël. Des attaques qui ont fait près de 1 205 morts, 3 200 blessés et 250 otages et qui ont précipité le Proche-Orient dans la guerre.

En riposte aux pogroms, Israël conduit depuis une guerre meurtrière et destructrice dans la bande de Gaza – plus de 41 000 morts – pour éliminer le Hamas et a ouvert un front désormais au Sud Liban contre le Hezbollah qui pourrait embraser toute la région.

Depuis le 7 octobre 2023, le monde a ainsi changé comme il avait déjà changé le 22 février 2022 lorsque la Russie a envahi l’Ukraine. Le choc des massacres dans les kibboutz et dans un festival de musique, le déluge de bombes sur la bande de Gaza, l’angoisse sur le devenir des otages, la survie de milliers de réfugiés… Autant d’images qui ont eu un impact politique et sociétal en France, aux États-Unis, en Iran, dans les pays arabes…

"J’ai fait la guerre aussi longtemps qu’il n’y avait aucune chance de faire la paix", assurait Yitzhak Rabin dans son dernier discours, lors d’un grand meeting pour la paix le 4 novembre 1995 à Tel-Aviv. Aujourd’hui, un an après le 7 octobre, la guerre semble s’étendre et l’espoir de paix s’amenuiser.:

(Article publié dans La Dépêche du lundi 7 octobre 2024)



Vents contraires

 

eolienne

Menhirs 1, éoliennes 0. On pourrait trivialement résumer ainsi l’affaire du parc éolien de Porspoder, dans le Finistère, dont l’autorisation préfectorale a été annulée par la justice administrative cette semaine, car les trois éoliennes envisagées étaient prévues trop proches des menhirs de granit rose de Kergalou. Le préfet, qui a autorisé le projet en 2022, était passé outre les avis défavorables de l’architecte des bâtiments de France, des deux communes concernées et de la commissaire de l’enquête publique. Cette affaire, un rien clochemerlesque, pourrait évidemment prêter à sourire, mais elle illustre les vents contraires qui, régulièrement partout en France, soufflent sur les projets de parcs éoliens qu’ils soient sur terre ou sur mer.

D’un côté, les opposants dénoncent pêle-mêle la défiguration des paysages, les nuisances sonores, l’impact sur la biodiversité ou la faune et la dépréciation immobilière. Une peur parfois instrumentalisée par des discours alarmistes et des informations tronquées, qui alimentent la défiance envers le moindre projet éolien. Des arguments qui, s’ils peuvent paraître parfois exagérés, ne sont toutefois pas à balayer d’un revers de main. S’y ajoutent les critiques récurrentes de certains experts qui dénoncent le coût colossal de l’éolien, son intermittence, notre dépendance à des industriels étrangers, ou encore son faible impact dans la nécessaire diminution des émissions de gaz à effet de serre. Fustigeant un engouement pour l’éolien qu’ils attribuent à un débat médiatique peu rigoureux, ils estiment que les fonds consacrés à l’éolien auraient été plus efficaces dans l’isolement des logements ou des actions pour davantage de sobriété énergétique.

De l’autre côté, les défenseurs de ces moulins à vent modernes brandissent l’étendard de l’urgence climatique. Les éoliennes, affirment-ils, sont une réponse concrète et immédiate à la nécessité de décarboner notre mix énergétique. Avec en 2023 une production de plus de 50 TWh, l’éolien terrestre et en mer représente désormais plus de 10 % de la consommation nationale annuelle d’électricité. En cinq ans, la production annuelle d’électricité d’origine éolienne a augmenté de plus de 80 %, avec une hausse de plus de 30 % entre 2022 et 2023. Ce n’est pas rien à l’heure où l’on cherche à sortir des énergies fossiles polluantes. Enfin, la filière éolienne s’est désormais bien structurée et représente plus de 30 000 emplois.

Comment sortir de cet affrontement ? Comment concilier l’impératif écologique et l’acceptabilité sociale des éoliennes ? Michel Barnier, qui ne manque pas une occasion de parler de la dette écologique et de rappeler qu’il fut ministre de l’Environnement, s’est, d’évidence, posé ces questions et, lors de son discours de politique générale mardi, a assuré qu’il souhaitait mieux prendre en compte « l’impact » des énergies renouvelables. De fait, l’affaire bretonne, qui est intervenue après une série de mesures de concertation et d’engagements déjà pris en 2021, montre qu’il y a des marges de progrès en matière de transparence, de concertation et de pédagogie.

Si le gouvernement veut être à l’écoute, il n’en garde pas moins le cap sur lequel la France s’est engagée : une croissance de 1,5 GW par an pour l’éolien terrestre et un objectif de 45 GW d’éolien en mer. Car comme l’a martelé RTE dans son rapport « Futurs énergétiques 2050 », « atteindre la neutralité carbone est impossible sans un développement significatif des énergies renouvelables » et, selon France renouvelables, « l’électrification massive des usages à horizon 2035 sera principalement soutenue par les énergies renouvelables. »

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 4 octobre 2024)

Trouver le juste équilibre

 

teletravail

Alors que la pandémie de Covid-19 avec ses confinements semblait avoir définitivement ancré le télétravail dans nos habitudes professionnelles, un vent contraire souffle depuis la Silicon Valley. Les géants américains de la tech, prescripteurs de cette révolution du travail à distance, font aujourd’hui machine arrière. Apple, Google, Meta, Tesla… : tous sonnent le rappel de leurs troupes au bureau et demandent à leurs salariés de revenir travailler sur site au moins trois jours par semaine. Ce spectaculaire revirement peut-il trouver un écho en France ? Notre pays, jadis très réticent, avait rattrapé son retard de façon fulgurante pendant la crise Covid. Aujourd’hui près d’un tiers des salariés français télétravaille au moins un jour par semaine et selon une étude de l’Observatoire du télétravail, plus des deux tiers des télétravailleurs souhaitent continuer à exercer leur activité à distance au moins partiellement.

Les avantages du télétravail ne sont plus à démontrer : gain de temps sur les trajets domicile-travail, meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle, réduction du stress lié aux open spaces bruyants. Certains salariés déplorent toutefois l’isolement social, la difficulté à déconnecter, l’absence de frontière nette entre sphères privée et professionnelle. Pour les entreprises, le bilan est plus contrasté. Si certaines y voient un moyen de réduire leurs coûts immobiliers et d’attirer des salariés et notamment les jeunes générations, d’autres pointent du doigt une perte de productivité et un affaiblissement de la culture d’entreprise et de l’esprit d’équipe. Dans un pays où le présentéisme et la verticalité hiérarchiques sont très importants, le télétravail avait aussi mis au jour le rôle parfois dispensable des managers « intermédiaires »…

Face à ces constats mitigés, les entreprises françaises doivent-elles suivre leurs homologues américaines ? Rien n’est moins sûr. En France, le télétravail est encadré par des accords d’entreprise ou des chartes, fruit d’un dialogue social structuré qui avait abouti à un accord national interprofessionnel (ANI) sur le télétravail, signé en novembre 2020, et même à un droit à la déconnexion. L’enjeu pour les entreprises françaises est donc de trouver le bon dosage entre jours travaillés et télétravaillés. Cela suppose aussi de repenser l’organisation du travail, les espaces de bureau ou les outils collaboratifs pour bien faire fonctionner des équipes hybrides.

Le télétravail ne peut toutefois pas être pensé uniquement comme un simple mode d’organisation du travail car le débat dépasse largement la sphère de l’entreprise et concerne toute la société. Quel impact sur l’aménagement du territoire, alors que certains voient dans cette pratique un moyen de revitaliser les zones rurales ? Quelles conséquences sur la mobilité et l’environnement, notamment autour des grandes métropoles asphyxiées par les embouteillages ? Comment repenser nos villes et nos bureaux ? Et quid de tous ceux dont le métier ne se prête pas au télétravail ? L’exemple de la Silicon Valley montre qu’il n’y a ni solution unique ni solution miracle ; chaque pays, chaque entreprise doit faire ses propres choix. À la France de trouver le juste équilibre.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 3 octobre 2024)


Ligne de crête

 

Barnier


La dernière fois que Michel Barnier s’est exprimé devant l’Assemblée nationale, c’était en 2009 en tant que ministre de l’Agriculture de Nicolas Sarkozy. Quinze ans, autant dire une éternité en politique. Rien n’est plus pareil, surtout depuis l’avènement des chaînes d’information en continu et des réseaux sociaux qui compressent le temps et accélèrent la vie politique ; surtout, aussi, après la déflagration de l’élection d’Emmanuel Macron en 2017 qui a précipité l’effondrement des partis traditionnels de gauche et de droite. Quinze ans où l’on est passé de confortables majorités absolues et, au pire des cas, de cohabitations tendues mais correctes, à une Assemblée éclatée comme jamais avec un hémicycle en surchauffe permanente dans lequel rien n’est jamais acquis ni définitif.

En montant à la tribune hier, Michel Barnier, Premier ministre d’une coalition de partis sanctionnés lors des dernières législatives, a peut-être été saisi de nostalgie mais plus sûrement de vertige devant l’immensité de la tâche. Car contrairement à certains de ces prédécesseurs – Jacques Chirac, Lionel Jospin ou Edouard Balladur – il se trouve non pas dans une cohabitation mais dans une multicohabitation, pour reprendre le mot de Laurent Fabius, son lointain prédécesseur, aujourd’hui président du Conseil constitutionnel.

Première cohabitation avec Emmanuel Macron. Le Président est affaibli par ses défaites aux européennes et aux législatives, son camp pense déjà à l’après et à 2027, mais le chef de l’État, qui fait mine de laisser le gouvernement gouverner, reste déterminé à empêcher tout détricotage de sa politique menée depuis sept ans. Avec ce jeune Président – né quand il était déjà conseiller général – Michel Barnier devra faire preuve d’habileté ; un numéro d’équilibriste qui rappelle celui de Michel Rocard face à François Mitterrand.

Deuxième cohabitation, celle au sein même de son gouvernement. Michel Barnier doit fédérer une équipe composite, entre inconnus de la macronie et ténors réactionnaires de la droite, aux antipodes les uns des autres. Les ambitions et les ego s’entrechoquent déjà, les premiers couacs sont apparus, avec Antoine Armand puis Bruno Retailleau. Le Premier ministre devra user de toute sa diplomatie pour maintenir une cohésion qui semble intenable sur le papier.

Troisième cohabitation, enfin, avec l’Assemblée nationale. Avec une majorité relative très étriquée dont l’unité est loin d’être acquise tant les lignes rouges des uns et des autres sont nombreuses, une gauche unie qui voit dans sa nomination à Matignon un déni de démocratie, et une extrême droite qui l’a placé « sous surveillance » et veut user de la motion de censure comme d’une épée de Damoclès, Michel Barnier se sait en sursis.

Le Premier ministre peut-il survivre entre ces trois cohabitations et s’en émanciper ? C’est ce qu’il a voulu démontrer hier avec son discours de la méthode, sans relief mais rassurant, évitant sciemment d’entrer dans le détail mais en donnant des gages aux uns et aux autres, quelques subtils coups de griffes et en dessinant, lui, le Savoyard, un chemin de crête du possible dans une France minée par les déficits, la dette et polarisée comme jamais. Sa longévité politique le pousse aujourd’hui à prendre de la hauteur, endosser les habits du vieux sage, pondéré, sérieux, loin des clashs et du buzz, qui a promis de « dire la vérité » et qui espère être écouté pour tenter une impossible synthèse pour « faire beaucoup avec peu. » Mais cet adepte de la culture du compromis aura-t-il le temps et les moyens d’être entendu ?

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 2 octobre 2024)