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Éditos

Pollenpocalypse

pollen

Depuis deux ans, nous avons souvent observé une carte de France qui est souvent devenue rouge voire écarlate au fur et à mesure qu’évoluaient les contaminations au Covid-19. Mais nombre de Français ont aussi scruté une autre carte de France, celle du risque d’allergie aux pollens, réalisée depuis 1996 par le réseau national de surveillance aérobiologique (RNSA). Actuellement, cette carte est toute rouge, 90 des 96 départements étant concernés par un risque d’allergie élevé qui devrait le rester encore plusieurs semaines en raison de conditions météorologiques très favorables à l’émission et la dispersion des fortes concentrations de pollens de graminées dans l’air. Mais au-delà des graminées, ambroisies, aulne, bouleau, charme, frêne, peuplier, platane ou même olivier sont pour de nombreux Français non pas seulement des beautés de la nature mais la source de tourments qui les épuisent en provoquant asthme, rhinite ou rhume des foins, conjonctivite, eczéma, urticaire voire choc anaphylactique.

Autant dire qu’avec un tiers de Français qui sont touchés par les allergies, selon l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), les allergies sont bien un vrai problème de santé publique d’autant que les spécialistes tablent sur la moitié de la population impactée d’ici 2050…

Cette hausse de personnes touchées par les allergies est à mettre en regard avec la profusion de pollens dans l’atmosphère, dont certains, transportés par le vent, contiennent des protéines reconnues par le système immunitaire humain comme étant des allergènes. La quantité de pollen est telle que l’on parle parfois de pollenpocalypse, un néologisme né après un épisode fameux survenu en 2019 dans l’État américain de Caroline du Nord qui a vu la ville de Durham submergée par un nuage de pollens.

Comment expliquer ces phénomènes ? Peut-être – mais pas seulement – par le réchauffement climatique. La hausse des températures, en effet, stimule certains végétaux et augmente ainsi les quantités de pollen produit, et donc les quantités d’allergènes. Autre conséquence de la hausse des températures, le démarrage plus précoce de l’apparition des pollens et donc une période beaucoup plus longue à supporter pour les personnes qui sont sensibles. Enfin, le réchauffement climatique bouleverse les écosystèmes et les zones de présences des plantes. Par exemple les ambroisies, ces plantes opportunistes envahissantes dont le pollen est hautement allergisant pour l’Homme, voient leur aire de répartition augmenter d’année en année. Importée d’Amérique du Nord, l’ambroisie fait aujourd’hui l’objet de programmes de lutte mondiaux et européens. En France, la lutte contre l’ambroisie est inscrite dans le 3e Plan national santé-environnement. Un rapport publié dans Nature prévoit une extension des zones de l’ambroisie et une multiplication par quatre des concentrations atmosphériques de pollen d’ambroisie d’ici à 2050 en Europe.

Autant dire que les allergies qui nous affectent constituent un signal supplémentaire pour agir contre le réchauffement climatique…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 28 mai 2022)

La clé du conflit

ukraine


L’ « opération spéciale » lancée par Vladimir Poutine le 24 février pour « libérer » les Ukrainiens du Donbass et au-delà, et « dénazifier » un pays prétendument aux mains de dirigeants corrompus devait être une Blitzkrieg rondement menée : en trois jours le pays devait tomber. Las ! Trois mois plus tard, la guerre qu’a déclenchée le maître du Kremlin est toujours bien présente avec son cortège d’horreurs et de malheurs, de crimes de guerre et de destructions de villes entières, véritablement rasées, de millions de réfugiés jetés sur les routes de l’exil et de morts par centaines. Vladimir Poutine pensait pouvoir réitérer ce qu’il avait fait en Crimée en 2014, une invasion militaire express sans résistance et la mise devant le fait accompli de la communauté internationale, qui n’avait alors que mollement protesté avec des sanctions économiques et financières quasiment indolores. Mais le président russe a sans doute préjugé de ses forces et mal compris que le monde qu’il rêve depuis longtemps de ramener à la situation simple des blocs est-ouest de la Guerre froide, telle que l’avait connue ce maître-espion du KGB dans la puissante URSS, a bien changé. De fait, les plans de Poutine se sont effondrés les uns après les autres.

Militairement, il s’est heurté à l’incroyable résistance des soldats et du peuple ukrainiens galvanisés par le président Volodymyr Zelensky, cet ancien acteur devenu héros national, en même temps que son armée subissait d’humiliantes pertes, humaines et matérielles, et voyait sa progression freinée par des dysfonctionnements logistiques majeurs. Poutine pensait aussi effrayer l’Otan voire l’entraîner dans le conflit pour justifier sa guerre. Il a au contraire ressuscité l’Alliance atlantique qu’Emmanuel Macron jugeait en mort cérébrale : elle se tient à distance mais livre des armes essentielles aux Ukrainiens, et la Suède et la Fnlande sont désormais candidates pour y adhérer.

Diplomatiquement, il pensait diviser les Européens, cette union à 27 dont nombre de pays sont dépendants de son gaz et de son pétrole. Rarement l’Europe aura au contraire été aussi unie pour adopter des sanctions visant la Russie. Et même s’il reste encore des divergences sur un embargo strict des importations d’énergies russes, la réponse européenne a été rapide et ferme.

Économiquement, Poutine s’était préparé depuis 2014 à faire face à de nouvelles sanctions et force est de constater que celles visant les banques, l’économie ou les oligarques n’ont pas totalement grippé l’économie russe. Mais sur le long terme, surtout si un embargo sur les énergies entre en vigueur, la Russie se trouvera de plus en plus isolée.

Médiatiquement enfin, dans la guerre d’image qui l’oppose à Volodymyr Zelensky, Poutine a perdu la partie. Le président ukrainien, qui maîtrise comme personne sa communication destinée au monde ou à sa population, est devenu le défenseur n° 1 de la liberté et de la démocratie. Le président russe au contraire s’enferme dans les images d’une propagande orchestrée de main de fer en Russie, mais qui commence à se lézarder, ce qui est mauvais signe pour les dictatures…

Dès lors, les jours à venir sont capitaux : en concentrant tous ses efforts sur le Donbass, Poutine pourrait décrocher enfin une victoire. Voudra-t-il alors s’asseoir à la table des négociations pour mettre un terme à l’ «opération spéciale » ? Ou prolonger encore une guerre qu’il n’est pas sûr de gagner ? Malgré tous ses échecs, Vladimir Poutine est bien le seul à détenir la clé de la fin du conflit.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 27 mai 2022)

Bonne route

 

Photo Vinci autoroutes

Le long week-end de l’Ascension va lancer sur les routes de France des milliers d’automobilistes en partance pour quelques jours de repos en famille ou entre amis. Et une bonne part d’entre eux va utiliser le réseau autoroutier français, l’un des plus sûrs d’Europe. Ce premier départ massif, qui préfigure les grands chassés-croisés de l’été, est peut-être l’occasion de réfléchir collectivement, à l’heure de la transition et de la planification écologiques, comment nous nous déplaçons, ce qui suppose de se pencher sur les infrastructures, les véhicules et les automobilistes.

Concernant les infrastructures, l’entretien des quelque 12 000 kilomètres d’autoroutes, dont 9 000 sont à péage, est une priorité majeure. Refaire les revêtements, les terre-pleins, les aires, améliorer les signalisations ou élargir les voies : les travaux sont colossaux. Par exemple, le Plan de Relance Autoroutier (PRA) signé en 2015 entre le gouvernement et les principaux concessionnaires autoroutiers a acté un vaste programme d’investissement de 3,27 milliards d’euros, supporté par les sociétés d’autoroutes. Si ces travaux, parfois très longs voire retardés – comme sur l’A61 entre Toulouse et Narbonne – agacent légitimement les automobilistes qui aimeraient une compensation sur le prix du péage, ils sont d’autant plus nécessaires qu’ils contribuent aussi dans certaines régions, dont la nôtre, à un rattrapage en termes d’offre et de qualité des infrastructures par rapport à des régions qui, historiquement, étaient mieux dotées. Le doublement de l’A9 à Montpellier, le passage en 2 fois 3 voies sur l’A61 ou encore la future autoroute Castres-Toulouse sont autant de chantiers qui ont été ou sont encore très attendus en Occitanie…

La seconde réflexion concerne les véhicules qui empruntent le réseau autoroutier et qui sont amenés à connaître des bouleversements. À l’heure où la voiture électrique connaît un spectaculaire engouement – les ventes ont doublé en 2021 selon un rapport de l’Agence internationale de l’énergie paru lundi – il conviendra d’adapter les infrastructures autoroutières pour permettre à ces véhicules de pouvoir recharger leurs batteries. La réflexion sur la conduite autonome (partielle puis totale) sera aussi l’occasion de repenser notre façon de concevoir nos déplacements autoroutiers.

Enfin, la réflexion doit aussi porter sur les automobilistes eux-mêmes et leur comportement. Si l’autoroute est sûre, les conducteurs ne sont parfois, eux, sûrs de rien… La publication hier du 12e « Baromètre de la conduite responsable » de la Fondation Vinci Autoroutes est à cet égard édifiante : 84 % des conducteurs admettent qu’il leur arrive de quitter la route du regard pendant plus de 2 secondes (soit l’équivalent, à 130 km/h, d’au minimum 72 mètres parcourus à l’aveugle !), 74 % des Français utilisent leur smartphone au volant et 46 % continuent à conduire alors qu’ils se sentent très fatigués… Edifiant ! Alors à la veille d'un long week-end, qu'il y ait ou non des travaux sur son trajet, c'est bien la vigilance qui doit être de mise pour être sûr de faire bonne route.

(Editorial publié dans La Dépêche du Mii du mercredi 25 mai 2022)

La leçon du vaccin

vaccin
Photo DDM Laurent Dard

Qu’il semble loin le temps où, au lancement de la campagne de vaccination contre le Covid-19, fin 2020, le gouvernement se retrouvait face à un mur de défiance de la part des Français. Pourtant patrie de Pasteur, le pays s’affichait alors comme l’un des plus rétifs aux vaccins. Pour passer de la défiance à la confiance, il a fallu déployer des trésors de pédagogie et de patience face à la minorité aussi organisée que très bruyante des opposants, ces antivax dont une partie versait dans les thèses complotistes les plus folles et criait rien moins qu’à la « dictature sanitaire » quand il s’agissait simplement de faire acte de solidarité. Pour rassurer, le gouvernement avait même missionné un collectif citoyen sur la vaccination…

Face aux doutes légitimes d’une partie de la population, Emmanuel Macron, Jean Castex et Olivier Véran côté politique, Jean-François Delfraissy, président du Conseil scientifique Covid-19, Alain Fischer, président du Conseil d’orientation de la stratégie vaccinale et l’écrasante majorité des spécialistes et médecins ont expliqué les avantages de ces vaccins, notamment ceux fonctionnant avec l’ARN messager, à savoir qu’ils évitent les formes graves de la maladie et concourent à l’immunité collective de la population. Des explications réitérées à chaque vague, à chaque variant de Delta à Omicron…

Après des débuts chaotiques par rapport à certains de nos voisins européens, l’arrivée des doses au compte-goutte et la difficulté à prendre des rendez-vous, la campagne vaccinale française est montée en puissance – notamment grâce aux vaccinodromes puis aux décisions d’Emmanuel Macron durcissant les conditions d’obtention du pass sanitaire – et a largement convaincu les Français. Elle a aussi montré le rôle important des collectivités, de la médecine de ville et des start-up de la santé. Au final, avec un taux de couverture vaccinale actuel de 80,6 % de Français ayant reçu au moins une dose de vaccin, et 79,3 % toutes les doses requises, la France se classe dans le top 10 des meilleurs élèves.

L’engouement actuel pour recevoir la seconde dose de rappel (la 4e dose au total) est la confirmation que la stratégie française, aussi critiquable soit-elle sur certains aspects, a été la bonne, même s’il reste encore 19 % de la population non-vaccinée. Plus largement, c’est bien la stratégie européenne, entre restrictions sanitaires et mutualisation des achats de vaccins, qui s’est avérée pertinente.

De quoi rasséréner les gouvernements des pays de l’Union européenne qui, tous, depuis l’émergence de l’épidémie, ont essuyé des critiques virulentes d’une partie de leurs populations qui citaient en exemple, entre autres, la stratégie « zéro Covid » des pays asiatiques. Aujourd’hui, ces pays – dont la Chine qui affronte sa pire flambée épidémique depuis le printemps 2020 – restent arc-boutés sur cette stratégie aux conséquences liberticides, dont l’Organisation mondiale de Santé vient de dire qu’elle « n’est pas soutenable ».

En s’adaptant sans cesse, en coopérant, en faisant œuvre de pédagogie, de transparence et de résilience, les pays occidentaux ont réussi à contrôler cette épidémie. Une leçon pour l’avenir.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 13 mai 2022)

Bac bancal

bac

Il n’y a pas si longtemps, le top départ des épreuves du baccalauréat était donné par la philosophie mi-juin. Mais cette année, c’est dès ce mercredi que les lycéens vont entrer dans le « tunnel » des séances d’examen avec les épreuves de spécialité, introduites par la nouvelle formule du baccalauréat née de la réforme de Jean-Michel Blanquer en 2018. Histoire-géo, littérature, mathématiques, numérique et sciences informatiques, théâtre ou encore arts plastiques pour la filière générale ; sciences et technologies de la santé et du social, de l’hôtellerie et de la restauration ou du design et des arts appliqués pour la voie technologique. Décalées de mars à mai, ces épreuves, qui sont une première pour les lycéens, illustrent aussi combien la réforme Blanquer n’a cessé d’être bousculée par l’épidémie de Covid-19. Le ministre, en effet, a sans cesse été contraint d’ajuster sa réforme et ses points les plus sensibles comme le grand oral ou la part de contrôle continu. À telle enseigne que ce bac 2022 s’est grandement éloigné du projet initial – déjà très contesté par les syndicats d’enseignants – et s’est attiré de nouvelles critiques au sein même de la majorité, notamment sur l’absence des mathématiques dans le tronc commun, dont même Emmanuel Macron a reconnu qu’il s’agissait d’une erreur qu’il faudrait rapidement corriger.

La réforme du bac – institution républicaine et monument national auxquels les Français restent très attachés – semblait pourtant pertinente. D’une part parce que les mathématiques avaient pris trop de poids dans l’orientation des élèves par rapport à d’autres matières et, surtout, parce que la France se retrouvait depuis trop longtemps dans le bas des tableaux des classements internationaux, alors même que le budget de l’Éducation nationale est l’un des premiers de la Nation et que les professeurs ne ménagent pas leur peine. Mais l’absence de réelle d’écoute du terrain de la part du ministre ; le choix d’un contrôle continu qui reste soumis à l’arbitraire bien plus qu’une épreuve nationale finale ; la mise en place d’un grand oral pour lequel certains élèves n’ont pas l’aisance nécessaire ; et enfin l’amoindrissement de la part de mathématiques alors même que la France est historiquement un pays qui a donné les meilleurs mathématiciens au monde, tout cela fait qu’il faudra vraisemblablement revoir la copie du bac.

Emmanuel Macron a promis de faire de l’Éducation un axe majeur de son nouveau quinquennat. Ses propositions, notamment l’autonomie des établissements ou l’évolution de la rémunération des enseignants, ont d’ores et déjà jeté un froid chez les enseignants qui attendent du futur ministre de l’Éducation que cette dernière conserve un caractère national, notamment pour le bac.

D’ici là, les lycéens qui vont plancher ce matin sur leurs épreuves et qui se demandent quelle sera la valeur de leur bac, que certains estiment « donné », méritent toute notre bienveillance et nos encouragements. Car même réformé, même empêché par la crise sanitaire, le bac reste un rite initiatique important, la première étape de leur entrée dans la vie d’adulte.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 10 mai 2022). 

Moment républicain

elysee

Les Français n’ont souvent pas de mots assez durs pour critiquer ce que l’on appelle la « monarchie républicaine », l’emphase protocolaire, les attributs du pouvoir dont abuseraient président, ministres, parlementaires ou élus. Et paradoxalement, ils ne supporteraient pas que la France ne dispose pas, justement, de ces mêmes attributs qui participent pleinement de son image, de son rayonnement, de sa puissance et de son histoire.

Si elle n’avait forcément pas la charge historique de l’investiture de François Mitterrand en 1981, la cérémonie de ré-investiture d’Emmanuel Macron, hier au palais de l’Elysée, n’a pas échappé à ces critiques et pourtant, lorsque le président réélu pour un second mandat le 24 avril est apparu, la solennité du cérémonial a rappelé à tous qu’il s’agissait bien là d’un moment important de la vie démocratique et politique du pays, d’un moment d’unité, d’un moment de réconciliation, d’un moment républicain.

Car, pour reprendre la théorie de l’historien allemand Ernst Kantorowicz sur les deux corps du roi, il y a en Emmanuel Macron deux personnes. D’abord, l’homme politique qui va conduire au nom des Français, avec son gouvernement, les affaires du pays pendant cinq ans selon des choix qui lui sont propres, dans le respect de la constitution. Et puis il y a le chef de l’État qui incarne à travers sa personne les valeurs de la République, la liberté, l’égalité, la fraternité, la laïcité, le respect de l’État de droit et de nos institutions et, au-delà, la prééminence des droits de l’Homme nés de la Révolution de 1789 et des valeurs démocratiques et humanistes qui puisent leurs racines dans les Lumières. Comme ses prédécesseurs avant lui – dont deux étaient présents hier à l’Elysée, Nicolas Sarkozy et François Hollande – Emmanuel Macron en est le dépositaire légitime qui doit être reconnu comme tel. En 2027, il transmettra cette charge à son successeur qui, quel que soit son bord politique, devra lui aussi assurer cette permanence de la République.

Dans son premier discours de « nouveau président » pour un « nouveau mandat », Emmanuel Macron a d’ailleurs rappelé combien ses prérogatives l’obligent devant les Français, d’abord parce qu’il a été élu pour la deuxième fois contre l’extrême droite grâce à un Front républicain, ensuite parce que le contexte international met à l’épreuve la solidité des démocraties, de notre démocratie. « Du retour de la guerre en Europe à la pandémie en passant par l’urgence écologique […] rarement notre monde et notre pays n’avaient été confrontés à une telle conjonction de défis », a estimé Emmanuel Macron en promettant « de servir » et en faisant le « serment de léguer une planète plus vivable » et « une France plus forte ».

Après le temps suspendu de l’investiture commence désormais pour Emmanuel Macron le temps de l’action. Il a cinq ans pour honorer la République et son serment.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du dimanche 8 mai 2022)

Les messages du 9 mai

putin

Au 72e jour ce vendredi de l’ « opération militaire spéciale » censée « libérer » les Ukrainiens du Donbass et au-delà, et « dénazifier » un pays prétendument aux mains de dirigeants corrompus, force est de constater que rien ne s’est passé comme prévu pour Vladimir Poutine. Cette « opération » qui devait lui permettre de s’emparer du pays en quelques jours et installer à sa tête un régime fantoche à sa botte, s’est au contraire enlisée, bloquée par l’incroyable résistance du peuple ukrainien et les ratés logistiques humiliants d’une armée russe pourtant bien plus nombreuse et bien plus puissante.

Elle s’est aussi révélée totalement contreproductive pour le maître du Kremlin : non seulement cette invasion a fait émerger chez les Ukrainiens un puissant sentiment patriotique, scellé autour de leur président-courage Volodymyr Zelensky, mais elle a aussi réveillé l’Europe, désormais convaincue de la nécessité d’une défense commune, ragaillardi l’Otan, dont Emmanuel Macron avait acté la « mort cérébrale » et que la Finlande et la Suède veulent rejoindre, et suscité la solidarité et l’indignation du monde face aux crimes de guerre russes. À ce fiasco s’ajoutent la mise au ban de la Russie de nombreuses instances internationales et des sanctions économiques et financières qui, si elles n’ont pas encore porté tous leurs effets, pourraient être implacables dès que l’Europe mettra en œuvre un réel embargo sur ses importations de gaz et de pétrole russes.

Dans une telle situation, n’importe quel dirigeant s’assoirait à la table des négociations pour arrêter la guerre et rechercher le chemin d’un compromis. Pour Vladimir Poutine – qui, depuis son arrivée au pouvoir, a fait de l’exacerbation du sentiment national de la Grande Russie sa marque de fabrique – il ne saurait en être question. Impossible de perdre la face, pas question de céder à la communauté internationale, quitte à travestir la réalité dans une fuite en avant dont personne ne sait réellement jusqu’où elle ira.

À trois jours de la date commémorative de la victoire de la Russie sur l’Allemagne nazie, Vladimir Poutine entend faire du 9-Mai une démonstration de force en faisant défiler à Moscou les armes sophistiquées et pour certaines nucléaires dont dispose l’armée russe et qu’il menace d’utiliser contre les pays – États-Unis en tête – qui aident l’Ukraine. Quel message va délivrer Vladimir Poutine lors de cette cérémonie ? Va-t-il célébrer la victoire de la prise de Marioupol, la « libération » du Donbass ? Ou alors va-t-il officiellement déclarer la guerre à l’Ukraine qui, de facto, deviendrait une guerre mondiale ?

À ce message guerrier du 9-Mai qui viendra de la Place rouge, l’Europe doit opposer un autre message, un message de paix. Car ce 9-Mai est la Journée de l’Europe qui célèbre la « déclaration Schuman » du 9 mai 1950, l’acte de naissance de l’Union européenne qui n’a jamais été autant d’actualité. « L’Europe n’a pas été faite, nous avons eu la guerre », rappelait alors le diplomate français, donnant un conseil qui, aujourd’hui que l’Europe est faite, devrait inspirer voire obliger nos dirigeants : « la paix mondiale ne saurait être sauvegardée sans des efforts créateurs à la mesure des dangers qui la menacent ».

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 6 mai 2022)

Urgence

maison

C’est peu dire que la question du logement a été la grande oubliée de la campagne présidentielle. Les candidats avaient bien passé un « grand oral » devant l’Alliance pour le logement, qui réunit France urbaine, l’USH, la Fondation Abbé-Pierre, la Fédération Française du Bâtiment et Intercommunalités de France, pour décliner leurs propositions, mais ce thème s’est retrouvé dépassé par celui du pouvoir d’achat. Début mars, le logement était d’ailleurs en queue de peloton des 15 priorités des Français listées par l’institut Elabe, cité par seulement 8 % d’entre eux, loin derrière le pouvoir d’achat (50 %) ou la santé (41 %). Pour autant, dans le détail, l’enquête montrait que le logement – 3e poste de dépenses des foyers – est une préoccupation fortement corrélée au pouvoir d’achat et que 48 % des Français se disaient prêts à augmenter leur budget logement s’ils le pouvaient.

C’est que la crise Covid a bouleversé le rapport des Français au logement. Ceux qui se sont retrouvés confinés dans de petits appartements dans les grandes villes ont commencé à rêver d’ailleurs, s’imaginant locataires et de plus en plus propriétaires d’un logement plus spacieux avec, pourquoi pas, un jardin, dans un environnement plus préservé où les trajets domicile-travail sont moins longs.

Ce rêve de devenir propriétaire se cogne aujourd’hui à une réalité implacable qui voit l’obtention d’un crédit être de plus en plus complexe. L’incertitude de l’évolution de l’économie impactée par la guerre en Ukraine, la hausse des taux et le durcissement des critères des banques douchent les espoirs de beaucoup de Français. Les banques ont, en effet, rehaussé l’apport que doivent mettre sur la table les emprunteurs, et elles prennent en compte la hausse du coût de l’énergie et des matériaux qui impactent le « reste à vivre » (ce qu’il reste pour vivre après le paiement des crédits) des candidats emprunteurs. Résultat, des dossiers qui seraient passés il y a quelques mois sont désormais refusés.

À cette situation s’ajoutent les difficultés et les défis du marché immobilier français : répondre aux besoins en logements en en construisant et en en rénovant davantage et réussir la transition écologique du bâtiment. Durant la campagne, Emmanuel Macron ne s’est pas déclaré en faveur de « la propriété pour tous » mais plutôt d’un logement pour tous, ce qui peut passer par être locataire du parc social, du parc privé ou propriétaire pour ceux qui le souhaitent et le peuvent. Le chef de l’État réélu place son action pour le logement sous le signe de la continuité par rapport à son premier mandat. Mais les professionnels de l’immobilier et les associations réclament plus. À l’heure où se forme un nouveau gouvernement, un vrai ministère de la Ville ou de l’Habitat paraît plus qu’indispensable, urgent.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 5 mai 2022)

Tambouille électorale

assemblee

« La société politique contemporaine : une machine à désespérer les hommes » se lamentait Albert Camus. Et il est vrai que depuis le second tour de l’élection présidentielle qui a vu la victoire d’Emmanuel Macron face à la candidate d’extrême droite, Marine Le Pen, grâce à un Front républicain, la vie politique a replongé dans ce qu’elle a de moins noble : la tambouille électorale. De gauche à droite, de la majorité présidentielle sortante à l’extrême droite, pas une famille politique ne se déchire pour savoir le nombre de circonscriptions qu’il faut attribuer à telle ou telle de ses sensibilités, le ralliement qu’il faut récompenser ou la trahison qu’il faut punir, le nombre d’élus escomptés avec le financement public qui y est attaché pour cinq ans et qui conditionne la survie de certains (le PS et les Républicains) ou encore les postes ministériels espérés, qui doivent respecter des équilibres byzantins…

Chaque soubresaut, chaque rumeur, chaque fuite involontaire ou sciemment organisée, ou, pire, chaque silence, déclenche ou alimente depuis le 24 avril vitupérations, insultes, oukases ou improbables rabibochages… Et déjà, alors que le second quinquennat d’Emmanuel Macron n’a pas encore officiellement commencé, certains pensent au coup d’après, l’élection présidentielle de 2027… Pas sûr que les Français, dont l’abstention massive à l’élection présidentielle a illustré la méfiance que leur inspire la politique, s’y retrouvent et vont se réconcilier de sitôt avec la chose publique.

Et pourtant, derrière les stratégies électorales, entre chausse-trappes et jeu de billard à trois bandes, derrière cette tambouille finalement très humaine et pas plus opaque qu’autrefois, il y a bien LA politique, celle des idées, qui n’ont pas suffisamment été explicitées lors de la campagne présidentielle. Pour la gauche, la question est de savoir s’il peut y avoir une union, comme en 1981 ou en 1997, en dépit de divergences profondes sur certains thèmes, mais qui permettrait à chaque formation d’exister au plan national, de pousser des idées communes à tous et peut-être même de gouverner. Pour la droite il s’agit surtout de survivre pour espérer se réinventer : un chemin existe-t-il encore entre le macronisme et la droite nationaliste identitaire ? Pour l’extrême droite, l’union des droites prônée par Eric Zemmour n’est-elle qu’un concept flou face à la dédiabolisation en trompe-l’œil d’un Rassemblement national qui se heurte à un plafond de verre – mais pour combien de temps ?

Et pour la majorité présidentielle, suspendue aux décisions léonines du Président, la question est de savoir quel sens va donner Emmanuel Macron à son second quinquennat : continuer à réformer sabre au clair sans se soucier des corps intermédiaires ou apaiser – réparer presque – un pays fracturé comme jamais entre villes et ruralité, jeunes et vieux, catégories populaires et aisées ?

Ces élections législatives qui doivent donner 577 députés à la Nation sont précédées de jeux d’appareils et d’alliances passionnants pour les uns, exaspérants voire désespérants pour les autres. Mais il s’agit aussi d’un moment démocratique pour le pays qui ne saurait être une formalité et qu’il ne faut pas rater.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 4 mai 2022)

L'équation de Matignon

Matignon

Lorsqu’Emmanuel Macron a été élu en 2017 sur le mantra du « en même temps », le jeune président « et de droite et de gauche » avait devant lui un vaste champ des possibles. Ne disposant pas de compagnons de route qui l’auraient accompagné pendant des décennies comme ce fut le cas pour tous ses prédécesseurs, Emmanuel Macron, libre et disruptif, surprit son monde en choisissant un parfait inconnu du grand public : le maire Les Républicains du Havre, Edouard Philippe. Trois ans plus tard, pour impulser un nouveau souffle censé incarner l’après-Covid et surtout pour stopper l’insolente popularité d’Edouard Philippe qui dépassait la sienne, Emmanuel Macron a encore une fois surpris tout le monde en choisissant, en juillet 2020, l’exact contraire de son Premier ministre : Jean Castex, certes haut fonctionnaire efficace connaissant les arcanes du pouvoir sur le bout des doigts, mais surtout élu local de droite madré à l’accent chantant.

Jamais deux sans trois et Emmanuel Macron, qui travaille depuis le lendemain de sa réélection à la constitution du premier gouvernement de son second quinquennat, devrait, une fois encore, surprendre les Français. Le Président, qui n’aime rien tant qu’être là où on ne l’attend pas, doit d’ailleurs s’amuser de l’agitation politico-médiatique qui, depuis dimanche 24 avril, se perd en pronostics pour savoir qui ira à Matignon. Au gré de ses déplacements, Emmanuel Macron distille avec gourmandise quelques indices sur les caractéristiques du profil recherché, « attaché à la question sociale, à la question environnementale et à la question productive », avant de brouiller les pistes en rappelant que « Jean Castex venait de la droite. Il a mené une des politiques les plus sociales des dernières décennies »…

Mais le portait chinois que dessine le Président et qui s’apparente pour tous les prétendants rêvant du poste à un supplice chinois – qui est aussi imposé aux Français – masque un véritable casse-tête. Après cinq ans de pouvoir, des crises majeures qui ne sont pas encore terminées et un pays fracturé comme jamais avec un niveau de défiance envers la politique rarement atteint, l’équation de Matignon est plus complexe que jamais pour un Président qui rechigne à déléguer. Le futur locataire de Matignon devra être une personnalité à la fois capable d’incarner la « nouvelle méthode » de gouvernance promise par Emmanuel Macron, être suffisamment consensuelle et rassembleuse pour apaiser le pays, douée d’une vraie capacité d’écoute pour les Français, les corps intermédiaires et les élus locaux, maîtriser tous les dossiers, mais aussi être le chef d’une majorité présidentielle qui pourrait être aussi diverse que pléthorique. Et surtout, le Premier ministre doit avoir la totale confiance du Président et ne pas lui faire de l’ombre… On comprend dès lors que trouver la perle rare relève du défi.

Il y a en revanche un élément qu’Emmanuel Macron pourrait privilégier : nommer une femme à Matignon. Même s’il souhaite privilégier avant tout les compétences, le Président, qui s’y était dit favorable, ne peut pas ignorer que l’idée fait son chemin dans l’opinion. Une génération après Edith Cresson, il est effectivement plus que temps de franchir le cap.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 2 mai 2022)