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Éditos

Le choix des mots

  

Bayrou

François Bayrou, professeur agrégé de lettres classiques, ancien ministre de l’Éducation nationale, biographe passionné d’Histoire, a trop d’expérience politique pour ignorer que le choix des mots est essentiel et que, comme le disait Albert Camus, « mal nommer les choses c’est participer au malheur du monde ».

Lundi soir sur LCI, en reprenant l’expression « submersion » migratoire – fut-elle assortie d’un « sentiment » – sans distinguer d’ailleurs étrangers en situation régulière et immigrés en situation irrégulière, le Premier ministre, lesté de quarante ans de vie politique, ne pouvait ignorer que celle-ci était consubstantielle à l’extrême droite, employée dès 1986 par Jean-Marie Le Pen, et devenue depuis un marqueur indélébile du discours du Front puis du Rassemblement national. Le vice-président du RN Sébastien Chenu ne cachait d’ailleurs pas sa satisfaction, fanfaronnant que son parti « a gagné depuis très longtemps la bataille idéologique » sur l’immigration.

François Bayrou, qui n’a accordé que deux longues interviews télévisées depuis sa nomination, aurait pu plaider la maladresse et précisé ses propos qui ont causé un tollé à gauche mais aussi au sein même d’une partie de la macronie. Le Premier ministre a préféré assumer mardi à l’Assemblée nationale en évoquant la situation à Mayotte mais pas seulement. Il a légèrement rectifié ses propos hier au Sénat, conscient que les socialistes en faisaient un préalable à la reprise des négociations budgétaires auxquelles ils avaient suspendu leur participation.

Orgueil mal placé ou coup de billard à trois bandes pour mettre la pression sur le PS avec lequel un accord de non-censure s’esquissait et rassurer un Rassemblement national qui semblait pourtant hors du jeu et sans stratégie ? Mystère. Avec cette déclaration intempestive qu’on n’attendait pas de celui qui s’était montré critique sur la dernière loi immigration, François Bayrou a pris le risque de se faire censurer au moment même où il semblait trouver ce chemin de crête que le Savoyard Michel Barnier n’a jamais su dessiner…

Mais au-delà, l’emploi de cette expression en dit long sur la dérive à droite du discours politique ces dernières années, qui n’a cessé d’élargir la fenêtre d’Overton. Ce concept, imaginé par le politologue américain Joseph P. Overton, désigne l’ensemble des idées et des discours considérés comme acceptables dans une société à un moment donné. La taille de la fenêtre évolue avec le temps et certaines idées extrêmes, autrefois jugées inacceptables par l’opinion publique, peuvent devenir acceptables sous l’action notamment des politiques et des médias. C’est peu dire que ces dernières années, l’extrême droite identitaire a tout fait pour élargir la fenêtre à ses thèmes fétiches, bien aidée par la caisse de résonance des réseaux sociaux et par certains médias, au premier rang desquels ceux du groupe Bolloré.

Cette droitisation du discours confine même à une forme de trumpisation de la vie politique lorsque des personnalités de premier plan sombrent dans la post-vérité, c’est-à-dire des mensonges. On a vu récemment l’ancien député centriste Jean-Louis Bourlanges refuser sur France 5 de reconnaître que le NFP était la coalition qui était arrivée en tête des législatives, ce qui est factuellement incontestable. On a vu tout récemment dans Complément d’enquête sur France 2 Bruno Retailleau, ministre de l’Intérieur, estimer que « la réalité » contestait les études montrant « l’absence d’impact de l’immigration sur la délinquance ».

« Les préjugés sont nourris par le réel », a même cru bon de rajouter François Bayrou, alors que le réel est l’antidote des préjugés. Le Premier ministre a repris ses esprits, hier au Sénat, en reconnaissant sans se dédire que « les mots sont un piège. » Il était temps d’admettre sa faute pour que le piège… de la censure ne finisse pas par se refermer sur lui.

(Editorial publié dans La Dépêche du jeudi 30 janvier 2025)

 

"Retex" sur le Covid

virus

Dans le monde de l’entreprise, le « Retex » est un processus devenu très courant. Retex comme « retour d’expérience » est une démarche d’analyse rétrospective d’une situation, d’un événement ou d’un projet afin d’identifier les points forts et les points faibles, les réussites et les échecs, le tout pour en tirer des enseignements afin d’améliorer les pratiques futures et surtout éviter de reproduire les mêmes erreurs. On aurait pu penser qu’Emmanuel Macron et ses gouvernements, si sensibles au management moderne des entreprises, se seraient précipités pour faire un Retex de leur gestion de la pandémie de Covid-19. Las ! Il n’en a rien été et, aux yeux du chef de l’État, de ses conseillers et de ses anciens ministres, la France ne s’en est finalement pas si mal sortie.

Mais cette absence de Retex s’explique aussi et peut-être surtout par le déni dans lequel les acteurs du dossier se sont enferrés pour ne pas reconnaître que des erreurs ont bel et bien été commises au premier rang desquelles un mensonge aux Français sur l’état du stock de masques et leur utilité face au coronavirus ou l’organisation des élections municipales en pleine propagation du SARS-Cov-2. Que l’ancienne ministre de la Santé Agnès Buzyn et l’ex-Premier ministre Edouard Philippe aient échappé à un procès devant la Cour de justice de la République pour répondre de leur gestion de l’épidémie est une chose ; il n’en reste pas moins qu’ils ont pris des décisions contestables, dont l’historique a été minutieusement reconstitué dans le dossier d’instruction. En se plongeant dans ses centaines de pages, Gérard Davet et Fabrice Lhomme rendent d’une part hommage au colossal travail des juges mais aussi rétablissent la vérité auxquelles les Français ont droit et notamment les familles des quelque 170 000 victimes du Covid.

Espérons que leur livre « Retex » soit, en tout cas, utile à tous, car le Covid-19 – qui perdure toujours dans le monde faut-il le rappeler – n’est hélas pas la dernière épidémie que nous aurons à affronter. En juillet dernier, Yuen Kwok-yung, éminent chercheur et médecin hongkongais qui a combattu les virus les plus dangereux, avertissait qu’une nouvelle pandémie était selon lui inévitable et pourrait causer des dégâts bien plus graves que le Covid-19. Alors que les dirigeants mondiaux sont occupés par des questions « d’intérêt national ou régional », M. Yuen estime que l’évolution rapide du climat et les maladies infectieuses émergentes devraient être une priorité absolue.

Depuis 2021, sous l’égide de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), un traité international sur la prévention des pandémies est pourtant en préparation. Mais la tâche est ardue car les questions soulevées, qui doivent tenir compte justement des erreurs commises avec le Covid, sont complexes. Elles touchent à la souveraineté des États, au nécessaire partage de l’information, à la coopération logistique et scientifique, à la propriété intellectuelle des brevets et des vaccins, et bien sûr aux financements nécessaires. Concilier autant d’intérêts souvent frontalement contradictoires relève de la gageure et le traité n’est pas encore signé en dépit de nombreux progrès dans la recherche et la coopération.

De surcroît, le front mondial uni qui devrait prévaloir pour se préparer aux futures pandémies se lézarde avec les décisions irréfléchies de certains pays qui pensent faire mieux tous seuls, comme les États-Unis de Donald Trump qui s’apprêtent à quitter l’OMS. Un mauvais coup pour la santé mondiale.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 27 janvier 2025)

Au défi du climat

inondations

Le système assurantiel français, autrefois pilier de résilience, vacille sous les assauts du changement climatique. Entre hausse vertigineuse des primes et multiplication des catastrophes naturelles, collectivités locales et citoyens peinent de plus en plus à se protéger. Une situation critique qui nous oblige à repenser profondément notre rapport à l’assurance et à l’adaptation climatique.

Les chiffres de France Assureurs, dans leur rapport « Pour une France assurable » publié en mars dernier, sont accablants : 6 milliards d’euros par an en moyenne de sinistralité climatique sur les quatre dernières années, un montant 18 % supérieur aux prévisions établies pour 2050… et nous n’en sommes qu’en 2025. L’accélération du dérèglement climatique dépasse les scénarios les plus pessimistes, et le modèle assurantiel peine à encaisser le choc. Face à cela, les assureurs n’ont d’autre choix que d’augmenter les primes. Cette hausse, estimée entre 130 et 200 % d’ici 2050, rend l’assurance de plus en plus inaccessible. Le cercle vicieux est enclenché : les catastrophes se multiplient, les primes s’envolent, et un nombre croissant de Français et de collectivités sont exclus de la protection assurantielle.

Le régime d’indemnisation des catastrophes naturelles (Cat-Nat), symbole de solidarité nationale depuis 1982, montre aujourd’hui ses limites. Alors qu’il offrait jusqu’à présent une couverture large et équitable, certains réassureurs se retirent d’un marché jugé trop risqué, fragilisant un système pourtant essentiel. L’État est bien conscient de l’urgence. Le troisième Plan National d’Adaptation au Changement Climatique (PNACC 3), suspendu temporairement avec la dissolution, a esquissé des pistes pour maintenir des offres accessibles sur tout le territoire et éviter le retrait des zones à risques. Dès 2025, par exemple, le fonds Barnier, dédié à la prévention, sera renforcé à hauteur de 300 millions d’euros. Si cette mesure est un pas dans la bonne direction, elle reste insuffisante face à l’ampleur des besoins. Un observatoire de l’assurance des risques climatiques doit également voir le jour pour améliorer la transparence et suivre les évolutions du marché. Louable, cette initiative ne suffira toutefois pas à résoudre les tensions croissantes d’un modèle conçu pour un monde plus stable.

Sécheresses à répétition, inondations spectaculaires, tempêtes dévastatrices : ces phénomènes sont devenus la nouvelle norme. Notre système, bâti pour des aléas ponctuels et prévisibles, n’est clairement plus adapté à un environnement chaotique. Il faut imaginer une réponse globale et audacieuse : renforcer la prévention, imposer des normes de construction plus strictes, inciter financièrement l’adaptation des logements et mieux informer la population.

Mais cela ne suffira pas. C’est tout notre modèle de développement qu’il faut réinventer. Urbanisme, construction, agriculture : chaque secteur doit intégrer les risques climatiques dans ses pratiques. Les innovations, comme l’intelligence artificielle, pourraient jouer un rôle clé, notamment en optimisant la modélisation des risques et en permettant une tarification plus juste. Au-delà des outils techniques, c’est un changement de paradigme qui s’impose : passer d’une logique de réparation à une logique d’anticipation et de résilience. Cela nécessite des investissements massifs dans les infrastructures, les écosystèmes et les bâtiments pour mieux absorber les chocs. Le défi est immense, mais il est vital.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 25 janvier 2025)

Besoin de justice

  

agriculteur

Il y a un an, la colère paysanne née sur les terres d’Occitanie était bouleversée par le drame terrible du destin brisé d’une famille. À Pamiers, sur l’un de ces barrages érigés par les agriculteurs qui n’en pouvaient plus des difficultés auxquelles ils étaient confrontés, une mère et sa fille, Alexandra et Camille, perdaient la vie le 23 janvier 2024, fauchées au petit matin par un chauffard qui avait forcé le barrage pourtant dûment signalé. À la colère se sont ainsi ajoutés une immense émotion, ressentie par tous les Français, et un vif sentiment d’injustice face à un drame qui n’aurait jamais dû avoir lieu.

Un an plus tard et alors que va s’ouvrir le procès du chauffard, Jean-Michel Sonac, mari et père des victimes, témoigne dans nos colonnes de son chagrin, évidemment incommensurable, mais aussi de sa colère, intacte, et de sa détermination à obtenir justice. Justice pour Alexandra et Camille bien sûr, mais aussi peut-être justice pour les agriculteurs qui, depuis début 2024, attendent toujours de voir se concrétiser pleinement toutes les promesses annoncées alors par le Premier ministre de l’époque, Gabriel Attal, qui les avaient formulées devant les caméras dans la cour de la ferme de Jérôme Bayle, l’initiateur du mouvement agricole historique.

Car depuis un an, le dossier agricole semble faire du sur-place, sans cesse ballotté par le calendrier politique. La dissolution-surprise imposée par Emmanuel Macron au soir des élections européennes le 9 juin, puis l’absence d’un gouvernement effectif pendant la longue parenthèse estivale des Jeux olympiques et paralympiques – parenthèse plutôt désenchantée pour le monde paysan –, puis la censure du gouvernement de Michel Barnier le 5 décembre : autant d’événements qui ont retardé l’examen de la loi agricole et le bon suivi des mesures promises. Si on ajoute à cela les rivalités syndicales à l’heure des élections professionnelles entre la FNSEA et les Jeunes agriculteurs – alliance majoritaire – la Coordination rurale qui muscle sa radicalité et ses ambitions et la Confédération paysanne ; si l’on ajoute la détestable expression d’un agent de l’Office français de la biodiversité comparant les agriculteurs à des dealers, on comprend qu’un an après leur mouvement, les paysans – et notamment les plus petits – soient toujours à cran, avec l’impression que rien n’avance, que les difficultés de janvier 2024 sont finalement peu ou prou les mêmes que celles de janvier 2025, en dépit des propos rassurants de François Bayrou ou de la ministre Annie Genevard.

« Il ne faut pas qu’elles soient parties pour rien », nous confie avec émotion et dignité Jean-Michel Sonac en évoquant les décès de son épouse et de sa fille. L’agriculteur, qui a tenu grâce à une remarquable solidarité de ses pairs, au soutien de ses proches et à la passion du métier qui l’habite et qu’il a transmise à son autre fille, est aujourd’hui le visage d’une agriculture française qui attend du respect et de réelles perspectives, et enfin un vrai passage des paroles politiques aux actes.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 23 janvier 2025)

 

Charlie Hebdo : il y a dix ans, le choc de l’attentat, la France debout face au terrorisme et à la haine

 

Charlie

Il y a dix ans, le 7 janvier 2015, la France entrait dans un terrible tunnel d’attentats terroristes qui voulaient abattre votre démocratie, notre mode de vie, notre liberté de penser, de croire ou de ne pas croire, notre façon de vivre ensemble, nous tous, citoyens libres et égaux depuis la Révolution de 1789. Les terroristes de Daech ne seront pas parvenus à leurs fins parce qu’ils ont trouvé face à eux un peuple qui s’est levé, immensément résilient, soutenu par des pays du monde entier, prêts à résister à ses côtés face à l’obscurantisme.

Cette force-là, les Français ne la percevaient peut-être pas encore en eux, en ce 7 janvier 2015, lorsque les notifications sur leurs smartphones, puis les flashs spéciaux des radios et des chaînes d’information en continu ont raconté l’impensable. La rédaction de Charlie Hebdo, l’impertinent hebdomadaire satirique, venait d’être attaquée dans ses locaux de la rue Nicolas Appert dans le 11e arrondissement de Paris.

Une rédaction décimée

Des djihadistes, tout de noir vêtu et armés de Kalachnikov, pénètrent d’abord au numéro 6, mais ce n’est pas la bonne adresse. Visé par des menaces récurrentes depuis la publication de caricatures du prophète Mahomet, dessinées par Charb, Charlie Hebdo craignait pour sa sécurité et ses locaux étaient quasi-secrets avec porte blindée et protection policière renforcée… Menaçant un employé voisin, les frères Chérif et Saïd Kouachi finissent par pénétrer au numéro 10. Dans le hall de l’immeuble, ils tuent un agent de maintenance, Frédéric Boisseau, puis forcent la dessinatrice Coco à ouvrir la porte de la rédaction.

Débarquant en pleine réunion, aux cris d’« Allahu Akbar », les terroristes abattent 10 personnes. Michel Renaud, invité de passage et le policier Franck Brinsolaro chargé de la sécurité rapprochée de Charb, puis les membres de la rédaction : Cabu, Charb, Tignous, Honoré, Wolinski, Bernard Maris, Mustapha Ourrad et Elsa Cayat. Après cinq minutes de fusillade, Chérif et Saïd Kouachi s’enfuient, déjouent les barrages de police et abattent Ahmed Merabet, l’un des deux policiers qui tenta de les désarmer. À l’issue de cette journée ayant fait 12 morts et 11 blessés, François Hollande annonce que le plan Vigipirate « Alerte attentat » est déclenché dans toute l’Île-de-France.

Mais la haine terroriste se poursuit le lendemain. Alors que l’attention est rivée sur le drame qui a frappé Charlie Hebdo, Amedy Coulibaly tue une policière, Clarissa Jean-Philippe, à Montrouge puis prend en otage personnel et clients de la supérette Hyper cacher de la Porte de Vincennes et tue quatre personnes de confession juive, Yohan Cohen, Yoav Hattab, Philippe Braham et François-Michel Saada. Coulibaly est abattu lors de l’assaut du RAID et de la BRI.

Au Nord de Paris, les frères Kouachi continuent leur périple et trouvent refuge dans une imprimerie dont ils prennent en otage le gérant avant de le libérer. Un salarié de l’entreprise, resté caché dans les locaux, parvient à communiquer de précieuses informations au GIGN, qui reçoit le feu vert de François Hollande pour donner l’assaut et abattre les terroristes après des heures de tractations infructueuses.

L’union nationale autour de « Je suis Charlie »

Trente ans après les attentats qui, de la rue des Rosiers à la rue de Renness, avaient éprouvé le pays, la France est à nouveau touchée au cœur par le terrorisme. Un terrorisme qui choisit ses cibles : des journalistes, des Juifs, des policiers. Le choc est d’autant plus immense que chacun peut ressentir presque personnellement la perte des victimes, tant Cabu ou Wolinski étaient connus et appréciés par plusieurs générations.

Les Français découvrent aussi le procureur François Molins, dont la droiture, le sang froid, les explications précises délivrées de sa voix chaude ont rassuré les Français et empêché emballement médiatique et panique générale. La France, menacée à de nombreuses reprises pour ses opérations extérieures en Afrique et au Moyen-Orient par Al-Qaïda ou Daech, mesure en tout cas combien la menace terroriste peut se concrétiser sur son sol mais aussi combien, derrière ces assassinats, se joue aussi autre chose, de l’ordre du symbole et des valeurs au fondement de la République.

L’heure est à l’union nationale et les Français, instinctivement, charnellement, spontanément l’ont compris. Cette unité après laquelle on court souvent se construit cette fois de façon naturelle par des rassemblements de Français partout en France, qui, stylos et crayons en main, disent non au terrorisme et veulent défendre la liberté d’expression et la liberté de critiquer les religions.

Un slogan apparaît alors et se répand partout : « Je suis Charlie » en lettres blanches sur fond noir. Un cri du cœur, un signe de ralliement qui va dépasser nos frontières, repris dans les rédactions de journaux du monde entier comme par leurs lecteurs. Ce qui s’est passé en France devient alors un fait majeur international, qui interpelle le monde entier, car le monde entier est menacé par le terrorisme.

Le monde auprès d’un peuple debout

Et le monde entier va se retrouver à Paris le 11 janvier pour une marche républicaine, silencieuse, solennelle, poignante. Au milieu des Français venus en masse dans les rues de la capitale et alors que des centaines de rassemblements sont organisés dans tout le pays depuis la veille, François Hollande fend la foule avec à ses côtés des dizaines de chefs d’État et de gouvernement, d’Angela Merkel à Benyamin Netanyahou, de Mahmoud Abbas à David Cameron, de Macky Sall à Ibrahim Boubacar Keïta, tous venus témoigner de leur solidarité et de leur volonté de lutter contre le terrorisme.

Dix ans plus tard on mesure combien cette marche fut historique, dix ans plus on constate aussi combien « Je suis Charlie » s’est émoussé face aux assauts de la désinformation manipulée sur les réseaux sociaux, face aux débats haineux exacerbés par certains médias, face à la polarisation de la société excitée par les populistes de tous poils.

Mais dix ans après Charlie – puis le Bataclan et Nice – demeure l’idée que face à la barbarie, face à l’intolérance, face à l’obscurantisme religieux, en France, héritier de Voltaire et des Lumières, de Jean Jaurès et de Jean Moulin, existera toujours un peuple debout.

L'obsession présidentielle

 

elysee

Ne demandez pas à Laurent Wauquiez, Gabriel Attal ou Jean-Luc Mélenchon s’ils pensent à la présidentielle en se rasant le matin ou si Marine Le Pen fait de même en se maquillant, la question, jadis posée à Nicolas Sarkozy lorsqu’il était vibrionnant ministre de l’Intérieur de Jacques Chirac, est aujourd’hui totalement superflue. Car les ténors politiques – même les plus improbables – ne pensent déjà qu’à la prochaine élection présidentielle, qu’elle se déroule dans le calendrier prévu en 2027 ou qu’elle soit anticipée si par extraordinaire Emmanuel Macron décidait de démissionner – ce qu’il a assuré ne pas vouloir faire.

Depuis l’élection du président de la République au suffrage universel direct, décidée par référendum en 1962 par la volonté du général De Gaulle, et plus encore depuis le passage en 2000 du septennat au quinquennat avec l’inversion du calendrier – législatives en second – l’élection présidentielle est devenue l’élection qui commande tout, la clé de voûte de la vie politique. Au point que les élections locales – municipales, cantonales et régionales – se sont transformées en élections intermédiaires – sortes de Midterm américaines – dont les résultats sont analysés à l’aune du soutien ou du rejet de l’hôte de l’Elysée qu’elles signifieraient. Si l’on ajoute l’extrême centralisation et la verticalité de l’exercice du pouvoir, on obtient une démocratie française dominée, écrasée par l’élection suprême.

La dissolution-surprise de l’été dernier aurait pu changer la donne en permettant à la France de renouer avec un parlementarisme qui est la norme chez nos voisins. Las ! Dans une Assemblée il est vrai éclatée en trois blocs qui ne veulent pas se parler, ce sont davantage les ambitions présidentielles à plusieurs bandes des ténors qui pèsent, davantage que la recherche exigeante et complexe d’une coalition gouvernementale au service désintéressé de l’intérêt général. Les négociations tortueuses pour constituer les gouvernements Barnier puis Bayrou l’ont parfaitement montré, certains ministres étant choisis ou évincés en fonction des stratégies cryptiques des présidentiables en puissance.

Les Français en ont d’ailleurs pris acte et beaucoup ne votent plus que pour la présidentielle, attendant qu’un homme providentiel apparaisse pour régler tout seul les problèmes du pays… avant de le vouer aux gémonies quelques mois après son élection en constatant qu’il ne peut évidemment pas tout.

À cheval entre un régime présidentiel à l’américaine, tempéré par un Congrès puissant, et un régime parlementaire entravé par la seule volonté du Président qui chapeaute tout, la France peine parfois à avancer au point que certains appellent à passer de la plastique et robuste Ve République à une VIe République plus moderne. Le passage au scrutin proportionnel pourrait-il être la clé ? François Bayrou et d’autres de tous bords en sont convaincus. Mais cela supposerait de nouer des alliances avant les élections sur un programme clair et de sortir des ambitions personnelles et de cette indépassable obsession présidentielle.

(Editorial publié dans La Dépêche du Dimanche du 5 janvier 2025)

Premier de cordée

 

bayrou

Après la censure du gouvernement de Michel Barnier, le plus bref de la Ve République – 91 jours ! – la nomination à Matignon de François Bayrou apparaissait comme plus solide que celle de l’ex-négociateur de l’Union européenne pour le Brexit. Les deux hommes ont certes le même âge, sont de la même génération et ont même appartenu aux Rénovateurs de la droite et du centre dans les années 90. Mais là où la nomination du LR Michel Barnier était le fruit d’un fragile compromis entre les partis présidentiels et Les Républicains qui faisait pencher bien trop à droite le gouvernement, celle de François Bayrou semblait ramener le barycentre gouvernemental davantage vers le centre, et donc à même de nouer plus facilement un dialogue avec la gauche de l’hémicycle.

Le maire de Pau, principal allié d’Emmanuel Macron qui lui doit une large part de sa victoire en 2017, paraissait d’ailleurs se préparer depuis des années à Matignon, mettant en avant ses compétences et son expérience politiques à chaque remaniement, en vain jusqu’à présent. Face aux tergiversations et à la procrastination du Président, Bayrou semblait même avoir, cette fois, tapé du poing sur la table et forcé son destin en tordant le bras au Président pour obtenir enfin Matignon. Centriste devenu central, il passait finalement pour être le seul capable de se faire entendre de la tumultueuse Assemblée, dialoguer avec le RN tout en le tenant à distance, négocier la bienveillance d’une partie de la gauche et dominer les ambitions des Attal, Wauquiez et consorts.

On allait donc voir ce qu’on allait voir… Et puis on a vu… On a vu un Premier ministre préférer aller en jet assister à un conseil municipal de sa ville plutôt que de se rendre à la réunion de crise sur Mayotte dévastée par un cyclone ; on a vu un Premier ministre mal à l’aise pour répondre seul aux questions des députés. Erreur de communication ? Voire. On a vu surtout un François Bayrou incapable d’envoyer des signaux vers la gauche sur la très contestée réforme des retraites là où les socialistes proposaient de renoncer à l’abrogation pure et simple pour un gel et la recherche d’autres pistes de financements. Même la taxation des superdividendes, pourtant portée par ses troupes dans la précédente législature et qui pouvait constituer un pont avec la gauche, semblait ne plus plaire à François Bayrou.

À peine la constitution du gouvernement de « poids lourds » connue, on a aussi vu combien cette idée-là – des politiques madrés connus des Français – pouvait se retourner contre son initiateur, désormais pris en étau entre les débuts peu glorieux d’Elisabeth Borne à Mayotte et la rivalité grandissante des ambitieux Retailleau et Darmanin qui entendent bien jouer leur partition personnelle sans trop se préoccuper de solidarité gouvernementale.

Si l’on ajoute la « surveillance » qu’exerce toujours le RN – qui est parvenu à évincer Xavier Bertrand – et la volonté d’Emmanuel Macron de vouloir encore peser sur la législature en recourant à des référendums sur différents sujets – sans préciser lesquels – on peut légitimement se demander comment François Bayrou, lesté de tous ces handicaps va trouver la voie de passage pour gravir son Himalaya budgétaire et éviter une nouvelle censure.

À moins que ce premier de cordée pose un acte d’autorité et retrouve sa voix singulière. Réponse lors de son discours de politique générale le 14 janvier.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 3 janvier 2025)

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2025, ensemble

  

2025

Il y a un an nous commencions l’année 2024 avec l’intensification d’une nouvelle guerre au Proche-Orient, entre Israël et le Hamas. Avec celle, terrible, qui se déroule en Ukraine depuis bientôt trois ans, ces deux conflits, qui tous deux ont questionné autant nos valeurs démocratiques que notre conception de l’Homme et de ses Droits, ont bouleversé le monde. Dans cet Orient compliqué comme disait – déjà – De Gaulle, le conflit au Proche-Orient a impacté toute la région, rebattu la carte des alliances mondiale, entre l’Occident, le sud Global et la Russie et ses alliés, et conduit à ce qu’on n’imaginait pas : la chute – enfin ! – du régime de Bachar al-Assad en Syrie, cinquante ans d’une dictature sanglante et barbare.

À ces guerres-là s’ajoutent celles dont on parle peu, ces guerres oubliées en Somalie, au Yémen, en République démocratique du Congo. Mais aussi des guerres internes terribles car silencieuses contre les femmes en Iran, en Afghanistan. Guerres conventionnelles, de haute intensité avec de nouvelles armes comme les drones ou le recours à l’intelligence artificielle, mais aussi guerres hybrides où la manipulation de l’information et les opérations d’influence sur internet sont devenues la règle.

Cette activité numérique, bien peu modérée par des géants de la tech qui se prennent pour des États, a bouleversé de nombreux scrutins dans le monde, puisque l’an passé deux tiers des électeurs de la planète ont été appelés aux urnes, notamment aux États-Unis, en Inde, en Russie, en Grande Bretagne, dans l’Union européenne et en France avec une dissolution-surprise qui a créé un stupéfiant chaos politique. Des élections marquées par une nette poussée des populistes et des partis d’extrême droite, qui, tous, prônent la haine de l’étranger, le repli économique et politique, le retour aux valeurs les plus conservatrices – notamment sur les mœurs ou les droits des femmes – qui font régresser l’humanité.

Et pourtant, ce monde polarisé, divisé, où l’idéal démocratique est en recul partout, n’est pas une fatalité. L’espoir d’un monde meilleur, solidaire, fraternel continue de mobiliser des millions de personnes et trouve le moyen de s’exprimer. Les Jeux olympiques de Paris en ont été la belle illustration. Certains – et notamment en France – ne croyaient pas à la réussite de ces JO. Et pourtant, la magie a opéré sur le plan sportif et sur le plan humain. Sur la Seine, dans les stades, une même humanité a vibré de concert.

Le message des JO, parenthèse de bonheur, a été celui des possibles que voulait Pierre de Coubertin. Ensemble, on va plus loin. Ensemble, on pourra relever les défis de notre siècle, du réchauffement climatique aux crises migratoires et agricoles, de la santé aux nouvelles technologies. Des défis qui se jouent partout sur la planète comme au plus près de chez nous, dans nos villes et villages où se mobilisent tous les jours des citoyens avec des initiatives inspirantes, résilientes et efficaces.

C’est ce quotidien-là, du bout du monde au bout de la rue, que La Dépêche vous raconte depuis 1870 et continuera de le faire cette année avec la même passion.

(Éditorial publié dans La Dépêche du Midi du 1er janvier 2025)