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Éditos

Le temps de la justice

 

lyhanna

 

On sait que le temps judiciaire n’est pas le temps médiatique et encore moins celui des réseaux sociaux. Il est normal et sain que la justice avance selon ses règles, ses procédures complexes, avec rigueur et indépendance. C’est ce qui permet d’offrir aux justiciables comme aux victimes la garantie d’une justice impartiale. C’est cet État de droit que d’aucuns voudraient remettre en cause, comme c’est déjà le cas dans les dictatures où règnent l’arbitraire et la loi du talion.

Ceci étant posé, l’institution judiciaire, si elle est intangible, n’est pas intouchable. Elle peut être critiquée et les citoyens au nom desquels la justice est rendue ont le droit de lui demander des comptes sur son bon fonctionnement. Ainsi, l’une des critiques qui reviennent le plus souvent est la lenteur chronique du traitement des affaires. Une défaillance dont l’affaire de la petite Lyhanna offre aujourd’hui une illustration tragique.

Ces derniers jours, l’espoir de retrouver vivante la collégienne s’est doublé de la colère et de l’incompréhension générale lorsque l’on a appris que le principal suspect avait déjà fait l’objet de signalements pour comportements inappropriés avec des mineures et d’une plainte pour viol sur une enfant de 10 ans, déposée le 22 août 2025 à la brigade de gendarmerie de Plaisance-du-Touch. Comme l’agression dénoncée avait eu lieu à Montestruc-sur-Gers, où réside la famille de Lyhanna, le parquet de Toulouse a transféré le dossier au parquet d’Auch, qui n’a pu transmettre la plainte à la gendarmerie de Fleurance qu’en janvier. Depuis, aucune audition du suspect n’a eu lieu.

Le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, a annoncé mercredi diligenter, avec le garde des Sceaux, Gérald Darmanin, une enquête administrative sur d’éventuels "dysfonctionnements". Reste effectivement à déterminer si les délais observés dans le traitement de cette plainte ont pu empêcher une intervention plus rapide des autorités, qui aurait pu éviter le drame du Gers. Pour l’heure, le parquet et la gendarmerie semblent se murer dans le silence pour ne pas avoir à s’expliquer sur ce qui soulève de sérieuses interrogations sur le fonctionnement de la chaîne judiciaire.

Car au-delà du drame du Gers, cette affaire pose une question essentielle : celle de la capacité des institutions publiques à agir lorsque des signaux d’alerte existent déjà. Lorsqu’un drame survient, les citoyens attendent naturellement des responsables qu’ils expliquent ce qui n’a pas fonctionné et comment éviter qu’une telle tragédie se reproduise. Donner des moyens humains et financiers suffisants à la justice et aux enquêteurs est une évidence. Mais tout ne dépend pas des moyens. L’organisation des services, la circulation de l’information et le traitement des procédures méritent eux aussi d’être interrogés.

Dans une société où l’information circule en temps réel et où chaque événement est immédiatement commenté, l’institution judiciaire continue d’avancer au rythme de ses procédures. Un rythme parfois difficile à comprendre pour ceux qui attendent des réponses. Personne ne remet en cause les garanties de la procédure et personne ne réclame une justice expéditive. La justice a besoin de temps, certes, mais elle ne peut se permettre de donner le sentiment qu’elle en perd… Car la confiance en elle ne repose pas seulement sur l’indépendance des magistrats, mais aussi sur sa capacité à apporter des réponses dans un temps compatible avec les attentes légitimes des citoyens.

Une justice expéditive serait une menace pour l’État de droit. Mais une justice trop lente finit, elle aussi, par fragiliser la confiance qu’elle est censée protéger.

Philippe Rioux

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 5 juin 2026)

 

Nouvelle servitude volontaire

IA


Depuis l’arrivée d’outils comme ChatGPT, pas un secteur de la société n’a été épargné par l’irruption de l’intelligence artificielle et des bouleversements qu’elle provoque dans le monde du travail, dans notre vie quotidienne et bien sûr à l’école. Comme toute technologie émergente, les jeunes s’en sont très vite emparés, voyant là une façon bien pratique de déléguer leurs devoirs à l’IA. Il est vrai que ChatGPT, Claude, Gemini ou Mistral excellent dans le résumé ou la rédaction de textes. Et pour cause, rappelons que ces outils ont moins à voir avec une intelligence qu’avec de simples probabilités mathématiques. Derrière le mythe de l’intelligence artificielle se cache, en effet, une réalité plus prosaïque. Ces outils ne raisonnent pas ; ils calculent.

Entraînés sur de colossales bases de données – dont beaucoup ont été construites au mépris du droit d’auteur par le pillage de livres ou d’articles – les larges modèles de langage (LLM) sont ainsi capables de prédire quel est le meilleur mot qui doit suivre le précédent. Au final, et pour peu qu’on maîtrise l’art du prompt, l’IA peut fournir des textes pertinents, orthographiquement et grammaticalement corrects. Et au fur et à mesure de l’amélioration des outils des nouveaux géants du numérique, il devient de plus en plus difficile de déterminer si tel texte provient d’une IA ou de la seule réflexion d’un humain.

Pour l’école où se forgent l’esprit critique, l’apprentissage de l’écriture et la compréhension des grands textes, l’IA brouille les cartes, d’autant plus que 40 % de la note du baccalauréat provient du contrôle continu, donc de devoirs faits à la maison où l’élève peut à loisir utiliser l’IA. Seules la perspicacité et l’expérience des professeurs permettent encore de confondre les tricheurs, par exemple en leur demandant d’expliciter un concept ou une citation. Tâche difficile pour les élèves, car les IA inventent parfois de toutes pièces des citations inexistantes et assurent avec aplomb qu’elles ont été prononcées. C’est précisément là que réside la limite des IA que les élèves doivent apprendre à connaître et à maîtriser. Et pour cela, il faut avoir aiguisé son esprit critique, avoir appris à raisonner par soi-même plutôt qu’à attendre un texte craché par l’IA sans rien faire, et apprendre à écrire soi-même en y mettant sa patte, sa personnalité, autrement dit son humanité.

Car la question posée à l’école dépasse largement le cadre scolaire. Une génération habituée à déléguer sa rédaction à une machine risque demain de déléguer aussi son information, son jugement ou ses choix. À force de confier aux algorithmes le soin de penser à notre place, c’est notre autonomie intellectuelle qui pourrait progressivement s’éroder. Face à l’illusion de la facilité, il faut que les élèves se confrontent à la réalité de la complexité. En sachant exactement comment fonctionnent les IA, quels en sont les biais, les limites, les dérives, ce qu’on peut attendre et ne surtout pas attendre d’elles. Cette inquiétude dépasse d’ailleurs largement le monde éducatif.

Dans sa récente encyclique "Magnifica Humanitas", le pape Léon XIV met en garde contre une société où la technologie deviendrait une nouvelle "tour de Babel", dominée par la puissance, la surveillance et l’illusion de toute-puissance, et appelle à désarmer l’IA. Mais dans une société qui a déjà profondément adopté l’IA au point qu’on pourrait y voir une nouvelle servitude volontaire, ce n’est pas tant désarmer l’IA qu’il faut entreprendre, que d’armer intellectuellement ceux qui l’utilisent. Car la véritable bataille n’est sans doute pas technologique. Elle est éducative, culturelle et démocratique. Et l’école a là – si on lui en donne les moyens – un rôle majeur à jouer.

Philippe Rioux

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 3 juin 2026)