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Éditos

Clim : le faux débat

 

climatiseur

Vu du Japon, des États-Unis ou de la Corée du Sud, le débat pour ou contre la climatisation qui met la classe politique française en surchauffe doit paraître incompréhensible. Dans ces pays équipés à plus de 85 %, la réponse aux fortes chaleurs est simple : on installe massivement des climatiseurs sans trop se soucier de leur impact sur le climat. La climatisation n’est pourtant pas une solution neutre : elle accroît la consommation électrique et repose encore largement sur des fluides frigorigènes très émetteurs de gaz à effet de serre. Les émissions mondiales liées à la climatisation pourraient fortement augmenter d’ici 2050. Et le phénomène est entré dans un cercle vicieux : plus les vagues de chaleur s’intensifient, plus les équipements se multiplient, et plus la demande d’électricité et les émissions augmentent.

Mais ce défi mondial se heurte aux enjeux locaux. Face à des températures historiques, faut-il équiper systématiquement nos logements, nos écoles, nos hôpitaux, nos bureaux ? Oui, en partie. Car pour les publics les plus vulnérables – personnes âgées, jeunes enfants, malades – mais aussi pour certains métiers exercés dans des environnements confinés ou exposés à de fortes chaleurs, la climatisation peut sauver des vies. Mais peut-on laisser suffoquer les Français qui vivent dans des passoires thermiques ou des logements anciens conçus pour un climat qui n’existe plus ? Peut-on rester sourd aux alertes des enseignants sur l’état de leurs établissements, eux qui ne comptent parfois que sur le système D des parents et des élus locaux ?

Car entre la climatisation généralisée et l’inaction, il existe aussi d’autres réponses : végétaliser les villes, désimperméabiliser les sols, adapter l’architecture, développer les protections solaires ou accélérer l’isolation des bâtiments. La climatisation demande donc un débat nuancé qui prenne en compte à la fois les enjeux globaux du climat et les impératifs très concrets du quotidien des Français.

Mais depuis quelques jours, ce débat est simplifié et préempté par le Rassemblement national et La France insoumise qui en offrent chacun une caricature. Le parti d’extrême droite, qui a longtemps décrédibilisé les alertes climatiques du Giec avec un climatoscepticisme plus ou moins assumé, se pose désormais en champion de la lutte contre leurs conséquences. Le voilà promoteur d’un "plan 100 % rénov" visant à installer entre 30 et 40 millions de climatiseurs, sans rien dire de son financement, évidemment colossal. S’adapter à la chaleur sans compter plutôt que s’attaquer aux causes du réchauffement…

En face, Jean-Luc Mélenchon rétorque que "climatiser partout, ça veut dire augmenter les dégâts" et privilégie d’autres moyens de lutte contre la chaleur, tandis que Marine Tondelier reconnaît qu’"il y a des endroits où on ne peut plus se passer de climatisation". 

Entre ce tout ou rien, le gouvernement aurait pu recadrer le débat, l’élargir et y apporter de la nuance. Las ! Accusé d’impréparation face à la canicule, voire d’infantilisation des Français, l’exécutif est aussi renvoyé à ses propres contradictions entre la division par trois des montants du Fonds vert et la loi permettant de repousser de cinq ans la rénovation des passoires thermiques mises en location.

Au final, il serait temps de sortir des dogmes pour jouer sur les deux tableaux. D’un côté, soutenir la climatisation là où elle est indispensable, avec des appareils plus efficients, et privilégier des solutions alternatives lorsqu’elles sont possibles. De l’autre, engager enfin des plans massifs de rénovation énergétique et d’adaptation de nos villes au réchauffement climatique. Autrement dit, s’adapter et se transformer. Car face à un climat qui change, la vraie question n’est pas de choisir entre climatiser ou rénover. Elle est de savoir si la France veut enfin se préparer au monde qui vient plutôt que de continuer à débattre comme si celui d’hier existait encore.

Philippe Rioux

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 25 juin 2026)

L'urgence oubliée

 

canicule

Après l’alerte, le constat historique et l’esquisse d’une action, la classe politique va-t-elle s’enferrer dans le déni concernant la lutte contre le réchauffement climatique alors qu’il devrait conditionner toutes les grandes politiques de la nation ? L’alerte, c’était il y a bientôt un quart de siècle lorsque Jacques Chirac, au sommet de la Terre de Johannesburg en 2002, lançait "Notre maison brûle et nous regardons ailleurs". Le constat historique de ce réchauffement climatique aux conséquences déjà ravageuses, c’était en 2015, lorsque, sous la présidence française, le monde signait l’Accord de Paris sur le climat. L’esquisse d’une action, c’était en 2017 la promesse d’Emmanuel Macron – prenant le contrepied du climatosceptique Donald Trump – de "rendre notre planète plus grande" ("Make our planet great again") ; promesse qui s’est effilochée au fil des ans et des renoncements politiques et budgétaires. Et le déni, c’est peut-être aujourd’hui où l’on voit une classe politique qui, face à la seconde vague de chaleur précoce qui frappe la France en moins d’un mois, est, tel un lapin dans les phares d’une voiture, prise en flagrant délit d’impréparation et de manque de vision.

Ce ne sont pourtant pas les alertes qui ont manqué entre les rapports précis du Giec, les interpellations régulières d’experts et de scientifiques, d’associations et de citoyens. Tous tirent la sonnette d’alarme depuis des années sans que cela ne débouche sur des politiques à la hauteur, durables et financées. L’État impécunieux, mais toujours sensible aux lobbies qui défendent le statu quo et leur pré carré, est ainsi capable d’amputer le Fonds vert, pourtant essentiel à la transition énergétique. Le plus inquiétant est peut-être ailleurs. Le réchauffement climatique n’est plus une menace lointaine mais une réalité quotidienne. Il affecte déjà les récoltes, les ressources en eau, les infrastructures, les écoles, les hôpitaux ou encore le coût des assurances. Ce n’est plus seulement une question environnementale, c’est déjà une question agricole, sanitaire, énergétique, budgétaire et, demain, de sécurité civile.

Et face aux températures caniculaires et historiques que chacun subit cette semaine, la classe politique et notamment les candidats à l’Élysée naviguent entre silence, déni ou mesurettes. Pire, alors que le gouvernement est quasiment inaudible, le débat public semble se réduire à des oppositions caricaturales entre adaptation et sobriété, comme si la question climatique pouvait se résumer à un simple pour ou contre la climatisation. Aux Français de se débrouiller avec une bonne dose de système D – notamment dans les écoles – comme si cette vague de chaleur n’était pas si grave, juste un mauvais moment à passer… en attendant la suivante.

À moins d’un an de l’élection présidentielle, on attend mieux, que ce soit en termes d’adaptation, d’anticipation et de planification. Paradoxalement, plus le réchauffement climatique s’accélère, plus il semble disparaître des priorités du débat politique national. Les comportements et engagements individuels des Français sont évidemment importants mais face au tsunami socio-économique que provoque le réchauffement climatique, il faut avoir une réponse collective, une vision claire, un cap non pas pour le quinquennat 2027-2032 mais bien pour les 20 à 50 ans à venir. Car le climat n’est plus un sujet parmi d’autres : il est désormais la matrice à partir de laquelle devraient être pensées toutes les politiques publiques.

Philippe Rioux

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 23 juin 2026)

La facture de la guerre

 

supermarché

 

Cela fait longtemps que l'image du battement d'ailes d'un papillon à l'autre bout du monde qui a des conséquences à des milliers de kilomètres ne veut plus vraiment dire grand-chose tant l'économie s'est mondialisée. La guerre en Iran en est l'illustration, qui, à peine commencée fin février, a immédiatement eu un effet sur les prix à la pompe chez nous. L'arrêt de cette guerre entre les États-Unis et l'Iran, et donc la réouverture du détroit d'Ormuz, évite sans doute un choc énergétique de la même ampleur que celui observé au début de la guerre en Ukraine, mais cela ne va hélas pas permettre un retour à la normale avant plusieurs mois.

Une longue période au cours de laquelle l'économie mondiale sera en convalescence et, pour tout dire, au ralenti, avec la persistance des perturbations sur les chaînes d’approvisionnement et une croissance revue à la baisse. En Europe, elle devrait diminuer de 0,4 point, en 2026, à 0,8 %. L’économie française devrait, elle, traverser l’année 2026 avec une croissance atteignant 0,7 % en fin d’année au lieu de 0,9 % attendu. À cela s'ajoute le retour de l'inflation : en zone euro, elle a atteint 3,2 % sur un an en mai (2,4 % en France) et les salaires ne devraient progresser que de 2,6 % en 2026. Un cocktail qui a de quoi inquiéter les Français pour leur pouvoir d'achat.

Certes, les prochains mois devraient apporter quelques motifs de soulagement. La baisse du cours du pétrole amorcée après l'accord entre Washington et Téhéran devrait progressivement se traduire par une diminution des prix des carburants. Le gaz pourrait également suivre une trajectoire plus favorable, même si les destructions d'infrastructures au Qatar entretiennent encore des incertitudes. Quant à l'électricité, elle devrait rester relativement préservée des soubresauts géopolitiques.

Mais ce répit énergétique pourrait être rapidement effacé par un autre front : celui de l'alimentation. Car derrière les étiquettes encore stables dans les rayons se cache une réalité beaucoup moins rassurante. Les agriculteurs, les éleveurs et les industriels de l'agroalimentaire ont absorbé une partie du choc provoqué par l'envolée des coûts de transport et de production. Une situation qui ne pourra durer éternellement.

La pression monte déjà pour rouvrir les négociations commerciales entre industriels et distributeurs. Si elles devaient reprendre, comme beaucoup l'anticipent, les consommateurs risquent de voir réapparaître un scénario qu'ils connaissent trop bien : celui d'augmentations progressives mais continues sur les produits du quotidien.

Mais le problème n'est pas seulement économique. Il est psychologique. Après cinq années marquées par le Covid, la crise énergétique, l'inflation et les conflits internationaux, les Français apparaissent épuisés. Leur moral est au plus bas depuis plus de trois ans. Ils sont toujours plus nombreux à estimer que leur niveau de vie va se dégrader et toujours moins nombreux à considérer que le moment est venu de réaliser des achats importants.

C'est là tout le paradoxe de cette sortie de crise. Les indicateurs s'améliorent lentement, mais le sentiment de déclassement demeure. Et en politique, c'est souvent la perception qui l'emporte sur les statistiques.
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À moins d'un an de l'élection présidentielle, le pouvoir d'achat pourrait ainsi redevenir le sujet central du débat public. Immigration, sécurité, géopolitique ou transition écologique continueront d'occuper les plateaux de télévision. Mais au moment de voter, beaucoup de Français se poseront sans doute une question beaucoup plus simple : pourront-ils vivre mieux demain qu'aujourd'hui ? C'est souvent sur cette interrogation que se jouent les élections...

Philippe Rioux

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 22 juin 2026)

 

Hygiène numérique

 

cybder

 

Les analyses de vulnérabilités externes que La Dépêche et ITrust viennent de réaliser sur une soixantaine des principales entreprises régionales – dont plusieurs classées opérateurs d’importance vitale (OIV), c’est-à-dire dont l’État a jugé le fonctionnement indispensable à la vie de la nation – livrent un constat préoccupant : malgré des investissements croissants dans la cybersécurité, les failles les plus dangereuses restent souvent les plus banales.

Certes, notre étude ne consistait pas en un audit de sécurité interne de ces sociétés – qui peuvent sécuriser parfaitement leurs infrastructures – mais à mettre en évidence les éventuelles faiblesses que peuvent exploiter des cybercriminels lorsqu’ils observent depuis l’extérieur le "bâtiment" numérique de ces entreprises. Si une majorité d’entre elles reçoivent une bonne note, certaines présentent toutefois des vulnérabilités qui devraient être rapidement corrigées, notamment des configurations sur les certificats, le chiffrement ou la gestion des domaines de messagerie.

Le dernier "Panorama de la cybermenace" de l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI), publié en mars, ne dit d’ailleurs pas autre chose. La France dispose aujourd’hui de l’une des agences de cybersécurité les plus reconnues d’Europe, d’un écosystème d’entreprises innovantes et d’une doctrine de défense numérique mature. Pourtant, les attaques continuent de prospérer sur des failles connues et documentées depuis parfois plusieurs années. Ce rapport montre que la cybersécurité française souffre moins d’un manque de technologies que d’un problème de gestion des correctifs et des configurations. Le plus inquiétant est peut-être que les cybercriminels n’ont même plus besoin d’être particulièrement innovants.

Dans bien des cas, ils se contentent d’exploiter des vulnérabilités connues sur des équipements exposés à Internet, comme les pare-feu ou les VPN. Ils peuvent alors pénétrer dans les réseaux, voler des données, récupérer des identifiants ou déployer des rançongiciels. La cybersécurité repose donc d’abord sur une gestion rigoureuse des mises à jour et des accès. C’est en fait toute une cyber-hygiène numérique qui fait encore défaut dans les entreprises – comme chez les particuliers – et qui fait dire à l’ANSSI que "les vulnérabilités non corrigées demeurent le principal point faible".

Dès lors, au-delà de la sécurisation technique des équipements, c’est toute une culture numérique qu’il faut acquérir dans les entreprises comme chez les particuliers. Des gestes simples, des règles finalement peu contraignantes face aux risques encourus doivent être appris et ce, dès l’école, à l’image du brevet de sécurité routière. Depuis 2016, l’État a lancé Pix, un service en ligne qui permet d’évaluer, développer et certifier les compétences numériques de chacun tout au long de la vie. Mais qui le connaît vraiment ? L’opérateur Orange propose de son côté des ateliers de sensibilisation à la cybersécurité. Les banques ou les assurances multiplient également les messages de vigilance. Et en région, les centres de cybersécurité – Cyber’Occ en Occitanie – font un travail remarquable auprès des PME et des collectivités.

Pour rendre plus efficaces et mieux faire connaître toutes ces initiatives, il manque sans doute un point d’entrée mieux identifié et des campagnes de communication plus claires. Voilà un sujet dont devraient se saisir les candidats à la présidentielle qui aspirent à diriger notre société où le numérique est devenu essentiel. Car derrière les rançongiciels, les vols de données ou les fraudes en ligne se joue désormais une question plus fondamentale : notre capacité collective à vivre dans une société devenue massivement numérique. Une exigence de sécurité, mais aussi de citoyenneté.

Philippe Rioux

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 19 juin 2026)

 

Écouter les alertes

 

laboratoire

 
 

L'affaire du cadmium fait immanquablement penser à la fable de la grenouille qui, plongée dans un bain dont la température augmente progressivement, finit ébouillantée sans s'en rendre compte… De la même manière, nous nous habituons aux scandales sanitaires dont les premières alertes, pourtant, remontent parfois à des années sans qu'elles aient été suivies d'effet. De l'amiante au chlordécone, des pesticides aux PFAS, les exemples ne manquent pas.

Alors que les victimes du chlordécone seront indemnisées dans un an, sur le cadmium, les choses semblent aller plus vite. L'Assemblée nationale a largement adopté le 3 juin une proposition de loi écologiste visant à limiter l'exposition à ce métal lourd toxique omniprésent dans notre alimentation. Les députés ont suivi là les recommandations de l'Anses, qui indique qu'en 2025, près de la moitié de la population française présentait des expositions au cadmium dépassant les valeurs sanitaires de référence. Comme pour les néonicotinoïdes, le texte a donné lieu à de vifs débats entre impératifs sanitaires et compétitivité économique.

Mais il faut aussi se garder des raccourcis. Car si l'alerte sur le cadmium est sérieuse, la science ne dit pas encore tout ce que certains lui font dire. Oui, ce métal lourd s'accumule dans l'organisme pendant des décennies. Oui, il est reconnu comme cancérogène certain par les instances internationales. Oui encore, il est associé à des atteintes rénales, osseuses et cardiovasculaires. En revanche, les liens souvent avancés entre l'exposition alimentaire au cadmium et certaines pathologies, notamment le cancer du pancréas, demeurent à ce stade incomplets ou insuffisamment démontrés. Les chercheurs eux-mêmes appellent à la prudence.

Cette nuance est essentielle. Non pour minimiser le problème, mais au contraire pour renforcer la crédibilité de la parole scientifique. L'expérience des dernières décennies montre qu'une alerte exagérée finit toujours par nourrir la défiance, tandis qu'une alerte documentée, transparente et rigoureuse permet l'adhésion du plus grand nombre.

Pour autant, attendre la preuve absolue avant d'agir serait une erreur tout aussi grave. C'est précisément pour cela qu'existe le principe de précaution. Celui-ci ne consiste pas à céder à la peur, mais à prendre des mesures proportionnées lorsque des risques sérieux sont identifiés sans que toutes les incertitudes aient encore été levées. Si ce principe avait été appliqué avec davantage de constance, combien de drames sanitaires auraient pu être évités ? Combien d'années perdues dans les dossiers de l'amiante, du chlordécone ou de certains pesticides ?

Le débat sur le cadmium révèle surtout une difficulté récurrente de notre démocratie : arbitrer entre la protection de la santé publique, les contraintes économiques et le poids des intérêts organisés. Les industriels défendent leurs activités, les associations leurs causes, les élus leurs territoires. Plus que jamais, la décision publique doit s'appuyer sur une expertise indépendante et sur une information accessible à tous.

Car le cadmium n'est probablement qu'une étape supplémentaire dans une longue série d'alertes environnementales. Déjà, l'attention se porte sur la qualité de l'eau potable. Pesticides, PFAS, microplastiques : les médecins alertent désormais sur une contamination diffuse qui touche des millions de Français. Là encore, les risques exacts font débat, les seuils sont discutés, les connaissances évoluent.

Mais l'histoire récente nous enseigne une chose : le pire ennemi de la santé publique n'est pas l'incertitude scientifique. C'est l'opacité. Face aux inquiétudes légitimes des citoyens, la réponse ne peut être ni le déni, ni l'alarmisme, mais la transparence, l'information et l'indépendance. Car lorsqu'une société cesse d'écouter les alertes, même imparfaites, elle finit souvent par découvrir trop tard qu'elles avaient raison.

Philippe Rioux

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 17 juin 2026)

 
 

Une société de confiance ou de surveillance ?

 

surveillance

Une balise GPS accrochée à sa valise, au cartable de son enfant ou au collier de son chien, un smartphone ou une montre connectée dont on peut suivre en temps réel la géolocalisation : autant de technologies autrefois réservées à la police et qui sont aujourd’hui aussi accessibles que simples à mettre en place pour le grand public. À peine quelques euros suffisent pour se créer son propre système de surveillance, car c’est bien de cela dont il s’agit. Qui reprocherait à un parent de vouloir savoir si son enfant est bien arrivé à l’école ou à son activité sportive ? Personne. "C’est rassurant", martèlent-ils ; "on n’a rien à cacher", ajoutent les autres. Les mêmes ne trouveront sans doute rien à redire aux législations qui veulent généraliser la vidéosurveillance algorithmique et, demain, celle avec la reconnaissance faciale.

La praticité de ces technologies ne doit pourtant pas faire oublier leurs limites et leurs dangers. En premier lieu, cette géolocalisation n’est évidemment pas gratuite et toutes les données recueillies au fil des déplacements alimentent les bases de données des géants du web à des fins commerciales. Par ailleurs, ces bases de données sont exposées à des cyberattaques qui aspirent puis revendent ces précieuses informations. Et elles sont de plus en plus nombreuses, qui peuvent révéler, outre la géolocalisation, une orientation sexuelle ou politique, un état émotionnel, une situation financière ou encore certains problèmes de santé.

Ensuite, on peut s’enthousiasmer pour toutes ces technologies de surveillance parce que l’on vit aujourd’hui dans une démocratie. Mais l’histoire montre qu’aucun régime politique n’est immuable. Une technologie conçue pour le confort, la sécurité ou la tranquillité d’esprit peut toujours être détournée lorsque changent les circonstances politiques. On le voit aux États-Unis où la police de l’immigration, la controversée ICE, utilise largement ces technologies. Les données collectées aujourd’hui pour "la sécurité" peuvent être réutilisées demain à des fins politiques, administratives ou répressives.

Et puis il y a la question centrale que sous-tend cette surveillance permanente : est-ce vraiment la société dans laquelle nous voulons vivre ? "Prétendre que la vie privée n’est pas importante parce qu’on n’a rien à cacher revient à dire que la liberté d’expression n’est pas importante parce qu’on n’a rien à dire", résumait parfaitement Edward Snowden, le lanceur d’alerte qui a révélé en 2013 l’existence de plusieurs programmes de surveillance de masse américains et britanniques. De fait, le droit à la vie privée – des enfants comme des adultes – est essentiel pour se construire comme individu et constitue une question de dignité humaine. Par ailleurs, protéger sa vie privée, c’est aussi protéger celle de ses proches.

Le second point est celui soulevé par George Orwell dans son livre "1984". Même si l’on n’a "rien à cacher", savoir que l’on est surveillé pousse à modifier son comportement, à ne plus oser certaines pensées ou certaines actions. Ce conditionnement, cette autocensure que tous ceux qui ont vécu ou vivent sous une dictature connaissent bien, empêchent, d’évidence, l’être humain d’être pleinement lui-même, un citoyen libre et éclairé bénéficiant de son libre arbitre.

Le véritable enjeu n’est peut-être pas technologique mais culturel. Une société libre repose sur la confiance. Une société de surveillance repose sur la suspicion. À force de vouloir tout savoir des autres, nous risquons surtout d’oublier pourquoi nous avons besoin de liberté. Au final, la surveillance qui se développe chez les particuliers amène à se souvenir de Benjamin Franklin qui estimait qu’"un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre et finit par perdre les deux".

Philippe Rioux

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du dimanche 14 juin 2026)


Après Lyhanna

 

lyhanna

C’est une émotion nationale rare qui a étreint hier les parents de la petite Lyhanna dont les obsèques se sont déroulées à Fleurance, dans le Gers. Une émotion à la hauteur du drame qui secoue le pays depuis une semaine, celui-ci étant devenu le symbole majuscule des défaillances accumulées par la France dans le traitement des affaires de pédocriminalité.

Mais avant d’être un symbole, comme l’a si justement rappelé le maire de la commune, Grégory Bobbato, Lyhanna était une enfant de 11 ans, souriante et espiègle, qui avait la vie devant elle. Une collégienne qui a été arrachée à l’amour de ses parents et de son frère et à l’amitié de ses camarades. On ne peut que saluer la dignité de ce couple qui fait face à cette tragédie. Hier, beaucoup de Français ont pensé à eux et à Lyhanna. Parce que chacun a vu dans cette enfant de 11 ans un visage familier : celui d’une fille, d’une petite-fille, d’une sœur, d’une cousine ou d’une camarade de classe.

Cette émotion nationale appelle, d’évidence, une réponse nationale et une expression venant du plus haut sommet de l’État. Le silence et l’attentisme institutionnels ne sont plus tenables. Emmanuel Macron ne peut se contenter d’expliquer entre deux portes, au Monténégro, qu’il ne veut pas entendre parler d’un manque de moyens de la justice – pourtant patent –, comme il ne peut pas lancer aux Français en colère qui ont calmement manifesté devant les tribunaux du pays pour réclamer une action forte qu’"on ne répond pas à un drame par des cris". L’émotion d’hier devrait conduire le chef de l’État à prendre solennellement la parole pour s’associer à la peine de la famille et de la nation, mais aussi et surtout pour acter vraiment le moment de bascule que nous vivons et qui impose un changement radical et majeur dans la protection de l’enfance face aux pédocriminels comme dans la lutte contre les violences sexistes et sexuelles en général.

Un changement qu’il faut commencer dès maintenant et sans attendre alors que la confiance des Français dans la justice s’effondre. Car derrière l’affaire Lyhanna, c’est une question plus vaste qui surgit : que devient une démocratie lorsque ses citoyens doutent de la capacité de ses institutions à protéger les plus vulnérables ? Nul besoin d’un Grenelle de l’enfance ou d’une nouvelle convention citoyenne. Des solutions, préparées par des associations de victimes, des magistrats, des spécialistes réputés, des parlementaires engagés, sont déjà sur la table. Des recommandations ont été listées en 2023 dans le rapport de la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants. Et une proposition de loi intégrale transpartisane contre les violences sexuelles, signée par une centaine de députés de tous bords, n’attend que d’être discutée à l’Assemblée nationale.

Il n’est plus temps de tergiverser ou de procrastiner sur ce sujet dont l’ampleur se mesure chaque jour un peu plus. D’autres pays, comme l’Espagne, ont pris le problème à bras-le-corps, en ne mégotant pas sur les moyens financiers et humains qui aujourd’hui manquent à la justice et à la police françaises, et en trouvant les organisations les plus efficaces.

Lyhanna ne peut être qu’un prénom de plus à ajouter à la trop longue liste des enfants victimes d’abus et de crimes que la société n’a pas su protéger. Elle doit devenir ce point de rupture à partir duquel la France décide enfin de regarder cette réalité en face et d’engager des transformations profondes. Parce qu’au fond, une société ne se juge pas seulement à la richesse qu’elle produit ou à la puissance qu’elle affiche. Elle se juge d’abord à la manière dont elle protège ses enfants. Et sur ce point, la France n’a plus le droit d’échouer.

Philippe Rioux

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 13 juin 2026)

La liberté en jeu

 

Gleizes

Là où la diplomatie et le bras de fer politique ont jusqu’ici échoué, le sport peut-il réussir à faire libérer le journaliste français Christophe Gleizes, détenu en Algérie depuis le 29 mai 2025 ? On le souhaite ardemment. En attribuant à notre confrère l’accréditation numéro 00980549 lui permettant de couvrir tous les matches de la Coupe du monde de football qui a débuté hier aux États-Unis, au Mexique et au Canada, le président de la FIFA, Gianni Infantino, a incontestablement posé un geste fort lors de sa conférence de presse à Mexico avant le match d’ouverture de la compétition. « Il y a un siège libre, celui du journaliste français Christophe Gleizes, qui est le seul journaliste sportif emprisonné dans le monde », a rappelé le patron du football mondial, comme pour souligner que la fête du ballon rond ne pouvait être pleine et entière avec le journaliste de So Foot maintenu dans les geôles algériennes.

Abdelmadjid Tebboune, président d’une nation qui voue une véritable passion au football, sera-t-il sensible à cet appel ? On veut le croire car c’est désormais de lui seul que dépend le sort de Christophe Gleizes depuis le désistement de son pourvoi en cassation, acté par la justice algérienne le 3 juin. Son rejet ouvre en effet la voie à une grâce présidentielle qui paraît aujourd’hui plausible.

D’abord parce que les relations entre Paris et Alger semblent s’être quelque peu réchauffées. En quelques semaines, Gérald Darmanin, Laurent Nuñez puis Alice Rufo se sont rendus en Algérie tandis qu’Emmanuel Macron recevait discrètement à l’Élysée, le 2 juin, le ministre algérien de l’Intérieur. Un dialogue prudent, encore fragile, mais qui tranche avec les tensions des derniers mois.

Ensuite parce que l’intervention de Gianni Infantino, tiers extérieur au contentieux franco-algérien, rappelle celle du président allemand Frank-Walter Steinmeier. C’est à la demande de ce dernier que le président algérien avait consenti, le 12 novembre 2025, à gracier et libérer immédiatement l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal, détenu depuis près d’un an. Ce précédent démontre qu’Abdelmadjid Tebboune sait parfois saisir les occasions de décrispation diplomatique lorsqu’elles se présentent.

Enfin parce qu’avec la Coupe du monde, le motif même de l’incarcération de Christophe Gleizes, déjà contestable dès l’origine, apparaît plus fragile encore. Il faut rappeler que le journaliste a été arrêté puis condamné à sept ans de prison pour « apologie du terrorisme » et « possession de publications dans un but de propagande nuisant à l’intérêt national » alors qu’il réalisait un reportage à Tizi Ouzou sur le club de la JS Kabylie. Une condamnation que Reporters sans frontières qualifie de « peine la plus lourde infligée à un journaliste français pour avoir exercé son métier depuis plus de dix ans ».

Chacun a bien compris que ces sept années de prison ont peu à voir avec la réalité du travail journalistique et beaucoup avec les tensions qui empoisonnent depuis des décennies les relations entre la France et l’Algérie. Soixante-quatre ans après l’indépendance, la mémoire de la guerre d’Algérie continue de peser sur une relation bilatérale où chaque crise réactive les blessures du passé. Entre l’ancienne puissance coloniale et l’ancien département français devenu nation indépendante, les querelles mémorielles nourrissent régulièrement les affrontements diplomatiques. Elles ne manqueront d’ailleurs pas de ressurgir des deux côtés de la Méditerranée à l’approche de la campagne présidentielle française.

Libérer aujourd’hui Christophe Gleizes, ce ne serait ainsi pas seulement libérer un journaliste injustement emprisonné, ce serait aussi libérer enfin l’espoir jamais parachevé d’une vraie réconciliation entre la France et l’Algérie. « Le football unit le monde », affirme la FIFA. Encore faut-il que ce monde laisse les journalistes raconter son histoire en liberté.

Philippe Rioux

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 12 juin 2026)

Retraites : le défi démographique

  

retraites

On connaissait le poids des mots et le choc des photos. On peut y ajouter l’impact des chiffres. Et ceux qui seront sur la table jeudi sont de nature à bousculer les Français et tous ceux qui veulent recueillir leurs suffrages lors de la prochaine élection présidentielle. Ces projections portent sur la démographie française et le financement des retraites à l’horizon 2070.

Les premières viennent d’être présentées par l’Insee lundi. Oubliez la pyramide des âges que l’on apprend sur les bancs de l’école avec sa large base représentant les jeunes et son étroit sommet montrant les aînés. De pyramide, il n’est plus question, ou alors elle s’est quasiment inversée. "D’ici 2070, le nombre d’habitants de moins de 45 ans baisserait de 8,9 millions, tandis que celui des personnes âgées de 45 à 64 ans serait quasi stable et que celui de 65 ans ou plus augmenterait de 5,8 millions", explique l’Institut, qui ajoute que "la hausse du nombre de personnes âgées serait essentiellement portée par celle des 80 ans ou plus (+4,6 millions) et que le nombre de centenaires pourrait être multiplié par quatre". Le ratio entre actifs et retraités va se réduire comme peau de chagrin : on passerait d’un retraité pour deux actifs en 2040 à un pour 1,6 en 2070. Derrière ces projections apparaît également une réalité longtemps sous-estimée : la France ne vieillit pas seulement parce que l’on vit plus longtemps ; elle vieillit aussi parce que l’on fait moins d’enfants…

Les secondes données, qui ont largement fuité, sont celles que le Conseil d’orientation des retraites (COR) publiera jeudi prochain. Selon ce baromètre annuel, le déficit des retraites est désormais prévu à 2,4 % du PIB en 2070, contre 1,4 % dans le rapport de l’an dernier. La prévision de déficit à moyen terme – 2030 et 2045 – reste stable, à 0,2 % et 0,9 % du PIB. "Ces simulations ont une vocation exclusivement pédagogique et ne constituent en aucune manière des propositions de réforme", précise la version provisoire du rapport, qui avance toutefois qu’il faudrait augmenter l’âge moyen de départ pour atteindre "67,6 ans en 2070"… Comme l’an passé, les syndicats devraient dénoncer un rapport du COR "orienté" – le président du Conseil, Gilbert Cette, ayant été un soutien d’Emmanuel Macron en 2017. D’autres critiqueront une dramatisation excessive et contesteront l’idée qu’une solution seulement comptable puisse l'emporter sur la pénibilité, les carrières hachées et la santé au travail.

Reste que les chiffres de l’Insee et du COR nous placent collectivement au pied du mur. Depuis les années 1990, les réformes paramétriques du système de retraites, jouant sur l’âge de départ et la durée de cotisation, se sont enchaînées comme autant de rustines jugées injustes par une part croissante de la population sans jamais parvenir à clore durablement le débat. Toute la question est désormais de savoir comment adapter un système conçu pour une France jeune à un pays qui vieillit rapidement, tout en préservant la solidarité qui constitue l’un des piliers de notre modèle social.

Abandon d’un âge de départ, prise en compte de nouveaux critères de pénibilité, introduction d’une dose de capitalisation, recherche de nouveaux financements, mise à contribution des retraités les plus aisés, retour de l’idée d’une retraite à points, suppression ou maintien de régimes spéciaux pour certaines professions…

De multiples leviers sont activables, de nombreuses pistes sont possibles. La campagne présidentielle est à même d’ouvrir un débat sérieux sur les retraites, qui imaginerait non pas le système tel qu’il pourrait tenir le temps d’un quinquennat, mais bien celui qui permettra à une France inéluctablement plus âgée de préserver l’un des fondements de son pacte social.

Philippe Rioux

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 10 juin 2026)

 

Le temps de la justice

 

lyhanna

 

On sait que le temps judiciaire n’est pas le temps médiatique et encore moins celui des réseaux sociaux. Il est normal et sain que la justice avance selon ses règles, ses procédures complexes, avec rigueur et indépendance. C’est ce qui permet d’offrir aux justiciables comme aux victimes la garantie d’une justice impartiale. C’est cet État de droit que d’aucuns voudraient remettre en cause, comme c’est déjà le cas dans les dictatures où règnent l’arbitraire et la loi du talion.

Ceci étant posé, l’institution judiciaire, si elle est intangible, n’est pas intouchable. Elle peut être critiquée et les citoyens au nom desquels la justice est rendue ont le droit de lui demander des comptes sur son bon fonctionnement. Ainsi, l’une des critiques qui reviennent le plus souvent est la lenteur chronique du traitement des affaires. Une défaillance dont l’affaire de la petite Lyhanna offre aujourd’hui une illustration tragique.

Ces derniers jours, l’espoir de retrouver vivante la collégienne s’est doublé de la colère et de l’incompréhension générale lorsque l’on a appris que le principal suspect avait déjà fait l’objet de signalements pour comportements inappropriés avec des mineures et d’une plainte pour viol sur une enfant de 10 ans, déposée le 22 août 2025 à la brigade de gendarmerie de Plaisance-du-Touch. Comme l’agression dénoncée avait eu lieu à Montestruc-sur-Gers, où réside la famille de Lyhanna, le parquet de Toulouse a transféré le dossier au parquet d’Auch, qui n’a pu transmettre la plainte à la gendarmerie de Fleurance qu’en janvier. Depuis, aucune audition du suspect n’a eu lieu.

Le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, a annoncé mercredi diligenter, avec le garde des Sceaux, Gérald Darmanin, une enquête administrative sur d’éventuels "dysfonctionnements". Reste effectivement à déterminer si les délais observés dans le traitement de cette plainte ont pu empêcher une intervention plus rapide des autorités, qui aurait pu éviter le drame du Gers. Pour l’heure, le parquet et la gendarmerie semblent se murer dans le silence pour ne pas avoir à s’expliquer sur ce qui soulève de sérieuses interrogations sur le fonctionnement de la chaîne judiciaire.

Car au-delà du drame du Gers, cette affaire pose une question essentielle : celle de la capacité des institutions publiques à agir lorsque des signaux d’alerte existent déjà. Lorsqu’un drame survient, les citoyens attendent naturellement des responsables qu’ils expliquent ce qui n’a pas fonctionné et comment éviter qu’une telle tragédie se reproduise. Donner des moyens humains et financiers suffisants à la justice et aux enquêteurs est une évidence. Mais tout ne dépend pas des moyens. L’organisation des services, la circulation de l’information et le traitement des procédures méritent eux aussi d’être interrogés.

Dans une société où l’information circule en temps réel et où chaque événement est immédiatement commenté, l’institution judiciaire continue d’avancer au rythme de ses procédures. Un rythme parfois difficile à comprendre pour ceux qui attendent des réponses. Personne ne remet en cause les garanties de la procédure et personne ne réclame une justice expéditive. La justice a besoin de temps, certes, mais elle ne peut se permettre de donner le sentiment qu’elle en perd… Car la confiance en elle ne repose pas seulement sur l’indépendance des magistrats, mais aussi sur sa capacité à apporter des réponses dans un temps compatible avec les attentes légitimes des citoyens.

Une justice expéditive serait une menace pour l’État de droit. Mais une justice trop lente finit, elle aussi, par fragiliser la confiance qu’elle est censée protéger.

Philippe Rioux

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 5 juin 2026)

 

Nouvelle servitude volontaire

IA


Depuis l’arrivée d’outils comme ChatGPT, pas un secteur de la société n’a été épargné par l’irruption de l’intelligence artificielle et des bouleversements qu’elle provoque dans le monde du travail, dans notre vie quotidienne et bien sûr à l’école. Comme toute technologie émergente, les jeunes s’en sont très vite emparés, voyant là une façon bien pratique de déléguer leurs devoirs à l’IA. Il est vrai que ChatGPT, Claude, Gemini ou Mistral excellent dans le résumé ou la rédaction de textes. Et pour cause, rappelons que ces outils ont moins à voir avec une intelligence qu’avec de simples probabilités mathématiques. Derrière le mythe de l’intelligence artificielle se cache, en effet, une réalité plus prosaïque. Ces outils ne raisonnent pas ; ils calculent.

Entraînés sur de colossales bases de données – dont beaucoup ont été construites au mépris du droit d’auteur par le pillage de livres ou d’articles – les larges modèles de langage (LLM) sont ainsi capables de prédire quel est le meilleur mot qui doit suivre le précédent. Au final, et pour peu qu’on maîtrise l’art du prompt, l’IA peut fournir des textes pertinents, orthographiquement et grammaticalement corrects. Et au fur et à mesure de l’amélioration des outils des nouveaux géants du numérique, il devient de plus en plus difficile de déterminer si tel texte provient d’une IA ou de la seule réflexion d’un humain.

Pour l’école où se forgent l’esprit critique, l’apprentissage de l’écriture et la compréhension des grands textes, l’IA brouille les cartes, d’autant plus que 40 % de la note du baccalauréat provient du contrôle continu, donc de devoirs faits à la maison où l’élève peut à loisir utiliser l’IA. Seules la perspicacité et l’expérience des professeurs permettent encore de confondre les tricheurs, par exemple en leur demandant d’expliciter un concept ou une citation. Tâche difficile pour les élèves, car les IA inventent parfois de toutes pièces des citations inexistantes et assurent avec aplomb qu’elles ont été prononcées. C’est précisément là que réside la limite des IA que les élèves doivent apprendre à connaître et à maîtriser. Et pour cela, il faut avoir aiguisé son esprit critique, avoir appris à raisonner par soi-même plutôt qu’à attendre un texte craché par l’IA sans rien faire, et apprendre à écrire soi-même en y mettant sa patte, sa personnalité, autrement dit son humanité.

Car la question posée à l’école dépasse largement le cadre scolaire. Une génération habituée à déléguer sa rédaction à une machine risque demain de déléguer aussi son information, son jugement ou ses choix. À force de confier aux algorithmes le soin de penser à notre place, c’est notre autonomie intellectuelle qui pourrait progressivement s’éroder. Face à l’illusion de la facilité, il faut que les élèves se confrontent à la réalité de la complexité. En sachant exactement comment fonctionnent les IA, quels en sont les biais, les limites, les dérives, ce qu’on peut attendre et ne surtout pas attendre d’elles. Cette inquiétude dépasse d’ailleurs largement le monde éducatif.

Dans sa récente encyclique "Magnifica Humanitas", le pape Léon XIV met en garde contre une société où la technologie deviendrait une nouvelle "tour de Babel", dominée par la puissance, la surveillance et l’illusion de toute-puissance, et appelle à désarmer l’IA. Mais dans une société qui a déjà profondément adopté l’IA au point qu’on pourrait y voir une nouvelle servitude volontaire, ce n’est pas tant désarmer l’IA qu’il faut entreprendre, que d’armer intellectuellement ceux qui l’utilisent. Car la véritable bataille n’est sans doute pas technologique. Elle est éducative, culturelle et démocratique. Et l’école a là – si on lui en donne les moyens – un rôle majeur à jouer.

Philippe Rioux

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 3 juin 2026)