Nouvelle servitude volontaire
Depuis l’arrivée d’outils comme ChatGPT, pas un secteur de la société n’a été épargné par l’irruption de l’intelligence artificielle et des bouleversements qu’elle provoque dans le monde du travail, dans notre vie quotidienne et bien sûr à l’école. Comme toute technologie émergente, les jeunes s’en sont très vite emparés, voyant là une façon bien pratique de déléguer leurs devoirs à l’IA. Il est vrai que ChatGPT, Claude, Gemini ou Mistral excellent dans le résumé ou la rédaction de textes. Et pour cause, rappelons que ces outils ont moins à voir avec une intelligence qu’avec de simples probabilités mathématiques. Derrière le mythe de l’intelligence artificielle se cache, en effet, une réalité plus prosaïque. Ces outils ne raisonnent pas ; ils calculent.
Entraînés sur de colossales bases de données – dont beaucoup ont été construites au mépris du droit d’auteur par le pillage de livres ou d’articles – les larges modèles de langage (LLM) sont ainsi capables de prédire quel est le meilleur mot qui doit suivre le précédent. Au final, et pour peu qu’on maîtrise l’art du prompt, l’IA peut fournir des textes pertinents, orthographiquement et grammaticalement corrects. Et au fur et à mesure de l’amélioration des outils des nouveaux géants du numérique, il devient de plus en plus difficile de déterminer si tel texte provient d’une IA ou de la seule réflexion d’un humain.
Pour l’école où se forgent l’esprit critique, l’apprentissage de l’écriture et la compréhension des grands textes, l’IA brouille les cartes, d’autant plus que 40 % de la note du baccalauréat provient du contrôle continu, donc de devoirs faits à la maison où l’élève peut à loisir utiliser l’IA. Seules la perspicacité et l’expérience des professeurs permettent encore de confondre les tricheurs, par exemple en leur demandant d’expliciter un concept ou une citation. Tâche difficile pour les élèves, car les IA inventent parfois de toutes pièces des citations inexistantes et assurent avec aplomb qu’elles ont été prononcées. C’est précisément là que réside la limite des IA que les élèves doivent apprendre à connaître et à maîtriser. Et pour cela, il faut avoir aiguisé son esprit critique, avoir appris à raisonner par soi-même plutôt qu’à attendre un texte craché par l’IA sans rien faire, et apprendre à écrire soi-même en y mettant sa patte, sa personnalité, autrement dit son humanité.
Car la question posée à l’école dépasse largement le cadre scolaire. Une génération habituée à déléguer sa rédaction à une machine risque demain de déléguer aussi son information, son jugement ou ses choix. À force de confier aux algorithmes le soin de penser à notre place, c’est notre autonomie intellectuelle qui pourrait progressivement s’éroder. Face à l’illusion de la facilité, il faut que les élèves se confrontent à la réalité de la complexité. En sachant exactement comment fonctionnent les IA, quels en sont les biais, les limites, les dérives, ce qu’on peut attendre et ne surtout pas attendre d’elles. Cette inquiétude dépasse d’ailleurs largement le monde éducatif.
Dans sa récente encyclique "Magnifica Humanitas", le pape Léon XIV met en garde contre une société où la technologie deviendrait une nouvelle "tour de Babel", dominée par la puissance, la surveillance et l’illusion de toute-puissance, et appelle à désarmer l’IA. Mais dans une société qui a déjà profondément adopté l’IA au point qu’on pourrait y voir une nouvelle servitude volontaire, ce n’est pas tant désarmer l’IA qu’il faut entreprendre, que d’armer intellectuellement ceux qui l’utilisent. Car la véritable bataille n’est sans doute pas technologique. Elle est éducative, culturelle et démocratique. Et l’école a là – si on lui en donne les moyens – un rôle majeur à jouer.
Philippe Rioux
(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 3 juin 2026)