Technomedia

Numérique · médias · sciences · intelligence artificielle

Éditos

Clim : le faux débat

 

climatiseur

Vu du Japon, des États-Unis ou de la Corée du Sud, le débat pour ou contre la climatisation qui met la classe politique française en surchauffe doit paraître incompréhensible. Dans ces pays équipés à plus de 85 %, la réponse aux fortes chaleurs est simple : on installe massivement des climatiseurs sans trop se soucier de leur impact sur le climat. La climatisation n’est pourtant pas une solution neutre : elle accroît la consommation électrique et repose encore largement sur des fluides frigorigènes très émetteurs de gaz à effet de serre. Les émissions mondiales liées à la climatisation pourraient fortement augmenter d’ici 2050. Et le phénomène est entré dans un cercle vicieux : plus les vagues de chaleur s’intensifient, plus les équipements se multiplient, et plus la demande d’électricité et les émissions augmentent.

Mais ce défi mondial se heurte aux enjeux locaux. Face à des températures historiques, faut-il équiper systématiquement nos logements, nos écoles, nos hôpitaux, nos bureaux ? Oui, en partie. Car pour les publics les plus vulnérables – personnes âgées, jeunes enfants, malades – mais aussi pour certains métiers exercés dans des environnements confinés ou exposés à de fortes chaleurs, la climatisation peut sauver des vies. Mais peut-on laisser suffoquer les Français qui vivent dans des passoires thermiques ou des logements anciens conçus pour un climat qui n’existe plus ? Peut-on rester sourd aux alertes des enseignants sur l’état de leurs établissements, eux qui ne comptent parfois que sur le système D des parents et des élus locaux ?

Car entre la climatisation généralisée et l’inaction, il existe aussi d’autres réponses : végétaliser les villes, désimperméabiliser les sols, adapter l’architecture, développer les protections solaires ou accélérer l’isolation des bâtiments. La climatisation demande donc un débat nuancé qui prenne en compte à la fois les enjeux globaux du climat et les impératifs très concrets du quotidien des Français.

Mais depuis quelques jours, ce débat est simplifié et préempté par le Rassemblement national et La France insoumise qui en offrent chacun une caricature. Le parti d’extrême droite, qui a longtemps décrédibilisé les alertes climatiques du Giec avec un climatoscepticisme plus ou moins assumé, se pose désormais en champion de la lutte contre leurs conséquences. Le voilà promoteur d’un "plan 100 % rénov" visant à installer entre 30 et 40 millions de climatiseurs, sans rien dire de son financement, évidemment colossal. S’adapter à la chaleur sans compter plutôt que s’attaquer aux causes du réchauffement…

En face, Jean-Luc Mélenchon rétorque que "climatiser partout, ça veut dire augmenter les dégâts" et privilégie d’autres moyens de lutte contre la chaleur, tandis que Marine Tondelier reconnaît qu’"il y a des endroits où on ne peut plus se passer de climatisation". 

Entre ce tout ou rien, le gouvernement aurait pu recadrer le débat, l’élargir et y apporter de la nuance. Las ! Accusé d’impréparation face à la canicule, voire d’infantilisation des Français, l’exécutif est aussi renvoyé à ses propres contradictions entre la division par trois des montants du Fonds vert et la loi permettant de repousser de cinq ans la rénovation des passoires thermiques mises en location.

Au final, il serait temps de sortir des dogmes pour jouer sur les deux tableaux. D’un côté, soutenir la climatisation là où elle est indispensable, avec des appareils plus efficients, et privilégier des solutions alternatives lorsqu’elles sont possibles. De l’autre, engager enfin des plans massifs de rénovation énergétique et d’adaptation de nos villes au réchauffement climatique. Autrement dit, s’adapter et se transformer. Car face à un climat qui change, la vraie question n’est pas de choisir entre climatiser ou rénover. Elle est de savoir si la France veut enfin se préparer au monde qui vient plutôt que de continuer à débattre comme si celui d’hier existait encore.

Philippe Rioux

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 25 juin 2026)