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Éditos

Eldorado toxique

 

drogue

Lorsque l’on parle de trafic de stupéfiants dans le débat public, on se concentre souvent – et à raison – sur le cannabis et la cocaïne, dont les saisies ont bondi de 49 % en 2025, tant ces produits structurent une large part du narcotrafic en France et des violences qui l’accompagnent. Mais cette focale, devenue réflexe médiatique et politique, finit aussi par masquer une mutation silencieuse du marché des drogues. Les autres types de produits devraient nous alerter tout autant, en particulier les drogues de synthèse. Une étude récente de l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT) rappelle que leur consommation a, elle aussi, bondi dans des proportions inquiétantes.

Selon les dernières estimations, les quantités consommées de MDMA/ecstasy atteignaient 65,6 millions de comprimés en 2023, soit une hausse de 480 % entre 2010 et 2023. Au chapitre des drogues de synthèse, le dernier bilan de la douane fait état en 2025 de 5,79 tonnes saisies (+ 88 %). Et dans le rapport sénatorial de 2024 sur le narcotrafic, ces substances apparaissent comme un « nouvel eldorado » pour les trafiquants. Elles sont beaucoup plus faciles à produire discrètement puisqu’elles ne nécessitent pas de surfaces de culture, et les réseaux criminels inondent régulièrement le marché de nouveaux produits : pas moins de 897 nouvelles substances répertoriées au niveau européen il y a deux ans. Autrement dit, une économie clandestine capable d’innover plus vite que les États ne légifèrent.

Lutter contre les drogues de synthèse est d’autant plus difficile, selon la douane, qu’elles brouillent les frontières entre produits licites et illicites et s’inscrivent dans une criminalité opportuniste qui détourne médicaments et produits de consommation courante, parfois en piégeant les consommateurs. Cette hybridation entre légal et illégal constitue l’un des défis majeurs des politiques publiques : elle rend le phénomène moins visible, donc moins prioritaire dans l’opinion. Pire, ces drogues s’entourent d’un imaginaire festif avec leurs comprimés colorés qui masque leur dangerosité. Derrière l’esthétique ludique se cache pourtant une logique industrielle et transnationale : précurseurs chimiques importés d’Asie, production mobile, diffusion via le numérique. Le narcotrafic de synthèse est moins territorial que celui du cannabis, mais souvent plus agile et plus difficile à démanteler.

Face à ce fléau, comme pour les autres drogues, la lutte passe par un volet répressif et un volet préventif. Pour le premier, une action ciblée est prévue contre les trafics en ligne et, au niveau européen, par le renforcement de la coopération sur les précurseurs chimiques indispensables à la fabrication des drogues de synthèse. Reste le volet préventif, qui mériterait une action beaucoup plus forte de l’État. En novembre, Emmanuel Macron fustigeait « les bourgeois des centres-villes qui financent les narcotrafiquants ». La formule frappe, mais elle simplifie, car la réalité est, qu’aujourd’hui, le trafic s’étend des métropoles aux territoires ruraux, et les consommateurs, loin d’un profil exclusivement urbain et aisé, viennent de toutes les catégories sociales.

À force de caricaturer le consommateur, on risque de rater la cible. À force de figer le narcotrafic dans des représentations anciennes, on sous-estime sa mutation. Avec les drogues de synthèse, le risque n’est plus seulement celui d’une économie parallèle violente : c’est celui d’une banalisation progressive, diffuse, qui installe ces produits dans le paysage social sans que la société mesure pleinement l’ampleur de la bascule.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 27 février 2026)

Le facteur humain

 

cyber

Un identifiant usurpé, un accès illégitime, et, en quelques semaines, les données de 1,2 million de comptes bancaires consultées dans le fichier Ficoba, au cœur même du ministère de l’Économie et des Finances, se retrouvent potentiellement dans la nature… Révélée cette semaine, l’affaire – stupéfiante – n’a rien d’un film d’espionnage. Pas de hackers cagoulés ni de serveurs sabotés ; seulement un mot de passe compromis et une chaîne de contrôle, d’évidence, défaillante. Dans la France numérique de 2026, la brèche la plus dangereuse reste souvent la plus banale : le facteur humain.

Le symbole est d’autant plus lourd que l’État, qui exige des entreprises et des citoyens une vigilance accrue, n’échappe visiblement pas aux failles qu’il dénonce. Cette fuite n’est, hélas, pas un accident isolé mais le symptôme d’une France devenue l’un des terrains de chasse privilégiés des cybercriminels. En 2025, plus de 40 millions de comptes liés à des Français ont, en effet, été compromis, plaçant notre pays au deuxième rang mondial. La densité des violations y est douze fois supérieure à la moyenne mondiale. Depuis vingt ans, plus de 664 millions de comptes ont fuité et les notifications de violations de données ont encore progressé de 20 % en 2024, avec un doublement des incidents massifs. À ce rythme, l’exception devient la norme et l’incident la routine…

La sophistication des attaques n’explique pas tout. Les failles sont connues : mots de passe réutilisés, accès trop larges, absence d’authentification forte, systèmes mal cloisonnés, etc. La CNIL estime que 15 à 20 % des incidents ont une origine interne, entre négligence et malveillance. L’hameçonnage prospère, l’intelligence artificielle perfectionne les usurpations, et l’erreur humaine devient clairement un multiplicateur de risques. Dans les administrations comme dans les entreprises, la cybersécurité reste aussi trop souvent perçue comme une contrainte technique plutôt que comme une culture à acquérir. Or une base de données mal protégée n’est pas un simple dysfonctionnement informatique : c’est une vulnérabilité démocratique.

Le gouvernement a récemment présenté une stratégie nationale de cybersécurité ; les grandes entreprises investissent ; la CNIL sanctionne davantage les sociétés trop négligentes, mais la doctrine demeure incomplète si elle ne s’accompagne pas d’un sursaut organisationnel et culturel. Authentification multifacteur généralisée, accès strictement limités, surveillance des journaux d’accès, mises à jour rigoureuses : ces règles relèvent du minimum vital. Elles doivent devenir la norme dans le public comme dans le privé, sans exception ni retard et devraient même être apprises dès l’école.

La cybersécurité ne se décrète pas seulement par circulaire ou par budget. Elle se pratique au quotidien. Apprendre à repérer un courriel suspect, à ne pas réutiliser ses mots de passe, à signaler une anomalie, relève désormais de l’hygiène civique et numérique. L’État doit sécuriser ses systèmes, les entreprises leurs données et les citoyens leurs usages. Car à l’ère des cyberattaques industrielles, la première ligne de défense n’est ni un logiciel ni un pare-feu, mais bien cette culture partagée de la vigilance.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du dimanche 22 février 2026)

Culture du risque

 

crue

 

Les crues qui frappent une large partie du pays depuis plusieurs jours ne sont pas seulement un épisode météo de plus, mais résonnent comme un avertissement pour agir et mieux préparer l’avenir. Dans l’immédiat, ces crues spectaculaires, « exceptionnelles » selon Météo-France et parfois historiques, sont un choc pour les territoires touchés. Pour les habitants évacués, les commerçants sinistrés, les agriculteurs et les élus locaux qui comptent les dégâts dans les champs et les rues, l’urgence est d’abord évidemment humaine : remettre debout ce qui peut l’être, relancer l’activité, rouvrir les écoles, les routes, les services publics, reconnecter les réseaux électriques et télécoms. La solidarité nationale doit jouer pleinement, rapidement, concrètement car, sans elle, la vie locale reste suspendue.

Ce temps de l’entraide ne doit pourtant pas faire oublier le temps de la réflexion sur cet épisode et sur la prévention qui reste à fortifier. La France dispose bien d’un cadre solide, avec des Plans de prévention des risques d’inondation (PPRI) couvrant des milliers de communes et qu’il faudra encore développer, mais la réalité climatique évolue plus vite que nos cartes et parfois nos projections. Les zones à risque se déplacent, s’étendent, se densifient sous l’effet du réchauffement du climat et du développement des activités humaines. Généraliser les PPRI là où ils manquent, affiner la cartographie des zones à risques, intégrer les nouveaux scénarios hydrologiques : ces chantiers restent à accélérer. Des initiatives existent, comme celles engagées sur le bassin Adour-Garonne en matière de surveillance, d’ouvrages et d’urbanisme adapté. Elles montrent qu’une action coordonnée est possible. Elles doivent désormais changer d’échelle.

Un autre signal d’alerte vient du front assurantiel. La multiplication des catastrophes fait grimper les primes et fragilise un modèle longtemps protecteur. Certaines collectivités peinent déjà à s’assurer, faute d’offres ou face à des tarifs devenus insoutenables. Le risque est double : voir des territoires mal couverts et des budgets locaux étranglés, au moment même où ils doivent investir massivement pour s’adapter. Cornélien… L’assurance, pilier de la résilience depuis des décennies – notamment avec le régime d’indemnisation des catastrophes naturelles (Cat-Nat), symbole de solidarité nationale depuis 1982 mais qui montre aujourd’hui ses limites – ne peut vaciller sans conséquence pour la continuité des services publics et l’équilibre des finances locales.

Au-delà des dispositifs techniques et financiers, c’est aussi une véritable culture du risque qu’il faut bâtir chez les Français. Savoir comment réagir à une alerte, connaître les bons gestes, accepter des règles d’urbanisme plus strictes, préparer les habitants comme les entreprises : cette pédagogie du réel est indispensable. Car les inondations, comme les sécheresses, ne sont plus des anomalies rares. Elles deviennent des rendez-vous réguliers avec notre vulnérabilité. À nous d’en faire aussi des rendez-vous avec la responsabilité collective. Entre solidarité immédiate et anticipation durable, c’est là que se joue la capacité du pays à encaisser les chocs sans perdre son équilibre.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 19 février 2026)

 

Remparts

 

maires

 

Plébiscités… et lessivés. Tel semble être le lot de beaucoup de maires. Plébiscités par les Français, incontestablement. Enquête après enquête, les citoyens ne cessent de dire leur attachement à leur maire, et par extension aux élus locaux. Le dernier baromètre de la confiance politique du CEVIPOF, publié la semaine dernière, montre une défiance record envers les partis et les élus nationaux… et un taux de confiance de 60 % pour les maires. Depuis 2009, ce taux n’est jamais descendu sous la barre des 50 %.

Sans doute parce que ces élus-là sont perçus comme plus proches du terrain ; parce que les Français peuvent les croiser dans leur ville ou leur village, à la boulangerie ou sur un marché ; parce que les réalisations votées en conseil municipal se voient bien plus concrètement qu’un projet de loi complexe voté à Paris ; parce que la mairie, enfin, est le lieu de la vie (administrative) quotidienne, entre déclarations de naissance, mariages, demandes de place en crèche ou en Ehpad. Toute cette proximité crée une relation singulière qui fait dire à beaucoup d’observateurs qu’un homme politique accompli ne saurait comprendre la France sans avoir été maire.

Mais beaucoup de maires sont aujourd’hui aussi lessivés. Lessivés parce que l’exercice du mandat – et particulièrement celui qui s’achève, entamé en plein Covid – est devenu plus complexe, plus difficile et se heurte aux exigences consuméristes d’une partie de la population qui, lorsqu’elle n’obtient pas ce qu’elle veut, verse dans la violence verbale et quelques fois physique. Les maires, et notamment ceux des petites communes, se dépensent sans compter pour de bien faibles indemnités. Disponibles quasiment 24 heures sur 24 toute l’année, ils en viennent parfois à sacrifier leur vie personnelle et familiale. De surcroît, l’évolution du fonctionnement du millefeuille administratif français fait que beaucoup de maires se sentent dépossédés de réels pouvoirs d’initiative et d’action.

Le poids écrasant de tout cela conduit certains à démissionner. Un phénomène qui s’est accentué selon une enquête du CEVIPOF parue en juin : le nombre de démissions de maires a ainsi atteint 2 189 départs volontaires entre 2020 et mars 2025, soit plus d’une démission par jour depuis le début du mandat municipal !

De quoi susciter l’inquiétude à l’approche des prochaines élections municipales pour trouver des candidats et des candidates dans certaines communes ? Pas encore, car une majorité de maires sortants décident de solliciter, malgré les difficultés, le renouvellement de leur mandat et des citoyens décident, parfois pour la première fois et après une longue réflexion, de se présenter, de s’engager, de porter des idées nouvelles, de faire campagne auprès de leurs concitoyens.

Cet engagement est le cœur battant de notre démocratie et, à l’heure où un vent mauvais souffle sur l’idéal démocratique partout dans le monde, il doit être préservé. De la même façon qu’il convient de mieux protéger les maires en leur donnant un statut de l’élu solide, car ils sont plus que jamais les fondations et les remparts de la République.

 

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 16 février 2026)

L'industrie de la vulnérabilité

gourou


Pierre Niney est convaincant en gourou sur grand écran. Une performance qui rappelle celle livrée par Tom Cruise haranguant les hommes perdus dans le film de Paul Thomas Anderson , « Magnolia », il y a déjà… vingt-sept ans. Autant dire que le coach qui promet la réussite, la guérison ou la virilité retrouvée n’est pas une nouveauté, mais, en un quart de siècle, il a, d’évidence, acquis un poids tel qu’il est devenu un symptôme de notre époque – avec son lot de dérives.

La Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) l’a ainsi constaté dans son dernier rapport publié en avril 2025 : les signalements pour dérives sectaires augmentent et le champ de la santé et du bien-être concentre désormais plus d’un tiers des alertes. Le coaching, jadis périphérique, s’est installé au cœur d’un marché qui mêle développement personnel, pseudo-thérapies et promesses de transformation. Dans ces espaces hybrides, la frontière entre accompagnement et emprise devient poreuse et le phénomène n’est plus ni marginal ni anecdotique.

Chercher une cause unique aux dérives du coaching serait pourtant une erreur d’analyse. Ni le Covid, ni le mouvement MeToo, ni le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche ne suffisent à expliquer cette prolifération. Tous ont, en revanche, joué un rôle d’accélérateur. La pandémie a créé un terrain fertile. Face à la solitude, à l’anxiété et à la défiance envers les institutions apparues durant la crise sanitaire, les gourous numériques ont prospéré, vendant routines et certitudes.

MeToo a permis la nécessaire et urgente libération de la parole des femmes victimes de viols, d’agressions sexuelles ou de discriminations, mais il a aussi déclenché un backlash dont certains influenceurs ont fait leur fonds de commerce pour transformer le malaise masculin en produit d’appel. Enfin, le retour de Trump à la Maison-Blanche l’an dernier a, lui, offert une visibilité nouvelle à tout un écosystème de coachs masculinistes – Andrew Tate, Nick Fuentes, podcasteurs « red pill », influenceurs crypto/fitness… – qui promettent aux jeunes hommes domination et réussite.

Mais l’histoire est plus ancienne. Depuis vingt ans, l’individualisation des problèmes sociaux alimente un marché du « mieux-être » où chacun doit se réparer seul. Aux hommes, la virilité performante ; aux femmes, l’injonction à l’équilibre, à la minceur ou à la maternité parfaite. À tous, la promesse d’une version optimisée de soi. Le coaching devient alors une véritable industrie de la vulnérabilité qui capte les fragilités et les convertit en abonnements, stages ou formations souvent coûteux.

Le danger n’est toutefois pas le conseil ni l’accompagnement lorsqu’ils sont exercés de manière professionnelle, mais la confusion des rôles, l’absence patente de régulation et la puissance des plateformes numériques qui, avec une modération très défaillante, transforment n’importe quel influenceur en guide existentiel. À force de chercher des réponses individuelles à des angoisses collectives, nos sociétés ouvrent ainsi un boulevard à des gourous contemporains. Le cinéma en fait de très bons films ; la Miviludes, de son côté, alerte. Entre les deux, une même question : qui prend soin, vraiment, de ceux qui cherchent un sens à leur vie ; et que fait la société pour les protéger des charlatans ?

(Editorial publié dans La Dépêcher du Midi du dimanche 15 février 2026)

Horizon 2027

 

medef

Il y a dans l’agitation actuelle du patronat français quelque chose d’un peu théâtral. À entendre le Medef, le Budget 2026 serait une trahison historique, la politique de l’offre un souvenir et l’exécutif – Emmanuel Macron le premier – un partenaire devenu infidèle. L’organisation patronale entend dès lors prendre les devants pour peser sur les débats de la présidentielle de 2027, promettant d’auditionner tous les candidats, y compris celui du Rassemblement national. L’intention est légitime mais la posture l’est moins lorsqu’elle se transforme en prétention à fixer seul le cap économique du pays. Le patronat n’est pas un contre-pouvoir illégitime, mais il n’est pas non plus un pouvoir constituant.

Il faut d’abord rappeler un fait simple : depuis 2017, le patronat a été le grand bénéficiaire des quinquennats d’Emmanuel Macron : baisse de l’impôt sur les sociétés, suppression de la CVAE engagée, réforme du marché du travail, allègement massif des charges, crédit d’impôt transformé en exonérations pérennes. Rares sont les périodes où les entreprises auront été autant soutenues par la puissance publique. Le budget 2026, adopté dans un contexte particulier de finances publiques dégradées et de majorité relative, a introduit quelques inflexions comme le maintien d’une surtaxe pour certaines grandes entreprises, des renoncements partiels sur la CVAE et des compromis sociaux. De quoi provoquer une crispation, c’est compréhensible, mais pas de quoi réécrire l’histoire. À l’heure où les comptes publics se dégradent, les entreprises ne peuvent s’exonérer totalement de l’effort collectif. Le redressement budgétaire suppose une contribution partagée, qui ne repose pas uniquement sur l’État et les ménages.

Si la brouille entre le Medef et l’exécutif est réelle, le divorce reste toutefois improbable. Le patronat cherche surtout une nouvelle « oreille bienveillante » à l’horizon 2027. C’est son rôle de faire du lobbying, de tester les candidats, de défendre ses propositions. La provocation du « CDI jeunes », qui ressuscite le spectre du CPE, illustre cette tentation de forcer le débat. L’idée hérisse les syndicats, inquiète l’opinion et braque une partie du monde politique et du gouvernement qui l’a rapidement repoussée. Mais l’organisation patronale commet une erreur lorsqu’elle donne le sentiment de vouloir définir un programme économique unique. La présidentielle n’est pas un congrès du Medef. Elle est le moment où les Français tranchent entre des visions différentes de l’économie, de l’État et de la société.

Enfin, la présidentielle ne se résume pas à un débat fiscal ou social. Elle engage une vision globale : souveraineté, modèle social, sécurité, transition écologique, place de la France en Europe et dans le monde. L’économie en est incontestablement une clé, mais elle n’en est pas la seule. À l’heure où s’ouvre une séquence de recomposition politique majeure, chacun tente de redéfinir ses alliances et ses lignes rouges. Le patronat, lui aussi, ajuste ses positions et prépare l’après-Macron. En 2027, les Français arbitreront entre des projets concurrents et des visions du pays différentes. Les organisations représentatives pèseront, comme toujours. Mais aucune ne tranchera à la place du suffrage universel. C’est à lui seul qu’il reviendra de décider.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 10 février 2026)

Bonheur et fierté

 

Adenot

Dans une actualité internationale qui ne prête guère à sourire, entre la guerre en Ukraine qui dure depuis bientôt cinq ans, les tensions au Moyen-Orient, le poison lent de l’affaire Epstein et les décisions brutales de Donald Trump aux conséquences en cascades, le départ prochain de l’astronaute française Sophie Adenot et de ses co-équipiers vers la station spatiale internationale (ISS) apparaît comme une vraie respiration et, pour chacun d’entre nous, à la fois un moment de bonheur partagé et de fierté nationale.

Le bonheur, c’est bien sûr celui de cette pilote d’essai d’hélicoptère de 43 ans dont le rêve d’espace remonte à son adolescence, encouragée par son grand-père, lorsqu’elle ornait sa chambre de posters de fusées sur le pas de tir du mythique Cap Canaveral. Le sourire qu’elle affiche à quelques heures de son décollage est assurément contagieux. Il est l’aboutissement du difficile parcours scientifique et aéronautique sans faute d’une excellente élève évidemment, qui a rejoint un escadron spécialisé dans les missions de recherche et de sauvetage au combat, notamment en Afghanistan.

Mais ce sourire-là est aussi celui de la deuxième Française à aller dans l’espace, trente ans après Claudie Haigneré, qui conserve une place à part dans le cœur des Français et dans le panthéon de nos astronautes aux côtés de Jean-Loup Chrétien, Patrick Baudry et bien sûr Thomas Pesquet. Sophie Adenot, avec émotion, a d’ailleurs rendu hommage à son aînée, qui l’assure en retour dans nos colonnes de son admiration réciproque.

Sophie Adenot a confié que, comme Claudie Haigneré, elle espérait inspirer les générations à venir, et notamment les jeunes filles, qui hésitent parfois encore trop souvent à tenter des carrières scientifiques. Son « formidable exemple » peut être un utile déclencheur comme l’a souligné Emmanuel Macron.

À côté de ce bonheur, c’est aussi la fierté – légitime – des Français qui se manifeste. À l’heure où, dans classe politique, certains ressassent ad nauseam et contre la réalité l’idée que la France vivrait un déclassement sans fin, que nous ne compterions plus pour rien, ni en Europe ni dans le monde, la mission de Sophie Adenot apporte un cinglant démenti. À travers elle, la France montre qu’elle est une puissance spatiale de premier rang qui compte dans ce secteur bouleversé par l’arrivée des acteurs privés du New Space.

Deuxième contributeur de l’Agence spatiale européenne, notre pays représente environ 50 % du chiffre d’affaires spatial européen et près d’un tiers des emplois du secteur. Le Centre spatial guyanais de Kourou assure l’accès autonome à l’espace pour l’Europe et la France est, avec le CNES et ses champions Airbus Defence & Space, Thales Alenia Space, Safran/ArianeGroup ou Arianespace, le partenaire clé des grands programmes comme Ariane, Galileo, Copernicus, etc.

La mission de Sophie Adenot est ainsi à la fois l’apogée d’un destin personnel inspirant pour les jeunes générations mais aussi la poursuite d’une aventure politique, scientifique, industrielle et éminemment humaine qui n’est pas près d’arrêter de nous faire vibrer et rêver.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 10 février 2026)

Réseaux sociaux : reprendre le contrôle

 

réseaux sociaux

 

L’étude récemment publiée par l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) sur les risques de l’usage des réseaux sociaux sur la santé des adolescents confirme, au fond, ce que parents, enseignants et soignants ont pu observer de façon empirique et ce que d’autres études internationales ont montré ces dernières années. Troubles du sommeil et fatigue ; anxiété, dépression, dévalorisation de soi ; troubles alimentaires liés à l’image du corps ; exposition au cyberharcèlement et à des contenus dangereux (violence, automutilation, suicide) ; conduites à risque et isolement social… : les plateformes des réseaux sociaux sont conçues pour capter l’attention et maintenir l’engagement, ce qui exploite la vulnérabilité spécifique de l’adolescence et peut enfermer certains jeunes dans une spirale de contenus problématiques.

Le sujet est désormais mondial et préoccupe les autorités d’autant plus que le temps passé devant les réseaux sociaux en particulier et les écrans en général a explosé. L’OMS alerte sur la hausse de l’usage problématique des écrans, passé de 7 % à 11 % en quatre ans chez les 11-15 ans. En France, le dernier baromètre de l’Arcom, publié en novembre, montre que 99 % des 11-17 ans utilisent au moins une plateforme en ligne ; 62 % ne mettant pas leur vraie date de naissance pour pouvoir s’inscrire sur au moins une plateforme.

Face à cette situation inquiétante quant au développement des jeunes, et face à la mauvaise volonté des plateformes pour modérer réellement leurs contenus, les États commencent enfin à prendre la mesure du danger et à taper du poing sur la table. L’Australie, la France, l’Espagne envisagent d’interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ou 16 ans quand l’Europe n’hésite plus à lancer des procédures contre les plateformes qui ne respectent pas sa réglementation, avec la menace de lourdes sanctions.

D’aucuns diront que le réveil est tardif de la part d’une classe politique qui – à quelques exceptions près – a souvent été fascinée par les patrons de la Silicon Valley. Mieux vaut tard que jamais diront les optimistes même si la réalisation de ces interdictions pose beaucoup de questions techniques et juridiques.

L’autre point positif vient des adolescents eux-mêmes qui ont conscience de leur addiction aux réseaux sociaux. Selon le baromètre de l’Arcom, plus des trois quarts des adolescents considèrent que les réseaux sociaux les exposent à des risques graves… même s’ils s’en croient personnellement prémunis avec seulement un peu plus d’un tiers qui s’inquiètent des conséquences potentielles sur eux-mêmes. Cette prise de conscience doit être accompagnée par les adultes pour que les jeunes maîtrisent leurs usages sans être contraints par des interdictions trop strictes et donc potentiellement inefficaces.

Car l’Anses le reconnaît : les réseaux sociaux peuvent avoir des effets positifs en termes de sociabilisation, d’accès à information, de soutien entre pairs, mais elle insiste sur la nécessité d’en réduire les usages délétères alors même que les algorithmes numériques font tout pour que les utilisateurs en deviennent accros pour le plus grand bénéfice des géants du net qui monétisent leur attention. Il est temps pour les utilisateurs, jeunes et moins jeunes de reprendre le contrôle de leur vie numérique.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 6 février 2026)

 

Affaire Epstein : la boîte de Pandore

 

Epstein

Depuis le décès en août 2019 en prison du milliardaire américain Jeffrey Epstein, alors accusé d’avoir créé et supervisé un vaste réseau international de trafic sexuel pédocriminel, l’affaire apparaît de plus en plus comme une bombe à fragmentation. Au fur et à mesure que la justice américaine – contrainte par une loi du Congrès adoptée contre la volonté de Donald Trump – publie sur son site internet des milliers de documents du dossier judiciaire d’Epstein, l’onde de choc s’amplifie aux États-Unis et se répand dans le monde entier, éclaboussant des centaines de personnalités notamment en Europe et en France où Epstein avait ses habitudes.

Aux États-Unis, l’affaire Epstein passionne et a viré depuis longtemps à l’obsession, notamment dans la sphère MAGA où l’on est très réceptif aux théories complotistes et aux discours contre des élites supposément corrompues. Donald Trump lui-même a joué sur cette corde sensible durant sa dernière campagne électorale. Croyant mettre en difficulté les démocrates dont beaucoup fréquentèrent Epstein – comme l’ancien président Bill Clinton qui va devoir témoigner devant le Congrès – Donald Trump avait chauffé à blanc sa base en promettant qu’à la Maison Blanche il ordonnerait la publication de l’intégralité du dossier.

Las ! Une fois élu, Trump s’est retrouvé piégé, se rappelant trop tard que lui-même avait été un intime d’Epstein, et a envisagé de ne pas honorer sa promesse. Depuis, l’affaire est omniprésente en dépit des spectaculaires rebondissements de sa présidence. Ni le Groenland, ni le Venezuela, ni l’Iran et encore moins l’Ukraine ne détournent ses propres partisans de l’affaire Epstein qui a déjà fracturé le camp républicain et pesé sur les derniers scrutins locaux, tous remportés par les démocrates. À dix mois des mid-terms, comme le capitaine Haddock avec son sparadrap, Trump n’arrive pas à se débarrasser de l’affaire Epstein dont il reste encore des milliers de documents à divulguer.

Mais l’affaire Epstein n’est plus seulement américaine. En parallèle de son horrible réseau pédocriminel, le milliardaire avait aussi patiemment construit un tentaculaire réseau relationnel d’affaires qui fait qu’aujourd’hui, la publication de sa correspondance, de ses photos ou de ses vidéos éclabousse autant des personnalités qui ont bel et bien participé à des actes pédophiles que d’autres qui n’avaient que des liens purement professionnels avec cet investisseur en vue.

La publication partielle du dossier Epstein, la mise en ligne « en vrac » qui impose à la presse d’effectuer un long travail de recoupage et de vérification, le caviardage massif des documents jettent une suspicion aussi générale que délétère. Qui savait quoi des activités criminelles d’Epstein ? Qui a fait quoi avec cet homme finalement mystérieux dont le carnet d’adresses mêlait stars du show-biz, jet-setteurs internationaux, familles royales européennes, hommes politiques de premier plan, intellectuels, financiers, diplomates voire services de renseignements ?

Ce que révèle, au fond, l’affaire Epstein n’est pas seulement l’ampleur d’un crime abject ni l’étendue d’un réseau mondain compromis. Cette boîte de Pandore met à nu une pathologie plus profonde, celle d’un monde de puissants convaincus que l’accumulation de richesses, de relations et de secrets constitue une immunité ; un monde d’ultra-riches qui méprisent l’intérêt général comme les règles démocratiques, les droits humains comme l’État de droit. Il est temps de rappeler que nul réseau, aussi riche soit-il, ne peut durablement se placer au-dessus de la loi sans fissurer la démocratie elle-même.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 5 février 2026)

La voix de la France

 

barrot

 

Il n’a pas le panache flamboyant et le lyrisme d’un Dominique de Villepin, entré dans l’Histoire avec son discours devant l’ONU en 2003 contre la guerre en Irak que voulaient mener les États-Unis. Il n’a pas la longue expérience du taiseux Jean-Yves Le Drian, emblématique ministre de la Défense puis des Affaires étrangères de François Hollande et d’Emmanuel Macron. Il n’a pas non plus le savoir diplomatique et encyclopédique d’un Hubert Védrine, ancien « sherpa » de François Mitterrand puis patron du Quai d’Orsay du gouvernement Jospin, ni le poids et le doigté politiques d’un Laurent Fabius capable de créer l’impensable, les conditions de l’Accord de Paris il y a dix ans.

Contrairement à des Dati ou des Darmanin, son nom n’apparaît pas ou peu dans les palmarès politiques. Et les mauvaises langues disent parfois de lui qu’il ne doit sa nomination qu’en raison du respect des équilibres politiques internes de la macronie ou de la réputation de son père Jacques, ministre et commissaire européen. Enfin, et surtout, il ne vient pas du sérail diplomatique, lui, le spécialiste de l’économie.

Et pourtant, Jean-Noël Barrot, ministre de l’Europe et des Affaires étrangères depuis septembre 2024, a su trouver sa place pour incarner la voix de la France sur la scène internationale, avec son style, plutôt discret et équanime, dans un monde d’une complexité et d’une brutalité que n’ont pas eu à connaître tous ses prédécesseurs.

Depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche il y a un an, c’est, en effet, tout l’édifice de l’ordre et du droit internationaux, patiemment construits depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, qui est en train de vaciller avant, peut-être, de s’effondrer. Le retour des empires – Chine, États-Unis et dans une moindre mesure Russie –, la prééminence quasi-systématique de la force sur le droit, l’affaiblissement des démocraties libérales, notamment européennes, sous les coups de butoir des extrêmes droites, des ingérences étrangères et des algorithmes des géants du numérique dessinent un monde où porter la voix singulière de la France apparaît comme une gageure, ou un sacerdoce.

Sur son bureau, Jean-Noël Barrot voit les crises s’accumuler : guerre en Ukraine, souveraineté du Liban, du Groenland, tragédie à Gaza, relations avec l’administration Trump, critiques des accords de libre-échange avec le Mercosur ou l’Inde, crise en Iran ou avec l’Algérie – avec un de nos compatriotes, Christophe Gleizes, injustement emprisonné pour avoir fait son métier de journaliste. Le ministre jongle avec de multiples dossiers, tous plus importants les uns que les autres, et qui peuvent avoir des conséquences directes sur le quotidien des Français.

Il doit de surcroît aussi gérer les « fulgurances » d’Emmanuel Macron dont la diplomatie reste le pré carré. Ainsi en octobre 2023, le Quai d’Orsay découvre la proposition du Président, formulée à côté de Benjamin Netanyahu lui-même surpris, de s’inspirer de la coalition internationale anti-Daech pour lutter contre le Hamas, qualifié d’ « ennemi commun » terroriste. Plus récemment, le ministre a dû tempérer la réaction enthousiaste du Président à la capture de Nicolas Maduro en rappelant qu’elle « contrevient au principe de non-recours à la force qui fonde le droit international »…

Dans ces moments-là, Jean-Noël Barrot pense peut-être à son père qui croyait « à l’effort persistant et continu plus qu’aux coups de collier sans lendemain. » Comme une définition de la diplomatie…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 3 février 2026)

Photo Nathalie Saint-Affre.