Il n’a pas le panache flamboyant et le lyrisme d’un Dominique de Villepin, entré dans l’Histoire avec son discours devant l’ONU en 2003 contre la guerre en Irak que voulaient mener les États-Unis. Il n’a pas la longue expérience du taiseux Jean-Yves Le Drian, emblématique ministre de la Défense puis des Affaires étrangères de François Hollande et d’Emmanuel Macron. Il n’a pas non plus le savoir diplomatique et encyclopédique d’un Hubert Védrine, ancien « sherpa » de François Mitterrand puis patron du Quai d’Orsay du gouvernement Jospin, ni le poids et le doigté politiques d’un Laurent Fabius capable de créer l’impensable, les conditions de l’Accord de Paris il y a dix ans.
Contrairement à des Dati ou des Darmanin, son nom n’apparaît pas ou peu dans les palmarès politiques. Et les mauvaises langues disent parfois de lui qu’il ne doit sa nomination qu’en raison du respect des équilibres politiques internes de la macronie ou de la réputation de son père Jacques, ministre et commissaire européen. Enfin, et surtout, il ne vient pas du sérail diplomatique, lui, le spécialiste de l’économie.
Et pourtant, Jean-Noël Barrot, ministre de l’Europe et des Affaires étrangères depuis septembre 2024, a su trouver sa place pour incarner la voix de la France sur la scène internationale, avec son style, plutôt discret et équanime, dans un monde d’une complexité et d’une brutalité que n’ont pas eu à connaître tous ses prédécesseurs.
Depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche il y a un an, c’est, en effet, tout l’édifice de l’ordre et du droit internationaux, patiemment construits depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, qui est en train de vaciller avant, peut-être, de s’effondrer. Le retour des empires – Chine, États-Unis et dans une moindre mesure Russie –, la prééminence quasi-systématique de la force sur le droit, l’affaiblissement des démocraties libérales, notamment européennes, sous les coups de butoir des extrêmes droites, des ingérences étrangères et des algorithmes des géants du numérique dessinent un monde où porter la voix singulière de la France apparaît comme une gageure, ou un sacerdoce.
Sur son bureau, Jean-Noël Barrot voit les crises s’accumuler : guerre en Ukraine, souveraineté du Liban, du Groenland, tragédie à Gaza, relations avec l’administration Trump, critiques des accords de libre-échange avec le Mercosur ou l’Inde, crise en Iran ou avec l’Algérie – avec un de nos compatriotes, Christophe Gleizes, injustement emprisonné pour avoir fait son métier de journaliste. Le ministre jongle avec de multiples dossiers, tous plus importants les uns que les autres, et qui peuvent avoir des conséquences directes sur le quotidien des Français.
Il doit de surcroît aussi gérer les « fulgurances » d’Emmanuel Macron dont la diplomatie reste le pré carré. Ainsi en octobre 2023, le Quai d’Orsay découvre la proposition du Président, formulée à côté de Benjamin Netanyahu lui-même surpris, de s’inspirer de la coalition internationale anti-Daech pour lutter contre le Hamas, qualifié d’ « ennemi commun » terroriste. Plus récemment, le ministre a dû tempérer la réaction enthousiaste du Président à la capture de Nicolas Maduro en rappelant qu’elle « contrevient au principe de non-recours à la force qui fonde le droit international »…
Dans ces moments-là, Jean-Noël Barrot pense peut-être à son père qui croyait « à l’effort persistant et continu plus qu’aux coups de collier sans lendemain. » Comme une définition de la diplomatie…
(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 3 février 2026)
Photo Nathalie Saint-Affre.