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Éditos

Sang froid

seoul
Bannières à Séoul décrivant les mesures prophylactiques. Photo Bonnielou2013 


L’extension des contaminations au coronavirus chinois dans le monde en général, chez nos plus proches voisins comme l’Italie et évidemment en France où le nombre de cas a atteint hier la cinquantaine, suscite logiquement de l’inquiétude chez les Français. Inquiétude légitime qui nous oblige tous à dominer la peur et à garder notre sang-froid, à prendre en compte toute la gravité d’une situation inédite sans rien céder à la panique. C’est sur cette ligne de crête que tous ceux qui ont une responsabilité sociétale et politique doivent se tenir.

Pour les médias, il s’agit d’offrir, loin de tout sensationnalisme et de buzz facile, des informations vérifiées, recoupées et utiles, capables de faire pièces à toutes les fake news et à toutes les rumeurs qui circulent depuis l’apparition du Covid-19 – et elles sont nombreuses. C’est la raison pour laquelle nous listons dans notre dossier les principales questions que chacun se pose pour lui-même et ses proches et y apportons les bonnes réponses en toute transparence.

Pour le gouvernement, il s’agit d’éviter d’être accusé d’en faire trop ou de ne pas en faire assez, et, de fait, de rassurer la population en montrant sa mobilisation et la façon dont il anticipe sereinement une potentielle forte hausse des contaminations, loin de toute considération politicienne. À cet égard, la montée en première ligne d’Emmanuel Macron avec une visite à la Pitié-Salpétrière, comme la réunion par Edouard Philippe de tous les chefs de partis, sont une bonne chose. D’abord pour répondre aux critiques populistes d’une Marine Le Pen ou d’un Eric Ciotti qui – sans que ni l’un ni l’autre ne soient experts épidémiologistes – réclamaient à cor et à cri la fermeture de nos frontières dont l’efficacité est totalement illusoire. Ensuite pour esquisser une sorte d’union sacrée ou du moins une convergence de vues au-delà des étiquettes politiques.

L’exercice s’est avéré plutôt réussi. Jean-Luc Mélenchon, qu’on ne peut soupçonner de connivence avec le gouvernement, a ainsi résumé le sentiment général en déclarant qu’"on ne manquerait pas de la solidarité qui s’impose". Face au péril sanitaire, et alors qu’une nouvelle étape a été franchie dans l’épidémie hier, cet esprit de concorde n’est évidemment pas suffisant mais il est nécessaire car il appelle collectivement à la prudence et la vigilance de chacun.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 29 mars 2020)

Nouvelles pratiques


"Le cinéma est un mélange parfait de vérité et de spectacle" disait François Truffaut. Si le réalisateur des 400 coups parlait des œuvres sur grand écran, son analyse peut aujourd’hui s’appliquer au milieu du cinéma français lui-même. Car depuis plusieurs semaines maintenant, le 7e art hexagonal est traversé par des vérités peu reluisantes et offre un singulier spectacle qui devrait logiquement le conduire à adopter de nouvelles pratiques. Ce serait là le seul moyen pour éviter que la 45e cérémonie des César qui se tient ce soir ne soit la dernière, engloutie par trois dossiers majeurs.

Le premier est celui des agressions sexuelles et des viols subis par des actrices. Si la libération de la parole des femmes a été déclenchée aux Etats-Unis par le mouvement #MeToo lors de l’affaire Weinstein, en France, cette parole-là aussi s’est libérée et doit être, mieux qu’écoutée, entendue. Après parfois de nombreuses années de silence, c’est avec beaucoup de pudeur et énormément de courage que des actrices nous racontent ce que leur ont fait subir des réalisateurs qui se croyaient tout permis et surtout protégés par un microcosme qui a trop souvent fermé les yeux. Dès lors Roman Polanski – visé par une nouvelle accusation de viol et toujours poursuivi par la justice américaine – apparaît aux yeux des défenseurs des victimes comme le symbole de ces comportements. Pas question de dissocier l’homme de l’œuvre et de le récompenser de César pour ces féministes qui avaient appelé à boycotter son "J’accuse" et s’apprêtaient à perturber la cérémonie s’il s’y rendait. Pour autant, si l’artiste et l’œuvre sont évidemment liés, ils ne sauraient se confondre. Si le comportement d’un homme est pénalement répréhensible, son œuvre devrait-elle subir l’opprobre et la censure ? Et dans ce cas qui se chargerait de lister les "bonnes" et les "mauvaises" œuvres, au cinéma comme dans la littérature ? "On ne peut pas forcer les gens à aller au cinéma ! Ou alors, on change de régime…" expliquait en 2013 Ettore Scola, qu’on peut extrapoler en disant qu’en démocratie on ne peut pas interdire au public de se faire sa propre opinion sur des œuvres, dès lors que celles-ci n’enfreignent pas la loi. D’ailleurs, nombre d’actrices victimes, comme Adèle Haenel, ne réclament aucunement un boycott des films de leurs agresseurs, mais plutôt des projections accompagnées de débats. Moins d’obscurité, plus de transparence.

Le second dossier qui mine cette année les César concerne la gouvernance de l’Académie. Dénonçant des "dysfonctionnements", une "opacité des comptes" et des statuts marqués par la cooptation, 400 personnalités du cinéma qui réclamaient une "réforme en profondeur" de l’institution, ont provoqué la démission collective du conseil d’administration présidé par Alain Terzian. Là aussi moins d’obscurité, plus de transparence.

Enfin, dernier dossier qui secoue le cinéma français – et qui a déjà été plusieurs fois abordé aux Oscars : celui de la représentation de la diversité. Une trentaine de réalisateurs et d’acteurs réclament une meilleure représentation dans le cinéma français des artistes issus des Dom-Tom et des immigrations africaine et asiatique, trop souvent cantonnés aux rôles secondaires ou stéréotypés. Là aussi il y a besoin de moins d’obscurité dans les castings et de plus de transparence.

Ces trois dossiers sont ainsi autant de défis à relever afin que le cinéma reflète davantage la société pour mieux la transcender.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 28 février 2020)

Un tartuffe à la barre

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European People's Party — EPP Summit, Brussels, December 2016


Avec le procès de François Fillon et de son épouse qui s’ouvre ce lundi devant le tribunal correctionnel de Paris, pour les chefs de "détournement de fonds publics" sur plusieurs périodes entre 1998 et 2013, "complicité et recel" de ce délit, "complicité et recel d’abus de biens sociaux" et "manquement aux obligations déclaratives de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique", c’est bien sûr une incroyable affaire judiciaire qui trouve son aboutissement après une minutieuse enquête.

Mais c’est aussi la fin d’un long chapitre de l’histoire politique française en général et de l’histoire de la droite en particulier – faite de rivalités, de rancunes et de trahisons à répétition – qui va s’inviter à la barre. Car cette affaire du Penelopegate a précipité la droite dans la défaite à l’élection présidentielle de 2017 en l’empêchant de se qualifier pour le second tour – une première dans la Ve République – et en la laissant dans un état de champs de ruines dont elle n’est toujours pas sortie et sur lequel Emmanuel Macron a bâti son nouveau monde.

Surtout, ce procès est avant tout celui de l’orgueil d’un homme qui a refusé de se retirer car estimant que son heure était venue. Pendant quarante ans, François Fillon, qui n’aura vécu que pour et par la politique, aura accompagné, collé même, aux soubresauts et aux revirements de sa famille politique jusqu’en 2016 où il était persuadé de pouvoir enfin concourir à une présidentielle imperdable… qu’il perdit pourtant après d’inattendues révélations sur le système familial qu’il avait mis en place pour tirer le maximum de profits personnels de ses mandats. Au fil de sa campagne-calvaire est de plus apparu le mélange des genres entre ses différentes casquettes de lobbyiste, d’intermédiaire, de député, et de candidat à l’élection présidentielle qu’il a maniées aux frontières de la légalité et du conflit d’intérêts.

Dès lors, ce procès va constituer la mise à nu d’un tartuffe. Car pendant quatre décennies François Fillon avait construit son programme, mais aussi son personnage public, sur des idées de rigueur, de sobriété, de modestie, d’honnêteté, de constance, de probité. Elles n’étaient donc que le paravent d’un homme obsédé par l’argent et les vêtements de luxe, et visiblement prêt à tout pour satisfaire ses envies…

À l’instar de l’affaire Cahuzac, l’affaire Fillon a eu le mérite de resserrer les exigences de transparence démocratique en mettant un terme à des pratiques dont l’ancien Premier ministre n’était, certes, pas le seul à profiter. Mais il y a encore du travail pour combler le fossé qui s’est creusé entre le peuple et ses représentants. L’exemplarité républicaine est décidément un long chemin…

Alertes rouges

tomate


Le hasard du calendrier aura voulu que le ToBRFV, le "virus de la tomate", dont la présence a été confirmée dans des serres du Finistère et qui fait peser un risque économique pour toute la filière, apparaisse au moment où le monde est en crise avec une crise sanitaire majeure, celle du coronavirus chinois CoViD-19. D’un côté comme de l’autre, l’on fait face à des maladies sans traitement connu, potentiellement mortelles et qui, toutes proportions gardées, partagent trois traits communs.

Le premier, c’est la rapidité de propagation. Dans un monde à l’économie globalisée, l’accroissement permanent de la circulation des marchandises et des personnes, le brassage des denrées et des individus favorisent la dissémination de nombreuses maladies infectieuses. Comme le rappelait récemment le Haut conseil de la santé publique, "le vieux concept de maladies tropicales, ou de maladies exotiques, est en passe de perdre sa spécificité." Le coronavirus s’est diffusé dans le monde très rapidement et a touché plus rapidement plus d’individus que le Sras il y a vingt ans. Le virus de la tomate, apparu en 2014 en Israël, mais aussi d’autres maladies comme celle qui touche les oliviers, s’est diffusé plus lentement mais tout aussi sûrement en passant par la Jordanie, le Mexique ou les Etats-Unis. La progression des maladies des plantes et cultures est de plus parfois facilitée par les conséquences du réchauffement climatique, par les importations illégales et parfois par le commerce de semences ou de végétaux hôtes.

Le second point commun entre ToBRFV et CoViD-19, c’est le besoin absolu de transparence pour endiguer – ou tenter de le faire – ces épidémies. En refusant d’écouter les lanceurs d’alerte de Wuhan, les autorités chinoises, locales et nationales, ont perdu du temps et ont vraisemblablement permis une première dissémination dans la région du Hubei qui aurait, peut-être, pu être empêchée. En lançant dès le 3 février une alerte sur le virus de la tomate, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) a permis à toute la filière de production de tomates de prendre les premières mesures prophylactiques. Et dans un cas comme dans l’autre, c’est le respect des consignes de confinement qui permet de limiter la propagation.

Enfin, le troisième point commun entre les deux virus, c’est la communauté scientifique qui est mobilisée. La recherche d’un vaccin contre le coronavirus implique ainsi des laboratoires publics et des biotechs dans plusieurs pays engagés dans une course contre la montre. La recherche biologique est de son côté beaucoup plus complexe. On peut être tenté de recourir à des pesticides qui impactent négativement l’environnement ou des plantes génétiquement modifiées auxquelles le grand public n’adhère pas. Il existe toutefois une autre voie qui a été illustrée de façon éclatante en 2017. L’Institut national de la recherche agronomique a créé par croisements une nouvelle variété de tomate, non-génétiquement modifiée, plus goûteuse et résistante à huit pathologies, donc nécessitant moins de pesticides.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 19 février 2019)

Bombe à fragmentation

Alexandra de Taddeo, Piotr Pavleski et à droite l'avocat Juan Branco./ Photo DR


La renonciation à la candidature à la mairie de Paris de Benjamin Griveaux, après la publication de vidéos intimes à caractère sexuel, n’a pas suffi à éteindre l’affaire. Car celle-ci, cette "bombe Griveaux" comme nous le titrions à notre Une samedi, est une bombe à fragmentation qui entraîne de multiples conséquences dépassant très largement la seule personne de l’ancien ministre. Au-delà des débats sans fin sur l’imprudence ou l’impudence de Benjamin Griveaux d’avoir partagé, comme le premier adolescent venu, des vidéos très personnelles sans imaginer ce qu’elles pourraient devenir un jour, au-delà des suites judiciaires, l’affaire touche deux points majeurs.

Le premier, c’est le débat qu’elle a immédiatement suscité – réactivé plus précisément – sur l’anonymat des réseaux sociaux. Un débat plutôt étonnant puisqu’en l’espèce, les vidéos et les échanges de Benjamin Griveaux ont été publiés sur un site web et revendiqués par l’activiste russe Piotr Pavlenski. Les réseaux sociaux – qui n’ont jamais hébergé les contenus en question – ne sont intervenus que dans un second temps lorsque le lien du site a été mis en avant par deux personnes, elles aussi parfaitement identifiées – le Dr Laurent Alexandre et le député ex-LREM Joachim Son-Forget – qui ont contribué à l’emballement. En s’appuyant sur l’affaire Griveaux pour réclamer à hauts cris une législation pour lever l’anonymat sur les réseaux sociaux, certains parlementaires et commentateurs se trompent d’évidence de combat. D’une part, parce que la législation actuelle impose déjà aux plateformes numériques de lever les pseudonymes en cas de publications délictueuses si la justice le leur demande et d’autre part parce que l’anonymat a aussi ses vertus. Il permet aux lanceurs d’alerte de s’exprimer sans crainte de représailles, aux femmes violentées de témoigner sans peur, etc. Empêcher la publication sous pseudonyme relève davantage de régimes dictatoriaux que de démocraties matures.

Le second dossier que soulève l’affaire Griveaux a été souligné par son principal adversaire, Cédric Villani, lorsque celui-ci a réagi le premier en estimant que "l’attaque indigne qu’il subit est une menace grave pour notre démocratie." De fait, au-delà du détestable procédé qui consiste à violer l’intimité d’un candidat pour le déstabiliser, c’est bien une attaque contre la démocratie dont il est question puisqu’il s’agit d’en miner un moment clé, le scrutin, via des publications numériques volées ou mensongères. Ces perturbations n’ont cessé de se multiplier ces dernières années, de l’élection de Donald Trump en passant par le référendum sur le Brexit, du piratage des e-mails d’Hillary Clinton à ceux des équipes d’Emmanuel Macron et jusqu’aux élections européennes qui ont vu de nombreuses tentatives de piratage d’organismes européens, notamment en provenance de hackers liés à la Russie.

Dès lors, l’affaire Griveaux constitue une alerte pour les responsables publics et doit les inviter à relever trois défis : la nécessité de connaître et de maîtriser les outils numériques, ce qui passe par davantage de formation, d’éducation ; la nécessité de donner les moyens à la justice d’intervenir plus rapidement ; et la nécessité, enfin, de muscler la lutte contre les ingérences, d’où qu’elles viennent.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 18 février 2020)

Les vignobles à l’épreuve

vin


Les producteurs français de vin ont le blues. Dans les allées du salon Wine Paris-Vinexpo, premier événement de l’année pour les professionnels, qui vient de s’achever, l’heure est à l’inquiétude. Car depuis plusieurs mois, les nuages s’amoncellent au-dessus des vignobles français et donc aussi ceux d’Occitanie.

Inquiétude la plus exprimée, celle de la surtaxation à l’importation par les Etats-Unis. Ulcéré de voir l’Europe, et la France au premier rang, s’attaquer via une taxe GAFA à l’optimisation fiscale des géants d’internet – tous américains – Donald Trump a brandi l’été dernier la menace de mesures de rétorsion visant, entre autres, les vins français. "J’ai toujours dit que le vin américain était meilleur que le vin français !" fanfaronnait l’hôte de la Maison Blanche – qui ne boit pourtant jamais une goutte de vin. Instaurée en octobre, cette taxe de 25 % sur certains vins a eu des conséquences catastrophiques pour nombre de viticulteurs : les exportations se sont effondrées de 44 % en novembre… Dur pour la France qui exporte pour 1,6 milliard d’euros de ses bouteilles outre-Atlantique.

Depuis le mois dernier, un nouvel écueil menace les exportations : l’épidémie du coronavirus. Pour faire face au CoViD-19, la Chine est quasiment en quarantaine et les échanges économiques se sont réduits. Pire, la foire des vins et spiritueux de Chengdu, le plus grand salon professionnel dédié aux boissons alcoolisées en Chine continentale, a été reportée… Un coup d’autant plus dur que les importations de vins en Chine étaient orientées à la baisse.

Au-delà des seules exportations, les viticulteurs français doivent faire face à au moins d’autres problèmes domestiques. Le premier, récurrent, a donné lieu à une vive polémique au moment des fêtes entre professionnels du vin et addictologues autour de l’opération "Janvier sans alcool". Entre ceux qui dénoncent – à raison – les dangers de l’alcool et ceux qui plaident – à raison tout autant – pour la prise en compte du vin comme partie intégrante du patrimoine français, le débat a tout sauf été modéré.

Vient ensuite l’épineux dossier de l’usage des pesticides qui va franchir ce vendredi une étape-clé avec la décision du Conseil d’Etat sur le décret encadrant l’usage de ces substances, notamment sur les distances de précaution instaurées entre les zones d’épandage et les habitations.

Mais il est une autre menace beaucoup plus grave que toutes les autres pour les vignobles : le réchauffement climatique. La hausse de 2° des températures est inéluctable et sera atteinte bien avant 2050, ce qui va provoquer de profonds bouleversements. Floraison et vendanges plus précoces, augmentation du niveau alcoolique, difficulté à irriguer en raison de la multiplication des sécheresses, etc.

Les vignerons vont devoir s’adapter à ces nouvelles contraintes en travaillant sur les cépages ou les techniques de culture. Un véritable défi dans lequel se joue l’avenir d’une filière économique importante pour le pays mais aussi une part de l’art de vivre à la française.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 14 février 2020)

Un virus, quatre défis

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L'épidémie du coronavirus chinois – désormais rebaptisé par l'Organisation mondiale de la Santé (OMS) CoViD-19 – a dépassé le cap symbolique des 1 000 morts. Plus que jamais, elle appelle une mobilisation mondiale pour endiguer cette maladie infectieuse qui, presque 20 ans après le SRAS, met l'humanité à rude épreuve. Celle-ci doit, en effet, relever de concert quatre défis.

Le premier défi est évidemment sanitaire. En Chine, la construction en quelques jours de deux hôpitaux dans la région de Hubei, ne saurait masquer le sous-équipement des hôpitaux. Dans le monde, la gestion des cas positifs au CoViD-19 oblige chaque pays à prendre des mesures strictes de protection et de quarantaine. Instruite par la grippe H1N1, la France a su mettre en place rapidement les bonnes procédures pour accueillir nos compatriotes de retour de Chine comme pour traiter les cas apparus sur notre sol.

Le second défi est scientifique. La communauté des chercheurs s'est d'emblée mobilisée, aux Etats-Unis, en Australie, en Chine ou en Europe, mêlant recherche publique comme recherche privée, notamment avec des biotechs. En France l'institut Pasteur prévoit déjà un vaccin expérimental d'ici l'été.

Le troisième défi est géopolitique. Car dans un monde globalisé, une telle épidémie a des répercussions quasi immédiates dans tous les pays. Quand la Chine, atelier de la planète, est paralysée, c'est toute l'économie mondiale qui se retrouve freinée – ce qui impose une réponse coordonnée que seul le multilatéralisme permet d'apporter. Mais au-delà de l'économie, ce sont aussi les relations diplomatiques qui se tendent lorsque certains pays, comme les Etats-Unis de Donald Trump, prennent des mesures de confinement drastiques contre la Chine, qui vont au-delà des préconisations de l'OMS et constituent, de fait, des mesures protectionnistes qui ne disent pas leur nom…

Enfin, le quatrième défi, démocratique, concerne sans doute plus spécifiquement la Chine. Certes, le pays a communiqué plus rapidement l'existence du virus au monde qu'il ne l'avait fait pour le Sras, mais il a perdu des heures précieuses dans la lutte contre la propagation du coronavirus. Les autorités locales, qui n'ont pas voulu déplaire au pouvoir central, ont emprisonné les premiers lanceurs d'alerte, accusés de propager des rumeurs. La censure et la surveillance implacables, mises en place par un régime aussi autoritaire que bureaucratique, ont fait que l'information des populations a été retardée, laissant le virus se propager à l'heure des voyages pour le nouvel an… Et la Chine a sans doute sous-estimé le nombre de cas dans ses communications au monde.

Des quatre défis, le dernier, celui de la transparence et de la confiance, paraît ainsi le plus fragile mais, au final, il reste le plus important dans la gestion optimale d'une épidémie dès ses prémices.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 13 février 2020)

Question de confiance

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Décidément, le déploiement du compteur connecté Linky n’est pas un long fleuve tranquille pour EDF et Engie. Depuis 2015, le lancement de ce compteur high-tech qui doit remplacer les vieux compteurs de quelque 35 millions de foyers d’ici fin 2021, cumule les embûches, subit les fake news et endure de multiples procédures judiciaires, au point d’apparaître in fine comme une opération dont les difficultés n’ont pas été suffisamment appréhendées et anticipées, particulièrement sur trois points.

Premier point, l’installation même des appareils. Dans les semaines qui ont suivi le début du déploiement, le compteur Linky a d’abord subi les foudres de particuliers concernant le remplacement des anciens compteurs. Un remplacement fait parfois à la hussarde, notamment chez les personnes âgées, par des sous-traitants peu respectueux. Particuliers, syndics de copropriété voire mairies se sont alors tournés vers la justice pour empêcher l’installation des compteurs Linky, qui contribuent pourtant à l’exercice d’une mission de service public. La justice, au lieu d’adopter une position claire sur tout le territoire, a fait du cas par cas, interdisant ici, autorisant là, ajoutant, de fait, à la confusion.

Second point d’achoppement, les conséquences des ondes émises par le nouveau compteur sur la santé humaine. En dépit de plusieurs études scientifiques qui ont montré l’innocuité des compteurs Linky sur la santé et l’absence de lien de causalité entre l’installation d’un compteur et des pathologies attribuées à une hypersensibilité aux champs électromagnétiques, le doute a persisté dans l’opinion. D’autant plus que des personnes souffrant d’hypersensibilité ont obtenu gain de cause devant des tribunaux. Dès lors, nombreux sont ceux qui, au nom du principe de précaution, réclament un moratoire, estimant qu’il faut poursuivre les recherches sur le sujet.

Enfin, troisième point de friction, la mise en demeure que vient d’adresser hier la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil) à EDF et Engie pour non-respect de certaines conditions de recueil du consentement concernant les données des compteurs communicants, et pour une durée de stockage de ces données excessive. Ce troisième point – qui avait suscité quelques craintes en 2015 – avait été éclipsé par les deux premiers. Il est pourtant essentiel car consubstantiel au projet Linky. Le nouveau compteur procède, en effet, d’un vaste projet industriel qui doit moderniser notre réseau électrique, l’adapter à l’évolution des modes de consommation (par exemple l’émergence de la voiture électrique), et évidemment garantir sa sûreté. Les données (de consommation et de production) sont la clé de voûte de cette architecture et doivent permettre de mieux planifier, mieux anticiper, mieux entretenir et mieux maîtriser la consommation, notamment pour les particuliers qui peuvent en espérer des économies.

Le défaut patent de transparence dans la collecte des données, l’absence d’une information compréhensible par tous, la non-prise en compte de particularités comme les électrosensibles, a fait que la défiance s’est installée. La mise en demeure de la Cnil peut être une chance pour rétablir, enfin, la confiance.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 12 février 2020)

Maire un jour, maire toujours ?


maires


Candidat pour la 3e, 4e, 5e jusqu’à la 7e fois… Qu’est-ce qui pousse donc ces maires sortants, qu’on dirait inoxydables, à se lancer à nouveau dans une campagne électorale pour les municipales des 15 et 22 mars prochains en quête d’un nouveau mandat ? Quels sont les ressorts de ces nouvelles candidatures alors qu’en novembre L’Observatoire de la démocratie de proximité, méticuleusement réalisé par le Centre d’études de la vie politique française (CEVIPOF) de Sciences Po et l’Association des maires de France (AMF), montrait qu’un maire sur deux ne souhaitait pas rempiler ? Pourquoi ces élus ne sont pas gagnés comme d’autre part la lassitude ; épuisés par les contraintes de plus en plus nombreuses qui impactent leur vie familiale, les demandes de plus en plus pressantes de leurs concitoyens ; ou déçus de voir leurs prérogatives rognées au fil des ans par les intercommunalités et leurs moyens diminués par l’Etat ? Enfin, à l’heure où la tendance générale est au non-cumul des mandats, à leur limitation dans le temps, mais aussi au nécessaire renouvellement, pourquoi ces maires-là ne raccrochent donc pas ?

Chaque situation est bien sûr particulière, chaque maire-candidat à sa propre histoire. Mais – au-delà de ceux qui cèdent à l’ivresse du pouvoir, aux tentations clientélistes ou qui veulent un nouveau mandat pour satisfaire un ego surdimensionné qui fait qu’ils se croient irremplaçables – ces maires au long cours sont majoritairement animés par un engagement profond et désintéressé au service de leur municipalité et de l’intérêt général. D’autant plus parce que dans de nombreuses petites communes les candidatures font parfois défaut. Alors un premier mandat en appelle un second, puis un troisième, etc.

Ce dévouement républicain n’est toutefois pas une vue de l’esprit puisque chaque année, le maire apparaît comme l’élu préféré des Français, celui que l’on connaît le mieux, le plus proche de notre vie quotidienne, à portée de main comme à portée d’engueulade. Ce mandat que tous les hommes politiques à la carrière nationale encensent régulièrement comme étant le plus beau et celui qui permet de voir concrètement se réaliser des décisions, est aussi celui de la permanence républicaine depuis la Révolution, celui, donc qui s’inscrit dans le temps long.

François Mitterrand, qui fut maire de Château-Chinon pendant 22 ans, ne disait pas autre chose lorsqu’il encourageait à exercer "cette responsabilité discrète, ingrate et cependant nécessaire. C’est à travers la commune que s’exprime, avec les moyens du bord, ce que nous appelons de deux grands mots : la solidarité nationale".

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 11 février 2020)

Jospinisation

macron


Les quelque 17 milliards de mesures en faveur du pouvoir d’achat débloqués par Emmanuel Macron pour éteindre la crise des Gilets jaunes n’auront donc pas suffi à décoller l’étiquette de « Président des riches» qui colle à la peau du locataire de l’Elysée depuis le début du quinquennat, lorsque la majorité avait baissé les aides aux logements et supprimé le très symbolique impôt de solidarité sur la fortune (ISF). Non seulement, le mouvement de grogne sociale inédit perdure de samedi en samedi, mais les Français n’ont pas perçu d’amélioration tangible de leur pouvoir d’achat. Une perception sur laquelle l’OFCE vient de mettre des chiffres dans sa dernière étude sur l’impact des mesures du budget 2020. Certes, 70% des ménages devraient voir leur pouvoir d’achat augmenter cette année, mais les grands gagnants, qui vont profiter le plus des réformes menées par le gouvernement, sont bel et bien les classes moyennes supérieures. Pire, 5% des ménages les plus modestes vont voir leur niveau de vie amputé de 45 euros en moyenne sur l’année...

Le gouvernement tente de temporiser, demande, à raison, du temps pour que toutes les réformes donnent leur plein potentiel. Emmanuel Macron et Edouard Philippe mettent en avant les bons chiffres dans la lutte contre le chômage, soulignent que les investissements étrangers n’ont jamais été aussi importants dans notre pays, prouvent que le pouvoir d’achat augmente. Rien n’y fait. Le bilan économique d’Emmanuel Macron est perçu, au-delà de chiffres objectifs, négativement par les Français selon le dernier baromètre de l’économie d’Odoxa, tant au niveau global (69%) que dans le détail domaine par domaine.

Dès lors, à deux ans et demi de la prochaine présidentielle, certains commencent à s’inquiéter en Macronie d’un risque de «jospinisation» de leur champion. C’est-à-dire de le voir se retrouver dans la même situation que celle de Lionel Jospin en 2002, lorsque le Premier ministre socialiste pouvait se targuer de bons résultats économiques après 5 ans de gauche plurielle dont il n’a pu, hélas, tirer aucun bénéfice...

Aux Etats-Unis, lors la campagne présidentielle de 1992, le conseiller politique de Bill Clinton James Carville, avait affiché dans son bureau le slogan « It’s the economy, stupid ! » (« C’est l’économie, idiot ! ») pour rappeler combien l’économie restait au-delà de tout le reste la priorité des électeurs. Pour l’heure en France, l’économie est loin d’apparaître comme le seul critère, ce qui laisse supposer que la future campagne présidentielle se jouera sur bien d’autres aspects, et notamment, dans un contexte de montée des populismes, les communautarismes, les questions identitaires, la sécurité, etc.

(Analyse parue dans La Dépêche du Midi du vendredi 7 février 2020)

Changer, maintenant

climat


Les rapports du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), les nombreuses et régulières études de l’ONU sur le réchauffement climatique, les constatations d’ONG comme Greenpeace ou le WWF sur les atteintes à la biodiversité ou encore les catastrophes comme les incendies géants en Amazonie ou en Australie : autant d’éléments bien tangibles des bouleversements du climat qui affectent la planète et qu’une majorité de Français – à quelques irréductibles climatosceptiques près – reconnaît volontiers. Mais il reste toujours difficile de se projeter, les catastrophes semblent toujours bien lointaines et en tout cas pas de nature à perturber notre quotidien. La nouvelle étude de l’Insee dévoilée hier changera-t-elle la donne et impulsera-t-elle une prise de conscience élargie dans la population ?

En tout cas, les prévisions de l’Insee sur le climat dans notre région sont sans appel. Dans les trentes prochaines années, les épisodes de fortes chaleurs seront de plus en plus fréquents partout en Occitanie, et plus particulièrement sur le littoral méditerranéen et dans la plaine de la Garonne, c’est-à-dire les territoitres plus peuplés. Ces journée caniculaires – dont on a eu un aperçu à deux reprises en 2019 – vont avoir des conséquences pour un habitant sur deux, soit pas loin de 3 millions d’Occitans... Les personnes âgées, les jeunes enfants et les personnes pauvres seront les plus affectées tandis que les secteurs du BTP et de l’agriculture seront les plus impactés.

Dès à présent, il faut donc collectivement se préparer à relever cet immense défi. Cela suppose de mieux tenir compte des enjeux environnementaux, revoir l’aménagement du territiore, l’habitat, l’utilisation des énergies, etc., mais aussi admettre qu’il faudra changer individuellement nos comportements de consommateurs. Le chemin sera donc long. Mais cette prise de conscience a heureusement commencé, il n’y a qu’à voir combien l’environnement est devenu l’un des dossiers clés des prochaines municipales. Car il est temps de dépasser le constat pour agir et changer, maintenant.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 7 février 2020)

Quand la Chine tousse

shanghai
La Bourse de Shanghai. Photo Alex Needham 


En 1973, Alain Peyrefitte publiait « Quand la Chine s'éveillera » et pronostiquait ainsi comment l'Empire du milieu allait devenir au siècle suivant un géant politique et économique. Depuis, la Chine s'est largement éveillée et est, effectivement, devenue un géant économique qui pèse lourd dans l'économie mondiale. Mais un géant aux pieds d'argile comme le montre l'épidémie du coronavirus. Car depuis le déclenchement de cette pandémie, c'est finalement tout le pays qui se retrouve en quarantaine, soit qu'il se barricade lui-même dans certaines régions en confinant des millions d'habitants et en mettant à l'arrêt les usines, soit qu'il se trouve victime de mesures – parfois disproportionnées au regard de la réalité sanitaire – prises par de plus en plus de pays inquiets et cédant au repli.

Dans une économie mondialisée, cette paralysie inquiète d'autant plus que, depuis la précédente épidémie du SRAS en 2002-2003, le poids économique de la Chine est devenu capital dans la marche de la planète. De fait, la Chine représentait 5 % du PIB mondial et 5 % de la croissance mondiale il y a 15 ans ; aujourd'hui elle pèse 17 % du PIB mondial et contribue à 30 % de la croissance… En un mois, les prévisions de croissance chinoise sont passées de 6 % à 4 % selon le cabinet Oxford Economics. Une contre-performance qui va affecter les autres économies de la planète – la banque Goldman Sachs estime que la croissance américaine va baisser de 0,4 à 0,5 point au premier trimestre 2020, la présidente de la Banque centrale européenne (BCE), Christine Lagarde, parlait hier de « nouvelle dose d'incertitude » – mais qui va aussi affecter de nombreux marchés de matières premières. Le cours du baril de pétrole a ainsi baissé de quelque 15 % en janvier…

Le président chinois Xi Jinping a très tôt compris que la menace du coronavirus – un « démon » a-t-il dit – n'était pas que sanitaire. Elle est aussi économique : c'est la raison pour laquelle la banque centrale chinoise a décidé d'injecter 1 200 milliards de yuans (156 milliards d'euros) afin de soutenir l'économie du pays. Mais elle est aussi politique : face aux critiques émises contre l'Etat pour sa gestion de l'épidémie à Wuhan, Xi Jinping a appelé... à une censure renforcée. Donnant finalement raison – a posteriori – à Alain Peyrefitte qui avait jugé dans son dernier ouvrage, « La Chine s'est éveillée », publié il y a plus de 20 ans, que « la Chine devient semblable à une huître qui s'entrebâillerait vers le grand large, mais demeurerait inébranlablement fixée au rocher par sa dure coquille totalitaire. »

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 6 février 2020)

Freiner les déserts médicaux

doctor


La contestation de la réforme des retraites et bien avant le cri d’alarme des personnels des urgences dans les hôpitaux ont donné lieu ces dernières semaines à des mobilisations totalement inédites par leur ampleur et le mode d’action des personnels soignants – notamment la menace de démissionner de leurs fonctions administratives de près d’un millier de médecins hospitaliers. Mais quand l’hôpital va mal c’est tout le système de santé français – l’un des plus réputé au monde – qui tousse et, en parallèle des problèmes de l’hôpital, on trouve celui de la démographie médicale globale qui devient inquiétante.

Car la pénurie de médecins s’intensifie. "Si nous ne faisons rien, cette tendance va s’accroître inéluctablement dans les prochaines années", a reconnu récemment le directeur général de l’Assurance maladie, Nicolas Revel, dans un entretien accordé au magazine Le Généraliste, soulignant qu’en 2019, 5,4 millions de Français n’avaient pas de médecin traitant. Parmi eux des personnes âgées de 70 ans et plus, d’autres souffrant d’une maladie de longue durée ou d’une pathologie chronique. Et ce n’est pas faute de chercher un praticien.

Soit les généralistes gèrent déjà une patientèle nombreuse, soit il n’y a pas de généralistes dans le secteur… L’Atlas annuel de la démographie médicale réalisé par le Conseil national de l’Ordre des médecins, dont nous publions les principaux chiffres, s’alarme d’ailleurs du non-remplacement des médecins partant en retraite. Dans certains départements, les projections montrent que dans les dix années qui viennent, le nombre de médecins pourrait être divisé par deux ! Au moment où la France est à l’aube du bouleversement majeur de la dépendance lorsque les baby-boomers vont entrer dans le 3e ou 4e âge, peut-on laisser se développer de tels déserts médicaux ?

Assurément non et tous les gouvernements se sont penchés sur la question sans jamais trouver la recette miracle. Toutefois, il existe des pistes qui sont d’ailleurs listées dans la loi Santé adoptée l’été dernier. Ce plan Ma Santé 2022 décline ainsi trois axes forts, notamment la réforme des études de santé avec la révision du numerus clausus, le développement du numérique en santé, et par exemple la télémédecine qui fut chère au Pr Lareng et la mobilisation de collectifs de soins sur les territoires. Reste que couvrir l’ensemble du pays de Communautés professionnelles territoriales de santé (CPTS) prendra du temps. Et définir une meilleure géographie médicale suppose des mesures coercitives qu’aucun gouvernement n’a réellement osé prendre. Il est temps de redoubler d’efforts pour endiguer vraiment l’avancée de ces déserts médicaux.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 4 février 2020)

Question de dignité

prison


Les autorités françaises doivent mettre fin au problème de surpopulation dans les prisons et aux conditions de détention dégradantes". Les mots sont cinglants pour la patrie des Droits de l’Homme, mais ils ont été, d’évidence, largement sous-pesés par la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH) qui vient de rendre cette semaine un arrêt sévère contre la France. Saisie par 32 détenus des centres pénitentiaires de Ducos (Martinique), Faa’a Nuutania (Polynésie française), Baie-Mahault (Guadeloupe) ainsi que des maisons d’arrêt de Nîmes, Nice et Fresnes, l’instance européenne n’a pu que constater que les détenus "ont, pour la majorité d’entre eux, disposé d’un espace personnel inférieur à la norme minimale requise de 3 m2 pendant l’intégralité de leur détention, situation aggravée par l’absence d’intimité dans l’utilisation des toilettes." Certes, la CEDH n’entend pas dicter la politique pénale de la France, mais elle suggère "la refonte du mode de calcul de la capacité des établissements pénitentiaires et l’amélioration du respect de cette capacité d’accueil".

Pour le gouvernement, dont la ministre de la Justice, Nicole Belloubet annonce dans nos colonnes la création de 15 000 places de prison supplémentaires d’ici 2027, il est sans doute plus que temps d’aborder frontalement ce dossier avec le souci de la dignité des détenus, d’évidence oubliée depuis de trop nombreuses années. Car la surpopulation carcérale comme le délabrement de certaines prisons ne sont pas nouveaux. Depuis des années, les associations, les avocats, des parlementaires voire des magistrats et des agents de l’administration pénitentiaire s’alarment d’une situation déshonorante pour la France. Jean-Marie Delarue, premier contrôleur général des lieux de privation de liberté, a longtemps souligné combien notre pays méconnaissait la réalité carcérale, confirmant finalement ce que disait Marcel Aymé selon qui, "Les hommes appelés à en juger d’autres devraient avoir fait un stage de deux ou trois mois en prison." De fait, M. Delarue se désolait que "tantôt les Français critiquent le prétendu luxe [des prisons], tantôt ils voient en elles le juste châtiment pour des condamnés qu’il faut reléguer hors de la société."

Il est plus que temps de sortir de ces clichés avivés par les émotions médiatiques et les outrances politiques démagogiques pour retrouver le sens de l’emprisonnement : préparer le détenu à sa réinsertion dans la société et non pas l’humilier avec des conditions de vie dégradantes qui sont le terreau de la récidive voire de la radicalisation.

Cela demande évidemment des moyens, cela demande aussi du courage politique, cela demande enfin, tout simplement, d’être fidèle à l’humanisme républicain.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 3 février 2020)