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Éditos

Bien commun

eau

Au cœur des années 70, les chocs pétroliers ont montré combien notre dépendance au pétrole pouvait peser sur les économies occidentales et le pouvoir d’achat des ménages. Quelque 50 ans plus tard, la guerre en Ukraine et le retour de l’inflation partout dans le monde montrent, à nouveau, combien notre dépendance aux énergies fossiles est problématique et combien il est urgent de diversifier nos sources d’énergie et engager une transition énergétique. Mais les problèmes que nous rencontrons avec l’or noir ne sont rien face aux défis que pose l’or bleu, c’est-à-dire l’eau.

Fonte des neiges et des glaces, élévation du niveau de la mer qui engloutit déjà certaines îles, épisodes caniculaires plus intenses et plus longs – comme celui que la France vient de vivre, le plus précoce jamais enregistré – sécheresses plus dures, etc. Les conséquences du réchauffement climatique sur les réserves en eau et donc sur la vie des millions d’humains sur la planète sont de plus en plus tangibles et de plus en plus fortes, soulignés régulièrement par les nombreux rapports des scientifiques dont ceux du Groupe intergouvernemental d’experts sur le climat (GIEC). Ainsi l’ONU pointe que 2,2 milliards de personnes n’ont pas accès à des services d’eau potable, 80 % des eaux usées dans le monde sont rejetées dans l’environnement sans traitement, plus de la moitié de la population mondiale (soit 4,2 milliards de personnes), manque de services d’assainissement, le stress hydrique affecte 2 milliards de personnes et ce chiffre risque d’augmenter, les inondations, les sécheresses et les tempêtes ont été à l’origine de près de 90 % des catastrophes naturelles et l’agriculture représente près de 70 % des prélèvements d’eau.

Ces constats, implacables, nous obligent non seulement à mesurer l’ampleur des problèmes – sans eau pas de vie – mais aussi à les résoudre si l’on veut éviter que dans les décennies qui viennent, le monde ne connaisse une hausse du nombre de réfugiés climatiques voire des « guerres de l’eau » dans certaines parties du monde.

L’accès à l’eau – et donc sa préservation – est désormais un défi majeur pour l’humanité. C’est la raison pour laquelle le 28 juillet 2010, l’Assemblée générale des Nations Unies a adopté une résolution intitulée « Le droit de l’Homme à l’eau et à l’assainissement ». Après la Décennie internationale d’action « L’eau, source de vie » (2005-2015), l’ONU a lancé en 2018 la décennie « L’eau et le développement durable ». Car c’est bien l’équilibre entre les besoins humains et le respect des écosystèmes qui doit être recherché.

Derrière cet objectif global, il existe des milliers d’actions locales que l’académicien Eric Orsenna avait longuement répertoriées dans « L’avenir de l’eau » (éd. Fayard), second volet de son « Petit précis de mondialisation » qui l’avait conduit à faire un tour du monde pour découvrir comment la Chine, l’Australie, Israël ou Singapour… géraient l’accès à l’eau. Acteurs institutionnels ou privés, start-up et grandes entreprises, chacun cherche améliorations et innovations. Chez nous, l’Agence de l’eau Adour-Garonne participe remarquablement de ce long travail qui doit être l’affaire de tous. Pour faire de l’or bleu un bien commun partagé par l’humanité.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 27 juin 2022)

Révolution

car

 Après la mise en place de la ristourne du gouvernement sur le prix des carburants, en avril dernier, les automobilistes avaient pu souffler un peu. Mais depuis deux semaines, les prix du litre d’essence et, surtout, de gazole, ont largement dépassé à nouveau les 2 euros, le diesel revenant à son record historique de mi-mars. De quoi inquiéter les Français à l’approche des vacances. Si Emmanuel Macron a confirmé dans nos colonnes que la ristourne, qui devait s’arrêter le 31 juillet, sera prolongée en août, qu’adviendra-t-il à la rentrée ? Le gouvernement travaille sur un dispositif ciblé pour les gros rouleurs et les ménages modestes, mais quid de tous les Français qui doivent prendre leur voiture pour travailler ou tout simplement se déplacer lorsqu’ils habitent des zones rurales mal ou pas desservies par des transports en commun ?

Car la hausse des carburants pourrait se poursuivre compte tenu du contexte international bousculé par la guerre en Ukraine, les sanctions pétrolières contre la Russie et un marché mondial où l’offre est nettement inférieure à la demande. La flambée des prix à la pompe constatée dans la plupart des économies développées, des États-Unis au Royaume-Uni, en passant par l’Union européenne, et la perspective de voir peut-être un jour un litre de carburant tutoyer les 3 euros, impose, comme l’a dit Emmanuel Macron, « d’accélérer la sortie de nos dépendances au gaz et au pétrole ». D’autant plus, concernant l’automobile, que le plan climat de l’Union européenne – qui vise à réduire d’au moins 55 % les émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030 et atteindre la neutralité carbone à l’horizon 2050 – a acté la fin de la vente des véhicules thermiques en 2035.

Il faut donc nous préparer à cette transition à marche forcée qui passe par de profonds changements. Changement de comportement d’abord des automobilistes qui sont invités à essayer de privilégier les transports en commun – quand ils existent et qu’ils sont efficients – ce qui n’est pas une mince affaire dans un pays comme le nôtre qui conserve la passion, le culte de la « bagnole ». Changement ensuite, justement, des automobiles elles-mêmes en passant à des véhicules 100 % électriques. Ce passage-là constitue, d’évidence, un défi colossal tant pour proposer aux Européens des voitures électriques plus abordables alors qu’elles sont plus coûteuses à produire et dotées d’une autonomie suffisante, un point qui reste un frein psychologique important.

Mais il faudra aussi développer toute l’infrastructure qui va avec un usage massif de la voiture électrique : des bornes de recharges – rapide si possible – qui sont actuellement en nombre largement insuffisant jusqu’aux moyens de production d’électricité… La révolution de la mobilité est une longue route.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 24 juin 2022)

Ultimatum

macron

La réaction d’Emmanuel Macron sur le résultat des élections législatives de dimanche, qui lui ont infligé un sérieux revers en ne lui donnant qu’une majorité relative étriquée, était très attendue. Le chef de l’État, rétif à se faire dicter son agenda, a pris le temps de recevoir à l’Elysée mardi et hier les principaux chefs de partis présents à l’Assemblée pour esquisser la suite compliquée de ce quinquennat naissant. Chacun de ses interlocuteurs est ressorti de ces entretiens sans savoir précisément ce que le chef de l’État avait en tête, ni s’il allait enfin abandonner son exercice jupitérien et solitaire du pouvoir, ni quelle option il entendait privilégier pour gouverner le pays. Les uns évoquaient un gouvernement de coalition, d’autres des accords ponctuels selon les textes de loi, d’autres encore un bien hypothétique gouvernement d’union nationale. Au final, chacun se demandait si le Président avait bien entendu le message que les Français lui avaient adressé dans les urnes dimanche.

La réponse à cette question est venue hier avec une allocution solennelle à 20 heures. Emmanuel Macron a, d’évidence, bien écouté… mais n’a pas entendu.

Certes le Président a regretté la forte abstention, certes il a admis que les Français ne lui avaient pas accordé la majorité absolue, le plaçant dans une situation analogue à celle que vivent nombre de nos voisins, certes il a reconnu que les législatives montraient « les fractures, les divisions profondes qui traversent notre pays et se reflètent dans la composition de la nouvelle Assemblée », que « nous devons apprendre à gouverner et légiférer autrement » et qu’il était possible « de trouver une majorité plus large et plus claire pour agir ».

Mais à la réalité politique née dimanche, Emmanuel Macron a opposé celle issue de l’élection présidentielle qui, à ses yeux, la préempterait ou serait son égale. Selon lui, le 24 avril, il a été réélu sur « un projet clair » qu’il entend bien mettre en œuvre et non pas grâce à un front républicain - grandement nourri par les électeurs de gauche - qui ne signifiait pas approbation de son programme mais bien barrage à la candidate du Rassemblement national.

Pour Emmanuel Macron, peu importe la composition de l’Assemblée nationale, c’est maintenant aux groupes parlementaires de lui dire « en toute transparence jusqu’où ils sont prêts à aller » pour l’accompagner dans la réalisation de son programme. « Entrer dans une coalition de gouvernement et d’action ? S’engager à voter simplement certains textes ? Notre budget ? Lesquels ? » : voilà les devoirs des groupes d’oppositions qui doivent rendre leur copie au Président dès qu’il sera revenu de sa longue séquence de déplacements diplomatiques à l’étranger.

Pas un mot sur Elisabeth Borne, qui en tant que première ministre et cheffe de la majorité, devrait logiquement se présenter devant l’Assemblée et demander la confiance des députés. Emmanuel Macron inverse le processus, met ses oppositions au pied du mur et leur lance un ultimatum, espérant peut-être leur imputer tout futur blocage. Pour « bâtir des compromis », on a connu meilleure méthode…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 23 juin 2022)

Et si c'était une chance ?

assemblee

De la situation politique totalement inédite sous la Ve République découlant du second tour des élections législatives, tout a (presque) été dit depuis dimanche. La tripartition de la vie politique française, constatée au premier tour de l’élection présidentielle, entre un bloc d’extrême droite, un bloc de centre-droit et un bloc de gauche, s’est retrouvée transposée à l’Assemblée nationale, en dépit du mode de scrutin censé empêcher une telle configuration de majorité très relative pour un président réélu huit semaines auparavant. C’est comme si les Français étaient parvenus à introduire la proportionnelle, serpent de mer de tous les gouvernements depuis sa dernière application entre 1986 et 1988.

Alors que le président de la République est parti en quête d’alliés pour obtenir la majorité qui lui fait défaut pour entamer son second quinquennat, d’aucuns dans sa majorité s’alarment des « blocages », de la « paralysie », du « chaos » qu’ambitionneraient de provoquer, selon eux, des oppositions plus radicales et plus nombreuses – et donc moins dociles et moins insignifiantes que par le passé. Certains évoquent, pour sortir de l’ornière, l’utilisation de l’article 49-3 pour passer des textes en force comme le fit jadis Michel Rocard, lui aussi confronté à une majorité relative. D’autres imaginent déjà le scénario d’une dissolution prochaine, oubliant combien elle peut être une arme à double tranchant, les Chiraquiens en savent quelque chose…

Et pourtant… Et si cette nouvelle Assemblée était une chance ? Pour la première fois depuis longtemps, en dépit d’une abstention aussi écrasante qu’inquiétante, la « représentation nationale » reproduit bien mieux le paysage politique réel du pays que dans le précédent quinquennat. On peut évidemment déplorer que le Rassemblement national, dont l’histoire politique s’est construite contre la République, ait obtenu 89 députés, mais cela correspond à ses scores politiques importants obtenus aux Européennes ou à la présidentielle. Cette Assemblée reflète donc mieux la réalité politique et va donc pouvoir accueillir des débats et controverses qui, tels ceux portés par les Gilets jaunes, se tenaient hors de l’hémicycle. Le Palais Bourbon redevient ainsi le cœur battant de notre démocratie. Qui s’en plaindra ?

Ensuite, dans cette chambre à la majorité introuvable, où personne n’a intérêt à créer des blocages institutionnels, les députés vont devoir sortir des postures et des anathèmes et apprendre ou retrouver le sens du compromis, celui-là même qui prévaut dans la majorité des parlements européens – dans 21 pays sur 27, aucun parti n’a la majorité absolue... Bâtir la loi dans notre nouvelle Assemblée ne sera pas impossible, mais sera plus complexe, sans doute plus lent pour examiner les amendements et parvenir à concilier les positions. Mais était-ce mieux auparavant dans une Assemblée dépeinte en simple chambre d’enregistrement : depuis des années, on observe une inflation du nombre de lois, des lois qui, selon les experts, sont d’ailleurs de moins en moins bien rédigées. En finir avec la quantité pour privilégier la qualité des lois. Enfin cette Assemblée qui retrouve un rôle plus central dans la vie politique empêchera-t-elle le gouvernement de gouverner ? Non car ce dernier a d’autres outils pour cela, décrets, règlements, etc.

Au final, ces élections législatives actent une nouvelle révolution institutionnelle, comme le fut la première cohabitation, il y a 36 ans, qui montra combien la Ve République peut être aussi robuste qu’adaptable pour peu que ses acteurs en comprennent les enjeux.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 22 juin 2022)

Mauvaises notes

notation

Pas une semaine, pas une journée, pour certains d’entre nous, sans que l’on ne vous demande d’attribuer une note, de rédiger un commentaire sur un produit que l’on vient d’acheter sur un site d’e-commerce ou un service que l’on vient d’utiliser. Les étoiles d’Amazon, de Google ou de Tripavisor – qui a supplanté celles du Guide Michelin –, les notations et commentaires sur des repas livrés par Deliveroo ou Ubereats, des voyages effectués sur telle ou telle compagnie aérienne sont devenus omniprésentes dans nos vies numériques.

Côté face, d’évidents avantages pour les consommateurs. Qui n’a jamais regardé les avis des autres avant d’acheter un produit ou ne s’est jamais détourné si celui-ci totalisait peu d’avis ou pas suffisamment d’étoiles ? Qui n’a jamais choisi un hôtel en fonction des commentaires des clients précédents qui racontent leur expérience, photos à l’appui ? Qui n’a jamais changé de choix de restaurant car celui-ci avait des commentaires négatifs ou préféré un établissement sur le GPS de son smartphone car il avait le plus d’étoiles ? Les étoiles et les commentaires permettent aux consommateurs de mieux choisir ce qu’ils veulent acheter, de faire part de leur satisfaction ou de leur courroux aux commerçants qui, eux, vont forcément chercher à s’améliorer. Étoiles et commentaires seraient la version 2.0 du bouche-à-oreille. Évidemment, ce monde numérique idyllique ne l’est pas tout à fait…

Car il y a un côté pile, plus sombre et inquiétant. D’abord, les faux avis pullulent, qu’ils soient rédigés par des commerces concurrents ou de faux clients qui cherchent à ruiner l’e-réputation de tel ou tel site. Ces faux avis sont même devenus un véritable business. À côté il y a le poids des grandes plateformes numériques qui dictent leurs règles : une entreprise qui ne remplit pas sa fiche descriptive ou qui ne répond pas rapidement aux commentaires des internautes voit l’affichage de son commerce dans les résultats de recherche dégradé, sa visibilité – et donc son chiffre d’affaires – amoindrie.

Plus sournoisement, les notes que les consommateurs attribuent innocemment et nonchalamment depuis leur smartphone à un livreur de repas, au salarié d’une entreprise peuvent avoir des conséquences sur les conditions de travail et même la carrière de ces derniers dans leur entreprise. Car donner 4 étoiles sur 5 peut signifier un travail mal effectué.

Enfin dans le côté sombre de cette guerre des étoiles se trouve aussi le consommateur lui-même. En notant frénétiquement ou en répondant à toutes les sollicitations de commentaires, le consommateur fournit lui-même les données le concernant qui permettront aux algorithmes des plateformes d’affiner son profil et donc de lui adresser de la publicité de plus en plus personnalisée.

Pour tirer le meilleur et éviter le pire de ce système de notes et commentaires, les consommateurs comme les travailleurs ont besoin d’un cadre transparent, clair et protecteur. Il est heureux de voir que l’Europe a su bâtir des règles de régulation qui offrent des garanties sérieuses tant pour ceux qui sont notés que pour ceux qui notent. C’est le meilleur moyen d’éviter les abus et les dérives à la chinoise avec lesquelles c’est le citoyen qui se retrouverait noté.

(Editorial publié dans La Dépêche du samedi 18 juin 2022)

Le train de l'Histoire

train

 « Les Français arrivent tard à tout, mais enfin ils arrivent », disait Voltaire. Et c’est vrai que le déplacement d’Emmanuel Macron en Ukraine, hier, était attendu de longue date. Certains imaginaient que le président français, qui s’était rendu à Kiev avant l’invasion russe, y retournerait pour marquer la solidarité européenne, à l’instar du voyage éclair que fit François Mitterrand le 28 juin 1992 à Sarajevo, alors ville assiégée par un terrible blocus. Mais Emmanuel Macron a trop tardé et s’est fait devancer à Kiev par Boris Johnson et plusieurs autres dirigeants.

D’aucuns ont estimé que le voyage du chef de l’État dans l’Est de l’Europe – entamé mardi auprès des soldats français de l’Otan en Roumanie – était à visée électoraliste à quelques jours du second tour des législatives, pour un Président incertain de retrouver une majorité absolue dimanche. Voire. Ces critiques très franco-françaises n’ont pas résisté à la force symbolique du déplacement effectué ensuite à Kiev par M. Macron et ses homologues allemand, italien et roumain.

Car le train qui conduisait dans la nuit de mercredi à jeudi, d’une gare de Pologne vers Kiev, le président du Conseil italien Mario Draghi, le chancelier allemand Olaf Scholz et Emmanuel Macron était, d’évidence, le train de l’histoire. Après trois mois de guerre déclenchée par Vladimir Poutine, après trois mois marqués par un cortège d’horreurs et de malheurs, de crimes de guerre et de destructions de villes entières, de millions de réfugiés jetés sur les routes de l’exil et de morts par centaines, trois mois qui ont changé la géopolitique, bousculé l’économie mondiale, provoqué une crise de l’énergie et peut-être bientôt une crise alimentaire mondiale, le voyage des dirigeants européens dans la capitale ukrainienne constitue un événement historique dont la Russie a d’ailleurs parfaitement mesuré l’importance. Il n’y avait qu’à lire hier les réactions russes sur ce voyage : le Kremlin a jugé « futiles » les livraisons d’armes occidentales promises à l’Ukraine et l’ancien Premier ministre Dmitri Medvedev, proche de Poutine, a raillé « les amateurs européens de grenouilles, de saucisses de foie et de spaghettis ».

Mais ce voyage n’était pas que symbolique : pour les dirigeants européens, il s’agissait aussi de donner des gages concrets à Volodymyr Zelensky, le président-courage qui, depuis le 24 février, galvanise l’héroïque résistance des Ukrainiens et place ses homologues devant leurs responsabilités. Les atermoiements de l’Allemagne sur l’arrêt des importations de gaz et de pétrole russes ou les livraisons d’armes, les appels d’Emmanuel Macron à ne pas « humilier » la Russie ou le plan de paix italien qui imaginait une quasi-partition de l’Ukraine ont suscité des tensions avec Kiev qu’il fallait aplanir.

Surtout, l’heure était venue de donner une réponse claire à l’Ukraine sur sa demande d’adhésion à l’Union européenne. Pouvait-on refuser l’entrée dans l’UE aux Ukrainiens qui se battent pour défendre les valeurs européennes, la liberté, la démocratie, la paix qui constituent le socle de l’Europe depuis sa création au sortir de la Seconde Guerre mondiale ? En soutenant hier « le statut de candidat immédiat à l’adhésion » pour l’Ukraine, les pays fondateurs de l’Europe ont envoyé le seul signal possible : le destin de l’Ukraine est aussi le nôtre.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 17 juin 2022)

Trop optimistes

monde

Après deux étés marqués par l’épidémie de Covid-19, c’est peu dire que les Français espéraient passer, cette année, des mois de juillet et d’août « normaux ». Se retrouver en famille et entre amis, savourer des vacances et, surtout, profiter pleinement des nombreux événements – concerts, festivals… – qui avaient été empêchés ou bousculés par une kyrielle de restrictions… La guerre en Ukraine et l’inflation qui grève le pouvoir d’achat jettent bien sûr une ombre au tableau, mais l’optimisme était de mise, l’insouciance presque à portée de main. Las ! Grave erreur. L’épidémie de Covid que nous avions chassée de nos têtes en même temps que nous tombions le masque était tapie dans l’ombre, prête à rebondir à la faveur d’un énième nouveau variant, d’un sous-lignage prompt à rallumer les contaminations. Nous y sommes et la perspective d’une nouvelle vague, la 7e en France, est devenue ces jours-ci très probable.

« Le sentiment selon lequel la pandémie est terminée est compréhensible, mais erroné. Plus de sept mille personnes ont perdu la vie à cause de ce virus la semaine dernière, soit sept mille personnes de trop », résumait le 8 juin le Dr Tedros Adhanom Ghebreyesus, directeur général de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), rajoutant qu’ « un nouveau variant encore plus dangereux pourrait apparaître à tout moment, et un grand nombre de personnes restent sans protection. »

De fait la couverture vaccinale mondiale reste insuffisante – 68 pays n’ont toujours pas atteint les 40 % de vaccinés dans leur population – et, en Europe, en dépit de la disponibilité des vaccins, il y a encore des efforts à faire pour aller vacciner les plus fragiles et les plus âgés. Cette potentielle nouvelle vague tombe d’autant plus mal que la sortie de notre régime d’urgence sanitaire était prévue le 31 juillet et que nos services d’urgences connaissent actuellement de graves problèmes de personnels et de moyens qui vont contraindre certains à fermer la nuit cet été… Le gouvernement va donc devoir se replonger dans la gestion de l’épidémie, ses protocoles, ses restrictions, ses tests, ses débats sur le port du masque ou le pass sanitaire. Comme un jour sans fin…

La fin du Covid justement est pourtant une possibilité puisque l’OMS a estimé qu’elle pourrait intervenir d’ici décembre 2022. Il faut donc prendre, à nouveau, son mal en patience et, surtout, se dire que tout ce que nous avons appris de l’épidémie de Covid-19, notamment notre capacité à développer rapidement des vaccins, nous sera utile. Car dans les années à venir, l’humanité pourrait être confrontée à d’autres virus, d’autres épidémies. D’après l’Organisation mondiale de la santé animale, environ 60 % des maladies émergentes sont d’origine zoonotique, c’est-à-dire des maladies transmises à l’Homme par des animaux. Les causes en sont multiples entre le réchauffement climatique ou les activités humaines qui poussent nombre d’animaux à fuir leurs écosystèmes, la déforestation qui renforce le risque de contacts entre faune sauvage, animaux domestiques et populations humaines.

Une prise de conscience est nécessaire pour mesurer combien la santé humaine, celle des animaux et l’environnement sont liés et combien nos actions peuvent préserver ou perturber ces fragiles équilibres.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 16 juin 2022)

Sortir du déni

soleil

Fin juillet 2021, la publication d’un rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) expliquait que, désormais, deux régions du globe étaient devenues trop chaudes et donc inhabitables pour l’Homme, comme un symbole de l’avancée inexorable du réchauffement climatique de la planète. Jacobabad, au Pakistan, et Ras Al Khaimah, aux Émirats arabes unis, affichaient un indice « wet bulb » (température du thermomètre mouillé) supérieur aux 35° que peut supporter un être humain. En mars dernier, la Nasa extrapolait et établissait que d’autres zones en Asie du Sud, dans le golfe Persique et dans certains États américains seraient, eux aussi, inhabitables d’ici 30 à 50 ans. Nous n’en sommes évidemment pas encore là en Europe mais la vague de chaleur exceptionnelle et précoce qui va frapper la France jusqu’à la fin de semaine avec des températures qui pourraient tutoyer les 40 °C, doit nous servir d’avertissement.

Sur les 41 vagues de chaleur détectées depuis 1947 par Météo France, 9 ont eu lieu avant 1989, contre 32 entre 1989 et 2019 : il y a donc eu trois fois plus de vagues de chaleur ces 30 dernières années que durant les 42 précédentes. Et cela n’est malheureusement pas près de s’arrêter puisque les prévisions des spécialistes assurent que la fréquence de ces vagues de chaleur devrait doubler d’ici à 2050 et qu’elles pourraient être encore plus intenses si les politiques de lutte contre le réchauffement climatique ne sont pas plus ambitieuses.

Car plus la science avance et plus la probabilité est grande que les activités humaines soient bien le principal facteur contribuant à l’augmentation observée de l’intensité et de la fréquence de ces vagues de chaleur dont les conséquences en cascades - sur les rendements agricoles, sur la production d’énergie, sur l’économie, la santé humaine ou les écosystèmes… - seront de plus en plus complexes et difficiles à gérer…

« Nous vivons un avant-goût de notre futur climatique » résume le climatologue français Christophe Cassou, l’un des auteurs du 6e rapport du GIEC, qui appelle les responsables politiques à « sortir du déni » et à « être à la hauteur des enjeux ». Et de souligner que cette vague de chaleur tombant en pleine campagne pour le second tour des élections législatives devrait être l’occasion pour les candidats d’aborder en détail la question climatique et de s’engager à agir.

Hier le gouvernement Borne a rapidement réagi pour permettre aux Français de faire face à la vague de chaleur qui s’installe et promis 500 millions d’euros pour créer des îlots de fraîcheur dans les villes. Actions nécessaires mais insuffisantes. Face au défi climatique, il faudra davantage que des mesurettes de court terme mais bien des choix radicaux pour que la planète reste habitable.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 15 juin 2022)

Dilemme

 

party

Comment appréhender cette « épidémie » de piqûres qui, depuis plusieurs semaines maintenant, ont été relevées dans des boîtes de nuit, des bars, des festivals, des spectacles ou des concerts un peu partout en France ? Les services de police et de gendarmerie, les médias, les organisateurs des événements, les parents et les jeunes qui en seraient les principales victimes sont confrontés à un vrai dilemme : faut-il en parler largement au risque d’entretenir le phénomène, ou bien arrêter de donner trop d’importance à ce que certains considèrent comme une énième rumeur ? Vaste question dont on ne devrait pas avoir la réponse de sitôt.

D’un côté, il y a une réalité : la mobilisation de nombreux enquêteurs dans le pays. Les forces de l’ordre ont ainsi recensé quelque 460 victimes et enregistré entre 380 et 450 plaintes. Toutes les victimes ne sont pas des affabulatrices, certaines témoignent sincèrement de ce qu’elles disent avoir vécu et certaines présentent effectivement des traces potentielles de piqûres, attestées parfois par des médecins. Pour l’heure, ces affaires, dont les récits sont très divers – tantôt très précis, tantôt aussi flous que des soirées bien arrosées – restent traitées au niveau local par des enquêteurs dont certains ne cachent pas leur agacement. Car, en l’état, aucune analyse toxicologique réalisée sur certaines des victimes n’a mis en lumière une quelconque intoxication avec une substance nocive, notamment le GHB, la « drogue du violeur », qui est souvent cité. Sauf à Roanne et dans les Pyrénénées-Orientales où des traces de GHB ont été découvertes, mais sans qu’un lien ne puisse être établi, il n’y a, à l’heure actuelle, aucune personne dont on peut dire qu’elle a été intoxiquée via une aiguille. Reste que les enquêtes se poursuivent sérieusement et ont conduit à l’arrestation de plusieurs suspects dont le dernier, à Toulon, a été accusé d’avoir piqué des spectateurs lors de l’enregistrement de l’émission de TF1 « La chanson de l’année. » Le 5 juin, cet individu a été mis en examen dans le cadre d’une information judiciaire, ouverte notamment pour « violences aggravées par arme et par préméditation », qui devra déterminer le mobile de ses actes.

D’un autre côté, ces événements ont déclenché une psychose et beaucoup de fantasmes qui, cette fois, agacent au plus haut point les organisateurs d’événements. Après deux années de Covid, ils espéraient bien retrouver un été normal et se seraient bien passés de ce phénomène des piqûres. Car au-delà des cas sur lesquels enquêtent les forces de l’ordre, les piqûres sont devenues un phénomène de société sur lequel se pencheront peut-être un jour des sociologues, comme Edgar Morin s’était penché sur la rumeur d’Orléans… Un phénomène alimenté par le carburant des réseaux sociaux entre des appels imbéciles à « piquer des filles » lors de soirées et les « témoignages » d’amis d’amis qui ont cru voir ceci ou cela.

À l’anxiété générée par le Covid-19, qui a impacté durement la santé mentale de la population et plus particulièrement celle des jeunes, ne cédons pas à des peurs irrationnelles qui nous empêcheraient de pleinement se retrouver.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 11 juin 2022)


Bis repetita ?

macron

L’histoire est-elle un éternel recommencement ? Cette vaste question, sur laquelle s’écharpent les historiens et planchent parfois les lycéens, se repose ces jours-ci avec la campagne des élections législatives qui arrive à son terme. À deux jours du premier tour de scrutin, Emmanuel Macron semble, en effet, mettre ses pieds dans ceux de son prédécesseur Valéry Giscard d’Estaing avec lequel, dit-on, il a horreur d’être comparé. Et pourtant, en 1978, à l’approche d’élections législatives que le pouvoir giscardien voit menacées par la gauche emmenée par François Mitterrand, VGE entre en campagne et prononce le 27 janvier 1978, à Verdun-sur-le-Doubs, un discours pour remobiliser son camp et attaquer ses adversaires. Devant quelque 25 000 personnes venues l’écouter dans cette petite ville, le président de la République appelle les Français à faire le « bon choix ».

« Le bon choix est dicté par le bon sens. Il faut regarder la réalité en face. Et elle vous répond ces quatre vérités : il faut achever notre redressement économique, il faut que la France puisse être gouvernée, il faut avancer vers l’unité et la justice, il faut assurer le rôle international de la France. Les Français ne vivront pas heureux au paradis des idées fausses » détaille Giscard avant de fustiger le « programme commun » qui « plongerait la France dans le désordre économique » et dénoncer les alliances nouées par les forces de gauche promptes à la division.

Quarante-quatre ans plus tard, Emmanuel Macron et ses troupes utilisent les mêmes ressorts pour dramatiser un scrutin beaucoup plus difficile pour eux que celui de 2017, qui était, lui, porté par la dynamique d’un président disruptif promettant un « nouveau monde ». Depuis plusieurs jours, les ministres et ténors de la majorité présidentielle se succèdent pour mettre en garde contre le péril que représenterait la Nouvelle union populaire écologique et sociale (Nupes), tant sur l’économie, la vie politique et les institutions. Parfois jusqu’à la caricature. Hier dans le Tarn, Emmanuel Macron a repris les accents giscardiens pour demander aux Français de lui accorder une majorité « forte et claire » aux législatives. « Faisons en conscience le choix solide de la clarté républicaine sans concession. Il nous faut suivre la voie de la cohérence, de la compétence et de la confiance », a-t-il intimé, fustigeant les « extrêmes » qui, « par leurs déclarations leur contestation, parfois de la légitimité de l’élection, s’éloignent du champ républicain ».

À quelques heures du scrutin, un tel discours peut-il encore porter alors que, sondage après sondage, la Nupes est donnée au coude-à-coude avec la majorité sortante voire devant elle, et que les projections en sièges, certes toujours périlleuses à réaliser, esquissent une perte de la majorité absolue pour les Macronistes ? En 1978, le discours de Giscard avait eu les effets escomptés et la droite à laquelle on promettait la défaite était sortie victorieuse. Quatre décennies plus tard, avec un pays fracturé comme jamais, miné par une abstention endémique qui s’annonce massive dimanche, fatigué par deux ans de pandémie et inquiet face à l’inflation galopante, pas sûr que le discours de Puycelsi ait les mêmes effets que celui de Verdun-sur-le-Doubs…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 10 juin 2022)


En quête de vérité

 

jubillar

Aujourd’hui les avocats de Cédric Jubillar vont demander une nouvelle fois la remise en liberté de leur client. Mis en examen pour meurtre aggravé après la disparition de son épouse Delphine dans la nuit du 15 au 16 décembre 2020, Cédric Jubillar est incarcéré depuis maintenant un an. Douze mois derrière les barreaux sans que l’on sache au final qui est vraiment cet homme et quel rôle il a pu jouer ou non dans la disparition de la jeune infirmière ?

Quelle est la personnalité de ce père de deux enfants, qui avait participé activement aux battues et aux recherches de son épouse ? Qui est ce peintre-plaquiste dont on a découvert au printemps 2021, avec surprise, la nouvelle compagne Séverine, amie devenue amante et confidente, avec laquelle il a échangé de nombreux courriers dans lesquels il écrivait « On ne peut avoir confiance en personne, sauf entre nous deux au final… ». Celui qui avait confié à un codétenu avoir tué et enterré sa femme est-il un manipulateur et un menteur comme le soupçonnent la justice et les enquêteurs ? Ou alors est-il injustement accusé et maintenu en détention alors que l’enquête, qui a connu des ratés et dont les témoignages à charge sont fragiles, n’a toujours pas permis de retrouver de corps ni un élément capital à même de faire basculer l’affaire ?

Ce jeudi, c’est dans ce contexte plein d’incertitudes que le juge des libertés et de la détention va donc se pencher sur une nouvelle demande de remise en liberté de Cédric Jubillar. La détention provisoire est-elle toujours utile ? Permet-elle d’exercer une pression suffisante pour « faire craquer » le suspect numéro un ? Ou au contraire est-elle désormais inutile voire abusive, et devrait être remplacée par un contrôle judiciaire strict comme une assignation à résidence avec bracelet électronique ? Le juge des libertés et de la détention va évidemment examiner la demande de Cédric Jubillar en droit, mais peut-il faire abstraction de l’émoi considérable qu’a suscité cette affaire dans l’opinion publique depuis 18 mois ? Une opinion d’autant plus sensible à cette disparition tarnaise que d’autres affaires, très similaires bien que sans lien entre elles, sont apparues en Corrèze et dans l’Yonne. À l’heure où la société française a pris conscience des violences faites aux femmes qui débouchent parfois sur de terribles féminicides, l’affaire Jubillar, affaire judiciaire, est à cet égard aussi un symbole. Mais un symbole qui attend toujours sa vérité.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 9 juin 2022)

Changement d'ère

 

avion

À un mois des grandes vacances d’été, les Français pourront-ils partir en train ou en avion à des tarifs raisonnables ? Rien n’est moins sûr à en croire les nombreux témoignages qui, depuis des semaines, font état de tarifs très élevés de la part de la SNCF et des véritables casse-tête auxquels sont confrontés les Français pour s’organiser. Car d’un côté l’Insee explique, étude à la clé, que les tarifs de la SNCF ont augmenté de 15,3 % sur trois mois quand la société ferroviaire explique au contraire qu’ils ont baissé de 7 % depuis juin 2021, date de lancement de la nouvelle offre tarifaire « AvantageS », une carte annuelle qui permet d’accéder à des prix plafonnés selon les distances.

La jungle des tarifs, leur complexité et leur variabilité due à la technique du « yield management » (cette pratique commerciale qui consiste à faire varier les prix en fonction du comportement de la demande des consommateurs) mais aussi les déboires de l’application SNCF Connect font que réserver un billet de train est devenu un véritable parcours du combattant. À telle enseigne que l’on se remémore le sketch du duo comique Chevallier et Laspalès « Le train pour Pau » où un client veut acheter simplement un billet Paris-Pau quand l’agent SNCF lui propose d’improbables itinéraires, répétant sans cesse « C’est vous qui voyez »… Les Français n’ont toutefois pas envie de rire car nombre d’entre eux, pour conjurer l’inflation qui fait grossir les prix des carburants à la pompe, voulaient miser sur le train.

Quant aux tarifs des billets d’avion, parfois inférieurs à ceux du train sur certaines liaisons, ils ont eux aussi augmenté de 10 % depuis le début de l’année selon les chiffres de la Direction générale de l’aviation civile (DGAC)… Le secteur aérien est, en effet, confronté à la hausse du prix du kérosène et aux difficultés d’avoir les personnels pour assurer un nombre suffisant de vols…

Au final, l’augmentation du prix des billets de train ou d’avion pour cet été sonne comme un appel à l’action. La pandémie, hier, puis l’inflation aujourd’hui due en partie à la guerre en Ukraine, bouleversent ce à quoi nous nous étions habitués : voyager facilement et loin, surtout en ce qui concerne l’avion grâce aux compagnies low cost.

Ces hausses du prix du transport peuvent être l’occasion d’une profonde réflexion sur les transports dont nous aurons besoin dans les années et décennies à venir : transports plus écologiques, moins polluants et plus efficients, pour répondre à la lutte contre le réchauffement climatique et aux demandes des habitants ; transports abordables car se déplacer au quotidien comme pour ses loisirs doit être accessible à tous et non pas l’apanage des plus aisés ; et transports innovants qui doivent répondre à chaque situation, du trajet domicile-travail aux grands voyages. Cette transition peut être une chance tant pour le secteur des transports que pour les citoyens pour réinventer le transport.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 7 juin 2022)

Qui sont les riches ?

tirelire

Qui sont les riches en France et à partir de quels revenus le devient-on ? Ces questions taraudent depuis longtemps la France. Dans le pays qui a fait de l’égalité une composante de sa devise nationale, évoquer le sujet est toujours hautement inflammable, particulièrement en période d’élections. François Hollande ne dira pas le contraire. En janvier 2007, en pleine campagne électorale, celui qui est alors premier secrétaire du Parti socialiste avoue sur le plateau d’une émission télévisée « Je n’aime pas les riches, je n’aime pas les riches, j’en conviens », estimant qu’on l’était à partir de 4 000 euros de revenus mensuels. Tollé à droite. La petite phrase collera à François Hollande jusqu’en 2011 lorsqu’il sera le candidat du PS à l’élection présidentielle et lui sera reprochée par Nicolas Sarkozy dans le débat d’entre-deux tours.

Ce seuil de 4 000 euros restera en tout cas dans les dans les esprits puisqu’en février 2021, interrogé sur l’opportunité d’une contribution exceptionnelle des plus riches en période de Covid, le président du MoDem François Bayrou lance « pourquoi pas ? » avant d’ajouter « 4 000 euros par mois, pour moi, c’est les classes moyennes ; je ne dis pas que c’est les riches ». Tollé à gauche cette fois. Ces deux exemples montrent combien il est difficile d’établir le seuil à partir duquel on est considéré comme riche ; beaucoup plus difficile que d’établir le seuil de pauvreté qui, lui, fait consensus. Car au final, les plus aisés se considèrent peut-être toujours comme le pauvre d’un plus riche qu’eux…

Tenter de définir le seuil de richesse est donc une vraie gageure, en tout cas en France puisque ce seuil existe en Allemagne depuis 20 ans. Estimant qu’ « il est grand temps d’avancer sur ce sujet », l’Observatoire des inégalités vient de publier son « Rapport sur les riches en France » et se propose de fixer un seuil de richesse équivalent au double du niveau de vie médian, soit 3 673 euros par mois pour une personne seule ou 5 500 euros pour un couple, après impôts. 4,5 millions de Français sont concernés soit 7 % de la population, mais à l’intérieur même de ce bloc, les disparités sont grandes, notamment en fonction de l’endroit où l’on est et des conditions de vie.

L’Observatoire, qui se défend de tout sensationnalisme, revendique d’ouvrir le débat et de lutter contre « la cécité de la droite et de la gauche » sur cette épineuse question. La première ne jure, en effet, que par la théorie libérale du ruissellement, venue des États-Unis, qui voudrait que l’enrichissement des plus fortunés finisse par « arroser » les catégories populaires. Même le président Joe Biden a assuré qu’il ne croyait plus à cette fable. La gauche, elle, reste obnubilée, selon l’Observatoire, par les « 1 % les plus riches », ces multimillionnaires qui ont, il est vrai, considérablement accru leur fortune ces dernières années, y compris durant la pandémie, et paient parfois proportionnellement moins d’impôts que les autres.

Au final, au-delà du seuil sur lequel la classe politique ne manquera pas de s’écharper, il conviendrait sans doute de s’interroger, comme l’a fait Thomas Piketty, non pas seulement sur les revenus des Français les plus aisés mais bien sur leur patrimoine global, la façon dont il s’est constitué et comment il se transmet par héritage. Une vision plus large nécessaire pour bâtir de vraies politiques solidaires et redistributives.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 3 juin 2022)